L’appât – José Carlos Somoza

Par Michel Dufour

lappatDate de publication originale : 2010 (El Cebo, Mondadori, Barcelone)Somoza
Date de publication française : 2011 (Actes Sud)
Genre : Thriller
Personnage principal : Diana Blanco, appât expérimenté

Qu’on aime ou pas les romans de Somoza, ils nous fascinent. J’ai lu La Caverne des Idées (2002) et La Théorie des cordes (2007), je me souviens mal du contenu mais je me souviens du trouble dans lequel ces romans m’avaient plongé. Un trouble qui m’avait comblé. L’Appât a aussi quelque chose de troublant. D’abord à cause du genre de roman : Somoza subvertit la forme du polar classique en mêlant les genres; on frôle le fantastique et la science fiction : ici, par exemple, on se situe dans environ 5 ans, un peu avant 2020 : le téléphone, l’éclairage, les systèmes d’alarme obéissent à la voix. Des petits gadgets électroniques, facilement dissimulables, permettent de voir et d’entendre ce qui se passe chez vous. On se retrouve dans un monde possible, même probable, mais pas tout-à-fait réel. Et, particulièrement pertinent pour notre sujet, la psychologie criminelle a fait un énorme bond en avant et a renvoyé aux oubliettes la technologie habituelle pour piéger les psychopathes depuis que les grands criminels savent comment acquérir les moyens de la retourner contre elle-même.

Troublant aussi parce qu’on côtoie, dans ce roman, les ruses du désir et les frissons de la séduction. Somoza est psychiatre et psychanalyste; il a un point de vue privilégié sur la sexualité. Or, c’est ici le cœur du récit : pour chasser et capturer tueurs en série et psychopathes, on a délaissé la technologie au profit de la psychologie. Profileurs et agents de police sont formés au théâtre élisabéthain, à l’œuvre de Shakespeare en particulier, au mime, bref à la technique des masques. De jeunes femmes et de jeunes hommes deviennent ainsi des appâts travaillant pour une section secrète de la police madrilène.

À la base scientifique de cette nouvelle orientation policière : la théorie des psynomes. Notre vie psychique est définie et animée en profondeur par certains types de désirs, les psynomes, qui se divisent en 58 formes différentes, chacune sensible à des stimuli spécifiques. Ce sont les philia (philia d’holocauste, de travail, de chair…). Le rôle de l’appât, après avoir pris connaissance du psynome propre à tel psychopathe, est de prendre les moyens pour mimer une série de gestes, de sons, de paroles, dans un décor particulier (interprétation d’un masque) pour le rendre inoffensif : l’intensification du plaisir du criminel le fait suffoquer et le neutralise. Des spécialistes de l’œuvre de Shakespeare prétendent que chacune de ses pièces met en jeu une philia et le masque qui lui convient. Pour se former, l’appât étudiera minutieusement, donc, l’œuvre de Shakespeare, retiendra par cœur de grands bouts de textes et apprendra à mimer les scènes qui correspondent aux philia.

Tel est l’essentiel du roman. L’histoire proprement dite apparaît un peu comme un prétexte pour imaginer ce que donnerait ce nouveau genre de traque et de capture des tueurs en série. Ici, les appâts poursuivent deux psychopathes qui, depuis quelques mois, pertubent la vie des madrilènes : le Spectateur et l’Empoisonneur. Le principal appât dont nous suivons les péripéties est Diana Blanco, la meilleure. Qui, à force de s’avancer masquée, ne sait plus trop qui elle est. Ni quel jeu joue son amant Miguel. Ni ses patrons et formateurs qui semblent considérer les appâts, souvent d’anciennes prostituées, comme des quantités négligeables. Ni où est passée sa jeune sœur Vera, qui a voulu la devancer dans la traque au Spectateur, et est maintenant disparue. Il est difficile aussi, pour elle, de chercher de l’aide auprès des appâts à la retraite, parce que plusieurs de ses anciennes complices sont devenues folles (tombées dans la fosse, disait-on au bureau).

