1991 – Franck Thilliez

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021
(Éd de Noyelles)
Genre : Thriller
Personnage principal :
Franck Sharko, inspecteur de police à Paris

Pour s’aventurer dans Thilliez, il faut laisser ses soucis de côté et se rendre entièrement disponible : c’est du solide et quand vous vous empêtrez dedans, ça ne vous lâche plus.

Le premier roman où apparaît l’inspecteur Franck Sharko, c’est Train d’enfer pour ange rouge, publié en 2007. Treize romans de la saga Sharko plus tard, Thilliez a profité de la Covid pour écrire le premier de la série, 1991, date à laquelle le jeune inspecteur Sharko (trente ans) arrive au Quai des Orfèvres. Il n’est pas encore marié à Suzanne  et ne vit pas encore avec Lucie Henebelle. Au Bureau, il est là pour faire ses preuves; c’est actuellement le bleu de service, le numéro 6, derrière Florence Ferriaux, dite le Pitbull, Romuald Fayolle, ou Einstein, Alain Glichard, surnommé le Glaive, Serge Amandier, le flic à l’ancienne, brutal et alcoolique, et le numéro 1, Thierry Brossard, dit Titi (pour les intimes). À un poste de commande, on retrouve aussi Santucci, le Corse, peu aimé, mais aussi acharné que les autres, et efficace.

Sharko est d’abord remisé aux archives où il est chargé de reprendre l’affaire des Disparues du Sud parisien : entre 1986 et 1989, trois femmes ont été enlevées, violées et massacrées. C’est un cas irrésolu sur lequel Amandier s’est esquinté et cassé les dents.

Mais un cas plus urgent exige que chacun collabore : on vient d’être saisi du cas d’une femme attachée à un lit, la tête enfoncée dans un sac; une adresse serait notée derrière la photo remise aux policiers. On la retrouve affreusement mutilée, mais elle ne demeure pas là où on la découvre. Et la propriétaire de l’appartement est, en effet, disparue. Pour en savoir davantage, il faudra explorer le monde du vaudou et de la magie. Et établir un lien avec la série de photographies d’enfants nus trouvée dans l’appartement.

L’affaire est complexe et on n’est pas au bout de nos peines. Le chef coordonne bien les membres de son équipe : Amandier entraîne le jeune Sharko et n’hésite pas à brasser des cages et des individus; le Glaive se spécialise dans les interrogatoires; Einstein déchiffre les codes et tente d’éclaircir les messages énigmatiques; Florence s’investit dans le monde de Houdini et fréquente de près l’étrange Circé. Sharko enquête d’un peu trop près sur le monde des poisons capables en quelques secondes de transformer quelqu’un en zombie. Et il goûtera quelque peu à cette médecine.

L’action se déroule dans un Paris des années 90, capable de titiller la nostalgie même quand on décrit des quartiers mal famés. Et, comme d’habitude, les informations scientifiques s’intègrent bien à l’ensemble : le monde des poisons, du vaudou, de la magie, des troubles sexuels des jeunes enfants. Et on constate à quel point l’usage de l’ordinateur et du cellulaire a transformé le monde d’aujourd’hui.

À côté d’une vie quotidienne décrite avec réalisme, c’est certain que la solution du problème principal a l’air un peu disproportionnée, mais elle me semble convenir à la singularité des énigmes posées.

Extrait :
Souvent Sharko s’acharnait sur des détails dont tout le monde se fichait, et ça la perturbait. La nuit précédente, il avait mal dormi, n’avait pas arrêté de se retourner dans le lit et s’était levé à plusieurs reprises.

Il l’accompagna jusqu’aux quais. Une lumière laiteuse filtrait à travers les immenses verrières grisâtres, très haut au-dessus des voies. Quelques pigeons fatigués erraient en quête de miettes de pain, un homme las nettoyait le sol au jet d’eau. Il n’existait rien de plus triste qu’une gare, tôt un dimanche matin.
─ Tu sais qu’ils m’appellent tous Shark, maintenant, au boulot ? fit-il pour combler le silence, seulement rompu par le bruit de leurs pas. On a tous un surnom. Titi, Pitbull … Shark, ce sera le mien. Qu’est-ce que t’en penses ?
─ Tout ça m’a l’air très animalier …
Sharko lui sourit, ils s’embrassèrent avec passion. Son cœur de requin tendre se serra quand le train s’éloigna, et que les beaux yeux bleus de celle qu’il aimait finirent par disparaître derrière la vitre.
À ce moment-là, il se dit qu’être flic, c’est surtout être seul.

Quai des Orfèvres

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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Un sang d’encre – Vincent Ejarque

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2023 – Éditions Ramsay
Genres : Enquête, roman noir, historique
Personnage principal :
Cadalen, journaliste

Cadalen, journaliste à Paris, est prévenu qu’un de ses anciens compagnons de l’armée est mort. Il se rend à son enterrement dans le Ségala[1], région de son enfance qu’il a quittée il y a vingt ans. Le rédacteur en chef du journal local lui propose d’enquêter sur le drame qui vient de se produire, le meurtre d’une famille du coin : la mère, ses deux enfants et sa sœur. Le père, lui, a disparu. On retrouvera son cadavre un peu plus tard dans une grotte, la moitié du crâne emportée par un coup de fusil de chasse, c’est une exécution. Assisté d’un reporter photographe énervant mais débrouillard, Cadalen se lance dans une enquête compliquée dans le contexte local marqué par les répercutions de la guerre d’Algérie et la présence de nombreux Maghrébins.

L’action se situe en 1983. La France est alors gouvernée par les socialistes, François Mitterrand est président de la République, le Front National commence à enregistrer des succès électoraux. Ce contexte politique est très prégnant dans ce roman. Aussi quand un ouvrier maghrébin de l’usine la Française de mécanique automobile est arrêté, soupçonné d’être l’auteur des meurtres, Cadalen flaire le coup monté, il continue ses investigations qui vont l’amener à fréquenter l’élite locale. Sa curiosité ne plaît pas à tout le monde et on lui fait savoir : des menaces, puis des agressions ont pour but de le dissuader de fouiller là où il ne faut pas. Bien sûr cela ne décourage pas le journaliste tenace qu’est Cadalen, mais l’enquête devient de plus en plus dangereuse pour lui.

