La Bête du Gévaudan – Abel Chevalley

Par Raymond Pédoussaut

Dates de publication : 1936 (Gallimard) – 1968 (J’ai lu) – 2018 (L’Éveilleur)
Genres : Historique, légende, énigme
Personnage principal : Jacques Denis, narrateur

Le Gévaudan est une ancienne province française. Aujourd’hui il correspond en gros au département de la Lozère. Dans ce lieu, de 1764 à 1767, une bête sauvage fit plus de 200 victimes.

Les habitants, habitués à la présence du loup, trouvent que la Bête ne ressemble pas à un loup : grosse comme un veau, rayée de noir sur le dos, oreilles pointues comme des cornes, longue queue épaisse, mâchoire énorme, museau effilé. Elle ne s’attaque qu’aux femmes et enfants. Il y a une raison : ce sont eux qui gardent les troupeaux. Les attaques commencent en juin 1764. Devant le nombre grandissant des agressions de la Bête, le gouverneur du Languedoc envoie en septembre 1764 un détachement de dragons, sous le commandement du sieur du Hamel. Des battues s’organisent, des loups sont tués mais la Bête sévit toujours. L’affaire fait du bruit et les gazettes commencent à critiquer l’inefficacité des autorités. Louis XV réagit en envoyant dans le Gévaudan le meilleur louvetier du monde : le Normand Jean-Charles d’Enneval. Celui-ci reprend la traque mais s’aperçoit que ses méthodes de chasse au loup ne fonctionnent pas. La Bête ne serait pas un loup. Elle reste insaisissable. Nouvel échec. En juin 1765, le roi envoie en Gévaudan son propre porte-arquebuse le sieur Antoine de Beauterne. Il n’a pas plus de résultats mais il ne peut échouer, le prestige du roi est en jeu. Alors il monte une escroquerie, faisant croire qu’un gros loup tué est la Bête. Officiellement la Bête est morte le 21 septembre 1765. Mais le carnage continue pendant près de deux ans. La cour versaillaise s’en désintéresse, les journaux n’en parlent plus. Le Marquis d’Apcher, jeune seigneur local reprend la traque. Il recrute les meilleurs chasseurs locaux dont Jean Chastel. On a souvent attribué à la famille Chastel, le père et ses deux fils, un rôle trouble dans cette affaire. En juin 1767, Jean Chastel abat un gros hybride chien-loup d’une balle en argent qu’il avait fait bénir. Est-ce vraiment la Bête ? En tout cas à partir de ce moment la Bête du Gévaudan ne fera plus de victimes.

Cette affaire n’ayant jamais été vraiment éclaircie, elle a fait l’objet d’une quantité d’écrits et d’une multitude de théories plus ou moins fumeuses. Elle a aussi inspiré des films. En Lozère on trouve aujourd’hui de nombreuses représentations de la Bête. Ce livre tient une place particulière dans ce qui est devenu une légende. Ce n’est pas grâce à sa qualité littéraire, c’est surtout par le procédé narratif utilisé. Cette œuvre est un roman mais elle est présentée comme un témoignage d’une personne ayant vécu les faits. L’auteur s’est imaginé un trisaïeul, Jacques Denis, vivant à cette époque qui aurait consigné ses observations dans un manuscrit. C’est ce manuscrit qu’Abel Chevalley aurait repris pour le publier. Le problème est que plusieurs historiens ont oublié, ou pas remarqué, que c’était un roman. Ils ont repris les événements relatés comme étant des témoignages authentiques. Ils s’en sont servis pour étayer leur thèses. Le livre est considéré comme un ouvrage de référence sur le sujet mais c’est une mystification.

Cependant l’auteur relate les événements de façon tout à fait crédible. Il balaie les hypothèses concernant la nature de la Bête : une seule bête ou plusieurs ? Loup(s) ? Animal importé : hyène, lycaon, panthère ? Croisement d’espèces ? Animal élevé pour tuer ? Loup-garou ? Ou comme l’affirme l’évêque de Mande : fléau envoyé par  Dieu ?

Comme le mystère de la Bête du Gévaudan n’a jamais été totalement élucidé, les assertions d’Abel Chevalley en valent bien d’autres. Si vous avez le goût du mystère, ce livre devrait vous intéresser.

Extrait :
Tout à coup, nouvelle terrifiante. Des gens venant de Mende avaient rapporté que, le 26 septembre, une fillette de treize ans, du village des Thorets, paroisse de Rocles, avait été tuée dans les mêmes circonstances, ou à peu près, que les précédentes victimes de la Bête. Mais alors, ou bien il y en avait plusieurs, ou bien « Elle » n’avait pas été tuée au Luc ? L’un et l’autre termes de l’alternative étaient alarmants. La frayeur publique augmenta. Mais ce n’était rien auprès de ce qui allait suivre. Rocles était encore loin. Regardez la carte. Le 1er octobre, la Bête était chez nous, ou presque. On la signalait un peu partout. Le 7, elle tuait et mutilait affreusement une fille de vingt ans au village d’Apcher, près de Prunières. « Elle » avait donc en quelques jours franchi le faîte de la Margeride. Elle avait, d’un seul bond, sauté de l’inconnu, du lointain, dans notre proche voisinage. J’étais souvent allé à Prunières et revenu à pied le même jour. Ce n’était plus au bout du monde que sévissait le fléau. La Bête n’était pas seulement sauvage, féroce, immonde. Elle était rapide comme le vent, et, comme le vent, insaisissable. Elle avait le don d’être partout à la fois, le « privilège d’ubiquité », comme disait notre curé. C’était peut-être le diable ? Ce dimanche-là, des prières furent dites dans notre église. Nous demandâmes à Dieu de nous protéger, à la sainte Vierge de nous secourir. Nous fîmes le signe de la croix sur nos baïonnettes rustiques.

 

Le Cajun – Sur les traces de la Bête du Gévaudan (1764-1767)


Niveau de satisfaction : 
(3,8 / 5)

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La disparition de Kat Vandale – Christian Giguère

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Héliotrope)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Mélissa, étudiante en techniques infirmières au cégep

Les Éditions Héliotrope ont le courage de souvent diffuser des auteurs inconnus qui publient pour la première fois. C’est le cas de Christian Giguère, professeur d’anglais et de littérature. Son regard sur un milieu dur et des personnes perdues d’avance a pourtant quelque chose de rafraîchissant.

