Au loup – Lisa Ballantyne

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(
Little Liar
)
Date de publication française : 2019 – Belfond
Traduction : Carla Lavaste
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Angela, adolescente de 13 ans – Nick, père de famille et comédien

Angela, 12 ans, est une adolescente difficile : agressive, elle se bagarre, la rage la possède. Elle veut mourir, elle avale une boîte de médicaments. Comme ce n’est que de l’aspirine, après quelques vomissements, elle est tirée d’affaire. Nick est comédien, marié à une belle femme et père de deux charmants enfants. En attendant un rôle il donne des cours d’art dramatiques dans les écoles. Tout semble aller pour le mieux dans sa famille jusqu’à ce qu’un soir deux détectives débarquent chez lui pour lui signifier qu’il est accusé d’agression sexuelle par une de ses élèves. L’accusatrice c’est Angela. Tout va être bouleversé dans la vie de Nick et de sa famille, ainsi que dans celle d’Angela, de sa mère et de son père.

L’auteure a élaboré une intrigue qui met en évidence l’effet dévastateur d’une accusation de pédophilie. C’est non seulement l’existence de l’accusé qui est chamboulée mais aussi celles de ses proches : son épouse, ses enfants, ses parents, ses amis. Il en est de même côté victime où sa mère et son père sont grandement affectés, pour des raisons différentes. C’est fort habilement qu’elle montre comment le doute s’installe progressivement pour remplacer la confiance des premiers instants suivant l’accusation. Jusqu’au bout la question de la culpabilité de Nick se pose : des indices subtilement disséminés laissent à penser qu’il est tantôt innocent, tantôt coupable. L’explication finale, tout à fait crédible, donne un éclairage nouveau sur le comportement des différents protagonistes.

Lisa Ballantyne s’appuie sur un éventail de personnages consistants :
– Nick, époux et père de famille comblé, est un comédien qui a eu son heure de gloire lors d’une série à succès. C’est un homme épanoui, bien dans sa peau mais qui cache aussi quelques désirs obscurs
– Marina, son épouse, est une beauté d’origine espagnole. Elle un bon boulot. Elle est libérée, énergique et exigeante
– Angela, 12 ans, est trop grosse et négligée. Mal dans sa peau elle est agressive et méchante
– Donna, mère de d’Angela, est une femme effacée. Divorcée, sa fille Angela l’accuse d’avoir fait partir son père
– Stephen, ex mari de Donna et père d’Angela, est policier. C’est un homme ordonné et rigide qui exige que Nick, dont la culpabilité ne fait pas de doute selon lui, soit châtié. Il y veille.
Tous ces personnages et quelques autres permettent à l’auteure de montrer comment est ressentie, de différents points de vue, une accusation de viol.

Sur un sujet dérangeant, Lisa Ballantyne a élaboré un excellent roman noir qui montre les résultats déflagrants d’une dénonciation d’agression sexuelle. Il est bien réalisé et il pose de bonnes questions.

Extrait :
« Et maintenant, ça ! Melissa m’a envoyé un SMS pour me dire qu’on parlait de moi dans le journal. » Il ouvrit le quotidien à la bonne page et le lui tendit. « La photo est un des selfies que j’ai pris avec la classe d’Angela. »
Marina prit le journal et lut l’article rapidement.

UN ACTEUR MIS EN LIBERTÉ SOUS CAUTION
APRÈS AVOIR SEXUELLEMENT AGRESSÉ
UNE ÉLÈVE DE DOUZE ANS
DE LA CROYDON ACADEMY

Une élève de cinquième âgée de douze ans a été victime d’une violente agression sexuelle au sein de la Croydon Academy.
L’acteur et professeur d’art dramatique Nicholas Dean, connu pour avoir joué dans la série Scuttlers de la BBC, a été arrêté et interrogé par la police au sujet de l’agression présumée avant d’être remis en liberté sous caution.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Les Offrandes – Louis Carmain

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (VLB)
Genre : Enquête
Personnages principaux : Maude Cantin Espejo, enquêtrice ès-animaux

Pour se dépayser, on cherche souvent des polars islandais ou d’Afrique du Sud. Et bien, même si le polar dont je dis un mot aujourd’hui se passe à Mexico, pas si loin du Québec en fin de compte, j’avoue avoir été passablement désorienté en lisant ces Offrandes de Louis Carmain. Jeune écrivain, qui a gagné le Prix littéraire des collégiens pour son roman Guano en 2013, Carmain nous entraîne dans une ville cauchemardesque où il ne fait pas bon vivre. On connaît pourtant la réputation de cette ville. Par la médiation de son personnage principal, Maude Cantin Espejo, cependant, les appartements, les rues, les bars, les gens de Mexico nous collent à la peau, et c’est loin d’être agréable.

Maude a quitté Baie-Comeau à dix-huit ans pour s’installer chez son oncle et sa cousine à Cuernavaca. Puis, elle s’inscrit à l’Université de Mexico pour faire des études en criminologie. Elle supporte un fiancé pendant sept ans, mais il devient fou. Âgée maintenant de trente-deux ans, cette grande blonde aux yeux bleus est devenue détective privée spécialisée dans les affaires de disparition d’animaux domestiques, volés ou simplement en fugue.

Son ex-belle-mère, pour une raison qui lui semble personnelle mais jamais tellement clarifiée, lui demande d’enquêter sur le meurtre de deux jeunes femmes de ménage retrouvées pendues dans la cour d’un immeuble de luxe. Maude hésite, mais elle a besoin d’argent. Là voilà donc lancée dans une quête d’informations qui nous entraîne des bas-fonds de Mexico aux hôtels luxueux d’Acapulco, des petits truands de tous les jours aux caïds des cartels. Maude dépense beaucoup d’énergie, coure des risques insensés, bénéficie de beaux hasards et finit par obtenir des résultats surprenants.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette enquête n’est pas très classique. D’abord, Maude n’est pas équipée pour ce genre de sport; elle n’est pas non plus très intéressée et se demande souvent si elle ne devrait pas abandonner ses démarches. Évidemment, le petit séjour à Acapulco n’est pas négligeable. Elle s’efforce d’en faire juste assez pour justifier auprès de son ex-belle-mère l’argent qu’elle lui a consenti. Sauf que ses questions ont dérangé bien du monde, ce qui est imprudent au Mexique.

