Et toujours les Forêts – Sandrine Collette

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 –
Éditions de l’Épée
Genres : Science-Fiction, Post apocalypse
Personnage principal : Corentin, enfant abandonné et survivant d’un cataclysme mondial

Une vie qui commençait comme ça ne pouvait donner rien de bon. C’est ainsi qu’est perçue l’existence de Corentin, avant même qu’il vienne au monde. Sa mère, Marie, avait été enfermée six mois dans une chambre aux volets clos dès qu’on avait appris qu’elle était enceinte. Les vieilles l’avaient ensuite chassée de la maison, en pleine nuit noire au milieu de la forêt. Le petit était né mais sa mère le détestait et cherchait à s’en débarrasser. Ce qu’elle fit en l’envoyant, comme un vulgaire paquet, chez son arrière-grand-mère, Augustine. La vieille femme élève alors le garçon dans l’affection. Il suit des études, se fait des amis qu’il rejoint souvent dans des catacombes pour des nuits festives avec filles, alcool, drogues, tout en refaisant le monde dans des discussions exaltées. Cette période d’insouciance dure jusqu’à ce que survienne la fin du monde. On ne sait pas comment c’est arrivé, mais la réalité est là : tout a été détruit, dévasté, brûlé. Il y a de rares survivants. Corentin se retrouve seul au milieu du chaos. N’ayant personne d’autre vers qui aller, il décide de faire à pied le long voyage qui mène aux Forêts pour éventuellement rejoindre Augustine, en espérant qu’elle vive encore. Une nouvelle vie, ou plutôt une survie, commence dans un monde totalement ravagé.

L’intrigue commence à se dérouler comme la chronique d’un enfant malheureux, non désiré, mal né, mal aimé, pour brusquement basculer dans le genre post apocalyptique. Dans les deux parties, il y a une constante : la lutte pour la survie de Corentin. Le monde était dur pour lui avant la catastrophe : une mère qui ne l’aimait pas, les placements en foyers d’accueil, la solitude mais il l’est encore plus quand tout s’est écroulé, que toute civilisation a disparu et qu’il est seul au milieu de la désolation. L’avenir envisageable se limite aux quelques heures qui suivent. Le danger est permanent. Les moments de découragement et d’espoir se succèdent, mais la vie continue vaille que vaille.

Les romans post apocalyptique sont légion en cette période tourmentée mais celui-ci n’a pas pour objet de nous montrer comment et pourquoi nous en sommes arrivés au désastre. C’est seulement un cadre qui permet de mettre en évidence des personnages symboles de la résilience humaine. D’ailleurs l’auteure appelle le cataclysme la chose, sans s’attarder davantage sur sa nature et sa cause.

C’est quand tout a été détruit, qu’il ne subsiste que peu de traces de l’ancien monde, qu’il faut tout recommencer à zéro dans des conditions terribles, que la valeur de la vie est décuplée. C’est quand on peut la perdre à tout moment, qu’elle prend toute sa valeur. L’instinct de survie, le courage, la persévérance sont des qualités humaines qui sont d’autant mieux mises en évidence qu’autour le monde est dangereux et hostile. Ce roman post apocalyptique est finalement un hymne à la vie.

Avec une écriture sobre et percutante, l’auteure alterne avec bonheur les passages âpres et noirs et ceux qui sont poétiques et chargés d’optimisme.

Sandrine Collette réussit la performance de nous montrer la permanence et la beauté de la vie dans un monde détruit devenu sombre et dangereux. C’est un recentrage sur les éléments essentiels de la vie humaine. Un roman magnifique.

Extrait :
Il serait celui qui tient les autres, et que personne ne tient jamais. Celui qui donne la main – pas celui qui la prend. Celui qui enveloppe, qui rassure, qui fait face, alors même qu’il crève de peur, de froid et de fatigue, celui sur lequel on compte et qui compte les heures qui le séparent du soir et les jours qui le séparent de la mort, là où l’on s’arrête, où l’on se repose enfin, oubliant qu’il faut mentir et être fort, et grand, et increvable.
Il serait tout cela – il fallait juste s’y habituer, se faire à l’idée.
Il le serait, il était revenu pour ça.
Il allait retrouver l’élan.
Il allait dompter la conviction qu’aucune raison, aucune urgence ne pouvait surmonter cette faiblesse inouïe qui l’avait pris en étau.

Il marcha jusqu’à la nuit. De loin, il avait reconnu la silhouette d’une aire d’autoroute.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Remarquable, Science-fiction | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Oiseau de nuit – Robert Bryndza

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016
(The Night Stalker)

Date de publication française : 2019 (Belfond)
Traduction : Chloé Royer
Genre : Enquête
Personnages principaux : Erika Foster, DCI Londres1

J’avais lu tout d’une traite son premier roman, La fille sous la glace, et ce n’était pas nécessairement bon signe. Il y a des romans si captivants qu’on ne peut pas les lâcher. Mais il y en a d’autres qu’on lit vite pour passer au suivant.

Des hommes sont retrouvés nus et attachés sur leur lit, étouffés par des sacs fabriqués exprès pour le suicide, drogués au préalable : un riche médecin, un animateur populaire d’un spectacle télévisuel, un écrivain qui met en scène des hommes qui brutalisent les femmes. Le groupe de policiers londoniens dirigés par Erica Foster enquête. Peu d’indices: une empreinte d’oreille sur une vitre, des traces d’ADN qui mènent sur de fausses pistes, absence de témoins. Ça piétine et l’enquête risque d’échapper à Erica, d’autant plus qu’elle connaît la troisième personne décédée et le suspect qu’on a arrêté. Envers et contre tous, elle s’acharne, désobéit à son patron et au bon sens, fonce en avant sans peur et sans reproche, et échappe à la mort de justesse.

