Le Couteau – Jo Nesbo

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2019 (KNIV)
Date de publication française :
2019 (Gallimard)
Traduction (norvégien) :

Céline Romand-Monnier
Genres :
Enquête, thriller
Personnage principal :
Harry Hole

À la police d’Oslo, Harry doit s’occuper des cold cases. Il s’efforce, cependant, de remettre sous les verrous Svein Finne, ce violeur en série qui vient de sortir de prison et qui avait promis à Hole qu’il se vengerait sur lui et sa famille. Or, sa femme Rakel a justement été poignardée. Holle tente de le faire condamner pour ce meurtre, mais Finne semble avoir un alibi convaincant. Comme l’enquête porte sur sa conjointe et qu’il est lui-même un suspect, on demande à Hole de ne pas s’en mêler. Ça rendra les choses plus difficiles pour Hole, mais c’est bien certain qu’il continuera d’essayer de trouver l’assassin. Jusqu’il en vienne à se soupçonner lui-même.

Même si c’est un roman long et touffu et que les personnages abondent, plusieurs critiques ont affirmé qu’il s’agissait du roman le plus accompli de Jo Nesbo. Et c’est certain que les rebondissements étourdissent le lecteur et que la boucle est bouclée avec efficacité. Tous les détails apparemment oubliés sont retrouvés et placés au bon endroit. Les deux cents dernières pages sont assez captivantes.

Et pourtant, peut-être parce que ça fait plus de dix ans que je fréquente Hole, époque où il trouvait déjà plein de prétextes pour plonger dans l’alcoolisme, j’ai de plus en plus de difficultés à supporter la loque humaine qu’il est devenu. Nesbo consacre la plus grande partie de son énergie à tourner autour de Hole, à essayer de nous persuader qu’il peut se passer d’alcool quand un problème lui tient à cœur et, d’ailleurs, que les trois femmes principales du récit ont toutes un faible pour lui; ça n’a pour effet que de rendre l’histoire encore plus invraisemblable. Les tendances suicidaires qui le caractérisaient à vingt-cinq ans se sont amplifiées maintenant qu’il approche de la cinquantaine. Holmes pouvait se stimuler à la cocaïne, mais jamais il ne sombrait dans la déchéance que connaît Hole. Sans souhaiter qu’un détective soit un héros, j’ai de la misère à éprouver de la sympathie pour une loque humaine et à croire aux sursauts de lucidité qui lui permettent de comprendre ce que tout le monde tient pour mystérieux et incompréhensible.

À ne pas lire pendant la covid.

Extrait :
Harry se réveilla en sursaut et regarda la pièce. L’écho de son propre cri résonnait encore entre les murs. Il consulta sa montre. Dix heures. Du soir. Il reconstruisit les dernières trente-six heures. Il avait été plus ou moins saoul la majorité du temps, il ne s’était rien passé du tout, et cependant il était en mesure de reconstruire une espèce de chronologie sans trous. En règle générale, il y arrivait, excepté ce samedi soir au Jealousy qui n’était qu’un long black-out. Ce devait être les effets à long terme de la consommation abusive d’alcool qui l’avaient finalement rattrapé.
Harry sortit ses pieds du lit en essayant de se rappeler ce qui l’avait fait crier cette fois. Il regretta quand le souvenir lui revint. Il tenait le visage de Rakel entre ses mains et ses yeux sans éclat regardaient fixement non pas lui, mais à travers lui, comme s’il n’était pas là. Elle avait une fine couche de sang sur le menton, comme si elle avait toussé et qu’une bulle de sang avait éclaté sur ses lèvres.
Harry attrapa la bouteille de Jim Beam qui était sur la table du salon et en but une gorgée. Cela ne marchait plus. Il en but une autre. Ce qui était étrange, c’était que même s’il ne l’avait pas vu – et il ne le verrait pas avant l’enterrement vendredi –, le masque mortuaire de Rakel avait paru très réel dans le rêve.

