Dis-moi qui doit mourir – Marc-André Chabot

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Libre Expression)
Genres : Thriller, enquêtes
Personnages principaux : Antoine Aubin, publicitaire – Donald McGraw, lieutenant (SPVM)

Voici un roman intelligent d’un auteur qui a le sens de l’intrigue et qui sait raconter une bonne histoire avec un soupçon d’humour et un clin d’œil à l’actualité québécoise et montréalaise, ce qui rend le récit encore plus plausible.

Antoine Aubin travaille paisiblement pour une agence de publicité et s’amuse à jouer au hockey dans une ligue de garage. C’est là qu’il retrouve des amis dont il a bien besoin depuis que sa petite fille a été victime du syndrome de la mort subite du nourrisson et que sa séparation d’avec sa conjointe, Élizabeth, s’en est suivie. Après une partie, alors qu’au bar Le Planqué il prend une bière avec son ami François, arrive, escorté de deux gardes du corps, le chef de la mafia montréalaise, Charles Péloquin, Sir Chuck pour les intimes. Se déclenche alors une violente fusillade qui extermine trois hommes, mais dont se sort Sir Chuck, la cible fort probablement, sauvé par Antoine qui, réflexe insensé, s’est jeté sur le sbire payé pour tuer Charles.

Antoine ne se prend pas pour un héros et ne demande pas mieux qu’à oublier tout ça, mais Sir Chuck n’est pas du genre à oublier : c’est un gars qui a la réputation de payer ses dettes. Il estime qu’Antoine l’a sauvé, lui et sa famille, et qu’il lui doit donc 5 vies : Antoine doit lui désigner 5 personnes qui seront rayées de la carte. Sinon, c’est lui qui sera tué pour avoir empêché Sir Chuck de payer ses dettes. On ne rit plus !

Plutôt tourmenté, mais en légitime défense d’une certaine façon, Antoine désigne d’abord un pédophile avéré et récidiviste qui a échappé à la justice à cause d’un vice de forme; puis, un batteur de femmes et d’enfants contre qui personne ne veut témoigner. Les journaux le baptisent le justicier; les gens lui rendent hommage et en redemandent. Antoine, qui a toujours critiqué les injustices dues aux lois qui semblent protéger plus les droits du criminel que ceux de la victime, et qui en a toujours voulu aux avocats habiles qui font passer leur carrière avant toute considération morale, commence à se prendre au jeu. D’où une troisième commande : le cas d’un riche propriétaire d’une compagnie de production cinématographique qui a copié le livre d’un auteur, qui a ruiné ses propres collaborateurs et dont les millions reposent dans des abris fiscaux. Les Québécois sauront lire entre les lignes. Sir Charles fait exécuter ce beau monde avec plaisir et efficacité, ce qui ne l’empêche pas de consolider son emprise sur Montréal, en incitant les Irlandais et les Italiens à se serrer la main, et en exterminant les éclaireurs des amigos du Ciudad Suarès, cartel mexicain soupçonné d’avoir commandé l’assassinat de Chuck.

Pendant ce temps, l’inspecteur Donald McGraw, un vieux routier dans la cinquantaine à quelques années de la retraite, enquête sur ces assassinats sans trop de conviction, car ils lui apparaissent comme des règlements de compte entre truands, difficiles à reconstituer et, somme toute, plutôt salutaires. Ce qui le préoccupe, c’est plutôt qu’il semble y avoir parmi ses amis policiers, avec qui il travaille depuis longtemps, un agent double qui refile des informations à la mafia. Il enquête là-dessus, tout en faisant suivre Chuck et en gardant un œil sur Antoine.

Ce dernier peut prendre un scotch avec Chuck, mais sent bien que sa vie ne tient qu’à un fil. Cette histoire-là est loin d’être finie.

Quel bon roman ! Les principaux personnages sont si bien décrits qu’on a l’impression de les connaître depuis un bout de temps; des familiers, dirait-on, de District 31 ou d’Omerta. L’intrigue est menée de main de maître, dramatique avec un soupçon d’humour, parfois noir. Les rebondissements soutiennent notre attention. Et l’auteur nous tient bien en soulevant des problèmes auxquels on ne peut pas personnellement échapper : peut-on protéger les criminels en faisant valoir les droits individuels ? Une personne peut-elle compenser les lacunes du système judiciaire en rayant de la carte les désaxés non recyclables ? Ne peut-on pas comprendre une grande partie du public qui approuve le comportement d’un tel justicier et qui en redemande ? Bien sûr comprendre ne signifie pas être d’accord, mais le chemin est court de la coupe aux lèvres.

Bref, ce roman m’a captivé et ce serait indécent pour l’auteur de ne pas récidiver.

Extrait :
C’est un premier contrat à Montréal pour l’ex-lieutenant Andrei Mikhaïlev. Une jolie ville, paraît-il. Il n’a pas eu le temps de s’en faire une idée depuis son arrivée (…)
La cible est à une distance aisément atteignable. Les réflexes assimilés durant des années s’imposent sans qu’il ait à y réfléchir. Le simple fait de se retrouver en position de tir, la crosse d’aluminium d’un Tac-50 calée solidement au creux de son épaule droite, le plonge dans un état où seuls des automatismes commandent ses gestes. À travers le télescope, il cadre sa cible. Pas de vent, pas de pluie, cible immobile à moins de 300 mètres. Impossible de rater. Il a réussi des coups au but beaucoup plus complexes et mouché des cibles beaucoup plus éloignées. Chaque fois, elles se sont écroulées, foudroyées. Sa fiche est parfaite. Mikhaïlev est un professionnel à la réputation immaculée (…)
Il exécute rigoureusement chaque phase de sa routine de tir. Comme toujours. Il en est maintenant à l’avant-dernière. Mentalement, il commence le décompte habituel et son index augmente imperceptiblement la pression sur la détente de l’arme. Sept…six…cinq…
À quatre secondes, il bloque sa respiration pour s’assurer d’être totalement immobile au moment du tir. Trois…deux…