Ce n’est pas l’action qui manque. Mais, à part Erica, les autres personnages sont peu développés. On peut difficilement se les représenter en encore moins s’attacher à eux, donc à leur histoire également. Quant à Erica, c’est difficile de sympathiser avec elle : égoïste, ambitieuse, malheureuse rongée par la culpabilité et obsédée par son travail, irrespectueuse eu égard à ses supérieurs et désagréable avec presque tous les autres, elle cultive un me-myself-and-I, tout en comprenant mal qu’on ne l’apprécie pas. Parfois, la personnalité de l’enquêteur ou de l’enquêtrice passe au second plan, parce que l’intrigue est géniale, mystérieuse, déroutante, parsemée d’ingénieux rebondissements; ou parce que le milieu ou le paysage où l’action se déroule est décrit avec la précision d’un sociologue-historien ou le charme d’un conteur-poète. Pas de ça ici, où les invraisemblances et les raccourcis se multiplient.

Une dernière remarque plus personnelle : il est normal que, dans un roman policier, se glisse une opinion favorable à une cause sociale, l’homosexualité, par exemple. Inutile, pour ce faire, d’introduire plusieurs personnages; dans la série télévisée Instinct, le couple Dylan/Andy, mine de rien, est un sérieux atout en faveur de l’homosexualité et du mariage gai.

En conclusion, ce polar me rappelle les romans de Julien Saurel (alias Pierre Daignault) que je dévorais quand j’étais ado; chaque roman de 32 pages se vendait à 30 000 exemplaires. Au total : 28 millions. C’est certain que le roman de Bryndza est plus développé. Il y a quelques années, à une époque pré-tablettes, on l’aurait probablement classé, avec tout le respect que je peux y mettre car je n’ai rien contre le divertissement, dans les romans de gare.

1 DCI = Detective Chief Inspector

Extrait :
La porte d’entrée, vitrée, jetait une flaque de lumière sur la moquette, mais, en avançant vers le salon, Erika se retrouva dans l’obscurité complète. La porte de la seconde chambre était entrouverte, la silhouette des deux énormes fauteuils à peine visible dans l’ombre, menaçante, silencieuse.
La musique s’interrompit un moment, et Erika s’efforça de guetter le moindre son en provenance du salon. Puis, la basse sourde, sans mélodie discernable, reprit sur le même rythme. La porte de la salle de bain, elle aussi, était grande ouverte, et la pollution lumineuse de la côte s’infiltrait par une petite fenêtre au-dessus de l’évier. Les yeux d’Erika commençaient à s’habituer à la pénombre.
Elle surprit un froissement, puis un reniflement, et s’arrêta net, tendue comme un arc. Reprenant lentement sa progression, elle tira son téléphone de sa poche, et en activa la lampe au moment précis où elle franchissait la porte. (…)
Sans comprendre ce qui lui arrivait, elle se retrouva violemment plaquée contre le mur, un couteau sous la gorge
.

Prison de Belmarsh

Niveau de satisfaction :
3.1 out of 5 stars (3,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Britannique, Enquête, Moyen | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Presidio – Randy Kennedy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(titre original : Presidio)

Date de publication française : 2019 – Delcourt
Traduction : Éric Moreau
Genres : Aventure, road movie, grands espaces
Personnages principaux : Troy Alan Falconer, voleur professionnel – Harlan, frère de Troy, honnête et naïf – Martha jeune mennonite de onze ans

Troy Alan Falconer a une façon de vivre spéciale : elle consiste à s’affranchir totalement de la propriété privée. Comment arrive-t-il à cette performance ? C’est simple : il vole. Il a ainsi la jouissance des choses sans en avoir la propriété. Et quand il a l’impression de s’approprier les biens volés, il s’en débarrasse et en dérobe d’autres. C’est tout un art de vivre qui exige une grande vigilance. Après avoir dérobé une nouvelle voiture il revient vers le village de son enfance pour aider son frère Harlan à retrouver son épouse qui s’est fait la malle en emportant tout ce qu’il possédait. Sur le chemin de la traque, Troy pique une nouvelle voiture et c’est des heures et des kilomètres après que les deux frères s’aperçoivent qu’une gamine de onze ans, Martha, était planquée dans la voiture. Celle-ci ne veut pas du tout revenir chez elle, elle veut rejoindre son père à El Paso. Et la fillette est têtue.

Le road movie des deux frères et de leur passagère clandestine alterne avec les notes manuscrites de Troy, une sorte de journal qu’il l’écrit à l’attention de la police ou quiconque trouvera ces pages et souhaitera les lire. Il répond probablement au besoin d’un solitaire de laisser un témoignage de son passage terrestre. Il explique quels sont ses plaisirs dans la vie, il raconte ses souvenirs et ses expériences. Parallèlement se déroule le périple du trio à travers le Texas. Bien que les deux frères soient recherchés par la police, non seulement pour vol mais aussi pour enlèvement d’enfant depuis qu’ils ont embarqué, bien involontairement, la petite Martha, l’ambiance n’est pas celle d’une cavale effrénée c’est plutôt celle d’une excursion presque paisible à travers des régions rurales peu peuplées où la police est absente.

Le Texas montré n’est pas celui des grandes villes et des industries lourdes de pétrole et de gaz, c’est le sud-ouest du Texas, région austère, avec des déserts, des petits bleds agricoles, des routes défoncées et des motels miteux. L’auteur arrive à dégager une sorte de poésie dans ce voyage à travers des paysages pourtant bien mornes et monotones.