D’une part, l’aspect polar ne me paraît pas l’essentiel de ce roman. L’enquête elle-même est problématique, le personnage principal n’est pas très sympathique; Maude vit dans un quartier délabré et ses fréquentations sont peu intéressantes. Les descriptions de la ville sont longues et ralentissent l’action dont le rythme est déjà assez lent. Par ailleurs, je pense que l’auteur est plutôt soucieux de nous présenter l’exil difficile d’une fille de Baie-Comeau au beau milieu d’un pays pour le moins inhospitalier. En ce sens, Carmain est capable de nous faire voir le délabrement d’une ville, et de nous faire sentir des odeurs typiques de pauvreté et de promiscuité. Et son écriture contribue à nous projeter dans son univers : plusieurs mots espagnols pas trop difficiles à déchiffrer vu le contexte et un vocabulaire très large : un « câline de bine » qui fera sourire les plus vieux, mais des expressions de jeunes qu’ils trouveront hermétiques : « Elle reçut bientôt un WhatsApp de Poncho qui lui demandait si elle était fâchée. Elle le ghosta. Puis continua de swiper à travers ses photos… ».

Bref, on retrouve chez Carmain une originalité dans l’écriture et un sens de l’innovation qui nous réservent de belles surprises.

Extrait :
L’enveloppe brune en papier recyclé gisait sur le plancher de béton. Elle avait probablement été glissée sous la porte dans le courant de la journée. Aucune adresse; aucun nom. Maude l’ouvrit. Elle en sortit un billet Ticketmaster rose et blanc. Le gala de lutte se déroulerait à l’Arena México et débuterait à vingt heures. En vedette : Ultimo Guerrero, Psicosis et Mistico. Je joue dans un film ? pensa Maude. De tous les lieux de rencontre possible, à l’exception peut-être de la plaza Garibaldi, c’était bien le plus ridiculement mexicain. Au verso du billet, trois mots avaient été tracés au crayon de plomb : Tel que demandé.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Graine de sorcière – Margaret Atwood

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Hag-Seed)
Date de publication française : 2019 – Robert Laffont
Traduction : Michèle Albaret-Maatsch
Genres : Aventures, littérature blanche
Personnage principal : Félix Phillips, metteur en scène de théâtre

Félix Phillips était directeur artistique d’un théâtre qui remportait un grand succès lors de son festival annuel. C’était un metteur en scène avant-gardiste qui non seulement surprenait mais parfois choquait et indisposait une partie des spectateurs et des administrateurs du théâtre par son audace. Tony, son homme à tout faire, l’a trahi et a réussi à le faire licencier pour prendre sa place. Félix s’est alors retiré de ce milieu devenu hostile. Il s’est réfugié dans une ferme abandonnée où il s’est installé et s’est fait oublier, mais il rumine toujours une vengeance. Maintenant pour survivre il doit travailler. Il trouve un job au pénitencier de Fletcher : professeur responsable d’un programme intitulé Alphabétisation par la littérature. Sous une autre identité il obtient d’excellents résultats en initiant les détenus au théâtre. Douze ans passent ainsi. Cette dernière année il décide de monter la Tempête de Shakespeare. Les événements vont tourner en sa faveur quand ses ennemis qui l’ont destitué vont venir visiter le pénitencier. Il y voit l’occasion d’assouvir sa vengeance.

L’auteure nous parle beaucoup de création artistique et du pouvoir de l’imagination. Félix qui avait autrefois beaucoup de ressources pour monter ses représentations doit maintenant bricoler avec les moyens du bord et ils ne sont pas grands à l’intérieur d’un pénitencier. Mais avec de l’imagination et de la débrouillardise, il arrive à un bon résultat. Il y a aussi un effet rédemption par la culture pour les détenus. Chacun participe activement, propose même parfois des améliorations et ainsi se sent valorisé. Le directeur du pénitencier peut s’enorgueillir d’un programme original dont on commence à parler à l’extérieur. Il attire même l’attention des politiques. Ce qui fera l’affaire de Félix.

Dans ce roman il y a une œuvre dans l’œuvre. En effet l’intrigue nous montre un metteur en scène trahi et déchu qui se refait une carrière bien plus modeste dans une prison. Là il monte avec les prisonniers la pièce de théâtre de Shakespeare la Tempête. Atwood raconte autant l’histoire de Félix qu’elle décortique l’œuvre de Shakespeare. Les personnages ont chacun deux emplois : celui du roman et le rôle qu’il joue dans la pièce. Ce qui fait un nombre considérable de personnages qu’il est difficile d’appréhender sans trop se mélanger les crayons, d’autant plus si on ne connaît pas au préalable l’œuvre de Shakespeare.

On pardonnera à l’auteure un manque de vraisemblance : comment croire que toute cette organisation avec micros, ordinateur, écrans a pu se mettre en place en douce dans une prison sans éveiller les soupçons ? En tant qu’amateur de polars je trouve surtout que la partie vengeance manque singulièrement de tension et de suspense. Ça ressemble plus à une farce d’étudiant qu’à un châtiment longuement mûri. L’ambiance est plus comique que tragique. Dans le domaine des regrets : la dernière partie m’a semblé trop verbeuse avec un côté scolaire un peu rébarbatif.

