Meurtre au Ritz – Michèle Barrière

Michel Dufour

meurtreauritzDate de publication originale : 2013 (Livre de poche)barriere-michele
Genre : historique, enquête
Personnage principal : Quentin Savoisy, filleul d’Escoffier

Michèle Barrière est militante écologiste, journaliste culinaire et écrivaine. Elle appartient au mouvement Slowfood France, qui lutte pour sauvegarder le patrimoine culinaire mondial en s’efforçant de concilier les plaisirs de la table et le respect de l’environnement. Voilà une noble tâche. Je n’avais pas été séduit outre mesure par son Souper mortel aux étuves. Pourtant, je souhaiterais tellement aimer cet auteur ! D’où cette deuxième tentative.

L’action se situe à Paris, fin XIXe, alors que la France se polarise autour de l’Affaire Dreyfus. Les communards ont été écrasés; l’Église et l’Armée consolident le pouvoir politique; socialistes, anarchistes et nationalistes brassent la cage.

Alors que César Ritz est sur le point d’ouvrir les portes de son palace parisien dont les cuisines ont été confiées au grand Escoffier, on fait la malencontreuse découverte du cadavre d’une jeune femme pendue aux crochets à bestiaux dans une chambre froide du Ritz. Pas question d’informer la police : le Ritz n’a pas besoin de cette mauvaise publicité, alors qu’on y attend prochainement les gens riches et célèbres du monde entier. L’enquête est confiée au filleul d’Escoffier, Quentin Savoisy, journaliste gastronomique au Pot-au-feu, jeune oisif amateur des plaisirs de la table et du lit, peu enclin à l’action, malgré une fiancée féministe, Diane de Binville, qui le contraint à tenir compte de certaines réalités; motivé aussi par le besoin de ne pas déplaire à Escoffier, qui fut pour lui une sorte de père de substitution.

Or, ce sont justement les élégants restaurants d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et de France qui sont visés par des explosions meurtriers. Quentin doit donc aller enquêter à Rome au Grand Hôtel, ouvert en 1895 par Ritz et Escoffier, et qui vient d’être victime d’un attentat. Ça lui permet de relier les explosions au meurtre de la jeune fille du Ritz. Il cerne aussi de plus près le groupe responsable des ces actes terroristes. Diane enquête de son côté et tombe, un peu malgré elle, sur les têtes dirigeantes du complot à Paris qui la capturent.

Séverine, journaliste à La Fronde et amie de Diane, et Quentin entreprendront de la délivrer. Mais les forces en présence ne semblent pas les avantager.

J’aime beaucoup ce Paris fin de siècle où, à défaut d’une vie politique encourageante, le monde artistique innove considérablement (la Tour Eiffel et l’Exposition universelle de 1889, les grands peintres qui remettent en question le réalisme, Debussy et Ravel en musique…); les plaisirs gastronomiques (Escoffier simplifie Carême) comptent aussi pour beaucoup dans l’attrait qu’exerce la Ville Lumière sur les étrangers. C’est ce monde que nous ouvre Michèle Barrière; avec Diane et Quentin, nous sillonnons les petites rues de Montmartre avec plaisir. Un événement comme la naissance du Ritz suscite beaucoup d’émotions chez le lecteur gastronome. Et nous vivons avec joie la création de la pêche Melba et des fraises à la Sarah Bernhardt.

Et l’aspect policier ? Euh !… Il y a bien un meurtre, et même un deuxième, des bombes explosent dans des marmites et entraînent bien des morts; Quentin se déplace pour interroger quelques personnes et parvient même à s’infiltrer dans un groupe suspect. Et on finit par découvrir quelques coupables. Donc, une trame policière est tracée, mais j’ai l’impression que ce n’est pas ce qui compte le plus pour l’auteur. De fait, pour un gros lecteur de polars, c’est reposant : un genre de petite sucrerie inattendue.

Extrait : 
Au coin de la rue de la Paix et de la rue des Capucins, quelqu’un lui tapa sur l’épaule. Il se retourna et reconnut le policier de Ritz.
− Que me voulez-vous ? demanda Quentin, surpris et inquiet.
− Armand Vassière, commissaire de police, déclara l’homme avec un grand sourire.
Âgé d’une cinquantaine d’années, de taille moyenne, légèrement corpulent, la mine débonnaire, le commissaire lui inspira immédiatement confiance.
− Faisons quelques pas ensemble, si vous le voulez bien, proposa le policier.
Quentin hésita. Allait-il trahir la promesse faite à son parrain de tenir sa langue ? L’autre s’aperçut de son trouble et lui lança un regard moqueur.
− Je vous envie d’avoir accès aux cuisines d’Auguste Escoffier. Je lui porte une grande admiration. Malheureusement, mon salaire de commissaire ne me permet pas de goûter à ses plats légendaires. Ah ! La dodine de canard au Chambertin, le soufflé d’écrevisses à la Florentine, le sorbet au Cliquot doré, j’en rêve…
Drôle d’entrée en matière, pensa Quentin. Vassière attendait-il de lui une invitation à la table du Ritz ? (…)
− Je suis affecté à la sécurité du Ritz, reprit-il. Vous savez comme moi que les temps sont troublés. On peut à chaque instant redouter des actions criminelles visant les grands de ce monde. Il nous faut redoubler de vigilance. Par chance, le Ritz m’a l’air préservé de ces turbulences. Votre patron m’a expliqué que tout se passait au mieux et que l’ouverture s’annonçait sous les meilleurs auspices. Tant mieux ! Je pourrai profiter en toute tranquillité du luxe et de la volupté d’un palace. Quand je pense à certains de mes collègues infiltrés chez ces ignobles anarchistes, je bénis mon chef de m’avoir confié cette mission. Pendant qu’ils leur courent après dans de sordides galetas, je vais péter dans la soie ! Alors, dites-moi, vous qui êtes dans le saint des saints, que va nous concocter Escoffier pour l’inauguration ?

