Dernier bus pour Woodstock – Colin Dexter

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 1975
(Last bus to Woodstock)

Date de publication française : 2020 (L’Archipel)
Traduction : Claude Bonnafont
Genre : Enquête
Personnages principaux : Inspecteur Morse

C’est le premier roman de la série des Morse de Colin Dexter. Les 13 romans de cette série, publiés de 1975 à 1999, ont inspiré 33 épisodes de télévision. Dexter (1930-2017) a fait des Études Supérieures au Christ College de l’Université de Cambridge. En 53, il enseigne les humanités grecque et latine; puis, en 66, il commence à travailler au Centre des examens de l’Université d’Oxford, et c’est dans cette ville universitaire pittoresque qu’il s’installe définitivement. C’est d’ailleurs dans ce décor qu’il situe les aventures de l’inspecteur Morse.

Pas facile quand on commence à lire les Morse, après avoir vu les séries qui lui ont été consacrées, de ne pas être hanté par la tête et la personnalité du comédien John Thaw. Morse c’est Thaw, et réciproquement. La brillante interprétation de John Thaw n’est certes pas indifférente au succès de l’œuvre écrite ou télévisée. Un polar d’enquête risque d’être banal, donc lassant, si l’auteur n’y inclut pas quelques ingrédients subtils. La personnalité de Morse en est un, de même que l’originalité du couple inspecteur Morse/sergent Lewis.

Deux jeunes filles faisaient du pouce entre Oxford et Woodstock. L’une d’elles, Sylvia Kaye, est retrouvée étranglée, et probablement violée, dans le stationnement du pub The Black Prince. La deuxième est portée disparue. Morse et Lewis enquêtent. C’est la première fois qu’ils travaillent ensemble. Les clients et les travailleurs du Black Prince sont interrogés, y compris celui qui a trouvé le corps, John Sanders, qui affirme qu’il n’a rien vu de spécial, sauf que Morse finit par lui faire dire que la morte était la jeune femme qu’il attendait au pub. Au cours de l’enquête, tous mentent à Morse et deviennent suspects : Mr Palmer, le directeur de la compagnie d’assurances où travaillait Sylvia; Jennifer Coleby qui a reçu une lettre codée d’un employeur semble-t-il, et qui est une des trois filles susceptibles d’avoir accompagné Sylvia le soir du meurtre; Bernard Crowther qui a donné un lift aux deux filles; et quelques autres. Pourquoi celle qui accompagnait Sylvia ne veut pas se faire connaître ? Qui semble avoir recommandé à Jennifer de ne rien dire ?

Après avoir vainement serré de près les suspects, Morse apprend que deux d’entre eux s’accusent du meurtre de Sylvia. Mais aucun ne lui convient. Se met alors en branle, devant un Lewis ébahi, la puissance de réflexion phénoménale de Morse, où les intuitions fournissent des matériaux aux raisonnements dont les enchaînements conduisent à une conclusion qui perce le mystère et clarifie les circonstances du crime.

La personnalité de Morse est attachante, ai-je mentionné, malgré ses sautes d’humeur, son traitement souvent cavalier de Lewis et son amour pour Wagner. Quand il est hanté par un problème, sa passion pour le résoudre fait flèche de tout bois. Un deuxième atout qui rend le travail d’enquête passionnant, c’est la subtilité de l’intrigue jusque dans les moindres détails. Quand Morse passe à la phase d’élucidation, il reprend les moindres indices qui nous avaient chicotés jusque là et les intègre dans un tableau d’ensemble qui apaise l’esprit du lecteur en lui donnant satisfaction. Troisième atout : la description des personnages les rend très vivants et les situe dans un décor réaliste. On y croit, on a l’impression de les reconnaître.

Bref, en 1975, j’aurais été bien inspiré de prévoir un bel avenir pour les enquêtes de l’inspecteur Morse.

Extrait :
Morse resta quelques minutes immobile, le regard baissé vers l’affreux spectacle qui s’étalait à ses pieds. La jeune fille assassinée portait un minimum de vêtements : une paire de chaussures à semelle compensée, une mini-jupe bleu foncé réellement très courte et un chemisier blanc. Rien d’autre. Morse promena sa torche sur la partie supérieure du corps. Le côté gauche de son chemisier avait été déchiré : les deux boutons du haut étaient ouverts et le troisième violemment arraché, si bien que les seins étaient presque totalement exposés. Morse dirigea sa torche autour du corps et découvrit immédiatement le bouton qui manquait, un petit disque de nacre, très blanc sur le sol pavé où il sembla miroiter à son intention. Dieu, qu’il haïssait les crimes sexuels ! (…)
À 23h45, Lewis avait terminé sa mission et vint faire son rapport à Morse, assis dans le bureau du gérant en compagnie du Times et d’un liquide qui ressemblait beaucoup à du whisky.
– Ah! C’est vous Lewis ! fit-il en poussant le journal vers lui. Regardez donc le 14 vertical. Tout à fait de circonstance, non ?
Lewis regarda le 14 vertical : « Plus net, cher à Juliette. » Il lut ce que Morse avait écrit dans la grille terminée : balconnet. Qu’était-il censé dire ? C’était la première fois qu’il travaillait avec Morse.
Bonne définition, vous ne trouvez pas ?
Lewis réussissait parfois à remplir la grille des mots croisés du Daily Mirror mais, là, il perdait pied.
Je crains de ne pas être doué pour les mots croisés, monsieur.
Juliette fait ses adieux à Roméo du haut de son « balcon »; plus « net », cela fait balconnet.
Le visage de Lewis exprimait la perplexité à l’état pur.
Vous n’avez pas étudié Shakespeare, Lewis ?
Non, monsieur.
Vous pensez que je vous fais perdre votre temps, Lewis ?
Lewis n’était pas un imbécile mais un honnête homme et intègre.
Oui, monsieur.
Un sourire engageant étira les lèvres de Morse. Il pensait qu’ils s’entendraient bien tous les deux.
Lewis, je veux que vous travailliez avec moi sur cette affaire.

