Lou après tout – 2 La Communauté – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2019 – Syros
Genre : Science-fiction, dystopie post apocalyptique
Personnage principal : Lou, jeune fille de 17 ans

Lou veut mourir. Maintenant qu’elle a enterré Guillaume dans un bois en lui lisant un poème de la Pléiade d’Apollinaire, elle n’a plus le goût à la vie. Elle veut mourir mais pas n’importe où, n’importe comment. Ce sera face à la mer, sur la plage où elle a connu un moment de bonheur avec Guillaume, son grand amour. Mais pour atteindre la mer, le chemin est long et semé d’embûches. Et quand elle y parvient, elle s’assied sur la plage et lit L’odyssée, indifférente à la horde de Bougeurs qui se rapproche. Mais d’autres ont observé la scène et ils la sauveront malgré elle. Elle est recueillie dans la communauté Wim, dominée par le Délégué, un genre de gourou, pas si bienveillant qu’il en a l’air au premier abord.

Il serait difficile de lire ce deuxième volet de la trilogie sans avoir lu le premier, Le Grand Effondrement . Ce serait très compliqué de comprendre comment le monde s’est effondré, comment ces créatures d’Entre-Deux (entre les vivants et les morts) ont apparu et quels étaient les rapports de Lou et de Guillaume pour que la jeune fille soit inconsolable au point de vouloir mourir. Ce deuxième tome est donc une suite dépendante du premier.

Nous retrouvons Lou, seule et désespérée dans un premier temps, sous le coup de la mort de Guillaume. Désespérée mais combative quand même pour atteindre son objectif : la plage où elle va se laisser mourir. Mais au lieu de mourir, elle va revivre en trouvant l’amour passion, en la personne d’Amir, un garçon de son âge. Mais ça ne plaît pas à tout le monde alors il faut continuer à se battre. Se battre elle sait le faire, heureusement car ce monde est dangereux. En plus de toutes ces créatures de morts-vivants et il a aussi des humains qui deviennent menaçants quand on contrarie leurs plans. Le roman est rythmé par tous les combats que doit livrer Lou.

L’auteur imagine, à partir des dangers actuels qui nous menacent, une évolution catastrophique de l’humanité. La pollution rend l’air irrespirable, le dérèglement climatique rend les saisons erratiques, les Entre-Deux sont le résultat d’une dépendance aux réseaux sociaux, aux réalités virtuelles ou aux médicaments anti-dépresseurs dont les effets secondaires ont été ignorés. Le mur de la Séparation isole les riches des pauvres. Les Graves sont les contaminés par la radioactivité des centrales nucléaires détruites.

Ce qui est aussi remarquable dans cette dystopie c’est que malgré la catastrophe, il existe un certain optimisme. L’humanisme, l’amitié et l’amour n’ont pas disparu. Même la poésie subsiste. Un monde meilleur peut renaître de ce désastre. D’ailleurs les Hackers des Derniers Jours pensaient qu’il fallait précipiter la chute de ce monde pourri pour pouvoir reconstruire, sur de nouvelles bases, un nouveau monde. C’est ce qu’ils ont fait, ils ont porté le coup de grâce à la société en propageant un virus particulièrement agressif. Tout s’est écroulé, la reconstruction c’est pour plus tard, éventuellement. Reste un monde particulièrement périlleux.

Après Le Grand Effondrement, ce deuxième volet de la trilogie est aussi addictif que le premier. Étant en général allergique à ce genre de suites, je dois avouer que cette fois, après avoir lu les deux premiers livres, j’attends avec intérêt le troisième et dernier tome.

Extrait :
– Donc, on fait quoi, nous, les filles ?
– Tout ce que vous voulez dans la mesure où ça ne met pas votre vie en danger. Ni vos capacités reproductrices.
– Moi, ma vie est en danger si je ne me bats pas, si je ne me bats plus. Je perds mon entraînement, mes réflexes. Je m’amollis. Ça a failli me coûter cher plusieurs fois… »
Et j’ai revu, au Brandhoek-Castel, le moment où je m’étais laissé avoir par Émilien Rozeau à cause de l’eau chaude.
J’ai continué :
« Et puis, je ne vais pas passer ma vie à faire la bouffe pour les hommes ou à apprendre à lire aux mômes. En plus, ça veut dire que les hommes seraient les seuls à manier des armes ? Guillaume m’a toujours appris que la dictature, ça commençait quand une partie de la population – comment il disait, déjà ? -, oui, c’est ça, quand une partie de la population avait le monopole des armes et de la force. Que ça finissait toujours de la même manière : par des massacreurs et des massacrés. Je ne me laisserai pas dépouiller de mes armes, Délégué. Je préfère m’en aller. Et si je m’en vais, je m’en vais avec Cesaria!


Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Lou après tout – 1 Le Grand Effondrement – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2019 – Syros
Genres : Science-fiction, dystopie post apocalyptique
Personnages principaux : Lou, jeune fille de 17 ans – Guillaume, homme de 30 ans

Lou et Guillaume sont installés dans la villa Yourcenar sur le Mont-Noir. Autour de cette bâtisse, comme partout ailleurs à l’extérieur, c’est le danger : les Cibs et les Bougeurs rodent. Ce sont deux catégories différentes de morts-vivants aussi funestes l’une que l’autre. Autrefois ils avaient été des êtres humains avant de se transformer en dangereuses créatures qui se déplacent en hordes et s’attaquent à tout ce qui est vivant. On est en mars 2053, treize ans après le Grand Effondrement, quand le monde a sombré dans le chaos en quelques heures. Guillaume, 30 ans, a connu le monde d’avant alors que Lou, qui a été recueillie par Guillaume alors qu’elle avait 4 ans, ne connaît que ce nouveau monde périlleux. Comme d’autres qui ont survécu, ils tentent ensemble de survivre dans cet univers impitoyable.

Avant que ne survienne la Grande Panne il y a eu des signes avant-coureurs : – des troubles du comportement d’un nombre croissant de jeunes devenus cyberautistes, incapables de lâcher smartphone ou tablette – ceux qui se plongeaient de plus en plus souvent dans les jeux de Réalité Augmentée étaient pris d’accès de violence incontrôlables – l’usage immodéré de la thymosomaline, un médicament miracle pour lutter contre les dépressions, sensé rendre les gens heureux mais qui finalement les transformait en zombies – il y a eu la Séparation : un mur qui isolait les bons citoyens, riches et bourgeois (les Inclus) des misérables, les pauvres et les modestes (le Dehors) – et puis il y a eu les sabotages des Hackers des Derniers Jours qui ont piraté les jeux en introduisant des virus hybrides qui provoquaient des réactions incontrôlées chez les joueurs, ou qui s’en sont pris aux ordinateurs des institutions accélérant ainsi l’arrivée de la débâcle. Finalement, tout s’est écroulé d’un coup le 13 juin 2040 à 21H47 (les collapsologues avaient raison). Fin de la civilisation. Retour de la barbarie.

En montrant comment on en est arrivé là, Jérôme Leroy fait en creux la critique du monde actuel : addiction aux écrans, surconsommation de médicaments, ségrégation sociale, luttes autodestructrices, surveillance généralisée des individus … Espérons que ce ne soit pas annonciateur de notre avenir.

Certains pourraient se dire : un bouquin post apocalyptique de plus ! C’est vrai que c’est un roman qui décrit l’avant et l’après d’une grande catastrophe planétaire. Mais il se distingue de ceux que j’ai pu lire par un côté inventif très développé et aussi par un pessimisme nuancé, pas totalement sombre, il y a encore des îlots de culture, de poésie, d’espoir et d’amour sur cette planète totalement dévastée où la menace est partout. Ce livre est classé « littérature pour la jeunesse » mais je dois tout de suite préciser que pas un adulte qui le lira ne le trouvera trop naïf. C’est un livre qui peut être lu par les jeunes ou les plus vieux. Ce serait idiot de se priver du plaisir de lire un si bon roman au prétexte d’un classement jeunesse restrictif et loin d’être évident.

Lou après tout, dystopie post apocalyptique, se démarque par sa profondeur, par l’imagination foisonnante de son auteur et par la place occupée par la poésie. Il est conseillé pour tout type de lecteur.

Le Grand Effondrement est le premier tome d’une trilogie. Le deuxième tome La Communauté a paru en octobre 2019.

Extrait :
Mais Lou en avait déjà d’autres, ailleurs, qui témoignaient que les treize ans qu’ils avaient passés ensemble n’avaient pas été faciles.
Lou, sa guerrière couturée…
Guillaume pensait pourtant, au bout du compte, dans ce chaos terrifiant, qu’ils avaient été heureux parce qu’ils étaient tous les deux. Un couple improbable, au début. Un jeune homme rêveur, pas vraiment de son époque, et une toute petite fille, si vulnérable dans cet effondrement généralisé.
Qui aurait parié sur leurs chances respectives ?
Mais ils avaient survécu. Elle avait été pour lui sa raison de continuer quand c’était trop dur. D’une certaine manière, l’emmener avec lui avait été un acte égoïste. Il s’obligeait à survivre parce qu’il était responsable de cette petite fille tiède et soyeuse qu’il avait sauvée alors qu’elle ne demandait rien.
Lou.
Il déposa sa Pléiade d’Apollinaire près d’elle. Pauvre héritage…
Il ouvrit la porte de la chambre, sans la faire grincer.

Marvin chante What’s Going On. C’était prophétique, cette chanson :
« Qu’est-ce qui se passe ? »

Marvin Gaye – What’s Going On

Niveau de satisfaction : 
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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Pour seul refuge – Vincent Ortis

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 –
La Bête Noire

Genres : Thriller, roman noir
Personnages principaux : Ted Cortino, policier – Edward McCarthy, juge – Alan Marocco, jeune délinquant

Sur une route déserte du Montana, sous une pluie battante, Ted Cortino, policier, porte secours à un automobiliste en panne qui est juge. Les deux hommes se réfugient dans une cabane de bûcheron, en pleine montagne enneigée du Montana, à plus de deux mille mètres d’altitude. Le juge veut repartir le plus tôt possible car il doit assister son fils impliqué dans une affaire de drogue. Mais le policier le retient sur place plusieurs jours prétextant l’enneigement de la route. En fait le policier a un autre plan concernant le juge et la façon de quitter le refuge. Un plan longuement et minutieusement mûri.