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Le Ritz

Ma note : (3,5 / 5)

 

 

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Le problème à trois corps – Liu Cixin

Par Raymond Pédoussaut

leproblemeatroiscorpsDate de publication originale : 2006 (San Ti)cixin
Date de publication française : 2016 chez Actes Sud
Genre : Science-fiction
Personnages principaux : Ye Wenjie, astrophysicienne – Wang Miao, expert en nanotechnologie – Shi Qiang, policier atypique

Lors de la Révolution culturelle Ye Wenjie, fille d’un professeur de physique victime des gardes rouges, doit suivre un programme de rééducation. Elle est affectée au Pic du Radar, un endroit coupé du reste du monde, dans lequel se déroule un projet secret, le projet Côte Rouge. Une gigantesque antenne tournée vers le ciel domine le lieu. D’abord chargée de banales opérations de maintenance, Ye Wenjie devient indispensable au fonctionnement du centre de recherche. Trente huit ans plus tard, la communauté scientifique est en plein désarroi. Tandis que des phénomènes mystérieux et inexpliqués se produisent, les scientifiques constatent que les lois de la physiques, qu’ils croyaient immuables, n’existent plus. De nombreux physiciens se sont suicidés. Des experts scientifiques, des membres de la police, de l’armée et des représentants des organisations internationales (OTAN, CIA …) tous réunis (en Chine évidemment), aboutissent à la conclusion qu’on cherche à détruire la recherche scientifique. La guerre est déclarée contre un ennemi invisible et non identifié. Un drôle de jeu de réalité virtuelle, le jeu des Trois Corps, en vogue chez les élites, semble avoir un rapport avec la situation présente, il donne des pistes pour la compréhension des événements qui se déroulent.

L’intrigue, dans sa branche principale, serait simple si une multitude de branches secondaires ne venaient s’y greffer dessus. L’impression générale qu’il en résulte c’est que ça part dans tous les sens. De plus l’auteur s’est efforcé de donner une caution scientifique à son intrigue. Ainsi nous devons absorber des notions de physique, d’astronomie, d’astrophysique, de nanotechnologie, de structure de la matière, d’informatique … Les concepts développés ralentissent beaucoup le déroulement de l’intrigue et peuvent paraître fastidieux. Les lecteurs de formation non scientifique risquent la migraine s’ils essaient d’assimiler les explications fournies par l’auteur … ou de fermer le livre. Les longues descriptions d’un jeu de réalité virtuelle peuvent aboutir au même résultat. C’est donc un univers bien particulier mêlant science et mystère que développe Liu Cixin. Il n’est pas facile ni évident de s’immerger dans ce monde. C’est de la hard science-fiction affirment les spécialistes.

Les personnages, nombreux, sont campés grossièrement. Ils se déterminent surtout par leur rôle (physicien, militaire, policier …). La psychologie ne semble pas avoir beaucoup d’intérêt pour l’auteur. Là aussi le grand nombre d’acteurs accentue encore l’impression de complexité du roman.

Le roman contient une critique de la société chinoise, mais pas l’actuelle, celle qui a précédé : la Révolution culturelle. Certains ont loué le courage de l’auteur, alors que celui-ci n’a fait qu’aller dans le sens des autorités qui ont considéré que la Révolution culturelle fut une «catastrophe pour le Parti, l’État et le peuple tout entier». Il n’y a pas la moindre réprobation du régime autoritaire d’aujourd’hui, ce livre n’a pas dérangé le moins du monde les gouvernants actuels.

Certains chroniqueurs ou commentateurs reprochent à l’éditeur français (Actes Sud) de spoiler l’histoire sur la quatrième de couverture, ils recommandent de ne pas la lire pour préserver le suspense et le mystère. J’ai donc essayé de faire une chronique sans divulguer les éléments essentiels de l’histoire. Ce n’est pas facile !

Le problème à trois corps est un roman assez long (432 pages), ambitieux, exigeant, qui me semble réservé aux passionnés de science-fiction. Les lecteurs occasionnels, qui comme moi, ont du mal à s’immerger dans un monde totalement imaginaire et à suivre les pérégrinations inter-galactiques de l’auteur risquent de se rebuter avant la fin du livre. Toutefois, dans sa dernière partie, un problème passionnant est abordé : si un contact avec une civilisation extra-terrestre se réalisait, quelles seraient les réactions ? Quelles en seraient les conséquences ?

Le problème à trois corps est le premier tome d’une trilogie déjà publiée en totalité en Chine et aux États-Unis. Il a obtenu le prix Hugo du meilleur roman en 2015. Une adaptation cinématographique est en cours, sa sortie est prévue en 2017. Liu Cixin est l’écrivain de science-fiction le plus populaire de Chine.

Extrait : 
Comment et à quel degré d’influence l’établissement d’un contact avec une civilisation extraterrestre allait-il impacter les sociétés humaines ? C’était une question très sérieuse, mais qui n’avait été considérée systématiquement que depuis quelques années seulement. C’était désormais un sujet en vogue qui suscitait beaucoup d’études, dont les conclusions pouvaient parfois être déroutantes.
Les projections idéalistes du passé avaient volé en éclats. Les spécialistes en étaient arrivés à la conclusion que, contrairement aux espoirs romantiques de la plupart des gens, il n’était pas souhaitable que la race humaine dans son ensemble entre en contact avec une civilisation extraterrestre. Au lieu d’unifier l’espèce humaine, ce contact aurait pour effet de la diviser et aggraverait plutôt qu’il ne réduirait les conflits internes entre les différentes civilisations de la Terre. En somme, les experts prévoyaient que, dès qu’un contact serait établi, les différences culturelles entre les peuples seraient exacerbées et que cette division au sein de l’espèce humaine mènerait à la catastrophe. La conclusion la plus effrayante était que ces impacts resteraient invariables, peu importe le degré ou la manière d’entrer en contact – unidirectionnel ou bidirectionnel – avec la civilisation extraterrestre, ou bien avec la forme ou le niveau d’évolution de cette civilisation.

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Familles d’orbites pour un problème à trois corps

Ma note : (3,5 / 5)

 

 

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Querelle de Dieppe – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

querellededieppeDate de publication originale : 2016 (Createspace Independant lenormandPublishing Platform)
Genres : Enquête, humour, historique
Personnage principal : Voltaire

Ce petit roman d’une centaine de pages (« une novella », dixit l’éditeur) s’inscrit dans la série des Voltaire enquête, habituellement publiée chez Lattès ou au Masque. Probablement à cause de sa brièveté, celui-ci est publié chez Createspace Independant Publishing Platform, une maison d’édition, si je puis dire, qui permet à un auteur d’imprimer et de distribuer un texte à ses frais (je crois), dans le cas où, pour différentes raisons, il ne peut pas (ou ne veut pas) le publier ailleurs. Ceci dit, d’un point de vue littéraire, ce roman fait vraiment partie de la série des Voltaire enquête, même si on peut regretter l’absence de la divine Marquise.