Il est beaucoup question de guerre d’Algérie dans ce livre. Cadalen a été soldat pendant cette guerre et il a vécu des épisodes atroces qui l’ont marqué pour toujours. Il fait fréquemment des cauchemars qui le ramènent vers ce passé douloureux. Il y a aussi un camp de harkis dans la région, des gens y vivent dans des baraquements, dans des conditions indignes. C’est un des leurs qui fait un coupable idéal pour le meurtre de la famille. La politique tient aussi un rôle important. L’auteur fait de nombreux apartés concernant la reconversion des anciens de l’OAS[2] et la montée des idées de l’extrême droite. Il décrit aussi comment les usines sont allées chercher dans le Maghreb une main-d’œuvre bon marché qui explique la forte densité des immigrés dans la région et les réactions xénophobes de la population locale.

Un sang d’encre est un roman dense avec en arrière-fond la guerre d’Algérie. Il recrée parfaitement l’ambiance des années 1980 dans une région frappée par la crise économique et une forte immigration, ce qui n’a pas empêché certains notables d’en profiter pour s’enrichir sans vergogne. C’est un bon polar, inspiré de faits réels, qui sonne juste.

[1] Le Ségala se situe dans la région Occitanie, dans les parties ouest et centre-ouest du département de l’Aveyron et dans le nord-est du département du Tarn. (Wikipédia)

[2] L’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) est une organisation terroriste clandestine française proche de l’extrême droite créée le 11 février 1961 pour la défense de la présence française en Algérie par tous les moyens, y compris le terrorisme à grande échelle. (Wikipédia)

Extrait :
L’époque change. Il faut voir grand. Et, puisque les hommes au pouvoir dans notre pays ne sont plus aussi opposés qu’ils ont pu l’être aux forces de l’argent, il est temps d’entreprendre. On liquide l’industrie, on ferme les usines, on veut renvoyer les Arabes chez eux… Nous sommes entrés dans l’ère des marchands. Les alliés de circonstances auxquels on prêtait autrefois serment sont devenus des partenaires d’opportunité, les ennemis sont devenus des clients. En ce sens, maître, votre engagement politique n’est qu’une façade. Vous êtes bêtement de droite car vous estimez que c’est bon pour les affaires. Alors que certains de vos proches, comme votre ami socialiste, nous prouvent qu’on peut se prétendre de gauche et s’enrichir sans vergogne. C’est bien la preuve que, ce qui sépare les hommes, ce ne sont pas les idéaux mais la richesse.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Un œil dans la nuit – Bernard Minier

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2023 (XO Éditions)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal :
Martin Servas, commandant à Toulouse

 

Matthias Laugier, patient d’un centre hospitalier, se prend pour le démon; il sera bientôt assassiné de façon scabreuse. Il demande au père Eyenga d’apporter un document (une clé USB) à Kenneth Zorn, actif lui aussi dans le cinéma d’horreur. Zorn regarde le document et se jette en bas de son manoir en flammes. Pendant ce temps, à l’hôpital psychiatrique de Toulouse, Stan Du Wels, qui travaillait aussi dans le cinéma d’horreur autour de Morbus Delacroix, est torturé et tué alors que son voisin de chambre disparaît sans qu’on puisse s’expliquer cette disparition. C’est la principale piste que suivra le commissaire Servas de Toulouse, assisté de ses adjoints Vincent Espérandieu et Samira Cheung à l’allure plutôt punk.

Sur une route pluvieuse, la jeune étudiante en esthétique du cinéma, Judith Tallandier, se rend chez le grand réalisateur de films d’horreur, un monstre sacré, et, pour plusieurs, un monstre tout court, Morbus Delacroix, qui a exceptionnellement accepté de la recevoir. Elle sortira de ce court séjour le visage meurtri et elle portera plainte contre Morbus, qui jure n’y être pour rien.

Dans la prison de Seysses, Piotr Souchko est libéré et attend en vain son camarade Florent Cuvilier, tous deux amateurs de films d’horreur. Florent se fait attendre pour la bonne raison qu’il a été victime d’une centaine de coups de couteau. Mais, pour le moment, Servas enquête à Paris, avec son vieil ami le commissaire Pierrat, autour du Cabaret Rouge que fréquentait Du Wels. Les policiers suspectent le méchant Valek d’avoir mis sur pied une sorte de commerce de jeunes femmes. Tout cela est loin d’être clair. Espérandieu suit la trace tout seul à Paris, mais il disparaît.

Ce sera sans doute difficile de mettre de l’ordre là-dedans et de relier tous les fils. Et, au moment où Servas songera peut-être à récupérer un brin, il apprend que son grand ennemi, l’impitoyable tueur en série Julian Hirtmann, vient de s’évader.

J’abrège un peu. Ce n’est pas l’action qui manque. Et surtout : nous sommes en face de plusieurs problèmes mystérieux qui accaparent notre attention et suscitent des émotions troublantes. Le fait que le centre d’intérêt est constitué par le cinéma d’horreur et ses artisans, et que les meurtres sont vraiment horribles, augmentent la tension. La façon d’expliquer ces situations énigmatiques, cependant, manque un peu de conviction : l’insuffisance des observations des policiers et l’imagination excessive de Judith sont loin de satisfaire un esprit, sinon rationnel, du moins exigeant. Pour l’auteur, dans ce roman comme dans le précédent, les problèmes sont plus captivants que les solutions.

Extrait :
LE CLIQUETIS. Cette fois, elle l’entendit plus distinctement. Quelqu’un descendait l’escalier.       

Judith se figea, glacée par une pensée plus paralysante qu’une injection de succinylcholine : ils étaient éveillés. Ils lui avaient tendu un piège et elle était tombée dedans.
Merde, et maintenant je fais quoi ?      
La panique montait en elle avec la rapidité d’une rivière en crue, irrésistible.
Les pas étaient parvenus à l’étage au-dessus : ils entamaient tranquillement leur descente des deux dernières volées de marches (…)
Le chien noir la regardait fixement, sans gronder, en silence, de sers petits yeux aussi mortels que des balles – et ce silence était presque pire que si l’animal avait émis un son. Il se tenait immobile au seuil de la cuisine, sa gueule ouverte, langue pendante, évoquant pour Judith maints films d’horreur où les chiens noirs abondaient : Le Masque du démon, Sinister, Le Chien des Baskerville …  Pas à dire, elle avait le choix.