La jolie Kat Vandale, début vingtaine, étudiante au cégep en techniques infirmières avec son amie Mélissa Thibault, travaille comme escorte et comme actrice de films pornos. Issue d’une famille plutôt conservatrice, elle s’est entichée d’un chef de gang de rue haïtien, puis d’un professeur de littérature aux tendances sadiques, ce qui ne l’empêche pas d’être disponible pour le riche homme d’affaires Giovani Pileggi et pour le propriétaire de la salle de réception La Bella Sposa et travailleur d’élection Enzo Bartolo. La vie mouvementée de Kat tourne au drame quand on découvre sur des réseaux sociaux spécialisés une vidéo dans laquelle elle se fait violer par une petite bande de membres des Cobras, dont le chef Stanley Jean-Louis, ce qui est compromettant pour lui d’autant plus qu’il n’a pas l’érection facile. Même si la vidéo est retiré des réseaux, quelqu’un la possède et peut l’utiliser pour faire chanter les Cobras ou simplement la vendre aux plus offrants. Kat sait qu’elle sera soupçonnée de posséder la copie et que sa vie est donc en danger. Elle commence par chercher du secours, puis disparaît.

Son amie Mélissa et son sugar daddy Enzo la recherchent. C’est l’occasion pour Giguère de nous promener dans le monde impitoyable des gangs de rue, de la mafia italienne, des promoteurs de boxe, des escortes et des réalisateurs de films XXX. De la ville de Laval à celle de Saint-Hubert, de Rivière-des-Prairies à l’Est de Montréal, le lecteur est amené à fréquenter une jungle de personnages peu recommandables. On sait bien que ce milieu existe, mais on le connaît de loin. Giguère nous plonge dedans, alors que les luttes de pouvoir entre gang de rue, motards, et mafia italienne battent leur plein. Pas facile de savoir où se cache celle qui fréquentait allègrement tout ce beau monde. Même les forces de l’ordre y perdent leur latin, si je puis dire.

Qu’est-ce qu’il y a de rafraîchissant là-dedans ? C’est le point de vue : c’est comme si le conteur se situait au niveau des jeunes : leur façon de parler, leurs références musicales (Beyoncé, Scaggs), littéraires (Baldwin), cinématographiques (Lynch, Lee) et picturales (Hopper, Warhol, Basquiat) ; leur façon d’espérer aussi. Giguère est un prof qui connaît suffisamment bien ses élèves pour écrire comme si c’était l’un d’entre eux, ou plutôt l’une d’entre elles qui racontait cette histoire. Il disait dans une entrevue avoir voulu « donner une perspective différente ». Et bien, ça c’est tout-à-fait réussi.

Plusieurs personnages sont assez bien décrits pour être attachants, Mélissa et Enzo, par exemple. Mais on se perd un peu dans la multiplicité.

Par ailleurs, la composition n’est pas linéaire, ce qui contribue à rendre ardue la compréhension de l’ensemble. Giguère juxtapose une série de scènes, dont chacune porte un titre qui correspond à un personnage, ce qui assure l’unité de la scène. Mais le procédé ne garantit pas l’unité de la totalité; la progression n’est pas évidente. Ça évoque la structure d’une série télévisée écrite par plusieurs collaborateurs, qu’il est préférable d’enregistrer pour les regarder en rafale en deux ou trois soirs consécutifs.

Si Giguère continue de traiter ses jeunes avec empathie dans des récits à forte teneur sociologique, c’est avec un plaisir renouvelé que nous le lirons.

Extrait :
– De mémoire, avant de déménager à Montréal, Kat n’avait jamais eu de vraies amies dans le coin. Faut dire qu’elle habitait à l’ouest de la rue Peyer, dans le vieux quartier près de l’usine à béton. Elle était belle, mais un peu rejet, genre. Beaucoup de gars voulaient coucher avec elle, mais la rumeur, c’est que personne était jamais à la hauteur. Des fois, elle disait qu’elle avait un chum à Montréal, d’autres fois qu’un amant l’attendait aux States. Personne aurait prédit qu’elle ferait de la porno, mais en même temps, tsé, la fille se cherchait.
Morgane déposa un petit sac de voyage mauve sur le siège arrière de la mini compacte et se retourna vers Widmark.
– Disons que t’as deux genres de filles en banlieue, exposa-t-elle. Celles qui rêvent de Montréal, du Plateau, des poules de Rosemont, whatever, le trip urbain, rencontrer du monde fucké, dark, des bad boys du ghetto, des Gabriel Nadeau-Dubois, des artistes du Mile End, des gens qui vivent pour leurs idées. Pis t’as l’autre gang, plus un style qu’une gang en fait, une espèce de spectre identitaire disons, un trouble du spectre de banlieue, qui recouvre les vedettes bleachées du secondaire, celles qui finissent par s’acheter un bungalow à trois rues de chez leurs parents. Écoute, je regarde l’heure…
– Mais Kat était pas dans ces catégories-là, compléta Widmark.
Morgane prit place sur le siège du conducteur et baissa sa vitre.
– Comme je te disais, c’est pas comme si je la connaissais super bien. Kat, pour moi, c’est une fille qui voulait se libérer, mais qui est restée prise, dit-elle en enfilant ses lunettes de soleil.
– Prise dans quoi ?
– Je dis n’importe quoi. La psychanalyse à cinq cennes, c’est pas mon fort. Faut que je me sauve !

Niveau de satisfaction :
(3,7 / 5)

 

 

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Retour à Highbridge – Phil Redmond

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Highbridge)
Date de publication française : 2017 – Piranha
Genres : Roman noir, sociétal
Personnages principaux : Joey et Sean Nolan, citoyens de Highbridge – Luke, mari de la sœur de Joey et Sean – Matt, compagnon d’armes de Luke

Joey et Sean Nolan habitent Highbridge, autrefois un village rural réputé pour ses tourtes au gibier, devenue une petite ville parée maintenant de tous les inconvénients de la vie urbaine, notamment la présence du trafic de drogue. Janey, la sœur de Joey et de Sean a été écrasée avec sa propre voiture volée par un junkie. Les deux frères ont été très affectés. Le mari de Janey, Luke, encore plus. Celui-ci est de retour à Highbridge après avoir bourlingué en tant que soldat dans les campagnes d’Afghanistan et d’Irak. Il est flanqué de son compagnon d’armes Matt. Chacun fait face à sa façon à cette plaie qu’est la drogue. Sean anime des réunions avec des associations et envisage de s’engager en politique. Joey est partisan de méthodes plus musclées de lutte. Il aide financièrement Luke et Matt qui ont des idées précises et plus radicales de la façon dont il faut s’y prendre.

