les arpenteurs – Kim Zuplan

Par Raymond Pédoussaut

lesarpenteursDate de publication originale : 2014 (The Ploughmen)Zupan
Date de publication française : 2015 chez Gallmeister
Genre : Roman noir
Personnages principaux : John Gload, vieux tueur – Val Millimaki, jeune adjoint au shérif

John Gload est un assassin qui a compris très jeune, qu’en tuant des gens il n’aurait plus jamais besoin de travailler un seul jour dans sa vie. Ainsi à 77 ans, il a derrière lui un certain nombre de cadavres qu’il a démembrés froidement pour éviter leurs identifications. Mais sa carrière est brutalement interrompue quand les adjoints du shérif viennent l’arrêter pour le jeter en prison sans ménagement. C’est un complice qui l’a fait tomber.
Val Millimaki est le plus jeune adjoint du shérif, le dernier arrivé. C’est à lui qu’on confie les heures de garde la nuit. Pour passer le temps Millimaki commence à parler au vieux tueur. Petit à petit s’installe une routine : le prisonnier installe sa chaise près des barreaux et fume, de l’autre côté le gardien installe sa chaise dans le couloir de la prison, face au détenu. D’abord c’est le prisonnier qui raconte des épisodes de sa vie puis le gardien commence à exposer ses propres problèmes. Bientôt ces conversations nocturnes deviennent indispensables aux deux personnages.

C’est donc une histoire d’amitié difficile entre un prisonnier et son gardien qui se noue à travers les barreaux d’une prison du Montana. Précisons que c’est une affection dénuée d’attirance sexuelle. Mais ce qui rend encore plus délicate cette amitié c’est la personnalité du criminel. En effet John Gload n’est pas un assassin banal : il découpait ses victimes sans le moindre état d’âme puis dispersait les morceaux pour éviter que les identités des cadavres ne soient établies. Qu’un tel monstre froid se prenne d’affection pour le jeune homme qui le surveille en prison paraît étonnant. Mais le vieux psychopathe est capable de juger la qualité des hommes. Il a tout de suite remarqué l’humanité dont a fait preuve l’adjoint Millimaki, qualité totalement absente chez ses collègues. Quant au jeune adjoint, Val Millimaki, il est en plein marasme conjugal. Ses ennuis le rendent insomniaque et il est à la dérive. C’est auprès du prisonnier que, toutes les nuits, il retrouve un peu de réconfort. Le vieil homme lui dispense quelques leçons de vie. Il devient le confesseur du jeune adjoint. Une amitié trouble, à cause de leur statut, naît entre eux. Le tueur assume pleinement le fait qu’ils soient devenus amis, mais le représentant de la loi n’ose pas le reconnaître ouvertement.

Le style de l’auteur est très descriptif et le rythme est lent. De belles pages sont consacrées à la description de la nature du Montana. Une ambiance mélancolique imprègne ce roman qui, malgré les horreurs décrites par le vieux tueur, devient poétique par moments.

Un bon roman noir d’un auteur bourlingueur qui a attendu d’avoir 61 ans pour écrire un premier roman tout à fait remarquable.

Extrait : 
— Je vous ai raconté beaucoup de choses, Val, au cours des mois qu’on a passés ensemble, et je sais que vous en avez rapporté quelques-unes au chef, et je vous en veux pas du tout, parce que je sais que c’est votre boulot. Que c’était votre boulot, du moins. Mais je vais vous parler d’une dernière chose et j’ai besoin avant tout que vous me fassiez une promesse. Je veux votre parole que ça reste entre nous.
— Mais bon sang, comment pouvez-vous me demander de promettre une chose pareille après tout ce que vous avez fait ?
— Parce qu’on est amis, Val, pas vrai ? Vous pouvez vraiment me regarder dans les yeux et me dire qu’on n’est pas amis ?
— Je ne sais pas ce qu’on est.
— Des amis, bon Dieu. On est des amis, voilà ce qu’on est.
— John, je ne sais pas si on peut être ami avec un type qui vous trancherait la gorge à la moindre occasion.

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Les mains de Gload apparurent. Il empoigna les barreaux de sa cage et avança le visage dans la lumière des néons.

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Monsieur Émile – Nadine Monfils

Par Michel Dufour

monsieurEmileDate de publication originale : 1998 (Gallimard, Série Noire)Monfils
Genre : Fantaisie policière
Personnages principaux : Monsieur Émile (chien), Niky (enfant)

Sentant que j’avais besoin d’un roman policier léger pour me reposer, mon libraire me suggéra ce Monsieur Émile de Nadine Monfils, que je connaissais très peu. Écrivaine et réalisatrice belge, Monfils vit à Montmartre, où elle est surtout connue pour son personnage ubuesque de Cornemuse (Les Vacances d’un serial killer, La Petite fêlée aux allumettes, La Vieille qui voulait tuer le bon dieu …). Elle a écrit une quarantaine de romans et de pièces de théâtre, a tâté aussi le cinéma, a publié pendant dix ans des textes dans le Père Ubu, journal satirique belge, a tenu une Galerie d’art et donné des ateliers d’écriture dans une école de comédiens et dans une prison à Rouen. Parcours assez original et très diversifié dans la mesure où Monfils adore les commencements. Dénominateur commun : elle est stimulée par la dérision et la symbolique des contes de fées. Tenter de reproduire en littérature les images déconcertantes de son compatriote Magritte. Pas facile, malgré tout, de lui trouver des précurseurs : le jardinier Alfonse rappelle un peu le Bérurier de San-Antonio; la petite Niky invente des expressions poétiques comme le font des personnages de L’Écume des jours; on y retrouve aussi la vulgarité surréaliste du Père Ubu de Jarry, le sens de l’absurde d’Ionesco.

Qu’est-ce que ça donne dans un roman policier?

Quelque part, apparemment en banlieue, vit une famille heureuse : la jolie Marie, le romantique Luc, et leur petite fille, la très éveillée Niky. Le malheur leur tombe dessus quand Agnès, l’institutrice à laquelle Niky s’est attachée, est retrouvée morte, noyée et déchiquetée par les rochers. La petite ne l’accepte pas et entre dans une prostration véritable. Et elle aura beaucoup de mal à ne pas haïr Bettina, leur nouvelle voisine, qui habite dans l’ancienne maison d’Agnès. D’autant plus que Bettina a loué l’étage supérieur de sa nouvelle maison à une infirme mystérieuse que Niky a tôt fait d’associer à une sorcière.

