Le neuvième naufragé – Philip Le Roy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions du Rocher)
Genre : Enquête
Personnage principal : Éva Velasquez profileuse à Interpol

Éva Velasquez, profileuse à Interpol, est envoyée par son patron interroger huit naufragés sur une île au large de Gibraltar. Leur voilier a brûlé et ils se sont échoués sur un rocher volcanique. Ils sont tous de nationalités différentes, ils se sont connus sur Facebook avant de décider de faire une croisière ensemble. Au départ, ils étaient neuf, l’un des passagers a disparu, peut être assassiné par ses compagnons.

L’intrigue est simple : il s’agit pour Éva de reconstituer ce qu’il s’est passé sur le voilier pour en arriver au naufrage, d’identifier le neuvième naufragé, celui qui a disparu, et de trouver les causes de sa disparition. Pour cela la profileuse utilise la méthode des interrogatoires. Uniquement des interrogatoires, il n’y a aucune autre enquête, aucun examen des indices. Tour à tour Éva convoque les rescapés, les fait parler puis recoupe les témoignages. Il faut préciser qu’elle a une technique particulière : elle pose beaucoup de questions anodines qui déstabilisent et dont les réponses sont lourdes de sens pour elle. Elle joue aussi de son physique : sa silhouette de rousse flamboyante, ses grands yeux et sa voix légèrement grave impressionnent. Elle a ainsi acquis une belle réputation d’efficacité au sein d’Interpol.

Au fil des interrogatoires de la profileuse la vision du groupe de jeunes parti en croisière sur la Méditerranée, évolue. Tout se passe bien au début, puis l’ambiance change à cause du comportement prédateur d’un des membres, celui qui a disparu justement. Finalement cela tourne à l’affrontement et même au meurtre. C’est en tout cas ce que les témoignages et les apparences laissent penser. Mais l’affaire se révèle bien plus complexe et Éva, pourtant experte en psychologie, ne serait-elle pas elle-même manipulée ?

L’auteur explique en exergue de son roman le terme anglais de « Mindfuck ». Il concerne une œuvre littéraire qu’on peut qualifier de « déroutante » en français. Cependant l’effet de surprise final recherché implique des retournements qui paraissent assez artificiels. S’astreindre à faire un final inattendu limite finalement les autres possibilités et oblige à une gymnastique compliquée pour proposer cette fin déconcertante au détriment de la crédibilité. C’est bien le cas de ce polar qui, bien que réalisé avec maîtrise, a du mal à convaincre totalement de la vraisemblance du scénario.

Le Neuvième naufragé est une lecture divertissante dont la fin est surprenante, mais finalement pas tant que ça, puisque l’auteur nous l’annonce d’entrée. Quand on nous déclare qu’il y aura une surprise, la surprise est moindre quand elle survient.

Extrait :
Quatre garçons et cinq filles de nationalités différentes s’étaient liés d’amitiés sur Facebook. Ils y avaient créé un groupe pour partager leur passion des voyages et de la voile. Les neuf internautes s’étaient décidés à se rencontrer à Palma de Majorque où ils avaient loué un ketch, le Spanish Queen. La croisière paradisiaque avait fini en enfer. Le voilier s’était échoué sur un îlot avant de brûler. L’un des passagers était porté disparu, probablement noyé au cours du naufrage. Eva comprit l’empressement d’Interpol à intervenir lorsqu’elle releva l’identité de la victime : Dorian Panzer-Vaugel était le fils d’un haut diplomate français en poste à Madrid.

Elle but en contemplant fébrilement l’oisiveté des promeneurs. La radio du bar diffusait un tube de Liam Gallagher qui collait à l’état d’esprit d’Eva.
And I don’t mean to be unkind
But I see what’s in your mind
And the stone you throw
Will turn back in its path
One day you’ll shatter like a wall of glass
Wall of glass

Liam Gallagher – Wall of Glass

Niveau de satisfaction : (3,8 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Français, Remarquable | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Trois jours chez ma tante – Yves Ravey

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Les Éditions de minuit)
Genres : Suspense, aventures
Personnage principal : Marcello Martini responsable d’une école pour enfants déshérités au Liberia

Marcello Martini a installé une école pour enfants déshérités au Liberia. Il est soutenu financièrement par sa riche tante. Mais voilà que la tante stoppe ses virements réguliers et le convoque. Elle doit lui parler de toute urgence. Marcello prend l’avion pour la France. Il a trois jours pour faire revenir sa tante sur sa décision de le déshériter et de reprendre le financement. La tâche de Marcello s’annonce difficile, la tante est immensément riche mais aussi versatile et têtue.

Au fur et à mesure que l’auteur déroule l’histoire nous découvrons les circonstances du départ de Marcello pour le Liberia et sa personnalité. Il apparaît d’abord comme un généreux humanitaire qui vient en aide aux enfants pauvres. Mais progressivement son image se trouble, il devient un personnage ambigu et ambivalent. Toute l’habileté de l’auteur est de montrer ce glissement progressif de la lumière vers l’ombre du principal protagoniste. Un fort suspense s’installe autour de la simple rédaction d’un chèque. D’un très gros chèque à plusieurs zéros quand même ! C’est avec un certain machiavélisme que l’auteur nous tient en haleine. C’est terrible quand la chance tourne et que les petites choses accumulées finissent par former une grosse catastrophe.

Les personnages sont intéressants et leurs rapports compliqués. Il y a de l’affection entre la tante et Marcello, plus exactement la tante a de l’affection pour Marcello. Ce dernier en joue et essaie d’exploiter les sentiments de la vieille dame. Mais celle-ci est aussi sous l’influence d’autres personnes, son ex-femme et l’ancien comptable, qui, elles, ne se font aucune illusion sur la cupidité de Marcello. Les obstacles se multiplient et le temps est compté. Avec Marcello, Yves Ravey nous dresse le portrait d’un bel enfoiré, magnifique dans son genre !