Ce roman est bâti autour du drame qui a provoqué la mort de Janey, la sœur des uns et l’épouse d’un autre. Les causes de cette tragédie sont la drogue et les trafiquants. Cependant, contrairement à ce que pourraient faire croire la couverture et la quatrième de couverture, tout le roman ne raconte pas uniquement le combat contre les dealers. Pendant une grande partie du livre, l’auteur nous rapporte un genre de chronique familiale concernant les deux frères : Joey obligé d’aller chercher son boulot à Londres, sa femme qui tient la maison de main ferme, l’adolescente qui veut s’émanciper. Côté Sean, on nous décrit le fonctionnement de sa jardinerie-restaurant, ses efforts pour faire la promotion de son magasin, ses bisbilles avec le conseil municipal. Dans les deux familles les mecs, Joey et Sean, n’en mènent pas large devant les épouses qu’ils respectent beaucoup et même craignent. Ce n’est que dans le dernier quart du bouquin que la guerre contre les trafiquants se déclenche enfin. Alors ce ne sont pas les frères qui se retrouvent au premier plan, ce sont les combattants professionnels, Luke et Matt. Ceux qui, attirés par l’image de la couverture, s’attendent à un roman où ça flingue à tout va devront ronger leur frein pendant les trois quart du livre.

Concernant l’écriture, il y a une chose qui a fini par m’exaspérer, c’est cette façon de citer les marques en permanence. Ainsi nous avons droit à – une tenue de travail Screwfix – une veste zippée All Saints – une combinaison imperméable de chez Gelert – un blouson Helly Hansen – un costume Gieves & Hawkes – une robe Vivienne Westwood – un autre blouson North Face – une parka Alexander McQueen – une autre parka Berghaus Ulvetanna – un pantalon Barbour Countrywea – une chemise Gieves & Hawkes – des chaussures Manolo Blahnik – d’autres chaussures L.K. Bennett – un legging TK Maxx – un ensemble John Lewis – une tenue de chez Ragged Priest – une robe de chambre Paul Smith – un déshabillé Jane Woolrich – un soutien-gorge Elle Macpherson … Pour la culotte on ne sait pas, probablement que la dame n’en portait pas, sinon on connaîtrait la marque. Ça c’est pour les fringues. Pour les bagnoles, c’est pareil : – une Audi Q7 – une Mercedes SL 500 AMG – une Jaguar Mk2 3.8 – Range Rover Autobiography – une Jaguar XJR – une BMW X5 – et pour finir une Skoda Fabia toute simple … Je pense que l’auteur s’est fait payer chaque fois qu’il citait une marque. Il a dû se faire du fric !

Retour à Highbridge est un roman qui aurait pu être intéressant si l’auteur ne s’était perdu à nous décrire trop longtemps la vie ordinaire de familles d’Anglais moyens. Mieux valait se concentrer sur le problème de la drogue et sur la façon dont les divers protagonistes réagissent. Et puis je trouve que c’est plus édifiant d’écrire : « Elle portait une belle robe rouge décolletée » par exemple, plutôt que : « elle portait une robe Vivienne Westwood. » Être un scénariste renommé ne suffit pas pour devenir immédiatement un bon écrivain. Pour le devenir l’auteur, dont c’est le premier roman, devra se concentrer un peu plus sur l’essentiel.

Extrait :
Le regard qu’elle lui lança suffit à faire comprendre à Sean qu’il valait mieux lâcher ce sujet ou partir. Il portait déjà sa chemise et son pantalon Barbour Countrywear qui, outre leur confort, correspondaient à l’image qu’il voulait donner de lui-même à la jardinerie. Il attrapa le costume et la chemise Gieves & Hawkes suspendus dans une housse, elle-même suspendue au sèche-serviettes. C’était sa tenue pour le déjeuner et elle lui allait mieux que son costume préféré, comme l’avait dit Sandra. Pour elle, la discussion n’était cependant pas encore terminée.

– Mais… ça fait partie du problème, non ? Tu dis toujours que la plupart des crimes viennent de la privation sociale et non de gènes criminels, donc la drogue est une question sociale autant que médicale. Pourquoi ne pas laisser les gens faire comme ce vieux couple de Bradford ?
– Cultiver leurs propres plants ?
– Pour leur usage personnel et privé. Là, ça vaudrait la peine que tu nourrisses tout ce beau monde.
– C’est un peu radical de ta part. Je pensais que tu étais dans le camp de Joey. Tirer à vue sur les drogués…
– Quand ce sont des dealers et qu’ils détruisent la vie des autres.

Niveau de satisfaction : 
(3 / 5)

 

 

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Colibri – Michael Draper

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Leméac)
Genres : Aventures, enquête
Personnages principaux : Lara O’Malley et Réal Beauregard

J’ai déjà rendu compte de Mafia Blues, L’Invité et Le 489. Draper est un auteur original : expert en coopération internationale, il a beaucoup voyagé, des Seychelles à l’Australie, et il a vécu en Asie du Sud-Est, en Afrique et dans les Caraïbes; ces expériences lui servent d’aide-mémoire et de toile de fond pour ses romans. C’est maintenant l’ex-agente de la CIA Lara O’Malley qui est au centre des aventures, assistée de Réal Beauregard, tueur à gages au grand cœur qu’on a connu dans Mafia Blues et dans L’Invité.

Lara est chargée par les hautes autorités de la police de Bangkok d’assassiner la Femme sans nom, alias Leo, dirigeante d’une puissante organisation criminelle qui sévit dans le Sud-Est asiatique. Son ami-amant Réal accepte de lui donner un coup de main. De Singapour au Laos, et grâce au concours de plusieurs alliés occasionnels, Lara et Réal mettent au point les détails de leur attentat. Par ailleurs, Lara a de bonnes raisons de penser qu’une fois la cible éliminée, elle sera pourchassée par les triades asiatiques aussi bien que par les dirigeants de la police de Bangkok : l’organisation de leur fuite doit être planifiée aussi précisément que le projet d’assassinat.