Le chien Émile, délaissé, déprime un peu. Marie trouve que Bettina tourne un peu trop autour de Luc. Niky continue à croire qu’Agnès est vivante et qu’elle lui envoie des messages. Elle se lie à l’étrange Carmen Dubouchon, qui écrit des BD pornos, qui subit de fulgurantes crises d’angoisse et qui élève chez elle une quarantaine de lapins nains. Puis, les malheurs se multiplient : la sœur de Marie est assassinée sauvagement; Marie elle-même adopte des comportements qui étonnent même le chien Émile; le lapin que Carmen avait donné à Niky est retrouvé décapité; Marie est retrouvée baignant dans son sang : elle raconte que c’est l’infirme qui habite chez Bettina qui l’a attaquée à coup de canne qu’elle lui a enfoncée dans le ventre : le fœtus est foutu. Et c’est au tour du facteur d’être tué.

Le commissaire Kamikaze enquête. On retrouve Carmen en pièces détachées. Alfonse est interrogé. Kamikaze s’isole pour mieux tricoter et réfléchir. Il découvre la clé de l’énigme et disparaît. Enfin, le finale se prépare avec les principaux personnages : poursuites infernales dans une maison qui aurait pu être hantée. Tout semble réglé. Mais seul Émile détient une information qui pourrait vraiment clarifier la situation.

On le constate : ça ne chôme pas. Et les dialogues sont fignolés avec entrain et humour. Comme chez San Antonio, on ne lit pas que les scènes d’action. Au contraire, ce sont les différentes réparties et les réflexions canines qui maintiennent notre sourire en place tout au long de la lecture, indépendamment des horreurs qui se produisent. Ceci dit, c’est un genre de roman qui ne plaira pas à tous. Monfils écrit pour s’amuser et pour nous amuser. L’aspect policier comme tel est traité de façon fantaisiste. C’est vrai que ça repose des thrillers morbides et des romans noir foncé. Si on laisse de côté la connotation péjorative, compte tenu de la subtilité de l’écriture et de l’habileté de la composition, il s’agit d’un très bon roman de gare.

Extrait : 
Émile avait encore attrapé des puces. Ces sales bestioles n’arrêtaient pas de l’embêter. Lui, il n’emmerdait personne ! Peinard dans son panier, il attendait l’heure du repas. Alors, pourquoi est-ce que ces saletés lui empoisonnaient l’existence ? Derrière l’oreille, passe encore, mais sous la queue, là, il n’aimait pas du tout ! Mais alors, pas du tout !
Émile voulait la paix. Il avait des goûts simples et son plus grand plaisir était de se masturber sur les bottines ! En général, ça se terminait par un coup de pied ! Mais il venait de faire une découverte qui le rendait follement heureux : la nouvelle amie de la maison se laissait faire ! La salope ! Émile était sûr qu’en plus elle y prenait son plaisir ! Mais comment séduire une jolie fille en étant affublé d’un nom aussi prolétaire ? Lui, il aurait voulu s’appeler Monsieur Émile. Ça c’était un beau nom pour un chien de race comme lui ! Parce que oui, monsieur n’était pas n’importe qui. Quand on demandait au grand benêt qui embrassait les babines de sa maîtresse : « C’est quoi votre chien ? », il répondait : « Un corniaud ». Pour sûr, c’était pas un kiki de lavabo !

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) monsieurEmile-amb

 

 

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Micron noir – Michel Douard

Par Raymond Pédoussaut

MicronnoirDate de publication originale : 2015 chez La manufactureDouard de livres
Genres : Aventures, Science-fiction
Personnages principaux : Jeune soldat de la guerre nouvelleson père, Louis – son grand-père, PierreGros Luc, numéro un au classement des guerriers.

Nous sommes en 2048, la guerre a disparue du monde, du moins sous sa forme ancienne. Maintenant se joue la nouvelle guerre. Ce sont des combats, retransmis sur tous les médias mondiaux, dans lesquels s’affrontent des équipes de soldats professionnels dont les meilleurs sont des stars planétaires et gagnent des fortunes, comme les joueurs de football auparavant, mais eux mettent leur vie en jeu à chaque combat. Il y a un classement des guerriers, Gros Luc est numéro un depuis deux mois, position micronnoir-amb2difficile à tenir longtemps vu les risques que représente chaque combat. Il est sous le commandement du narrateur dont on ne connaît pas le nom. Les soldats utilisent une drogue de guerre pour être plus performants et ignorer la peur : le micron noir. Lors d’un trafic de microns noirs, Gros Luc détourne la drogue et l’argent qui devait servir à la payer. Il va se retrouver traqué à la fois par ceux qui vendaient la drogue et ceux qui l’achetaient. Son ami et chef, le narrateur, est involontairement associé à sa combine. Ils vont d’abord se réfugier chez le père du narrateur, Louis, puis chez son grand-père, Pierre, qui vit dans le sud. Toute la famille se retrouve embringuée dans cette dangereuse histoire.

Le début du roman se situe dans le domaine de la science-fiction. L’auteur explique le concept de la nouvelle guerre devenue les jeux du cirque moderne, ses enjeux, sa médiatisation mondiale, l’utilisation de la drogue micron noir, ses effets. Ensuite l’histoire tourne au roman d’aventures traditionnel avec un groupe en fuite poursuivi par des méchants qui veulent récupérer leur butin et leur faire la peau. Dans cette deuxième partie toute notion de science-fiction s’est estompée, l’histoire pourrait aussi bien se situer de nos jours.

Passé le début, l’intrigue est classique : un détournement de butin suivi d’une traque. Ce qui fait l’originalité de la course-poursuite c’est la qualité des poursuivants :
– d’un côté un commando militaire puissamment armé avec à sa tête un officier fanatique, un fou de Dieu, intégriste chrétien
– de l’autre la famille, une organisation mafieuse, commandée par un jeune homme parricide, d’un sang froid inquiétant et complètement imprévisible.

Les personnages ne font pas l’objet d’une fine étude psychologique, ils sont définis par l’action, mais beaucoup sont suffisamment originaux et sympathiques pour nous attacher.

Le récit tonique et rythmé, nous tient agréablement en haleine jusqu’à la fin. Le roman est assaisonné par-ci par-là d’un humour bienvenu.