À l’automne 1728, Voltaire revient en France de son exil londonien sous le pseudonyme de Sir Francis Volty. Comme il se croit encore traqué de près à Paris, il s’installe à Dieppe chez l’apothicaire Tranquillain Féret. Il en profite pour s’initier à la médecine pour vaincre son « état de langueur ». Féret lui prescrit l’exercice physique pour se distraire et relaxer la surchauffe de son cerveau. Or, justement, au cours d’une de ses rares promenades (en chaise à porteurs !), il découvre le cadavre d’une jolie femme en capeline rouge écrasée au bas d’une falaise. Puis, son copiste disparaît. Enfin, invité à souper au manoir de Varengeville, dont le vicomte était soupçonné du meurtre de ses épouses et de sa belle-mère par les potins qui nourrissaient les légendes urbaines, Voltaire accepte dans l’espoir de se sustenter d’un petit banquet qui le changerait des repas bien intentionnés de son hôtesse dieppoise et des potées londoniennes. La tempête fait rage et le vicomte invite Voltaire et Féret à passer la nuit au manoir. Ils acceptent, faute de mieux, mais Voltaire se sent de moins en moins à l’aise chez cet hôte qui lui fait de plus en plus penser à un savant fou.

Le lendemain, à Dieppe, M Deboulets, l’époux jaloux et violent de l’épouse disparue, soupçonné du meurtre de sa femme, est châtié par ses voisins et emprisonné par le policier Flochard, même si on n’a pas encore établi que la femme retrouvée au bas de la falaise était son épouse. Voltaire émet quelques doutes sur la culpabilité de Deboulets. Et il lance sa propre enquête, armé d’une étrange casquette, d’une pèlerine à carreaux et d’une pipe en bruyère. Une fois qu’il a éliminé le bien fondé de toutes les hypothèses plausibles, celle qui reste, malgré son improbabilité, est la bonne; et elle nous surprendra tout en mystifiant la population de Dieppe.

Jusqu’ici, j’ai suivi de près le déroulement de l’intrigue, mais l’essentiel est peut-être ailleurs. D’abord, historiquement parlant, c’est vrai que Voltaire a passé l’hiver de 1728-29 à Dieppe et qu’il a été hébergé par l’apothicaire Tranquillain Féret. Ce dernier lui enseigne les rudiments de la médecine et n’hésite pas à déclarer que, eût-il continué ses leçons plus longtemps, le disciple eut dépassé le maître.

Puis, surtout, les moqueries de Lenormand sur l’hypocondrie de Voltaire, sa vanité, son chauvinisme et sa bonne conscience sont accomplies avec trop de soin pour ne pas être admiratives, puisqu’elles suscitent spontanément notre sympathie pour ce précurseur, pas tellement de Poirot (comme l’insinue la quatrième de couverture), mais de Sherlock Holmes.

Bref, un roman qu’on déguste avec bonne humeur.

Extrait : 
Dans la calèche qui ramenait en ville les enquêteurs et l’assassin, Tranquillain Féret ne cessait de s’ébaubir de la légendaire sagacité britannique. Su contraire, Sir Volty pria le policier de bien vouloir prendre sur lui toute la gloire et de le citer nulle part. Cela tombait bien, Flochard n’aurait pas su comment le placer dans son rapport. Cet accès d’humilité suscita un regain d’adulation chez les pharmaciens dieppois. Les Anglais étaient des modèles de modestie, en plus de résoudre des intrigues !
− Monsieur, vos mérites, vos qualités, votre discrétion d’anglican font honte aux catholiques !
− C’est bien mon intention, répondit Voltaire.
Il allait vivre en héros méconnu la fin de son hiver dieppois, en attendant d’affronter les périls du printemps dans une capitale où nul ne songeait à le prendre pour un héros.

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Manoir à Varengeville-sur-mer

Ma note : (4 / 5)

 

 

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Parmi les loups et les bandits – Atticus Lish

Par Raymond Pédoussaut

parmilesloupsDate de publication originale : 2014 (Preparation for the nextlish-atticus life)
Date de publication française : 2016 chez Buchet Chastel
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Zou Lei, immigrée clandestine chinoise –  Brad Skinner, vétéran de la guerre d’IrakJimmy Turner, délinquant récidiviste

Zou Lei est une immigrée clandestine chinoise. De petits boulots en petits boulots elle essaie de gagner sa vie pour se nourrir et se loger. Mais dans le New York post 11 septembre, soumis au Patriot Act, ce n’est pas facile, mais elle ne se décourage jamais. Ce n’est pas évident non plus pour Brad Skinner, de retour de la guerre d’Irak, de se réintégrer. Il est traumatisé par ce qu’il a vécu là bas. Il est victime de crises d’angoisse. Il est soutenu par des neuroleptiques, des somnifères et des tranquillisants pour tenir le coup. Quant à Jimmy Turner, c’est un délinquant récidiviste qui vient de purger une peine de prison. Retrouver la vie civile n’est pas aisé. La détention n’a rien arrangé. Tous les trois vont se croiser dans le même quartier de New York, le Queens.

Les trois personnages principaux sont des marginaux, chacun pour des raisons différentes des autres. La clandestine Zou Lei est une fille courageuse et déterminée. Rien ne la rebute, elle recherche et accepte tous les boulots. Elle est prête à renverser les montagnes pour s’intégrer à la société américaine. Le vétéran Skinner est encore sous le choc des événements horribles qu’il a vécu en Irak. Il est cyclothymique, irritable et instable. La prise de médicaments et sa consommation d’alcool compliquent encore plus les choses. Il lutte en permanence contre ses démons intérieurs. Le délinquant Jimmy est né d’un père inconnu, il a été élevé par un beau-père irlandais qui l’écrasait par sa puissance et sa forte personnalité. Il a commis quelques délits et a fini en taule. Libéré mais oisif et sans boulot, il n’est pas sur le chemin de la rédemption. Il est totalement asocial.

L’intrigue est simple : l’auteur montre la galère quotidienne des protagonistes. Une grande partie de l’histoire est consacrée à la recherche d’un boulot et aux conditions de travail. C’est surtout à travers le cas de la clandestine Zou Lei que l’auteur montre la précarité de ces gens, exploités dans des emplois au jour le jour, sous payés, sans protection sociale. Quant il est difficile de se nourrir, de se loger, aimer n’est pas le plus facile. Pourtant Zou Lei a un grand cœur, elle pense avoir trouvé un peu de douceur et de sécurité auprès du vétéran Skinner qui lui-même en a grand besoin. Mais là aussi ce sera compliqué.

Le style de l’auteur, efficace et assez percutant, donne au récit puissance et souffle, il installe une certaine distance vis à vis des personnages et des événements. Le rythme est lent, les descriptions nombreuses.