Au niveau des personnages, Troy est un homme sur le qui-vive permanent, tant il redoute l’apparition de la police mais il fait aussi preuve d’une certain détachement et d’une philosophie toute personnelle concernant la possession. Harlan, contrairement à son frère est profondément honnête et même un peu naïf. Il s’est fait rouler dans la farine par sa femme qui a réussi à le dépouiller complètement de ses biens. Martha n’a que onze ans mais elle est déterminée, elle ne lâche jamais son objectif de retrouver son père. On découvre aussi la communauté des mennonites dont fait partie la jeune Martha.

Ce roman se distingue par l’ambiance parfaitement restituée d’une Amérique profonde, celle du Texas rural près de la frontière mexicaine, dans les années 1970 et par ses personnages de marginaux qui se battent et se débattent dans les difficultés de leur vie. Tout cela est raconté dans un style personnel tout à fait remarquable.

Extrait :
Je sais que vous aimeriez comprendre comment on peut atteindre cet extrême – ne plus supporter le moindre sentiment de propriété, qu’il s’agisse d’un simple vêtement ou, à plus forte raison, d’un téléviseur, d’une voiture ou, horreur suprême, d’une maison –, au point où l’idée même de posséder quoi que ce soit de plus conséquent qu’un gobelet à café en carton vous emplit d’une sorte d’effroi.
Je suis incapable de vous expliquer ce qui s’est produit. Je sais juste qu’un matin, à mon réveil, le monde n’était plus le même, et que je n’ai pas retrouvé le chemin de celui que j’avais quitté. Je crois qu’il existe une porte de ce genre en chacun de nous, et que si on la laisse ne serait-ce que s’entrouvrir, il est très difficile de la refermer.

Paysage du sud-ouest du Texas

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Aventure, Grands espaces, Remarquable | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Les Testaments – Margaret Atwood

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (The Testaments)
Date de publication française : 2019 (Robert Laffont)
Traduction : Michèle Albaret-Maatsch
Genres : dystopie, thriller
Personnage principal : Tante Lydia, exécutrice de Galaad

15 ans ont passé depuis la tentative de fuite de la servante écarlate. La République de Galaad1 continue de préconiser une stabilité sociale fondée sur une hiérarchie sophistiquée et la soumission à l’autorité, particulièrement la subordination des femmes aux hommes. Pour les récalcitrants, on n’hésite pas à pratiquer la torture, la mutilation et la mise à mort. On se débarrasse aussi des intellectuels et des membres de profession libérale (avocat, juge…) qui semblent préférer la réflexion à la foi aveugle. Les dirigeants abusent de leur pouvoir, même entre eux : ambitions démesurées, assassinats systématiques des commandants et des épouses, corruption … Quand chacun se méfie de tous, quand les secrets s’accumulent et risquent d’éclater, et quand la peur s’accroît au point de transformer la paralysie en révolte meurtrière, le régime a du plomb dans l’aile et risque de disparaitre.

Cette histoire de la décadence de Galaad nous est communiquée à travers le récit de trois femmes : le témoignage d’Agnès, élevée dans une famille riche de Galaad; celui de Daisy, fille de Mélanie et Neil, vivant au Canada et dénonçant le régime autoritaire et théocratique de Galaad; enfin, le testament de Tante Lydia, ex-juge qui a failli être victime de la purge des intellectuels et qui dirige maintenant d’une main de fer les destinées de la République, sous l’autorité absolue du Commandant Judd, bien entendu.

Atwood n’a pas de difficulté à entrer dans la peau des trois femmes en question. Les personnages principaux sont convaincants. Les horreurs du régime sont décrites sobrement. Chaque biographie, rapportée alternativement, constitue une sorte de suspense, qui s’inscrit dans la trame générale de l’effondrement de la dictature. Même si nous ne sommes pas envoûtés par l’effet de surprise qui émanait de la prise de contact avec le monde de la servante écarlate, c’est avec beaucoup d’intérêt que nous sommes rivés aux récits des trois femmes, composés avec rigueur et intelligence.

La forme de ce roman est bien différente de la forme de La Servante écarlate, et pourtant il s’agit bien d’une suite qui satisfera ceux et celles qui s’interrogeaient sur le sort de cette servante et de cette dictature théocratique. Et on ne peut pas nier que le risque de sombrer sous une telle dictature existe toujours, comme on peut le constater aux États-Unis aussi bien qu’en Iran. D’ailleurs, à Toronto en 2009, on a accusé La Servante écarlate d’être antimusulman et antichrétien.

1 Dans La Servante écarlate, le nom de la République est Gilead. Le changement s’est produit « pour mieux restituer les tonalités de la langue originale », selon la traductrice.

 Extrait :
Est-ce que je détestais l’organisation que nous étions en train de mettre sur pied ? À un certain niveau, oui : c’était une trahison de tout ce qu’on nous avait appris dans notre vie antérieure, et de tout ce que nous avions accompli. Étais-je fière de ce que nous étions parvenues à accomplir, en dépit des entraves ? Là aussi, à un certain niveau, oui. Les choses ne sont jamais simples.
Pendant un moment, j’ai presque cru que je comprenais ce que je devais croire. Je me comptais parmi les fidèles pour les mêmes raisons que bien des gens à Galaad : parce que c’était moins dangereux. À quoi bon se jeter devant un rouleau compresseur au nom de principes moraux et se retrouver aplati comme une chaussette sans pied ? Mieux vaut se fondre dans la foule, la foule mielleuse qui prie pieusement et se répand en rumeurs haineuses. Mieux vaut lancer des pierres que les recevoir en pleine figure. Ou, disons que, pour rester en vie, c’est mieux.
Ils le savaient très bien, les architectes de Galaad. Les gens comme eux le savent depuis toujours.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Canadien, Remarquable, Science-fiction, Thriller | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Que les ombres passent aux aveux – Cedric Lalaury

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Prélude)
Genres : Enquête journalistique, roman noir
Personnage principal : Jessie Belcher, journaliste et écrivaine