Peut être que mon goût pour la littérature noire m’a empêché d’apprécier totalement ce roman qui a incontestablement des qualités mais qui manque à mon avis de rythme et de tension pour une histoire de vengeance, qui est en fait un thème secondaire. C’est le théâtre et particulièrement la Tempête de Shakespeare qui sont les sujets principaux. C’est aussi un hommage au grand dramaturge anglais.
Graine de sorcière est un livre poétique et érudit.

Extrait :
Il avait besoin de se concentrer sur quelque chose, de se trouver un but. Il y réfléchit beaucoup du fond de sa chaise longue. Il finit par arriver à la conclusion qu’il lui restait deux choses – deux projets encore susceptibles de lui apporter une certaine satisfaction. Au bout d’un moment, il commença à les voir plus clairement.

Premièrement, il avait besoin de récupérer sa Tempête. Il fallait qu’il la monte, d’une façon ou d’une autre, dans un endroit ou un autre. Ses motifs dépassaient le cadre du théâtre ; ils n’avaient aucun lien avec sa réputation, sa carrière – rien de tel. Tout simplement, Miranda devait être libérée de son cercueil de verre ; il fallait lui donner vie. Mais comment s’y prendre, où dénicher les comédiens ? Ça ne se trouvait pas sous le sabot d’un cheval, et en plus il n’y avait pas tellement de chevaux autour de sa bicoque.
Deuxièmement, il voulait se venger. Il en crevait d’envie. Il en rêvait du matin au soir. Il était impératif que Tony et Sal souffrent. S’il était dans cette situation dramatique, c’était leur faute, ou pour beaucoup. Ils l’avaient traité de manière sordide. Mais quelle forme cette vengeance pouvait-elle prendre ?
C’étaient les deux choses qu’il voulait. Et ce désir s’aiguisait de jour en jour. Seulement, il ne savait pas comment parvenir à ses fins.

Miranda vue par John William Waterhouse (1916) (Source Wikipédia)

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Geist. Les Héritiers de Nikola Tesla – Sébastien Chartrand

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Alire)
Genres : enquête, fiction, uchronie
Personnages principaux : Georges Parent, lieutenant Geist

Ce roman est une uchronie, c’est-à-dire une réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un événement important, ou d’une série d’événements. Dans ce cas-ci, remontons à l’époque où Napoléon III prend le pouvoir, s’entoure de conseillers voyants et remporte la victoire contre la Prusse en 1858, provoque la chute de la double monarchie austro-hongroise, occupe une partie de l’Espagne, livre une guerre de 4 ans contre les Anglais, mène la campagne de Scandinavie, et a moins de succès contre la Prusse en 70 : décès de Napoléon III, avènement de la Troisième République et instauration de la Régence, à laquelle se soumettra Louis-Napoléon en 1874. Les Régents instaureront un régime autoritaire, grâce aux Phantom, redoutables soldats aux pouvoir spéciaux, et aux Geist, policiers armés et dotés de pouvoirs de perception exceptionnels.

Vers 1880, pour convaincre les sceptiques de l’existence des phénomènes métapsychiques, des citoyens importants comme le docteur Charcot, l’écrivain Guy de Maupassant, le docteur Parent (père du geist Georges Parent, héros en quelque sorte de ce récit) mènent le combat. On compte beaucoup sur la science : Nikola Tesla s’installe en France en 1883, les applications de l’électricité envahissent le quotidien (éclairage, contrôle de la température, transports et, à la limite, construction de la tour du Périkardia pourvue d’un dôme inviolable de particules au-dessus de Paris dans le but de protéger la capitale contre les attaques éventuelles de la Russie trotskiste).

Nikola Testa se suicide en 1907 et son fils, Danijel, est retrouvé mort, mystérieusement, en 1933. Georges Parent est chargé de l’enquête, et c’est ici que le roman commence pour vrai : comment Danijel aurait-il pu être tué par un séculaire (catégorie de personnes atteintes de folies bizarres, de plus en plus nombreuses) puisque, comme l’affirme sa fille Mariska, il était doté de préscience et n’aurait donc pas pu être pris par surprise. L’enquête de Georges, personnage lui-même assez ambigu, nous permettra de connaître de près l’influence de la technologie et de la métapsychologie sur le mode de vie des habitants de la capitale; on grimpera dans la hiérarchie des dirigeants pour aboutir à la constatation de réalités stupéfiantes.

Sébastien Chartrand est un jeune auteur (il n’a pas 40 ans) qui s’est fait connaître plus par des récits fantastiques que par des romans policiers. Dans ce cas-ci, dit-il, la forme enquête policière s’est pratiquement imposée à lui. Pour ma part, je ne lis pas beaucoup de récits de science-fiction, bien que Le Meilleur des Mondes, 1984, La Servante écarlate, de même que plusieurs romans de Philip K Dick et d’Asimov restent des œuvres remarquables et bouleversantes. Il y a un peu de ça dans le roman de Chartrand : insistance sur l’usage de la technologie, comme chez Huxley, description d’une société totalitaire comme chez Orwell. J’ai été heureux de trouver chez un écrivain de chez nous une imagination effervescente, une rigueur certaine et une écriture facile qui nous embarquent dès le début.

Très bon rythme dans la première partie où le lecteur passe de la curiosité à l’effroi. La deuxième partie est plus ardue parce que, indépendamment d’une quête dont l’objectif n’est pas très clair, l’auteur doit raconter comment tout cela a commencé et fournir des informations sur sa propre biographie. Pour nous faciliter la tâche, Chartrand ajoute en annexe un lexique, un calendrier comparatif (notre univers et l’univers du roman) et quelques pages de notes sur les rapports entre pouvoirs psychiques et maladies mentales au XIXe siècle et sur le contrôle réel et possible de l’électricité aussi bien au niveau militaire que dans l’influence entre l’électricité et l’activité cérébrale.

C’est sûr que le projet est ambitieux et que tout n’est pas parfait, mais l’auteur a du talent et mérite d’être connu.