Hôpital psychiatrique de Toulouse

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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La récolte des enfants – Nicolas Verdan

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2023 – L’Atalante
Genres : Thriller, roman noir
Personnage principal :
Evangelos Moutzouris, ancien des services de renseignements grecs

Evangelos, retraité des services de renseignements grecs, a été invité à passer les vacances de Noël chez sa fille et son gendre à Zurich. Comme la famille a décidé de revenir vivre en Grèce, sa fille lui demande de rapatrier sa voiture, une Tesla, au pays. Evangelos, qui aime bien conduire, se dit qu’il va profiter un peu de cette voiture haut de gamme en traversant l’Italie pour rejoindre ensuite l’Albanie par bateau. En Albanie, une tempête de neige se déclenche dans les monts Gramos où il se retrouve pris dans un échange de coups de feu entre la police et des terroristes. Blessé, il finit à l’hôpital. Entre-temps il a appris que sa petite-fille a disparu. Malgré sa blessure, Evangelos va mener une enquête à distance. C’est ainsi qu’il va mettre à jour les influences néfastes qui mettent sa petite-fille en danger.

L’intrigue est pour le moins touffue, pour ne pas dire inextricable. Au départ, c’est l’histoire d’un retraité qui doit ramener la voiture de sa fille de Suisse en Grèce. Pendant le trajet il apprend que sa petite-fille adorée a disparu. Jusque là tout est clair, mais ensuite une multitude d’évènements secondaires vient embrouiller le fil du récit. Nous trouvons successivement : une étrange jeune femme en hijab en Albanie, des djihadistes dans les monts Gramos, une influenceuse célèbre sur internet à Budapest, un homme en Smart (la voiture) joue un rôle important à Zurich, nous faisons connaissance d’une drôle de religieuse dans un centre islamique, nous découvrons ensuite un terrible foyer pour enfants, un chalet sinistre, un dangereux psychopathe, puis un cimetière forestier dans un petit village … J’en oublie peut-être. À tout cela s’ajoutent des apartés sur l’histoire de la Grèce. Bref, la recette a trop d’ingrédients pour qu’elle soit digeste.

Malgré ces réserves, le livre est intéressant. Il y a beaucoup de rythme et il est riche en péripéties (un peu trop). Il met aussi en évidence les pièges dans lesquels des jeunes en recherche d’authenticité ou de reconnaissance peuvent tomber. La jeune Zoì, petite-fille d’Evangelos, n’en évite aucun : elle passe du strass et paillettes d’une influenceuse à succès sur internet à la rigueur mortifère de l’islam radical. L’auteur fait le rapprochement avec la pédomazoma, la récolte des enfants, qui donne le titre au livre. C’était l’impôt du sang, le mode de recrutement dans l’Empire ottoman qui consistait à réquisitionner des garçons âgés de 8 à 18 ans parmi les populations chrétiennes, ils étaient ensuite convertis à l’islam et formés pour exercer des fonctions civiles ou militaires au sein de l’Empire.

On est un peu perturbé à la lecture par le tas d’évènements disparates qui s’accumulent et qui ne sont reliés entre eux que par des coïncidences heureuses. Malgré cela le livre reste prenant par son rythme effréné, par son héros humaniste, par l’explication de l’ancienne pédomazoma qui perdure aujourd’hui sous la forme moderne de l’embrigadement via internet, ainsi que par les belles descriptions de la Grèce et des Balkans.

Extrait :
Kahina Ibnouzahir se servit à son tour un verre de thé fumant, dans lequel elle trempa le bout des lèvres.

— Qu’est-ce que Zoì vous a dit après le départ de Sibel ?
— Elle était perturbée. Elle n’arrêtait pas de répéter qu’elle aurait dû s’écouter. Elle disait qu’elle voulait partir. Nous lui avons proposé de dormir ici. Je lui ai dit que nous pourrions parler de tout ça au réveil. Rien n’y a fait. Elle ne voulait pas de nos conseils.
— Mais parler de quoi ? Qu’est-ce qui la mettait dans cet état ? La rencontre avec ce photographe ?
— Encore une fois, j’ignore les détails. Je peux seulement vous dire qu’elle était écartelée entre son addiction aux réseaux sociaux et sa conversion toute récente. D’un côté, elle rêvait d’être une princesse, parée d’habits et de produits de marque. De l’autre, elle aspirait à une vie pieuse et tournée vers Dieu, selon l’exemple de Sibel et de tout ce qu’on a essayé de lui transmettre ici.
— Et le recruteur, dans tout ça ?
— Le recruteur ? C’est malheureux à dire, mais il a su répondre aux deux aspirations de Zoì. Il lui a promis une vie de princesse et le paradis des purs.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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L’Étoile du désert – Michael Connelly

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Desert Star)
Date de publication française :
2023 (Calmann-Lévy)
Traduction (américain) :
Robert Pépin
Genre : Enquête
Personnages principaux :
Harry Bosch, Renée Ballard, inspecteurs de police de Los Angeles

Après avoir quitté la LAPD, Renée Ballard prend la direction de l’unité des Affaires non résolues (cold cases), remise sur pied par le conseiller municipal Jake Pearlman dont la jeune sœur de quinze ans, Sarah, avait été massacrée; l’enquête officielle n’avait abouti à aucun résultat. Pour constituer son équipe, Ballard met la main  sur Harry Bosch, maintenant retraité, et sur quelques autres éléments réputés compétents.

L’équipe découvre assez rapidement un autre meurtre semblable, commis il y a onze ans, celui de la jeune femme de vingt-quatre ans, Laura Wilson, également massacrée. Les analyses d’ADN, des empreintes et des caractéristiques sanguines mènent à la découverte de quelques suspects. Pendant ce temps, Bosch poursuit une autre enquête à propos d’un cas qu’il prend personnel, celui de l’assassinat de la famille Gallagher dans le désert de Mojave par un psychopathe qui n’a jamais été retrouvé.

Comme d’habitude chez Connelly, le décor est très réaliste : magouilles entre le travail policier et les exigences politiques, jeu des avocats et des procureurs, ripoux, ambition des collègues et relations difficiles mais finalement assez efficaces entre la patronne et son principal agent. On a parfois l’impression d’avoir affaire à un documentaire, plus instructif qu’excitant. Même si l’auteur met en valeur les qualités des francs-tireurs : Bosch et Ballard sont des acharnés qui foncent dans le tas sans trop se préoccuper du reste. La multiplication des interrogatoires, cependant, domine l’action proprement dite et laisse une impression de longueur.