Centre ville d’Oslo

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

Publié dans Enquête, Moyen, Norvégien, Thriller | Laisser un commentaire

Le vestibule des lâches – Manfred Kahn

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Rivage/Noir
Genre :
Romance noire
Personnages principaux :
Victor, nouveau venu dans le village – Josépha, épouse de Charles, l’homme fort du village

Victor s’est installé dans un village des Alpes, depuis deux ans. Il a peu de contacts avec les autres habitants. Un soir, rentrant chez lui, il trouve son chien égorgé devant sa maison. Il comprend que c’est un message qui lui est adressé par Charles, l’homme fort du village et même de toute la vallée. La signification de message est claire : l’allégeance ou le bannissement, voilà ce que dit la mort du chien. Charles ne supporte pas que Victor soit à part, qu’il ne fasse pas partie de la meute dont il est le chef. D’autant plus que Victor s’est un peu trop rapproché de Josépha, son épouse. Victor décide de s’expliquer avec Charles.

Le roman est centré sur les deux personnages de Josépha et de Victor. Josépha est une femme sensible et artiste. Elle est solitaire, elle ne fréquente pas d’autres femmes du village à part une vieille amie qui vit en dehors de la commune. Josépha fait de magnifiques photos des paysages environnants qu’elle parcourt seule. Elle est mariée à Charles, un homme grossier, grande gueule, que tout le monde dans le village craint, sauf Josépha. Dans ses moments de colère, Charles brutalise sa femme. Josépha vit avec un homme qui ne lui convient pas, qu’elle n’aime pas, une brute qui est à l’opposé de sa délicatesse. Malgré son apparente fragilité, cette femme est en réalité le personnage le plus fort de cette histoire.
Victor est arrivé il y a deux ans dans le village. Il y loue une maison, mais ne s’est pas intégré à la population locale. Son seul compagnon est un chien abandonné qu’il a recueilli. Charles a bien essayé d’incorporer Victor à sa meute et ainsi le faire passer sous sa domination, mais ça n’a pas marché. Par contre Victor s’est rapproché de sa femme Josépha. Ces deux solitaires se sont trouvés. Il y a une attirance mutuelle entre eux. Ils vont se confier l’un à l’autre, se raconter, se découvrir (dans tous les sens du terme). Il y a beaucoup de souffrance dans leur passé respectif. Victor a perdu sa femme et sa fille dans les attentats de Bataclan où lui-même a été gravement blessé. Deux ans après, il n’arrive pas à tourner la page, il délire et hallucine, imaginant les voir encore. J’ai longtemps pensé que Victor était un homme fort, qu’il n’allait pas accepter qu’on lui impose quoique ce soit. En fait non, Victor veut juste expliquer à Charles son point de vue, il n’est pas dans la confrontation. L’affrontement attendu n’a pas vraiment lieu. Victor est un personnage que j’ai trouvé assez décevant. Il est tellement brisé par son passé qu’il ne lui reste que les mots de la rébellion, il n’a pas la force de l’action ni le courage qu’il lui faudrait pour se mesurer à Charles. Josépha les a, c’est elle qui s’oppose frontalement à son mari.

Ce livre est un malentendu pour moi. Je croyais avoir affaire à un polar, à une histoire de domination et de résistance, à un affrontement de deux hommes pour une femme. Ce n’est rien de tout ça, c’est une romance à mon humble avis. Une romance sombre et dramatique, sans la fin heureuse de mise dans ce genre, mais une romance quand même. Quatre-vingt-dix pour cent de l’histoire est consacré à l’évolution de la relation amoureuse entre Josépha et Victor. La dernière partie, seulement une trentaine de pages (sur 300), nous sort du tête-à-tête amoureux. L’auteur n’est pas en cause, il écrit son roman sans se soucier de la catégorie dans laquelle on placera son livre. C’est l’éditeur qui choisit de positionner le livre dans l’un ou l’autre des rayons des librairies. Le placer dans la collection Rivages/noir avec une couverture et une quatrième de couverture qui accentuent encore le style polar, c’est donner au lecteur toutes les chances de se tromper dans son choix. C’est ce que j’ai fait.

Le vestibule des lâches est un roman qui a des arguments pour plaire : une belle histoire d’amour, de magnifiques descriptions de la montagne et une écriture élégante. Mais il n’est pas ce qu’il semble être, c’est une romance douloureuse en habits de polar.

