On n’a pas toujours du caviar – Johannes Mario Simmel

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1960
(Es Muss Nicht Immer Kaviar Sein)

Date de publication française : 1966 (Robert Laffont)
Traduction de l’allemand : Paul Lavigne
Genres : Espionnage, aventure
Personnages principaux : Thomas Lieven, banquier et espion malgré lui

Quand j’étais dans la jeune vingtaine, après avoir épuisé les Agatha Christie et les Conan Doyle, j’étais tombé par hasard sur ce roman de Simmel qui m’avait bien satisfait. Je l’ai revu dernièrement en Pavillons Poche et j’ai voulu voir l’effet qu’il me faisait encore une cinquantaine d’années après. Simmel n’a pas beaucoup écrit, c’était d’abord un ingénieur chimiste, mais on a vendu plus de 30 millions d’exemplaires de ce roman. J’ai fait le pari qu’il n’avait pas trop vieilli.

En 1939, Thomas Lieven, d’origine allemande, a 30 ans et est un des banquiers les plus respectés à Londres. L’Allemagne et l’Italie viennent de signer le Pacte d’acier. Thomas se rend à Cologne pour rendre service à son associé Marlock et tombe dans un piège : la Gestapo l’arrête et le menace de travaux forcés; la seule façon de se sortir de ce merdier c’est d’accepter de travailler comme agent secret pour la Wehrmacht. Lieven parle couramment l’allemand, l’anglais et le français. Atout non négligeable pour un espion. Sauf qu’il est pacifiste, antiraciste, contre les uniformes et les hymnes nationaux, et contre le fait de tuer quelqu’un. Bref, c’est un idéaliste de type humaniste : « Je me plais à imaginer une époque où tous les hommes cohabiteront sur cette terre harmonieusement (…) Je propose que, pendant quelque temps, nous nous attachions moins à croire qu’à réfléchir (…) Je lève mon verre à la raison humaine ».

Revenant en Angleterre, heureux d’avoir échappé à la Gestapo et à la Wehrmacht grâce à une promesse qu’il n’entend pas honorer, le jeune homme se voit interdit de séjour en Angleterre, sauf s’il accepte de travailler contre l’Allemagne pour le Secret Service. Toujours un peu naïf, il croit se libérer en allant à Paris mais là aussi on l’arrête, sauf s’il accepte de travailler pour le Deuxième Bureau. En 96 heures, le banquier compétent et antiviolence se trouve maintenant à travailler pour l’Abwehr allemande, le Secret Service britannique et le Deuxième Bureau français.

Et ce n’est que le début. De 1939 à 1957, Thomas Lieven aura 16 passeports utilisables dans 9 pays différents. Même après la guerre, il devra se frotter à la Sûreté Soviétique et au FBI américain. Une seule arme de dissuasion massive : ses qualités gastronomiques (on hérite d’ailleurs d’un bon nombre de ses recettes). Et un atout à double tranchant : son amour des femmes qui parfois l’aimeront et, souvent, le trahiront.

De Marseille au Portugal, (où il apprend beaucoup d’un grand faussaire, et où un stage dans les prisons lui permet de rencontrer un petit criminel sympathique qui lui apprend foule de trucs), avec les maquisards français tapis dans les montagnes, et auprès de l’amiral Canaris, Thomas sillonne l’Europe à la recherche du repos, mais toujours écartelé entre ceux qu’il poursuit et ceux qui le recherchent pour l’éliminer.

En 1957, Lieven parvient à faire arrêter le grand espion soviétique Rodolphe Ivanovitch Abel, colonel des Services de renseignement soviétiques, qui dirigeait depuis 10 ans un énorme réseau d’espions à partir de son appartement newyorkais. Pour le récompenser, Edgar Hoover respecta sa promesse : faire disparaître une fois pour toutes Thomas Lieven.

Le rythme est endiablé. Les aventures se succèdent, les amantes se substituent les unes aux autres, les trahisons se multiplient, quelques amitiés se nouent, de grands repas ménagent quelque pause réparatrice. Le lecteur en ressort tout étourdi. Un énorme divertissement, situé quelque part entre les Tintin et les James Bond. Simmel n’a pas le temps de s’étendre sur la complexité des personnages ou sur l’idéologie pacifiste de Lieven. Quelle que soit leur nationalité, les espions se ressemblent tous; ce qui change, et à toute vitesse, ce sont les décors. Comme dit Lieven : « Dans ma vie, les événements se répètent avec une monotonie paralysante. Je monte une combine louche – et tout le monde m’adore : il pleut des distinctions, de l’argent, des baisers, et je suis le chéri des patries respectives. Je fais quelque chose de bien – et, paf ! je retombe dans la merde ».

Au total, le roman a un peu vieilli, mais sans doute moi aussi. Au sens où, en général, j’en demande un peu plus à un polar, un thriller ou un roman d’espionnage. Mais je ne lève pas le nez sur un bon divertissement : après tout, on n’a pas toujours du caviar !

Extrait :
La vie la plus atroce, se dit-il, est préférable à la plus glorieuse des morts. Néanmoins, mis en présence de l’amiral à cheveux blancs, il ne cacha nullement ses principes.
« Monsieur Canaris, je vais travailler pour vous parce que je n’ai pas le choix. Mais je me permets de vous faire remarquer que je refuse de tuer, de menacer, de tourmenter ou de kidnapper qui que ce soit. Si ce sont là les tâches que vous avez prévues pour moi, je préfère retourner avenue Foch. »
L’amiral secoua la tête avec un regard mélancolique.
« Monsieur Lieven, la mission dont j’aimerais vous charger a pour but d’éviter l’effusion de sang et de sauver des vies humaines, dans la mesure où cela est encore en notre pouvoir. (Canaris éleva la voix). Des vies allemandes et des vies françaises. La chose vous paraît-elle sympathique ?
Sauver des vies humaines me paraît toujours sympathique. Sans distinction de nationalité ou de religion.
Il s’agit de lutter contre de dangereux rassemblements de partisans français. Un de nos hommes nous a avisés qu’un fort groupe de résistance, nouvellement formé, s’efforce d’entrer en communication avec Londres. Vous n’ignorez pas que le War Office soutient la Résistance française et qu’il dirige un grand nombre de ces groupes. Le groupe qui nous préoccupe manque encore d’un émetteur-radio et d’un code. C’est vous qui leur fournirez l’un et l’autre, monsieur Lieven.
Ah ! dit Thomas.
Vous parlez couramment l’anglais et le français. Vous avec vécu en Angleterre pendant des années. Vous serez donc parachuté dans ce secteur de résistance et tant qu’officier britannique et vous emporterez un poste-émetteur. Un poste-émetteur spécial ».