Extrait :
Alertée par la réception, Ballard gagna l’entrée des Archives pour accueillir le conseiller Jake Pearlman et son entourage. Ils arrivèrent dans le couloir central en rang serré  ─ deux hommes er deux femmes de front ─ en plus de deux journalistes et d’un vidéaste attitré. Elle n’avait jamais rencontré Pearlman en personne, l’essentiel de ses interactions avec lui ayant consisté en coups de fil, visioconférences et contacts avec Nelson Hastings.

─ Inspectrice Ballard ? lança Pearlman en s’approchant.
Il lui tendit la main, elle la serra. Rasé de près, cheveux noirs bouclés, poignée de main ferme, il était plus grand et plus svelte que ce à quoi elle s’attendait, l’impression qu’elle avait tirée de ses vidéos en ligne étant qu’il serait trapu et bas sur pattes. Sans doute parce qu’il s’était fait filmer en plongée. Blue jean, sneakers noirs, chemise blanche à col boutonné et manches négligemment retroussées jusqu’aux coudes, il portait sa tenue de campagne habituelle.

Key West, marina

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Devant Dieu et les hommes – Paul Colize

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2023 – HC éditions
Genres : Roman judiciaire, roman noir
Personnage principal :
Katarzyna, journaliste de 28 ans

Katarzyna Leszczynska, 28 ans, d’origine polonaise, a choisi comme nom de plume Catherine Lézin plus facile à prononcer par ses lecteurs du quotidien belge Le Soir. Avec Hortense ce sont les deux seules femmes du journal face à une écrasante majorité masculine. Installées dans le fond de la salle de rédaction, elles s’entendent comme larrons en foire et forment une paire redoutable. Leurs confrères masculins les ont baptisées les « vipères au coin ». Jusqu’ici elles se limitaient à écrire des articles courts : billets d’humeur, notes d’humour, résultats sportifs, carnet mondain … bref, des broutilles méprisées par les vrais journalistes hommes. Mais voilà que le rédacteur en chef confie à Katarzyna la couverture du procès de Marcinelle qui va s’ouvrir à Charleroi. Une telle marque de confiance venant d’un homme conservateur et misogyne a de quoi surprendre, mais encouragée par son amie Hortense, elle part confiante en mission à Charleroi.

Au Procès de Marcinelle on doit juger deux mineurs italiens accusés d’avoir assassiné leur chef en profitant du chaos provoqué par l’incendie de la mine du charbonnage du Bois du Cazier qui a fait 262 morts le 8 août 1956 à Charleroi. L’audience débute deux ans après la catastrophe, le 15 septembre 1958. Les journalistes sont nombreux, tous des hommes. Dans la salle du tribunal, le juge est un homme, les assesseurs sont des hommes, le procureur est un homme, l’avocat de la défense est un homme, les douze jurés sont des hommes, les spectateurs sont majoritairement des hommes, les témoins qui seront entendus sont tous des hommes, les accusés sont deux hommes. Dans ce monde essentiellement masculin, Katarzyna doit faire face aux plaisanteries grivoises, aux quolibets, aux lazzis de ses confrères. Alors qu’ils se déplacent en meute, elle fait bande à part. Et elle observe, ressent, déchiffre les langages corporels bien mieux que tous les mâles réunis. D’autant plus que certains évènements du procès font écho à sa propre histoire et qu’ils réveillent en elle des douleurs enfouies depuis son enfance. À cause d’un évènement traumatisant subi dans sa jeunesse, elle sera alors capable de deviner la vérité derrière une apparence trompeuse. Elle comprendra aussi pourquoi son chef l’a choisie pour couvrir ce procès.

Le récit du procès en lui-même est passionnant. Il est dominé par deux personnalités aussi redoutables l’une que l’autre. Côté accusation, on trouve le procureur général : un homme d’une élégance raffinée, intelligent et déterminé. Le dessinateur qui produit les croquis d’audience l’a représenté sous l’apparence d’un crotale : il peut se dresser et rester immobile de longues minutes. Vous pourriez croire qu’il est endormi, mais il veille, il voit tout, il entend tout. Si une proie passe à sa portée, soyez sûre qu’il ne la manquera pas. Côté défense, dans un autre style, mais tout aussi redoutable, l’avocat des accusés : homme corpulent, cheveux noirs, barbe autour de la bouche, il dégage une impression d’énergie farouche. Un rustre en apparence, mais doté d’un esprit vif, capable de réparties fulgurantes. Le dessinateur l’a figuré en bouledogue : je suis sûr qu’il va grogner et mordre tout le temps. Donnez-lui un os, il le rongera jusqu’à la moelle. Le sort des accusés dépendra beaucoup du talent de ces deux hommes.

L’arrière-plan du procès est la catastrophe minière du Bois du Cazier. L’auteur en fait un récit hallucinant : une chaleur infernale, des flammes partout, des gaz mortels, des édifices qui s’écroulent et des hommes pris au piège. C’est dans ce contexte que deux hommes sont accusés d’avoir profité des circonstances pour se débarrasser de celui qu’ils appelaient le Kapo, un chef cruel et violent. Au passage nous découvrons l’âpreté du travail dans la mine, l’abus d’autorité des chefs, la xénophobie à l’encontre des travailleurs italiens, l’accueil exécrable réservé à leurs familles logées dans des baraquements insalubres.

En se basant sur des faits historiques, Paul Colize a créé une fiction dense et passionnante dans laquelle il met en évidence les conditions extrêmement rudes du travail dans la mine, le racisme et la xénophobie à l’encontre des immigrés italiens. Le procès, mis en scène de façon très efficace, nous réserve également des moments de grande émotion. C’est un superbe roman !