Le McMillan TAC-50

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Ceux que nous avons abandonnés – Stuart Neuville

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2015 (Those We Left Behind)
Date de publication française : 2019Payot & Rivages
Traduction : Fabienne Duvigneau
Genres : Enquête policière, roman noir
Personnages principaux : Serena Flanagan, inspectrice chef à Belfast – Paula Cunningham, agent de probation – Ciaran et Thomas Devine, frères très proches

Belfast. Ciaran Devine sort d’un centre de rétention pour enfants. Sept ans auparavant, lorsqu’il avait douze ans, il a avoué le meurtre du père de la famille d’accueil où il avait été placé avec son frère Thomas. Thomas, lui, n’avait été inculpé que de complicité, il a été libéré deux ans plus tôt. Les deux frères se retrouvent. Entre eux s’est installé un lien très étroit dans lequel Thomas décide de tout. Paula Cunningham, agent de probation de Ciaran, constatant la domination qu’exerce le frère aîné sur son cadet, les soupçonne d’avoir menti. Elle en informe l’inspectrice chef Serena Flanagan qui avait recueilli les aveux de Ciaran. Ce dernier s’était alors beaucoup attaché à la policière qui avait eu une attitude bienveillante et même un peu plus. Daniel Rolston, fils de l’homme assassiné par les frères Devine, supporte mal leur libération. Lui aussi pense qu’ils ont donné une fausse version des faits. Lorsqu’il est retrouvé mort, Serena Flanagan va exiger et obtenir que l’on lui confie l’enquête.

C’est une enquête policière classique mais dans laquelle l’auteur met beaucoup d’humanité. Elle concerne un meurtre dont le coupable, un garçon de douze ans, avait été rapidement identifié, il était tout de suite passé aux aveux. De ce fait aucune investigation n’avait eu lieu. Ce qui fait surgir le soupçon c’est la relation toxique qui s’est établie entre les deux frères. L’aîné, Thomas domine totalement son cadet, Ciaran, incapable de prendre seul une décision, mais qui a avoué spontanément le meurtre, innocentant au maximum son frère. Thomas a un contrôle total sur son jeune frère. Pour le garder il n’hésite pas à le culpabiliser et à lui infliger des sévices. L’auteur décrit cette relation avec beaucoup de finesse.

Autre point fort : les personnages féminins. Ils sont subtilement décrits, avec leur forces et leur faiblesse. L’inspectrice Serena Flanagan n’est pas une super-woman : elle reprend son poste après quatre mois d’absence pour soigner un cancer du sein. Mais dans son job elle est tenace et méticuleuse. Elle se heurte à des collègues qui n’ont pas la même rigueur et à son chef qui désapprouve certaines de ses méthodes. Elle doit faire face à ses propres démons qui peuvent l’entraîner à sortir du strict rôle de policière. Mais elle avance. Paula Cunningham, elle aussi n’hésite pas à secouer le cocotier et à exprimer son désaccord avec la hiérarchie. Elle se réconforte avec la bouteille de vodka.

Dans Ceux que nous avons abandonnés l’auteur développe une intrigue simple, où rien n’est très spectaculaire, mais qui se révèle totalement prenante. Les personnages sont crédibles, consistants, avec leur part d’ombre. C’est un excellent roman noir.

Extrait :
« Parce que tu es placide, parce que tu ne dis pas grand-chose, ils s’imaginent que tu n’es pas très futé. Mais j’ai vu les rapports. Tu es un jeune homme remarquablement intelligent. Tu pourrais devenir tout ce que tu veux dans la vie. Tu pourrais reprendre des études. Suivre des cours du soir, passer ton brevet, même un diplôme de plus haut niveau. Qui sait, tu pourrais aller à l’université, si tu travaillais suffisamment. Mais tu as toujours laissé Thomas parler à ta place, hein ? »
Ciaran repartit. Cunningham le rattrapa et se maintint à son allure.
« Tu laisses Thomas parler, et tu l’as toujours laissé penser à ta place aussi. N’est-ce pas ? Il te fait croire que tu es incapable de parler ou de penser par toi-même, que tu as besoin qu’il s’en charge pour toi. Mais ce n’est pas vrai. Tu peux parfaitement te débrouiller sans Thomas. Je sais que tu l’aimes, mais tu n’as pas besoin de lui.

Rue de Belfast

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Manucure – Denis Thériault

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Leméac)
Genre : Enquête
Personnage principal : Laetitia, manucure professionnelle

C’est le premier roman de Denis Thériault que je lis; Thériault s’est fait un nom avec des romans plutôt psychologiques et il entreprend aujourd’hui son premier polar.

Amélie, la sœur cadette d’Emma, qui pratique comme elle le métier de manucure professionnelle à domicile, est retrouvée morte, une balle dans la tête : suicide ou meurtre? Les indices penchent du côté du suicide, mais Emma est persuadée que c’est un meurtre parce qu’elle connaissait suffisamment sa sœur pour savoir qu’elle n’était pas du genre à se suicider. D’ailleurs, où est passée sa mallette à manucure ? Et que signifie l’étrange dessin qu’Emma retrouve dans les papiers d’Émilie ? Elle respecte l’Inspecteur Saunier mais le trouve trop cartésien, lui reprochant de manquer d’imagination. Ce n’est pas, en effet, ce qui manque à Emma, persuadée qu’un de ses clients a assassiné sa sœur.

Sous le nom de Laetitia, et sans révéler qu’elle est la sœur d’Amélie, Emma récupère sa clientèle pour étudier de plus près les hommes et les femmes qui recevaient les services de sa sœur. Ce qui nous vaut une galerie de personnages étranges ou originaux, donc suspects, d’une grande comédienne à un agent du renseignement, d’un homme politique à une psychiatre, d’une supposée future vedette de la porno à une ancienne amie d’Amélie…

Ce qu’elle apprend surtout c’est qu’elle ne connaissait pas beaucoup sa sœur, ni elle-même finalement. Au moment où elle touche à la vérité, tout semble perdu pour elle, et les policiers qui sont censés la protéger n’y peuvent rien. Si elle s’en sort, ce sera encore malgré elle.