Trois jours chez ma tante est un roman habile où l’auteur nous présente un personnage d’homme bon et généreux qui bascule progressivement vers son inverse : un cupide et un manipulateur. Un escroc cynique et déterminé. Le style est simple, épuré mais diablement efficace.

L’auteur fait preuve d’astuce et de maîtrise pour faire évoluer le personnage de Marcello. Sa faculté d’installer la tension avec des choses simples est admirable : des scènes comme la signature d’un chèque ou l’écriture du nom du bénéficiaire sont porteuses d’un suspense intense. C’est tragi-comique la façon dont des petits détails peuvent tout faire basculer.

Livre habile et agréable à lire.

Extrait :
J’ai orienté le chèque vers la lumière de la lampe de chevet. J’ai fait remarquer à ma tante, d’un ton irrité, qu’elle avait oublié l’ordre, du moins, elle avait dû commencer par l’écrire, mais elle n’avait pas poursuivi. On distinguait, au début de la ligne, le M majuscule de Monsieur, ou de Marcello, peu importe. J’ai enjambé la chaise à côté du lit et, peut-être, bousculé Lydia, atteint la commande d’ouverture du store électrique, posé le chèque sous les yeux de Vicky, quelque peu indisposée par la faible clarté de cette fin d’après-midi. Regarde, ma tante, la ligne est vide !

Vicky a répondu, qu’elle n’y pouvait rien. Je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas mis l’ordre. Ce n’est pas difficile à comprendre, a-t-elle poursuivi. Je vais t’expliquer.
C’est égal, que tu m’expliques ! : suffit d’écrire mon nom ! : Marcello Martini, tu connais…? je ne vais quand même pas épeler chaque mot…! Tu sais écrire, non…? Mais enfin, de quoi parle-t-on, ici ? ai-je élevé le ton.
Regarde ce qui se passe, Marcello, mais regarde donc, au lieu de t’énerver ! Elle a secoué le stylo-plume au-dessus du chèque, en tapant du poing sur la table. J’ai craint alors une tache, notant au passage que c’était le dernier feuillet de son carnet de chèques, et je me suis écrié : Arrête, malheureuse !
Ça ne risque rien ! regarde, Marcello, il n’y a plus d’encre…! la cartouche est vide… Si je te dis que je n’ai pas utilisé ce stylo depuis des semaines, tu me croiras ? J’écris le plus souvent avec un autre, regarde, comme celui-là. Elle m’a indiqué un stylo à bille posé sur la table.
Eh bien, ma tante, tu peux rédiger l’ordre avec celui-ci, ce n’est pas un problème, l’essentiel, c’est que tu écrives mon nom.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Aventure, Français, Remarquable, Suspense | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

La Vie rêvée de Frank Bélair – Maxime Houde

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Alire)
Genres : noir, historique
Personnage principal : Frank Bélair, Propriétaire du Blue Dahlia

Houde a voulu produire un pastiche des romans noirs américains des années 30 et 40, surtout tels que révélés par les films sombres, très souvent d’ailleurs tournés en noir et blanc, de Walsh, Wilder, Hawks, Huston, Lang et Welles. Ces films s’inspirent notamment des romans de Dashiell Hammet (détective : Sam Spade), Raymond Chandler (Philip Marlowe), James M Cain, William Burnett… Les images marquantes sont encore celles de Humphrey Bogart (Sam Spade) et de Robert Mitchum (Philip Marlowe).

Déjà le détective récurrent de Maxime Houde, Stan Coveleski, avait arpenté les rues de Montréal à la fin des années 40.1

L’action se passe entre 1933 et 1948. Et c’est très explicitement que Houde déclare :  « Ce roman se veut un hommage au film noir américain des années 40-50 ». On se souvient de la recette : style concis, imagé, descriptif d’une société inégale et corrompue (la crise de 1929 a laissé des traces persistantes), accessible à tout le monde et visant le divertissement. Contrairement à un polar d’enquête menée par un détective brillant (Poirot, Holmes), ce genre de roman noir met en scène un détective cynique, un dur au cœur tendre, ne se privant pas des femmes, de l’alcool ni de la violence. L’illustration et la dénonciation d’un type de société sont plus importantes que l’enquête à proprement parler.

Ici, au centre de l’histoire, ce n’est pas un policier, ni un détective, c’est Frank Bélair, le propriétaire du cabaret Blue Dahlia, issu du Faubourg à m’lasse, qui a réalisé son rêve de gérer un cabaret grâce au soutien financier d’Alan Rourke, un riche membre de la pègre montréalaise. Frank n’est pourtant pas vraiment un malfrat, malgré les six années de prison qu’il a purgées pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Il a épousé une amie d’enfance et a commis un fils qu’il aime beaucoup, même s’il ne passe pas beaucoup de temps avec lui. Avec sa femme non plus, parce que le cabaret le tient occupé, de même que les jeunes filles qu’il embauche. Son personnel l’aime bien et le respecte. Le cabaret a bonne réputation. Le sergent-détective Micalef le suit de loin et craint qu’il ne soit éventuellement pollué par Alan Rourke, son investisseur à qui il doit remettre régulièrement une part de ses bénéfices, et rendre peut-être d’autres petits services à l’occasion. Frank semble enfin avoir réalisé son rêve. Et pourtant, sa prochaine extase risque de lui être fatale.

Un personnage comme celui de Frank est, en bonne partie, sympathique parce que, en plus des travers courants qu’il partage avec le lecteur, nous sentons qu’il est victime d’une certaine fatalité contre laquelle il n’est pas de taille. Houde le compare à Frankie Machine (Frank Sinatra) de L’Homme au bras d’or (Preminger) : malgré sa bonne volonté, Frankie ne pourra pas échapper à un destin cruel. Il y a un peu de cette dramaturgie grecque dans les romans noirs américains.