L’intrigue de ce roman est comme le plan du policier Ted Cortino : méticuleusement élaborée. Le début du récit nous donne une vision réduite et même biaisée des événements. Puis au fur et à mesure que les pièces du puzzle s’emboîtent, le point de vue évolue et donne une nouvelle compréhension de l’histoire, totalement différente de celle du départ. Une utilisation habile de faux-semblants maintient jusqu’à la fin les changements de perspective. C’est astucieusement réalisé et c’est indéniablement le point fort de ce thriller.

Une autre qualité de ce polar est la mise en place d’un décor aussi impressionnant que dangereux. Une cabane perdue au milieu de la montagne, puis une randonnée obligée de cinq jours dans la neige et la glace, avec la présence inquiétante des loups et des ours. Dans cet environnement hostile, un jeu de piste pervers contraint deux hommes que tout oppose à collaborer pour rester en vie. S’ils s’affrontent, ils meurent car chacun détient seulement une partie des informations nécessaires pour mener à bien leur expédition.

Il se dégage de ce roman une morale : il faut se méfier des idées préconçues, les gens ne sont pas forcément ce qu’ils paraissent. D’ailleurs l’auteur dédie son œuvre « À tous ceux qu’on prend pour des Alan Marocco et qui ne sont que des enfants malheureux. » (Ici le nom d’Alan Marocco représente un délinquant violeur et assassin).

À la lecture de ce thriller on pourrait penser que l’auteur est américain, il en a le style et le décor est celui des États-Unis. Mais non ! Vincent Ortis est bien français. C’est son premier roman. Il a reçu un bel encouragement : le Grand Prix des Enquêteurs pour sa première édition.

Extrait :
— T’as tout compris, monsieur le juge. Tu as cinq jours pour te faire une idée de la personnalité du prévenu. Hors de tout ce qui peut perturber ton jugement. Et, au bout des cinq jours, tu rendras ton verdict. On est au Montana, c’est pas à toi que je vais apprendre que c’est au juge de décider de la sentence.
— C’est dément !
— Tu m’insultes et tu me déçois. Tu ne perçois pas la richesse de l’expérience ? Je ne veux de mal à personne, ni à toi ni à lui. Je veux que justice soit rendue. Or je doute tellement de la justice. J’aimerais tant avoir tes certitudes, le juge ! Je suis flic, j’ai prêté serment. Je ne peux pas toucher à un de vos cheveux, sauf en cas de légitime défense, bien entendu.
— À deux, on pourra s’entraider.
— Je l’espère ! Ce sera une obligation, même. Car si monsieur le juge a le trajet dans sa tête, c’est la crapule qui a les caches des étapes dans la sienne. Vous aurez besoin l’un de l’autre : c’est pour ça que je ne vous donne pas de cartes, monsieur le juge. Il serait capable de vous tuer pour vous les prendre.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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À sang perdu – Rae DelBianco

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Rough Animals)
Date de publication française : 2019 – Seuil
Traduction : Théophile Sersiron
Genres : Grands espaces, roman noir
Personnages principaux : Wyatt Smith, jeune fermier dans le comté de Box Elder en Utah – « La fille », une adolescente redoutable de 14 ans dont on ignore le nom.

Wyatt et Lucy Smith, jumeaux de 23 ans, vivent seuls dans le ranch familial du comté de Box Elder dans l’Utah. Un beau matin alors que Wyatt va nourrir son troupeau de bovins, un tireur embusqué abat plusieurs de ses bêtes. Le tireur n’est autre qu’une gamine de 14 ans environ qui se laisse capturer sans opposer de résistance. Elle est séquestrée un moment dans une chambre mais réussit à s’enfuir. Wyatt se lance à sa poursuite laissant sa sœur seule au ranch. Cette poursuite l’amène jusqu’à un gang de producteur de drogues dont la dernière livraison tourne mal. Une fuite à travers le désert brûlant, en compagnie de la gamine qui a abattu ses animaux, représente le salut à condition de rester vivant dans cet enfer minéral.

Ce qui distingue d’entrée ce roman c’est le style et l’ambiance particulière qui est créée. L’écriture est à la fois poétique et d’une grande précision dans les descriptions des paysages et de la nature en général. Elle plonge le lecteur dans les grands espaces désolés et déserts de l’Utah. L’auteure réussit parfaitement à rendre l’immensité, l’aridité et la sauvagerie des lieux. On est véritablement plongé dans le désert de l’Utah, on a chaud, on a soif, on respire la poussière, on redoute les attaques de coyotes. Cette immersion dans un décor rude est, à mon avis, la grande qualité de ce roman.

L’intrigue me paraît fournir un prétexte à ces belles descriptions de l’environnement mais elle n’est pas très élaborée. On ne comprend pas pourquoi cette fille surgie de nulle part se met à faire un carton sur les vaches. On a du mal à voir l’intérêt de la poursuivre à travers le désert et de risquer sa peau au milieu des fusillades entre cartels de drogue, pour récupérer éventuellement 4600 dollars, somme qui représente le prix des bêtes tuées.
D’autre part un certain nombre de redites alourdissent le récit et les incessants retours sur la nature fusionnelle de la relation des jumeaux, « t’es moi, je suis toi » sont si répétitifs qu’ils finissent par lasser.