La force de ce roman, c’est la galerie de portraits : dans un monde avec lequel la plupart d’entre nous ne sont pas familiers (les gens qui sont prêts à payer le gros prix pour se faire faire les ongles), nous rencontrons des personnages qui sortent de l’ordinaire et satisfont notre curiosité.

L’enquête m’a semblé servir de prétexte à cette exposition. Les hypothèses d’Emma sont plutôt gratuites et sa façon de procéder peu efficace (sauf quand elle emprunte un truc à Lisbeth Salander). Emma elle-même a plus d’imagination que de jugement, et je ne trouve pas très sympathique ce type de personnes qui paraissent consacrer leur vie à s’occuper d’autrui à défaut de pouvoir assumer leur propre existence.

Extrait :
C’était un sentier à peine tracé dans la forêt. Il serpentait dans le sous-bois, s’inclinait selon une pente abrupte, puis débouchait au bord d’une rivière au cours tranquille. Tamisés par les frondaisons, les rayons du soleil matinal ensemençaient les eaux. Des oiseaux chantaient, des libellules maraudaient. Des myriades d’alevins fréquentaient le rivage, frétillant dans l’onde qui toutefois n’était pas aussi limpide qu’elle aurait dû. Car les volutes d’une substance sombre la teintaient, lentement aspirés par le courant placide. Cette substance était rouge. Elle provenait, à quelques mètres en amont, du corps inerte d’une femme étendue sur un lit de galets ensanglantés…

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Grise Fiord – Gilles Stassart

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Rouergue noir)
Genres : Aventures, roman noir, ethnologique
Personnage principal : Guédalia, jeune Inuit d’Amarok

Guédalia, jeune Inuit fraîchement sorti de prison, travaille au magasin coopératif d’Amarok, dans l’île de Baffin, au nord du Canada. Il en profite pour faire le commerce de drogues et d’alcool. Guédalia c’est le mauvais fils de la famille. Plus jeune c’était un élève brillant qui a fait de bonnes études chez les blancs, à Montréal. Il a compromis un avenir qui s’annonçait radieux en tombant dans la drogue et l’alcool. Son frère aîné, Jack, à l’origine beaucoup moins brillant mais avec de solides convictions est devenu l’avocat respecté de tous, celui défend la cause des Inuits face aux compagnies prédatrices. Lui, c’était le bon fils. Un jour où Guédalia était complètement défoncé, il tue par accident son frère. C’est sa mère qui assume l’homicide et va en prison. Guédalia se retrouve dans la maison familiale avec pour seule compagnie son père grabataire dont il doit s’occuper. Réveillant ses rêves d’enfant et pour tenter d’échapper l’enfermement, Guédalia décide de partir vers le nord, direction Grise Fiord, vers cet endroit mythique où existent des arches faîtes de côtes de baleine. Il amène son père infirme et Dalia, une vieille chamane qui s’impose pour participer au voyage. Ils se lancent tous trois en traîneau tiré par dix chiens dans cette immensité blanche. Un périple risqué dans des conditions très difficiles.

Après nous avoir narré la dérive et le naufrage humain du jeune Guédalia, l’auteur nous fit vivre son expédition vers un but aussi vague que fantasmé. Guédalia ne connaît pas exactement la position géographique de son but, il se base sur une histoire racontée par son père qui l’avait captivé lorsqu’il était enfant. Commence alors un périple dantesque dans la neige, la glace et le vent. La faim et le froid sont toujours omniprésents. La proximité de la mort aussi. Abandonnant sa culture d’homme civilisé, Guédalia retrouve l’instinct de ses ancêtres pour tenter de survivre.

Ce qui est remarquable dans ce roman c’est la grande connaissance de l’auteur concernant la culture et les traditions des Inuits. L’histoire de ce peuple est aussi évoquée : les populations déplacées vers le nord pour faire la place à la civilisation envahissante des hommes blancs. La similitude avec les Indiens d’Amérique est frappante. L’impression d’un monde qui survit péniblement, en voie de disparition, comme la banquise. Une communauté qui était armée pour survivre dans un climat et des conditions extrêmes mais le danger qui l’a frappée était beaucoup plus insidieux : les vices que le monde occidental a importés : l’alcoolisme et la drogue.

Grise Fiord est un roman noir ethnologique. Il nous immerge complètement dans les paysages glacés, les traditions ancestrales et les croyance du peuple inuit. C’est sauvage et fascinant. Empreint de nostalgie et de poésie aussi. Et totalement dépaysant.

Extrait :
Qu’est-ce qu’elle sait de ce que contiennent ces livres ?
— Suffisamment, petit merdeux. Ne me prends pas pour une gamine. Comme toi, je suis l’Inuite qui est allée à l’école des Blancs, je sais, j’ai appris. Et il se trouve que la police m’a emmenée un jour, que j’ai passé de longues années dans la clinique psychiatrique, au service réservé pour les Natives. J’ai vu ces hommes en blanc mortel s’approcher, des livres, des classeurs sous le bras, des thèses, encore, toujours, bien organisées, une pensée « structurée », des dictionnaires et des listes de troubles… D’autres Blancs, soi-disant bienveillants, et sans blouse cette fois, des ethnopsychiatres, sont venus voir et comprendre les pathologies spécifiques des autochtones pour faire des rapports qui aideraient les pouvoirs publics à mettre en place « des politiques sanitaires cohérentes ».

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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La Première Enquête de Montalbano – Andrea Camilleri

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2004 (La Primera Indagine di Montalbano)
Date de publication française : 2006 (Fleuve noir) et 2017 (Pocket)
Traduction : Serge Quadruppani et Maruzza Loria
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Montalbano

Ça faisait du bien de retrouver le commissaire Montalbano. Pourtant, ce n’est pas facile d’expliquer le succès des romans de Camilleri, surtout qu’en les lisant en français, on ne bénéficie pas vraiment de l’écriture sicilienne malgré le talent des traducteurs. Comme il s’agissait de la première enquête de Montalbano, je n’ai pas hésité à mettre la main dessus.