On ne doit pas s’attendre à une suite d’aventures palpitantes avec d’énervants et inattendus rebondissements. Draper s’inspire plutôt d’un style chirurgical : comment s’opère la mise au point d’un assassinat risqué, quelles en sont les principales étapes, quels outils seront utilisés compte tenu du contexte, quels lieux privilégier, quelles sont les habitudes du client… ? Le lecteur est un peu en position d’étudiant qui consulte un document; la plupart du temps, il n’est pas mis directement en contact avec l’action; les informations que collectent et analysent Lara et Réal leur parviennent au cours de conversations ou de courriels. De plus, comme c’est Lara qui raconte une bonne partie de l’histoire, nous sommes en relation avec le récit plutôt qu’avec les choses mêmes. Le lecteur n’est pas jeté dans l’action. Il n’a donc pas besoin de retenir les noms des nombreux personnages et organisations criminelles qui surgissent dans le récit. Et, comme l’histoire semble racontée un peu après coup, nous ne nous en faisons pas trop avec nos deux personnages principaux, dont on se doute bien qu’ils vont s’en sortir.

L’intérêt est maintenu grâce aux connaissances géographiques et techniques de Draper. Le repos des guerriers aux Iles Moluques nous rappellent le climat enchanteur des Seychelles (Mafia Blues) mais, pour l’essentiel, les petites villes du Laos sont loin de constituer des attraits touristiques, polluées qu’elles sont par les lieux de toutes les débauches gérés par des bandes cruelles peu fréquentables. Côté technique, plusieurs types d’armes sont décrits avec minutie, de même que les véhicules recommandés pour ces routes ingrates et l’hélicoptère que Leo doit emprunter et qui servira de cible au moment opportun. Draper insiste aussi sur le rôle des pourboires qui ouvrent toutes les portes et qui rendent définitivement plus facile la mission de nos deux héros.

Bref, on sortira de ce roman pas nécessairement plus ému, mais à coup sûr plus instruit.

Extrait :
– Nous disposons maintenant de toutes les armes qui pourraient nous être utiles, quelle que soit la tournure des événements. Mais le plus important reste à faire : Reconnaître les lieux et développer des scénarios plausibles en prévision de l’élimination de Leo, une fois qu’elle sera là; repérer les endroits où elle ira et d’où elle repartira, mais aussi le lieu précis où elle dormira; et savoir comment il sera possible de la piéger, et à quel moment de la journée. Tout devra être réglé au quart de tour, car la visite de la 489 du Hai San sera de courte durée : deux, peut-être trois jours.
– Mon partenaire et moi entreprenons de parcourir, lui en voiture et moi à moto, à plus de cinq cents mètres l’un de l’autre, la route qui mène de Huay Xai à Ton Pheung. Au-delà du premier kilomètre, récemment asphalté, la route qui longe le fleuve n’est plus qu’une large bande de latérite sur laquelle roulent les autocars transportant par milliers les joueurs venus du Yunnan via le poste frontalier de Boten. Nous filons tout droit et, sur vingt-cinq kilomètres, je ne vois aucun uniforme : ici, rien n’indique que le pays vit à l’heure de la dictature. Puis, en approchant de Ton Pheung, la population se fait légèrement plus dense et chaque drapeau rouge du parti communiste laotien jouxte une oriflamme rouge et verte annonçant le Casino et ses dépendances. Étonnamment, aucune présence policière ne se manifeste là non plus, et les passants, sans doute des travailleurs birmans font paisiblement le trajet entre le Casino ou le Shangri-La Palace et leur quartier résidentiel.

Investissement chinois à Ton Pheung

Niveau de satisfaction : 
(3,7 / 5)

 

 

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Défaite des maîtres et possesseurs – Vincent message

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Seuil) – 2017 (Points)
Genres : Science-fiction, conte philosophique
Personnage principal : Malo Claeys, employé dans un ministère

Dans un futur indéterminé, les hommes ne sont plus les maîtres du monde. Ils ont été supplantés par une civilisation venue de l’espace. Il y a eu affrontement, les hommes ont été soumis. Les nouveaux maîtres ont classé les humains en trois catégories : – ceux qui travaillent pour eux – ceux qui leur tiennent compagnie – et ceux qu’ils mangent. Exactement comme jadis les hommes considéraient les animaux. Malo Claeys a sauvé une femme humaine d’élevage de la boucherie. Il en a fait une femme humaine de compagnie, de façon illégale. Il l’a appelé Iris, il s’y est attaché. Aussi quand Iris, profitant d’un peu de liberté, sort de l’appartement et se fait renverser par une voiture, Malo est d’autant plus contrarié qu’à l’hôpital on exige des papiers officiels pour la soigner. Or Iris est une clandestine sans papiers car à l’origine elle était destinée à l’élevage et à la consommation. Pour la sauver, Malo va tout tenter et s’enfoncer davantage dans l’illégalité.

L’histoire commence tranquillement, on ne sait pas que c’est un extraterrestre qui la raconte. Peu à peu on se rend compte qu’il y a quelque chose d’étrange et d’inquiétant dans sa façon de voir. Ainsi petit à petit nous découvrons que les humains sont asservis par une race supérieure qui a d’abord sauvé la terre de la destruction. On progresse ainsi jusqu’à atteindre l’horreur lors de la description du sort réservé aux humains d’élevage, le même que celui infligé par les hommes aux animaux, avant la venue des démons, comme les nomment les hommes. Il faut dire que ces démons venus de l’espace ressemblent étrangement aux humains dans leur façon de se considérer les maîtres et d’opprimer toutes les autres créatures vivantes. Cependant certains d’entre-eux militent pour adoucir la condition humaine, d’autres au contraire se demandent s’il ne vaudrait pas mieux éradiquer complètement les humains pour préserver les ressources de la terre. Le débat fait rage, il est passionné. Et finalement, c’est l’argent et la corruption qui l’emportent. Ces démons sont vraiment une espèce mimétique qui adopte rapidement les façons de vivre de l’endroit qu’ils ont investi !

Ce roman de science-fiction est aussi un conte philosophique qui permet à l’auteur de dénoncer l’irresponsabilité de ceux qui détruisent ou polluent les ressources de la planète jusqu’à créer leur propre perte. Il met aussi en évidence la cruauté avec laquelle l’espèce dominante traite les autres. Finalement les hommes ne méritent-ils pas de subir ce qu’il font subir aux autres êtres vivants ?

Défaite des maîtres et possesseurs est un livre troublant, parfois dérangeant, qui fait réfléchir sur notre position au sommet de l’échelle du vivant, peut être pas acquise pour l’éternité.