De la crise à la fin de la guerre, le milieu de la Main et du Red Light est décrit en termes d’activités de divertissement et de réactions à la guerre : certains veulent s’en sauver, tous maudissent la conscription, sauf les tenanciers de bars, de cabarets et de bordels pour qui les affaires tournent bien. Tout en exploitant les thèmes majeurs du roman noir (l’argent, l’alcool, les femmes plus ou moins fatales, et quelques meurtres inévitables), Houde enrichit son histoire de dizaines de détails de la vie quotidienne (objets et personnages publics) qui la rendent crédible et attachante. C’est pourquoi j’ai qualifié ce polar d’historique.

Depuis que je me suis investi dans le domaine des polars, mon point de vue sur le roman noir américain s’est transformé passablement : admirateur des brillants détectives des polars d’enquête, j’avais un certain mépris pour ces détectives vulnérables et ces milieux viciés. Je comprends mieux maintenant leur origine et leur fonction, et je suis devenu sensible à leur signification. Dans cette transformation, Maxime Houde a joué un rôle non négligeable.

1 Cf. le compte rendu de : Le Poids des illusions (2008), de L’Infortune des bien nantis (2011) et de La Misère des laissés-pour-compte (2015). Dans Derniers pas vers l’enfer (2014), un nouvel enquêteur, Daniel Martineau, tente de se dépêtrer de ses liens avec la pègre montréalaise des années 2013.

Extrait :
1940
Après le déjeuner, Bélair se mit en quête d’un travail. Le Canada était en guerre : en tant que dominion de la Grande-Bretagne, ce n’était pas comme s’il avait le choix de suivre l’Empire, malgré ce qu’en pensaient certains politiciens et certains journalistes. On convertissait des usines à Montréal et dans les environs pour fabriquer des munitions et des armes mais, avec son casier judiciaire, Bélair n’avait aucune chance d’y être embauché – peut-être si son séjour en prison avait daté de quelques années, mais il s’était trouvé derrière les barreaux la semaine précédente. La guerre était omniprésente. On en parlait dans les journaux et à la radio, une sorte de paranoïa s’était emparée de Montréal. On voyait des espions partout, la fameuse cinquième colonne. À la suite de la déclaration de guerre de Mussolini, des Italiens avaient été arrêtés et certains d’entre eux internés dans des camps en Ontario, et la ville avait congédié une centaine d’employés municipaux d’origine allemande.

Cigarette Girls

Niveau de satisfaction :
(4,2 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Non classé | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Le Vieux Pays – Jean-Pierre Rumeau

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Albin Michel)
Genres : Roman noir, Thriller
Personnage principal : Pasdeloup Meunier, ancien militaire

Pasdeloup Meunier est un vétéran de l’armée. À 67 ans il entretient toujours sa forme. Il a fait du village fantôme de Goussainville son royaume. Et ce n’est pas la racaille ou les dealers qui vont venir faire la loi ou leurs affaires dans ce qu’il considère comme son domaine. Il est réputé être un type un peu dingue à qui il faut mieux ne pas casser les pieds. Pasdeloup va ensuite quitter le Vieux Pays pour un séjour en Israël afin d’assister à  l’enterrement de son parrain. À son retour, il devra faire face à un autre danger qu’il connaît bien pour l’avoir déjà affronté.

L’auteur nous présente d’abord le décor : ce lieu étrange qu’est devenu Goussainville. C’est un village situé au bout des pistes de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, que les autorités ont décidé d’évacuer en rachetant les maisons. L’accident du Tupolev 144 qui s’écrasa sur le centre ville ne fit qu’accélérer l’exil programmé. Mais un grain de sable grippa toute la procédure bien huilée : l’église Saint-Pierre-Saint-Paul est classée. Interdiction de démolir à 500 mètres à la ronde. Les démolitions furent stoppées, le Vieux Pays est resté figé dans l’état de délabrement. C’est là que s’installe Pasdeloup et qu’il devient Monsieur Meunier, le maître des lieux. Ce cadre est intéressant et original mais l’auteur ne s’est pas cantonné à ce lieu exceptionnel. Il a envoyé son héros en Israël. Et là commence un autre roman dans d’autres lieux, avec d’autres personnages que peu de choses rattachent à la situation de départ. L’amour que montre alors l’auteur pour Israël est immodéré et l’image qu’il en donne très positive et sans nuances.

Le personnage de Pasdeloup est lui-même étrange. D’abord à cause de son prénom qui est une traduction française du prénom allemand Wolfgang. Son regard met mal à l’aise ses adversaires mais fascine les femmes avec ses yeux vairons, l’un noir et l’autre gris. C’est un séducteur ! À 67 ans, il pète encore les flammes et il est capable d’en remontrer aux petits jeunes. C’est un dur, un vrai ! Il a vécu des choses terribles : la perte d’êtres chers. Ça l’a endurci et même rendu insensible, il n’en est que plus redoutable. C’est un homme blessé et dangereux ! Il était aussi un soldat hors pair et un démineur sans peur. C’est un grand combattant ! Ce n’est pas un Juif de naissance mais c’est un Juif de cœur. Il aime beaucoup Israël ! Ce qu’il n’aime pas, c’est les terroristes, arabes, bien sûr. C’est un champion de la lutte anti-terroriste ! Bref, Pasdeloup est un papy coriace et inoxydable qui en remontrerait encore à James Bond. Ce vieux  dur à cuire me paraît quand même un peu surfait et très caricatural.

Le Vieux Pays est un roman qui se présentait bien, avec comme décor un lieu désolé et insolite, mais la suite gâche le début prometteur en s’égarant en Israël dans un amour qui confine à l’adoration pour ce pays et ses habitants, en contradiction avec l’atmosphère austère de la première partie.