En réalité, le petit livre publié dans Pocket comprend trois nouvelles d’une centaine de pages dont, en effet, La première enquête de Montalbano, qui vient d’être promu commissaire et donc, de déménager de Mescalippa à Vigata, village côtier où cet homme de la mer se retrouvait parfaitement chez lui. Il s’installe un peu en dehors de Vigata dans une petite villa de trois pièces, avec solarium et véranda à quelques mètres de la mer. Il rencontre l’équipe avec laquelle il travaillera, surtout le fidèle Fazio, policier d’expérience, qui s’inquiète un peu des libertés que se permet le commissaire tout en admirant les résultats qu’il obtient. On nous présente aussi le père de Montalbano, qui s’apprête à prendre sa retraite et à s’associer avec un type qui a une petite exploitation agricole qui produit du vin. Et on apprend que Montalbano est né aux alentours des années 50 et qu’il a 18 ans en 67 quand, sur les barricades, il affrontera le Questeur actuel Alabiso.

Évidemment, le commissaire est mêlé à une enquête; témoin malgré lui d’un accident d’automobiles suivi de quelques coups de poing, il se heurte à Giuseppe Cusumano, petit-fils de don Sisino Cuffaro, ancêtre d’une des grandes familles mafieuses de Sicile; il rencontre aussi l’énigmatique Rosanna Monaco, qui semble sur le point de tuer quelqu’un, et qui aurait été la maîtresse de Giuseppe. Alors qu’on se demande qui Rosanna voulait tuer, avec un révolver qui d’ailleurs ne fonctionnait pas, un sbire attente à la vie de Montalbano, ce qui le rend de mauvaise humeur. Il doit alors affronter le supposé tueur et le puissant Député et ami de la famille Cuffaro; et s’attaquer, indirectement mais sûrement, à celui qui se cache derrière tout ça.

La deuxième nouvelle, Sept Lundis, nous séduit par l’apparente absurdité de son histoire : chaque lundi, on découvre un animal assassiné, de plus en plus gros : d’abord, un poisson; puis, un poulet; et un chien…, chaque meurtre accompagné d’un billet : Je continue à me contracter. Fazio et Montalbano n’y comprennent rien et se moquent des hypothèses de l’élégant Mimi Augello, sur qui le commissaire aime bien passer ses colères. En désespoir de cause, Montalbano recourt au vieil ermite Maraventano; l’enquête prend alors une nouvelle tournure et le non-sens acquiert un certain sens.

Dans Retour aux origines, Laura, une gamine de trois ans, disparaît. Fazio informe Montalbano, mais le temps que ce dernier met pour se déprendre de la circulation, la petite fille est retrouvée. Effrayée mais apparemment indemne. Le Dr Riguccio l’a recueillie et rapidement examinée. Puis, c’est la psychologue Olinda Mastro qui parvient plus ou moins à entrer en contact avec la petite. Au moment où leur relation peut devenir fructueuse, les parents de Laura décident de l’amener à Rome où ils s’installent. Montalbano apprend que le père, Belli, a vendu ses parts dans la société Vigamare à son beau-frère Gerlando Mongiardino, et que ce dernier entretient des rapports assez louches avec Balduccio junior, qui semble venu d’Amérique pour blanchir de l’argent. Le rapport entre la courte disparition de la fillette, le départ de Belli pour Rome et l’arrivée de Balduccio des Amériques n’est pas évident. Comme il a affaire à forte partie, Montalbano utilisera des moyens pas très catholiques pour clarifier et régler le problème.

Camilleri fait lui-même remarquer que ces trois nouvelles, écrites à des moments différents, ont en commun qu’elles ne sont pas centrées sur des crimes de sang. Ça ne change pas grand-chose. L’auteur dépeint les charmes de la vie quotidienne en Sicile. Ses malheurs aussi : la mafia est présente presque partout. L’art de Montalbano consiste à pousser la mafia à se battre contre elle-même, comme s’il n’y était pour rien. Fazio lui reproche une certaine désinvolture eu égard aux lois, mais doit reconnaître que ça donne des résultats. C’est peut-être cette sorte de liberté que se donne Montalbano qui nous le rend attachant; et le fait que, au fond, c’est un guerrier solitaire. Il aime bien Fazio, mais ses hommes ne sont pas ses amis; il aime bien quelques femmes, mais pour des raisons, pourrait-on dire, hygiéniques. Il s’attache surtout aux chefs, mais les chefs en cuisine qui lui mijotent poissons et fruits de mer.

Pas super intelligent ni trop sympathique, Montalbano c’est un peu nous-mêmes, « un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » (Sartre).

Extrait :
Le Questeur le reçut tout de suite, lui tendit la main, le fit asseoir. Mais il était distrait, de temps en temps il se figeait tandis qu’il parlait et fixait Montalbano. Tout à coup, il n’y tint plus :

– Dites-moi, par curiosité, nous nous sommes déjà rencontrés ?
– Oui, dit Montalbano.
– Ah, voilà ! Il me semblait bien vous avoir déjà vu ! Nous nous sommes rencontrés pour des raisons de service ?
– En un certain sens, oui.
– Et c’était quand ?
– Il y a environ dix-sept ans.
Le Questeur le dévisagea, ahuri.
– Mais à l’époque, vous étiez un gamin !
– Pas exactement. J’avais dix-huit ans.
Le Questeur, visiblement, se mit sur la défensive. Il commençait à nourrir quelques soupçons.
– En 68 ? hasarda-t-il
– Oui.
– À Palerme ?
– Oui.
– Moi, à l’époque, j’étais commissaire.
– Et moi étudiant à l’université.
Ils se regardèrent en silence.
– Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda le Questeur.
– Vous m’avez donné un coup de pied au derrière. Si fort que ça a déchiré le fond de mon pantalon.
– Ah. Et vous ?
– J’ai réussi à vous donner un coup de poing.
– Je vous ai arrêté ?
– Vous n’avez pas réussi. Nous avons eu une brève échauffourée, mais j’ai réussi à m’échapper.
Et là, le Questeur dit une chose incroyable, à voix si basse que Montalbano pensa n’avoir pas bien compris.
– Quelle belle époque ! soupira-t-il.
Ce fut Montalbano qui éclata le premier de rire, puis le Questeur le suivit aussitôt. Ils se retrouvèrent embrassés au milieu de la pièce.