Jessie Belcher est revenue vivre chez son grand-père à la suite d’un drame familial. Après la mort du vieil homme, un matin, elle retrouve dans sa boîte aux lettres une grande enveloppe, adressée à son grand-père. Elle contient des coupures de journaux accompagnées d’un petit texte sibyllin. Les extraits de journaux relatent l’agression d’une vieille dame. Dans son témoignage elle dit avoir été attaquée par l’Enfant perdu d’Eden Woods. Cette information laisse perplexe Jessie mais suscite sa curiosité : ce pourrait être un bon sujet pour son prochain livre. Après une petite enquête elle découvre que les articles contenus dans l’enveloppe font référence à un drame qui s’est déroulé dans un manoir situé dans Eden Woods, la forêt qui encercle Keowe, petite ville de Caroline du Sud. Trente ans auparavant on avait retiré des décombres du manoir incendié les corps des parents et de leur petite fille mais manquait le petit dernier. Celui-ci n’a jamais été retrouvé. Cette histoire captive complètement Jessie, d’autant plus que ses racines familiales se trouvent dans cet endroit. Elle convainc son employeur de l’envoyer enquêter sur place. Elle, qui ne pensait ne trouver là qu’un sujet de roman, sera bien plus concernée par cette affaire qu’elle n’aurait pu le penser.

L’auteur nous décrit le cadre impressionnant d’une petite cité où les gens ont un comportement étrange et déstabilisant pour une étrangère. Jessie, qui est arrivée dans Keowe comme une observatrice extérieure, se trouve happée par l’ambiance étrange et envoûtante qui règne dans la ville et ses environs. Un endroit particulier est marqué par une aura maléfique : Eden Woods où le drame du manoir a eu lieu. Des événements et des témoignages insolites ne font qu’accentuer l’impression d’un endroit mystérieux où s’exercent des pouvoirs secrets.

Les personnages, nombreux, sont souvent volontairement ambigus. On ne sait pas vraiment de quel côté les situer par rapport à Jessie : sont-ils francs et honnêtes ou hypocrites et manipulateurs ? Beaucoup de mensonges, de non-dits et de secrets aussi. On n’est jamais sûr de rien. Dans ce domaine l’intrigue nous réserve quelques belles surprises. L’héroïne, Jessie, est elle-même un mélange de gros défauts, tels son alcoolisme qui a déjà causé un drame et de belles qualités comme la ténacité et la persévérance.

L’intrigue est complexe et touffue. Elle se déploie dans de multiples directions avant de bifurquer vers d’autres voies. Les nombreux personnages ne font qu’augmenter cette impression de densité. Il faut être vigilant et concentré pour suivre le déroulement de l’enquête. Mais quand on ne se laisse pas larguer par les nombreuses péripéties et par les incessants retournements de situation, on ne peut qu’apprécier le montage astucieux d’un scénario qui arrive à maintenir le suspense tout le long de cette histoire jusqu’à l’apothéose finale. C’est superbement ficelé !

Que les ombres passent aux aveux est un bon polar, avec notamment une intrigue bien élaborée et une ambiance presque gothique, à la limite du fantastique, du meilleur effet.

Extrait :
Durant ma convalescence, l’enquête concernant mon frère n’apporta que peu d’informations supplémentaires quant à ses motivations. Personne ne comprenait pourquoi il avait agi ainsi ni dans quel but. Pour ma part, je savais bien ce qui l’avait poussé à mettre en branle ce plan macabre : un sentiment d’injustice, profond, sombre, incurable. La terreur d’un petit garçon hanté par une mère dont il était persuadé qu’elle ne l’avait mis au monde que pour remplacer un autre bébé mort au sein d’une famille qui n’était pas la sienne avant d’être confié à des inconnus qui avait accru son malheur au lieu de lui apporter amour et sécurité. Et la seule façon dont cet enfant avait pu se débarrasser de la peur, c’était de la dispenser à son tour tout au long d’une existence conclue dans un univers de meurtres et de chaos, avec la vengeance pour seul repère.

Manoir après l’incendie

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Français, Remarquable, Roman noir | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Le Poisson mouillé – Volker Kutscher

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2008
(Der nasse Fisch)
Date de publication française : 2019 (Seuil)
Traduction : Magali Girault
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : Gereon Rath, commissaire à Berlin

Si vous vous lancez dans cette lecture, attachez votre ceinture : c’est tout un monde qui s’ouvre à nous, le Berlin de 1929, des quartiers des spectacles aux quartiers dangereux, les rivalités entre groupes de criminels, les tensions politiques qui vont finir par venir à bout de la République de Weimar et paver la voie à Hitler. Et, dans tout cela, le jeune commissaire Gereon Rath, muté de Cologne à la Brigade des mœurs berlinoise, bien intentionné et appliqué, mais un peu perdu parmi ces policiers ripoux, ambitieux, lèche-culs et respectueux d’une rigide hiérarchie. Ce Poisson mouillé, qu’on appelle maintenant moins poétiquement cold case, n’est que le premier tome d’une trilogie (II. La Mort muette; III. Goldstein), qui a connu beaucoup de succès dans la série télévisée Babylon Berlin.

Le 1er mai 1929, fête des travailleurs, les communistes bravent l’interdiction de manifester; la plus grande partie des forces policières est mise à contribution. L’affrontement est violent. On ne compte plus les morts côté manifestants; même des spectatrices sont tuées par des balles perdues. Au cours de cette première semaine de mai, une automobile plonge dans le Landwehrkanal : son occupant est trop blessé aux mains et aux pieds pour avoir pu conduire cette voiture. Le commissaire principal Böhm de la Criminelle cherchera en vain pendant des semaines à identifier l’individu en question.