Extrait :
— Messieurs, Descartes a dit : « Avant de savoir, on ne sait pas. »
La phrase resta en suspens.
Après quelques instants, il répéta en ponctuant chaque mot.
— « Avant de savoir, on ne sait pas. »
Il dévisagea un à un les membres du jury, à l’affût d’un assentiment tacite. Quelques-uns approuvèrent de la tête.
Elle nota qu’il savait conquérir un auditoire, à l’instar du procureur.
— Et quand les hommes ne savent pas, que font-ils ?
Il marqua une courte pause, comme s’il s’attendait à recevoir une réponse, puis embraya en haussant les épaules.
— Les plus sages avouent leur ignorance. Quelques téméraires avancent des hypothèses avec les réserves qui s’imposent. Je vous le concède. Mais que fait le plus grand nombre ?
Il se tourna vers le public et monta le ton.
— Ils supputent, mesdames et messieurs.
Sa voix vibrait d’indignation contenue.
— Oui, mesdames et messieurs, ils supputent. Ils imaginent, ils affabulent, ils extrapolent. Forts de leurs certitudes, ils interprètent les faits, inventent des histoires et les rabâchent comme autant de vérités immuables.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

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Le Journal de ma disparition – Camilla Grebe

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Husdjuret)
Date de publication française :
2018 (Calmann-Lévy), 2022 (Livre de poche)
Traduction (suédois) :
Anna Postel
Genres : Enquête, sociologique
Personnages principaux :
Malin, policière – Manfred, son collègue

L’action se passe dans la ville d’Ormberg, à vingt minutes de Stockholm, désertée depuis que les principales industries ont été vendues et relocalisées. Restent quelques vieilles familles et des immigrés qui ont été logés dans des centres d’accueil. Malin et ses amis, il y a huit ans, ont découvert dans la forêt qui entoure la ville, le cadavre d’une jeune fille en grande partie enterrée. À l’époque, l’enquête n’avait pas donné grand-chose.

Aujourd’hui, on reprend l’enquête. Se joint à Manfred, Peter et Hanne (qui apparaissent dans les œuvres antérieures), la jeune Malin, devenue policière, parce qu’Ormberg est la ville où elle a vécu depuis toujours. Une nouvelle victime est retrouvée là où la première avait été enterrée. Puis, Peter disparaît et Hanne est découverte hagarde et amnésique. Un seul témoin, le jeune Jake, met la main sur le journal que tenait Hanne pour conserver des brins de son passé, et entreprend de le lire. Il comprend à peu près ce qui s’est passé mais hésite à se confier à la police parce que, lorsque Hanne et lui se sont entrevus, il était habillé et maquillé en femme, comportement qui lui fait honte. Tout le monde est interrogé. Le seul qui se doute de la réalité véritable et qui comprend qu’on cherche maintenant à se débarrasser de Hanne est Jake, qui n’est pas personnellement équipé pour intervenir avec succès.

Selon son habitude, Grebe confie à certains de ses personnages le soin de raconter l’histoire : Jake, Malin et Hanne. Les suspects se multiplient, plusieurs histoires se recoupent et un bon nombre de petits mystères entretiennent notre attention. Par ailleurs, c’est un polar, aucun doute, mais la portée éthico-politique est importante. Parlant des immigrés de Bosnie qui habitent le refuge, Andreas dit à Malin : « Tu aurais pu être celle qui fuit la guerre et la famine ». Et Grebe commente : « C’est ce message simple, mais essentiel, que je veux transmettre à travers mon roman ». Le roman est long mais il vaut mieux le lire assez rapidement pour être capable de retenir tous les fils. Et, en fin de compte, notre patience est récompensée.

Extrait :
À qui dois-je me fier ? La situation est bien trop absurde : je me trouve au sommet d’un mont, au milieu des bois, avec de la neige jusqu’aux genoux, flanquée de deux personnes que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam.

L’histoire du garçon est invraisemblable, et j’ignore tout ce qui est arrivé à Peter. Il a pu être victime d’un crime. Mais qu’il ait été assassiné ? (…)
Tournant le visage vers la femme, je croise ses petits yeux ronds.
Pourquoi m’a-t-elle traîné au bord de cet abysse ? Peut-il y avoir une once de vérité dans les allégations de cet adolescent ?
La femme s’adresse à moi d’une voix douce, comme si elle parlait à un enfant :
─ Hanne. Vous l’entendez vous-même, ce qu’il raconte est aberrant.
Le garçon me tire par un bras, la femme par l’autre. Je dérape dans la neige.
Lentement, nous approchons du bord de la corniche.

Corniche de neige

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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Au bord du précipice – Robert Cappadoro

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2023 – Éditions Ex Æquo
Genres : thriller, romance
Personnage principal :
Arnold Clerc, écrivain et père d’un fils travailleur humanitaire tué en Syrie

Arnold Clerc, soixante ans, écrivain, est dévasté et en colère : son fils, travailleur humanitaire, a été pris en otage et assassiné par des membres de l’État islamique en Syrie. C’est d’autant plus absurde que le garçon participait à un programme d’éducation pour les enfants syriens. Pour répondre à sa façon, Arnold prend en otage sa femme de ménage musulmane et sa fille âgée de six mois. Tout en précisant qu’il n’a rien contre cette femme et le bébé ni contre les musulmans en général, il veut montrer que les prises d’otages des islamistes et leurs assassinats d’innocents sont absurdes. Démonstration par l’absurde d’un comportement absurde. Arnold exige que la vidéo dans laquelle il s’explique soit diffusée sous quarante-huit heures par huit des plus grandes chaînes de télévision sur la planète. S’il n’obtient pas satisfaction, il se fera exploser en compagnie de sa femme de ménage et de son bébé. Décision aussi risquée que résultat incertain.

Ce roman est un curieux mélange de thriller et de romance. Car Arnold en plus de sa prise d’otages et de ses revendications tient à raconter à son fils mort son impossible histoire d’amour entre lui, Occidental athée, et une musulmane trente ans plus jeune que lui. Il a élevé un autel chez lui à la mémoire de son fils et régulièrement il se met face à un grand portrait du fils, il allume une bougie et il lui parle. Il lui raconte notamment la grande passion qu’il a éprouvée pour Radhia, une musulmane, jeune et pratiquante. Cette construction qui permet de faire entrer l’histoire d’amour dans l’intrigue me paraît quelque peu artificielle.

Ce cérémonial du portrait et de la flamme se répète si souvent que le roman en devient verbeux au détriment de la partie thriller de la prise d’otages. D’autant plus que l’auteur en profite pour nous donner son opinion sur les religions, la musulmane en particulier. C’est certes intéressant, mais j’ai trouvé qu’Arnold était bavard, probablement frappé par la déformation professionnelle de l’écrivain. Même au milieu de l’action, face aux hommes du Raid, Arnold trouve le moyen de philosopher sur ce qu’il appelle les « trous », c’est-à-dire les imprévus de la vie, sur la réalité et les illusions aussi. Arnold tient à faire savoir qu’il ne veut pas se venger, il veut démontrer l’absurdité de la mort de son fils. Il s’étonne de ne pas être compris par la majorité de la population.