J’ai les mêmes réserves pour les personnages, surtout au sujet de la fille dont on ne connaît pas le nom, une sauvageonne tout juste adolescente. Là, on a l’impression qu’on a affaire à une créature diabolique : une gamine fluette qui fout la trouille aux membres les plus aguerris d’un cartel de drogue, une guerrière sans peur et sans pitié dont la réputation a fait le tour des organisations mafieuses. Elle possède une force et une résistance hors du commun, elle connaît toutes les méthodes de survie dans le désert, elle a l’expérience d’un vieil aventurier, la folie de la jeunesse et la sagesse des anciens. Tout ça à 14 ans ! Elle doit garder les souvenirs de ses vies antérieures !

Pour un premier roman on pardonnera ces excès inhérents à la jeunesse et on retiendra surtout l’ampleur qui se dégage de ce livre, à la mesure des grands espaces qui lui servent de cadre. À sang perdu est un roman puissant, qui a du souffle, bénéficiant d’une écriture remarquable mais pas dénué de défauts concernant l’intrigue et la définition des personnages.

Extrait :
Elle se plia en deux et détacha le canidé de son cou, serrant son avant-bras droit contre sa poitrine en s’asseyant au pied d’un des piliers de l’arche, et Smith et Matthew s’assirent en face. Ils n’avaient rien pour faire du feu. La fille sortit son couteau, découpa une longueur en bas de son t-shirt et la noua sur son bras saignant, puis elle tourna le coyote mort sur le dos et lui ouvrit la poitrine de haut en bas pour le vider. Elle laissa le sac d’entrailles tomber sur le côté et ramassa le corps, elle le plia en deux sur son genou et remonta la manche nouée autour de sa bouche, la laissant ainsi en travers de son nez comme un nœud coulant à moitié enfilé. Elle attendit une minute, puis installa la tête du coyote contre ses genoux et plongea son visage à l’intérieur avant de ressortir couverte de sang jusqu’au menton.

Désert de l’Utah

Niveau de satisfaction : 
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

 

 

 

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Top 10 de l’année 2019

Sélection des meilleurs livres que nous avons lus et chroniqués en 2019, mais pas obligatoirement publiés cette même année.
Nous nous sommes limités à 10 livres, 5 livres par chroniqueur.
Il n’y a pas d’ordre de préférence, pas de classement de 1 à 10. Mais comme il faut bien un ordre pour présenter les livres, c’est de la chronique la plus récente (en haut) à la plus ancienne (en bas), en alternant les choix de chaque chroniqueur.
Un clic sur l’image ou le titre renvoie à la chronique correspondante.

On tue...
de Jean-Jacques Pelletier

Mécanique de la chute
de Seth Greenland

Ghetto X
de Martin Michaud

La Boulangère du Diable
de Hubert Huertas

Oscar Wilde et les crimes de la Tamise
de Gyle Brandreth

Des hommes en noir
de Santiago Gamboa

Dis-moi qui doit mourir
de Marc-André Chabot

Les dieux de Howl Mountain
de Taylor Brown

L'Oracle et le révolver
de Guillaume Morrissette

Grise Fiord
de Gilles Stassart

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Coup de vent – Mark Haskell Smith

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Blown)
Date de publication française : 2019 – Gallmeister
Traduction : Julien Guérif
Genre : Thriller financier
Personnages principaux : Bryan LeBlanc, trader à Wall Street – Neal Nathanson, chargé des recouvrements spéciaux – Seo-yun directrice d’une équipe de traders – Chlöe, navigatrice en solitaire

Bryan LeBlanc est trader à Wall Street. C’est un des meilleurs : il est doué pour décrypter l’info et prendre la bonne décision. Là, Bryan prend une sacré décision : disparaître en détournant 17 millions de dollars. Bien sûr ça ne plaît pas à InterFund, la société de courtiers qui l’emploie, plus habituée à voler les gens qu’à se faire voler. Neal Nathanson, chargé des recouvrements spéciaux et Seo-yun, la supérieure de LeBlanc, se lancent aux trousses du scélérat. S’ensuit une course poursuite dans les Caraïbes pour retrouver le fugitif et surtout pour récupérer le magot.

Dans ce roman l’auteur nous a concocté une intrigue assez jubilatoire : les traders de Wall Street se font rouler dans la farine par un des leurs. Et comme c’est un des leurs il sait comment s’y prendre pour ne pas se faire repérer. C’est seulement quand il disparaît qu’ils s’aperçoivent qu’il n’est pas parti les poches vides : il a emporté 17 millions de dollars en l’argent virtuel qu’il a converti en argent bien réel, soit dix gros sacs bourrés de billets de banque de tous pays. Bien sûr ils vont tout faire pour récupérer le fric.

Les personnages sont hauts en couleurs. Le voleur, LeBlanc, est un type brillant qui aurait aussi bien pu s’enrichir en continuant d’exercer son métier. Mais il en a marre de cette vie aseptisée, il veut prendre du bon temps, apprécier les plaisirs simples de la vie. Il est décontracté et sympathique. Celui qui est chargé de le retrouver, Neal, est homosexuel et il souffre d’une récente séparation avec son petit ami. C’est quand même un gars efficace qui connaît son boulot. La chef de l’équipe de traders, Seo-yun, est une femme solitaire et excentrique mais extrêmement douée qui rapporte beaucoup de fric à sa boîte. Elle va se marier, ce qui ne la réjouit pas outre mesure. Elle est régulièrement harcelée par son fiancé pour la préparation du mariage. Elle, elle le prépare à sa façon en se livrant à de belles parties de jambes en l’air avec des inconnus. Quant à Chlöe, elle adore la navigation en solitaire mais elle supporte difficilement les contraintes de promotion imposées par ses sponsors.