Vigata

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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West – Carys Davies

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
Date de publication française : 2019 (Seuil)
Traduction : David Fauquemberg
Genres : Aventures, Western
Personnages principaux : John Cyrus Bellman, fermier et explorateur amateur – Vieille Femme de Loin, jeune indien – Bess, 10 ans, fille de Bellman.

John Cyrus Bellman est un tranquille fermier de Pennsylvanie qui vit seul avec sa fille Bess de 10 ans depuis que son épouse est décédée. Un jour il lit dans une gazette que l’on a découvert dans le Kentucky des ossements colossaux qui semblaient avoir appartenu à des créatures gigantesques. Cette découverte l’obsède complètement. Il se sent investi d’une mission : retrouver ces animaux fantastiques qui, sans nul doute pour lui, vivent quelque part vers l’Ouest, au delà du Mississippi. Il décide donc de partir explorer le pays pour révéler au monde l’existence de ces créatures extraordinaires. Il abandonne sa ferme et sa fille de 10 ans, les confiant à sa sœur Julie qui voie son projet d’un très mauvais œil mais est contrainte d’accepter en grommelant devant la détermination sans faille de son fou de frère. En chemin Bellman aura recours au service d’un jeune indien malingre et disgracieux dont le nom n’est guère prometteur : Vieille Femme de Loin, mais dont l’appui est efficace. La quête de John Cyrus Bellman sera longue, difficile et ne se terminera pas de la façon souhaitée.

L’aventure de Bellman part d’un rêve un peu fou : découvrir des animaux fabuleux et révéler leur existence et l’endroit où ils vivent au monde entier. D’autres sont partis à la recherche de l’or pour devenir riches, Bellman, lui, veut devenir célèbre. C’est un explorateur dans l’âme sans en avoir ni les moyens ni l’organisation, ni le professionnalisme. Un explorateur amateur. Un passionné un peu cinglé qui n’a pas les pieds sur terre. Il part avec beaucoup d’enthousiasme, peu de préparation et une bonne dose d’inconscience. Les grands animaux en question ne sont pas nommés mais ils ressemblent, d’après leur description succincte aux mammouths, disparus depuis plus de dix mille ans, Bellman ne risque pas de les trouver !

A côté de cet homme idéaliste, grand, impressionnant et puissamment bâti, se trouve tout son contraire : un jeune indien maigrichon aux jambes arquées qui ne paie pas de mine mais qui est efficace et résistant. Un garçon habitué à vivre à la dure. Il considère comme des petits trésors les babioles que les blancs utilisent pour payer ses services : une vieille chemise, des perles, des aiguilles à tricoter, des rubans, une boussole … N’empêche que lui est mieux adapté aux conditions difficiles de l’excursion que son employeur. L’Indien ne rêve pas, ses grands projets se limitent à se procurer le chapeau ou le fusil de l’homme blanc. Réussir à avoir les deux serait sa plus grande satisfaction.

Bess, la fille de l’explorateur en est réduite à imaginer la quête de son père. Les livres de la bibliothèque municipale pourraient l’aider mais le bibliothécaire l’effraie. D’autres dangers, près de chez elle, menacent cette jeune fille qui devient de plus en plus belle en grandissant.

West est un western, mais pas un de ceux qui montrent la conquête de l’Ouest et les territoires gagnés à grand coups de fusils ou de revolvers, c’est un western d’aventures paisibles et de découverte de régions inconnues, sensées abriter des créatures fantastiques. C’est aussi une fable qui montre comment un homme lâche tout ce qu’il tient pour partir à la recherche insensée de ses fantasmes, faisant preuve de l’inconscience la plus totale, incapable d’appréhender les dangers auxquels il va devoir faire face et ceux auxquels il va exposer sa fille en son absence.

West est un roman original et poétique sur l’Ouest américain. Un hymne à la force et la beauté d’une nature qui peut se révéler aussi dangereuse que grandiose.

Extrait :
Il arpentait la pièce et, toutes les demi-heures, il sortait de sa poche le papier plié et le lissait sur le dessus de la table jusqu’à ce qu’il soit bien plat, avant de le relire : il n’y avait pas d’illustrations, mais dans son esprit ils ressemblaient à une église en ruine, ou une épave de pierre – les os monstrueux, les prodigieuses défenses, découverts là où ils gisaient, enfouis dans la boue salée du Kentucky : des dents grosses comme des citrouilles, des omoplates d’un mètre de large, des mâchoires qui laissaient deviner un crâne haut comme un homme de grande taille. Une créature totalement inconnue. Un animal incognitum. Des gens qui farfouillaient parmi ces carcasses gigantesques, en se demandant ce qui avait bien pu arriver aux bêtes démesurées auxquelles ces os avaient appartenu. Et si, peut-être, de tels monstres foulaient encore la terre, dans les territoires inexplorés de l’Ouest.

Fleuve Mississippi

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Le Tribunal de la rue Quirion – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Ed Guy Saint-Jean)
Genre : Enquête
Personnage principal : Inspecteur Héroux (Police de Trois-Rivières)

Guillaume Morrissette s’est fait surtout connaître par la série policière qui met en vedette l’Inspecteur Héroux de la police de Trois-Rivières. L’an passé, il a réalisé un vieux fantasme en publiant une dystopie très réussie, L’Oracle et le révolver. Cette année, il revient à Trois-Rivières avec l’Inspecteur Héroux : dans un boisé au nord de la ville, des enfants découvrent un péroné qui n’est plus de prime jeunesse. Des analyses révèlent qu’il a été enterré il y a une vingtaine d’années.