Lisbonne, ville ouverte – 1940

 Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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La conjonction dorée – Benoît Sagaro

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Les Nouveaux Auteurs
Genres : Aventures, thriller ésotérique
Personnage principal : Christina Dimitrios, astronaute gréco-américaine

Une astrophysicienne a loué le très grand télescope (VLT Very Large Telescope) du Chili pour observer la lune, elle attend qu’un événement s’y produise. Elle est assassinée. À Athènes un professeur d’archéologie, spécialiste des appareils antiques, fait une découverte stupéfiante en étudiant le Mécanisme d’Anticythère, le premier calculateur antique permettant de mesurer des positions astronomiques. Lui aussi est assassiné. En Russie, à la Cité des étoiles, Christina Dimitrios s’entraîne pour le prochain vol spatial qui doit rejoindre la station spatiale internationale. Quand elle apprend que sa tante a été assassinée, elle demande d’interrompre son entraînement pour aller voir son oncle à Athènes qui doit en savoir plus sur les recherches menées par l’astrophysicienne. Elle ne sait pas que lui aussi a été abattu. Elle rencontre un drôle d’assistant du professeur avec qui elle va se lancer dans une enquête échevelée qui les mènera d’Athènes à Florence puis à Paris. Mais une puissante organisation secrète veille à ce qu’ils échouent afin de préserver un secret millénaire.

L’auteur développe une intrigue complètement extravagante. C’est du grand spectacle, totalement invraisemblable. On en prend plein les yeux sans que l’auteur ne s’impose la moindre contrainte de crédibilité. On est plus proche d’un scénario de bande dessinée ou d’un jeu vidéo que d’une intrigue de roman. Tout est permis, les seules limites sont celles de l’imagination de l’auteur. Le rythme est effréné, on est tantôt dans le genre James Bond, tantôt dans Indiana Jones, le tout relevé d’un zeste de Da Vinci Code.

Les personnages, en accord avec l’intrigue, sont caricaturaux. Ils savent tout faire, se sortent de toutes les situations. Ils sont aussi capables de résoudre en quelques minutes les mystères cachés depuis des millénaires, en dénichant sans coup férir les indices soigneusement cachés dans des œuvres de la Renaissance, comme la sphère armillaire de Santucci (1588) ou les globes de Coronelli (1683). Les méchants sont à la tête d’une très puissante organisation qui voit tout ce qui se passe dans le monde entier, sur terre et dans l’espace. Ils sont capables de prendre le contrôle de n’importe quel engin, de la caméra de surveillance à la navette spatiale. Je ne suis pas un fanatique de la vraisemblance à tout prix dans un roman, mais ici tout est tellement outrancier que j’ai dû me forcer à continuer la lecture jusqu’au bout.

Quant au fameux secret qui traverse tout le roman, connu uniquement de quelques initiés, dont certains célèbres, on se demande comment il a pu rester secret et surtout pourquoi fallait-il le garder caché au reste de l’humanité, si ce n’est par pure cachotterie mal placée de la part de cinglés qui se prennent pour les maîtres du monde.

La conjonction dorée a obtenu le Prix du roman Femme Actuelle. Preuve que le lecteur, autant que l’écrivain, participe à la fabrication d’une œuvre que certains trouveront mièvre et d’autres captivante. Je suis dans la première catégorie mais ils sont plus nombreux dans la seconde.

Extrait :
Tout avait été très vite durant cette dernière heure. Le seul homme dont il disposait à Paris était celui en provenance du Chili. Un des meilleurs de l’unité, malgré un raté lors de sa dernière mission ; sa cible avait pu envoyer un message avant d’être liquidée.
Vingt minutes auparavant, et depuis son bureau sécurisé de la NSA, Bennett avait pris possession, avec l’aide de Lewis, des caméras de surveillance de la Bibliothèque nationale de France. Il avait suivi en détail la progression et les recherches de l’astronaute et de l’agent français sur le grand globe céleste. Il les avait laissés faire en les surveillant attentivement. Ce qu’ils cherchaient, il devait le découvrir et surtout le récupérer.
« Ne laisser aucun élément démontrant ou faisant supposer l’existence de ce qui doit être caché à l’humanité ! » C’était le maître mot de leur cellule de sauvegarde depuis plus de quarante-cinq ans.
Le nombre d’historiens et de chercheurs qu’ils avaient dû éliminer ! Tous trop près de la vérité…

Niveau de satisfaction :
2.5 out of 5 stars (2,5 / 5)

 

 

 

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Comptine mortelle – Anthony Horowitz

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Magpie Murders)
Date de publication française : 2018 (Éd du Masque)
Traduction (anglais) : Annick Le Goyat
Genres : Enquête
Personnage principal : Fidèle Staupert, détective

Horowitz a écrit beaucoup pour la jeunesse (la série des Alex Rider), a fignolé d’habiles pastiches (Holmes, Bond,) et a scénarisé quelques téléséries (Poirot, Barnaby, Foyle…) qui ont eu du succès. C’est avec plaisir que j’ai lu et recensé La maison de soie, une aventure de Holmes si compromettante pour bien du monde que Watson a recommandé qu’on ne la publie pas avant 100 ans.

Dans ce cas-ci, il ne s’agit pas d’un pastiche, mais d’un roman dans un roman. La coéditrice de Cloverleaf, Susan Ryeland, commence par nous présenter la neuvième enquête du détective créé par Alan Conway, Fidèle Staupert : Épitaphe de la pie. En 1955, dans un petit village anglais, Saxby-on-Avon, on enterre Mary Elizabeth Blakiston (1887-1955), qui travaillait comme gouvernante à Pye Hall dans la riche demeure de Sir Magnus Pye. Alors qu’elle passait l’aspirateur au deuxième étage, elle se serait enfargée dans le fil et aurait chuté jusqu’au bas de l’escalier. Le jardinier Neville Brent l’aurait vue étendue à travers une fenêtre, aurait appelé la docteure Emilia Redwing, et aurait brisé un carreau pour laisser entrer Emilia. Pour la plupart, c’est un accident, même si plusieurs personnes auraient eu de bonnes raisons de faire disparaître Mary Blakiston, fouineuse invétérée et notant dans son journal les faiblesses de chacun. Quelques jours plus tard, c’est Sir Magnus Pye, égoïste et cruel personnage, qui meurt dans son manoir : peu probable qu’il s’agisse d’un accident, parce que sa tête avait été tranchée par l’épée de l’armure médiévale qui trônait dans le hall.