Micron noir est un excellent roman d’aventures plus qu’un roman de science-fiction. Un bon divertissement bien fait, sans autre ambition. Parfois on n’en demande pas plus.

Extrait : 
– Où est Gros Luc ? Où est mon argent ? Où sont mes microns ?
– Ne lâche rien, me dit mon père. Tu sais pourquoi.
– Si je l’entends de ta bouche, reprend Elmar sans se soucier de lui, tu peux compter sur ma clémence. Gros Luc, ton père et toi, et cette petite salope dont je ne veux même pas connaître le nom, je vous alignerai à genoux, Alekseï vous décapitera proprement, j’immortaliserai et diffuserai au monde ce qu’il en coûte d’offenser Dieu et de poursuivre son enrichissement personnel aux dépens de sa patrie et de l’ordre du monde. Sous le soleil, vous aurez l’honneur de donner le coup d’envoi d’une guerre légitime, et de vous racheter sans avoir à souffrir mille morts. C’est tentant, non? J’attends ta dernière réponse. Je compte jusqu’à cinq.

Fentanyl pills

Micron noir, drogue légale de guerre

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

 

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L’attentat de Lancaster Gate – Anne Perry

Par Michel Dufour

lattentatdelancasterDate de publication originale : 2016 (The Lancaster GatePery Terror)
Date de publication française : 2016 (10/18)
Genre : Enquête
Personnage principal : Thomas Pitt, Chef de la Special Branch

C’est le trente-et-unième roman de la série des Thomas Pitt; je les ai tous lus, bien aimés pour la plupart, et plusieurs ont été commentés sur Sang d’Encre Polars. Prenons donc pour acquis que : comme les principaux personnages sont récurrents et vieillissent avec le temps (de 1881 à 1899), mon revenez-y suppose que j’aime ces personnages, en particulier l’enquêteur Pitt, d’abord inspecteur, puis commissaire à Bow Street, enfin agent et chef de la Special Branch. Ça suppose aussi que j’aime ce genre de polars d’enquête et l’époque où se déroulent les événements. Je n’insisterai donc pas sur ces facteurs et concentrerai mes propos sur l’énigme et son dénouement.

C’est la fin du XIXe siècle : il y a de la fébrilité dans l’air. On ne prend pas trop au sérieux les prophètes de malheur qui prédisent la fin du monde, mais c’est certain que les anarchistes ont le vent dans les voiles. C’est pourquoi, lorsqu’une bombe fait sauter une maison dans laquelle se trouvent cinq policiers, on pense d’abord à un coup des anarchistes. Les regroupements anarchistes sont presque tous noyautés par la police et les enquêteurs s’aperçoivent assez rapidement que le danger ne vient pas de là. D’ailleurs, l’attentat n’est pas revendiqué. Il n’en reste pas moins que trois policiers sont morts et que les deux autres sont estropiés à jamais.

Se pourrait-il qu’il s’agisse d’un crime plus personnel et que les policiers en question aient été visés en tant que tels, et pas seulement pour semer la terreur dans la ville ? On découvre que ces cinq policiers ont souvent enquêté ensemble, notamment il y a deux ans sur une affaire d’achat de drogue qui avait mal tourné : un individu avait été tué, un autre s’était enfui et un autre avait été arrêté, jugé et pendu.

Quel est le rapport entre cet incident et l’explosion? Pitt et Tellman doivent enquêter sur les policiers eux-mêmes, ce qui est suffisant pour que leur vie soit menacée. Il semblerait que quelqu’un ait tenté d’exiger une autre enquête dans le but d’innocenter Dylan Lezant. Mais comme cette personne, Alexander Duncannon, est l’ami de Lezant, qu’ils sont opiomanes tous les deux, et que le rapport des cinq policiers présents sur les lieux va dans une toute autre direction, les efforts d’Alexander sont restés vains. Une autre maison saute, cependant; les autorités exigent des résultats. Pitt pense que c’est peut-être le seul moyen qu’a trouvé Alexander pour éveiller l’attention des forces de l’ordre.

Si Alexander est dans le vrai, alors les policiers ont couvert un homicide et envoyé à la potence un innocent; cette hypothèse suffit à discréditer la police dont les membres sont tricotés serrés. Si Alexander est dans le vrai, ça implique aussi pratiquement que c’est lui le meurtrier des 3 policiers; l’adversaire de Pitt sera alors le père d’Alexander, Godfrey, haut fonctionnaire qui négocie actuellement un important traité commercial avec la Chine, et qui refuse de voir sa mission compromise par un scandale. Pour Pitt et Tellman, une lutte contre le corps policier, l’argent et les puissances politiques est un combat fort probablement voué à l’échec. À moins qu’une stratégie rusée et risquée de Narraway, l’ancien Chef de la Special Branch, n’aboutisse à un résultat paradoxal mais satisfaisant.

Les idées principales du récit, le rôle des forces de l’ordre, le sens de la démocratie, le respect de la vérité, la loyauté et la solidarité, sont souvent reprises par Perry, un peu comme le ferait un pédagogue qui a le souci de se faire comprendre. Pas comme une prédicatrice ou une militante. Ces idées orientent le récit, mais ce n’est pas l’essentiel. A part le déroulement de l’intrigue très soigné, Perry décrit avec beaucoup d’acuité les sentiments des personnages, plus par leurs gestes que par leur analyse. C’est pourquoi ils sont si vivants et si crédibles. C’est pourquoi aussi le récit stimule notre intelligence et émeut notre sensibilité.