Université d’Oxford

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

 

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Les enfants perdus de St. Margaret – Emily Gunnis

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 2018
(The Girl in the Letter)
Date de publication française : 2020 – Préludes
Traduction : Paul Benita
Genres : Enquête journalistique, roman noir
Personnages principaux : Samantha Harper, journaliste – Kitty Cannon ex-animatrice de talk-show à succès

Année 1959 près de Preston (Angleterre).
Le couvent de St. Margaret accueille des mères célibataires. C’est là que les familles cachent leur honte en y enfermant les jeunes filles enceintes, contre cent livres, prix de la pension. Ce n’est pas un endroit de réconfort, c’est au contraire un lieu de souffrances. Les futures mères doivent travailler du matin au soir dans de terribles conditions de privation, sous la surveillance de méchantes nonnes. Une fois que les filles ont accouché, on leur enlève leur bébé pour le faire adopter par une famille qui peut en payer le prix. Ivy a été envoyée dans ce sinistre établissement mais elle espère que son amant, d’une famille aisée, la sortira de là. Elle lui écrit des lettres poignantes.
En 2017, Samantha Harper, tombe sur quelques unes de ces lettres par l’intermédiaire de sa grand-mère. Son instinct de journaliste la pousse à enquêter sur cette étrange institution, d’autant plus qu’elle apprend que la célèbre Kitty Cannon, ex-animatrice d’un talk-show à succès, s’intéresse de près à St. Margaret. Sa curiosité en est avivée. Elle y voit un bon sujet de reportage qui lancera sa carrière. Elle ne se doute pas alors de l’impact considérable qu’auront sur elle-même ses investigations.

Des endroits tels que St. Margaret ont surtout existé en Irlande mais on en trouvait aussi quelques-uns en Angleterre. C’est à partir de faits réels que l’auteure a élaboré l’intrigue de son roman. Si les personnages sont totalement fictifs, les lavoirs de linge, le travail en esclave, les humiliations, les sévices, la mal nutrition, la séparation des bébés à la naissance et même les essais de médicaments sur ces cobayes involontaires ne doivent rien à l’imagination de l’écrivain, ils ont effectivement eu lieu dans ce genre d’établissements, avec la bénédiction de l’Église et de la bonne société.

L’intrigue imaginée par l’auteure est complexe au niveau des personnages. Elle s’étend sur six décennies et quatre générations. Il y a peu d’hommes, beaucoup de femmes. Les liens de parenté entre les différentes figures féminines demandent de l’attention sous peine d’être largué et ne plus savoir qui est la grand-mère, la mère, la fille, la petite-fille. D’autant plus que certaines s’échangent leurs identités. Si l’on surmonte cet obstacle, on est complètement pris dans cette histoire tragique, pleine de surprises et de rebondissements.

Le livre montre bien la cruauté qui s’exerce sur des jeunes filles en détresse de la part d’une institution religieuse qui n’a rien de charitable. Les travaux forcés des filles offrent une belle rentabilité et la vente des bébés est d’un bon rapport. Quant aux bien pensants, ils y trouvent aussi leur compte : certains peuvent se débarrasser discrètement de la tâche que représente pour une famille une fille enceinte sans mari, pour d’autres c’est la possibilité d’acheter légalement un bébé en bonne santé.

Après le formidable Nickel Boys de Whitehead montrant les camps de redressement pour garçons aux États-Unis, ce roman dévoile les établissements religieux d’expiation pour filles, en Angleterre. Ils ont en commun le mépris de l’être humain, le sadisme, exercés sur des jeunes gens abandonnés, oubliés. Des enfants perdus.

Les enfants perdus de St. Margaret combine la révélation des atrocités commises dans les établissements pour mères célibataires avec une enquête journalistique, rythmée et prenante. Un bon roman noir, édifiant et poignant.

Extrait :
Après deux heures passées à lire des récits aussi déchirants qu’éprouvants de bébés arrachés à leurs mères, une expérience dont, semblait-il, aucune ne se remettait, Sam ne put en supporter davantage. Les malheureuses étaient forcées de travailler dans des lavoirs, dans des conditions difficilement descriptibles, manipulant souvent d’énormes machines jusqu’à l’accouchement. Leurs nourrissons leur étaient ensuite enlevés dès la naissance, les jeunes femmes devant signer un renoncement à tout droit sur eux.

Cet immense manoir lui faisait peur quand ils passaient devant en voiture le dimanche en allant à l’église.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Meurtre à Westmount – David Montrose

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1951 (The Crime on Cote des Neiges)
Date de publication française : 2014 (Hurtubise)
Traduction (anglais) : Sophie Cardinal-Corriveau
Genre : Enquête
Personnages principaux : Russell Teed, détective

Les Éditions Hurtubise ont le courage de publier cet auteur québécois inconnu, un des rares piliers de la littérature policière d’après-guerre (la Deuxième), dont on sait d’ailleurs peu de choses : Montrose est le pseudonyme de Charles Ross Graham, né en 1920 au Nouveau-Brunswick et mort à Toronto en 1968; il a fait des études en chimie à l’Université de Dalhousie (Nouvelle-Écosse), est passé par l’Université McGill à Montréal en 1941 puis, après avoir servi dans le département des Recherches opérationnelles de l’armée canadienne, a obtenu un diplôme en Économie à Harvard après la guerre. Il a travaillé comme journaliste et, de 1951 à 1953, il publie trois polars mettant en vedette le détective privé Russell Teed; un quatrième (sans Teed), posthume, paraîtra en 1969.

De 1940 à 1960, au Québec, c’est surtout l’ère des fascicules, ces petits romans d’une trentaine de pages qui ont baigné mon adolescence : IXE-13, l’as des espions canadiens, Albert Brien, détective, le Domino noir, Guy Verchères. C’est à la même époque que sont traduits les chefs de file de la série noire américaine : principalement, Hammett et Chandler, auquel on associera Montrose. Les polars britanniques de Doyle et de Christie influenceront plutôt Stout et Queen. Pendant la guerre, le Québec est privé de la littérature française. Au début des années 50, peu d’auteurs de polars québécois apparaissent; d’où l’intérêt pour Montrose. Influencé par les Américains,  l’univers de ses romans est hard boiled et anglophone, sauf dans le cas du policier Raoul Framboise1 avec lequel Russell Teed doit parfois collaborer. Bien que située au cœur de Montréal, la municipalité de Westmount est anglophone mur à mur. C’est peut-être pourquoi, en partie, le lecteur francophone reconnaît moins le Montréal de Montrose que celui de Maxime Houde dont l’action se passe aussi fin des années 40 début 50.