Héroux et ses acolytes prennent le cas au sérieux, d’autant plus que, au cours de la nuit qui a suivi la découverte, quelqu’un est revenu sur le terrain et semble avoir fouillé les lieux. D’un côté, on découvre que l’os appartient à un jeune homme disparu il y a 20 ans; d’un autre côté, les enfants constituent une sorte de tribunal et cherchent à savoir qui est retourné dans le bois et dans quel but.

L’enquête officielle est très classique et révèle peu de surprises , sinon qu’on mène les recherches auprès des enfants et de leurs parents, en même temps qu’on remonte dans le temps pour essayer de découvrir des informations auprès de ceux et celles qui auraient rencontré le porté disparu lors d’un rassemblement d’une vingtaine de personnes, qui communiquaient entre elles sur internet, dans l’anonymat, chacun ne connaissant les autres que par leur surnom. Pendant ce temps, malgré les animosités et les chamailleries, les enfants parviennent presque à établir lequel des parents s’est mêlé de leur affaire.

Morrissette profite un peu de l’occasion pour donner plus d’espace aux collègues de Héroux, notamment Brigitte Soucy, très habile avec les enfants, l’enquêteur Jérôme Landry, tout feu tout flamme, et Christian Berberat, le technicien en identité judiciaire tout heureux de travailler sur le terrain. L’originalité du roman réside surtout dans la présentation du monde des enfants, dont l’un est d’ailleurs l’auteur d’une bonne partie du récit. On sent bien la nostalgie de Morrissette.

Bref, un écrit sympathique, presque reposant pour un roman policier, où l’auteur nous présente une nouvelle facette de son talent.

Extrait :
S’il y avait une fille qui était mince, c’était bien la grande Magalie Flamand. Moi, je la trouvais même un peu belle, surtout depuis la fois où j’avais grimpé sur la première marche de l’escabeau pour lui donner un bec, dans la remise en arrière de chez Cloutier. Bon, elle avait été obligée de le donner, le bec, mais elle aurait pu courir plus vite et éviter que je la tague. J’ai toujours pensé qu’elle avait fait exprès pour se faire poigner. Avec des jambes de même, elle pouvait battre n’importe qui à la course, même les cinquièmes pis les sixièmes 1 .
– Pourquoi tu la traites de grosse ? que j’ai demandé. Elle est loin d’être grosse.
– Je dis pas qu’elle est grosse tout de suite, je dis qu’elle va être grosse plus tard. Martin Mainville faisait des courbes avec ses bras pour mimer son explication.
– C’est à cause de ses genoux. Mon père dit que quand les genoux plient par en dedans, de même, c’est que le corps se prépare à ce que la fille soit grosse. « C’est la science, comme c’est arrivé avec ta mère ! » qu’il m’a expliqué.
– Ta mère est grosse ?
– Ben…pas tant.
– Y’est biz, ton père.
J’étais pas d’accord, science ou pas.
– Moi, je la trouve belle de même, Magalie.

1 Au Québec, les cinquièmes et sixièmes années correspondent aux cinquièmes et sixièmes années du cours primaire, donc à des élèves de 10 à 12 ans.

Niveau de satisfaction :
3.6 out of 5 stars (3,6 / 5)

 

 

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La Reine Noire – Pascal Martin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions Jigal)
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Thomas Wotjeck, alias Mata, tueur professionnel – Michel Durand, policier d’Interpol  

Chanterelle-les-Bains, village de Lorraine, autrefois prospère quand la raffinerie de sucre fonctionnait, aujourd’hui citée ouvrière morte depuis que la Reine Noire, la raffinerie qui faisait vivre tout le village a été délocalisée en Indonésie. La morne vie des habitants va être chamboulée par l’arrivée d’un homme tout habillé de noir, portant des lunettes noires et se déplaçant dans une puissante voiture noire en écoutant des chants médiévaux à pleine puissance sonore. Les gens sont intrigués par ce personnage aussi impressionnant que mystérieux. Le même jour arrive Michel Durand, un enfant du pays, qui se dit psychiatre alors qu’en réalité c’est un policier d’Interpol. Coïncidant avec l’arrivée de ces deux hommes se déclenche une série d’événements aussi désagréables qu’inquiétants. Le village est en ébullition d’autant plus que l’homme en noir a maintenant été identifié. Serait-il venu assouvir une vengeance liée au passé ?

Un décor qui ressemble à celui d’un western : village mort et rues désertes, mais les affrontements ne sont pas du même style : pas de face-à-face frontal, pas de duel du bien contre le mal. En effet les personnages principaux baignent dans la plus grande ambiguïté. Ils évoluent tant au fil de l’histoire que finalement ils sont l’inverse de ce qu’ils paraissaient être au départ. Il ne faut pas se fier aux apparences, ni aux souvenirs. Ainsi le pire voyou que Chanterelle ait connu vaut mieux que le garçon d’une famille bourgeoise qui a reçu une bonne éducation. Il en est de même pour leurs intentions. Le motif de leur venue dans ce petit bled est tout autre que celui supposé au départ. Bref, l’auteur se plaît à brouiller les cartes et il balade le lecteur de surprise en surprise.

L’arrière plan de l’intrigue est ce village ravagé par le chômage dont le principal artisan de la délocalisation, un type sans scrupule et magouilleur, est parvenu à devenir maire, mais il s’est fait quelques ennemis qui ont de bonnes raisons de lui en vouloir. L’unique bistrot est le cœur de la commune. C’est là que les hommes jouent aux cartes en s’échangent des informations, des potins et toutes sortes de ragots. Ce sont de véritables pipelettes, lâches et médisantes. La patronne est bienveillante et compréhensive tandis que la jeune serveuse est rebelle et éprise de liberté. Tous les petits secrets, les trahisons, les lâchetés et les compromissions refont surface. Beaucoup sont coupables ou au moins complices de quelques saloperies. Même le curé est impliqué dans un scandale. C’est un tableau peu flatteur mais assez réaliste d’un village sinistré de la France profonde qui nous est montré.