Parmi les loups et les bandits n’est pas une lecture distrayante, c’est un roman sombre et âpre. Par son réaliste, par sa noirceur, par sa tragédie, ce livre secoue, interpelle et dérange parfois. Bref, ce n’est pas la gentille bluette courante vite avalée, c’est une œuvre forte qu’il faut digérer lentement.

Atticus Lish est né en 1972 aux États-Unis. Il a abandonné ses études à Harvard pour enchaîner des petits boulots puis a servi dans les Marines. A aussi soutenu un mémoire sur le théorème d’Ascoli, pratiqué les arts martiaux à haut niveau, puis est devenu traducteur de mandarin avant de se consacrer à l’écriture.

Extrait : 
Le plus évident serait que Zou Lei et Skinner cherchent ensemble une solution, dit-elle. Ils devaient combiner leurs forces pour s’aider à régler leurs problèmes respectifs.
Elle parvint à le faire parler de manière constructive des actions qu’ils devraient entreprendre. Surtout, il ne fallait pas s’appesantir sur les souvenirs tristes du passé. Ce fut la première d’une longue liste de discussions similaires durant laquelle ils formèrent des projets pour l’avenir. Le bon côté, dit-elle, c’était qu’elle l’avait rencontré et qu’ils pouvaient constituer leur propre armée, une unité de deux personnes qui mènerait ces combats difficiles que représentaient la guérison de Skinner et la régularisation de Zou Lei.

Interview d’Atticus Lish sur Diacritik

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New York – Chinatown

Ma note : (4,5 / 5)

 

 

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Double piège – Harlan Coben

Par Michel Dufour

doublepiegeDate de publication originale : 2016 (Fool me once)Coben
Date de publication française : 2016 (Belfond)
Genres : Enquête, Thriller
Personnage principal : Maya Burkett, ex-militaire américaine

J’ai lu plusieurs Coben : de très bons et de très moyens. Entre autre, sur Sang d’Encre Polars, j’ai rendu compte de Faute de preuves et de Tu me manques. On a parfois l’impression qu’il y a plusieurs Coben.

Double piège commence laborieusement : Coben profite des funérailles de Joe, l’époux de Maya, pour nous présenter la douzaine de membres de la famille Burkett. Puis, il entreprend de nous intriguer : d’abord, avec un problème qui nous agacera jusqu’à la fin: qu’est-ce qui s’est passé à la frontière syro-irakienne, alors que Maya volait au secours de deux compatriotes sur le point d’être tués, et pourquoi a-t-elle été invitée, peu après, à quitter l’armée? Puis, en créant des situations mystérieuses sous forme de problèmes incompréhensibles : quel renseignement possède l’inspecteur Kierce, qui justifie son acharnement sur Maya ? Qui a intérêt à suivre Maya dans une Buick Verano rouge ? Si Joe est vraiment mort, comment se fait-il que sa sœur Caroline l’aurait vu et que Maya elle-même semble l’avoir aperçu sur une bande filmée par une caméra-espion dans son salon ?

Ces questions continuent de hanter Maya, alors qu’elle enquête sur les motifs qui ont mené à la torture et à l’assassinat de sa sœur Claire, il y a deux ans. Le récit prend alors l’allure d’un cold case, d’autant plus qu’il mène à s’interroger sur la mort louche du frère de Joe il y a dix-sept ans. C’est parfois un peu fastidieux, mais Coben tire les ficelles avec subtilité, machiavéliquement. On ne sait plus qui ment et qui dit la vérité. Pas facile pour le lecteur d’élaborer l’hypothèse gagnante. Qui plus est, nous sommes probablement manipulés depuis le début, même si les règles du genre ont été respectées.

Malgré quelques longueurs, probablement voulues par l’auteur pour provoquer l’impatience du lecteur, donc son besoin exacerbé d’en savoir davantage, et malgré un fragment de solution plutôt sophistiqué, ça demeure un bon Coben. Pour remonter le moral des lecteurs démoralisés par une conclusion assez sombre, Coben rajoute un épilogue plutôt rose, qui se passe vingt-cinq ans plus tard. On a déjà fait la même chose avec le Don Giovanni de Mozart, afin qu’il soit plus digeste pour les amateurs du XIXe siècle. La finale sans épilogue aurait eu plus de punch, mais Coben se soucie des humeurs de son lecteur moyen.

Extrait : 
− Tu t’es disputée avec Isabella, n’est-ce pas ? Elle nous l’a dit. D’après elle, tu prétendais avoir vu Joe. Pourquoi ? Qu’entendais-tu par là ?
− Caroline, écoute-moi. Joe est mort.
− Comment peux-tu en être aussi sûre ?
− J’y étais.
− Mais tu ne l’as pas vu mourir. Il faisait sombre. Et tu t’es enfuie avant le troisième coup de feu.
− Caroline, voyons, la police est venue. Il y a eu une enquête. Il ne s’est pas relevé après les deux premiers coups de feu. Les flics ont même arrêté deux suspects. Comment tu expliques ça ?
Caroline secoua la tête.
− Tu ne me croiras pas.
− Dis toujours.
− Le policier chargé de l’investigation. Son nom est Roger Kierce.
− Exact.
Il y eut un silence.
− Caroline, de quoi s’agit-il ?
− Je sais que ça va te paraître fou…
Maya eut envie de la secouer pour lui faire cracher le morceau.
− On a un compte dans une banque privée. Je te passe les détails. C’est sans importance. Disons qu’il est impossible de remonter jusqu’au détenteur. Tu vois ce que je veux dire ? (…)
J’ai jeté un œil sur les opérations en cours de ces dernières semaines.
Maya hocha la tête d’un air qui se voulait encourageant.
− La plupart des transferts ont été effectués sur divers comptes numérotés : c’est de l’argent qui se balade un peu partout de façon à ce qu’on ne puisse pas le repérer. Encore une fois, je te passe les détails. Mais il y avait un bénéficiaire aussi. Plusieurs versements au profit d’un certain Roger Kierce.
Maya encaissa le coup dans ciller.