Extrait
Les deux femmes ont vu Pasdeloup garer sa moto devant sa porte. Il a pris son gros sac kaki sur le porte-bagages et est entré chez lui.
Deux minutes après, un des jeunes est sorti pour aller pisser sur la moto. Pasdeloup est sorti à son tour et s’est approché tranquillement de lui, alors qu’il s’esclaffait les mains encore dans sa braguette. Un petit coup de pied dans les parties génitales, un coup de tête en plein visage suivi immédiatement d’un coup de poing, et le jeune homme est tombé comme une masse. Pasdeloup l’a frappé encore une fois à terre, d’un coup de pied dans la tête. Les autres jeunes sont apparus, fous de rage. Pasdeloup a sorti un pistolet de sa poche et l’a pointé sur eux. Seule la fille, camée à mort, s’est jetée sur lui. Il l’a saisie par les cheveux, l’a fait tomber à plat ventre et lui a cogné la tête contre un pot de fleurs. Elle est restée allongée à côté du premier garçon. Pasdeloup a ensuite fait rentrer les autres dans la maison. Tout le monde a disparu. On a entendu deux ou trois détonations. Et exactement vingt minutes plus tard, la bande ressortait en désordre avec ses bagages. Ils ont récupéré leurs deux congénères sanguinolents, sont passés en zigzaguant sous les fenêtres de Jeanine Maro et ont dévalé la rue du Bassin pour ne plus jamais réapparaître.

Goussainville

Niveau de satisfaction : 
(3 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Moyen, Roman noir, Thriller | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Minuit sur le canal San Boldo – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (The Waters of Eternal Youth)
Date de publication française : 2017 (Calmann Lévy)
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Brunetti

Finalement, pour moi, Donna Leon c’est un peu comme une drogue : je jure que c’est fini et pourtant j’y retombe avec un certain plaisir. Dans Sang d’Encre Polars, j’ai rendu compte d’au moins 7 de ses romans. Toujours à Venise, toujours avec le commissaire Brunetti. Et les personnages récurrents : la famille de Brunetti (sa femme Paola, son gars et sa fille), le vice-questeur Patta, le visage à deux faces Scarpa (la ressemblance avec Scarpia n’est pas un hasard), la jolie et débrouillarde senora Elettra, son fidèle ami et adjoint le colosse Vianello, qui laisse un peu de place, de ce temps-ci, à la commissaire Griffoni, qui aime bien travailler avec Brunetti. C’est un groupe qu’on retrouve avec plaisir, et qui joue un rôle important dans notre appréciation des romans.

Il y a quinze ans, une adolescente, Manuela, passe par-dessus le garde-fou d’un pont et chute dans le canal. Elle sera repêchée in extremis, mais ses capacités intellectuelles resteront diminuées. Sa grand-mère, la comtesse Lando-Continui, riche mécène et amie de Paola, profite de l’occasion d’un gala de charité pour approcher le commissaire et lui demander d’enquêter sur cet événement, rapidement classé par la police, selon elle, et qui serait plus un meurtre qu’un simple accident. Touché par l’aimable comtesse qui craint de mourir minée par un lancinant sentiment de culpabilité, Brunetti décide de jeter un œil sur cette affaire.

Donna Leon profite de ce prétexte d’une enquête sur un drame qui s’est produit il y a quinze ans pour décrire la vie quotidienne à Venise au début du XXIe siècle autour d’une aristocratie soucieuse de l’art et de la culture et d’une bourgeoisie montante avide de réputation. Comme aucune cause sociale particulière ne fait l’objet du récit, sauf le sentiment de puissance et la certitude d’impunité des riches, l’enquête reste importante : elle aboutit d’ailleurs à un autre crime. La commissaire Claudia Griffoni donne un coup de main à Brunetti, ce qui tombe bien parce que les démarches des enquêteurs se poursuivent dans le secteur de l’élevage des chevaux et de la formation des cavaliers, et que Griffoni est une ancienne médaillée dans cette discipline. Manuela était aussi une bonne cavalière, ce qui rapproche les deux femmes.

Pour avoir les mains libres, Brunetti embobine Patta et Elettra menace Scarpa de dénoncer ses envois de courriels frauduleux qui répandaient des fake news, comme dirait l’autre. Enfin, un beau hasard permet aux enquêteurs d’identifier un suspect, probablement coupable de l’agression contre Manuela il y a quinze ans, ainsi que du meurtre récent de Pietro Cavanis.

Donna Leon veut probablement signifier que l’enquête et la découverte du ou des coupable(s) ne sont pas les éléments les plus importants de son roman : elle rédige un dernier chapitre, un peu prévisible, mais pas moins émouvant, sur le thème : ce qui compte, c’est de faire plaisir aux personnes qu’on aime.

Si on ne s’attend pas à lire un roman d’enquête époustouflant, à rencontrer un enquêteur surdoué, des mystères qui défient l’intelligence, des cascades audacieuses et des rebondissements spectaculaires, et qu’on se contente d’un récit sociologiquement réaliste où triomphent les bons sentiments et où on retrouve des personnages qu’on aime bien, vous ne serez pas déçus.

Extrait :
Elettra actionna quelques touches de son ordinateur, les yeux rivés sur son écran. « Venez jetez un coup d’œil », lui dit-elle vivement, en lui faisant signe de rester derrière elle.