Russell Teed a été journaliste au Clarion et est maintenant détective privé. Une vieille connaissance de Westmount, la riche Martha Scaley, l’engage pour connaître le véritable état matrimonial de son gendre, John Sark, après qu’une lettre anonyme l’ait informé que Sark était déjà marié avant d’épouser sa fille Inez. Teed se lance sur la piste de Sark, qui semble avoir disparu, mais finit par être retrouvé chez lui assassiné. Outre le fait que Sark ait trempé dans des affaires louches, et que plusieurs malfrats lui en veulent à mort, Teed se demande aussi qui profite de cette mort. Ce qui complique un peu les choses, c’est qu’un deuxième (?) Sark est retrouvé mort sur une petite île des Laurentides. Son ami, le journaliste MacArnold, veut bien l’aider, mais ses renseignements sont minces. Mêlée à une histoire de trafic d’héroïne, l’affaire de la mort des deux Sark oscille entre un désir de vengeance et le bénéfice d’un héritage. Teed s’enfonce dans le milieu de la pègre et n’en ressort pas indemne, tabassé aussi bien par les criminels que par l’inspecteur Framboise. Enfin, après plusieurs morts et un grand nombre de bières, Russell finit par comprendre ce qui s’est passé et relier les fils de cette histoire compliquée.

Les hard boiled américains ne sont pas ma tasse de thé, sauf quand ils sont joués au cinéma par Bogart ou Mitchum. Ils ont vieilli plus que les polars de détection. Dans le cas de Montrose, je suis plus ouvert parce que, historiquement, c’est un jalon important dans le développement des polars québécois. Une sorte d’adaptation à la québécoise assez réussie. Les règles du genre sont respectées : relations ambigües avec la police et les journalistes; méchants mafieux souvent sadiques; la séduisante jeune blonde qui cherche à séduire le détective; le trafic de drogues; la guerre des gangs ou la lutte interne pour le pouvoir; le détective vulnérable malmené mais finalement toujours vainqueur.

Sur le fond, ça m’a semblé plutôt compliqué. La leçon a été bien apprise mais certaines scènes restent artificielles, celle où Pamela séduit Russ, par exemple. Le détective se remet rapidement de ses batailles perdues et de ses cuites. Trop de personnages pour être décrits adéquatement. Mais c’est le premier roman de Montrose et il n’a que 30 ans. La traduction ne l’aide probablement pas non plus. Je ne me ferai pas prier pour lire son roman suivant, Murder over Dorval (1952), quand il sera traduit.

1 Dans le cas d’une réimpression, qu’on me permette de suggérer de traduire Strawberry par Laframboise.

Extrait :
Les maisons de Westmount gravissent une grosse colline verte et luxueuse et regardent Montréal de haut. Seules les vieilles familles habitent le Upper Westmount; l’argent qu’il faut pour acheter une maison là-haut ne s’accumule pas en moins de deux générations. À l’époque, les familles riches du Montréal anglais vivaient dans le haut de la ville elle-même, dans un coin appelé le Golden Square Mile1. Westmount n’était alors qu’une colline boisée délabrée, et on y faisait beaucoup d’échanges. À l’époque, des Indiens ont échangé Manhattan contre quelques bouteilles de whisky. Les temps changent.
Plus haute est l’altitude, plus émerveillée est la voix de l’agent immobilier. Le rang social se mesure à la proportion de la ville qu’on peut voir défiler comme un décor de carton-pâte par les fenêtres du salon. Et s’il y avait une maison à Westmount qui voyait Montréal comme nulle autre, c’était le nid d’aigle des Scaley.
J’ai gravi l’une de ces rues étroites de Westmount qui louvoient d’un côté à l’autre sur la montagne, comme un voilier qui essaie d’avancer à contrevent. Arrivé près du sommet, j’ai dû respirer profondément, et le moteur haletait dans l’air des hauteurs. L’altimètre disait que j’étais à cinq cents pieds au-dessus du Westmount Boulevard. Une route à droite, à travers les buissons, menait à la porte arrière des Scaley.
Sur cent pieds, j’ai avancé en territoire inhabité.

1 Mille carré doré, nom donné à un luxueux quartier anglophone sur le versant sud-ouest du Mont-Royal, qui s’est développé de 1850 à 1930.

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Nickel Boys – Colson Whitehead

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (The Nickel Boys)
Date de publication française : 2020 – Albin Michel
Traduction : Charles Recoursé
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Elwood Curtis et Jack Turner, pensionnaires de l’école de redressement Nickel

Elwood est un jeune noir modèle : bosseur, il ne fréquente pas les voyous, ne vole pas, ne se bat pas, travaille en plus de ses études. Ses parents sont partis chercher fortune ailleurs, l’abandonnant à sa grand-mère qui, dorénavant, l’élève seule. Il est imprégné des idées de non violence de Martin Luther King. Ses bons résultats scolaires lui valent d’être admis à l’université. En chemin pour l’université de Melvin Griggs, il est pris en auto-stop par un gars au volant d’une voiture voyante. C’est un véhicule volé. Arrêtés par une patrouille de police, le conducteur et son passager finissent devant un juge qui ne fait aucune différence entre eux, considérés tous deux comme des voleurs. Elwood n’arrivera jamais à l’université. Il est envoyé à l’école de redressement de Nickel. À Nickel l’éducation est nulle mais les châtiments corporels sont terribles et injustes. Heureusement, il se lie d’amitié avec Turner, un gars aussi pragmatique que lui est idéaliste.