Le détective d’origine allemande Fidèle Staupert, gravement atteint d’un cancer qui limite son temps de vie, s’amène et retrouve son vieil ami l’inspecteur Chubb à qui l’enquête a été confiée. Staupert n’avait pas trouvé pertinente la démarche de Joy Sanderling qui lui avait demandé de venir au village pour défendre la réputation de Robert Blakiston, son amoureux, que trop de gens désignaient comme le meurtrier de sa mère. Avec l’assassinat de Sir Magnus, cependant, la situation a changé : Staupert, assisté de son secrétaire James Fraser, doit percer cette énigme. Plusieurs auraient eu intérêt à tuer Magnus : le jardinier Brent qui, après une vie de loyaux services, vient d’être mis à la porte; Robert Blakiston, qui aurait pu reprocher à Magnus Pye d’avoir provoqué la mort de son frère et d’être indirectement responsable de la mort de sa mère; le pasteur Osborne, dont l’alibi n’est pas très clair et dont la bicyclette se retrouve sur les lieux du crime; Matthew Blakiston, le père, qui était présent sur les lieux du crime; Clarissa Pye enfin, la sœur de Magnus, qui a été ruinée et méprisée par son frère. Staupert enquête à droite et à gauche, fait fonctionner ses petites cellules grises, et croit enfin qu’il a trouvé la solution des deux crimes.

Sauf que les derniers chapitres du livre de Conway sont disparus, ou même ont-ils été vraiment rédigés ? Dans ces chapitres, Staupert aurait livré la solution et donné ses arguments, lors d’une réunion des principaux suspects, comme cela arrive dans les Poirot. Susan Ryeland cherche désespérément les dernières pages du manuscrit, et croit que Charles lui a peut-être joué un tour en omettant de lui remettre l’ensemble pour qu’elle déduise elle-même l’identité de ou des assassin(s). Ce n’est pourtant pas le cas et, comble de malheur, Conway tombe, saute, ou est poussé en bas de la tour de son manoir.

Une nouvelle aventure commence donc pour trouver la fin du roman de Conway et pour éclaircir les circonstances de sa mort. Mais Ryeland n’est pas Staupert et son enquête lui coûtera presque la vie. Conway n’était pas un être très agréable et plusieurs auraient pu attenter à sa vie : son jeune ami James Taylor, qu’il projetait de déshériter; sa sœur Claire, avec qui il s’était brouillé pour des questions d’argent et qui avait intérêt, par ailleurs, à ce que le roman ne soit pas publié parce qu’il l’avait transposée dans le personnage de Clarissa Pye en la caricaturant; le pasteur Robeson, que Conway faisait peut-être chanter; Donald Leigh, qui accusait Conway d’avoir plagié un de ses romans; le producteur Mark Redmond, qui ne parvenait pas à s’entendre avec Conway pour faire paraître Les Aventures de Fidèle Staupert.

Susan Ryeland est rongée par un fâcheux dilemme : doit-elle accepter de prendre la relève de Charles à la tête de Cloverleaf ou doit-elle accepter d’épouser Andreas et d’aller vivre en Crète pour gérer un joli restaurant dont la terrasse de pierre s’étend jusqu’à la Méditerranée ? Distraite par ce choix qu’elle tarde à faire, elle est aidée dans son enquête par une rencontre inattendue qui la pousse sur une piste où elle s’engage imprudemment seule. Elle finit par mettre la main sur les chapitres manquants, mais l’assassin de Conway met la main sur elle.

Sauvée in extremis, Susan est restée quelques mois en convalescence. Pendant ce temps, l’assassin de Conway et celui de Sir Magnus sont écroués. Épitaphe de la pie a été publié en entier. Puis, quelques mois après, à la tombée de la nuit, Susan et Andreas sirotent un raki sur la terrasse de leur petit hôtel bien sympathique à Agios Nikolaos.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? C’est la réaction que plusieurs auront en quittant ce roman. Épitaphe pour la vie, neuvième enquête de Fidèle Staupert, aurait été sans doute suffisant : un très fort roman directement inspiré des Hercule Poirot, où l’auteur sème çà et là un bon nombre d’indices que le détective parviendra à trouver et à interpréter. Un whodunit classique habilement construit. Et j’admets que, quand on lit le deuxième roman, le roman dans le roman, et qu’on ignore qui a tué Sir Magnus, on en veut un peu à Horowitz de nous imposer cette mise en abîme. Quand on a terminé l’ensemble, cependant, la reconstitution des événements par Staupert est suffisamment brillante pour qu’on cesse de blâmer Horowitz dont on admire le sens du jeu et l’élégance de la construction.

Et, après tout, c’est du 2 pour 1 !

Extrait :
Ils étaient cinq dans le bureau de l’inspecteur Chubb au commissariat de Bath. Il y régnait une atmosphère étrangement silencieuse. De l’autre côté des hautes fenêtres, la vie continuait, mais ici elle semblait figée dans un instant qui avait toujours paru inéluctable et qui était enfin arrivé. L’inspecteur s’était installé à sa place habituelle, même s’il aurait peu à intervenir. Il était à peine plus qu’un témoin. Mais il s’agissait de son bureau, de son autorité, et il tenait à ce que ce soit clair. Fidèle Staupert était assis à côté de lui, une main posée sur la surface lustrée du bureau, sa canne en bois de rose appuyée en diagonale contre l’accoudoir du fauteuil. James Fraser était rencogné dans un angle de la pièce.
Joy Sanderling, dont la visite dans le bureau de Staupert à Londres avait attiré celui-ci à Saxon-on-Avon, était assise face à eux, sur une chaise qui avait été soigneusement positionnée; on aurait dit qu’elle venait pour un entretien d’embauche. Robert Blakiston, pâle et nerveux, se tenait près d’elle. Ils avaient peu parlé depuis leur arrivée. C’était sur Staupert que se focalisait toute l’attention, et il prit la parole.