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Smith & Wesson 686

Ma note : (4 / 5)

 

 

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Station Eleven – Emily St. John Mandel

Par Raymond Pédoussaut

stationelevenDate de publication originale : 2013 (Station Eleven)st-john-mandel
Date de publication française : 2016 (Payot & Rivages)
Genres : Apocalyptique, Science-fiction
Personnages principaux : Arthur Leander, célèbre acteur – Les membres de la troupe la Symphonie Itinérante

À Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander meurt sur scène en jouant le Roi Lear. C’est le dernier jour normal de notre civilisation. Dans les jours qui suivent la grippe de Géorgie va décimer la population. La pandémie se répand à grande vitesse. La société telle que nous la connaissons va s’effondrer : plus d’électricité, plus d’essence, plus d’eau courante, plus de télécommunications, plus d’informatique. Les infrastructures disparaissent, les villes sont désertées. Un nouveau monde se met en place, sans technologie, sans confort.
Vingt ans après le cataclysme, une troupe d’acteurs et de musiciens, se déplace en caravane, formée d’anciens pickups délestés de leur moteur et tirés par des chevaux. C’est la Symphonie Itinérante, sa devise est : Parce que survivre ne suffit pas. Elle se déplace de villages en bourgades où les survivants se sont installés en petites communautés. Elle joue alternativement des pièces de Shakespeare et de la musique. Elle est accueillie diversement : parfois reçue avec chaleur, parfois chassée d’endroits hostiles. La Symphonie perpétue une des rares choses à avoir survécu : la culture.

L’intrigue ne se distingue pas par sa rigueur. La période pré-apocalypse, avec les tranches de vie de l’acteur Arthur Leander, alterne avec la période post-apocalyptique de la déambulation de la Symphonie Itinérante. L’histoire se fractionne dans plusieurs directions, comme si l’auteure enchaînait les idées qui lui viennent à l’esprit. Ainsi nous avons les amours d’Arthur Leander, avec ses trois épouses successives, qui succèdent aux aventures de la Symphonie Itinérante puis il est question d’une bande dessinée fantastique qui donne son titre au livre. On a un peu de mal à trouver une cohérence dans tout cela. L’intrigue est davantage le résultat d’un assemblage d’éléments disparates que celui d’un plan élaboré. Dans l’interview ci-dessous Style et influences Emily St. John Mandel explique sa façon particulière de raconter une histoire.

Malgré ça, l’auteure a parfaitement réussi à imprégner son livre d’une grande nostalgie. Les survivants les plus âgés évoquent avec mélancolie le monde d’avant, avec toutes ses technologies et les commodités qu’elles procuraient. Les plus jeunes, ceux qui n’ont pas connu le monde précédent, sont ébahis en apprenant que ces carcasses de ferraille rouillées sont des avions qui étaient capables de transporter des passagers d’un bout du monde à l’autre, que les rues étaient éclairées la nuit par une lumière artificielle, que l’on pouvait communiquer à distance avec des téléphones, que les ordinateurs étaient capables de réaliser des calculs très compliqués, que toutes ces merveilles faisaient partie du monde disparu. Quelqu’un a même créé le Musée de la Civilisation. C’est un endroit où sont rassemblés des vestiges de la civilisation précédente. Entre autres on y trouve : des ordinateurs portables, des iPhones, des chaussures à talons aiguilles, une boule à neige, des moteurs de voitures, une moto aux chromes étincelants … tous ces objets sans aucun usage pratique aujourd’hui.

Emily St. John Mandel parvient à rendre indéniable la fragilité de notre monde actuel en l’évoquant sous forme d’agréables souvenirs. L’espoir dans l’humanité reste malgré le désastre : la culture a survécu et le livre se termine même sur une note optimiste : au loin les gens aperçoivent un village dont les rues sont éclairées, signe d’un monde qui renaît.

Une belle écriture contribue à créer la mélancolie et la douceur qui se dégage de ce roman malgré le thème de l’apocalypse.

Bien sûr on rapproche ce roman de celui de Cormac McCarthy : La Route, référence dans le domaine. Si le thème est le même, les deux œuvres sont très différentes, celle de McCarthy est beaucoup plus sombre et puissante alors que celle d’Emily St. John Mandel est plus mélancolique et finalement plus optimiste.

Extrait :
Vers la fin de sa deuxième décennie à l’aéroport, Clark se prit à réfléchir à la chance qu’il avait eue. Non seulement de survivre, ce qui était déjà extraordinaire en soi, mais d’avoir assisté à la fin d’un monde et au début d’un autre. Non seulement d’avoir connu les splendeurs de l’ancien monde, les navettes spatiales, les systèmes d’éclairage et les guitares électriques, les ordinateurs qui tenaient dans la paume de la main et les trains à grande vitesse qui reliaient les villes entre elles, mais d’avoir vécu si longtemps parmi toutes ces merveilles. D’avoir bénéficié de ce monde spectaculaire pendant cinquante et une années de sa vie. Quelquefois, la nuit, couché dans le Hall B de l’aéroport de Severn City, il se disait : « J’y étais » – et cette pensée le transperçait d’un mélange de tristesse et d’allégresse.

Emily St. John Mandel – Style et influences (ces propos concernent un autre de ses livres mais ils peuvent s’appliquer à Station Eleven).

Ma note : (4 / 5) stationeleven-amb

 

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Le blues des sacrifiés – Richard Ste-Marie

Par Michel Dufour

lebluesdessacrifiesDate de publication originale : 2016 (Alire)Ste-Marie
Genre : Enquête
Personnage principal : Francis Pagliaro, sergent-détective (SPVM)

J’ai déjà commenté les trois premiers romans de Ste-Marie, L’Inaveu, Un ménage rouge, et Repentir(s). C’est un auteur très apprécié au Québec, qui se classe bien à Saint-Pacôme et à Toronto (Arthur Ellis), un homme cultivé (le sergent-détective Francis Pagliaro en porte les traces) et un artiste (peinture, musique). Ses expériences personnelles servent souvent de contexte à ses récits; dans Repentir(s), on se familiarisait avec l’univers des peintres; dans Le blues des sacrifiés, on louvoie parmi les musiciens.

Nicolas Turmel, un jeune policier spécialisé en informatique, est abattu froidement d’une balle dans la tête. Le lendemain, Geneviève Collard, décoratrice de théâtre et épouse d’un professeur de musique à l’Université Laval, est victime d’une balle en plein cœur. Au même moment, mais on le découvrira plus tard, le musicien Roch Rancourt est tué d’une balle en plein front. Aucun rapport apparent entre les trois assassinats, sauf qu’il s’agit de la même arme et d’un modus operandi assez semblable.

Francis et son adjoint Martin Lortie se lancent dans une enquête qui les amènera à côtoyer la mafia russe et les islamistes radicaux, la petite pègre de Vegas et les policiers ripoux du Québec. Filatures, interrogatoires, intuition et quelques beaux hasards leur permettront de résoudre les principaux problèmes.

