Entre fauves – Colin Niel

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions du Rouergue
Genre : Thriller
Personnages principaux : Martin, garde au parc national des Pyrénées – Appoline, chasseuse de trophées animaliers – Kondjima, jeune namibien – Charles, vieux lion

Martin, garde au parc national des Pyrénées, déteste les chasseurs depuis que l’un d’eux à tué Canelle, la dernière ourse de souche purement pyrénéenne. Il anime un groupe Facebook, STOP HUNTING FRANCE, dont l’objectif est de retrouver l’identité des chasseurs de trophées animaliers et de publier sur les réseaux sociaux leur nom, adresse et numéro de téléphone pour les livrer à la vindicte des anti-chasse. Martin est obsédé par la photo d’une jeune femme blonde, un arc de chasse à la main et un gros lion mort à ses pieds. Il décide de retrouver la fille, il en fait une affaire personnelle.
Appoline fête ses vingt ans. Son cadeau d’anniversaire est un arc de chasse high-tech accompagné de la photo d’un gros lion à crinière noire. C’est cette bête, avec cette arme qu’elle va aller chasser en Namibie. Son père a fait toutes les réservations nécessaires.
Kondjima est un jeune namibien, de la tribu Himba. La sécheresse le contraint a amener son troupeau de chèvres en transhumance dans la montagne. Mais le troupeau est attaqué par un lion qui tue ses 93 chèvres. Kondjima se jure de tuer le lion et ainsi obtenir le respect et l’admiration de sa tribu et surtout de son amoureuse Karieterwa.
Charles est un vieux lion, solitaire depuis qu’il a été banni de sa meute par des mâles plus jeunes. Il erre sur les plaines désolées, vidées de leur faune par la sécheresse, la faim au ventre. Pour lui, se nourrir des animaux domestiques est encore le meilleur moyen de rester en vie. Pour différentes raisons, des gens veulent la peau de Charles.

Ce livre est un roman choral à quatre voix. L’auteur donne alternativement le point de vue de chacun des quatre protagonistes, le lion étant à part entière un personnage qui exprime sa vision et son ressenti. Pas le moindre manichéisme dans ce livre, les chasseurs ne sont pas pires que les défenseurs des animaux. Les personnages de Martin, de Kondjima et même du lion Charles sont cohérents et on comprend parfaitement leurs raisons et leur comportement. C’est moins évident pour Appoline. On a quand même du mal à saisir ce qui peut animer une jeune fille de vingt ans, riche, intelligente et sensible lorsqu’elle va massacrer, dans des chasses réservées aux gens friqués, des animaux qu’elle-même trouve magnifiques. Une tradition familiale qu’elle est incapable de remettre en cause ? Un papa poule qu’on ne veut pas décevoir ? Ou quelque chose de plus profond et inavoué dans cet acte de donner la mort ? Il y avait matière à creuser un peu plus le personnage d’Appoline me semble-t’il car finalement on ne sait pas très bien pourquoi elle aime autant tuer. Et que ce soit elle qui s’en tire mieux que Martin et Kondjima, m’a fortement agacé, tout autant que la sympathie que semble éprouver l’auteur pour cette tueuse d’animaux qui ne se pose pas la moindre question sur sa passion. À vingt ans, Appoline a déjà un passé et un bel avenir de massacreuse d’animaux.

L’intrigue nous amène dans les régions arides de Namibie puis sur les hauteurs pyrénéennes où un même problème se pose : une espèce protégée, lion en Namibie, ours dans les Pyrénées, est considérée comme une richesse par les uns et comme une nuisance par les autres. L’auteur le montre très bien mais ne prend pas parti. Au contraire il montre que les comportements intransigeants, celui de Martin surtout, et à un degré moindre celui de Kondjima, peuvent se payer très cher. Une position centriste qui a le mérite de montrer toute la complexité de la question. Cependant on peut se demander quelle est la position réelle de l’auteur sur la chasse aux espèces protégées quand, dans son roman, le protecteur des ours (Martin) et le jeune berger namibien (Kondjima) sont beaucoup plus mal traités que la riche chasseresse.

Parmi les éléments irritants pour moi, il y a, entre autres, le quasi orgasme de la demoiselle découvrant son cadeau : l’arme qui va servir à chasser le lion, un arc hors de prix. Ou encore son fantasme sur le lion qui l’aurait défiée, genre « t’es même pas capable de venir me tuer ». Et le pire est cette résurrection miraculeuse (ceux qui ont lu le livre comprendront) qui me semble n’avoir été inventée que pour se donner bonne conscience et de ne pas trop accabler la chère Appoline.

Côté thriller, c’est parfaitement réussi : il y a de l’action, de la tension, que ce soit dans la traque du lion dans le bush namibien ou dans la course poursuite entre Martin et Appoline dans la vallée d’Aspe pyrénéenne. L’inversion les rôles, quand les chasseurs deviennent des proies, contribue installer un bon suspense.

Sur des sujets actuels, clivants, qui suscitent souvent la polémique : la chasse et la protection des espèces menacées, Colin Niel nous donne un roman où tous les points de vue sont exposés. Un livre finalement assez consensuel, un peu trop. J’avoue avoir peu apprécié la tournure finale de cette histoire, la tiédeur et la neutralité de l’auteur. La non-prise de position est en soi très révélatrice. Finalement ce roman m’a laissé un drôle de goût amer. Je l’ai ressenti comme un condamnation de l’attitude jugée intégriste de ceux qui veulent défendre les animaux et une grande complaisance envers les chasseurs de trophées. Et ce n’est pas au moment où l’on apprend qu’un troisième ours a été tué par des chasseurs depuis le début de l’année dans les Pyrénées que je vais changer d’avis. Moi, je préfère un Martin, même s’il est un peu obtus, à une Appoline, de ces riches qui peuvent s’offrir en trophée la peau d’une espèce protégée pour décorer le salon familial.

Extrait :
Debout à flanc de colline, sa silhouette massive entourée par le bleu du ciel, il se tient debout, fier et figé. Mais rien à voir avec un animal naturalisé, au premier coup d’œil et même à cette distance je perçois la puissance qui l’anime. La force des grands prédateurs, de ceux qu’aucune espèce n’effraie vraiment. Je distingue le noir de sa crinière, sa queue courbe et statique, les épaules pointues sous le pelage ras. En vrai il est trop beau, un mâle comme jamais je n’en ai observé lors de mes précédents voyages, sec, râblé, tout en muscles. Adapté à la vie dans le désert, à la pénurie d’eau et de proies, à survivre à ce qui en aurait tué tant d’autres. Il nous observe, en fait, sans doute depuis un moment déjà. Peut-être est-ce mon imagination, mais dès cet instant, dans mes jumelles, j’ai l’impression que quelque chose se passe entre lui et moi. Que nous sommes destinés, finalement, à nous mesurer l’un à l’autre. My God, c’est comme s’il me défie de venir l’abattre. Jamais je n’ai ressenti cela en chassant des herbivores.

Bush namibien

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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