À noter que le titre reprend la formule de Descartes dans le Discours de la Méthode :
« … et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

Extrait :
« Un dernier mot. Une question simple à laquelle je ne résiste pas. Pourquoi nous faudrait-il prendre des gants avec cette espèce qui, elle, n’a jamais cherché à moraliser ses rapports avec les autres ? Car vous savez bien que les hommes, en leur temps, ne faisaient pas autant de manières avec leurs animaux. Pourquoi mettrions-nous, à notre propre détriment, un point d’honneur à nous montrer moraux avec cette espèce immorale ? Parce que nous leur sommes supérieurs ? Mais les tenants de cette réforme disent eux-mêmes que cette supériorité est relative et ne nous autorise pas à nous ranger à part. Alors. De deux choses l’une. Soit nous leur sommes de beaucoup supérieurs, et il n’y a pas de raison de nous soucier outre mesure de leurs besoins et de leurs intérêts. Soit nous ne le sommes pas tant que ça, et alors il serait malvenu, incongru, purement idéologique de nous en demander plus à nous qu’ils ne s’en sont jamais demandé à eux-mêmes. »

Niveau de satisfaction : 
(4,2 / 5)

 

 

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Routes secondaires – Andrée A. Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Québec Amérique)
Genre : ‘nouveau roman’
Personnage principal : Andrée A. Michaud ou Heather Thorne

Qualifier ce roman de ‘nouveau roman’, alors que ce courant littéraire date d’une cinquantaine d’années, signifie deux choses : d’abord, un sentiment semblable à celui que j’avais éprouvé en lisant Les Gommes d’Alain Robbe-Grillet ou La Modification de Michel Butor; deuxio, et c’est lié, un avertissement aux lecteurs, particulièrement à ceux qui ont beaucoup aimé Bondrée, Rivière Tremblante ou Lazy Bird : ce roman-ci n’a rien à voir avec ceux-là. En un sens, on y retrouve la nostalgie d’une enfance heureuse, l’amour et le respect de la nature, le goût des choses mystérieuses, la grisaille du ciel et de l’existence, la solitude fondamentale, apaisante et effrayante. Par contre, qu’on ne s’attende pas à un récit suivi, à une intrigue cohérente qui sera élucidée, à un polar classique ou moderne, à une histoire extraordinaire à la Edgar Poe (malgré la référence à William Wilson, qui n’est pas sans rapport), pas non plus un roman noir (plutôt gris). Bref, qu’on ne s’attende à rien, sans quoi on risque d’être déçu de ne pas retrouver ce genre Michaud, que jusqu’ici on a beaucoup aimé. D’où la référence au nouveau roman, qui pouvait fasciner même si on n’y comprenait pas grand-chose.

Cela dit, c’est difficile de ne pas succomber à l’écriture de Michaud, qui nous incite à relire de la poésie; ou à cette atmosphère douce-amère dans laquelle baignent ses œuvres. De quoi est-il question au juste ? Des critiques ont parlé de déroutant labyrinthe, mystérieux casse-tête, exercice déroutant et prenant. Michaud précise : « J’aime l’atmosphère trouble qui laisse supposer que tout peut se produire et qui oblige le lecteur à entrer dans une semi-pénombre ».

Une femme, il s’agit peut-être d’Andrée A. Michaud, marche sur la route et se tasse quand surgit une Buick; la conductrice a les mêmes yeux que la marcheuse; la Buick dérape et quitte la route. Une écrivaine, il s’agit sans doute d’Andrée A. Michaud, ferme à double tour la porte de son bureau et s’interroge sur la conductrice qu’elle appelle Heather Thorne; dans quelle mesure n’est-elle pas elle-même Heather Thorne? Et quel rapport avec cette Heather Thorne qui est morte il y a trente-cinq ans ? L’écrivaine s’efforcera de répondre à ces questions tout en se demandant ce qui la distingue de la marcheuse et de Heather. Et nous nous demanderons ce qui distingue l’écrivaine du roman de celle qui a écrit ce roman, et qui ne nous aide pas en déclarant : « À la fin, on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux ».

Des commentateurs ont souligné, bien sûr, la thématique de l’écrivain et son double, la réflexion de l’écrivaine sur son travail, sa relation avec ses personnages, le rapport entre la réalité et la fiction. Tout cela est sans doute bien intéressant, encore que ce n’est pas vraiment une réflexion, plutôt une série d’intuitions parsemées ici et là. Pour ceux et celles qui aiment Michaud, nous lirons cette œuvre surtout comme une confidence, une sorte de journal personnel où l’auteure livre, bien sûr avec discrétion, ses propres contradictions : son besoin de communiquer et son besoin de solitude, son désir d’affection réciproque et son désir réel d’indépendance et de mourir seule, sa déception d’un monde devenu fou, destructeur, et son plaisir des sens, les odeurs surtout, les textures aussi. Ce n’est pas indispensable de connaître un auteur quand on aime ses livres mais, dans le cas d’Andrée A. Michaud, elle met tellement d’elle-même dans ses romans que la connaître aide à mieux la comprendre. À la limite, nous ne saurons bientôt plus si elle imagine ou si elle se souvient.

Extrait :
Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. Ces phrases que je me répète depuis des mois sans parvenir à en fixer le sens ont peu à peu perdu leur limpidité première pour devenir une obsession.
Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather.
L’automne tirait à sa fin quand ces quelques mots se sont imposés à moi comme une injonction, une nécessité dont je mettrais toutefois en doute l’aspect définitif lorsque je serai en état d’y réfléchir plus calmement. Je marchais sur cette route de gravier qui m’est familière depuis l’enfance, guettant les mouvements furtifs dans le sous-bois, le froissement des feuilles, le craquement des branches sèches me signalant la présence d’un animal autre que moi dans le remuement des ombres. Tous les sens en alerte, j’imaginais un roman dans lequel je pourrais rendre la force obscure de ce sous-bois, quand je m’étais arrêtée au milieu de la route, ébahie, pour murmurer je dois m’appeler Heather, elle doit s’appeler Heather.
Pendant quelques instants, je n’avais plus été que ces deux phrases interchangeables, je dois m’appeler Heather, elle doit s’appeler Heather, comme si une certitude enfouie sous le poids des années avait refait surface dans la douceur du vent d’octobre, puis j’avais senti monter en moi cette forme de soulagement succédant à une longue attente et je m’étais enfin détendue. Je venais d’esquisser le début du roman que je cherchais dans le sous-bois.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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Ma ZAD – Jean-Bernard Pouy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Gallimard)
Genre :
roman noir
Personnage principal : Camille Destroit, responsable du rayon frais de l’hypermarché Écobioplus de Cassel