Cette histoire nous est rapportée en partie par le personnage de Louis Collard, en partie par Francis. De sorte que, comme dans le roman précédent, nous ne sommes pas directement jetés dans l’action, mais nous passons par la médiation d’un conteur. Parfois, ça ne porte pas à conséquence, mais parfois ça diminue l’impact des événements. L’enquête est longue et on a l’impression que ça parle plus que ça agit. Pour nous distraire, l’auteur développe beaucoup de personnages secondaires comme Louis Collard ou Bill Dugas. Ste-Marie puise aussi beaucoup dans son expérience personnelle, ici particulièrement dans le milieu des studios d’enregistrement : de fait, l’essentiel de l’intrigue implique une plongée dans les méandres des enregistrements sonores et dans l’art de dissimuler des informations dans des bandes magnétiques, des cd et des dossiers d’ordinateur. Les détails techniques remplissent beaucoup d’espace et intéresseront probablement les amateurs. Par ailleurs, un long détour par la supposée filière islamique au Québec servira surtout à accroître notre connaissance de Louis Collard.

Ce roman s’est mérité le 3e prix de la Société des romans policiers de Saint-Pacôme en octobre 2016.

Extrait : 
Tout a commencé à basculer pour moi le mardi 5 août à quatorze heures.
Entre deux leçons, j’étais en train d’essuyer l’intérieur de mon saxophone à l’aide de l’écouvillon de coton quand on a frappé à l’étroite fenêtre de mon cubicule. Je me suis demandé pourquoi mon prochain étudiant n’entrait pas tout simplement, puisque la porte n’était jamais barrée. Inutile de lui crier  « Entre ! » : les minuscules chambres de répétition sont parfaitement insonorisées è la Faculté de musique de l’Université Laval. Le jeune devait le savoir, depuis le temps qu’il suivait mes cours d’été. Après une deuxième série de coups insistants sur la vitre, je me suis levé et j’ai ouvert. À deux policiers en uniforme.
Après avoir vérifié qu’il s’adressait bien à Louis Collard, le plus âgé des deux patrouilleurs m’a prié de m’asseoir. Il me regardait droit dans les yeux, visiblement catastrophé de m’apporter une mauvaise nouvelle. J’ai pensé tout de suite à Geoffroy, mon fils adoptif de vingt-cinq ans, handicapé intellectuel qui fugue de temps en temps. J’espérais qu’il n’avait pas fait trop de grabuge cette fois-ci.
Mais il s’agissait de Geneviève.

Un des mentors de Louis Collard, c’est Johnny Winter : le voici à Barcelone en 1990 :

Johnny Winter – Stranger Blues

Ma note : (3,5 / 5) leblues-amb

 

 

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The End of the World Running Club – Adrian J. Walker

Par Raymond Pédoussaut

The end of the WRCDate de publication originale : 2015 Walker-Adrian J
Date de publication française : 2016 chez Hugo Romans
Genres : Roman post-apocalypse, Science-fiction
Personnage principal : Edgar Hill, 35 ans, mari et père de famille

Une collision terrestre avec des météorites se produit avec impacts multiples au Royaume-Uni. Le résultat est catastrophique : les villes sont détruites, les forêts sont brûlées, les fleuves sont sortis de leurs lits, les montagnes sont renversées. Partout c’est la désolation. La famille Hill, vivant en Écosse, a eu le temps de se réfugier dans la cave de sa maison. Les quatre membres de la famille resteront confinés là pendant deux semaines avant d’être secourus par l’armée. Plus tard alors qu’Edgar, le père, participait à une mission de ravitaillement, sa femme et ses deux enfants ont été emmenés par les Sauveurs, une étrange organisation mondiale qui s’est donné pour objectif d’évacuer l’Europe sinistrée. Ses bateaux partent des Cornouailles direction l’hémisphère sud moins The end of the WRC-amb-2touché que le nord. Pour retrouver sa famille Edgar va essayer de rejoindre le point de départ des bateaux. Il n’y a plus de moyens de transport, ni d’essence, le seul moyen d’y arriver c’est à pied, en marchant ou en courant. Il sera accompagné par six autres compagnons. La petite troupe va tenter de parcourir les huit cents kilomètres pour atteindre le port de départ, en trois semaines. Dans un pays totalement dévasté, le chemin est long et les dangers nombreux.

L’intrigue décrit une situation post-apocalyptique. Le monde tel qu’il existait est totalement détruit. Ceux qui ne sont pas morts essaient de survivre. De nouvelles organisations humaines remplacent les précédentes. Les Lapins ont pris possession des rues dévastées. Ceux qu’on a ainsi surnommés ce sont des groupes organisés qui vivent dans les décombres, les terriers, à la recherche de nourriture ou de carburant. Ils sont armés et agressifs. Ils représentent un danger permanent dans les villes. Jenny Rae, elle, a organisé tout un secteur de la ville qu’elle contrôle d’une main de fer. En échange d’un logement et de la nourriture les gens sous sa coupe doivent travailler pour elle et lui être totalement soumis. Dans son quartier les choses semblent s’améliorer, on y trouve un signe indéniable du retour à notre belle civilisation : un fastfood. On peut y déguster le curry de mouette. Beurk ! Quant aux puissants Sauveurs, aux couleurs jaunes, on ne sait pas trop qui ils sont ni quels sont leurs objectifs. Pour l’instant ils portent secours aux naufragés mais ils sont autant inquiétants que réconfortants.

Le roman offre également une belle palette de personnages. Edgar, le narrateur, est un mari, père de famille tout ce qu’il y a d’ordinaire. Il est désenchanté, en surpoids, il picole et sait développer toutes sortes de stratégies pour en faire le moins possible dans son foyer. Sous prétexte que, lui, il travaille, qu’il a besoin de se détendre, il laisse à son épouse l’entière charge des tâches ménagères et des enfants. Il en a tellement marre de sa vie que la fin du monde est venue comme un soulagement. Et effectivement on peut considérer que l’événement sera bénéfique pour sa personnalité. Ce sera sa rédemption. Bien d’autres personnages pittoresques apparaissent au fil du périple à travers la Grande-Bretagne.

Le livre est épais (558 pages), dense et captivant. Il ne faut pas ergoter sur la vraisemblance. Le genre (science-fiction et post-apocalypse) est basé sur l’imagination pas sur la crédibilité des faits. Et question imagination, on est bien servi dans ce roman ! Certes quelques fils de l’intrigue restent en l’air, notamment tout ce qui concerne les Sauveurs. Peut être pour laisser la porte ouverte à une éventuelle suite.