Extrait :
Le capitaine se leva et adopta la célèbre posture napoléonienne.
– Abrégeons, Parent. S’il s’avère que la victime est quelqu’un de moindrement important, les Phantom vont rappliquer. Avec l’inauguration imminente du Périkardia, tout ce qui pourrait ressembler vaguement à du terrorisme va mettre Paris sur les dents. Je veux que ce dossier soit réglé vitement et proprement, vu ? Et si tout ça s’achève sur un cure-dent, vous me classez l’affaire et vous passez à autre chose.
– Bien reçu, capitaine. Le sergent Quadruppani s’occupe présentement du ramasse-miettes. Je serai fixé quand j’aurai son rapport et celui du docteur Guillemain.
– Excellent, Parent. Vous pouvez disposer.
Georges se leva, salua et quitta le bureau.
Du vent, songea-t-il. Une rencontre qui s’achève sur du vent. Généralement, ces petites réunions se terminaient par une prise de décision, mais cette fois-ci le capitaine n’avait fait que ressasser du grand n’importe quoi.
Il subodore quelque chose et espère que la merde va tomber ailleurs que sur nous.
Ou alors, l’idée que les Phantom se mêlent de l’enquête le mettait sur les dents.

La plus puissante pile au monde activée par Tesla en Australie

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Un fruit amer – Nicolas Koch

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 –
De Saxus

Genres : Roman noir, historique
Personnage principal : Dwayne Olsen, agent spécial du FBI

Alabama, 1963.
Woodbridge en Alabama est une petite communauté calme et paisible. Pour les blancs en tout cas. Les noirs n’ont aucun droit, ils sont considérés comme n’étant pas chez eux. Ici il n’est pas question que s’imposent les droits civiques pour tous préconisés par les Yankees du nord. La police blanche corrompue réprime sévèrement toute revendication des noirs et absout tout délit racial commis par les blancs. Ainsi la ségrégation et la suprématie blanche suivent tranquillement leur cours à Woodbridge. Jusqu’au meurtre et viol d’une jeune fille blanche. Le coupable est vite désigné, c’est un jeune noir. D’ailleurs le Ku Klux Klan lui a déjà réglé son compte, à lui et à sa famille. Affaire réglée. Mais voilà que débarque Dwayne Olsen, agent spécial du FBI pour enquêter. Il y a une bonne raison à cela : avant de mourir la jeune femme avait écrit au FBI que sa vie était menacée. Dans son enquête, le policier du FBI va constater que des personnes appartenant au Ku Klux Klan sont impliquées mais protégées par la police locale. Dans un contexte de tension Dwayne Olsen mène une enquête difficile où il rencontre l’hostilité de tous les notables du coin.

En attaquant ce roman j’ai pensé que cette histoire de ségrégation raciale aux États- Unis avait un côté de déjà vu. Cela m’a rappelé des films tels que Dans la chaleur de la nuit de Norman Jewison ou Mississipi Burning d’Alan Parker. Mais si on retrouve ce climat de haine, l’auteur développe une intrigue originale, bien construite et dense. Il restitue parfaitement l’ambiance pesante qui règne dans la région où des notables racistes essaient de faire renaître un Ku Klux Klan, pas formellement interdit. Ce qui rend la tâche de l’agent du FBI compliquée. D’autant plus que les dirigeants de ce groupuscule ne se salissent pas les mains dans les bases besognes comme les exécutions et les lynchages. Ils utilisent pour cela des petites frappes qui sont ravies de pouvoir laisser cours à leurs plus bas instincts tout en se sentant honorées de faire partie du Klan. L’agent du FBI ne peut pas compter sur l’appui de la police locale, celle du shérif et de ses adjoints. Bien au contraire ce sont des ennemis, ils sont complices du Klan. Quant au gouverneur de l’état d’Alabama c’est un ségrégationniste qui protège le KKK. Les représentants de la cause des noirs et un jeune journaliste local seront ses seuls appuis. L’ambiance pesante, explosive est bien mise en place, on se sent totalement immergé dans cet état du Sud ségrégationniste. Le contexte historique, est lui aussi parfaitement restitué.

Au fil ce cette histoire, l’auteur met en place une belle palette de personnages tout à fait crédibles qui ajoute de la consistance et de l’humanité à cette histoire de ségrégation. À noter aussi que l’auteur ne tombe jamais dans un manichéisme simpliste, même les horribles blancs racistes ont leurs arguments. Personne ne lâche une partie de son pouvoir sans y être contraint. C’est toujours vrai.

La fin est assez surprenante et aussi amère que le titre. S’ajoutant à une intrigue solide, une écriture efficace et imagée et un réel talent de conteur font de ce roman une œuvre puissante et tout à fait remarquable.

Extrait :
Homme puissant dans les tribunaux, Robert Atkinson l’était davantage face à la croix grignotée par les flammes autour de laquelle les klansmen s’attroupaient. Il laissa un instant la chaleur imprégner son être, avant de haranguer la foule venue se recueillir, et de passer au petit jeu qu’il avait prévu, avec une victime de choix. Un morceau de premier ordre. Autour de la croix, des insectes nécrophages attirés par le feu s’étaient agglutinés, en tenue blanche, noire ; des Monsieur Tout-le-Monde dont la haine débordait de leur être ; des curieux aussi. Ethan et Doug Cole faisaient partie de la première catégorie. Ils devenaient des chevaliers du Klan. Des klansmen. Des exécutants des basses œuvres. Certains venaient chercher l’adrénaline, ils se moquaient bien de l’objectif tant qu’ils pouvaient jouer des poings. D’autres étaient tout entiers voués à la cause. Une manière d’exister sans doute. Robert Atkinson s’en fichait, du moment qu’il trouvait des pigeons pour le suivre.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Cobra – Deon Meyer

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2013 (Kobra1)
Date de publication française : 2014 (Seuil)
Traduction : Estelle Roudet
Genre : Enquête, thriller
Personnage principal : Benny Griessel, policier des Hawks