Camille Destroit, responsable du rayon frais de l’hypermarché Écobioplus de Cassel, sympathisait avec les zadistes qui s’opposaient à l’implantation de la plateforme multimodale de Zavenghem. Il les approvisionnait en produits frais et il récupérait pour eux divers matériaux qu’il entreposait dans un hangar jouxtant sa ferme. La routine quotidienne change lorsque le tribunal administratif annule le projet. Les zadistes crient victoire … trop tôt. Les jours suivants la ZAD est évacuée manu militari et Camille est arrêté et placé en garde à vue. Relâché, il n’a que le temps d’apprendre qu’il est licencié et de voir, en rentrant à sa ferme, que son hangar-entrepôt est réduit à un tas de cendres. Et pour clore la série des désagréments, il se fait assommer par des nervis venus en découdre avec les zadistes. Il se rapproche alors des zadistes restés sur place. Quelques uns viennent s’installer dans sa ferme, notamment la jeune et belle Claire avec qui il va nouer une relation particulière. Mais Claire, malgré sa jeunesse, a un passé lourd qui va pousser Camille dans des actions insensées.

L’histoire est racontée à la première personne du singulier par le personnage principal, Camille. Celui-ci est un curieux mélange de détermination et de détachement. La relation qu’il entretient avec Claire, est aussi ambiguë : c’est un peu plus que de l’amitié, sans vraiment être de l’amour. Ils ne sont pas amants mais se conduisent comme s’ils l’étaient. Camille est un sympathisant zadiste sans vraiment être lui-même engagé dans la lutte. C’est un cynique désespéré capable d’actions d’éclat. Il se met tout seul en situation d’être manipulé, mais ensuite il refuse de jouer les marionnettes. Il est toujours en marge, de tout et de tout le monde. Bref, Camille est un personnage complexe, plein de contradictions, alliant force et faiblesse, bien loin des héros inoxydables que l’on rencontre fréquemment dans les polars.

L’écriture de Jean-Bernard Pouy est parfois brillante, parfois bâclée. Il y une utilisation abondante de jeux de mots plus ou moins heureux ainsi que de nombreuses digressions plus ou moins bien venues. On a même l’impression que parfois l’auteur s’enivre lui-même dans une logorrhée de mots sans rapport aucun avec l’intrigue. La fin du livre est aussi brutale qu’inattendue.

Ma ZAD est un roman dans l’air du temps, il a le mérite de témoigner d’une époque. Il allie un certain cynisme avec un humour tonique. Cependant à cause d’un personnage principal en demi-teinte et d’une écriture assez désinvolte, j’ai eu souvent l’impression que l’auteur ne se prenait pas plus au sérieux qu’il ne prenait ses lecteurs au sérieux.

Extrait :
L’ambiance, dans le petit resto, était blonde et tiède. Et le Fendant abrasif. J’en ai lâchement profité.

— Claire… Pourquoi, selon toi, je suis là, avec toi ?
— Pour m’aider, je crois.
— Et pourquoi je veux t’aider ?
— Ah, tu m’emmerdes, c’est parce que tu veux me baiser. Dis le contraire !
— Mais non, je, je, ce n’est pas
— Je ne t’en veux pas… C’est normal. Mais t’as pas de bol, t’es comme un acteur dans un vieux film américain, un mec un peu neuneu qui tombe sur la néfaste absolue qui va l’entraîner en enfer…
— Et c’est toi la néfaste absolue ?
— À ton avis ?
— À mon avis… tu n’es qu’une petite fille malheureuse.
— C’est ça.
Mais j’avais l’impression qu’elle ne le pensait pas. Elle parlait plutôt comme une méchante Fifi Brindacier.

Je n’allais pas, comme Dylan, m’asseoir au bord de l’eau et regarder la rivière couler. D’ailleurs, dans sa chanson, il précisait :
Why only yesterday I saw somebody on the street
Who just couldn’t help but cry…

Bob Dylan – Watching The River Flow

 Niveau de satisfaction : 
(3,5 / 5)

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Les chiens de Détroit – Jérôme Loubry

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Calmann Lévy)
Genres : Enquête, roman noir
Personnages principaux : Sarah Berkhamp et Stan Mitchell, policiers à Détroit

Sarah Berkhamp et Stan Mitchell mènent une opération policière dans le but d’arrêter Simon Duggan, soupçonné d’enlèvements et de meurtres de plusieurs enfants. Duggan attend, tranquillement assis, l’intervention des policiers. Quand ceux-ci se présentent il leur déclare simplement : «Aidez-moi. Vous êtes ma rédemption.» Cette demande énigmatique n’ébranle pas la conviction des policiers : l’homme appréhendé est bien celui que les médias ont surnommé le Géant des brumes en rapport à la légende du Moyen Âge : « Chaque nuit, lorsque la lune voilée par les nuages n’éclairait qu’à moitié et que la brume humide léchait les maisons, il venait enlever les enfants qu’on ne revoyait jamais.» Le criminel n’a été aperçu que furtivement mais on sait qu’il est de grande taille, d’où son surnom. Il est accusé de la mort de sept enfants et de la disparition de cinq autres. Il avait déjà sévi quinze ans plus tôt avant de totalement disparaître. Personne n’était parvenu à l’identifier. Il a repris sa macabre activité dernièrement, mais là on a réussi à le coincer. Cependant l’histoire n’est pas finie, il reste bien des mystères à éclaircir.

L’intrigue est complexe et fort bien construite pour ménager le mystère et le suspense. C’est une gageure pour l’auteur de réussir à faire preuve d’originalité sur une sujet rebattu, celui du tueur en série. Dès le début nous sommes perplexes devant l’attitude et la demande du criminel. Longtemps persistent l’incertitude et le sentiment que quelque chose n’est pas clair, qu’une partie importante de l’histoire nous échappe. Et, effectivement, la dernière partie va totalement bouleverser notre vision des événements. C’est très habilement réalisé. L’auteur possède la malice nécessaire pour mener le lecteur en bateau et mieux le surprendre à la fin.