Presbytère

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Tepuy – François Baranger

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions Critic
Genres : Aventures, thriller, fantastique
Personnage principal : Ruzena Iskovna, pratiquante des sports extrêmes, pilote d’avion

Ruz se réveille en pleine jungle, sanglée dans un parachute. Elle ne se souvient de rien. Un appel sur son talkie-walkie : c’est Chris qui était dans l’avion qu’elle pilotait avant qu’ils ne soient contraints de sauter en parachute juste avant le crash. Ils sont sur un haut plateau cerné de falaises qui s’élèvent au-dessus de la jungle. Ils devaient retrouver Edward, le fiancé de Ruz et frère de Chris, qui dirige une mission scientifique et dont on n’a plus de nouvelles depuis plusieurs jours. Edward travaille pour un des plus gros laboratoires pharmaceutiques des États-Unis. Lui et son équipe ont fait une découverte si stupéfiante que les dirigeants ont décidé de confier la suite des opérations à une société privée de barbouzes pour préserver le secret. Edward est maintenant en danger. Ruz et Chris vont essayer de le retrouver. C’est loin d’être évident dans cet environnement extraordinaire de jungle et de falaises vertigineuses où des mercenaires au physique effrayant patrouillent pour éloigner les curieux de la formidable découverte qui pourrait rapporter une fortune au laboratoire. Celui-ci n’a ni l’intention de partager ni de s’embarrasser de scrupules éthiques.

Le cadre tient une partie importante dans ce roman. L’intrigue se déroule dans deux lieux différents : Atlanta, pour la partie civilisée. C’est le siège du laboratoire pharmaceutique et c’est de là qu’est parti le petit avion piloté par Ruz. Mais c’est surtout la partie sauvage qui crée l’ambiance propice aux événements extraordinaires qui vont s’y dérouler. C’est sur le Sarisariñama, un tepuy du Venezuela, un lieu bien réel mais extraordinaire, que l’auteur a judicieusement choisi comme décor pour la partie fantastique du roman. C’est un endroit très impressionnant : un plateau, souvent perdu dans la brume, qui surplombe une jungle tropicale. Ses flancs sont des falaises à pic qui s’élèvent au dessus d’une végétation dense. C’est au fond d’une doline, un trou circulaire de 200 mètres de diamètre, d’une profondeur de 150 mètres, que se trouve la découverte stupéfiante.

La première partie est du style roman d’aventures classique : un crash, la découverte de l’environnement, la survie … Alors que la deuxième partie bascule carrément dans le roman fantastique. Le changement ne se fait pas brutalement, Baranger est suffisamment habile pour enchaîner avec fluidité.

Tepuy est un roman d’action et d’imagination, ce qui ne l’empêche d’aborder d’autres thèmes comme l’amour, l’amitié, l’ambition, la jalousie et le capitalisme avide d’argent et de pouvoir.

Ce livre fait voyager et offre un dépaysement total dans un décor réel que l’on a envie de découvrir. Un bon roman pour s’évader.

Extrait :
Un calme profond régnait ici. Comme aucun bruit de la surface ne parvenait jusqu’à eux, seul le son des gouttelettes qui crépitaient de toute part se faisait entendre, suscitant une atmosphère étrange, d’un autre monde. Un monde étranger. Ruz appréciait la sérénité qui se dégageait de cet endroit tout en ressentant un vague malaise, celui d’une intruse comprenant que, par sa simple présence, elle dérange un subtil équilibre.
Les quatre compagnons demeurèrent ainsi durant presque une demi-heure sans déceler la moindre activité humaine, puis, d’un commun accord, Ruzena et Javier estimèrent qu’ils pouvaient quitter leur cachette.
« Putain, on se croirait dans une foutue cathédrale ! » lâcha Chris tandis qu’ils faisaient leurs premiers pas à l’air libre.

Tepuy au Venezuela

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Madame B – Sandrine Destombes

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Hugo Thriller)
Genre : Thriller
Personnage principal : Madame B, nettoyeuse

Blanche Barsac est nettoyeuse de profession. Malfaiteurs et tueurs s’adressent à elle, pour qu’elle fasse disparaître toute trace de leurs crimes. Conseillée par son beau-père, Adrian, qui l’a formée, elle s’est taillé une réputation de professionnelle fiable. C’est pourquoi lorsque le Limier, un tueur à gages important et impeccable, a recours à elle une fois de plus, elle est honorée et stimulée.

Sa mission : faire disparaître le cadavre d’un homme âgé en chaise roulante, de même que son sac de voyage, et nettoyer l’appartement de A à Z. Après avoir apporté le sac chez Adrian pour le vider et le détruire, le regard de Blanche est attiré par un foulard en soie maculé de sang : c’est le début d’une série d’événements qui n’ont pour elle aucun sens; des cadavres disparaissent, des doigts sont coupés au sécateur et retrouvés dans un tiroir, la maison de l’homme en fauteuil roulant est incendiée, des courriels sont envoyés au Limier en son nom alors qu’ils ne viennent pas d’elle. Adrian craint qu’elle ne devienne folle, mais il disparaît à son tour.

Les nerfs de Blanche flanchent à quelques reprises, mais elle se remet tant bien que mal à chaque fois. Elle finit par trouver refuge chez Cédric, un jeune informaticien qui l’aide à se prendre en main. Obsédée par l’idée de retrouver Adrian, elle ne se rend pas compte qu’on la suit. Elle soupçonne le Limier de vouloir s’en prendre à elle, mais il meurt à son tour. Blanche ne sait plus où donner de la tête, qu’elle a de plus en plus fragile. On a peut-être tué Adrian et elle croit qu’on a mis un contrat sur sa tête. Ses crises de panique l’épuisent. Une voix qui ressemble à celle d’Adrian, au téléphone, lui confirme que quelqu’un veut la tuer, et qu’elle a intérêt à quitter au plus tôt l’appartement d’Éric. Quand ce dernier revient chez lui, la situation s’éclaire mais, pour Blanche, s’avère désespérée.

Un dernier rebondissement remet les pendules à zéro. Blanche aura bientôt 40 ans et devra maintenant nettoyer son propre environnement.

C’est le septième roman de Sandrine Destombes qui connaît régulièrement du succès. Il n’y a pas d’enquête à proprement parler dans ce roman-ci : plutôt un genre de suspense parce qu’on a l’impression que le ciel va finir par tomber sur la tête de Blanche. À la fin de chaque chapitre surgit un nouveau problème qui retient l’attention du lecteur. On ne peut pas, comme dans un roman de détection, rassembler des indices qui nous permettraient de déduire comment éclaircir les énigmes. D’autant moins que les principaux personnages mentent et jouent des doubles et mêmes des triples jeux. Le lecteur attend les solutions plutôt qu’il ne les cherche.

Il est quelque peu regrettable que l’auteure n’insiste pas beaucoup sur la description des environnements où évoluent les personnages, pas plus que sur les caractéristiques physiques de ces personnages. Je crois que c’est un choix de l’auteure, qui réduit ses personnages à des points de repère qui remplissent une fonction dans un jeu dramatique plein de surprises. D’où l’importance des dialogues et des états d’âme de Blanche. Sans être trop accaparé par l’histoire, le lecteur prend plaisir à voir s’imbriquer les pièces du puzzle les unes dans les autres.