À noter également de nombreuses digressions intéressantes sur des sujets variés : les croyances, la vie en couple, la famille, l’exercice physique, le retour à la nature, le progrès…

Cependant on peut s’étonner que la version traduite en français ait conservé un titre aussi long que sibyllin : The End of the World Running Club. Pourquoi avoir tout traduit sauf le titre ? Peut être à cause de la difficulté à trouver un équivalent français convaincant ? En général les éditeurs français ne sont sont pas si pointilleux, ils n’hésitent pas à changer complètement de titre s’ils le jugent plus vendeur. Ici le risque, pour les lecteurs francophones, est partagé entre mal comprendre et ne pas comprendre du tout. Les coureurs de la fin du monde m’aurait paru mieux adapté à la traduction française, tout en conservant le côté énigmatique.

Malgré ce titre, c’est un excellent roman, rythmé et haletant.

Adrian J. Walker est né en Australie, dans le bush autour de Sydney, et a grandi en Angleterre où il vit toujours. The End of the World Running Club est son premier livre traduit en français.

Extrait : 
Cette autre bête en vous, celle qu’on voit rarement ? Vous la tenez en laisse. Elle attend, elle observe, pendant que vous gâchez votre vie, que vous remplissez votre corps de poison et embrouillez votre esprit d’inquiétudes. Chez certains, il ne faut qu’un appel pour la libérer. Pour d’autres, il faut huit cents kilomètres de martyre.
Mais la mienne était libre à présent. Pour la première fois depuis mon enfance, elle courait en montrant les dents tel un loup traversant un champ de fougères éclairé par la lune. La douleur courait à côté de moi, comme une sœur, magnifique, souriant du même sourire. Je serai toujours là, disait-elle.Toujours, mais maintenant nous sommes amis.

Rupert avait rapporté un gramophone d’un autre âge, et passait en revue son épaisse collection de disques vinyles. The Lark Ascending de Vaughan Williams résonnait dans la pièce, et mon regard un peu trouble devinait vaguement la silhouette de Grimes dansant avec Richard.

Vaughan Williams – The Lark Ascending

Ma note : (4,3 / 5) The end of the WRC-amb

 

 

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Le Détectionnaire – Norbert Spehner

Par Michel Dufour

ledetect-couvDate de publication originale : 2016 (Alire)spehner
Genre : Dictionnaire des personnages principaux de la littérature policière et d’espionnage

Il s’agit, sans contredit, de l’événement littéraire de la rentrée d’automne 2016 au Québec. En plus d’écrire régulièrement dans la Revue Alibis, Norbert Spehner a publié Écrits sur le roman policier : bibliographie, Longueuil, Le Préambule, 1990 (avec Yvon Allard); puis deux tomes sur Le roman policier en Amérique française, Lévis, Alire, 2000 et 2011; enfin, Scènes de crime : enquête sur le roman policier contemporain, Lévis, Alire, 2007. 4 fois par année, ses Marginalia constituent des bibliographies commentées sur le polar au sens large, du roman à énigme au roman western en passant par le roman d’espionnage. Pour les commentateurs de polars, Spehner demeure un phare, un guide, une référence par où on doit passer. Il est le seul au Québec à pouvoir composer un ouvrage comme Le Détectionnaire[1], une formidable encyclopédie qui classe les principaux personnages de la littérature policière, en les situant dans leur contexte et selon les œuvres où ils apparaissent.

Le livre, fort bien illustré et soigneusement aéré, atteint près de 800 pages. La genèse de cet ouvrage remonte au moins à 20 ans. C’est finalement Yvon Allard qui s’est emparé du projet. Mais, en 2012, Allard est décédé après avoir demandé à Spehner de prendre la relève et consentant à ce que son ami publie le livre sous une forme nouvelle, largement remaniée, selon de nouveaux critères et des orientations différentes. En fin de compte, le Détectionnaire recense plus de 2600 personnages et se termine à la fin de l’année 2015, en débordant à l’occasion sur 2016.

Chaque entrée comprend :

1. le nom du personnage;
2. sa biographie fictive;
3. le nom de l’auteur, sa date de naissance et de mort (s’il y a lieu); on trouvera en annexe un index des auteurs et des personnages;
4. une bibliographie qui cible les titres où apparaît le protagoniste;
5. les éditeurs et les lieux de publication originale et des traductions en français;
6. la section Critiques et remarques, qui contient des informations sur la série où apparaît le personnage, quelques remarques critiques et, éventuellement, des prix littéraires;
7. les rubriques Cinéma et Télévision, qui recensent les adaptations cinématographiques et télévisuelles où apparaît le protagoniste, suivies du nom de l’interprète et du (ou des) réalisateur(s), puis d’informations pertinentes sur la série.

Chaque page est illustrée de 2 à 5 photos représentant l’auteur ou la couverture du livre.

Le lecteur lira aussi avec profit la Présentation et le mode d’emploi; puis une introduction portant sur la naissance, le développement et les multiples ramifications contemporaines du personnage du détective; enfin, une courte bibliographie des ouvrages, revues et sites internet qui ont alimenté la recherche de Spehner.

Pour qui est cet ouvrage ? Les spécialistes y trouveront leur compte : s’il existe d’excellents Dictionnaires des littératures policières (cf. Mesplède Claude, 2 volumes, Nantes, Joseph K, 2007), je ne connais aucun ouvrage de l’ampleur de celui de Spehner, qui procède par détectives plutôt que par auteurs. Or, souvent on se souvient plus du héros que de son créateur. C’est donc un outil de recherche indispensable. Les amateurs en profiteront également car le Détectionnaire ouvre des horizons insoupçonnés; et, comme on s’attache plus, en général, au détective qu’à l’auteur, nous y découvrirons des pistes qui s’accordent à nos affinités. Les rubriques Cinéma et Télévision rejoindront des fervents du télévisuel qui seront probablement amenés à dénicher les romans originels, par exemple : de Murdoch à Jennings, de Bond à Fleming, de Navarro à Topin et Arken, de Barnaby à Graham, de Wallander à Mankell, de Brunetti à Leon…

Pour ma part, je parcours cet ouvrage comme un vieil album de famille; que de souvenirs oubliés remontent à la surface ! Le Nick Carter que lisait mon père, le Perry Mason que préférait ma mère, Albert Brien et IXE-13 de ma préadolescence, puis Rouletabille, Gideon Fell, Nero Wolfe, Ellery Queen, sans parler évidemment de Holmes et de Poirot qui continuent de me captiver.

« Ordre et méthode » sont, sans doute, des qualités nécessaires pour composer une telle œuvre, mais surtout intelligence et passion. Sans trop exagérer, je parlerais ici de chef-d’œuvre.