L’école de Nickel est une de ces écoles qui accueillent des enfants, parfois des délinquants, mais surtout des gamins perdus dont personne ne se soucie. Ces institutions sont sensées remettre dans le droit chemin des jeunes mal partis dans la vie. Ce n’est pas le cas pour Elwood, mais, en ces années 1960 de ségrégation raciale, un juge blanc ne va pas faire dans la nuance lorsqu’il s’agit de juger un adolescent noir. D’ailleurs même à l’intérieur de la pension, la ségrégation existe : il y a le côté blanc et le côté noir. Dans la partie noire les locaux sont mal entretenus et les punitions cruelles. Punitions est un mot faible pour les sévices que doivent endurer ceux qui ont été repérés par des matons psychopathes qui peuvent ainsi se défouler librement. Il y a un lieu réservé pour ça : la Maison-Blanche, bâtisse en retrait qui sert de salle de torture officieuse. Mais il y a pire : le fond, à l’extrémité du domaine. De là, les garçons ne reviennent pas, ils finissent dans le cimetière clandestin, enterrés et oubliés. Pour la majorité d’entre eux il n’y a ni famille ni personne qui s’inquiète de leur sort. Ils peuvent disparaître, assassinés dans l’indifférence générale.

L’auteur montre aussi que l’éducation, qui devait être l’objectif majeur, est totalement négligée, considérée comme secondaire. Plus importants sont les travaux qu’effectue cette main-d’œuvre totalement disponible et non payée. Ainsi les pensionnaires cuisent des briques, coulent du béton, peignent les bâtiments, jardinent et font marcher l’imprimerie qui réalise tous les documents de l’État de Floride. Les notables du coin profitent des arrangements passés avec la direction, ils bénéficient gratuitement ou à moindre prix du travail des pensionnaires.

Ce livre est une fiction au niveau des personnages, mais les faits sont inspirés de l’histoire réelle de la Dozier School for Boys, à Marianna, en Floride. C’est la stupéfiante dérive d’une institution d’état, créée initialement dans un but humanitaire pour réinsérer des jeunes à problèmes, qui s’est au fil du temps transformée en camp de concentration dans lequel la torture et la mort sont devenues courantes. Cela a été toléré par des autorités peu regardantes et reconnaissantes de s’occuper de garçons dont personne ne voulait et dont on ne savait que faire.

Nickel Boys est un roman sombre et terrible qui montre non seulement la ségrégation raciale mais aussi la haine, la corruption et l’indifférence qui ont permis des tortures et des assassinats en toute impunité dans une institution d’état. Colson Whitehead a été récompensé par le Prix Pulitzer 2020, pour la deuxième fois, après avoir obtenu ce même prix en 2017 pour Underdground Railroad.

Extrait :
Ils l’avaient déjà fouetté une fois. Mais Elwood avait encaissé et il était toujours là. Ils ne pouvaient rien lui faire que les Blancs n’aient déjà fait aux Noirs, qu’ils ne leur fassent en ce moment même quelque part à Montgomery ou à Baton Rouge, aux yeux de tous en pleine rue devant un Woolworths. Ou sur une route de campagne anonyme et sans témoins. Ils le fouetteraient, ils le fouetteraient salement, mais ils ne pourraient pas le tuer, pas si les autorités apprenaient ce qui se passait ici. Son esprit vagabondait, il imaginait un convoi de camions vert foncé, la Garde nationale franchissant les portes de Nickel, et des soldats qui en descendaient et se mettaient en formation. Les soldats ne cautionneraient peut-être pas leur mission, seraient peut-être du côté de l’ordre ancien, mais ils seraient contraints de se plier à la loi. De la même façon qu’ils s’étaient alignés à Little Rock pour permettre aux neuf adolescents noirs d’entrer dans le lycée de Central High, telle une muraille humaine entre la colère des Blancs et les enfants, entre le passé et l’avenir. Le gouverneur Faubus n’avait rien pu y faire, le mouvement dépassait l’Arkansas et sa cruauté rétrograde, c’était l’Amérique tout entière. Une mécanique de justice mise en branle par une femme qui s’était assise dans un bus à une place qu’elle n’avait pas le droit d’occuper, par un homme qui avait commandé un pain de seigle à un comptoir interdit. Ou par une lettre contenant des preuves.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Holiday – T.M. Logan

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019
(The Holiday)

Date de publication française : 2020
(Hugo Thriller)

Traduction (anglais) : Bertrand Guillot
Genres : Enquête, thriller domestique
Personnages principaux : Kate, policière

Ce roman se présente un peu comme un thriller domestique, genre qui semble avoir du succès de ce temps-ci, dont l’histoire est centrée sur une (ou quelques) famille(s), qui connaît des problèmes courants (secrets, jalousie, envie, culpabilité, procrastination…), et dont le personnage principal est bien souvent une femme vulnérable, plutôt qu’un policier subtil ou un détective brillant. Dans ce cas-ci, le personnage principal, Kate, est une policière, mais on ne s’en aperçoit pas; elle apparaît plutôt comme une femme peu sûre d’elle-même, à la culpabilité facile, frustrée et impuissante, malgré une lueur de lucidité dans les dernières pages. Et pourtant, le roman finit par nous convaincre qu’il y a quelque chose là.

Décor admirable dans le sud de la France, au milieu des vignobles languedociens, sous un soleil ardent, satanique, oserions-nous dire; Rowan a loué une luxueuse villa, piscine comprise bien sûr, capable d’accueillir trois familles avec cinq enfants. Quatre bonnes amies depuis vingt ans viennent y fêter leur quarantième anniversaire : Kate, la tourmentée, Rowan l’entreprenante, Jennifer la mère au foyer et Izzy la très jolie célibataire. Kate et Sean ont deux enfants de 9 et 16 ans; Rowan et Russ ont une fille capricieuse de 5 ans; Jennifer et Alistair ont deux gars difficiles de 15 et 16 ans.

Vacances de rêve en perspective, sauf que Kate lit par accident quelques messages sur le portable de son mari qui lui donnent l’impression que ce dernier a entrepris une liaison coupable avec une de ses amies. Affrontera-t-elle Sean ou pas ? En voudra-t-elle à une de ses amies ou à elle-même ? La culpabilité et la procrastination s’emparent d’elle et la condamnent au refoulement et aux larmes. Ça commence mal.