 Extrait :
Il allait parler au mari de Josépha. Si l’homme lui faisait la leçon comme sa voisine, il allait frapper ce connard comme il avait frappé le loup. Il allait expliquer à Charles qu’il marchait dans la montagne avec la femme qu’il battait, attachait dans son lit pour la violer, et le chien qu’il voulait tuer ; parce qu’il n’avait pas trouvé d’autre compagnon. Qu’il ne voulait pas, comme lui, être servi par une meute et protégé par des murs solides bâtis avec de l’argent volé.
Il allait libérer Josépha de la meute. Il allait s’avancer devant cet homme qu’il ne connaissait pas et lui dire les morts, les blessés, la balle des assassins fichée comme un interrupteur dans son cerveau ; la morgue avec les corps de Justine et d’Apolline où il n’avait pu voir que leurs visages miraculeusement épargnés ; les cils, les cheveux et les lèvres marbrés par le froid dans lequel elles attendaient qu’il vienne les reconnaître. Leurs lèvres gelées murmuraient : Nous sommes arrivés au lieu où je t’ai dit que tu verrais la race douloureuse de ceux qui ont perdu le bien de l’intelligence.

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

Publié dans Français, Moyen | Laisser un commentaire

Le Roman policier en Amérique française-3 – Norbert Spehner

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Alire)
Genre :
Essai critique et guide de lecture analytique

Norbert Spehner est le mentor incontesté de tous les commentateurs de polars au Québec. Il y a plus de cinquante ans, alors que les polars québécois n’étaient pas pris en charge par des maisons d’édition solides (Alire ne verra le jour qu’en 1996) et que les lecteurs dévoraient les fascicules d’IXE-13, d’Albert Brien et de Guy Verchères, nous avions accueilli avec reconnaissance le petit livre de Boileau-Narcejac, Le roman policier (Petite Bibliothèque Payot, 1964). Pas un mot là-dedans, cependant, sur le polar québécois. Depuis le début du siècle, toutefois, les polars d’ici se sont multipliés et les maisons d’édition ont suivi. C’est devenu indispensable d’avoir des guides.

Spehner s’intéresse à la littérature policière en général et à la littérature policière québécoise en particulier. Dans la première catégorie, il a publié une somme extraordinaire, Le Détectionnaire (Alire, 2016), où sont classés et commentés les personnages principaux de la littérature policière et d’espionnage. En 2007, déjà, il avait publié Scènes de crimes, Enquêtes sur le roman policier contemporain, (Alire, 2007), où une cinquantaine de pages étaient consacrées au polar québécois d’hier et surtout d’aujourd’hui. Dans la deuxième catégorie, trois tomes d’essais critiques et de guide de lecture analytique ont comblé le lecteur : Le roman policier en Amérique française (Alire, 2000, 2011, 2022). Avec l’acharnement d’un jésuite et la patience d’un bénédictin, Spehner a couvert trois périodes historiques : des origines à l’an 2000 (tome 1), de 2000 à 2010 (tome 2) et de 2011 à 2020 (tome 3).

Ce tome 3 comprend une introduction sur la fécondité de cette période (publication de près de 1000 romans de 2000 à 2018, et apparition d’une vingtaine de maisons d’édition); puis, la plus grande partie constitue une bibliographie commentée des romans policiers pour adultes (et non pour ados); s’ajoute un chapitre sur les marges du genre, selon la définition plus ou moins large qu’on se donne du polar; un quatrième chapitre porte sur les romans policiers, les récits d’enquête, de mystère et de suspense pour ados et jeunes lecteurs; suivent une dizaine de pages sur les bandes dessinées noires et policières; le chapitre 6 dresse une liste des monographies, thèses et bibliographies sur le roman policier en Amérique française; puis, on élargit un peu les contenants : thrillers, films noirs et policiers, séries télévisées; enfin, deux chapitres importants sur le polar canadien-anglais (traduit); le dernier chapitre dresse une liste des Prix et Distinctions obtenus par nos auteurs. Pour compléter le tout, deux annexes intéressantes : un choix des principales séries policières québécoises contemporaines (écrites et non télévisées), présentées en ordre alphabétique d’auteur, avec le nom du protagoniste et le sous-genre du récit; et, pour finir, retour aux origines du polar québécois : le tome 1 avait déjà déblayé un peu le terrain; dans ce cas-ci, assisté par les recherches bibliographiques et biographiques de Moïra Rendace, Spehner développe davantage le territoire.

La table des matières donne une bonne idée du travail titanesque qu’il a fallu réaliser pour parfaire un tel ouvrage. Je m’intéresse au polar depuis une cinquantaine d’années et les écrits de Spehner n’ont jamais fini de me faire connaître un nouvel auteur, de nouveaux romans, des détectives insoupçonnés. Même si son travail est effectué avec le sérieux d’une thèse de doctorat, Spehner s’adresse, en réalité, à tout le monde qui a un tant soit peu d’intérêt pour le polar. Son langage est simple et clair, les informations sont précises, les commentaires concis et pertinents. Chacun trouvera ce qu’il cherche et découvrira bien davantage.