Or, Rath reconnaît l’individu qui, peu auparavant, a forcé son appartement à la recherche d’un certain Kardakov, un russe qui avait occupé l’appartement avant que Rath ne s’y installe. Ne disant rien à Böhm, qu’il trouve stupide, il décide de faire cavalier seul et d’enquêter sur ce Boris. Sans se douter qu’il se retrouvera menacé par les différentes pègres berlinoises et coincé entre les communistes et les groupes d’extrême-droite. Balancé des cabarets pseudo-exotiques aux caves franchement pornographiques, avalant beaucoup de bières et tâtant un peu de coke, fraternisant avec un caïd bien éduqué et se méfiant de collègues qui veulent sa tête, Gereon Rath s’engage dans quelques pistes qui s’avéreront fausses, au désespoir de ses supérieurs qui envisagent de le reléguer au service des chiens écrasés. Entêté, il finit par mettre en scène un rendez-vous ambigu mais décisif entre plusieurs factions où se dévoilera le pot aux roses. La fraternisation entre les instances policière et politique parvient à récupérer le drame final en sauvant la réputation des agents de la paix et en rassurant les partisans de la stabilité politique. Mais, pour Rath, nostalgique de la vérité, le dernier mot n’a pas encore été dit.

Le roman est si complexe et si dense qu’aucun véritable résumé ne peut lui rendre justice. Après la lecture, l’impression persiste qu’on a fait un voyage dans l’espace et dans le temps. La réalité historique ne se contente pas de jouer le rôle d’une toile de fond : on se promène dans les rues de Berlin, on fréquente l’Alexanderplatz où le métro est en construction, les cabarets nous dévoilent leurs secrets. Tout un cadeau pour les Berlinois d’aujourd’hui ! Loin d’être négligée, l’intrigue se développe astucieusement en se fondant dans le décor et en se faufilant dans les événements de l’époque.

Et puis, on s’attache à Gereon Rath, même s’il n’a ni l’intelligence d’un Holmes ni la puissance d’un Bond. C’est un homme plutôt ordinaire, doté d’un gros bon sens, épris de justice et acharné comme un pitbull. Il tient à l’amitié mais y consacre peu de temps, et ses amours sont fragilisées par son travail. Une sorte de cavalier solitaire. Mais il est jeune (début de la trentaine) et ne désespère pas.

Le roman est long mais sans longueur et on n’y chôme pas : un problème succède à un autre. Le lecteur est tenu en haleine. D’autant plus qu’on sent, à raison, qu’on approche du dévoilement ultime. C’est exigeant : bien des noms à retenir, dont plusieurs en allemand ou en russe; multiples enchevêtrements qui nécessitent toute notre attention. Une façon passionnante de nous faire voir de l’intérieur la République de Weimar. Et, pour couronner l’ensemble, une finale hautement satisfaisante.

Extrait :
Le lundi matin, l’ambiance qui régnait au Château Fort était celle d’un lendemain de cuite. Les couloirs du commissariat paraissaient encore plus gris que d’habitude. L’opération qui avait duré trois jours entiers s’était transformée en une véritable catastrophe pour la direction de la police. Les commentaires dans la presse étaient sans pitié; Berthold Weinert n’était pas le seul journaliste à condamner les agissements de la police berlinoise lors des manifestations du 1er Mai. L’expression « Mai sanglant » était dans toutes les bouches. Une expression lancée par le Vossische Zeitung.
Jusqu’à présent, le bilan s’élevait à vingt-deux morts et plusieurs blessés se trouvaient toujours dans un état critique. La police avait fait usage d’un nombre important de munitions : 7 885 coups de pistolet avaient été tirés, plus 3 096 tirs de carabine et de mitrailleuse. Dans ce domaine aussi, la comptabilité de la police berlinoise était d’une précision toute prussienne.
Le comptage des armes confisquées avait demandé moins de travail aux policiers. Ils auraient tout aussi bien pu faire l’économie des perquisitions à Wedding et à Neukölln. Le résultat de cette opération au cours de laquelle des centaines d’appartements avaient été passés au peigne fin était proche de zéro. Une douzaine de revolvers et de pistolets et deux ou trois fusils. On trouvait plus d’armes dans n’importe quel stand de tir de fête foraine.

Alexanderplatz

Niveau de satisfaction :
4.7 out of 5 stars (4,7 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Allemand, Enquête, Historique, Remarquable | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Au nom du père et du crime – Philippe Bouin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Moissons noires)
Genre : Enquête policière
Personnage principal : Charlotte Auduc, commandant de police à Limoges

Dans la petite cité de G*…, dans le Limousin, tout dépend du maire, surtout l’emploi. Victor Juillet règne sur sa ville, il en est à son sixième mandat et il prépare le septième. Il est propriétaire de quasiment toutes les entreprises. Le contrat entre le maire et ses administrés n’est pas écrit mais il est cependant connu de tous : ne vous mêlez pas de mes affaires et vous aurez du boulot. Dans ce contexte personne ne s’oppose à lui, sauf le curé, le père Piffaud. Chaque dimanche celui-ci fait des sermons au lance-flammes contre le système municipal. Le maire et ses amis en veulent à mort à l’ecclésiastique. Et voilà justement qu’un jour on trouve le curé assassiné, éventré et nu sur le plateau de l’autel de l’église. Le maire ne peut faire autrement que demander une enquête mais comme il a le bras long, il demande qu’elle soit menée dans la plus grande discrétion. Charlotte Auduc, commandant de police à Limoges, est missionnée pour conseiller les forces locales de gendarmerie. La discrétion n’est pas vraiment son truc à Charlotte. Sa méthode serait plutôt le coup de pied dans la fourmilière. L’enquête sera mouvementée.