Mais le décor est inspirant et les personnages sont décrits habilement, pas pour qu’on s’attache à eux mais pour qu’on comprenne leurs actes; la relation parents/enfants est particulièrement bien rendue : surprotection des uns, désir d’indépendance des autres; travail accaparant des uns, tyrannie des iPhones et des gadgets électroniques des autres. Le récit devient plus sociologique que psychologique. Et très pertinent. Et puis, alors qu’on sent qu’un drame va bientôt éclater, la situation se corse : Kate a raison de se méfier de ses trois amies, alors qu’elle a causé, sans trop le vouloir, le divorce de l’une, la mort du fiancé de l’autre et la séparation entre Sean et la troisième. Après bien des tentatives de dialogue interrompues, la mort de l’une des amies va entraîner une série de rebondissements, et tous les indices mystérieux finiront par être assemblés avec cohérence.

C’était un vrai thriller, finalement. Et Logan est un grand conteur.

Extrait :
Nous nous sommes rencontrées toutes les quatre le jour de notre entrée à la fac, à Bristol. L’amitié est venue comme une évidence, et nous n’avons pas tardé à quitter la résidence universitaire pour louer ensemble une maison en ville. Les trois années les plus importantes de ma vie, sans aucun doute. L’envie me prend soudain de me retrouver vingt ans plus tôt – une envie si violente qu’il me semble sentir les arômes improbables des plats végétariens que cuisinait Izzy dans la maison, l’odeur persistante de la crème décontractante dont Jennifer s’enduisait après le tennis, ou encore cet entêtant cocktail de parfum, de vernis à ongles et de rosé qui régnait dans la chambre de Rowan quand nous nous préparions pour sortir le vendredi soir. Nous étions si proches à l’époque : même milieu social, mêmes études, mêmes rêves et mêmes espoirs, toutes les quatre à attendre que la vie nous prenne par la main. Puis nous avons quitté l’université et il a bien fallu enfiler nos costumes d’adultes, comme des serpents qui changent de peau.

Autignac

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Le sang ne suffit pas – Alex Taylor

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Blood Speeds the Traveler)
Date de publication française : 2020 – Gallmeister
Traduction : Anatole Pons-Reumaux
Genres : western, roman noir
Personnages principaux : Reathel, voyageur – Della, prostituée, mère d’un bébé

Hiver 1748 dans les Crazy Jack Mountains – Virginie.
Après trois jours de marche dans les montagnes, Reathel arrive à une cabane où il espère trouver chaleur et nourriture. Mais le maître des lieux n’est pas hospitalier, il lui refuse l’entrée. Les deux hommes s’affrontent et le dogue qui accompagne le voyageur tue l’habitant de la cabane. À l’intérieur se trouve une femme métisse, Della, enceinte, sur le point d’accoucher. Elle donne naissance à une petite fille. Le bébé ne lui appartient déjà plus : il a été promis par les blancs du fort de Bannock au chef indien des Shawnnes comme gage de paix. C’est pour le garder que Della s’est enfuie du fort en compagnie d’un homme. Le commandant de Bannock lance deux frères pisteurs sur les traces de la femme pour récupérer l’enfant et éviter ainsi la guerre avec les indiens. Le danger est partout : une grosse ourse affamée rôde, les loups sont à proximité, les Shawnees sont menaçants, les pisteurs arrivent, un dangereux trafiquant hante les lieux.

C’est un monde terrible que nous dépeint Alex Taylor. Ce roman est une sorte de western mais à mille lieux de l’image édulcorée du western classique. Ici c’est le réalisme le plus crû, le plus brutal qui est exposé. C’est un monde sauvage et violent dans lequel la mort peut frapper à chaque instant. C’est dans le froid, la neige, la glace et la boue que les hommes et les animaux essaient de survivre. La saleté et la maladie s’y ajoutent. La nourriture est rare, la famine s’installe. Sous l’emprise de la faim, les hommes sont capables de manger n’importe quoi. À ce sujet, il y a quelques scènes qui font frémir. En plus de la rudesse du climat, le péril vient des animaux, ours et loups, mais aussi et surtout des autres hommes.

Les hommes ont la rudesse et la dureté indispensables pour survivre dans ce milieu hostile. Il y a chez eux à la fois de la détermination et une sorte de fatalisme et de tranquillité dans les épreuves les plus dures. Ce n’est pas une des rares femmes, Della, que la maternité a transformée, qui dépare dans cette galerie de personnages. La règle générale est l’acceptation de ce monde tel qu’il est. Pas de plainte, pas de protestation. La mort n’effraie pas, elle délivre parfois.

C’est un Roman fort et sombre. Il témoigne de la capacité des hommes à affronter des conditions épouvantables et les changements inexorables qui en résultent. Il secoue par son âpreté et sa cruauté. Il y a des scènes dantesques. Cependant l’auteur a su lui donner une grande dimension tragique et derrière sa violence transparaît une réelle humanité.

Extrait :
Et la femme ajouta alors que s’il existait une meilleure fortune que la peine, elle lui était inconnue, car c’était seulement dans la peine que la vie d’un homme lui appartenait pleinement. Quoi d’autre, sinon des cicatrices, pouvait rendre la mesure d’un homme et de ce que son âme avait enduré ? À quelle autre aune que la souffrance pouvait-on juger une vie ? Celui qui puisait du plaisir dans l’espérance était un homme pauvre, car il ne connaissait rien de la saveur forte et ancienne de la désolation. La bouteille du temps n’était-elle pas emplie de larmes ?
Reathel ne répondit pas, il se contenta d’écouter le murmure de la neige qui dérivait à travers les montagnes. S’il était riche de chagrin, il voyait mal ce qu’une devise si capricieuse pourrait acheter.
Il essaya de balayer cette pensée, mais elle était comme une route où l’attiraient des fantômes, et il demeura dans une moite insomnie jusqu’à ce qu’un gémissement sourd leur parvienne des ténèbres derrière la porte.