Il s’agit donc d’une œuvre unique absolument indispensable.

Si Spehner n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Extrait :
Ce livre s’adresse à tous les amateurs de littérature policière, ainsi qu’aux chercheurs, universitaires ou pas, aux journalistes, aux critiques et, de façon générale, à toute personne désireuse de s’informer sur le genre. Notre objectif étant de le rendre accessible à tous, nous avons donc soigneusement évité tout jargon spécialisé. Ce n’est donc pas un ouvrage académique, au sens habituel du terme, même si la recherche est aussi exhaustive que possible. Du moins, nous le souhaitons… Quoique surtout descriptive, cette bibliographie est aussi partiellement critique. Quand nous n’avons pas lu un ouvrage répertorié, nous citons d’autres commentaires s’ils sont disponibles. Sauf avis unanime, pour atténuer le caractère trop subjectif de certaines de nos prises de position, que ce soit dans le cas d’une appréciation positive, négative ou mitigée d’un ouvrage, nous avons souvent modulé l’évaluation avec des avis contraires ou différents. Par ailleurs, nous partons du principe qu’une bibliographie peut être « lisible », et pas seulement une simple liste de volumes à consulter pour les besoins d’une recherche ou d’un travail académique. N’en déplaise aux puristes, une bibliographique dynamique n’exclut ni les coups de gueule, ni l’humour. À ce chapitre, nous avons fait preuve d’une certaine retenue, sans toutefois les exclure totalement. Les lecteurs jugeront…

Niveau de satisfaction :
5 out of 5 stars (5 / 5)
Coup de cœur

Publié dans Coup de Cœur, Québécois | Laisser un commentaire

Novice – Stéphane Dompierre

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Québec-Amérique)
Genre :
roman d’horreur (pastiche)
Personnage principal :
La Brute

Quelques chalets sur le bord d’un lac, en pleine forêt. Onze adeptes de gadgets électroniques, particulièrement le téléphone, s’inscrivent à un camp de débranchement animé par Gabrielle et Mathieu. Pendant une semaine, ils seront privés de téléphone, de tablette, d’ordinateur et de tout autre appareil électronique, même de radio et de télévision; de cigarettes et de joints également. Peu de gens réussissent à passer à travers.

Problème supplémentaire : un tueur masqué, la Brute, semble avoir pour mission de tuer à la hache ce petit groupe de personnes. Dès le premier soir, Francis et Dave disparaissent. Puis, tour à tour, les gens meurent mystérieusement. La Brute fait bien son possible mais constate tristement que plusieurs victimes n’ont rien à voir avec lui. Restent les deux sœurs, Camille et Cindy, l’écrivaine Marion et l’influenceuse Sarajann, et Jon, le travailleur en télécommunications. Un système de défense se met en place mais, tandis que Jon est sur le point de se faire arracher les ongles et les dents, Marion et Sarajann subissent une attaque inattendue et surprenante. Ce ne sera pas facile de venir à bout de toute cette violence. Quelques-uns y parviendront.

En regardant de près l’illustration de la couverture de Paule Thibault, on se doute bien que l’histoire qui suit ne sera pas très sérieuse : ce n’est pas un Stephen King ni un Patrick Senécal. Beaucoup de morts, du sang qui coule à flots, des armes de destruction dissuasives, bien sûr, un certain suspense aussi, mais toute l’aventure est bon enfant et éminemment distrayante. Les personnages sont bien typés à défaut d’être très développés. La composition est habile. On se moque gentiment des obsédés des iPhones mais aussi de ceux qui condamnent les gadgets électroniques;  bons serviteurs mais mauvais maîtres, comme on dit.

L’ensemble se lit bien (plusieurs chapitres très courts), l’auteur a un style québécois et appelle un chat un chat, tout cela est bien plaisant, mais j’ai trouvé que le dénouement manquait un peu de punch.

Extrait :
« OK, la Brute. C’est le temps de faire ton show. De te montrer à la hauteur de ton nom de guerre pis de varger dans le tas. Ils vont chier dans leurs culottes. Le sang va gicler. Les dents vont revoler. Les têtes vont tomber ».