L’intrigue est assez classique, elle évoque un peu l’opposition entre Don Camillo et Peppone en beaucoup moins amical et beaucoup plus sanglant. Le cadre choisi, une petite ville du Limousin, explique l’omnipotence du maire et l’opposition du curé, comme dans ces temps anciens où, dans les villages, ces deux personnages étaient les plus importants, parfois en conflit pour des raisons idéologiques. Ici ce qui les oppose, ce sont les méthodes de gestion du maire que le curé ne supporte pas et comme en plus il sait des choses très gênantes pour l’élu municipal, la tension est grande entre eux. Mais le meurtre du curé, s’il arrange le maire, fait aussi peser sur lui de lourds soupçons.

Dans ce contexte, débarque un autre personnage fort : une femme, Charlotte Auduc, commandant de police, ancienne du Raid. Elle a eu une main arrachée en opération et elle a la reconnaissance du Grand Chef à qui elle a sauvé la vie. Maintenant elle a une main artificielle très élaborée qu’elle appelle La Chose. Elle est accompagnée en toute circonstance de Rap, un chien, solide beauceron, très intelligent. Elle, elle est beaucoup moins maniable que les gendarmes locaux, le maire va s ‘en apercevoir très vite. En plus Charlotte est originaire du village et elle a l’intention d’éclaircir par la même occasion les circonstances de la mort de ses parents.

Le ton du récit est acerbe et sarcastique. Il y a aussi quelques charges bien senties contre les réseaux et l’hypocrisie des hommages posthumes notamment.

L’enquête, classique mais bien rythmée par un nombre de morts tout à fait dans les standards du genre : trois poignardés plus un flingué. Nous avons là un bon vieux polar à l’ancienne tout à fait réjouissant, tonique et bien divertissant.

Extrait :
Au centre de ce groupe, rigide comme un manche à balai, Victor Juillet faisait mine de se recueillir. La statue du curé d’Ars semblait rigoler en le regardant prier. Non parce qu’il paraissait sincère – la pratique du pouvoir l’avait formé à faire semblant en tout –, mais parce qu’il ne venait jamais à ces « chiatiqueries de messes ». Sa ferveur religieuse était égale à celle qu’il accordait à la politique. Juillet ne croyait qu’en lui. Ce à quoi le Très-Haut s’en battait les nuages. Depuis que la Terre existait, Il n’avait jamais craint la concurrence.
Autour de Juillet, le clan des pleureuses assurait sa part de mise en scène. Les deux élues du conseil municipal faisaient assaut de mouchoirs. Les notablesses en titre et les épouses de notables affectaient des figures de deuil. Ces dames n’avaient pas à se forcer, leurs tronches habituelles étant tout aussi moches. Leurs maris, eux, se contentaient d’imiter le maire. Certains mieux que d’autres en fermant les yeux et en remuant les lèvres.

Niveau de satisfaction : 
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Français, Remarquable | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Le manoir d’Alderney – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018
(Triple Jeopardy)

Date de publication française : 2019 (10/18)
Traduction : Florence Bertrand
Genres : Enquête, procès
Personnage principal : Daniel Pitt, avocat

Anne Perry mérite bien son surnom de ‘reine du polar victorien’. J’ai lu tous les romans de la série des Pitt et de la série des Monk, au cours des quarante dernières années, et Perry ne faiblit pas. Ce dernier Pitt (Daniel, le fils, avocat, et non William, le père, chef de la Special Branch) finit presque par nous faire oublier que, dorénavant, le personnage principal est le fils. Pas facile quand on s’est attaché à William pendant de nombreuses années. Pourtant, il y a un style Anne Perry qui domine, qui que ce soit qui mène l’enquête, Monk inclus.

Londres 1910. Depuis 4 ans, la structure familiale de la famille Pitt s’est radicalement modifiée : William travaille toujours, son épouse Charlotte, post-cinquantaine, est toujours belle et intelligente, mais Daniel, 25 ans, récemment admis au barreau, vit maintenant seul, alors que sa sœur aînée de trois ans, Jemima, a épousé un Américain, vit à Washington, et a deux beaux jeunes enfants.

Philip Sidney, diplomate britannique en poste à Washington, accusé de détournement de fonds et soupçonné de vol de bijou et d’intrusion dans la chambre d’une jeune femme (Rebecca) de la riche bourgeoisie américaine, s’est prévalu de l’immunité diplomatique et s’est enfui à Londres.

La police anglaise l’arrête pour détournement de fonds. Jemima et son mari Patrick, policier à Washington, sont arrivés à Londres pour y passer un mois. Ils mettent Daniel au courant de cette affaire et, comme ils sont amis de Rebecca et de ses parents, ils demandent à Daniel de défendre Sidney pour l’accusation de détournement de fonds, espérant faire apparaître au cours du procès l’agression contre Rebecca et le vol du bijou. Daniel essaie de refiler la cause à Kitteridge, mais en vain. Il ne veut pas décevoir Jemima et Patrick, et c’est bien certain qu’il est contre l’agression dont Rebecca fut victime, mais il prend au sérieux la défense du diplomate britannique. Ce pourquoi il doit regarder les faits de près. D’autant plus qu’on soupçonne maintenant Philip Sidney de meurtre et, peut-être aussi, d’espionnage.

La tension monte doublement, d’abord parce que le cas est beaucoup plus complexe qu’il ne paraissait, et aussi parce que Daniel est lui-même déchiré par des dilemmes moraux : ne décevoir ni sa sœur, ni son beau-frère, mais ne pas être injuste vis-à-vis de son client, ne pas couvrir une agression contre une jeune femme mais à condition d’être certain de l’identité de l’intrus. Daniel réclamera le secours de Blackwell (un personnage louche qu’il avait aidé précédemment), de sa sœur en tant qu’amie de Rebecca, de Patrick (tout en s’en méfiant un peu parce qu’il est redevable aux Thorwood, les parents de Rebecca), et surtout de la docteure Miriam fford Croft, la fille de Marcus, le patron de Daniel et directeur du cabinet fford Croft et Gibson. Et quand la chose deviendra énorme, un avis discret de William sera bienvenu.