Extrait : 
« Cette attaque visant nos policiers passe avant tout. La police constitue notre première ligne de défense contre l’anarchie, le désordre civil, voire la perspective d’une révolution.
Toute l’Europe est en proie à des troubles. D’ici dix à quinze ans, tout au plus, ce sera le chaos si nous ne reprenons pas le contrôle de la situation. Le socialisme progresse en Russie, en Allemagne, en France. Les Balkans sont au bord de la guerre. Qui va se cramponner à l’ordre, sinon nous ?
Nous ne devons, ni ne pouvons décevoir ceux qui comptent sur nous. Trois hommes sont morts et deux vont rester affreusement mutilés. Bossiney a été un excellent témoin. Ses cicatrices ont fait forte impression sur les jurés. Ils n’ont pas fini d’avoir des cauchemars. Son visage me hantera pendant des années. »

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Fleur de pavot

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

 

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La peine capitale – Santiago Roncagliolo

Par Raymond Pédoussaut

LapeinecapitaleDate de publication originale : 2014 (La pena máxima)Roncagliolo
Date de publication française : 2016 chez Métailié
Genres : Enquête, Roman noir
Personnage principal : Félix Chacaltana Saldívar, assistant-archiviste à Lima

Félix Chacaltana Saldívar est un jeune homme d’une vingtaine d’années. Son métier est assistant-archiviste au ministère de la justice à Lima. C’est un employé zélé qui met un point d’honneur à archiver chaque document au bon endroit. Mais voilà qu’un jour il retrouve sur son bureau un formulaire de plainte pour irrégularité administrative migratoire mineure incorrectement rempli qu’il ne peut classer. Cela le perturbe beaucoup. Autre sujet d’inquiétude son ami Joaquín a disparu. Il ne réapparaîtra que sous forme de cadavre, une balle entre les deux yeux. Le père de Joaquín demande à Félix d’enquêter pour savoir qui a tué son fils et pourquoi. En plein milieu de la liesse populaire qui accompagne la coupe du monde de football de 1978 qui se déroule en Argentine, Félix Chacaltana va découvrir les activités cachées de son ami et remonter ainsi jusqu’aux pratiques en cours dans les pays d’Amérique latine sous dictature militaire pour éliminer les subversifs. Il va comprendre ce qu’est l’opération Condor.

L’intrigue, relativement complexe mais bien élaborée, se déroule sur fond de reportage sportif concernant la coupe du monde de foot de 1978. Tout le pays, se passionne pour cet événement d’autant plus que l’équipe du Pérou débute bien, par une victoire sur l’Écosse. Mais le foot n’intéresse pas Félix Chacaltana. Lui, n’a d’intérêt que pour le classement des archives et pour sa fiancée Cecilia. Il est beaucoup plus compétent sur les archives que sur la manière de s’y prendre avec la jeune fille. Les conseils de son ami Joaquín lui auraient été bien utiles. Mais Joaquín est mort de façon bien surprenante. Félix n’est pas sot mais il est d’une naïveté confondante. Ce Candide sera toutefois capable de faire aboutir une enquête aussi délicate que dangereuse.

Le roman débute comme une gentille comédie : l’auteur s’attarde à nous décrire un Félix naïf et coincé, à la fois ridicule et touchant. Puis lorsque l’enquête avance, l’atmosphère évolue vers la gravité. Félix découvre alors les méthodes des dictatures militaires pour éliminer et assassiner les subversifs, c’est à dire tous les opposants. Notre ingénu est alors déniaisé par l’horreur de cette révélation. Rappelons que l’opération Condor était une campagne, menée conjointement par les dictatures militaires des pays d’Amérique latine (Chili, Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay et Uruguay) au milieu des années 1970, qui avait pour objectif d’éliminer les adversaires politiques. Les enlèvements, tortures et assassinats étaient les méthodes utilisées dans cette guerre anti-subversion. Le Pérou ne faisait pas partie de cette alliance, mais l’auteur affirme qu’il a aussi collaboré à ce terrorisme d’état. La coupe du monde de football de 1978 a été remporté par l’Argentine sur son territoire, pendant ce temps à quelques mètres de là, on torturait dans l’École Supérieure de Mécanique de la Marine. Le Mundial était réussi, la junte militaire pouvait pavoiser. Sur ce blog vous trouverez deux autres livres qui traitent d’un sujet semblable : Sur nos cadavres, ils dansent le tango de Maurice Gouiran et Mapuche de Caryl Férey.

À première vue, cela peut paraître délicat de mélanger le rose de la comédie avec le noir des techniques de terreur mais cet étrange amalgame donne une parfaite réussite dans La peine capitale.

Extrait : 
– La mission de Condor est de collaborer dans la lutte contre la subversion. Les terroristes se déplacent constamment pour échapper aux autorités. De l’Argentine au Chili. Du Chili au Pérou. Du Pérou à la Bolivie. L’opération Condor est un filet sans échappatoire.
Ils prirent l’autoroute qui menait au Morro Solar et commencèrent à monter vers le sommet de la montagne. Au moins ils étaient sortis du tunnel. Chacaltana se cramponnait à son siège, mais il avait une sensation de vertige.
– C’est pour ça que des agents argentins opéraient à Lima ? Et qu’ils envoyaient les détenus péruviens en Argentine ?
– Nous avons tous besoin de calme, Félix. Les Argentins ont le Mondial de football et nous les élections. Nous nous aidons mutuellement.

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Le général Videla, chef de la junte militaire, remet la coupe du monde au capitaine de l’équipe d’Argentine.

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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Red Light – T1 Adieu, Mignonne – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

redlightDate de publication originale : 2016 (Éditions VLB)Bourassa
Genres : Enquête, roman noir
Personnage principal : Eugène Duchamp, ex-flic, ex-soldat

Premier roman policier d’une auteure qui n’a pas encore 40 ans. Elle a déjà publié Par le feu, un thriller psychologique, et Élixirs, une sorte d’histoire des cocktails. Ayant bénéficié d’études en théâtre, en littérature et en scénarisation, Bourassa écrit avec aisance et, semble-t-il, plaisir. Le roman est qualifié de Tome 1, mais il jouit d’une autonomie propre. N’attendez pas les autres pour profiter de celui-ci.

Début des années 1920 : Montréal a acquis la réputation de la capitale nord-américaine du plaisir, grâce, entre autre, au puritanisme américain, à la prohibition par exemple, qui nous amène bien des fils de l’Oncle Sam. Sur la Red Light, rue St-Laurent, de Sherbrooke à Dorchester, on trouve des bordels pour tous les goûts, toutes sortes de drogues (dont l’opium et l’héroïne), de l’alcool à profusion, des salles de jeux et de paris. Facile pour tout le monde de s’en procurer dans la mesure où la plupart des flics et des hommes politiques sont corrompus, donc complices et profiteurs. Entre les Italiens, les Juifs, les Chinois et les Français, la guerre des gangs est sur le point d’éclater.