… le monde au-delà de la cabane semblait figé dans l’étau de l’hiver.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Le Disciple – Rosenfeldt et Hjorth

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 (Lärjungen)
Date de publication française : 2014 (Prisma), 2015 (10/18)
Traduction : Lucille Clauss
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Sebastian Bergman, profileur

J’ai été attiré par ces auteurs suédois à cause de la très bonne télésérie Le Pont (Bron, 2011-2115), créée par Hans Rosenfeldt. C’est le même décor, la Suède, et surtout Stockholm, au début du XXIe siècle. Le roman se ressent du rythme de la série avec des chapitres courts qui changent rapidement de sujet et nous introduisent dans un nouvel univers. Le Disciple est le deuxième tome d’une trilogie consacrée au profileur Sebastian Bergman (1. Dark Secrets, #4941, et 3. Le Tombeau, #4985). Même si les principaux personnages sont les mêmes, et que ce peut être plaisant de suivre leur évolution, ce n’est pas vraiment indispensable de lire les romans dans l’ordre.

Une troisième femme dans la quarantaine vient d’être violée et égorgée. La façon de procéder fait immédiatement penser au tueur en série, Edward Hinde, qui a sévi il y a une quinzaine d’années et qui a été condamné à la prison suite au travail de l’équipe et surtout de Bergman. Le chef Torkel, voyant bien que son équipe, cette fois-ci, n’a trouvé aucun indice permettant de retracer l’imitateur, décide de réintégrer le profileur, malgré les réticences de ses collègues : c’est un être fondamentalement égocentrique, antisocial, orgueilleux et obsédé sexuel, au sens où les femmes ne lui servent qu’à baiser. Et il lui faut baiser souvent. Pas surprenant qu’Ursula et Vanya ne veulent rien savoir de lui. Torkel reconnaît son talent, mais remarque aussi qu’il n’est pas au mieux de sa forme.

Une quatrième femme est égorgée, quelques heures après que Sebastian soit sorti de son lit. Il prend donc l’affaire plus personnellement : il semble bien que ces meurtres ont un rapport avec lui. Ce qui se confirme quand on s’aperçoit que Sebastian, en fait, a couché avec toutes les victimes.

L’équipe s’efforce de dépister l’imitateur et s’interroge sur le lien qui l’associe à Hinde, son maître. On devine bien que c’est lui qui dirige le carnage et qu’il a pour objectif de se venger de Sebastian. Mais comment dirige-t-il ces opérations complexes et quelle forme de vengeance lui donnera satisfaction ?

Le roman commence lentement parce qu’on nous présente les principaux personnages, et il y en a plusieurs. Par ailleurs, ils sont loin d’être tous sympathiques : le chef est un leader ordinaire, Ursula est plutôt solitaire, Vanya est agressive démesurément, très centrée sur elle-même. Le directeur de prison Haraldsson n’est pas très brillant. Et Sebastian Bergman est devenu une quasi loque humaine, méprisable et lâche. Heureusement, le tueur Hinde est intelligent et rappelle les bons moments d’Hannibal Lecter.

Ce qui nous attache au roman, c’est le fait que plusieurs petites histoires sont toujours sur le point de se recouper, et chacune nous ménage un certain suspense : comment Hinde utilisera-t-il le directeur Haraldsson ? Comment évolueront les relations entre Trolle et Ursula, entre Sebastian et Vanya ? Hinde se débarrassera-t-il de son imitateur ? Ralph parviendra-t-il à tuer Ellinor et Anna ? Y aura-t-il un affrontement final entre Hinde et Sebastian ?

La partie centrale du roman constitue un thriller non négligeable; ça devenait difficile de lâcher le livre. Malheureusement, la finale m’a déçu. D’une part, on se doute bien du dénouement à l’eau de rose; d’autre part, les manœuvres qu’utilise Sebastian avec Ralph sont très peu convaincantes et relèvent d’une psychologie à rabais. On ne remplace pas indûment l’interprétation brillante des indices matériels et la force de l’intelligence inductive et déductive par des manigances psychologiques douteuses.

Extrait :
Erik Lindman et Fabian Holst venaient d’avaler leur hamburger dans leur voiture de police quand ils reçurent l’ordre de se rendre au 19 Tolléns Väg.
Dix minutes plus tard, ils étaient sur place. Ils descendirent de la voiture et observèrent la maison. Bien qu’aucun des deux policiers ne soit vraiment versé dans le jardinage, ils remarquèrent que les maîtres des lieux devaient avoir investi de nombreuses heures de travail et une somme considérable dans l’entretien des magnifiques aménagements paysagers qui entouraient la maison.
Lorsqu’ils eurent parcouru la moitié du chemin qui traversait le jardin en direction de la maison, la porte d’entrée s’ouvrit. Dans un réflexe, ils mirent tous deux la main sur leur hanche droite, prêts à dégainer. L’homme sur le seuil portait une chemise à moitié déboutonnée et fixait les policiers d’un air hagard.
L’ambulance ne sera pas nécessaire.
Les deux policiers échangèrent un bref regard. L’homme qui leur faisait face était visiblement en état de choc. Et les personnes en état de choc ont des réactions qui échappent à toute règle. Imprévisibles. Illogiques. L’homme paraissait certes dévasté et apathique, mais ils ne voulaient prendre aucun risque. Lindman continua d’avancer. Holst ralentit la cadence et garda une main sur son holster.
Richard Granlund ? demanda Lindman en parcourant les derniers pas vers celui qui fixait un point quelque part au-dessus de ses épaules.
L’ambulance ne sera pas nécessaire, répéta l’homme d’une voix blanche.

Commissariat de Kungsholmen

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Fin de siècle – Sébastien Gendron

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Gallimard
Genres : Humour, anticipation
Personnage principal : Aucun – plusieurs personnages secondaires

Les mégalodons sont revenus. Ce sont des requins géants dont l’espèce aurait disparu il y a quelques millions d’années, pensait-on. Depuis que ces monstres écument de nouveau les mers, toute activité maritime s’est arrêtée. Mais comme la Méditerranée est l’endroit préféré des milliardaires, on a mis le paquet pour la nettoyer. À coup d’explosifs on a épuré la zone puis on a placé deux immenses herses, l’une à Gibraltar, l’autre à Port-Saïd. Ainsi la Méditerranée est isolée et déclarée ZBSF (Zone Big Shark Free). Les milliardaires peuvent souffler, ils vont de nouveau pouvoir exhiber leurs yachts. Pas longtemps : la herse de Gibraltar a été percée faute d’un entretien régulier. Les mégalodons rentrent furtivement en Méditerranée alors que les gens se croient en sécurité.