Brunetti vit la une du Gazettino. La mise en page était encore celle de l’époque et l’article remontait à quinze ans auparavant. « Une jeune aristocrate blessée dans un accident, lut-il. Hier soir, vers minuit, Manuela Lando-Continui, fille de Teodoro Londo-Continui et de Barbara Magello-Ronchi, et petite-fille de feu le comte Marcello Lando-Continui et de la comtesse Demetriana Lando-Continui, a été sauvée des eaux du canal San Boldo. Un passant qui l’a vue s’agiter dans le canal a plongé et l’a sauvée en la tirant des sombres eaux du canal, puis a lui-même perdu connaissance. Une autre personne est venue à leur secours; cet homme a réanimé la jeune fille, qui a ensuite été transportée à l’Hôpital civil, où l’on a diagnostiqué un état « critique ». La police, dépêchée sur place, considère cet incident comme un accident.

Rio San Boldo

Niveau de satisfaction :
(3,8 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Enquête, Moyen | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Faire mouche – Vincent Almendros

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Éditions de Minuit)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Laurent Malèvre de retour au village de son enfance

Laurent Malèvre revient dans le hameau de son enfance pour assister au mariage de sa cousine. Il est accompagné de Claire qu’il présente comme s’appelant Constance. À Saint-Fourneau, il retrouve ceux qu’il avait connu jeune et avec qui il n’avait plus de lien depuis vingt ans. Les retrouvailles ne sont pas franchement chaleureuses.

Dans ce retour de l’enfant du pays, l’auteur crée une ambiance pesante où les gens se retrouvent mais ne s’en montrent pas particulièrement ravis. Il y a des choses que les gens savent où qu’ils devinent mais ne disent pas. Des sous-entendus, des non-dits altèrent la spontanéité et la franchise. Même entre la mère et son fils, il y a une grande distance, presque de l’hostilité. Le poids du passé se fait sentir : des événements inquiétants se sont alors déroulés dont on n’a jamais vraiment su le fin mot. Plusieurs interprétations étant possibles, chacun choisit celle qui lui convient. Un climat délétère règne dans ce petit bled paumé, fait de ragots et de suspicions. À cela s’ajoute un secret personnel pour Laurent qui fait que ce retour ne se fait pas dans la joie, ni dans la sérénité. On sent bien qu’il y a quelque chose d’étrange et d’intrigant dans le fait que Laurent présente sa compagne Claire sous un autre prénom, aux gens du village.

Ce n’est pas un sujet original. Bon nombre de romans, de films ont traité ce retour au pays souvent difficile. Mais même avec un tel sujet rebattu, Almendros réussit à créer une ambiance pesante presque palpable, c’est une des qualités de ce roman.

L’écriture, sobre et efficace, est très visuelle, quasiment cinématographique. On visualise chaque scène, chaque détail. Tout le talent de l’auteur consiste à faire ressentir, presque physiquement, l’atmosphère viciée du village.

L’éditeur, Les Éditions de Minuit, n’ayant pas de rayon polar a placé ce roman en littérature générale mais c’est un roman noir qui aurait sa place dans les rayons spécialisés en littérature noire des librairies.

Faire mouche est un livre court qui se lit d’une traite. Il plonge le lecteur dans une ambiance sombre. L’écriture dépouillée donne une grande force à ce retour au pays sous tension. C’est un roman concis mais intense.

Extrait :
Ma cousine, entre autres choses, avait toujours été certaine de la responsabilité de ma mère dans l’accident de la sienne.
Lucie, dis-je, tu sais très bien que ta mère avait bu.
Elle ricana avec méchanceté.
Oui, oui, elle avait bu, mais elle avait bu quoi ? Tu peux me le dire ?
Ce sont des rumeurs, dis-je.
Des rumeurs ? s’offusqua-t-elle.
Oui, dis-je, des rumeurs de village. Tu ne sais rien, en vérité. Tu décides de croire à certaines choses et pas à d’autres.
Je ne vois pas pourquoi je parle avec toi, dit-elle. Je perds mon temps.
Ce n’était pas la première fois, bien sûr, que nous avions cette conversation. Je savais très bien ce qu’elle allait me répondre, et je tentai, comme à chaque fois, de ressentir le moins d’émotion possible.

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Remarquable, Roman noir | Marqué avec , | 2 commentaires

Mörk – Ragnar Jónasson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Nattblinda)
Date de publication française : 2017 (Ed. de la Martinière; Points)
Genres : Enquête, géographique
Personnage principal : Ari Thor, policier à Siglufjördur

La série des Ari Thor se passe à Siglufjördur, la petite ville (ou le gros village, environ 1500 habitants) la plus au nord de l’Islande. Mörk se passe quelques années après Snjor1 : Ari est maintenant âgé de 28 ans, est marié et a un enfant. Dans un genre de roman comme celui-ci, ces informations ne sont pas superflues parce que l’auteur passe pas mal de temps à décrire psychologiquement les principaux personnages. Jonasson s’attarde aussi à observer la vie quotidienne des habitants. Ces deux aspects rendent l’histoire intéressante et attachante, mais n’améliorent pas nécessairement la qualité de l’intrigue et la subtilité de l’enquêteur.

Le collègue de Thor, l’inspecteur Herjolfur, est abattu près d’une vieille maison abandonnée au beau milieu de la nuit. L’ancien chef d’Ari, l’inspecteur Tomas, mène l’enquête. Comme il connaît presque tout le monde, les affaires devraient marcher rapidement, en principe, d’autant plus que, si l’hypothèse d’un trafic de drogues est maintenue, le nombre de suspects sera plutôt mince. Mais il semble que la mairie soit impliquée, ce qui complique un peu les choses. Et puis, que viennent faire là-dedans les élucubrations d’un étrange malade dont le journal doit bien avoir un rapport avec l’ensemble de l’histoire ?

L’hiver approche, les jours raccourcissent, le temps pluvieux attaque le moral des enquêteurs. Puis, un nouveau cadavre pose des problèmes d’un autre ordre; à moins qu’il y ait un lien non évident. Ari se préoccupe de l’enquête sur les deux morts et ne rentre pas souvent chez lui; sa relation avec Kristin se détériore, surtout après qu’il eût reçu des photos qui pourraient être compromettantes. Et qui peut avoir intérêt à le troubler ainsi ?