L’intrigue est bien servie par les deux personnages de policiers. Stan, est surnommé Molosse, à cause de sa réputation de ne jamais rien lâcher, tel un chien avec son os. Pourtant malgré sa détermination, quinze auparavant, il n’a pu arrêter le Géant des Brumes. Il ne s’en est jamais vraiment remis. Maintenant que ce monstre réapparaît, il est prêt à tout pour ne pas échouer une seconde fois. Il travaille sur l’enquête jour et nuit. L’alcool l’aide à tenir le coup. Quant à Sarah, elle est perturbée par ses impressions : ces voix que personne d’autre qu’elle ne perçoit. Des hallucinations auditives mineures d’après les spécialistes. Elle souffre également de sa non maternité. Elle n’arrive pas à avoir un enfant. Elle traverse des périodes de dépression. Ces deux personnes en souffrance vont se trouver et s’unir dans la traque du meurtrier d’enfants.

Le cadre du roman est la ville de Détroit. Une ville qui a connu la gloire du temps où l’industrie automobile était florissante. Maintenant c’est une ville sinistrée que les habitants fuient. Les bâtiments et les maisons sont laissés à l’abandon. Détroit : le contre-exemple du rêve américain. C’est dans ce décor de décrépitude que des enfants disparaissent et sont assassinés. La pluie et la brume ajoutent à cette toile de fond une ambiance crépusculaire propice à la réapparition d’un personnage de légende maléfique.

Pour un premier roman Jérôme Loubry fait preuve d’une maîtrise remarquable tant sur l’intrigue que sur les personnages et l’ambiance. L’ensemble fait de ce livre une belle réussite. C’est un excellent roman noir.

Extrait :
Mais ses paroles restèrent suspendues dans l’air climatisé de la salle. Simon les laissa virevolter sans y prêter attention, ou même y répondre. D’ailleurs, ces mots furent prononcés sans intonation précise. Le policier assis face à lui les avait lancés tel un constat. Inamovible. Définitif. La ville entière autour d’eux était en proie au délire. Les habitants fuyaient Détroit. Le nombre de sans-abri augmentait de manière délirante. Les politiciens baissaient la tête, car ils ne trouvaient aucune solution, les familles transportaient leurs valises et leurs idéaux vers un ailleurs aussi flou qu’utopique… La folie fut de penser que cela passerait, que les premières secousses n’étaient en aucun cas les prémices d’une crise plus importante. L’erreur fut de croire que ce « délire » retrouverait sa raison.

Niveau de satisfaction :
(4,2 / 5)

 

 

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Message personnel – Arne Dahl

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 (Viskleken)
Date de publication française : 2014 (Actes Sud, Babel Noir)
Genre : Enquête internationale
Personnage principal : Paul Hjelm, chef du groupe Opcop

C’est mon troisième Arne Dahl. J’ai été charmé par le premier, Misterioso; puis, Jusqu’au sommet de la montagne m’a semblé aussi solide mais un peu laborieux. Je dirais un peu la même chose de Message personnel.

Europol crée une unité opérationnelle internationale pour faire face au crime organisé, qui s’est aussi internationalisé. Le nouveau groupe est constitué de représentants des plus grands pays européens : Opcop compte sur 11 collaborateurs expérimentés, spécialisés dans les luttes anti-mafia, la délinquance économique, la criminalité électronique… En principe, ils peuvent aussi demander la collaboration de la police locale.

Au moment où se tenait à Londres un sommet du G20, un homme est frappé à mort par une automobile et s’effondre dans les bras d’un membre du groupe en lui murmurant un message en langue étrangère. Puis, une jeune femme est assassinée et on découvre, dissimulé dans son rectum, un message crypté adressé au groupe Opcop, dont l’existence est pourtant secrète.

La première enquête du groupe est déclenchée : les agents se démèneront de New York à Riga, de Stockholm au sud de l’Italie. Pédophilie sur le net et trafic d’enfants, déménagements et déversements de produits toxiques dans la mer Baltique, circulation de drogues, entreprises privées de sécurité qui dissimulent des contrats de meurtres exécutés par des mercenaires, stratégie d’enrichissement personnel par la ruine économique de pays politiquement et moralement discrédités : c’est tout cela qu’affronte en même temps Opcop, et on comprend que le groupe y perdra des plumes.

On comprend aussi que le travail prend bien du temps et bien des pages. Malgré la liste de la douzaine de membres d’Opcop, affichée dès le début, le lecteur aura intérêt à prendre des notes, parce que le nombre de personnages ne s’arrête pas là. Le nombre de missions non plus; c’est comme si nous lisions plusieurs romans en même temps. On finit par connaître un peu les membres d’Opcop, mais pas assez pour qu’on s’y attache vraiment.

Les médias électroniques jouent un rôle important dans la cueillette et l’interaction des informations; cet aspect magique aide plus les enquêteurs que les lecteurs débordés de renseignements. Toutes ces données seraient plus facilement absorbables dans un film. Sans doute serait-il aussi plus aisé de reconnaître les spécialités de chacun, l’image livrant d’un seul coup l’équivalent de bien des pages. Depuis Les canons de Navarone ou Les sept mercenaires, l’attrait d’un groupe de spécialistes continue de fasciner autant, à condition que la complémentarité des différences soit bien rendue. Le roman est trop touffu pour y parvenir. J’ai l’impression que Dahl n’a pas eu le temps de faire bref.

Message personnel n’en a pas moins reçu le prix du meilleur roman policier suédois de 2011. Peut-être parce que la description du caractère international de la criminalité est pertinente dans la mesure où ces réseaux criminels sont complexes eux aussi. Pour ma part, je relirai probablement les cent dernières pages pour être certain que j’ai bien compris les ramifications de cette organisation criminelle qui rassemble associations pédophiliques suédoises, mafia italienne, triades chinoises et banquiers américains.

Extrait :
– Au fond, c’est très simple, continua Paul Hjelm. La criminalité internationale est en train de nous échapper. Pour avoir la moindre chance de faire face à une criminalité organisée qui, désormais, ne se cantonne jamais à l’intérieur des frontières d’un seul pays, la police doit elle aussi devenir plus internationale. Nous sommes tout simplement les pionniers, l’avant-garde, les éclaireurs. Nous devons prouver qu’il est possible de mener à bien une enquête de police au niveau européen.
Il s’interrompit et promena son regard bleu sur son auditoire. Les policiers expérimentés venus des quatre coins de l’Europe échangèrent des regards pour le moins sceptiques. C’était prévisible. Il espérait juste que son regard ne trahissait pas trop son propre scepticisme.
Ce fut bien entendu Corinne Bouhaddi qui résuma l’impression générale :
– Mais enfin, comment faire pour mener une enquête en cachette ?
– Excellente question, dit Paul Hjelm. Il n’est pas question de se cacher. Juste de ne pas clamer sur les toits l’existence du groupe Opcop. Mis dos au mur, nous devons pouvoir nous référer à nos autorités de tutelle nationales. Vous recevrez des directives plus précises par mail dans la matinée.
– Serons-nous armés ? demanda la Roumaine Lavinia Potorac.
Elle aimait beaucoup les armes.
– Pour mener des enquêtes complexes, nous devons avoir la possibilité d’être armés, donc la réponse est oui. Mais nous devons être bien conscients de l’enjeu : on risque de sortir du cadre de la routine si des coups de feu venaient à être tirés. Ma mission est d’empêcher qu’on puisse remonter jusqu’au groupe, mais il n’est pas certain que ce soit toujours possible.