L’intrigue est constituée de plusieurs parties qui ne semblent pas avoir grand chose en commun si ce n’est de montrer que tout part en vrille sur notre terre. Il y a un dérèglement de la nature et des gens. Nous avons d’abord un assassinat sanglant dans une belle maison de la Côte d’Azur. Puis on nous présente Mésosphère 1 : pari tenté, un peu malgré lui par un aventurier jet-setter chouchou des tabloïds, d’établir le plus haut saut de l’histoire :
88 000 mètres en parachute. C’est risqué, surtout sans parachute ! Et puis il y a cet artiste en vogue : il vole des œuvres célèbres pour ensuite les massacrer. Le résultat est vendu à des prix faramineux. Un sérial Killer des œuvres d’art en quelque sorte. Il est traqué par un super flic, détaché spécialement en France par le FBI. Son enquête n’aboutira qu’à révéler un penchant sexuel que lui-même ignorait. Il y a aussi des phénomènes inexplicables, des sauts dans l’espace-temps causent de grosses perturbations. Et bien sûr il y a le retour des mégalodons, en plus gros et plus féroces que ceux des temps préhistoriques. Décidément quelque chose ne tourne pas rond sur notre planète terre.

Dans ce climat de désordre généralisé, Sébastien Gendron, en profite pour régler le compte à quelques unes de ses détestations : phalangistes adorateurs de Franco, cinéaste violeur et pilleur d’idée, par exemple.

Dans ce roman complètement déjanté, l’auteur tire à vue dans tous les sens, personne ne trouve grâce à ses yeux : les ultra riches, les aristocrates, les grands spectacles pharaoniques, les super flics, l’art moderne, les aventuriers médiatiques … Même si tout cela fait un peu fouillis et manque de cohérence, il n’en reste pas moins que c’est jubilatoire. Plus qu’une critique acerbe et étayée de la société, c’est un défoulement salutaire qui a le mérite de mettre en évidence la vanité des hommes et l’absurdité de leur comportement. Faire rire en peignant un monde décadent qui court à sa perte est une belle performance. Pas très optimiste mais réjouissant quand même.

Extrait :
D’où sortent-ils ? L’énigme n’a jamais été résolue. Non plus que celle concernant les tailles surprenantes que ces bêtes peuvent atteindre alors que leurs ancêtres, dans les temps préhistoriques, ne dépassaient guère les 15 à 17 mètres. Bien entendu, toutes les hypothèses ont été envisagées. La plus courante restant celle d’une mutation due aux divers fûts de boues toxiques balancés par l’homme un peu partout au hasard des fosses océanes. Ça ne répond néanmoins pas à l’interrogation principale : comment ces bestioles d’une époque amplement révolue sont-elles réapparues ? Devant le silence de la nature, il y a eu assez peu de conjectures. Un éminent spécialiste britannique a plus ou moins réglé le problème en concluant lors d’un colloque à Sofia :
Je vous rappelle qu’il y a quelques années, on a vu réapparaître des grands pingouins sur les côtes du Yorkshire, une espèce pourtant déclarée éteinte depuis un siècle et demi .

Mégalodon

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le dilemme – B.A. Paris

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (The Dilemma)
Date de publication française : 2020 (Hugo Thriller)
Traduction (anglais) : Vincent Guilluy
Genre : Thriller domestique
Personnages principaux : Livia et Adam

Livia économise depuis longtemps pour investir dans la fête qu’elle organise pour son quarantième anniversaire où seront conviés une centaine d’invités. Elle s’en veut un peu d’avoir mis autant de temps et d’énergie là-dessus, mais elle s’en voudrait davantage de ne pas l’avoir fait. Son mari, Adam, ne peut pas lui en vouloir de s’être concentrée longtemps sur cette préparation, parce qu’il s’en voudra toujours davantage de l’avoir négligée dans les premières années de son mariage, en fait jusqu’à la naissance de Marnie, leur deuxième enfant.

La cérémonie risque, toutefois, d’être anéantie, parce que deux secrets vont devoir être révélés. Livia dira-t-elle ou pas à Adam que sa jeune fille chérie a une liaison avec leur ami Rob, qui a leur âge, et qui est marié à leur amie Jess, atteinte durement par la sclérose en plaques ? Et Adam, de son côté, révélera-t-il à Livia, et quand, que leur fille a probablement sombré dans l’écrasement d’un avion ?

On dirait qu’on a affaire à deux dilemmes, mais Livia décidera probablement de ne rien dire pour ne pas saboter leur groupe d’amis, Adam étant le vieux copain de Nelson, le frère de Rob, et Cléo, la fille de Jess et Rob, étant la grande amie de Marnie. Reste donc le dilemme d’Adam : s’il révèle à Livia avant ou pendant la cérémonie que Marnie est probablement morte, la fête tant espérée ne pourra plus avoir lieu, et Livia sera désespérée. S’il le dit après la fête, Livia lui reprochera de lui avoir tu la nouvelle et de l’avoir laissée boire et danser, alors que leur fille était probablement morte.

C’est l’essentiel du problème. Pas de cadavre, pas de détective ni de policier, il s’agit d’un polar domestique. Pour plusieurs, malgré un certain suspense, ce n’est ni un polar ni un thriller. Plutôt un roman psychologique qui raconte une histoire qui peut se produire dans n’importe quelle famille.

La force de l’auteure est d’avoir décrit un milieu petit-bourgeois où on se préoccupe des soins de la peau, des voyages en Europe, des toilettes qui ont du chic, des bijoux qui coûtent cher. Et surtout de nous avoir laissé l’image impérissable d’un couple pénible rongé par la culpabilité, où chacun se vautre dans la mauvaise foi par incapacité de se tenir debout tout seul. Quand on manque d’authenticité et d’un minimum de confiance en soi, les autres deviennent des béquilles. Aimer ses enfants, son conjoint, sans doute, mais pas se perdre en eux par impossibilité de s’assumer soi-même. Paris illustre précisément comment ce type d’individus engendre des problèmes, étouffés qu’ils sont par leurs secrets et par leur procrastination. Adam et Livia s’imaginent vivre des émotions exacerbées comme s’ils étaient les personnages d’une tragédie grecque.