Bref, un sain divertissement sans prétention.

Extrait :
Dans l’ascenseur qui la menait au parking, Blanche réfléchissait à sa vie, à son métier. Son travail avait été jusqu’ici irréprochable mais combien de temps cela durerait-il ? Adrian n’était plus tout jeune et, sans lui, elle serait bien obligée d’arrêter. L’argent qu’elle avait mis de côté la ferait tenir plusieurs années mais que ferait-elle de ses journées ? Sa mère aurait su trouver les mots pour la rassurer mais sa mère n’était plus là et depuis quelque temps elle lui manquait terriblement.
Blanche serra les mâchoires plusieurs fois. Ce n’était ni le lieu ni l’heure pour douter de l’avenir ou ressasser le passé. Il lui restait une tonne de choses à faire avant d’envoyer les photos de l’état des lieux.
Elle avait au moins une heure de route pur se rendre chez Adrian, sans compter le détour par la déchetterie. Il lui faudrait ensuite étudier les données de l’ordinateur et du téléphone portable récupérés dans l’appartement. Faire des captures d’écran de ce qui paraîtrait pertinent avant de détruire consciencieusement les deux appareils. Resterait à brûler les derniers indices et ses propres vêtements avant de pouvoir partager un petit-déjeuner bien mérité en famille.
Être nettoyeur imposait une certaine rigueur et Blanche Barsac était l’une des meilleures.

Tunnel de la rue Watt

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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7 milliards de jurés ? – Frédéric Bertin-Denis

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions Lajouanie
Genres : Enquête, sociétal, utopie politique
Personnage principal : Manolo El Gordo, dit El Gordete, Inspecteur-chef de police à Cordoue


9 juin 2022.
À Paris (France), Sapporo (Japon), Lagos (Nigéria), New York (États-Unis), Bélem (Brésil), Sidney (Australie), Cordoue (Espagne), des personnalités riches et puissantes des milieux d’affaires sont enlevées simultanément. Le 11 juin 2022, ces enlèvements sont revendiqués par l’Internationale des Victimes du Capitalisme (IVC). Cette organisation instaure un tribunal populaire pour juger les criminels économiques, demande la création d’un tribunal international des crimes économiques contre l’Humanité et réclame l’interdiction d’accumuler des fortunes indécentes tant qu’un seul homme sur terre souffrira de misère. Toutes les polices et services de renseignement du monde sont sur les dents. À Cordoue, c’est l’inspecteur-chef Manolo El Gordo, dit El Gordete, qui est mis sur l’affaire. Mais on lui met aussi dans les pattes un gars des services de renseignements, un type violent, imbu d’idées d’extrême-droite. Ce ne sera pas le grand amour entre les deux hommes et l’enquête en pâtira.

L’histoire est racontée alternativement du côté du policier El Gordo et du côté des activistes. El Gordo est un gros bonhomme d’un quintal, qui apprécie la bonne chère et les vieux whiskies. C’est un humaniste, un brin anarchiste mais qui exerce son métier de façon exemplaire bien qu’étant souvent en conflit avec son chef direct. Il est efficace, c’est un policier à l’ancienne, non violent, qui respecte les gens mais se fait respecter aussi, y compris par sa hiérarchie. Ses idées sont proches de celles des ravisseurs, ce qui ne l’empêche pas de mener une traque sans merci. Les activistes ne sont pas des terroristes sanguinaires. Ce sont des gens qui veulent changer le monde, le rendre moins dur, plus juste. Ils ont choisi de passer à l’action qu’après avoir constaté que l’engagement idéologique non violent ne menait à rien. Ils sont dans la mouvance altermondialiste du contre-sommet de Porto Alegre. Ce sont des utopistes. Bref, ce sont des activistes sympathiques, bien plus généreux et humains que les gens qu’ils ont kidnappés.

Il ne fait pas de doute que l’auteur fait passer ses propres idées à travers ses personnages. C’est le rêve d’un peuple en révolte qui demanderait des comptes aux prédateurs du capitalisme financier, où chacun ferait partie d’un jury universel de 7 milliards de jurés. C’est évidemment complètement utopique mais il n’est pas interdit d’en rêver.

Ce roman mêle une enquête classique prenante et des considérations politiques sur les méfaits du capitalisme sauvage. C’est un polar militant.

Extrait :
Nous, Internationale des Victimes du Capitalisme, revendiquons aujourd’hui les enlèvements de Pierre-Henri de la Marjolie, de Hiro Katajima, d’Ayedeke Obayama, de Debra Spellman, de Graham Matlock, de Pedro Belmonte de la Isla et la tentative d’enlèvement de Gustavo Almeida de Abreu.
Cette femme et ces hommes se sont rendus coupables de crimes économiques contre l’Humanité.
Étant donné l’absence de l’existence d’un tribunal international compétent, ils seront donc jugés par un jury populaire.
Ils sont les premiers à faire face à leurs juges.
D’autres suivront !
Si les profiteurs du système (banquiers, lobbyistes, traders, affairistes…) et leurs bras armés (politiciens, flics, journalistes, avocats d’affaires, patrons de multinationales…) ne veulent pas subir le même sort, c’est simple : il suffit d’accepter le partage équitable des richesses et l’arrêt de la rémunération immorale du capital !

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le secret des Andrônes – Pierre Magnan

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1980 (Arthème Fayard) – 2018 (Gallimard, Folio Policier)
Genres : Enquête
Personnages principaux : Commissaire Laviolette

C’est la télésérie du Commissaire Laviolette, interprété par le très attachant Victor Lanoux, qui m’a poussé à lire le créateur des romans dont les épisodes de la série sont tirés : Pierre Magnan. Alors qu’il dépassait la cinquantaine, ses romans ont commencé à avoir du succès : Le sang des Atrides (1978) a obtenu le prix du Quai des Orfèvres. Ont suivi Le secret des Andrônes (1980) et plus de 25 romans dont une dizaine de Laviolette. La série et le roman de Magnan m’ont fait du bien, parce que j’y découvre le charme de la Provence, moins de ses habitants, déjà rencontrés avec Pagnol, que de ses paysages lumineux, ses odeurs de garrigue et ce rythme de vie tellement agréable quand on espère profiter des plaisirs de la table, du vin et de l’amitié.