Mark Haskell Smith nous donne ici un roman tonique, drôle et plein de punch. L’humour, le cynisme et le sexe cohabitent dans cette histoire, ce qui n’empêche pas la critique féroce des loups de Wall Street. Le ton est corrosif, l’écriture percutante. C’est un livre divertissant et fort réjouissant.

Extrait :
BRYAN LEBLANC n’avait jamais vu une telle bande de trous du cul.
Certes, ils étaient bosseurs et intelligents, ces battants qui trimaient quatre-vingts heures par semaine sans jamais se plaindre. Ils restaient assis à leur bureau des journées entières à regarder les images clignoter et défiler sur leurs moniteurs, alignés dans l’open space telles des vaches laitières branchées à des machines qui leur pompaient la vie du corps. Et ils adoraient ça.
Ils n’avaient aucune vie sociale, aucun ami en dehors du travail. Ils surfaient sur l’algorithme, ils chevauchaient les marchés pour exécuter des combines toujours plus complexes afin d’extraire le lucre du système et d’engraisser leur employeur. Ils oubliaient de dormir et enchaînaient les nuits blanches. Ils gonflaient les résultats. Ils bouffaient des chiffres. Et une fois qu’ils étaient rassasiés et qu’ils avaient savouré leur victoire, ils allaient prendre une douche dans la salle de sport. Ils faisaient le nécessaire pour mériter leur pécule, pour décrocher leur bonus, pour goûter aux délicieux fruits du système. Ils étaient les héros de l’économie libérale, les marines du capitalisme, les heureux élus, si fiers et totalement imbus d’eux-mêmes. Les vecteurs de la culture d’entreprise dispensée par les gros bonnets d’InterFund.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Derniers mètres jusqu’au cimetière – Antti Tuomainen

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016
(
Mies joka kuoli)
Date de publication française : 2019 – Fleuve Éditions
Traduction : Alexandre André
Genre : humour noir
Personnage principal : Jaakko Kaunismaa patron d’une petite entreprise

Jaakko Kaunismaa est patron d’une petite entreprise de commerce de champignon à Hanima en Finlande. Les affaires marchent bien : le matsutake ou champignon des pins est très recherché par les japonais avec qui il a un bon contrat. Mais il y a des jours où tout va mal : son médecin lui apprend qu’il est empoisonné, ses organes vitaux sont gravement détériorés, il lui reste quelques jours à vivre, tout au plus quelques semaines. Quant il veut annoncer la triste nouvelle à son épouse, il trouve celle-ci en plein ébats sexuels avec le jeune et vigoureux chauffeur de l’entreprise. Et comme si tout ça ne suffisait pas, des concurrents s’installent dans le village avec la ferme intention de lui piquer les clients. On pourrait être accablé pour moins que ça, ce n’est pas le cas de Jaakko. Il décide d’utiliser ses derniers jours de vie pour mener sa propre enquête sur son empoisonnement. Et finalement sa mort prochaine lui donne un regain d’énergie. Il va se produire de grands changements dans le reste de sa vie.

L’histoire commence par la mort annoncée d’un homme, ça pourrait être tragique mais ça ne l’est pas. Le ton, celui de l’humour pince-sans-rire, fait que jamais on ne tombe dans la déprime et le lugubre. C’est avec le sourire que l’on suit les aventures de l’empoisonné qui finalement ne se porte pas si mal. Ce n’est pas non plus la farce complètement déjantée, c’est un humour discret, caustique qui amène le sourire, pas la grosse rigolade. Le décès prévu ne vient pas, par contre d’autres morts non programmées se produisent. Des morts violentes. On pardonnera à l’auteur les largesses qu’il prend vis à vis de la vraisemblance.

Notre homme apprenant sa mort prochaine ne se laisse pas aller à la dépression. Au contraire il prend le recul qui lui permet de voir les événements sous un autre angle. Il acquiert un certain détachement, de la sérénité même. Et il devient capable de réaliser ce qu’il ne faisait pas en bonne santé. Au seuil de la mort il prépare l’avenir mieux qu’il ne l’a jamais fait. En somme son prochain décès lui donne le goût de la vie et lui offre un avenir plus audacieux, plus ardent que le précédent.

Ce roman offre un bon divertissement teinté d’un brin d’exotisme. Un bon moment sans autre prétention. Parfois on n’en demande pas plus.

Extrait :
Je ne jette pas de coup d’œil dans mon rétroviseur, j’agite ma main gauche par ma vitre ouverte – je l’ai fait pour la dernière fois quand j’étais petit. Le matin est chaud, ma main est comme une aile cherchant le vent pour décoller. Je conduis de manière détendue avec la droite, j’adoucis les virages, j’appuie doucement, mais sûrement sur l’accélérateur.
Je vis.
Il vaut la peine de mourir au moins une fois pour voir la beauté d’un matin.
Tout scintille, rayonne. La grande étendue bleue de la mer est émaillée de petites barques blanches. Sous le ciel, le sol est une couverture verte et moelleuse.
Agiter ma main gauche produit un autre effet : les gens croient que je les salue et me répondent, la plupart du temps réjouis. Je leur souris, un bonjour se lit sur mes lèvres. Nous sommes tous ce matin d’été.
J’envoie un baiser à une dame qui tressaillit et manque percuter la clôture d’un lotissement sur Mannerheimintie.