Diana est souvent menacée de mort, et c’est à peine crédible qu’elle s’en sorte à peu près indemne au bout d’une série de rebondissements où le lecteur y perd presque son latin. Au cours des 300 premières pages, Somoza met en place ses principaux personnages et le contexte de leur apparition. Puis, tout ce beau monde se met à interagir. L’amie de Vera (sœur de Diana), Elisa Monasterio, appât d’expérience, disparaît. Vera se persuade que c’est l’œuvre du Spectateur et part à sa recherche. Elle disparaît à son tour. Diana reprend donc du service; ça s’accélère et ça rebondit jusqu’au dénouement final.

La construction du récit est minutieuse et originale : Somoza fait remarquer dans une note finale : « Chaque chapitre est consacré à une œuvre reliée à une philia ou à un masque ». Le recours à Shakespeare séduira les intellectuels, car c’est plus qu’un pis-aller. La qualité des références indique que l’ambition de Somoza dépasse le simple divertissement.

En même temps, ça se déroule un peu comme une partie d’échecs et les personnages semblent souvent être réduits à des pions, même s’il s’agit d’armes de destruction plus ou moins massive. Je veux dire que l’émotion passe mal, du moins dans mon cas, ou encore que la forme occulte le fond. J’accepte, bien sûr, de jouer le jeu des psynomes : dans le langage courant, on dit souvent que quelqu’un nous accroche, ou est devenu une véritable obsession; mais de là à pouvoir être programmé pour commettre des horreurs qui vont même à l’encontre de notre désir de conservation, là j’ai de la misère à suivre et, pour moi, la crédibilité en souffre.

D’une part, c’est un bon roman qui mérite certainement au moins 4/5, ne serait-ce que pour l’originalité et la dimension culturelle (ce plaisir n’est pas négligeable); mais, comme polar, où la crédibilité est essentielle au genre d’émotions qu’on va y chercher, je m’arrêterai à 3.5, tout en sachant que j’aurai du plaisir à lire son prochain.

Extrait : 
Le psynome.
L’expression mathématique de notre plaisir.
Il semble aujourd’hui avoir été découvert depuis des siècles mais il ne s’est pas encore écoulé cinquante ans. Sung Yoo, Giacomo Pallatino, David Allen, Charles Bliss, Nathalie Parks : leurs noms ne te diront rien, mais ils ont prouvé son existence. Et les expérimentations de David Sun l’ont mis en pratique.
Un mur bleu, un drap rouge, une veste noire, un corps, un geste ou une voix vous procurent divers degrés de plaisir. Un plaisir aussi subtil et changeant que la forme des nuages dans le ciel, même si on ne le perçoit pas toujours soi-même. Les ordinateurs quantiques sont parvenus à l’enregistrer et à le classer en folders. Chacun est une sorte de code génétique du désir d’une personne : il s’y trouve inscrit avec des numéros. On l’a appelé « psynome ». Puis on a constaté qu’on pouvait les regrouper selon des caractéristiques communes. Chaque groupe a été appelé « philia ». Il existe cinquante-huit sortes de philias répertoriées dans le monde.
Surprenant. Il se trouve que, face au même stimulus de plaisir, on réagit comme tous ceux qui ont la même philia : on se gratte la jambe, on hausse le sourcil, on s’éclaircit la gorge, on dit « je t’aime », on pleure, on a un orgasme. On ne peut pas faire autrement.
Plus surprenant. Si le stimulus est très intense, on est possédé. Cela signifie qu’on devient son esclave. On fait n’importe quoi : on se tue, on tue quelqu’un, on torture, on viole.
Et tu sais le plus amusant ? Les stimuli peuvent être représentés. Feints. Comme dans un théâtre, avec des costumes, des gestes, une lumière, une voix. On appelle cela un « masque ».

Ma note : 3.5 out of 5 stars (3,5 / 5) lappat-amb 2

 

 

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