C’est mon premier roman de Deon Meyer. Besoin sans doute d’un peu d’exotisme. Et puis, les vins d’Afrique du Sud ne sont pas mauvais. À vrai dire, Meyer ne joue pas tellement sur l’exotisme : bien sûr, la population est tricolore : ceux qui vivaient là avant la conquête, les Zoulous, très noirs qui parlent zoulou (langue bantoue); les Néerlandais (appelés aussi Hollandais), ou Afrikaners qui parlent afrikaans langue germanique, qui sont souvent métis; et les Anglais en général Blancs. Parmi les officiers qui assurent l’ordre, la capitaine Mbali Kaleni est d’origine zoulou, Benny Griessel, inspecteur de police à Capetown et le colonel Nyathi, chef de l’unité de groupe contre les crimes violents, sont blancs. Mais tout cela est tellement mêlé qu’on oublie ces caractéristiques en cours de route. Et les problèmes de conflits entre les différents corps de police ressemblent tellement aux nôtres (canadiens, américains, français) qu’on ne se trouve pas du tout dépaysé.

Dans un domaine viticole de Franschhoek (Stellenbosch), trois hommes sont méthodiquement abattus, dont deux gardes du corps expérimentés engagés pour protéger un important scientifique anglais Paul Anthony Morris, qui est disparu. Lorsque Griessel essaye de fouiller un peu, il se heurte aux résistances du consulat britannique et de sa propre hiérarchie. Les agents des Hawks, brigade spéciale des enquêtes criminelles, s’aperçoivent que leurs ordis, leurs téléphones et même leurs bureaux sont sur écoute.

Pendant qu’ils se débattent avec ces problèmes internes, à la marina du Cap le pickpocket Tyrone Kleinbooi est surpris la main dans le sac et sur le point d’être interrogé; les agents de sécurité sont alors subitement abattus par un tueur cagoulé. Les douilles abandonnées sur les lieux sont gravées d’une tête de cobra, ce qui permet à Griessel d’établir un lien entre cet attentat et celui de Franschhoek. Tyrone s’enfuit avec son sac qui semble contenir ce que recherchent le ou les meurtrier(s), mais sa sœur est enlevée et va servir de monnaie d’échange. Cette tentative échoue, Tyrone se retrouve blessé et sa sœur à l’hôpital.

Tyrone élabore un plan plus complexe pour échanger la carte-mémoire si recherchée contre la santé de sa sœur et une bonne somme d’argent, mais la partie sera rude et son adversaire n’est pas seul.

D’un autre côté, les policiers tentent de le retracer en décodant les téléphones qu’il utilise. Et là, c’est une course folle où Griessel et Mbali seront mis à contribution. L’échange se fera à moitié parce que les policiers sont sur place. Reste à retrouver le savant enlevé et à protéger la sœur de Tyrone.

On finira pas comprendre le qui et le pourquoi de cette affaire mais, au moment où tout semble bien se terminer, une terrible catastrophe viendra rappeler que la lutte contre la corruption et la cupidité n’est jamais terminée.

Un roman, finalement, assez classique, plein de rebondissements, qui ferait un bon film d’action; les deux intrigues se croisent naturellement, les personnages sont assez typiques et ça prendrait un ou deux romans de plus pour se familiariser avec eux. Le policier principal est correct, il est en train de vaincre son intoxication à l’alcool et ses faiblesses personnelles ne nuiront pas à son travail si elles ne l’empêchent pas trop de dormir.

1Dans certaines éditions françaises, le tire anglais Kobra est resté !

Extrait :
– Je suis la directrice de BodyArmour, une société de sécurité privée basée au Cap Nous avions loué la guest-house, et notre contrat avec le domaine de Petit Margaux comporte une CC. Ils n’ont pas…
– Une quoi ? la coupa Cupido.
– Une clause de confidentialité, répondit-elle en gardant avec peine un ton calme.
– Pour quoi faire ? demanda Cupido.
– Si vous m’en laissez l’occasion, je vais vous expliquer…
– C’est une course contre la montre, madame.
– J’en suis consciente, mais…
– Nous sommes les Hawks. Nous n’avons pas de temps à gaspiller en parlottes et autres singeries.
– Parlottes ?
Griessel vit qu’elle commençait à perdre son sang-froid. Son visage exprimait un mélange de colère et de chagrin. Elle se pencha en avant et pointa un doigt accusateur vers Cupido.
– Vous croyez que j’ai envie de papoter pendant que mes hommes sont étendus raides morts dans cette guest-house ? Arrêtez votre numéro et asseyez-vous que je puisse vous donner les informations dont vous avez besoin. Ou je sors d’ici et vous pourrez toujours essayer de me joindre.
– Je n’ai pas d’ordres à recevoir d’une…
– S’il-vous-plaît, intervint Griessel d’un ton sec (…)
Jeannette Louw prit une minute pour se calmer puis elle s’adressa à Griessel.
– Tout d’abord, puis-je savoir combien il y avait de corps à l’intérieur ?
– Deux, répondit Griessel.
– Deux seulement ?
– Oui.
– Pourriez-vous me les décrire, s’il-vous-plaît ?
– Entre 35 et 40 ans, cheveux courts, minces, rasés de près, ils portaient apparemment tous les deux des Glock…
Jeannette Louw leva la main pour l’interrompre. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit.
– Ce sont tous les deux mes hommes. B. J. Kikter et Barry Minnaar (…) Ils étaient gardes du corps
– Qui était la troisième personne dans la maison ? demanda Griessel.
– Mon client. Paul Anthony Morris.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Le mort était trop grand – Luis Miguel Rivas

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017
(Era más grande el muerto)
Date de publication française : 2019 – Grasset
Traduction : Amandine Py
Genres : Mafieux, Humour
Personnage principal : Manuel Alejandro, jeune homme, grand amateur de vêtements de marque (narrateur)