La plupart des problèmes finiront par se régler grâce à la patience des policiers et à la mauvaise conscience des fautifs. Ari aura acquis beaucoup d’expérience mais aura perdu plus qu’il ne s’imagine encore.

Ce n’est pas le roman le plus excitant de l’année, même si c’est sympathique et bien écrit. Je dirais que c’est un polar d’ambiance de type géographique.

1 Cf. le compte rendu de Snjór en juin 2017.

 Extrait :
Il scruta le paysage qui l’entourait, la masse importante de la montagne dans laquelle le tunnel avait été creusé, la mer de l’autre côté. Il y avait juste assez de place pour cette maison au bord de la route, sur un terrain qui n’était rien d’autre qu’une décharge à ciel ouvert. Au-delà, un à-pic mortel jusqu’aux flots glacées de la mer du Nord. Dans la maison, aucune lumière. Aucun signe de son collègue. Il serra son blouson pour se protéger des bourrasques qui fouettaient frénétiquement la pluie et courut jusqu’à la maison. Il se demanda si quelqu’un l’entendrait s’il se mettait à crier. Et puis, ce ne fut pas nécessaire.
À quelques mètres de la maudite maison, un homme en uniforme de policier était étendu dans le gravier. Complètement immobile.

Niveau de satisfaction :
(3,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Moyen | Marqué avec , | Laisser un commentaire

L’été circulaire – Marion Brunet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Albin Michel)
Genre : roman noir
Personnages principaux : Jo et Céline, sœurs de 15 et 16 ans – Manuel, leur père – Séverine, leur mère

« Ce soir, Céline, c’est pas une main au cul qu’elle se prend, c’est une main dans la gueule. Le père, fou de rage, s’en étouffe à moitié. » Manuel, rude maçon d’origine espagnole, a du mal a admettre que sa fille, Céline, soit enceinte. Elle a à peine 16 ans. Ce qu’il veut savoir, c’est qui a fait ça. C’est son obsession. Il veut faire payer ce salaud. Oubliant que lui-même a mis sa femme enceinte alors qu’elle avait le même âge. Dans ce petit village du Luberon où tout le monde se connaît où tout se sait, cet événement bouscule la routine familiale. Céline peut compter sur le soutien de sa sœur Jo qui n’a que 15 ans mais possède le recul et la distance dont Céline manque cruellement. En fait la cadette se conduit comme la sœur aînée, c’est elle qui protège l’autre. Ses yeux vairons lui confèrent une particularité qui la rend différente des autres. Céline sait très bien qui est le père de son futur enfant mais malgré la pression familiale, elle ne le dit pas. Elle ne veut pas le dire. On comprendra plus tard pourquoi.

Marion Brunet nous fait la chronique d’une famille du sud de la France. Le point de départ de l’histoire est on ne peut plus ordinaire : une jeune fille enceinte trop tôt, des parents pas contents. De prime abord, on pourrait penser que ça ne fait pas un sujet formidable pour un bon roman noir. Tout le talent de l’auteure consiste à transformer ce banal événement familial en une tragédie sombre et tendue. D’abord, à travers une belle galerie de personnages, elle montre les désillusions, les frustrations de chacun. Les parents modestes, lui maçon, elle cantinière, se sont endettés pour longtemps pour se payer un petit pavillon dans un lotissement. Ils sont encore jeunes, mais les rêves se sont envolés depuis longtemps. Les filles, elles, luttent contre l’ennui en se rendant à la fête foraine annuelle ou en profitant des piscines des belles propriétés, habitées un mois par an. Ce ne sont pas les garçons du coin qui les font fantasmer, ils sont grossiers, lourds et frimeurs.

Les personnages, d’un réalisme saisissant, évoluent dans un cadre idyllique pour vacanciers et touristes mais maussade pour les habitants du village. Sous le soleil et le ciel bleu de la Provence et du Luberon la vie est dure pour les autochtones. Marion Brunet réussit à créer une atmosphère pesante : la chaleur étouffante, la morosité des lotissements, l’ennui, le jugement des voisins, l’alcoolisme, les préjugés, le racisme. Dans cette ambiance poisseuse, l’insatisfaction et le sentiment d’injustice provoquent la haine qui se cristallise contre celui qui est différent par ses origines, même si celui-ci est né dans le village, a depuis toujours fréquenté les autres enfants et qu’il se comporte exactement comme tous les autres. Mais la colère doit trouver un exutoire, alors ce qui différencie quelqu’un, comme être arabe, sera suffisant pour en faire un coupable. Le pire étant que celui qui tourne sa haine contre l’immigré est lui-même un descendant d’immigré.

L’écriture de l’auteure, simple et limpide, est d’une redoutable efficacité. Les personnages sont analysés froidement. Il y a quelque chose de chirurgical dans la précision de l’écriture et même une certaine cruauté tant les analyses sont fines, sans concessions et visent juste. Pas de fioritures, c’est cru, direct, implacable.

Dans L’été circulaire Marion Brunet nous démontre qu’avec du talent on peut réaliser un grand roman noir avec des personnages ordinaires, ni bons ni mauvais, des gens frustes, évoluant dans un cadre habituel qui n’est magnifique que pour les gens qui n’y habitent pas. C’est un roman impressionnant à la fois par sa simplicité et par sa force.