La belle et acariâtre Rogeraine, héroïne de la résistance, clouée aujourd’hui sur un fauteuil roulant, faute de pouvoir utiliser ses jambes, est victime d’une étrange malédiction : ses aides-soignantes sont systématiquement assassinées. Laviolette, en convalescence chez lui à Piégut, est témoin d’un premier meurtre : par un beau soir de juillet, il est allé à la Citadelle de Sisteron où on joue La Tour de Nesle (Dumas). Assis par hasard à côté de Rogeraine Gobert, il entend le cri de Jeanne, la nièce de Rogeraine, quand elle est projetée dans le vide. Très peu officiellement, Laviolette se promènera, mine de rien, en interrogeant les habitants de Sisteron qui ont une certaine relation avec Rogeraine, et qui semblent tous (et toutes) avoir quelque chose à cacher. D’abord, sa domestique depuis toujours, Constance, qui se prend un peu pour le substitut de sa mère. Puis, ceux et celles qui se retrouvent chez Rogeraine, de temps en temps, pour jouer au scrabble … et dans l’espoir de lui emprunter de l’argent : Rosa Chamboulive, camarade d’école de Rogeraine, connue pour ses commentaires acerbes; le bon docteur Gagnon qui aime bien passer pour son protecteur; privilège réclamé aussi par le notaire Tournatoire, depuis longtemps son avoué dévoué; les demoiselles Esther et Athalie Romance, absorbées par leurs bonnes œuvres et propriétaires d’un moulin sur la Buech; enfin, la lointaine cousine Évangéline, respectée pour avoir survécu à la mort de trois de ses maris comme si de rien n’était.

À l’exception de Rogeraine, toutes ces personnes entouraient un vieux camarade de la résistance, Cadet Lombard, qui venait de décéder en révélant une mystérieuse information, que personne ne veut communiquer à Laviolette sous prétexte que « Mensonge pour sauver vaut mieux que vérité pour nuire ». Surtout que ce silence peut aussi servir à faire chanter la riche Rogeraine, d’autant plus que quelqu’un aurait alors juré de se venger d’elle.

Par ailleurs, une autre aide-soignante évite la mort de peu, alors qu’une autre n’y parvient pas. Et c’est maintenant Rogeraine qui semble viser par l’assassin. La tâche de Laviolette ne sera pas facile mais, avec sa fausse candeur et sa réelle patience, le commissaire parviendra, au risque de sa vie, à délier ce nœud de vipères.

Magnan décrit l’atmosphère de Sisteron et de la Haute Provence avec autant d’acuité que l’a fait Braverman pour Freeman. Ce rapprochement n’est pas évident, puisque les paysages de la Provence sont très éloignés des bayous de la Nouvelle-Orléans; mais la richesse descriptive de l’écriture est semblable et contribue à nous faire sentir davantage le réalisme du récit et la vraisemblance des personnages.

La personnalité du commissaire Laviolette est un deuxième atout. Dans la série télé, on peut le trouver autoritaire et cavalier; dans le roman, tout en étant un peu bourru, son côté sensible et empathique est plus évident. Sans être un Hercule Poirot, ses talents d’observateur et sa connaissance des êtres humains lui permettent de résoudre des problèmes difficiles, même s’il peut lui arriver de commettre des erreurs.

L’intrigue elle-même est mystérieuse et nous oblige à remonter à la fin de la guerre 39-45. Ça ajoute une dimension historique importante. Et ça permet de ménager des rebondissements difficilement prévisibles. On se doute bien que Laviolette va se sortir d’une situation apparemment inextricable, mais ce n’est pas facile d’imaginer comment.

Bref, une lecture littérairement agréable, policièrement prenante, et humainement attachante.

Extrait :
Le cri traversa l’espace. Le public pantelant vit jaillir du donjon rouge sombre ces formes oblongues et chatoyantes qui figuraient des amants de princesses, morts dans la joie. Mais pourquoi l’un des mannequins n’était-il pas illuminé dans sa chute ? Pourquoi, éjecté de la bicoque toute noire, hors du faisceau des projecteurs, échappait-il à cette orchestration lumineuse qui était le clou du spectacle ? Quelque chose avait dû se coincer dans le mécanisme de la mise en scène, conséquence, sans doute, d’un malentendu entre techniciens …
« En revanche, se dit Laviolette, ce cri était prodigieux ! Plus vrai que nature ! Il m’a fait frissonner moi ! Et pourtant Dieu sait !…
La nuit était envoûtante. Tout concourait à la félicité d’un homme qui savait goûter aux joies populaires avec un plaisir sans mélange. Sur le public même planait un certain mystère. On le sentait coriace, réservé, peu enclin aux démonstrations d’enthousiasme, « assez semblable, songeait Laviolette, à son imprenable citadelle ». «  Assez semblable, se disait-il encore, à cette infirme qu’on a déposée tout à l’heure à côté de moi, dans son fauteuil roulant… »

La citadelle de Sisteron

 Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Une grande famille – Hika Harada

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (ドライ)
Date de publication française : 2020 – Atelier Akatombo
Traduction : Saeko Takahashi et Stéphane de Torquat
Genres : roman noir, social
Personnages principaux : Ai Kitazawa, mère divorcée – Miyoko Baba, jeune femme qui soigne des personnes âgées.

Ai, la fille, Takako, la mère et Yasu, la grand-mère, forment un trio infernal. Trois femmes de la même famille mais de trois générations différentes réunies sous le même toit de la maison familiale. Quand elles sont ensemble, elles se disputent violemment en permanence, elles s’insultent et vont même jusqu’à se donner des coups de couteau. C’est ainsi qu’Ai est informée que sa mère se trouve en prison pour avoir porté un coup de couteau à la tête de sa grand-mère. La blessure n’est pas grave mais la grand-mère est hospitalisée et la mère en prison. Pour la libérer, la caution est fixée à un million de yens. C’est beaucoup trop pour Ai, qui après son divorce et la perte de la garde de ses deux enfants, vivote chichement dans un studio en comptant chaque yen dépensé. Mais elle a des ressources, son ex-mari et son actuel amant ont les moyens, elle va les taper et réussir à libérer sa mère. Les trois femmes vont de nouveau s’installer dans la maison familiale. Leur voisine, Miyoko Baba, est une gentille jeune femme très dévouée qui s’occupe de son grand-père sénile. Les deux jeunes femmes, Ai et Miyoko, vont se rapprocher et échanger quelques idées pour s’en sortir financièrement.