Perry prend grand soin de peindre des personnages substantiels et crédibles : c’est pourquoi, dans ses romans, on parle beaucoup, les relations interpersonnelles sont soigneusement développées, mais l’intrigue n’en souffre pas trop. C’est difficile de ne pas s’attacher aux personnages, d’autant plus qu’on connaît déjà les membres de la famille. Perry fait en sorte que ses personnages ne sont pas devant l’action, mais dedans. Le lecteur est ainsi amené à partager leurs émotions, en même temps qu’il est impliqué dans les problèmes qu’il s’efforce de résoudre.

La culpabilité ressentie par Daniel et sa gêne devant Miriam peuvent un peu agacer, mais il n’a que 25 ans ! Le principal est que ces sentiments ne le paralysent pas. Perry aime bien faire vieillir ses personnages et étudier en quel sens se modifient les relations entre eux, entre Daniel et son père, par exemple.

Bref, la plus grande qualité des romans d’Anne Perry est peut-être qu’ils ne se réduisent pas à de purs et simples problèmes à résoudre. Influence d’Agatha Christie, sans doute, mais aussi de Jane Austen.

 Extrait :
Eh bien ? dit-il, curieux. Qu’avez-vous d’intéressant ? Vous n’allez pas me parler d’un testament ou d’un litige sur bornage, j’espère. Les histoires d’héritage m’ennuient tant que je pourrais en tapisser le Sahara (…) Pourquoi avez-vous amené Pitt ? Vous aviez besoin de soutien moral ?
Kitteridge se redressa.
Non, monsieur. C’est son affaire et il m’a demandé d’y participer en tant que… en tant qu’avocat plus chevronné que lui.
Il serait difficile de l’être moins, ironisa Marcus. Eh bien, allez-vous me dire de quoi il s’agit ? Ou êtes-vous simplement venu lui tenir la porte ?
Daniel vit se crisper les muscles du visage de Kitteridge alors qu’il parlait.
Je vais le faire, monsieur, mais vous désirerez peut-être l’interroger pour obtenir des détails supplémentaires.
Bien entendu. Des détails de quoi, au juste ?
D’une affaire qui a commencé à Washington, en Amérique, et qui a traversé l’Atlantique, si bien que c’est à nous de réparer les dégâts, commença Kitteridge, parlant trop vite pour empêcher Marcus de l’interrompre, ce qu’il brûlait manifestement de faire. Une agression et un vol ont été commis au domicile d’une famille américaine distinguée. La fille a été dépouillée dans sa chambre, en pleine nuit. Le père affirme avoir vu et reconnu l’intrus. C’était un jeune diplomate, Philip Sidney, en poste à l’ambassade britannique à Washington. (…) Il a invoqué l’immunité diplomatique. Et il s’est enfui pour revenir ici.
Coupable, lâcha Marcus, sur un ton tel que Daniel n’aurait su dire si c’était une question ou une réponse.
Ce serait sans importance, du moins, du point de vue juridique, s’il n’avait pas été inculpé de détournement de fonds appartenant à l’ambassade pendant qu’il était en poste.
Marcus se redressa d’un bond.
Et arrêté ? On va faire son procès ? Pourquoi, pour l’amour du ciel ? Qu’ils reprennent l’argent et se taisent ! Veulent-ils que le monde entier sache que nous employons de tels … vauriens … pour nous représenter à l’étranger ?
J’ai peur que Tobias Thorwood ne le permette pas, continua Kitteridge. Pas plus d’ailleurs que le policier américain qui voulait l’inculper de vol et d’agression…

Alderney

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Britannique, Enquête, Remarquable | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Francis Rissin – Martin Mongin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Éditions Tusitala
Genres : Enquête, fantastique, politique …
Personnage principal : Francis Rissin, personnage énigmatique aux multiples personnalités

Francis Rissin. C’est autour de ce nom qu’est construit le livre, présenté comme un assemblage de onze documents. Ils concernent tous un ou des mystérieux personnage(s), nommé(s) Francis Rissin. Ces pièces mises bout à bout ne constituent pas une suite cohérente d’épisodes, mais au contraire elles montrent autant de visions différentes d’événements rattachés de près ou de loin à ce nom.

C’est un roman surprenant et aussi un peu perturbant car il n’y a aucune cohérence entre les onze récits juxtaposés. Parfois ils ont des points communs, parfois il n’en ont aucun. Ainsi nous commençons par un document se rapportant à un séminaire à l’université de Paris IV Sorbonne sur un livre dont on ne sait pas s’il existe vraiment : L’Approche de Francis Rissin. Le document suivant relate les événements extraordinaires qui se sont déroulés dans le département de l’Ain : apparition des affiches énigmatiques Francis Rissin et passion de la population pour ce personnage insaisissable qui semble être considéré comme un nouveau Christ. Suivent une enquête policière, une exposition au centre Pompidou sur le thème Visages de Francis Rissin, une biographie, un journal, des témoignages, les aventures loufoques de deux papys nommés Francis Rissin, l’apparition d’un chef d’état cruel et despote … Et finalement l’origine de Francis Rissin. C’est un peu comme si un internaute demandait Francis Rissin dans un moteur de recherche puis utilisait les différents résultats, multiples et parfois contradictoires, pour bâtir des récits.

