Mercy, Mary, Patty – Lola Lafon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017
Genre :
Sociétal
Personnages principaux : Patricia Hearst, petite-fille d’un célèbre magnat de la presse – Gene Neveva, professeure chargée de rédiger un rapport sur Patricia Hearst

Gene Neveva est une professeure américaine qui passe quelques temps en France, dans une petite ville des Landes. Elle est contactée par l’avocat de Patricia Hearst afin qu’elle écrive un rapport devant servir sa cliente avant le début de son procès. Pour l’aider dans sa tâche, Gene va recruter une timide jeune fille, Violaine. Elle ne seront pas trop de deux pour traiter le cas de Patricia Hearst. Patricia est alors, en 1974, très célèbre aux États-Unis : c’est la petite-fille d’un grand patron de presse, elle a été enlevée par l’Armée de libération symbionaise (Symbionese Liberation Army – SLA) et elle s’est convertie aux thèses de ses kidnappeurs, allant même jusqu’à participer librement à un braquage de banque, faisant équipe avec ses ravisseurs. Une victime du syndrome de Stockholm diraient les psychiatres. À travers le travail de recherche de Gene et de Violaine, l’auteur retrace le parcours de Patricia Hearst (Patty) et revient par la même occasion sur d’autres cas de jeunes femmes enlevées qui se sont ensuite ralliées à la cause de leurs ravisseurs.

Dans ce roman Lola Lafon bouleverse tous les repères de notre société. Le kidnapping d’une jeune fille de 20 ans, même riche, aurait normalement dû entraîner une réprobation unanime. Cela n’a pas été le cas. Au contraire le pays s’est divisé entre les défenseurs des valeurs de la société traditionnelle et les contestataires, les jeunes surtout, qui ont compris voire adopté les objectifs de la lutte menée par l’énigmatique Armée de libération symbionaise. La SLA n’a jamais demandé d’argent à la famille de Patricia. Elle a imposé le Food Program : « chaque personne en possession d’une carte de retraité, de chômeur, de vétéran, handicapé, ex-prisonnier, recevra pour 70 dollars de nourriture gratuite, la viande, les légumes et les produits laitiers seront de bonne qualité. … » L’Amérique, stupéfaite, va découvrir que des foules entières se précipitent sur la nourriture distribuée gratuitement. Il y a des crève-la-faim dans cette Amérique blanche, blonde et prospère. Les pauvres deviennent visibles. Les États-Unis sont un pays où on s’étripe pour une dinde ! Et pire que tout : cette gosse de riches va se retourner contre les siens pour affirmer des choses aussi incroyables que : « Le 4 février 1974, en me kidnappant, ils m’ont sauvé la vie … J’ai été manipulée pendant vingt ans, ça a pris six semaines à la SLA pour me remettre d’aplomb. » Elle se sent plus libre avec ses kidnappeurs qu’avec sa famille. Elle change même de prénom, elle devient Tania, combattante de la SLA. Bien sûr on va affirmer qu’elle a subi un lavage de cerveau. Pour tous les médias officiels de tels propos sont inacceptables et sans nul doute obtenus par la contrainte. Pas un journaliste ne va évoquer un choix délibéré, on ne lui accordera pas qu’elle exprime une opinion construite par elle-même. Personne pour lui attribuer un cerveau ! Quand la SLA sera liquidée, Patricia sera faite prisonnière et jugée, pour ce qu’elle est devenue plus que pour ce qu’elle a fait. Cette riche héritière qui a viré gauchiste et hors la loi est perçue comme un danger national par les risques de contagion qu’elle présente pour une jeunesse idéaliste.

À travers le cas Patricia Hearst, Lola Lafon évoque plus généralement les cas des ces jeunes femmes capturées par des barbares, anéantis ensuite par les civilisés, qui les libéreront pour mieux les emprisonner chez elles. C’est avec acuité, avec des mots forts et percutants, qu’elle soulève des questions sur le conditionnement social, le libre arbitre et la liberté dans ce beau roman qui remet en question des certitudes de la société bien-pensante.

Extrait :
Pour la majorité silencieuse, cette expression de Nixon pour qualifier la classe moyenne de Blancs mécontents qui votent républicain dès 1972, Patricia sera le symbole absolu du mal. Une Hearst qui dilapide sa fortune en étudiant à l’université de Berkeley, cette ville de hippies. Qui pactise et se déclare solidaire de l’ennemi : des Noirs qui combattent pour leurs droits, des femmes qui ne se contentent plus d’être spectatrices des héros. Elle est toxique, cette “mauvaise victime” qui à aucun moment ne cherche à s’évader et nargue le FBI, on craint qu’elle ne devienne contagieuse, 80 % du courrier qui lui est adressé en prison soutient ardemment Tania.

Nous nous sommes tues tandis que Patti Smith haranguait Tania Hearst.
You know what your daddy said, Patty ? He said, well, sixty days ago she was such a lovely child and now here she is with a gun in her hands.

Patti Smith – Hey Joe

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

 

Patricia Hearst filmée par les caméras de
surveillance lors du braquage d’une banque

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2 réponses à Mercy, Mary, Patty – Lola Lafon

  1. Pondevy dit :

    Excellente chronique !
    Je vais le lire…

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