Extrait :
Il a jamais été facile, le père, mais là c’est autre chose. On dirait qu’elle a fait ça juste pour le faire chier. Il a pris dix ans, hargneux comme un dogue, le sourcil bas sur un regard menaçant. Alors, quand elle débarque à la maison après s’être fait virer par Kadija, et qu’elle le trouve causant avec Patrick, elle se cache derrière ses cheveux, rentre son ventre et file droit, direct à l’étage. Les deux se taisent en la suivant des yeux. Au milieu des escaliers elle s’arrête, fixe Patrick un instant puis tranche le silence d’une voix tendue :

– Saïd va passer tout à l’heure.
Et elle reprend sa montée pour aller s’enfermer dans sa chambre. Casque sur les oreilles, musique à fond, elle serre les pans de sa couette comme on enlace un corps ou un doudou. Céline se balance un peu, les yeux dans la lumière. Une chaleur à crever, encore. Il aurait fallu croiser les volets pendant la journée pour garder un peu de fraîcheur, mais ce matin elle a oublié. Le paulownia tend ses branches jusqu’à hauteur de fenêtre. Elle observe les panicules violines, déjà pourries, collées au bois. Ça l’écœure un peu. Elle imagine qu’ils parlent d’elle, en bas. La traitent de pute, peut-être. Et puis elle monte le son, se lève pour danser devant le miroir. Lentement, elle se déhanche : de face, ça va, mais de profil, c’est déjà foutu, le renflement habité transforme sa silhouette. Elle ne chialera pas.

Freed from Desire résonnait encore plus fort, là-haut.
C’était grisant, soudain, cette embardée au-dessus du monde. Jo avait oublié. Elle aurait aimé autre chose en fond sonore, du grandiose ou du râpeux au lieu de cette daube éculée. N’empêche, elle a savouré le tournis et ses jambes en coton. Ils se font tellement chier ici que toute émotion forte est bonne à prendre.

Gala – Freed from Desire

 

Village du Luberon

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)
Coup de cœur 

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Remarquable, Roman noir | Marqué avec , , | 2 commentaires

L’héritage des espions – John Le Carré

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017
(A Legacy of Spies)
Date de publication française : 2018 (Seuil)
Genres : espionnage, historique
Personnage principal : Peter Guillam, disciple de George Smiley

Pour les amateurs de romans policiers, thrillers, romans d’aventures ou d’espionnage, John Le Carré est une institution et n’a plus besoin de présentation1.

1961 : au cours de l’Opération Windfall, l’espion britannique Alec Leamas et son ami Liz Gold sont assassinés au pied du mur de Berlin. Ce double meurtre, apparemment, ne faisait pas partie de l’opération élaborée par George Smiley et son bras droit Peter Guillam.

2017 : plus de 50 ans après, Guillam, qui vit maintenant en Bretagne, est convoqué à Londres et soumis à un impitoyable interrogatoire, qui dure plusieurs jours, par la nouvelle équipe de direction des Services secrets britanniques. La nouvelle génération au pouvoir craint que ses Services ne soient éclaboussés par un procès qui remettrait en question l’intelligence ou la moralité des anciens dirigeants, du moins ceux qui avaient mis au point l’Opération Windfall. Et, pour preuve de bonne volonté et d’une moralité absolument conforme aux normes actuelles, les directeurs d’aujourd’hui sont prêts à sacrifier, sans trop de bruit si possible, les héros d’hier.

On se promène entre 2017 et 1961; plusieurs petits retours en arrière s’insèrent à l’intérieur du grand retour en arrière. En 2017, l’essentiel est une sorte de partie d’échecs entre Guillam, espion à la retraite qui détiendrait des informations de première main sur la mort de son ami Alec, et l’avocat Bunny de l’Espionland-sur-Tamise qui a succédé au Cirque; sa mission est d’obtenir des aveux sur l’objectif de l’Opération Windfall, dans le but de dénoncer et châtier le ou les responsable(s) de la mort d’Alec. Sans quoi, c’est l’ensemble des Services secrets qui seront incommodés par un procès public retentissant mené par les descendants d’Alec et de Liz.

En 1961, c’était la guerre froide. Entre les Britanniques et les Allemands de l’Est, soutenus par les Russes, les agents secrets passent et repassent, s’infiltrent, informent et désinforment, se retournent et se font retourner, de sorte qu’on ne sait plus très bien qui travaille pour qui. Alec avait-il été retourné? Essayait-il, au contraire, de passer pour quelqu’un qui était prêt à se faire retourner ? Et qui l’a tué ? Un Britannique qui pensait qu’il voulait trahir ? Un Allemand qui le prenait pour un espion britannique ? En fait, c’est encore un peu plus compliqué que cela.

On retrouve ce style précis et ironique de Le Carré. Les personnages se multiplient à travers les époques. Le lecteur risque d’être un peu mêlé mais c’est parce que la réalité est mêlante. Comme d’habitude, Le Carré ne nous épargne pas les détails. Pendant des pages et des pages, Guillam lit des rapports, mémos et correspondances extirpés des dossiers supposément secrets. Alors que les James Bond incitent sans doute les jeunes à devenir espions, les agents de Le Carré (et leur travail) serviraient plutôt à les décourager. Malgré un certain suspense qui a rapport avec l’avenir de Guillam et, un peu, avec le sens de la mort de nos espions devant le mur de Berlin, l’ensemble reste un peu difficile à digérer. Je salue l’audace d’avoir écrit ce type de roman. Mais un coup de maître n’est pas nécessairement excitant.

1 cf. mon compte rendu d’Une Vérité si délicate.

 Extrait :
– Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans l’opération Windfall et je pense que j’ai le droit de comprendre, lancé-je, enchaînant sur le discours que j’ai préparé.