Matsutakes ou champignons des pins

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Le Président a disparu – Bill Clinton et James Patterson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (The President is missing)
Date de publication française : 2018 (JC Lattès)
Traduction : D. Defert, C. Delporte,
S. Todd

Genre : Thriller
Personnage principal : Jonathan L Duncan, Président des
États-Unis

J’ai connu Patterson au moment des premiers Alex Cross (1993-1999). Depuis cette époque et sa croisade en faveur de la lecture (pour laquelle il distribue de généreuses subventions aux écoles), Patterson a la réputation de s’entourer d’une vingtaine de scribes auxquels il confie des idées générales et des scénarios qui finissent en romans qu’il endosse. L’objectif n’est pas de réaliser de grandes œuvres littéraires, mais de publier des romans divertissants, à la lecture facile, et qui plaisent au plus grand nombre. Sa formation en publicité ne lui a pas nui. Il est ainsi devenu un des romanciers les plus lus et les plus riches.

Le Président des États-Unis disparaît et bien des raisons peuvent expliquer sa disparition : est-ce sa santé fragile qui s’est détériorée définitivement ? Est-ce une ruse pour éviter une procédure de destitution ? Est-ce une façon d’échapper à une tentative d’assassinat ? S’agit-il d’un problème encore plus grave ?

De fait, un virus informatique très malicieux risque de détruire tout ce qui est opéré par les réseaux électroniques aux États-Unis. Les experts européens et soviétiques sont convoqués pour tenter de le neutraliser et doivent travailler avec Augie, un jeune musulman, super hacker, récemment encore affilié au Djihad islamique. En même temps, le Président doit débusquer un traître infiltré dans sa garde rapprochée : la vice-présidente Kathy Brandt, la directrice de la CIA Erica Beatty, Rodrigo Sanchez, chef d’état-major des armées, sa chef de cabinet Carolyn Brock, Dominick Dayton, secrétaire à la Défense, son conseiller à la Sécurité nationale Brendan Mohan, et Sam Haber, secrétaire à la Sécurité intérieure. Enfin, le refuge supposément top secret où les spécialistes s’efforcent de neutraliser le fameux virus, et où sont également réunis la première ministre israélienne, le chancelier allemand et le premier ministre soviétique, est attaqué par des mercenaires bien armés.

Ce n’est pas l’action qui manque et on a là le scénario d’un bon film comme on en a vu plusieurs depuis quelques années. Dans la première partie, cependant, le Président se livre à de longues introspections; c’est lui, d’ailleurs, qui raconte une grande partie de cette histoire. Malgré le grand nombre de personnages et les nombreux revirements, ça se lit bien et l’objectif de divertir est atteint.

Le lecteur, cependant, n’est pas troublé par le suspense parce que, dès le départ, les bons sont trop bons et les méchants trop méchants : les bons doivent donc gagner. Même si bien des aspects de la politique américaine sont assez semblables dans le roman et dans la réalité, ce n’est pas le cas du Président : Duncan est parfait de A à Z, courageux, sensible, intelligent, juste, responsable, pieux… et je pourrais continuer longtemps. Le roman est aseptique dans son ensemble et paraît se conformer au Code Hays qui réglementait la dimension morale du cinéma américain de 1933 à 1960. On peut y voir un certain manque de réalisme (ou un réalisme à l’eau de rose) qui transforme ce roman quasi historique en fable pour adolescent. Mais c’est certain qu’un roman pour adolescent n’est pas nécessairement un mauvais roman.

Extrait :
– Je ne vous remercierai jamais assez, dis-je au chancelier Juergen Richter.
Je ne vous cache pas que je suis très déçu de notre échec à Berlin.
Vous n’y êtes pour rien. Il vous attendait, Juergen, continué-je en l’appelant par son prénom, chose rare avec cet homme protocolaire, si on en arrive là, votre influence auprès des membres de l’OTAN sera déterminante.
J’en ai bien conscience (…)
Noya, dis-je en la serrant longuement dans mes bras, profitant du réconfort de cette étreinte.
Je peux rester, Jonny, murmure-t-elle.
Non. Il est déjà plus de 19 heures. Je vous ai retenue plus longtemps que prévu… Si… si le pire… Je ne veux pas devoir veiller à votre sécurité. Et de toute façon, il est préférable que vous rentriez chez vous (…)
Mes experts peuvent rester, propose-t-elle.
Ils ont déjà fait tout ce qu’ils ont pu. Mes équipes travaillent maintenant sur les serveurs du Pentagone. Comme vous pouvez l’imaginer, on doit s’occuper de ça seuls.
Bien sûr.
En plus, c’est notre dernière chance d’arrêter le virus.
Elle prend ma main qu’elle garde dans les siennes.
Israël n’a pas de meilleur allié. Et je n’ai pas de meilleur ami, conclut-elle (…)
Monsieur le Premier ministre, dis-je en serrant la main d’Ivan Volkov.
Monsieur le Président, je crois que nos experts ont fait ce qu’ils ont pu.
Oui, en effet. Ayez l’obligeance de transmettre mes remerciements au président Tchernokev (…)
Nos spécialistes pensent que votre plan pour neutraliser ce virus pourrait marcher, assure Volkov. On est de tout cœur avec vous.