Jeanne, fille-mère et prostituée, sous le conseil de Rose, la Madame qui tient le bordel où elle travaille, s’adresse à Eugène Duchamp, ex-policier, ex-soldat estropié, actuellement opiomane, qui vit avec sa femme Pei-Shan dans un appartement délabré du quartier chinois. Jeanne s’est fait voler son bébé et aimerait qu’Eugène le retrouve. Eugène n’a plus rien d’un aventurier, si jamais il le fut, mais, devant l’enveloppe d’argent qu’on lui offre et qui, pour lui, correspond à une énorme quantité d’opium, il accepte. Sans se faire d’illusion sur ses capacités. D’autant moins que retourner enquêter sur la Main1, c’est s’exposer à des représailles de la part des gangs qu’il a déjà pourchassés; sans être couvert par les policiers, plus favorables aux criminels dont ils tirent profit qu’à un ex-policier solitaire, renfrogné et drogué. Le thème de l’enquête est assez simple, mais Bourassa décrit les démarches de Duchamp en brossant un tableau très marquant des lieux, des personnages et des atmosphères qui caractérisent le Red Light de cette époque. Se greffera à l’enquête principale une deuxième mission qu’Eugène n’a pas le choix d’accepter, puisqu’elle lui est imposée par Tony Frank, un caïd de la mafia italienne, anxieux de savoir qui lui a volé sa cargaison d’héroïne. Ce détour permet de comprendre de plus près le fonctionnement du quartier des spectacles de cette époque, où se rencontrent et s’échangent filles, drogues et argent sale. C’est aussi dans les cabarets que s’élaborent les stratégies pour neutraliser les concurrents trop ambitieux.

Ce thème d’enlèvement des bébés (et même des nouveau-nés) a été traité par Jacques Côté (Et à l’heure de votre mort); nous sommes alors à Montréal en 1894. Et on a un autre point de vue poignant sur le Red Light de Montréal des années 40 dans Tout homme rêve d’être un gangster (Jean Charbonneau), qui s’était mérité le prix St-Pacôme de meilleur premier roman. Mais le rythme du déroulement de l’histoire, l’atmosphère générale, le style du personnage principal évoquent davantage l’excellent roman de Trevanian, The Main. C’est certain que, pour un montréalais, ces romans ont un intérêt supplémentaire. Mais leur point commun, c’est aussi que les personnages et leurs aventures sont décrits avec une telle minutie et une telle pertinence qu’ils acquièrent une signification universelle. C’est le cas également du roman de Bourassa à qui ces comparaisons n’enlèvent rien. Elle a le don des courtes descriptions qui disent beaucoup : les diverses phases du trip de l’opiomane, par exemple : les relations amour-haine d’Eugène et de Beaudry (qui lui a plus ou moins piqué sa femme, la jolie Mignonne, pendant qu’il se faisait mutiler au front) : la peur de ceux qui combattent dans les tranchées (« La peur de dormir. La peur de se réveiller mort ».) : ou le simple bout de phrase bien placé qui bouleverse ceux qui l’ont déjà entendu : « Pars pas ».

Bref, ce roman est attachant, pas à cause de son personnage principal, ni héros ni loser, ni à cause d’une finale triomphante. C’est plutôt le réalisme de l’ensemble, sans complaisance, mais avec un grain de mélancolie, qui nous atteint.

1 La Main, c’est la rue principale du Red Light.

Extrait : 
Comme tous les dimanches, il était interdit au promoteur de salle de vendre des billets de cinéma. Cette loi, tout aussi ridicule que les hommes qui l’avaient adoptée, n’interdisait cependant pas la projection de films. Ni la vente de bonbons. À l’achat de quarante-cinq cents de friandises, il était donc possible d’assister gratuitement à la projection.
La rue Sainte-Catherine grouillait, malgré les mises en garde du clergé contre la nature humaine hautement corruptrice des plaisirs faciles. Non au cinéma : un divertissement du diable qui pervertit les mœurs ! Non à ces danses lascives : une contagion mortelle que l’infidèle met en honneur ! Non à ces modes indécentes : une femme devrait toujours s’afficher vertueuse et humble ! Non à ces clubs sociaux neutres, qui accueillent en leur antre de perdition le Blanc comme le Nègre : si la bonne entente entre les éléments d’une populace est désirable, le côtoiement des croyances diverses peut aussi dégénérer en relativisme religieux. Et, bien sûr, non aux boissons enivrantes et aux drogues, qui constituent le pire fléau d’entre tous, fondations mêmes du palais des enfers ! Surtout le dimanche, jour saint.
N’en déplaise aux dévots, je n’étais certainement pas le seul que l’Église avait perdu en chemin : Montréal était une vraie honte pour le reste de la province, nettement plus chrétien. Malgré les avertissements servis à outrance par les hommes de foi, en ce beau dimanche soir, les Montréalais couraient le vice par troupeaux et les jolies jeunes filles, même de bonne famille, s’exhibaient fièrement aux bras de ces pécheurs. Les menaces de purgatoire ne semblaient plus faire effet sur le rat des villes. La vie, c’était maintenant, et l’enfer, on avait déjà les deux pieds dedans.

Marion Harris Sweet Mama (Papa’s Getting Mad) Columbia A3300 August 31, 1920 ODJB did this, too

Ma note : 4 Stars (4 / 5) redlight-amb

 

 

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Si tous les dieux nous abandonnent – Patrick Delperdange

Par Raymond Pédoussaut

SitouslesdieuxDate de publication originale : 2015 chez GallimardDelperdange-P
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Céline, jeune femme en fuite – Léopold, vieux monsieur – Josselin, homme sournois, un peu détraqué.

Un vieil homme, Léopold, charge dans sa voiture une jeune femme, Céline, qui a l’air en fuite. Elle est soulagée d’être hébergée dans la vieille ferme de Léopold. Il a dû se passer quelque chose de grave vu le pull trempé de sang qu’elle enfouit au fond de son sac.  Quand elle décide de repartir, elle est attaquée par les molosses des voisins. Blessée, elle est recueillie une nouvelle fois par le vieux Léopold, chez qui elle passe quelques semaines. Lorsqu’elle repart c’est avec Léopold au plus mal, allongé sur la banquette arrière de la voiture, victime d’une crise cardiaque et crachant du sang. Elle est accompagné de Josselin, le voisin de Léopold, qui a réussi à s’incruster auprès d’elle sous le prétexte fallacieux de lui fournir de l’aide pour échapper à la vengeance de son frère, Maurice, qui lui en veut terriblement d’avoir bousillé le chien qui l’a attaquée. L’étrange trio se dirige vers un bled que Léopold veut rejoindre avant de mourir. Ce sera peut être le bout du chemin pour Léopold, mais pour Céline, les ennuis vont continuer.