Riga et la Baltique

Niveau de satisfaction : 
(3,7 / 5)

 

 

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Le cheptel – Céline Denjean

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Marabout)
Genres :
Policier, enquête, thriller
Personnages principaux : Éloïse Bouquet, capitaine de gendarmerie à Toulouse – Bruno verdoux, jeune garçon de 13 ans – Louis Barthes, septuagénaire à la recherche de ses origines – Anne Poey, socio-anthropologue et grande prêtresse Virinaë

Une fille sans identité a été abattue comme un chien d’une balle de fusil dans le dos. Son cadavre a été retrouvé au bord d’une route peu fréquentée de Lozère. Ce qui est étrange c’est son look du Moyen-Âge : sandales faites main, vêtements solides et grossiers, jambes poilues, soins dentaires d’une autre époque. Ce meurtre est relié à celui de six autres personnes également non identifiées. Les victimes avaient en commun la même constitution athlétique, le même style de tenue vestimentaire, le même genre de dossier dentaire. C’est ce que le capitaine Merlot d’Interpol apprend aux enquêteurs. Il est sur le dossier depuis 15 ans. Les indices laissent à penser à un trafic d’êtres humains et à une chasse à l’homme (à la femme dans le cas présent). L’enquête des gendarmes gardois les conduira jusqu’à Toulouse où ils vont collaborer avec l’équipe du capitaine Éloïse Bouquet. Devant l’ampleur de l’affaire, la gendarmerie va y mettre les moyens : la cellule TEH (Trafic d’Êtres Humains) sera constituée, avec la participation d’Interpol. C’est vers les Pyrénées que va s’orienter l’enquête.
Pendant ce temps Louis Barthes, ancien notaire septuagénaire, découvre ahuri, son propre acte de décès dans sa maison d’enfance, en classant les papiers de son père. Il va alors partir à la recherche de sa vraie identité. Cela le conduira dans les Pyrénées.
Dans les Pyrénées, le jeune Bruno Verdoux, va tomber malencontreusement dans un torrent. Il sera porté disparu malgré les recherches. Il s’en sortira avec beaucoup de chance pour atterrir dans un endroit qui semble hors du temps.

Les Pyrénées, tout converge vers elles. C’est là aussi que l’histoire se dénouera, comme dans le précédent roman de l’auteure La fille de Kali. C’est la région de prédilection de Céline Denjean. Pas étonnant qu’elle la choisisse comme cadre de ses romans, surtout quand il faut trouver un décor sauvage, imposant et austère.

L’intrigue, relativement complexe, se développe sur trois branches : l’enquête de la gendarmerie, la recherche des origines de Louis Barthes et l’arrivée accidentelle du jeune Bruno dans un lieu oppressant où le temps semble s’être arrêté. Ces diverses ramifications vont finir par se rejoindre dans la dernière partie. C’est habilement construit et parfaitement équilibré.

Le roman est dense, il aborde plusieurs thèmes :
– La manipulation mentale
– Le trafic d’êtres humains
– L’oisiveté et la recherche de sensations fortes de jeunes dégénérés, fils ou filles à papas riches.
– Le dark web, le web qui permet d’échanger de façon anonyme des contenus souvent illégaux.

Les personnages sont nombreux, que ce soit les personnages principaux ou les secondaires. Ils sont attachants, sauf les méchant(e)s bien sûr. S’il fallait faire une critique ce serait que la maturité et la capacité de réflexion des adolescents a été un peu surévaluée, surtout celles des filles qui n’ont connu qu’un milieu fermé, vivant en complète autarcie et adorant une mère-déesse. La remise en question de leur façon de vivre, leur ouverture d’esprit et leur rapide évolution me paraissent un peu miraculeuses. On pardonnera cette petite exagération répondant aux besoins du roman, quand l’action doit avancer. Il faut reconnaître à l’auteure a un talent particulier pour camper des personnages de femmes, résultat d’un mélange explosif d’intelligence et de folie : c’était Nilin Hartmann dans La fille de Kali, c’est Anne Poey dans Le cheptel. Elles sont démoniaques !

Dans ce gros roman de 650 pages on ne s’ennuie jamais. Le rythme soutenu va en s’accélérant plus on avance dans le scénario. C’est un thriller palpitant dans la partie finale. La situation à la dernière page du roman peut laisser supposer que l’auteure s’est ménagé une suite à cette histoire. Je ne serais pas surpris de retrouver Éloïse Bouquet et Anne Poey dans un prochain roman.

Le cheptel est un excellent thriller, dense, touffu et toujours captivant.

Extrait :
Il avait fallu des heures entières de discussion pour que la jeune fille commence à se représenter la manipulation dont le cheptel faisait l’objet. Virinaë constituait pour chaque membre de la communauté un repère fixe et tellement fort que l’idée de sa corruption était presque insoutenable. Bruno avait gagné du terrain pas à pas, par la force du raisonnement et l’évidence de sa bienveillance. Progressivement, face au flot de questions qui demeurait sans réponse, Élicen avait commencé à mesurer l’étendue de ignorance. Son visage s’était fermé au fil de l’échange, ses traits s’étaient crispés et les larmes lui étaient montées aux yeux. Elle comprenait peu à peu la gravité des lacunes de leur pensée grégaire et l’étendue de la duperie qu’un cerveau normalement formaté aurait dû détecter. Il y avait dans ce processus de révélation une dimension terriblement humiliante pour elle, et à maintes reprises Bruno avait dû masquer son effarement pour ne pas ajouter à l’intensité du drame.

— Avez-vous jamais entendu la chanson de Reggiani, « Quand la guerre sera finie » ? reprend-elle en levant un sourcil ironique. Elle est inspirée d’une histoire vraie, le saviez-vous ?

Serge Reggiani – Quand la guerre sera finie


Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

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