La Brute bombe le torse et, si elle n’était pas dans l’obscurité, prendrait un moment pour admirer l’effet produit dans le miroir au-dessus du lavabo. Mais elle ne peut voir son visage, savoir si elle est terrifiante ou pas. Et là, soudain, le doute. Elle se voit sans se voir. S’imagine. La triste réalité : la hache de quincaillerie. Le hoodie noir. Et surtout le masque. « Un masque kétaine d’un magasin à une piasse. J’ai l’air de quoi, là ? D’un tueur en série terrifiant ou juste d’un adulte un peu looser qui essaie de ramasser des minibarres de chocolat à l’Halloween ? Pis ‘la Brute’, c’est vraiment pourri comme nom. Ça rien d’épeurant ».

La Brute

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

Publié dans Moyen, Québécois | Laisser un commentaire

Nos vies en flammes – David Joy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2020 (When These Mountains Burn)
Date de publication française :
2022 – Sonatine Éditions
Traduction (anglais États-Unis) :
Fabrice Pointeau
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Raymond Mathis, retraité dans les Appalaches – Denny Rattler cambrioleur toxicomane

Raymond Mathis, constate qu’une fois de plus le garçon est venu le cambrioler. Le garçon c’est son fils Ricky, 41 ans, drogué et alcoolique. Quand celui-ci est en manque et qu’il n’a plus d’argent pour s’acheter la drogue, il débarque chez son père pour rafler tout ce qu’il peut revendre ensuite pour se procurer la came. Un autre soir Ray reçoit un coup de téléphone lui demandant 10 000 dollars, somme que son fils doit à un dealer. « Payez-moi mon dû ou enterrez votre fils » tel est le marché qu’on lui met en main. Ray paie et demande au dealer de ne plus rien vendre à son fils. La suite ne sera pas celle qu’il souhaitait.

Le roman a comme décor les Appalaches. Un endroit qui serait magnifique s’il n’y avait pas les incendies qui ravagent la chaîne des montagnes, des milliers d’hectares en flammes et pas une goutte d’eau. La fumée couvre le paysage d’un voile jaunâtre, de la cendre tombe du ciel et une odeur âcre flotte dans l’air. Mais un autre fléau gangrène le pays : la drogue. La drogue qui permet d’oublier la misère sociale, de s’évader de ce monde un petit moment, rien qu’une minute, juste le temps de respirer. La drogue, cause de la déchéance et de la mort de certains mis aussi de l’enrichissement d’autres.

Dans cette atmosphère, Ray est un homme de l’ancien monde, celui où il y avait des valeurs et où existait la solidarité. Mais ce grand gaillard de 1,95 mètre et de 130 kilos n’est pas figé dans la nostalgie en soupirant que c’était mieux avant. Quand les évènements deviennent insupportables pour lui, il réagit à sa façon : à l’ancienne, avec fusil d’assaut et nitroglycérine. Ce qui va contrarier les plans des trafiquants bien sûr, mais aussi de la DEA (La Drug Enforcement Administration) qui mène depuis longtemps une opération d’infiltration des milieux du trafic de drogue pour remonter au plus haut niveau de l’organisation.

Denis Rattler est un drogué qui se paie ses doses par des cambriolages astucieux. C’est un gars désenchanté, solitaire qui n’attend rien de personne sauf de sa sœur, la seule personne à qui il reste attaché. Quand elle est menacée, lui aussi réagit à sa façon.

À noter la postface au vitriol, intitulée Génération opioïdes. David Joy se livre à une charge féroce contre les laboratoires pharmaceutiques : quand je repense à ce qui a défini ma génération, je ne vois pas tant la musique et les vêtements, le grunge et le hip-hop, les jeans baggy et les casquettes de base-ball serrées que la naissance de « Big Pharma ». L’auteur développe ensuite la façon dont les labos ont rendu l’Amérique accro aux opioïdes. Les premières drogues que nous avons prises nous ont été données par des médecins. L’auteur n’y va pas par quatre chemins, il accuse les labos d’avoir drogué la population pour accroitre leurs bénéfices.

Nos vies en flammes n’est pas un gentil polar distrayant, c’est un roman sombre, âpre. C’est le genre de fiction qui s’appuie sur des réalités pour donner une image crue, dramatique, d’une société américaine à la dérive. Un roman dans la tradition des meilleurs romans noirs américains.