Ce roman est d’abord une critique sociale qui montre la difficulté de vivre pour les gens de peu de ressources. C’est avec un mélange de débrouillardise et d’imagination qu’Ai arrive à survivre, réduisant au minimum le coût de ses repas. Sa copine, Miyoko, a trouvé d’autres moyens pour s’en sortir : elle compte sur les aides sociales qui ne sont pas si facilement accordées, alors il faut se montrer à la fois prudente et inventive. C’est avec un humour noir, très pince-sans-rire, que Miyoko développe ses méthodes de survie. À un certain moment, le roman bascule dans le grand-guignolesque. Les âmes sensibles devront s’accrocher pour supporter quelques passages horrifiants ou sauter un certain nombre de pages pour y échapper.

Dans une société faite pour les hommes, (ferme-là t’es qu’une fille se fait apostropher Ai à trois ans) c’est un livre de femmes. L’intrigue tourne autour de la vie de quatre femmes. Les hommes y sont à peu près absents et quand ils sont présents, ce n’est pas dans le beau rôle : mari arrogant, amant égoïste. Faut dire que si les femmes sont omniprésentes elles ne sont pas non plus présentées comme des modèles de douceur.

Une grande famille est un roman acerbe et tranquillement immoral qui nous donne une vision du Japon loin de l’image conventionnelle qu’on en a en général.

Extrait :
Sa grand-mère vivait sur des idées toutes faites. Qu’appelait-elle « bonheur », au juste ? Elle n’avait jamais fait d’études et peignait de l’enseignement supérieur un tableau idyllique. Certes, elle aurait pu motiver Ai davantage, la pousser à faire de meilleures études. Et Takako dans tout ça, qui s’était délestée sur elle de l’éducation de sa fille ? Au final, qu’en était-il ? Ai aurait tout aussi bien pu suivre l’école des bas-fonds de Tokyo, que sa destinée aurait été la même.
Ai n’était pas entrée dans la bonne faculté. Elle n’avait pas atterri dans la bonne entreprise. Elle n’avait pas rencontré l’homme qu’il fallait. Son lot, c’était de s’endetter et d’être tourmentée par ses beaux-parents. En fait, elle menait la même vie de misère que sa mère ou que sa grand-mère. Qui fallait-il blâmer ? Ai avait cédé à un homme qui lui avait fait la cour et elle avait fini par tout perdre. Plus d’enfants, plus d’argent, plus de travail.

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Le mystère d’Edwin Drood – Charles Dickens

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1870
(The Mystery of Edwin Drood)

Date de publication française : 1956 (Marabout)
Traduction : Paul Kinnet 1
Genres : Enquête, thriller, historique
Personnages principaux : Edwin Drood et John Jasper, son oncle

C’est une surprise pour plusieurs de retrouver Dickens parmi les auteurs de romans policiers. C’est son dernier roman, interrompu par sa mort soudaine en 1870. On ne savait pas encore comment Dickens aurait terminé son récit, et les hypothèses n’ont pas manqué de se multiplier. L’auteur belge Paul Kinnet a trouvé une solution au mystère de la disparition d’Edwin Drood, qui semble avoir satisfait la plupart des commentateurs. Fidèle aux personnages et au sens de l’intrigue, Kinnet a ajouté environ 15% à l’ensemble déjà écrit.

Vers le milieu du XIXe siècle, dans une petite ville d’Angleterre pas très loin de Londres, Cloisterham, connue surtout pour sa vieille cathédrale et son pensionnat pour jeunes filles, c’est habituellement le calme plat. La veille de Noël, cependant, le jeune et fringant Edwin Drood disparaît. Il était sur le point d’épouser Rosa, orpheline plus ou moins confinée au couvent des Nonnes, qui lui avait été promise par testament à cause de l’amitié entre les deux pères. Rosa est jeune et belle, naïve dans bien des domaines, attachante et séduisante malgré elle. On comprend que plusieurs hommes la convoitent : Edwin, bien sûr, mais aussi son oncle John Jasper qui enseigne le chant à Rosa, de même que le bouillant Neville Landless, qui arrive de Ceylan avec sa sœur jumelle, Helena; et plusieurs autres hommes mûrs qui s’intéressent à elle plus ou moins paternellement. Rosa est d’autant plus attirante qu’elle détient une petite fortune.

Sexe, argent… il ne reste plus que le meurtre pour réunir les principaux ingrédients des romans de détection, les whodunit. Après des mois de recherches, on a retrouvé dans une petite rivière la montre et l’épingle à cravate d’Edwin, mais rien de plus. Plusieurs estiment qu’il est mort, probablement assassiné. Neville est soupçonné mais, sans le corps, on ne peut rien faire contre lui. Bien d’autres personnages sont d’ailleurs liés à Edwin et Rosa : d’abord l’oncle Jack (seulement 6 ans de plus qu’Edwin), le révérend Crisparkle, sportif et apparemment bienveillant, le tuteur de Rosa, Grewgious, maladroit en société, qui manifeste plus de bonne volonté que de diplomatie, le commissaire priseur Sapsea, prétentieux et peu brillant; et qu’en est-il de la jumelle de Neville, Helena, qui aime beaucoup son frère, ou de Miss Twinkelton, directrice du couvent, discrète, efficace, et qui aime beaucoup Rosa ? Dickens prend tout son temps pour nous présenter ces personnages dont certains semblent venir des drames de Shakespeare, d’autres des comédies de Molière.

On en oublie presque la disparition d’Edwin : aurait-il simplement voulu fuir la rupture de ses fiançailles avec Rosa ? Pour l’oncle Jasper, c’est un meurtre et il jure bien de dépister le meurtrier et de venger Edwin. Mais l’histoire se complique par l’arrivée du voisin de Neville, un certain Monsieur Tartar. Qu’est-ce qu’il vient faire dans cette histoire ? Sans parler de l’étrange individu Dick Datchery, un vieil « oisif, qui vit de ses revenus et désire s’installer à Cloisterham », comme il se définit lui-même. S’installer à Cloisterham, quelle drôle d’idée ! Enfin, pourquoi Rosa doit-elle s’enfuir de Cloisterham ?

Lentement, mais sûrement, Crisparkle, Grewgious et Tartar s’associent pour passer à l’action dans le but de coincer l’assassin d’Edwin. Avec l’aide de Neville et de l’étrange monsieur Datchery. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises.

Roman d’enquête original, bourré d’imagination, où on retrouve quelques décors typiques au XIXe siècle anglais : les fumeries d’opium, le macabre, la cathédrale sinistre à côté du cimetière, les cloîtres ou couvents, la présence douteuse de l’Orient, des Chinois qui gèrent les fumeries aux immigrés comme Neville et Helena. Dickens nous entraîne dans ces petites villes de la banlieue londonienne qu’il connaît bien; et on reconnaît son style décapant et son ironie mordante quand il décrit des bourgeois décadents et des parvenus qui ont plus d’argent que d’intelligence ou de culture. On a parfois l’impression d’assister à des dialogues socratiques. Ne disons pas que l’intrigue policière est négligée, mais elle s’inscrit dans un roman d’auteur qui ne renonce pas à ses qualités d’écrivain. Le mystère capte notre intérêt; l’ensemble nous séduit.