L’histoire nous est racontée à trois voix : celles de Céline, Léopold et Josselin. Dès le début nous savons que Céline est en fuite, mais l’auteur entretient longtemps le mystère sur l’événement qui en est la cause. C’est seulement dans la deuxième partie du roman qu’il sera dévoilé et que ses conséquences apparaîtront donnant un autre éclairage sur le comportement de Céline. La jeune femme semble attirer les ennuis. Elle fait en permanence les mauvais choix qui compliquent encore sa situation. Léopold, lui est un vieux bonhomme qui se morfondait dans sa ferme en ruines avec pour seule compagnie le fantôme de Jeanne, son épouse décédée. L’arrivée de Céline réveille chez lui des sentiments depuis longtemps oubliés. Certains souvenirs, pas toujours agréables, vont remonter à la surface, modifiant l’image du vieil homme serviable et inoffensif qui apparaît d’abord. Céline et Léopold sont marqués par les regrets et la culpabilité. Ils ont le sentiment d’avoir manqué leur chance et de mériter ce qui leur arrive. Quant à Josselin, il se croit malin de jouer avec son image d’un grand nigaud, alors qu’en réalité il est sournois et manipulateur. Il est aussi un peu fêlé mais de cela il n’en est pas conscient. Josselin a une tendance mystique, il voit un peu partout le bras de Dieu, même dans les situations les plus horribles. Il surestime beaucoup ses capacités.

Ces trois personnages vont se rencontrer, faire un bout de chemin ensemble, pour le meilleur et souvent le pire. Il n’y pas pas de bons ni de méchants dans cette histoire. Les personnages sont des humains ni totalement admirables, ni complètement détestables.

Le cadre du roman, c’est des petits bleds de campagne austères et sans beauté. Cela contribue à créer l’atmosphère de drame rural qui imprègne le livre.
La conclusion du roman est plutôt brutale, laissant en plan la situation de façon inattendue. Au lecteur d’imaginer la suite.

Si tous les dieux nous abandonnent est un bon roman noir bâti autour de trois personnages campés tout en nuances.

Extrait : 
À tout moment, j’avais au fond de moi l’envie de laisser aller, de m’allonger sur le sol détrempé par la pluie, au milieu de ces touffes d’herbe, de me coucher et d’attendre que quelque chose survienne, le visage fouetté par les rafales tombant du ciel, m’étendre sur la terre humide et laisser advenir ce qui devait arriver, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, ce qui arriverait quoi que je fasse.
Si je tenais, alors que je sentais que j’étais à bout de force, alors que dans mes jambes, j’éprouvais une sorte de raideur qui m’empêchait de courir aussi vite que je l’aurais voulu, comme dans ces cauchemars où les choses s’échappent et se retrouvent hors de votre portée malgré tous vos efforts, si je continuais malgré l’immense fatigue et le désespoir plus immense encore qui m’avaient envahie, oui, si je tenais, c’était uniquement parce que je savais que c’était ma dernière chance, la toute dernière qui me serait offerte.

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Et j’aimerais bien comprendre de quelle ville vous parlez. Si c’est de Valmont, il n’y a rien qui permette d’en parler de la sorte. C’est juste une dizaine de bâtisses rassemblées autour de la nationale.

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

 

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Embrasse ton amour sans lâcher ton couteau – Laurent Chabin

Par Michel Dufour

embrassetonamourDate de publication originale : 2016 (Expression noire, Chabin-LLibre Expression)
Genre : Thriller
Personnage principal : Lara Crevier, alias Lyne Czemely

Chabin écrit beaucoup et il captive un public certain. Les deux dernières années, j’ai rendu compte de Apportez-moi la tête de Lara Crevier (2014) et de Quand j’avais 5 ans, je l’ai tué. Cette année, toujours avec les mêmes personnages, Chabin revient avec Embrasse ton amour sans lâcher ton couteau. Il n’est sans doute pas indispensable d’avoir lu les deux premiers tomes de la série, mais ça devrait aider un peu; on y fait souvent allusion, on rencontre aussi les mêmes personnages, l’atmosphère est semblable, donc on a l’impression d’une certaine continuité, une familiarité qui nous déconcerte moins.

Ceci dit, n’hésitez pas à prendre des notes : Chabin s’amuse à nous mêler.

Tout le roman paraît viser cet objectif. En ce sens le roman est réussi. D’abord, Lara s’appelle dorénavant Lyne Czemely : Lara Crevier est apparemment morte dans le roman précédent. Sous le nom de Czemely, Lara-Lyne touche une pension substantielle, apparemment de la part de son père, pas celui qu’elle croit avoir tué (quand elle avait 5 ans), mais son père biologique véritable qui est en même temps son amant, ce qu’elle a appris il y a peu de temps.

S’étant détachée de tout, et même de son identité, Lara-Lyne croyait naïvement avoir gagné la liberté, alors qu’elle a plutôt acquis une certaine lucidité qui lui montre qu’elle est dans la merde. Quand son amant est ailleurs, elle est complètement démunie. Or, depuis quelque temps, elle est victime d’appels téléphoniques qui lui répètent : « I know who you are… I know where you are… » 1.

Lara se sent espionnées, suivie, observée; croit qu’elle est en danger; et refuse d’aller voir les quelques personnes qui connaissent sa véritable histoire (son amie Yoko et l’étudiant Chris), pour ne pas les compromettre. Elle n’a pas tort : autour de l’atelier de Minski, de Serge et de Stillman, trois autres personnages mystérieux semblent s’intéresser à elle : un qui finira dans le canal Lachine; un qui tuera plus tard son amie Yoko; un autre qui se montrera plus bienveillant. Quant aux trois hommes qui hantent cette saga, il semble que Minski est mort (mais sait-on jamais ?), que l’existence de Stillman est imaginaire et que Serge, qui s’est longtemps fait passer pour Minski, mène une vie dont les jours sont comptés.

Ce qui ajoute à l’obscurité de l’histoire, c’est la façon dont le lecteur prend conscience des moments importants du récit, racontés par des personnages différents : parfois c’est Lara qui pense; parfois c’est un de ses poursuivants; parfois c’est Serge; parfois, on ne le sait pas trop.