Extrait :
Ray se souvenait de l’ancien temps, il se souvenait de son enfance, quand Dottie avait eu besoin d’un nouveau toit et que la population s’était réunie et l’avait construit de ses mains en un week-end avec le sourire et le ventre plein, et des rires dans la gorge. Ils l’avaient simplement fait parce qu’ils étaient voisins et qu’il fallait le faire. Désormais, les gens ne connaissaient même plus le nom de leurs voisins, et le pire était qu’ils ne voulaient pas le connaître. Ils liquidaient leur héritage et le rachetaient sous forme d’autocollants pour les pare-chocs. Ils se pavanaient vêtus de tee-shirts ornés de bocaux et portant les mots « SOUTHERN CHARM » avec une fierté désenchantée, croyant sincèrement que ces deux mots et cette image représentaient l’endroit d’où ils venaient.
Ils avaient tous fui et s’étaient abandonnés.
Ils avaient fui et abandonné le meilleur d’eux-mêmes.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

Publié dans Américain, Remarquable, Roman noir | Laisser un commentaire

Succion – Yrsa Sigurdardottir

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2015 (Sogid)
Date de publication française :
2019 (Actes Sud)
Traduction (islandais) :
Catherine Mercy et Véronique Mercy
Genres :
Enquête, thriller
Personnages principaux :
Huldar, inspecteur, et Freyja, psychologue

2016. Hafnarfjördur. Dans une petite ville pas loin de Reykjavik, c’est l’hiver, froid et humide. La déprime est au poste de commande. Particulièrement dans le cas du policier Huldar et de la psychologue pour enfants Freyja, dont l’enquête précédente a mal tourné. Huldar s’occupe maintenant des chiens écrasés et Freyja est peu sollicitée. Puis, dans une enquête de routine, Huldar découvre deux mains coupées dans le jacuzzi d’une maison du centre-ville.

En 2006, des élèves d’une quinzaine d’années ont enfoui dans un cylindre temporel qui serait ouvert dix ans après des textes qui contenaient des prévisions sur l’avenir de l’Islande. Un de ces textes prévoit la mort d’un certain nombre de personnes désignées par leur initiale. Huldar a recours à Freyja pour évaluer le sérieux de ce texte; et aussi parce qu’il a besoin d’un prétexte pour la revoir.

En 2004, la petite Vaka, 8 ans, disparaît au sortir de l’école; on saura plus tard qu’elle a été violée et étouffée.

Huldar et Freyja enquêtent sur les mains coupées. Huldar garde un œil sur le cas du cylindre temporel, qui finira par faire partie de l’enquête principale quand on établira un lien entre quelques initiales des textes écrits il y a dix ans et quelques cadavres découverts dans le cadre de l’enquête principale.

Plusieurs obstacles s’opposent à la découverte de la vérité : silence des victimes, corruption des juges et des travailleurs sociaux, chantage et ambition. L’image de la société islandaise n’est pas très réjouissante : les ravages de la pédophilie rivalisent avec les carnages de la vengeance.

Ce roman doit être lu assez rapidement; autrement le lecteur va s’y perdre. Décalages temporels, grand nombre de personnages décrits dans le détail, aux noms qui ne nous aident pas (Erla, Elsa, Aesa, Einar…), plusieurs meurtres et disparitions… Tous les fils finissent par se dénouer avec cohérence, mais la tâche n’est facile ni pour l’inspecteur ni pour le lecteur. Par ailleurs, les personnages ne sont pas sympathiques : difficile de s’y attacher. L’inspecteur est empêtré dans ses sentiments, la psychologue est pas mal mêlée, les témoins sont menteurs, les autorités crapuleuses. Enfin, et même si tout cela est bien fait, avec « ordre et méthode », trop d’exagérations nous éloignent d’une certaine forme de réalisme : membres découpés à la tronçonneuse, individus assommés par des coups de marteau, ou écrasés, enfants battus et violés, femmes passives et terrorisées, violences policières. Je sais bien que tout cela existe pour vrai dans la réalité, mais le roman limite à ces horreurs les manifestations de la condition humaine. L’effet, c’est qu’on décroche, faute d’y croire.