– Le droit de comprendre ? Par quelle autorité ? Grands dieux, Peter !
– C’est juste une question toute simple, George.
– Je ne savais pas que nous faisions dans les questions toutes simples.
– Quelles sont les attributions d’Alec ? C’est tout ce que je veux savoir.
– De faire ce qu’il est en train de faire, comme vous le savez très bien. De devenir un raté de la vie, un rebut du Service. De paraître colérique, vindicatif, rancunier, susceptible d’être séduit, acheté.
– Mais dans quel but, George ? Avec quel objectif ?
Son exaspération commence à prendre le dessus. Il s’apprête à répondre, puis inspire profondément et poursuit.
– Votre ami Alec Leamas a reçu l’ordre de faire étalage de tous ses défauts notoires, de s’arranger pour qu’ils attirent l’œil des dénicheurs de talents de l’ennemi, avec un petit coup de pouce du traître ou des traîtres parmi nous, et de mettre sur le marché son énorme stock de secrets en y ajoutant quelques articles trompeurs concoctés par nos soins.

Le mur de Berlin

Niveau de satisfaction :
(3,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Britannique, Espionnage, Historique, Moyen | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Une assemblée de chacals – S. Craig Zahler

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2010
(
A Congregation of Jackals)
Date de publication française : 2017 – Gallmeister
Genre : Western
Personnages principaux : Oswell et Godfrey Danford, Richard Sterling dit Dicky et Jim Lingham, ex membres du gang du grand boxeur

Quand Oswell Danford reçoit un télégramme en provenance du Montana pour l’inviter au mariage de son ami Jim Lingham, son sang se fige. Pas parce que son ami se marie mais parce qu’il précise : Toutes les vieilles connaissances seront présentes. Son frère Godfrey et Richard Sterling à New York reçoivent la même invitation. Ils savent tous ce que ça signifie : leur passé de braqueurs de banque et de criminels va refaire surface. Et surtout va réapparaître quelqu’un qu’ils pensaient et souhaitaient mort, un ancien complice : le terrible Quinlan. Entre eux et Quinlan il y a des comptes à régler. Les trois hommes ne peuvent pas reculer, ils partent pour le Montana pour assister au mariage de leur ami. Un mariage qui se présenterait fort bien si Quinlan n’avait décidé de s’inviter à la fête. Effectivement tout commence bien mais la suite sera plus agitée. Ce sera un mariage explosif. Un souvenir inoubliable pour la mariée !

Des hommes qui ont eu une jeunesse criminelle mais qui se sont rangés voient leur passé les rattraper. L’action se déroule en 1888 dans la ville de Trailspur au Montana. L’auteur met en place une belle brochette de personnages, tous prompts à jouer de la gâchette. Il y a les membres du gang du grand boxeur avec les frères Danford, Oswell et Godfrey, qui sont devenus fermiers et ont fondé une famille. Leur coéquipier Dicky s’est établi à New York. C’est le beau gosse qui multiplie les conquêtes féminines mais qui finalement est frustré de ne pas avoir de descendance. Et il y a Jim, le futur marié, un géant débonnaire qui se prépare a épouser la belle Beatrice, fille du shérif. Côté représentants de la loi, on trouve le shérif T.W. Jeffries, le père de la mariée, homme vieillissant, aux articulations qui coincent mais qui garde l’autorité et se montre aussi sans pitié. Son adjoint, Goodstead, est un Texan efficace au visage sans expression mais doté d’un humour caustique. Et enfin les méchants sont vraiment horribles, notamment leur chef, le redouté Quilan, un estropié sadique sans cœur ni âme, mais malin, avec un grand sens stratégique. Les jumeaux, dont un est mué et l’autre bavard, sont de redoutables hommes de main, mauvais comme des teignes. Un petit Français, cruel et pervers et un drôle de pasteur complètent le tableau de cette bande de dégénérés, psychopathes, complètement cinglés et très dangereux. Quand tous ces gens vont se retrouver face à face, les balles vont voler bas et les dégâts collatéraux seront considérables.

Dans ce western violent et sanglant l’auteur n’y va pas de main morte en ce qui concerne les affrontements et les batailles. C’est d’une grande violence, avec force détails. Âmes sensibles s’abstenir. On pourrait reprocher à l’auteur une certaine complaisance dans les horreurs et les atrocités. Cependant un humour réjouissant, surtout dans les dialogues, compense un peu l’âpreté de l’ensemble. L’écriture cinématographique évoque parfois les westerns spaghettis, parfois les westerns plus durs tels que La horde sauvage de Sam Peckinpah.

Le titre du roman, une assemblée de chacals, correspond bien au contenu de ce western noir et violent qui peut heurter par sa sauvagerie ceux qui supportent mal les bains de sang mais qui accroche bien le lecteur en ménageant jusqu’au bout tension et suspense.

Extrait :
— Deux choses se déroulent ici. La première est la seule qui vous concerne directement. On vous vole, moi et ma bande, pas ceux du Gang du grand boxeur qui faisaient ce genre de choses mais qui maintenant vont à l’église et ont des familles. Voilà comment on va procéder. L’église est divisée en deux moitiés. Voilà la partie un. (Il pointa son pistolet à sa gauche.) Et voilà la partie deux. (Il montra les bancs à sa droite.) J’allais utiliser les termes droite et gauche, mais ça pourrait vous embrouiller de savoir si c’est ma gauche ou la vôtre, et je veux que tout soit bien clair.
— La partie un (il pointa à nouveau son pistolet) quitte l’église. Vous allez chez vous et vous prenez vos objets de valeur. Tous les trucs qui valent quelque chose. On veut de l’or, on veut de l’argent, on veut des bijoux, on veut des montres, on veut des billets. Ramenez tout ici.
Si quelqu’un de la partie un ne revient pas, on exécute quelqu’un de la partie deux. Si dix personnes de la partie un s’enfuient, on exécute dix personnes de la partie deux. James. Oswell. Vais-je mettre à exécution cette menace ?
— Ouais, dit Jim.
— Avec délectation, fit remarquer le rancher.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Remarquable, Western | Marqué avec , , | 3 commentaires