Cependant, l’auteur arrive bien à captiver le lecteur, le roman est prenant tout en n’ayant pas la noirceur et le suspense qu’on trouve généralement dans ce genre de livre. Il y a beaucoup de bons sentiments, mais on appréciera l’ouverture d’esprit et l’humanisme de l’auteur. En outre le ton chaleureux et spontané donne au livre un aspect rafraîchissant bien agréable.

Cette fiction hybride, entre thriller et roman sentimental, a de grandes chances de satisfaire un large public, mais les amateurs de littérature noire seront peut-être un peu agacés par la couleur rose qui imprègne beaucoup ce roman plein d’amour et de tendresse.

Extrait :
— Je m’appelle Arnold Clerc. Je suis français, j’ai soixante ans. Le soi-disant État Islamique en Syrie a pris en otage mon fils, Mathias, qui était travailleur humanitaire dans ce pays où il participait à un programme d’éducation pour les enfants. Puis ils lui ont tranché la tête. Et moi, pour leur répondre, j’ai pris en otages Madame Leila Boualem, ma femme de ménage, et sa fille Nadira, âgée de six mois. Les islamistes ont pris en otage et tué un innocent qui n’avait rien fait d’autre qu’être occidental et moi, pour leur répondre, j’ai pris en otages deux innocentes qui n’ont rien fait d’autre qu’être musulmanes. Ce que j’ai fait est absurde. M’en prendre à ces deux innocentes est absurde. Je ne l’ai pas fait parce que je voulais me venger, mais justement parce que c’était absurde, pour agir comme les islamistes afin de montrer que leurs prises d’otages et leurs assassinats d’innocents sont absurdes et pour crier qu’ils doivent y mettre fin. Je n’ai absolument rien contre cette femme et cette petite fille, je ne demande pas mieux que de les relâcher. Je n’ai rien contre les musulmans. Je n’en ai pas après l’islam, mais après ceux qui croient juste de tuer des innocents au nom de leur Dieu. Surtout quand ces innocents viennent aider leurs enfants.

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

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Déshonneur au Camp 133 – Wayne Arthurson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021  (Dishonour in Camp 133)
Date de publication française :
2023 (Alire)
Traduction (anglais Canada) :
Pascal Raud
Genres : Enquête, historique
Personnage principal :
Sergent Neumann

Ce n’est pas indispensable d’avoir déjà lu Les Traîtres du Camp 133 (cf. mon compte rendu publié ici le 30 0ctobre 2018) pour s’aventurer dans cette deuxième enquête du sergent Neumann, qui se passe aussi au Camp de prisonniers allemands, près de Lethbridge en Alberta. Nous sommes en décembre 1944, donc six mois plus tard, et ça sent la fin de la guerre. Nous retrouvons les mêmes personnages principaux, dont le sergent Neumann, chef de la sécurité civile du Camp et le caporal Aachen, son fidèle adjoint. Les deux sont plus ou moins remis de leurs contusions survenues au moment de l’enquête sur l’assassinat du capitaine Mueller. Ils doivent maintenant élucider un nouveau meurtre : qui a tué le chef cuisinier Splichal d’un coup de couteau dans le dos, et pour quelle raison ?

Neumann se doutait depuis un bout de temps que Splichal manigançait quelque chose, détournement de marchandises par exemple. Cette hypothèse n’est pas facile à vérifier parce qu’aussi bien les autorités canadiennes que certains haut placés allemands lui mettent les bâtons dans les roues. Ce qui l’amène à penser que l’éventuel trafic de marchandises est peut-être l’arbre qui cache la forêt. De fait, Neumann ne l’aura pas facile, d’autant moins qu’il aime bien se tirer d’affaire tout seul. Contre un lieutenant SS impitoyable et contre un sergent allemand qui manipulait une grande partie des prisonniers par la violence et le chantage, Neumann sera contraint de recourir à la violence lui aussi. Une violence définitive.

L’enquête précédente de Neumann se déroulait dans un contexte historique peu connu, celui des camps de prisonniers allemands en Alberta au cours de la Deuxième Guerre mondiale. D’où un intérêt certain pour cette tranche d’histoire inusitée où plus de 10 000 prisonniers allemands sont  détenus dans un camp, encadrés par un certain nombre de soldats canadiens. L’auteur accorde autant d’importance aux relations entre les hommes qu’à l’enquête proprement dite. Son approche est nuancée, humaniste, loin de la mystique du western. L’enquête elle-même fait plus penser à des polars d’action qu’à des œuvres où brille le génie du policier.

Extrait :
Neumann espéra que les Canadiens comprendraient et sauteraient le comptage du matin. La guerre tournait en leur faveur et la plupart des prisonniers ayant accepté que l’Allemagne allait perdre à court terme, les gardes étaient un peu plus laxistes dans les horaires. Il y avait toujours des comptages, mais pas chaque jour. Et il n’y avait eu aucune tentative d’évasion depuis plusieurs semaines. Il savait que, même s’il existait toujours officiellement, le Comité d’évasion se réunissait rarement. Personne ne creusait plus de tunnels sous les baraquements.
Il faisait froid dehors, avec un vent mordant, mais Neumann l’accueillit avec plaisir. La fraîcheur de ce matin d’hiver l’aidait à éclaircir un peu ses idées, aussi respira-t-il profondément pour apporter le maximum d’oxygène dans ses poumons. Lorsqu’il entra dans le mess, son mal de tête avait presque complètement disparu et sa nausée s’était transformée en faim.

Camp 133

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Trust – Hernan Diaz

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 (Trust)
Date de publication française :
2023 – Éditions de l’Olivier
Traduction (américain) :
Nicolas Richard
Genres : roman sociétal, thriller financier
Personnages principaux :
Benjamin Rask, magnat de la finance – Helen Brevoort, fille d’aristocrates et surdouée en mathématiques – Ida Partenza, confidente et plume de Benjamin Rask

Prix Pulitzer 2023

Benjamin Rask, héritier d’une famille qui s’est enrichi dans le commerce du tabac, devient financier de haut vol. Le krach de l’année 1907 provoque l’effondrement de la bourse et la faillite de beaucoup d’établissements financiers, mais Rask en profite pour augmenter sa fortune. Il devient une référence mondiale de la finance. De son côté, Helen Brevoort suit une éducation originale conçue par son père. Elle a une mémoire phénoménale et un don pour les mathématiques. Helen et Benjamin ont en commun d’être des solitaires et des taiseux, c’est ce qui les attire l’un vers l’autre quand ils se rencontrent. Ils se marient et à partir de ce moment les affaires de Benjamin Rask deviennent encore plus florissantes. La crise financière de 1929 ruine beaucoup de monde alors que Rask en tire des bénéfices considérables. Les succès de ce génie de la finance lui valent l’admiration, mais aussi de la jalousie et des ressentiments. Pendant ce temps, son épouse Helen s’implique dans de nombreuses œuvres philanthropiques, elle soutient des hôpitaux, des musées, des bibliothèques, des universités et des clubs sportifs. Benjamin et Helen deviennent des créatures mythiques de la société new-yorkaise, mais tous les deux n’y accordent pas la moindre importance. Tout va pour le mieux jusqu’à la maladie d’Helen.