Niveau de satisfaction :
3.7 out of 5 stars (3,7 / 5)

 

 

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Un monde idéal – Sylvie Granotier

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Albin Michel
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Catherine Monsigny, avocate – Émilie Michaud jeune étudiante radicalisée

Catherine Monsigny, brillante avocate, reçoit dans son cabinet une femme en burqa et gants noirs. La femme voilée c’est Émilie Michaud, étudiante en khâgne au lycée Claude-Monet. Elle est issue d’un milieu bourgeois. Elle vient pour son fiancé algérien incarcéré pour agression. Il faut le faire sortir de prison, il est accusé injustement dit-elle. L’argent n’est pas un problème, ses parents paieront pour sa défense. Malgré ses réticences et le peu d’empathie qu’elle ressent envers la fiancée en voile intégral, Catherine accepte de défendre l’homme emprisonné. Mais l’affaire n’est pas si simple qu’il y paraît du premier abord. L’avocate va découvrir que derrière cette libération, il y a d’autres enjeux plus graves.

Dans ce roman Sylvie Granotier essaie de décortiquer les mécanismes de la radicalisation religieuse des jeunes. Pour le faire elle prend l’exemple d’une jeune fille bourgeoise qui se soumet à l’endoctrinement d’un frère aîné parti combattre avec Daesh en Syrie. Il y a de longues séances pendant lesquelles la fille dialogue par téléphone avec son frère. Dialogue n’est pas vraiment le mot qui convient dans ce cas : la fille reçoit béatement les ordres et les recommandations du frangin comme si c’étaient des paroles d’évangile. Elle est soumise, sous la domination totale du grand frère. J’avoue avoir eu du mal à avaler ce scénario. Comment une jeune fille, élève brillante, peut-elle se transformer si rapidement en une décérébrée qui se prosterne devant une idole, abandonnant totalement tout jugement ? L’entrée en religion semble lui avoir grillé le cerveau. Quant au frère on sait seulement qu’il est parti combattre en Syrie et qu’il lui téléphone pour lui farcir la cervelle. Et leurs parents ? Parlons-en : bourgeois aisés, ils n’ont pipé mot quand leur fils est parti pour le djihad, pas plus lorsqu’ils constatent que leur fille suit le même chemin. Pire, ils financent sans broncher la défense du fiancé de la demoiselle, un délinquant du milieu islamiste.

Il aurait été judicieux de nous montrer comment ces enfants qui n’ont manqué de rien, qui ont fait de bonnes études, ont été attirés par l’obscurantisme et la violence. Rien de cela : quand nous prenons l’histoire le frère est déjà en Syrie et la sœur est convertie, habillée en burqa. La relation du frère et de la sœur n’est pas du tout fraternelle, c’est celle d’un gourou et d’une disciple. On ne sait pas comment ils en sont arrivés là.

Les personnages ne m’ont inspiré aucune empathie : l’avocate Catherine Monsigny est sensée être une pointure du barreau mais en dehors de son travail c’est une femme peu sûre d’elle qui souffre de solitude. Les parents des jeunes sont mous et exaspérants de laxisme. Émilie se soumet à la pression mentale de son frère comme un veau va à l’abattoir. Seule Prudence, une bénévole d’une association d’aides aux sans-papiers est attachante : elle est vive, marrante, avec un franc-parler réjouissant … mais elle cache son jeu.

Dans ce livre l’auteure essaie de nous faire comprendre comment fonctionne l’endoctrinement et la radicalisation islamique mais rien n’est vraiment expliqué, ce que nous voyons surtout c’est une femme sous emprise mentale d’un frère plus fantasmé que réel, un pion à qui on fait miroiter un paradis rêvé.

Pas vraiment emballé par ce roman.

Extrait :
L’avocate lâche son stylo et scrute le visage impassible de la jeune fille qui soupire :
– Ah oui, pour vous, femme voilée égale femme sans intelligence ni culture.
– Non, pour moi, femme voilée égale femme autoflagellée, autodénigrée, auto plein de trucs affligeants.
– Vous êtes dans la bien-pensance de l’époque. C’est votre droit. Et le mien de penser que le port du voile est rationnel et valorisant. C’est-à-dire de penser autrement que vous. Émilie Michaud marque un temps de réflexion avant de clore le sujet avec condescendance :
– Disons, pour résumer, que le voile me protège.
– De quoi ?
– Entre autres, du regard prédateur des hommes que je croise dans la rue. Il signifie que je ne suis pas sur le marché du sexe.
– Contrairement aux autres femmes ?
– Regardez les unes de magazines, les affiches publicitaires. Oui, je crois qu’on a intérêt à poser un interdit manifeste aujourd’hui.
– En ces temps d’attentats islamistes, vous ne trouvez pas qu’afficher un voile intégral, c’est une forme de collaboration avec l’ennemi ?
Et vous vous dites avocate ?