[1] À paraître en France aux alentours de février 2017.

Extrait :
extrait-detectionnaire-1

Pour télécharger un plus large extrait : http://www.leslibraires.ca/livres/le-detectionnaire-norbert-spehner-9782896151608.html
Puis faire « Télécharger un extrait » (sous la photo de couverture)

ledetectionnaire-amb

Le repos de l’encyclopédiste

Ma note : (5 / 5)
Coup de cœur coupdecoeur

 

 

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Le pacte du petit juge – Mimmo Gangemi

Par Raymond Pédoussaut

lepactedupetitjugeDate de publication originale : 2013 (Il Patto del giudice)gangemi
Date de publication française : 2016 chez Seuil
Genres : Enquête, mafia
Personnage principal : Alberto Lenzi, juge en Calabre

Dans une des provinces de la Calabre, les noirs, ramasseurs d’oranges, se révoltent contre leur condition précaire. C’est très mal vu par le reste de la population, blanche et raciste, qui va riposter lançant de terribles chasses à l’homme. Trois noirs sont sauvagement assassinés à coup de barres de fer. Parallèlement une lettre de dénonciation informe le Procureur de la République qu’un trafic de cocaïne aurait lieu dans le port. Le procureur décide de tendre un piège et confie l’affaire au juge Alberto Lenzi. Non seulement le piège ne fonctionne pas mais les deux cents kilos de drogue disparaissent. Le juge Lenzi n’apprécie pas de s’être fait rouler dans la farine et d’avoir sa réputation ternie. Alors, selon son habitude, il va contacter un parrain de la ‘Ndrangheta, l’organisation mafieuse qui règne sur la région, pour obtenir des informations. La police ne sait rien mais la ‘Ndrangheta sait tout. Pour don Mico Rota, chef de bâton (parrain), de la mafia locale, les informations données doivent avoir une contrepartie. C’est un jeu dangereux pour le juge.

Une belle région la Calabre ! Dans ce terroir du sud de l’Italie, à la pointe de la botte italienne, poussent en abondance oranges, mandarines, oliviers et mafieux. La corruption est partout. La ‘Ndrangheta est omniprésente, sait tout, organise tout. Cependant elle est divisée, plusieurs familles sont concurrentes, notamment pour contrôler le port, plaque tournante de tous les trafics. Ce cadre pourrait paraître difficile pour un juge aux pouvoirs limités. Mais Alberto Lenzi est au contraire parfaitement à l’aise. Il passe son temps à draguer les belles femmes, à déjeuner dans les bons restaurants et à jouer au poker. Entre temps il consacre quelques instants aux deux enquêtes dont il a la charge : l’assassinat des noirs et la disparition de la drogue dans le port. Enquêter est un bien grand mot, il ne va pas étudier des indices et établir des preuves. Lui, sa méthode c’est de s’entretenir avec un des chefs mafieux pour obtenir des renseignements. Et là, il faut s’armer de patience. C’est très pénible : les deux interlocuteurs ne se parlent pas normalement ; au début ce sont des tonnes de salamalecs, viennent ensuite les paraboles et les périphrases. Le style est onctueux, l’expression codée est un peu ridicule. Bref, c’est un concours d’hypocrisie. Et ce qui est encore pire, c’est que le type de la mafia, un assassin sanguinaire, en a plein la bouche de mots ronflants tels que honneur, dignité, respect. On se demande s’il en connait le vrai sens ou si ce n’est que cynisme. Quant au juge, il semble éprouver de la considération, parfois même de l’admiration pour le vieux mafioso. Une désagréable connivence s’installe entre eux, jusqu’à ce que leurs intérêts respectifs divergent. J’avoue avoir été un peu agacé par le comportement du parrain mais aussi par ce juge queutard et magouilleur. Le personnage est plus proche du politicard que du juge intègre. En plus nous avons droit à ses déboires sentimentaux et sexuels : il ne comprend pas que les femmes le plaquent sèchement et s’autorisent les mêmes libertés que lui. Dans un sursaut de lucidité l’auteur a dû s’apercevoir qu’à un moment donné, son héros, aussi peu courageux que probe, doit quand même réagir, alors il va lui faire accomplir un acte téméraire qu’il va finalement regretter.

Les personnages, y compris le principal, sont peu sympathiques, mais ils ont l’avantage d’être réalistes. Ce ne sont pas des super-héros mais des types tout à fait ordinaires. On aurait quand même souhaité un peu plus de charisme chez ce juge sensé lutter contre la mafia.

L’intrigue se déploie sur deux volets : l’assassinat des noirs et le vol de la cocaïne. On ne voit pas très bien l’intérêt du premier volet complètement indépendant du second et qui le restera jusqu’à la fin. Des longueurs inutiles alourdissent le livre sans apporter grand chose au déroulement de l’histoire : longues descriptions du paysage, des commérages, des papotages des habitants. À l’inverse, un humour désenchanté avec quelques belles formules, est un des aspect les plus agréables du livre.

Le roman présente un intérêt ethnologique en décrivant, assez complaisamment, le rôle de la mafia dans la Calabre mais en tant que roman il souffre d’un manque de personnages charismatiques, d’une absence de tension dramatique, d’un rythme lent et de longueurs dont on aurait pu nous dispenser.

Après La Revanche du petit juge, c’est la deuxième aventure d’Alberto Lenzi en Calabre. Il y en aura d’autres sans doute. Je ne les lirai pas.

 Extrait : 
Un bordel infâme, ces temps-ci. Pas à cause de l’enquête sur la mort de Vittorio Spanti. Là, tout était transparent. Même s’il avait été tout de suite évident qu’il serait difficile de coincer qui que ce soit, on avait procédé avec la plus grande méticulosité. Lenzi tenta de se réconforter en se disant que, si on ne trouvait pas de preuves, il n’y aurait personne à arrêter ; et que, s’il n’y avait personne à arrêter, les coupables resteraient libres et ennemis ; si les coupables restaient libres et ennemis, de nouveaux événements étaient à prévoir – et les nouveaux événements, d’ordinaire, c’étaient des meurtres, ce qui ôterait quelques sales types de la circulation, autant d’économisé pour la justice, avec l’avantage de ne pas aggraver la surpopulation carcérale, et la consolation de penser qu’ils se présenteraient couverts de sang, avant leur heure, devant un juge plus sévère, sans appel, qui prononçait des condamnations valables pour l’éternité.

Ma note : (3 / 5) lepactedupetitjuge-amb

 

 

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