La Reine Noire est un polar efficace, avec une intrigue astucieuse, des gens peu fréquentables mais dépeints de façon plaisante, bien caustique, dans un décor triste d’un village frappé par la crise économique. Un bon roman noir.

Extrait :
— Bon Dieu ! Trop c’est trop ! rugit le quincailler. Ça ne peut pas continuer comme ça. La série noire a commencé avec l’arrivée de Wotjeck. Ça suffît ! Il faut le chasser du village, qu’il aille semer la mort ailleurs.
Les joueurs de cartes approuvèrent. Ils étaient tous à cran, Alors qu’ils végétaient tranquillement dans leur cocon mortifère, le retour du « pire voyou que le village ait jamais connu » avait réveillé toutes leurs peurs, toutes leurs angoisses, toutes leurs hontes. Les événements tragiques qui venaient d’émailler la vie du bourg les avaient mis à vif. Pour eux, un seul coupable : Wotjeck en qui ils voyaient le diable en personne.
— C’est lui qui a saboté les engins, affirma Paufilet. C’est signé ! Il veut empêcher le maire de construire une nouvelle usine. Il veut se venger de lui, de nous, de tout le monde.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le Manufacturier – Mattias Köping

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Ring)
Genres : Roman noir, thriller
Personnages principaux : Vladimir Radiche, alias Zéro, flic détesté et brutal – Milovan Horvat, rescapé croate d’une attaque de paramilitaires serbes – Irena Ilić, avocate serbe chasseuse de criminels de guerre

Dans le dark web le Manufacturier de Jasenovac met en ligne sur son site des scènes de meurtres et de tortures. Il y a des amateurs pour ce genre de vidéos, le Manufacturier gagne beaucoup d’argent. Au Havre, le capitaine de police Vladimir Radiche est un flic efficace aux méthodes brutales, détesté par tous ses collègues et collaborateurs, mais respecté par la hiérarchie car il a des résultats. Il est appelé sur une scène crime horrible, une des œuvres du Manufacturier. Dans le Causse de Mende Milavan Horvat, survivant croate d’une attaque d’un commando sanguinaire de paramilitaires serbes, s’occupe de son père adoptif devenu grabataire. À Belgrade Irena Illić, avocate de l’ONG Dignité et Justice traque les criminels de guerre de l’ex-Yougoslavie. Tous ces personnages sont liés par les violents conflits qui ont opposé, de 1991 à 2001, les républiques de l’ex-Yougoslavie. En 2017 la haine née de cette époque est toujours vivace chez certains protagonistes, prêts à tout pour l’assouvir.

Avec en toile de fond la dislocation de la Yougoslavie et la guerre qui a opposé les républiques qui la composaient, l’auteur développe une intrigue touffue où la haine et la vengeance tiennent une part prépondérante. Pour le montrer Köping n’y va pas de main morte. Il y a dans ce roman toute une série de scènes vraiment horribles. Deux anges de la mort, l’un serbe, l’autre croate, se livrent à un concours de monstruosités. Viols, tortures, supplices raffinés se succèdent. Faut s’accrocher !

J’avais apprécié son précédent livre Les démoniques malgré sa noirceur et sa violence. Mais ce n’était rien à côté des spectacles monstrueux décrits en détail dans ce présent ouvrage. Sans être d’une sensiblerie excessive il est quand même difficile de supporter un tel niveau d’horreur. Cette complaisance gratuite dans les atrocités me paraît totalement inutile. Si l’intention de l’auteur était de secouer, de mettre mal à l’aise le lecteur, c’est réussi. Sans nul doute ce livre provoquera la répulsion chez certains. D’autres m’objecteront que ce qui est décrit n’est plus ni moins que la réalité en temps de guerre et que l’impact n’aurait pas été le même si l’ultra-violence ici présente avait été édulcorée. Je pense que c’est céder à la facilité de décrire dans le détail les supplices infligés, qu’il aurait été tout aussi efficace de suggérer et de laisser le lecteur se créer ses propres images. Mais peut être est-ce plus subtil et plus difficile à réaliser ? On peut se demander à quel objectif correspond un tel déballage d’abominations : choquer ? montrer la sauvagerie, l’inhumanité ? Ou plus simplement faire étalage de perversité ? En quatrième de couverture, l’éditeur indique : « N’ayez pas peur ». Ce n’est pas la peur qu’inspire ce bouquin, c’est le dégoût.

C’est bien dommage que le roman soit ainsi plombé par son côté gore. On ne retient que ça alors que d’autres qualités sont de ce fait sont totalement estompées par des tableaux d’épouvante rebutants. Et pas la moindre lueur d’espoir, pas le moindre rayon de soleil ne viennent éclairer les ténèbres, comme c’était le cas dans Les démoniaques. Rien de positif, tout est noir, très noir. La justice et le droit sont représentés par l’avocate serbe Irena Ilić qui traque les criminels de guerre de quels côtés qu’ils soient. Mais elle est mourante, ravagée par un cancer. Le bien est à l’agonie tandis que le mal triomphe. Cependant je dois reconnaître qu’il y a quelque chose d’envoûtant et d’hypnotique dans cette noirceur sans fond. D’autre part Köping est parfaitement documenté, il connaît en profondeur les sujets dont il parle. Son écriture est percutante et incisive, dépourvue de fioritures inutiles. Des qualités indéniables qui se remarquent tout de même.

Finalement, outre l’horreur, l’auteur montre que :
– Des psychopathes profitent de la guerre pour laisser libre cours à leurs pulsions destructrices.
L’homme est capable de tout, surtout des pires abjections.
– Le mal est partout et il triomphe.

Si la violence, le viol, les tortures vous effraient ce livre est déconseillé. Si vous n’êtes pas dans cette catégorie nous pouvez lire Le Manufacturier, émotions fortes garanties !