1 Kinnet est un écrivain belge, qui a achevé l’œuvre interrompue par la mort soudaine de Dickens, qui avait alors rédigé 85% de son roman. Kinnet a ajouté quelques pages au chapitre 23 et a rédigé les chapitres
24 à 29.

Extrait :
C’est une très vieille ville que Cloisterham, et pas du tout l’endroit rêvé pour quiconque apprécie les attraits du monde tumultueux. C’est une ville monotone, silencieuse, qui semble imprégnée de l’odeur d’humus qui se dégage de la crypte de sa cathédrale. On y trouve tant de vestiges de tombes monastiques que les enfants de Cloisterham font pousser leurs salades dans la poussière vénérable d’abbés et d’abbesses, et que leurs pâtés de sable sont faits de nonnes et de petits frères. En retournant son champ, le paysan accorde le même intérêt aux puissants lords trésoriers, archevêques et évêques de jadis que l’ogre de la fable en portait à son importun visiteur : il moud leurs os pour en faire son pain.
C’est aussi une ville endormie que Cloisterham. Ses habitants semblent considérer, avec une inconscience plus étrange que rare, qu’elle a vécu toutes ses aventures dans le passé et qu’elle n’en connaîtra plus d’autres. C’est là une curieuse manière de tirer la leçon de l’Histoire, mais il en a toujours été ainsi depuis la nuit des temps. Quant aux rues de Cloisterham, elles sont tellement silencieuses – encore que toujours prêtes à faire écho à la moindre provocation – que, par les jours d’été, les volets de ses boutiques osent à peine claquer lorsque souffle le vent du sud. Et lorsque passent les chemineaux tout rongés de soleil, ils ont un regard étonné et pressent le pas pour échapper plus vite à son oppressante respectabilité et sortir de ses murs.

Edwin et Rosa

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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La machine Ernetti – Roland Portiche

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Albin Michel
Genres : Techno-polar, historique, thriller religieux
Personnages principaux : Pellegrino Ernetti, prêtre musicologue et physicien – Natacha Yadin-Drori, archéologue israélienne

Milan 1955.
Leonardo, prêtre et savant du Vatican, capte par hasard la voix de son père en faisant des essais sur un magnétophone à fil. Le plus étonnant c’est que son père est mort depuis des années et que ses paroles datent de trois quarts de siècle. Leonardo vient d’enregistrer une voix du passé. Il demande à son jeune assistant, le père Pellegrino Ernetti, de l’aider à étudier cet étrange phénomène. Ernetti est prêtre, musicologue, il a aussi étudié la physique quantique. Leonardo est appelé au Vatican pour étudier les travaux du physicien Majorana, mystérieusement disparu, mais dont les résultats de ses recherches sont gardés au Vatican. Le pape Pie XII et son bras droit l’archevêque Montini, futur pape Paul VI, pensent que les plans d’une machine à explorer le temps imaginée par Majorana pourraient les aider à prouver la vérité des Évangiles et relancer la foi chrétienne. C’est ainsi que Leonardo et Ernetti mettent au point le chronoviseur, une machine permettant de voir le passé. L’engin fonctionne au-delà des espérances et permet même de remonter jusqu’à l’époque de Jésus-Christ. Les bases du christianisme vont-elles être confirmées de façon éclatante ? La machine à voir dans le passé réserve aussi quelques mauvaises surprises.

Comme le précise l’auteur dans l’avant-propos, « aussi incroyable que cela paraisse, ce roman est basé sur une histoire vraie. Elle s’est déroulée à Rome, au Vatican. Un homme, un prêtre, aurait construit entre 1956 et 1965, en pleine guerre froide, une machine à voir dans le temps. » Partant de cet événement, Roland Portiche a imaginé un récit où il est question du voyage dans le passé, de neutrinos, de physique quantique mais aussi des luttes intestines à l’intérieur de la hiérarchie catholique, des secrets et de la rétention d’information concernant les manuscrits de la mer Morte, de la rivalité des services de renseignement de la CIA, du KGB, du Mossad et de politique. C’est en mêlant astucieusement des faits réels avec des aventures imaginaires, des personnages historiques et des héros fictifs, que l’auteur a élaboré une intrigue assez complexe mais captivante même s’il faut bien admettre que les possibilités du chronoviseur sont un peu trop ébouriffantes pour être crédibles.

Le père Ernetti a bien existé. Il aurait fabriqué une machine qui lui aurait permis de remonter le temps mais l’engin n’a fait l’objet d’aucune publication scientifique. Il y a eu controverse sur cette invention : pure affabulation ou réalité ? Une rumeur dit que la machine à remonter le temps aurait été démontée et qu’elle serait conservée avec ses plans dans les caves du Vatican, connues pour renfermer bien d’autres secrets.

Roland Portiche nous offre avec ce roman une histoire fascinante et mystérieuse qui excite l’imagination. Un prodigieux voyage dans l’espace et le temps à condition de ne pas s’enfermer dans un esprit rigidement cartésien.

Extrait :
– Je comprends, dit le pape qui se retourna vers Pellegrino. Père Ernetti, il nous faut des images plus fortes. Voyez le padre Pio. Ses stigmates ont déplacé des milliers de personnes parce qu’ils étaient magiques. L’instant d’avant, ses mains étaient intactes. L’instant d’après, il y avait les stigmates. Le miracle se voit au premier coup d’œil !
– Mais le padre Pio souffrait de névroses, objecta Pellegrino. Nos films montrent Jésus en personne !
– Hélas, quand on le dira, personne ne nous croira. Je le déplore, mais c’est ainsi. Il faut montrer un événement vraiment extraordinaire dans la vie de Jésus.
– Un autre miracle ? hasarda Pellegrino.
– Nous nous heurterons aux mêmes objections. Ceux qui y croient contre ceux qui préfèrent une explication naturelle. Je ne vois qu’une chose à filmer, à présent : la crucifixion de Jésus, suivie de sa résurrection. Je craignais que le chronoviseur, par son réalisme, ne rende cette scène trop cruelle. Mais il faut en arriver là. Nous nous sommes bien compris, père Ernetti ?
– Oui, Saint-Père.
Il était abasourdi.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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