La dernière image qu’a Manuel de son pote Chepe c’est ses chaussures vertes. Chepe s’est fait buter. Le camion de la morgue l’emporte, on ne voit de lui que ses belles chaussures. C’est une scène banale à Villeradieuse où beaucoup de personnes se font descendre depuis que les deux chefs mafieux qui dirigent la ville, don Efrem et Moncada, se livrent une guerre sans merci. C’est aussi une occasion de s’approvisionner à moindre prix en vêtements de marque dont raffolent tous les jeunes. En effet, à la morgue, les cadavres sont dépouillés de leurs beaux vêtements griffés et rhabillés en fringues ordinaires. Les habits de marque sont ensuite revendus à prix cassé. Il faut simplement repriser les trous ou les accrocs laissés par les balles. C’est ainsi que Manuel a pu s’offrir l’habillement qui lui procure une dégaine mortelle. La vie suit son cours à Villeradieuse et le chef mafieux don Efrem, quand il ne fait pas assassiner ou poser des bombes, a le temps de faire la cour à la belle Lorena.

Villeradieuse, en Colombie, est sous l’emprise de deux parrains mafieux qui sont aussi les principaux employeurs. Ils étaient amis et associés lorsqu’ils étaient jeunes. Ils sont devenus ennemis lorsque chacun a développé sa propre affaire. Maintenant leur différend se règle à coup de fusil mitrailleur ou de bombe puissante. La police n’intervient pas, elle est totalement absente. Malgré une ambiance de danger imminent car les assassinats en série ou les bombes peuvent éclater n’importe où, n’importe quand, la vie s’écoule presque tranquillement. Les jeunes sont obnubilés par les marques de vêtements et, comme les autres, ils cherchent a être dans le business, c’est à dire à trafiquer ou tuer pour le compte d’un chef mafieux. Tout le talent de Luis Miguel Rivas est de décrire la situation d’une façon à la fois cynique et comique où l’humour noir est toujours présent. Cela donne à cette histoire, dont le sujet est lourd, une tonalité légère, amusante, parfois même hilarante. Par exemple lorsque le Patron don Efrem, un gars plutôt rustre et brutal, essaie de devenir un homme délicat et cultivé pour séduire la belle et distinguée Lorena, une poulette de la haute, selon ses propres termes. Il y a du boulot !

C’est dans cette opposition entre la guerre sanglante des gangs et les préoccupations de la vie ordinaire telles que l’amour, la séduction, le travail, que réside l’originalité de ce livre. Il est souvent question de meurtres et d’attentats. Une ambiance sinistre et morbide, mais traitée avec un humour noir ravageur, arrive souvent à nous faire sourire. La musique est omniprésente, la salsa ou le tango ajoutent petit un air guilleret malgré les tas de cadavres et les destructions massives.

Extrait :
— Que ce soit bien clair, Maître. J’ai pas l’intention d’arrêter de poser des bombes. Mais pour que vous puissiez pas dire que je vous écoute pas, je vais parler à la presse, et je vais me défendre.
Il invita cent cinquante journalistes à une fête de trois jours avec des concerts de Diomedes Díaz et Lisandro Mesa à L’Amitié. Il les gava de nourriture, de boissons et de femmes, puis le lendemain, les réunit sur le parking pour une conférence de presse, où ils reçurent une enveloppe de deux cent mille pesos chacun. Ce jour-là, il passa aux infos nationales, les cheveux plaqués sur le côté à grand renfort de gomina, la chemise boutonnée jusqu’en haut, à côté de Mario Plagié, qui lui donnait des indications en toute discrétion. II se plaignit des injustices qu’il subissait, de la persécution policière, des calomnies que des journalistes à la solde de grands groupes de presse répandaient sur son compte, en déformant les faits, en y injectant un poison sournois et préjudiciable, et dénonça l’attaque criminelle perpétrée à l’encontre d’un club de football qui représentait l’idiosyncrasie de tout un peuple, et tout ceci, en raison de ses origines modestes et de son engagement envers les plus démunis. Je ne cherche pas et ne souhaite pas qu’un conflit meurtrisse le peuple de Villeradieuse, je veux la paix, j’ai toujours prêché la paix et personnellement œuvré pour la paix, dit-il en guise de conclusion, les journalistes étaient à deux doigts de l’applaudir.

Carlos Gardel – El día que me quieras

Je me vois déjà débarquer dans ma rue avec cette dégaine de malade, les copains hallucineraient rien qu’à me voir passer.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

 

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Ghetto X – Martin Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Libre Expression)
Genres : Enquête, espionnage, thriller
Personnage principal : Victor Lessard

Ça fait 5 ans que Michaud nous a privés de ses romans (depuis Violence à l’origine). Pas tout-à-fait un abandon parce qu’il a écrit les scénarios de la série télévisée Victor Lessard. Mais ses romans sortent plus de l’ordinaire que la série télévisée. C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que je me suis lancé dans Ghetto X.

Lessard a démissionné depuis quelques années du département des crimes majeurs : conscient que sa nécessité d’enquêter sur des meurtres et d’épingler les coupables était liée à une faille qui s’était insinuée en lui depuis son enfance (son père aurait tué son épouse et son frère avant d’essayer de se suicider), Lessard veut en finir avec ce sentiment de culpabilité qui le ronge de plus en plus violemment. Il a voulu faire une coupure et n’a pas même pas répondu aux appels téléphoniques ou aux textos de sa partenaire de 15 ans, la grosse Taillon, alias Jacinthe. Et il travaille maintenant, peinard, comme agent de sécurité au Casino de Montréal.