Extrait :
La réplique prouvait en tout cas à Marthe qu’elle ne s’était pas trompée. Aleksandar était mouillé d’une manière ou d’une autre dans la mort de Sanja et de son fils. Et les quatre, là, avec leur sale gueule mal rasée d’égorgeurs, ils puaient le meurtre à plein nez. Elle les avait vus arriver chez eux, à sa table, des criminels identiques à ceux-là, dans les années 80, quand Radomir était devenu un fervent ultranationaliste. Ils avaient débarqué, la fureur plein la gueule, mousseux et enragés, affolés par les odeurs des massacres à venir. Ceux d’en face, chez les Croates et les Bosniaques, ne valaient pas mieux. Les mêmes ordures fanatiques, sous des bannières différentes, tous avec de grands principes pour justifier leurs horreurs et maquiller leurs forfaits. Et les peuples imbéciles de suivre en bêlant, moutons qui méritaient finalement le carnage qu’ils appelaient de leurs vœux. Tous ces pourris qui précipitaient le pays dans la guerre civile… Quant à son mari, l’homme qu’elle avait aimé et épousé, qu’était-il devenu ? L’effondrement du communisme avait révélé ses appétits et à sa véritable nature. Cet homme cultivé s’était peu à peu transformé en un machiavélique pousse-au-crime, un politique corrompu, puis un membre éminent de la Sûreté. Il avait bercé Aleksandar, encore un gamin, de ses visions d’une Grande Serbie, et lui, son fils, devenu un adolescent à la froideur détestable, un sociopadie avéré, il avait deviné tout le parti qu’il y aurait à tirer d’une guerre, pour assouvir ses penchants sadiques. Sa progéniture n’était qu’un tueur en série habillé d’une commode idéologie.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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L’Outsider – Stephen King

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Outsider)
Date de publication française : 2019 – Albin Michel
Traduction : Jean Esch
Genres : Enquête, fantastique, thriller
Personnages principaux : Raph Anderson, policier – Holly Gibney, détective privée  

Terry Maitland, habitant connu et apprécié de tous à Flint City, est arrêté en plein match de base-ball par le policier Raph Anderson. Terry était le coach de l’équipe locale. L’arrêter devant tout le monde est une humiliation publique. C’est ce qu’a voulu le policier avec l’aval du procureur. Ils ont voulu montrer à la population que la police et la justice sont intraitables et efficaces quand il s’agit d’un crime aussi horrible que celui commis par Maidland. En effet le corps d’un garçon de 11 ans a été retrouvé violé et affreusement mutilé dans le parc. Des témoignages multiples et accablants accusent sans l’ombre d’un doute le coach. Les empreintes digitales et les tests ADN confirment sa culpabilité. Mais l’accusé dément et affirme avoir été dans une ville voisine située à 120 kilomètres au moment de l’agression. Des témoins le confirment et un enregistrement de télévision le prouve. Finalement on se retrouve dans une situation incompréhensible où des preuves incontestables montrent la présence simultanée en deux endroits du prévenu. Une autre enquête commence, déroutante et beaucoup plus compliquée que celle initialement envisagée.

Dans une première partie l’auteur raconte une enquête policière des plus classiques avec recueil des témoignages, analyse des faits, utilisation des procédés scientifiques (empreintes, ADN). Mais voilà que ces investigations aboutissent à une impasse aussi inattendue que déconcertante. Les enquêteurs se trouvent devant un cas d’ubiquité. Quelques autres éléments troublants sont également apparus. C’est avec l’intervention de Holly Gibney, une modeste détective privée, timide et peu sûre d’elle, que le roman prend une tournure fantastique. Car si Holly est en général réservée et hésitante, elle devient pleine d’assurance et déterminée quand il s’agit de combattre l’Outsider. L’Outsider c’est quelqu’un venu d’ailleurs, une créature surnaturelle, connue depuis la nuit des temps sous forme de légende : c’est El Cuco, une créature maléfique qui boit le sang des enfants et se frotte le corps avec leur graisse, pour rester jeune. Se pourrait-il qu’une telle entité soit derrière les meurtres qui ont été perpétrés ? Non, si vous êtes cartésien et ne croyez pas au surnaturel. Oui, pour Stephen King, qui en plus vous expliquera que l’existence d’El Cuco n’est pas plus inexplicable que certaines choses épouvantables qui se produisent dans le monde. Donc pour apprécier ce roman il faut être ouvert et accepter de suivre l’auteur dans le domaine du fantastique. Ceci fait vous pourrez alors trembler pour nos héros qui vont affronter la créature au fond d’une grotte qui menace de s’effondrer, dans un final hallucinant qui tient à la fois du thriller et du roman d’horreur. Le grand jeu !

Suivant la catégorie de lecteur à laquelle vous appartenez ce roman vous rebutera ou vous ravira. Si vous êtes rationnel, logique, raisonnable, si vous ne lisez que pour vous cultiver, vous instruire, améliorer vos connaissances, découvrir d’autres cultures, d’autres pays … je pense que vous apprécierez peu ce livre. Par contre si la lecture est pour vous une distraction, si vous êtes ouvert au merveilleux, au fantastique, que vous adorez frisonner devant des monstres, des vampires et redécouvrir les frayeurs de l’enfance, ce roman vous réjouira. On peut être l’un ou l’autre de ces lecteurs suivant les moments. Stephen King sait très bien raconter les histoires aussi extraordinaires soient-elles. Avec lui tout est possible … pourvu que vous acceptiez que le surnaturel fasse partie de la vie.

La chaîne américaine HBO a acquis les droits pour une série qui est en cours de production.

Extrait :
Terry Maitland n’a pas tué Frank Peterson et Heath Holmes n’a pas assassiné les sœurs Howard. Ces meurtres ont été commis par quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui se sert de notre science moderne, de notre science médico-légale, contre nous, mais sa vraie arme, c’est notre refus de croire à son existence. Nous sommes formés pour suivre les faits, et parfois nous flairons sa présence quand les faits se contredisent, mais nous refusons de suivre cette piste. Il le sait. Il s’en sert.
– Mademoiselle Gibney, intervint Jeanette Anderson, êtes-vous en train de nous expliquer que ces meurtres ont été commis par une créature surnaturelle ? Une sorte de vampire ?

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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