Tout au long des onze histoires nous passons sans transition du roman à énigme à l’enquête policière, au roman fantastique, au roman social, au journal intime, à la comédie déjantée, au thriller, au roman politique. La figure de Francis Rissin apparaît tantôt bien réelle, tantôt complètement fantasmée, tantôt comme étant un tyran sanguinaire, tantôt comme un saint. Le nom Francis Rissin traverse les onze chapitres de façon obsessionnelle.

Dans ce livre Martin Mongin montre comment un personnage fictif peut prendre vie sous différentes formes, souvent en échappant au contrôle de son créateur, comme le monstre de Frankenstein. C’est un exercice de style brillant mais quelque peu déstabilisant pour le lecteur. On qualifie souvent d’originale une œuvre sortant un peu des sentiers battus, ce roman mérite amplement cette étiquette, que ce soit pas sa forme ou par son contenu. Ce Francis Rissin aux personnalités multiples peut laisser perplexe tant les interprétations possibles concernant l’objectif du livre sont nombreuses. C’est un pavé bien consistant de 610 pages, aussi riche que complexe et étrange.

Extrait :
Alors quelque chose a traversé le ciel. C’était peut-être un satellite, une étoile filante, une comète, un OVNI – allez savoir. Et puis l’un de nous a dit : « Francis Rissin ». Je crois que c’était Alix, ou peut-être Antoine, je ne me souviens plus très bien.
Nous nous sommes tus. Tonkar lui-même s’est arrêté de japper. Nous avions presque oublié que le vent soufflait si fort, qu’il s’engouffrait puissamment à travers les anfractuosités des rocs, dont il tirait une sorte de sifflement sourd.
Francis Rissin.
Nous avons murmuré ce nom en silence, chacun pour soi d’abord, et puis plus fort ensuite, tous ensemble, comme un mantra, comme un rituel d’évocation.
Francis Rissin… Francis Rissin… Francis Rissin…
Nous l’avons prononcé lentement, en insistant bien sur chaque syllabe, et puis de plus en plus vite. C’était la première fois que nous ressentions une telle vibration de la matière. La première fois que quelque chose prenait corps comme ça devant nous.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Énigmes, Enquête, Fantastique, Social, Thriller | Marqué avec , , | 2 commentaires

La Tentation du pardon – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (The Temptation of Forgiveness)
Date de publication française : 2019 (Calmann-Lévy)
Traduction : Gabriella Zimmermann
Genres : Enquête, ambiance
Personnage principal : Commissaire Brunetti

J’ai encore succombé à la tentation de lire un autre Donna Leon : je m’ennuyais de Venise et du commissaire Brunetti. Je me suis donc reposé de mes lectures précédentes en me délassant dans la vie quotidienne à Venise à l’époque de Brunetti. Comme je savais à quoi m’en tenir, j’ai été moins déçu que d’habitude.

Une collègue de Paola va voir le commissaire pour lui confier son anxiété à propos de son ado d’une quinzaine d’années, Alessandro, qui aurait commencé à prendre de la drogue vendue dans son collège. Quand Brunetti lui assure qu’on peut faire de la prison pour vendre de la drogue mais pas pour en consommer, elle semble satisfaite et disparaît. Mais son époux est retrouvé gravement blessé au pied d’un pont. Accident ou tentative de meurtre ?

Brunetti enquête un peu sur la circulation des drogues dans les institutions scolaires, même privées, et envisage un rapport entre l’attentat du père d’Alessandro et la consommation du fils. Puis, il s’intéresse à une enquête de Vianello, qui trouve des photos de tableaux de maîtres qui ont été volés. Tout en évitant de trop s’attarder sur des fuites dans le service que lui signale le vice-questeur Patta. Le nom d’un violeur aurait été mentionné, alors que le procès n’avait pas abouti; or, cet antipathique gaillard aurait été victime d’une mémorable raclée. Le commissaire, en train de lire Antigone, et se demandant s’il doit donner priorité aux lois sur les principes moraux, a appris que le nom en question avait été divulgué par Elettra pour protéger la fille d’une amie éprise de ce dangereux lascar. Il est distrait de ce dilemme par une nouvelle enquête sur une supposée escroquerie par un médecin et un pharmacien qui empliraient leurs poches au détriment de celles de l’État.

Bref, plusieurs enquêtes qui font le quotidien d’un policier à Venise. Pas de mystérieux problèmes, pas de rebondissements imprévisibles, pas de déductions géniales par un commissaire super intelligent. Plutôt, les soucis d’un policier expérimenté, sa complicité avec sa chère épouse, sa solidarité avec les collègues. Et la dénonciation des services hospitaliers insuffisants, situation bien connue chez nous, et l’impuissance face à un fléau très répandu : la consommation de drogues chez les jeunes. Problème de stature internationale : des statistiques sur l’espérance de vie révèlent que, au Canada par exemple, cette espérance a diminué pour la première fois depuis qu’on la mesure, notamment à cause d’une mortalité accrue dans des provinces comme l’Ontario et la Colombie britannique, là où les drogues sont le plus consommées.

Plutôt qu’à un thriller palpitant, le lecteur doit s’attendre à une sorte de sociologie du travail policier dans une grande ville moderne.

Extrait : Le temps qu’il atteigne son bureau, Brunetti s’était réconcilié avec sa conscience. La signorina Elettra avait agi instinctivement pour protéger une personne qu’elle aimait. Ce n’était pas tout à fait comme pousser quelqu’un hors de la trajectoire d’une voiture – c’était comme faire cela et, en conséquence, causer un accident. La nuance ne lui échappait pas, mais il estimait l’affaire classée. Il avait pris sa décision : l’indiscrétion commise par sa collègue resterait entre eux et finirait par disparaître, au fil du temps, de la mémoire collective de la questure.

Niveau de satisfaction :
3.3 out of 5 stars (3,3 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Enquête, Moyen | Marqué avec , , | Laisser un commentaire