Bien des gens se repaissent de ces drames domestiques. On ne peut pas nier le succès d’une télésérie comme Top Modèles.

Extrait :
Un bruit fait cesser net mes sanglots coupables – parce que tout au fond, même si j’ai beau essayer de les faire passer pour des larmes de douleur et d’indignation, ce sont bien des larmes de culpabilité. Tout ce qu’Adam a dit est vrai; je peux m’acharner à le rendre responsable de ce qui est arrivé à Marnie, la vérité c’est que si je lui avais tout dit dès le début, elle n’aurait pas été dans cet avion. Je lui ai dit que je le haïssais mais c’est moi-même que je déteste, pour ne pas avoir voulu que Marnie rentre. Est-ce pour ça qu’elle est morte ? Parce que je ne voulais pas qu’elle vienne, parce que je voulais continuer à vivre comme d’habitude ?

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Or, encens et poussière – Valerio Varesi

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Oro, incenso e polvere)
Date de publication française : 2020 – Agullo Éditions
Traduction : Florence Rigollet
Genres : Enquête policière, roman noir
Personnage principal : Commissaire Soneri

Parme dans le brouillard.
Un gros carambolage sur l’autoroute. Dans la confusion des animaux s’échappent d’un camion accidenté, des vaches et des taureaux errent, désorientés. Des tsiganes rôdent près des voitures. Le brouillard est tellement dense que les forces de l’ordre tournent en rond sans atteindre l’endroit. Un seul policier connaît suffisamment le coin pour se repérer, c’est le commissaire Soneri. C’est donc lui qu’on prie de se rendre sur le site. Arrivés sur les lieux, le policier et son adjoint découvrent un corps calciné. Il ne vient pas de l’accident, il a été jeté là. Après autopsie on découvre qu’il s’agit d’une jeune femme d’origine roumaine, d’une grande beauté qui a eu une flopée d’amants appartenant au milieu riche de la ville. Le commissaire est très touché par le triste sort qui s’est acharné sur la pauvre fille qui ne demandait qu’à fonder une famille et vivre tranquillement, pense-t-il. Il va s’investir personnellement dans une enquête qui dépasse les limites du simple devoir de flic. Cela va lui réserver quelques belles surprises.

Les ambiances sont un des éléments importants de ce roman. Le livre débute dans une atmosphère étrange : dans un brouillard à couper au couteau, des voitures sont enchevêtrées sur l’autoroute, des taureaux, des vaches et des cochons gambadent, des feux de camps percent le rideau de brume et de la musique se fait entendre au loin. Le commissaire Soneri reste parfaitement serein dans ce décor quasi surnaturel. Autre ambiance : celle de la ville de Parme. L’auteur nous fait découvrir ses rues, ses bistrots, ses restaurants et sa gastronomie. Il observe les transformations modernes avec nostalgie, symboles du temps qui passe.

Le commissaire Soneri est un homme attachant. Ce n’est ni le gros dur, le hard boiled américain, ni l’intellectuel qui résout toutes les énigmes par son intelligence supérieure. Ni Marlowe, ni sherlock Holmes. Il piétine longtemps dans ses investigations. Il doute, de lui et des résultats qu’il peut obtenir. Mais il croit aux coïncidences, celles qui font avancer les choses d’un seul coup. Il attend de tirer la bonne carte qui lui ouvrira la voie vers la solution. C’est un type normal, humain, proche de nous. Cet homme d’âge mûr est complètement largué par la technologie moderne. Il ne comprend rien à l’informatique, ne s’y intéresse pas malgré les conseils de son adjoint. Il souffre aussi, à cause d’une femme qui tarde à se décider. Il regarde le monde avec réalisme mais ne renonce pas à penser en rêveur. C’est ce qui plaît à sa compagne Angela. Il ressent une grande empathie envers la jeune victime. Sa beauté, sa volonté de mener une vie de famille normale le fascinent. Un peu trop, au point qu’il imagine un scénario qui se révélera bien éloigné de la vérité. Soneri est un type aussi sympathique à cause de ses faiblesses qu’à cause de ses qualités.

Concernant les personnages secondaires, plus qu’Angela, la compagne de Soneri, énervante à force de faire mariner son amoureux dans l’indécision, c’est Sbarazza, qui retient l’attention. C’est un marquis déchu et ruiné qui joue les pique-assiettes dans les restaurants en finissant les restes de belles clientes. C’est un clodo plein de sagesse, un aristo excentrique, un philosophe au regard acéré qui finit par jouer un rôle de confident-conseiller auprès du commissaire.

Une atmosphère crépusculaire et des personnages aussi crédibles que touchants font de ce roman une œuvre sensible et pleine de finesse, chose assez rare dans l’univers du polar.

Extrait :
Parme était sous un brouillard ouaté. On ne distinguait même plus la géométrie des tours des Paolotti, ni celle des campaniles de San Giovanni et du duomo. Une soirée d’autres temps, d’avant que les saisons ne se ressemblent toutes. Lorsque la ville s’enveloppe d’une coquille de vapeur et retrouve soudainement toute son intimité. Que son excitation, ses grondements, sa frénésie s’apaisent. Sous son épais brouillard, Parme arrêtait de crier. Elle susurrait comme les vieilles à l’église.
En marchant dans les rues, Soneri sentit monter une nostalgie réconfortante. Son pas battait au rythme du refrain des souvenirs : l’université, son impatience de retourner via Saffi, Ada, perdue trop tôt… Il s’arrêta piazzale della Pace, sans toujours entrevoir l’austère silhouette de la Pilotta, ni les immeubles de la via Garibaldi. On ne voyait que du brouillard. Au-dessus, et tout autour. Rien qu’un bout de pavé sur lequel avancer, c’était, pour le moment, son unique certitude. Ensuite, son téléphone sonna. La vie, tangible et illusoire, le rappelait à elle.

… le brouillard jaunâtre, les taureaux et les bêtes qui surgissent, les feux dans la nuit …

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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