Il finit, toutefois, par se rendre sur le lieu d’un crime bizarre dans une tour d’un luxueux condo dans le bout du Centre Bell, sans savoir exactement pourquoi il avait répondu à l’appel de Jacinthe. Faut croire que le sevrage avait échoué. Un journaliste d’enquête a été tué d’une balle et, ce qui est bizarre, c’est que le tir a été effectué sur une très longue distance, au moins 2 000 mètres, ce qui ne peut être l’œuvre que d’un rare spécialiste, un tireur d’élite militaire (sniper) ou des forces spéciales. Dans ce cas-ci, le tireur aurait été planqué dans une cache sur le Mont-Royal, avec un complice qui l’aidait à ajuster son tir en tenant compte du vent et de la distance.

Son mentor mourant, Ted Rutherford, dévoile à Lessard qu’il ne sait pas vraiment la vérité sur la mort des membres de sa famille et lui ouvre une piste. À partir du moment où Lessard enquête sur le massacre de sa famille et sur la mort du journaliste, on s’efforce de l’assassiner, si bien qu’il doit se terrer dans une cave du Chinatown avec Jacinthe et l’ex-policier Yves Gagné. Ça ne l’empêche pas d’enquêter, et les trois amis mettent à jour deux informations importantes : d’abord, l’assassinat du journaliste Lefebvre aurait été commis par des extrémistes d’un groupe d’extrême-droite (les Freelanders) qui gardent prisonniers plusieurs supposés djihadistes dans un camp de concentration, Ghetto X. Secundo, le père de Victor aurait été engagé au moment de la Guerre froide par les services secrets canadiens pour infiltrer des sympathisants communistes et leur voler une liste de membres, lors de l’Opération Marée rouge qui s’efforçait d’enrayer l’influence de la Russie au pays. Mais tout cela n’explique pas encore pourquoi on s’en prenait à Lessard. Pour lui, ça va mal : aurait-il achevé son père par erreur ? Sa blonde Nadja, qui lui a permis de s’échapper lors d’une embuscade, s’est fait blesser et reste dans le coma à l’hôpital. Il se sent responsable, aussi, de l’aide que Jacinthe lui apporte, risquant ainsi de ruiner sa carrière. Contre lui également, Marc Piché, directeur du SPVM, qui avait couvert les magouilles du commandant Tanguay (Violence à l’origine) et qui essaye de piéger Lessard dans cette affaire. Puis, un agent du SCRS qui trahit Lessard et trompe sa patronne Claire Sondos. Bref, pas facile de comprendre qui en veut à Lessard à ce point et encore plus difficile d’imaginer comment il va se sortir de là.

Enfin un roman de Michaud ! La série télévisée, malgré les prix obtenus, ne m’avait pas du tout rassasié : les intrigues de Michaud sont toujours complexes et, dans la série, le montage n’aidait pas; et Jacinthe était trop jolie et pas assez vulgaire. On retrouve dans le roman ce couple improbable, où la grosse Taillon est vraiment importante pour faire mieux passer l’apitoiement de Victor sur lui-même. Je ne cherche pas nécessairement des héros, mais les policiers, ou les détectives, qui sont rongés par la culpabilité, me dépriment.

Donc, des personnages réussis, y compris le dur Messiah; le patron de Jacinthe, Delaney; la jeune journaliste Virginie Tousignant. Le rythme est infernal et, ici, le découpage temporel, principalement les retours en arrière, contribuent à augmenter le suspense. Des tas de morceaux épars finissent par se synchroniser, grâce au style d’écriture de Michaud que je nommerais le style strip-tease : on nous dévoile un bout par-ci, un autre par-là, puis on tourne autour du poteau, et on expose encore un ou deux bouts, on sent venir la nudité, et pourtant d’autres morceaux rebondissent, on perd la tête mais, enfin, l’éclairage découvre tout ce qui était encore caché pour notre plus grande satisfaction.

On ne pourra plus attendre encore 5 ans, Martin Michaud.

Extrait :
Accroupis derrière le tronc d’un pin gigantesque, ils exhalaient de petits nuages de condensation. Ils avaient garé le véhicule de location loin en aval du chemin forestier, qu’ils avaient évité d’emprunter. L’arme au poing, le cœur battant à tout rompre, ils avaient marché durant près de trente minutes dans la forêt dense et hostile, et s’étaient approchés avec moult précautions. La neige qui tombait dru compliquait leur tâche; ils n’étaient ni chaussés ni habillés en conséquence.
La porte d’une des baraques s’ouvrit. Des menottes aux poignets et aux chevilles, deux hommes arabes en sortirent escortés par un garde armé. Ce dernier les entraîna vers un autre bâtiment, où ils disparurent bientôt.
Tandis que Jacinthe poursuivait son repérage, Victor chuchota à son oreille.
On est d’accord que c’est là.
Elle fit signe que oui, puis lui repassa les binoculaires en vitesse.
Checke ça, mon homme.
Victor découvrit un Freelander armé d’un fusil-mitrailleur qui patrouillait dans le sentier menant aux installations principales. Jacinthe consulta son cellulaire, qu’elle recouvrait en partie de sa main pour en dissimuler la luminosité.
Je n’ai pas de réseau ici. On retourne au char appeler Delaney pis Baron.
Victor continuait de surveiller les mouvements du Freelander avec les jumelles.
Attends. Ce gars-là est pas tout seul à patrouiller de même dans le bois.
C’est pas tout le monde qui a une fesse toujours collée ensemble comme toi pis…
Elle s’interrompit brusquement. La lumière d’une lampe de poche venait de crever l’obscurité et se mit à sonder la nuit quelques mètres à peine sur leur gauche.
Au prix d’énormes efforts, Jacinthe parvint à murmurer.
Let’s go, Lessard.
Mais déjà, le cône lumineux remontait vers eux. Un sifflement retentit; celui qui tenait la lampe venait de rameuter ses coéquipiers. Une autre lumière apparut. Puis une troisième sur leur droite. Ils étaient pris en souricière.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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La Boulangère du Diable – Hubert Huertas

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – L’Archipel
Genres : Roman noir, historique
Personnage principal : Nadia Kasmi, jeune femme algérienne, athée