La force de Chabin, c’est son esprit ludique qui se manifeste moins chez ses personnages (bien que certains jeux érotiques ne soient pas tirés des manuels de convenance…, moins d’ailleurs dans ce roman) que dans sa méthode de composition. Le moteur de cette histoire est, en effet, vraiment mince; c’est la façon de la faire absorber par le lecteur qui est insolite et troublante. Les personnages ne m’intéressent pas vraiment non plus : des parasites qui cherchent à tromper leur ennui par des facéties érotiques ou violentes (dans le cas de Minski, quand l’alcool et la bagarre compensent pour l’impuissance sexuelle et sentimentale). Mais je pense maintenant que Chabin est bien conscient de tout cela : il n’essaie pas de nous avoir par la complexité de ses personnages; plutôt par les relations problématiques menaçantes qu’ils vivent et auxquelles ils peuvent difficilement échapper.

1 . « Je sais qui tu es… Je sais où tu es… ».

Extrait : 
Ça bouge. Ça commence à bouger. Salement…
Ce coup de téléphone dans la nuit. Je dormais. J’ai décroché et marmonné un vague hmmm. Silence au bout du fil. Mais un silence pesant, dense, moite. Visqueux. Et la vois, enfin. Atone. Une voix qui traînait derrière elle des profondeurs de vase et d’animalité crasse, d’alcool, de tabac.
Une voix qui me dit quelque chose, maintenant que j’essaie de me la rappeler. Une voix qu’on dissimule, dont on tente de modifier les intonations derrière un mouchoir ou un bout de tissu. Parce que je la connais ?
Peu de mots, pourtant.
− I know who you are.
Je n’ai pas répondu, mais l’autre n’a pas raccroché tout de suite non plus. Ni ajouté un mot. Sa respiration, seulement. Rauque, gênée. Quelques secondes. La tension est devenue intolérable.
Puis la ligne a été coupée.

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Canal de Lachine

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

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Gravesend – William Boyle

Par Raymond Pédoussaut

GravesendDate de publication originale : 2013 (Gravesend)Boyle-William
Date de publication française : 2016 chez Payot & Rivages
Genre : roman noir
Personnages principaux : Conway, Ray Boy, Alessandra, Eugene, Stephanie – jeunes de Gravesend, quartier de la partie centre-sud de New York

Ray Boy Calabrese vient de sortir de prison. C’est le moment qu’attend Conway depuis seize ans. Pour lui Ray Boy est responsable de la mort de son frère, Duncan, qui était martyrisé par Ray Boy et sa bande à cause de ses tendances homosexuelles. En tentant d’échapper à ses bourreaux, Duncan a été renversé par une voiture. Il en est mort. Pour Conway, c’était un meurtre de sang-froid, le responsable doit payer. Il mérite de finir enterré dans un trou quelque part, sans cérémonie. C’est le projet de Conway. Mais les choses ne se passent pas comme il l’imaginait. Ray Boy a été changé profondément par la prison. En attendant de régler son compte à Ray Boy, Conway rencontre Alessandra, une fille sur laquelle il fantasmait quand ils étaient à la même école. Elle était partie à Los Angeles pour devenir actrice. Elle n’a pas eu la carrière espérée. Aujourd’hui Alessandra est tristement de retour à Gravesend où elle n’a qu’une amie : Stephanie, une pauvre fille grosse et disgracieuse. Eugene, est le neveu de Ray Boy. Son oncle était un héros pour lui. Son oncle avant la prison car maintenant il ne le reconnaît pas, il voit que quelque chose ne va pas chez lui. Il veut le faire redevenir comme avant. Malgré son jeune âge et sa patte folle Eugene est ambitieux. Un peu trop.

À travers le portrait de ces cinq jeunes gens l’auteur nous brosse un tableau assez terrible de ce quartier de New York sous influence italienne. Partout on ressent la misère sociale ou psychologique, souvent les deux à la fois. Tous les personnages sont des paumés qui, confrontés à l’échec, ont été détruits. Ce sont des perdants qui ont abandonné toute illusion. Seul le plus jeune, Eugène, malgré son handicap, croit encore à un meilleur avenir mais son manque d’éducation et de discernement le rendent présomptueux. Tous, sauf Alessandra, sont restés dans le petit périmètre où ils nés, où sont leurs familles, leurs traditions, leurs souvenirs. Hors des limites de leur territoire, ils se sentent à l’étranger. La starlette Alexandra a tenté de chercher fortune ailleurs. Son retour sur les lieux de son enfance est synonyme d’échec, de la même façon que ceux qui n’ont pas bougé. Gravesend représente un lieu de défaite, de renoncement, duquel les habitants ne réussissent pas à s’extirper. Et quand ils essaient, le résultat est pire encore.

Gravesend est un roman d’ambiance. L’ambiance à la fois nostalgique et désespérée d’un quartier populaire du sud de Brooklyn. Les personnages qu’on y croise sont parfois touchants et toujours pathétiques. L’écriture de William Boyle rend parfaitement l’atmosphère des lieux, le comportement des individus est décrit avec une certaine distance. Ceci contribue à mettre en évidence le style bien personnel de l’auteur.

Gravesend a été choisi par François Guérif pour être le numéro 1000 de Rivages. C’était un pari audacieux de sélectionner un jeune auteur inconnu qui vient d’écrire son premier roman. Au final, il en ressort que c’était un choix judicieux pour un vrai roman noir bien dans la tradition de la maison.

Extrait : 
Conway avait toujours été un loser de première. Pas d’espoir et pas de couilles, en voilà une combinaison pourrie. Et la façon dont il avait géré la situation avec Ray Boy défiait le bon sens. Pendant des années, il avait rêvé de se venger de Ray Boy, mais il n’avait rien fait pour se préparer. Il n’avait pas appris à tirer, il n’avait pas fait de muscu. Il s’était dit que ça n’avait pas d’importance. Peut-être que ce qu’il aurait vraiment voulu, c’était que Ray Boy soit resté Ray Boy. Peut-être qu’il aurait voulu que Ray Boy le tue – être vaincu par Ray Boy et échouer définitivement, irrémédiablement.

Peut-être qu’elle aurait dû se montrer plus gentille, plus compréhensive. Mais elle n’avait aucune patience. Fini la patience. Elle avait presque trente ans.
Elle alluma son ordinateur portable, brancha ses écouteurs et, exhalant la fumée de sa cigarette par la fenêtre, écouta en boucle Twenty Miles, une de ses chansons préférées du groupe Deer Tick.