Niveau de satisfaction :
2.5 out of 5 stars (2,5 / 5)

 

 

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On tue… – Jean-Jacques Pelletier

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Alire)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Henri Dufaux, inspecteur-chef au SPVM

J’ai enfin retrouvé le Pelletier que j’aime.
D’abord à Montréal, puis un peu partout au Québec, les cadavres se multiplient, plus mutilés les uns que les autres : massacre dans ce qui semble être une résidence pour personnes âgées, boucher éviscéré et décapité, dirigeant d’une pharmaceutique ligoté, bâillonné, dénudé, torturé et mourant dans un condo de Griffintown, chef mafieux victime d’une balle en plein front, et ce n’est qu’un début. Entretemps, tentatives d’assassiner Dufaux et saccage de la tombe de sa femme. Quel est le lien entre toutes ces tueries ? On nage en plein mystère. Et la petite équipe de Dufaux, section spéciale de la SPVM, même épaulée par le SCRS et la GRC1, ne suffit pas à la tâche.

Par ailleurs, qui a neutralisé le tueur qui voulait éliminer Dufaux ? Quel est, au juste, le rôle de Boris Becki, journaliste au Spiegel, devenu chauffeur et garde du corps de Dufaux ? Et quel objectif poursuit Marcel Nadeau, chef de cabinet du premier ministre, qui lui conseille de tenir cachés les messages qu’il a reçus du supposé groupe des Ultravéganes ? Alors que la population du Québec est sur le qui-vive, on apprend qu’un bon lot de viandes contaminées a été distribué dans le réseau des boucheries et épiceries de la ville de Montréal. Puis, pour combattre l’inertie du public et l’entêtement du premier ministre à ne pas obtempérer aux demandes des Ultravéganes, un plan est ourdi pour provoquer des centaines de morts. Et, comme les balles ne suffisent pas pour se débarrasser de Dufaux, on passe à la bombe.

Le roman est copieux, mais ce n’est pas l’action qui manque. Ce côté essoufflant est accentué par l’actualité alarmante de l’intrigue : la destruction systématique par les humains de la faune et de la flore, la pollution des eaux, la dévastation des forêts (poumon de la planète), les conditions de vie misérables imposées aux animaux destinés à notre table. Les chiffres communiqués par Pelletier sont hallucinants à un point tel que Dufaux n’est pas loin de donner raison aux Ultras même s’il trouve leurs moyens pédagogiques un peu excessifs. Et même s’il ne comprend toujours pas pourquoi on veut le tuer.

Pelletier prend son temps pour mettre en place le décor et les principaux acteurs. Mais, à un moment donné, on ne peut plus lâcher le récit même si, et peut-être parce que, l’angoisse nous étreint. On se doute bien que la fin de cette histoire ne peut pas être si catastrophique que ça. Même si, dans la vie réelle, le drame est loin d’être fini.

Ce qui rend poignant, aussi, le récit de Pelletier, c’est son cadre réaliste : les rues, les quartiers, les hôtels, les restaurants, les condos de Griffintown, la plupart des Montréalais connaissent ça. Les fonctionnaires emmerdants et les politiciens opportunistes, c’est bien connu également. Et les revendications véganes pour le respect des animaux s’inscrivent tout naturellement dans la lutte contre les changements climatiques et en faveur d’une planète viable. On est tellement sur un terrain familier que les excès des Ultravéganes risquent de nous apparaître comme des gestes fort compréhensibles et, éventuellement, inévitables.

Enfin, c’est bien écrit. Pelletier a le sens des formules : « Si la fin du monde arrive en même temps que le Super Bowl, la nouvelle va passer en titre déroulant pendant les publicités ». Son style de composition a quelque chose d’intrigant : souvent, au début d’un chapitre, on suit quelqu’un sans savoir de qui il s’agit. Il a le don de nous tenir éveillés et curieux. Autre plus : les tweets de certains habitués des réseaux sociaux parsemés ici et là achèvent de nous persuader que nous sommes dans la réalité vraie.

Bref, c’est sûrement un de ses meilleurs romans.

1 SPVM=Service de police de la ville de Montréal; SCRS=Service canadien du renseignement de sureté; GRC=Gendarmerie royale du Canada.

Extrait :
On tue les bélugas
On tue les pangolins
On tue les crotales et les grenouilles
On tue les loris
On tue les marécages
On tue les faons
On tue les paresseux
On tue la douceur

On tue les cœlacanthes
On tue les mainates
On tue les fruits, les fleurs, les feuilles et les branches
On tue les iguanes
On tue les forêts
On tue les éléphants
On tue les aras et le corail
On tue la couleur

On tue les lynx
On tue les faisans
On tue les thons rouges, blancs et jaunes
On tue les hématodes
On tue la rosée
On tue les hémérocalles
On tue les koalas
On tue les rêves

On tue les mésanges
On tue les seiches
On tue les ornithorynques et les termites
On tue les mérous
On tue le sable
On tue les vieux chevaux
On tue les bébés phoques
On tue la tendresse

On tue les girafes
On tue les hirondelles
On tue les chiens et les chats
On tue les bonobos
On tue les prairies
On tue les baobabs
On tue les aigles
On tue la mémoire

Niveau de satisfaction :
4.6 out of 5 stars (4,6 / 5)

 

 

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