Le roman repose sur une construction originale et étonnante. Il est composé de quatre livres différents : une fiction, une autobiographie, une enquête et un journal. Chaque livre a un auteur différent. Le passage de la première à la deuxième partie est si brutal qu’on se demande si l’éditeur n’a pas fait une bévue en mélangeant deux ouvrages qui n’ont rien à voir ensemble. D’autre part, chaque partie modifie la perception que l’on a acquise dans la partie précédente et la dernière partie remet en cause l’image que l’on s’est faite des principaux personnages. Cette composition déroute souvent le lecteur, mais maintient un intérêt sans cesse renouvelé.

Le cadre du roman c’est les États-Unis dans les années de 1900 à 1930. L’auteur nous immerge dans le monde de l’argent et de la bourse. À une période de prospérité et d’enrichissement succède un krach qui ruine les gens. De rares individus, comme Rask, réussissent à en sortir plus forts. En outre Rask est convaincu et essaie de convaincre les autres que ses intérêts personnels convergent avec ceux de la nation. Il se voit comme le sauveur de la patrie. L’auteur montre la puissance de l’argent qui influence la plupart des interactions sociales, aux États-Unis plus qu’ailleurs. L’argent est aussi une fiction, affirme Rask : on ne peut pas le manger ou s’en vêtir, mais il remplace toute nourriture et tout vêtement du monde.

Hernan Diaz montre aussi la force du récit : la façon dont une histoire est racontée influence considérablement l’opinion de ceux qui la lisent. Ainsi Rask n’est pas satisfait du roman d’un auteur qui retrace sous forme de fiction sa vie et celle de son épouse Helen. Il décide alors de se faire écrire son autobiographie pour mettre en avant son mérite et les bienfaits de son action. Finalement c’est la fiction qui s’avère la plus proche de la vérité.

Les personnages principaux sont en constante évolution. Rask, le brillant financier n’est pas exactement ce qu’il paraît être, pas plus que la gentille et généreuse Helen. Tous les deux avancent masqués. Seuls, Ida, la jeune femme qui réussit à se faire embaucher par Rask, et son père immigré italien, typographe et anarchiste, sont réellement des personnes authentiques.

Roman foisonnant, aux multiples facettes, à la construction originale, Trust est le portrait d’une Amérique des années 1930 soumise aux puissances de l’argent. C’est aussi un roman sur la tromperie des apparences. Roman virtuose mais souvent déroutant.

Extrait :
Chaque homme et chaque femme se sentait en droit de prendre part à la prospérité qui régna au cours des dix années suivant la guerre et de profiter des miracles technologiques qui l’accompagnèrent. Et Rask contribuait à alimenter cette idée de possibilités illimitées en créant de nouveaux établissements de crédit et des banques qui fournissaient de l’argent liquide à des conditions alléchantes. Ces banques (entre lesquelles d’occasionnelles rivalités fictives étaient entretenues pour attirer les clients) ne ressemblaient nullement aux augustes institutions de marbre, avec leurs employés aux chemises amidonnées qui avaient intimidé les clients pendant des générations. C’étaient au contraire des lieux accueillants avec des caissiers chaleureux – et il y avait toujours moyen d’obtenir un prêt pour une automobile, un réfrigérateur ou un poste de radio. Rask se lança aussi dans le financement de lignes de crédit et de plans de versements échelonnés en partenariat avec des magasins et des fabricants, afin qu’ils puissent proposer ces options de paiement directement à leurs clients. Ces dettes innombrables et parfois insignifiantes (contractées auprès de services de prêt, de banques plus modestes et de diverses entreprises de crédit lui appartenant) étaient regroupées sous forme de valeurs mobilières, lesquelles étaient ensuite négociées en Bourse. Il voyait, en bref, que la relation avec le consommateur ne se terminait pas avec l’achat d’une marchandise ; il y avait davantage de bénéfices à tirer de cet échange.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

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Le mois des morts – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2023 (Druide)
Genres : Enquête, sociologique
Personnage principal :
Maud Graham, policière

C’est la vingt et unième enquête de Maud Graham. Indépendamment de l’enquête policière, le lecteur doit s’attendre à devoir se familiariser avec les collègues et les amis de Maud. Ça fait bien du monde. Mais c’est précisément entre eux que se déroulent les conversations et réflexions qui élaboreront les principales hypothèses. Grâce à eux aussi qu’on continuera à se familiariser avec les meilleurs restaurants de Québec et les plus récentes inventions culinaires de Grégoire.

Malgré l’importance accordée au développement des relations amicales autour de Maud et malgré le souci de témoigner contre la répression de l’homosexualité et la violence faite aux femmes,  une véritable intrigue policière se déroule à deux niveaux : d’abord, on recherche un arnaqueur et beau parleur, André Roy, qui a charmé et extorqué de petites fortunes  à un grand nombre de jeunes femmes; on finira peut-être par le rattraper, du moins en partie. Puis, l’enquête principale se déroule autour du parvenu réactionnaire Marc-Aurèle Jutras : son fils Jacob disparaît; Lucien, l’ami de Jacob, est dangereusement visé, mais il semble que ce soit une de leurs connaissances qui fréquentait le refuge Lauberivière, Mathis Godin, qui sera atteint. Pendant ce temps, un vieil ami de Marc-Aurèle, est victime d’un cancer du pancréas, mais paraît défaillir prématurément. Nombre de discussions entre Maud et ses amis seront nécessaires pour que ces possibilités s’éclaircissent.