Deer Tick – Twenty Miles

Ma note : 4 Stars (4 / 5)Gravesend-amb

 

 

 

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Rinzen et l’homme perdu – Johanne Seymour

Par Michel Dufour

rinzen-hommeperduDate de publication originale : 2016 (Libre Expression)Seymour-Johanne
Genre : Enquête
Personnage principal : Rinzen Gyatso

Johanne Seymour est bien connu dans le milieu des polarophiles pour ses romans, sa télésérie Séquelles, et parce qu’elle est la présidente fondatrice du festival international de littérature policière, Les Printemps meurtriers de Knowlton. En mai 2013, j’ai rendu compte de Eaux Fortes, un roman qui manifestait une belle audace, mais qui m’avait indisposé par quelques irritants, dont la personnalité du personnage principal Kate McDougall.

Dans ce roman-ci, exit Kate McDougall pour laisser la place à Rinzen Gyatso, beaucoup plus zen, d’ailleurs d’origine tibétaine, vivant avec son jeune fils dans le quartier chinois de Montréal chez ses parents, qui maintiennent dans la mesure du possible un mode de vie et de pensée bouddhistes. Elle observe plus qu’elle parle; elle médite plus qu’elle raisonne. Elle est douée pour associer des éléments qui n’ont pas frappé ses partenaires, le collègue Luc Paradis et son patron, le lieutenant Gerry Desautels. Une bonne partie du roman consiste à décrire la vie familiale de Rinzen, la vie sexuelle insatisfaite de Luc et la fin de carrière de Gerry qui doit prendre sa retraite pour ne pas perdre sa femme ni détériorer davantage sa propre vie.

L’intrigue policière tourne autour de trois morts violentes : un religieux de plus de 80 ans, le frère Samuel Clément, retrouvé pendu par les bras, apparemment mort de faim; le tronc d’Emmanuel Petit, échoué sur la berge du fleuve à hauteur de Verdun; un noir mutilé et pendu au Carré Dorchester, Paul Abady, qui ne semble pas lié aux deux premiers. Nos trois policiers lisent les rapports d’autopsie, analysent ce que nous apprend le relevé des empreintes et de l’ADN. Ils retournent sur les lieux des crimes et partagent leurs observations et leurs réflexions.

Les interactions entre les policiers et le criminel sont plutôt indirectes : un journal découvert par hasard, et dont nous prenons conscience de quelques bribes à travers le récit sans trop savoir d’où ça sort, désigne quelqu’un; un billet de rendez-vous, trouvé presque par hasard et rendu à Paradis, indique le même individu et renforce l’hypothèse; une visite de Rinzen chez le suspect lui permet de voir un vêtement que semblait porter le tueur. Bref, les policiers ont beaucoup de chances pour clore l’enquête, même si Rinzen n’en a pas fini avec ce genre de psychopathe.

En passant, Seymour, via l’épouse de Desautels, fait un clin d’œil à plusieurs de nos grands rédacteurs de polars : Martin Michaud, Chrystine Brouillet, Patrick Senécal, Hervé Gagnon, et Maureen Martineau. Elle paraît bien aimer mêler fiction et réalité. C’est probablement pourquoi les amateurs de psychosociologie trouveront dans ce roman une substance qui leur convient. D’abord, on y voit comment une famille tibétaine, qui a fui l’occupation chinoise, parvient à s’adapter plus ou moins au milieu montréalais. Puis, l’audace de Seymour, cette fois, c’est d’avoir donné beaucoup de place au milieu gai : personnages importants, habitudes particulières, lieux adéquats. Mais il ne reste plus grand place pour la trame policière à proprement parler. Pour plusieurs, ce n’est sans doute pas un défaut, mais une question de style. Pour ma part, vieux nostalgique du polar classique, ce n’est pas le style que je préfère.

Extrait : 
− Personne se rappelle avoir vu un vieux dans les quatre-vingts ans traîner dans le coin ? s’impatienta Desautels. C’est quand même étrange.
Rinzen était perdue dans ses pensées.
− Gyatso ?
− Désolée… Je revisitais mentalement la scène. Plusieurs choses… me dérangent.
− Avez-vous des hypothèses ?
Son regard glissa de Rinzen à Paradis. Celui-ci s’avança le premier.
− J’sais que le tabouret renversé à ses pieds donne l’impression d’un suicide, mais est-ce que ça se peut ? Comment il a fait pour s’attacher comme ça ? Pour moi, c’est une mise en scène. Et pas très convaincante, si vous voulez mon opinion.
Desautels regarda Rinzen.
− C’est ça qui t’agace ?
Elle réfléchit avant de dire :
− Oui et non. L’état du corps…
− Son état de décomposition ?
− Non… Sa maigreur, la saleté visible sous ses ongles, dans les plis de sa peau…
Luc et Desautels la fixaient.
− Si c’est un meurtre… la mort devait être bienvenue.
Paradis contempla l’idée.
− Une sorte de suicide assisté ?
Desautels tiqua.
− Attendons de voir ce que la collecte d’indices nous racontera avant de trancher. J’sais que les techniciens ont trouvé une couple d’empreintes différentes…
Rinzen et Paradis acquiescèrent.
− Avec le résultat de l’autopsie, continua Desautels, on saura exactement ce qui l’a tué.
− À part être accroché à une poutre les bras en croix, le vieux avait pas l’air d’avoir d’autres blessures. Est-ce qu’on peut mourir de ça ?
Paradis avait posé la question à Desautels.
Rinzen toussota. Les deux hommes se tournèrent vers elle.
− C’est juste une impression… mais j’ai le sentiment qu’il est mort de faim.
Paradis secoua la tête de découragement. Desautels songeait qu’il était grand temps de prendre sa retraite quand il remarqua l’expression étrange de Rinzen.
− T’as une idée, Gyatso ?
Rinzen se ressaisit.
− La scène me fait penser à un de mes vieux haïkus.
Elle récita :
Arbres verglacés
Prières muettes dans le noir
Chansons d’agonie.
Desautels et Paradis fixaient Rinzen, la bouche grande ouverte. Elle sourit.
− C’est une forme de poème japonais. Comme un polaroïd poétique. Une épiphanie en mots ! C’est très zen. Vous devriez essayer. C’est un excellent passe-temps et ça aide à clarifier l’esprit.
Desautels et Paradis échangèrent un regard qui en disait long sur la « clarté » des haïkus.

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Le quartier chinois de Montréal

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

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