Nadia Kasmi doit fuir l’Algérie : sa mère a été égorgée dans sa boulangerie par des fanatiques islamistes qui ne supportaient pas sa liberté. Elle se réfugie en France chez un cousin éloigné qui tient, lui aussi, une boulangerie dans le village de Fleurdécieux, dans le haut bocage vendéen. Elle est accueillie chaleureusement chez son parent et le village tout entier fête son arrivée. Jusqu’à ce qu’on apprenne qu’elle est l’arrière-petite-fille d’Henri Brissaud, le boulanger du village jusqu’en 1906. Dans cette région royaliste et catholique, en 1906, après le vote sur la loi de la laïcité, ce boulanger républicain s’est donné la mort après avoir subi une sorte d’excommunication religieuse et civile dirigée conjointement par le curé et le comte député de la circonscription. Les circonstances de la mort du boulanger et son étrange testament sont encore dans la mémoire des habitants. L’arrivée de Nadia va faire remonter à la surface cette histoire, vieille de cent ans. L’histoire du Boulanger du Diable semble se reproduire à Fleurdécieux.

L’auteur s’est librement inspiré d’une histoire vraie pour bâtir son roman. Juste après le vote de la loi de la séparation des Églises et de l’État (1905), la tension qui régnait en Vendée, région de résistance aux lois républicaines, va s’exacerber dans le village bien nommé Fleurdécieux suite à l’arrivée de soldats chargés de faire l’inventaire des biens de la paroisse. Le curé, alors tout puissant, ne supporte pas l’initiative du boulanger qui a donné un abri aux soldats. Appuyé par le châtelain local, ils vont tous deux condamner le boulanger à la misère en ordonnant à la population de plus acheter son pain. Après une période de résistance, le boulanger finira par se suicider. Ainsi d’un côté à l’autre de la Méditerranée, mais avec près de cent ans d’écart, des religieux condamnent des gens à mort simplement parce qu’ils ne partagent pas les mêmes idées. Parallélisme parfait entre les deux situations : celle de la France de 1900 et celle de l’Algérie à la veille de l’an 2000.

L’auteur ne se contente pas d’une dénonciation du fanatisme, il élabore aussi une intrigue prenante. Des testaments étranges, contradictoires avec les choix de vie, étonnent beaucoup : comment un boulanger laïque et républicain peut-il léguer ses biens à la paroisse au détriment de son épouse adorée ? Au fil des révélations du cousin et d’un vieil excentrique qui connaît le fin mot de l’histoire, s’installe un bon suspense.

Autre qualité du roman : une palette de personnages crédibles et consistants. Nadia est une jeune femme fragile par sa situation mais elle sait se montrer libre et impertinente. Elle est athée et allergique à toute contrainte religieuse. Le cousin Jacques, militant républicain, est un éternel opposant politique dans cette région où le curé et le comte font la loi. Quant à l’arrière-grand-père Henri, il est mort il y a cent ans, mais son ombre plane toujours sur le village.

L’écriture claire, précise et fluide rend la lecture facile et agréable.

La Boulangère du Diable est un livre passionnant abordant avec bonheur des thèmes aussi différents que l’intolérance religieuse, le poids de l’histoire, les secrets enfouis et l’identité familiale. Un excellent roman !

Extrait :
Parmi les carnages les plus insensés, les saignées religieuses tiennent sans doute le pompon. Moi, Algérienne anonyme et vaguement vendéenne, je ne prétends pas faire concurrence à Georges Brassens qui considère la guerre de 14-18 comme le modèle de la folie humaine, mais tout de même ! La Saint-Barthélemy pour l’hymen d’une vierge enceinte, Charlie Hebdo pour quelques poils de barbe, des batailles de tabernacles, des lapidations pour avoir dessiné des créatures de chair et de sang, des chambres à gaz, des croisades, des djihads, des femmes sous cloche, des bûchers, des lapidations, des humains qui se font sauter au milieu d’autres humains, des mitraillages à bout portant en vue d’une récompense dans l’au-delà, c’est à se taper la tête contre les murs ! Existe-t-il démence plus avancée, sauvagerie plus raffinée, que celles prônées par des prêcheurs costumés, triturant leurs écrits surannés baptisés Textes saints, pour en extraire la liqueur de leurs fantasmes ?

Qui avait donc choisi ce vieux refrain pour accompagner les compagnons morts dans la nuit, l’officier ou les soldats eux-mêmes ? Le village était empli de ces voix d’hommes qui résonnaient entre les maisons, avec entre chaque vers un silence cadencé par la marche, une, deux, une, deux, et ces petits mots naïfs lancés derrière des morts, « qu’il fait bon, fait bon, fait bon dormir », en devenaient déchirants.

Auprès de ma blonde (marche militaire du XVIIe siècle)

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

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11e festival international des littératures policières de Toulouse 2019 – Les prix décernés

Par Raymond Pédoussaut

Les prix attribués lors de l’édition 2019 :

Prix Violeta Negra

Ce prix récompense un polar traduit d’une langue du sud : espagnol, italien, portugais, grec, turc … ou autre langue du Sud.

Les pâques du commissaire Ricciardi
de Maurizio De Giovanni

 

 

 

 

Prix de l’Embouchure

Prix qui porte le nom du siège de la Police Judiciaire de Toulouse. Il est décerné par l’Amicale du Personnel de la Police Nationale.

Surface
d’Olivier Norek

 

 

 

 

Prix des Chroniqueurs

Ce prix récompense une œuvre choisie par cinq chroniqueurs internet de Polar.

Pension complère
de Jacky Swartzmann

 

Prix Thierry Jonquet de la nouvelle

Le thème imposé en 2019 était : «Le loup dans la bergerie»

1er prix : Jean-Luc Gardia pour « Accord perdu »

Tous les détails sur le site Toulouse Polars du Sud

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