Les enquêtes de Maud Graham constituent une véritable saga. On n’entre pas de plain-pied dans une intrigue; on s’immerge plutôt dans l’univers très québécois (la ville) de Maud et on est témoin de son sentiment de culpabilité qui l’assaille souvent, de son maternalisme par rapport aux jeunes agents de police, de ses amitiés, parfois de son amour (mais dans ce roman Alain est le plus souvent absent), et de ses heureuses intuitions. Certains trouveront que ça ralentit l’action. D’autres estimeront que ça rend la situation plus réaliste. En étant devenue célèbre par ses intrigues bien ficelées, Brouillet accorde de plus en plus d’importance à des causes qu’elle souhaite défendre : contre la violence faite aux femmes, contre la répression des homosexuel(le)s, pour la régression de l’itinérance, pour la suppression des drogues dures et mortelles comme le fentanyl.

Extrait :
Maud Graham aurait dû refuser de suivre Tiffany McEwen au marché de Noël après leur rencontre avec Jacob chez Denis Dupuis, mais sa collègue avait insisté. Elles devaient se changer les idées, oublier ne serait-ce qu’une heure tout ce qu’elles avaient entendu dans la journée, Elles avaient besoin de recul, elles grignoteraient des bretzels et des pâtisseries, boiraient du vin chaud et rentreraient ensuite chacune chez elles. De toute manière, elles n’allaient pas traîner Jacob au poste de police pour enregistrer ses déclarations ni le confronter à Marc-Aurèle Jutras. Celui-ci n’avait pas bougé de l’avenue De Bourlamarque, Jacob était maintenant à l’abri, et le mieux qu’elles pouvaient faire était de respirer l’air froid à pleins poumons, de s’oxygéner le corps comme l’esprit (…) L’image d’un bretzel croquant, chaud, saupoudré de sel avait balayé la résistance de Maud. Et la joie que suscitait le marché allemand en plein cœur de Québec l’apaisait après ces mois de pandémie. Les gens avaient besoin de gaieté et, même si des travaux d’envergure compliquaient l’accès au marché, personne n’allait bouder ce plaisir, se priver de cette ambiance festive, de toutes ces lumières vives qui invitaient les passants à s’arrêter aux étals qui regorgeaient de tentations salées et sucrées.

Lauberivière

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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La nuit des fous – Anouk Shutterberg

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2023 – Éditions Récamier
Genres : Enquête, Thriller
Personnages principaux :
Élise, jeune femme atteinte d’une grave maladie – le commandant de police Stéphane Jourdain

Mai 2022, ville de Dole, dans le Jura.
Sur un chantier d’un promoteur immobilier, une pelleteuse déterre cinq caisses de bois. À l’intérieur de chaque caisse se trouve un cadavre dont le corps a été façonné dans une pause particulière à l’aide d’un gros fil de fer, les têtes sont orientées dans un même sens. Il semble que le tueur ait voulu délivrer un message. L’autopsie révèle que la mort remonte entre 1973 et 1975. Le commandant Stéphane Jourdain est chargé de cette enquête particulièrement difficile à cause de l’ancienneté des faits.
Pendant ce temps, Élise, jeune femme atteinte d’une grave maladie ankylosante, se rend à l’hôpital pour assister à la mort de son père, qui, avant de mourir, lui demande de prendre contact avec sa sœur, la tante d’Élise, dont celle-ci ignorait l’existence. Élise fait connaissance de sa tante Jeanne qui est ravie de retrouver une nièce perdue de vue. Le courant passe bien entre les deux femmes, les contacts se multiplient, puis petit à petit, s’installent le doute et la méfiance.

L’intrigue reprend la recette éprouvée du thriller du tueur en série : on découvre par hasard une ou plusieurs victimes avant de s’apercevoir que d’autres ont subi le même sort et que bien sûr, comme dans tout roman de ce genre, le tueur a laissé un message. Vieille recette donc, mais traitée d’une façon personnelle : – il y a une sorte d’escalade dans l’horreur, une scène en particulier, vraiment horrible, n’a été ajoutée que pour impressionner le lecteur, elle n’est pas du tout indispensable – les protagonistes, quand ils ne sont pas complètement cinglés, sont fragiles et vulnérables – le message du meurtrier est assez hermétique et totalement invraisemblable.

Les personnages principaux sont la jeune Élise et le commandant de police Jourdain. Tous les deux sont en position de faiblesse : Élise est handicapée par sa maladie, elle a mal partout, se déplace difficilement. Il n’y a qu’une chose qu’Élise fait sans douleur et même avec plaisir, c’est baiser. C’est comme ça qu’elle se retrouve enceinte alors que les médecins lui avaient affirmé qu’avec sa maladie c’était impossible. Être enceinte avec son handicap va lui compliquer encore plus la vie. Le commandant Jourdain, lui, est dépressif et il culpabilise, il se sent responsable de la mort de sa fille. Il est souvent perdu dans des pensées noires et absent. Heureusement qu’il a une équipe efficace qui fait le boulot pour lui et le ramène à la réalité. Côté « méchants », ce sont des malades mentaux qui ont été détruits par les épreuves subies dans leur jeunesse. On apprend aussi qu’il faut se méfier des mauvais joueurs (dans tous les sens du terme) de scrabble. Ce jeu tient une place importante dans cette histoire.

Malgré une intrigue conventionnelle, l’autrice a réussi à donner à ce roman une patte personnelle qui va dans le sens du toujours plus : plus de violence, d’horreur, de folie. Mais la recherche du spectaculaire et du sensationnel se fait au détriment de la rigueur. Le titre du livre reflète parfaitement son contenu.

Roman rythmé, plein d’action et de suspense, La nuit des fous ravira surtout les amateurs de thrillers haletants prêts à accepter toutes sortes d’invraisemblances pourvu qu’ils aient leur dose de frissons.

Extrait :
Une scène morbide et malsaine.

Devant eux, un tronc puissant, accidenté de multiples excroissances. Autant d’anciennes vierges avalées par l’arbre au fil des ans. Mais ce ne sont pas ces détails qui les glacent.
Non.
Comme fondues, prêtes à être digérées, des chairs flasques font désormais partie du végétal. L’arbre semble avoir déjà commencé à aspirer la putréfaction.
Le corps est dénudé, la poitrine et le ventre devenus informes par la vieillesse sont à l’image du végétal. Flétri, le cadavre se tient pourtant parfaitement droit, enlacé par une corde épaisse qui remonte des chevilles aux épaules.
Comme si le meurtrier avait voulu figer sa victime pour l’éternité.
Qu’elle reste debout face à la sentence du Créateur.
Dernier détail morbide : la tête manque.

Autant d’anciennes vierges avalées par l’arbre au fil des ans (Photo incluse dans le livre).

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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