Extrait :
Aesa n’avait rien prévu ce week-end-là. Elle venait de rentrer avec ses enfants, bientôt elle serait seule dans l’appartement avec ses inquiétudes. Dorvaldur allait arriver d’un instant à l’autre. Ce serait son tour de surveiller Karlotta et Dadi, mais elle n’avait aucune confiance en lui. Il ne valait pas plus cher que cet imbécile de flic qu’elle avait appelé après l’incident du jardin zoologique. Il n’avait pas pris ses craintes au sérieux. Il lui avait laissé entendre que son histoire n’était que le fruit de son imagination. Mais elle savait mieux que personne ce qui était arrivé, et Dorvaldur aussi. Il avait nié connaître une femme prénommée Vaka. Mais elle avait vécu avec lui suffisamment longtemps pour avoir deviné au ton de sa voix qu’il mentait. Si cette Vaka était une nouvelle maîtresse, l’individu costumé en père Noël était sans doute un ex qui voulait en découdre avec Dorvaldur. S’il laissait les enfants tranquilles, elle l’autorisait à lui administrer une raclée.
Quel genre d’homme était capable d’attirer des enfants inconnus dans sa voiture pour les enlever ? La veille ses angoisses avaient tourné à l’obsession. Elles l’avaient poursuivie toute la journée et durant la nuit elles s’étaient glissées jusque dans ses rêves. Au réveil elles étaient toujours là.

Hafnarfjördur

 Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Publié dans Enquête, Islandais, Remarquable, Thriller | Laisser un commentaire

Les Contreforts – Guillaume Sire

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2021 – Calmann-Lévy
Genre :
tragédie rocambolesque
Personnages principaux :
Famille Testasecca, propriétaire d’un château fort délabré

Dans l’Aude, sur les contreforts des Corbières, au sud-est de Carcassonne, la famille Testasecca (Tête sèche) habite le château de Montrafet. C’est un château immense, mais en piteux état qui s’effondre de partout. Les habitants n’ont pas les moyens pour le restaurer convenablement, alors ils le rafistolent comme ils peuvent avec des poutrelles de chantier, du ciment et même du fil de fer et du chatterton. Comme c’est un monument historique, un arrêté de péril vise à les exproprier pour faire une restauration sérieuse de l’édifice. Les propriétaires s’y opposent, mais malgré cela le château est vendu et les rapaces de l’immobilier ont lancé un projet de lotissement sur les pentes de la forteresse. Mais les Testasecca n’ont pas l’intention de céder, ils vont défendre le château coûte que coûte.

Les Testasecca font une famille de quatre personnes :

  • Le père, Léon, est un joyeux colosse bagarreur. Jouer des poings et des pieds est pour lui une sorte de jeu, un défoulement salutaire sans aucune méchanceté. D’autres jouent au rugby, lui c’est la castagne son sport. C’est un homme têtu comme un mulet, jamais il ne revient sur une décision. Il est surnommé le Minotaure des Corbières.
  • La mère, Diane, issue d’une riche famille parisienne, était destinée à une vie luxueuse, au lieu de quoi elle s’est retrouvée dans un château en ruines au milieu des Corbières. C’est elle qui gère les affaires courantes.
  • Le fils, Pierre, quinze ou seize ans, est le roi du braconnage. C’est aussi un miraculé d’un feu de forêt provoqué par l’orage. Les gens du coin pensent qu’il a été sauvé par la sinagrie Loghauss. Car sur les pics des Corbières habitent des démones invisibles appelées « sinagries ». Pierre est observé par les habitants des villages environnants comme un phénomène, quelqu’un qui aurait passé un pacte diabolique avec la sinagrie Loghauss. Il est est surnommé le Baron perché.
  • La fille, Clémence, est l’aînée de Pierre. Elle a 17 ou 18 ans. C’est une surdouée du bricolage, elle sait tout faire. Elle a redonné vie à Hyperélectreyon, un tas de ferraille qui était le tracteur monumental ayant appartenu à son grand-père. Ce génie de la mécanique est aussi un maçon compétent capable de réparer les parties les plus détériorées du château. L’informatique, elle connaît aussi, elle est sait retaper de vieux ordinateurs. Toute la famille se fie à elle quand il faut faire quelque chose. Son frère Pierre la voit comme un voilier en suspension à un ou deux mètres au-dessus de la mer. Elle est d’un grand réconfort pour lui.

Outre ces portraits pittoresques, l’auteur fait une description d’une région qu’il doit beaucoup aimer : les Corbières, avec la montagne d’Alaric, la colline de Montahut, les crêtes rocheuses et son désert d’herbes jaunes. Ses légendes, ses vignes et son vin aussi. Un pays à la fois austère et superbe. Toutefois dans cette nature sauvage, il y a un dérèglement : à l’image du château en décrépitude, les chevreuils trop nombreux ravagent les vergers et les cultures.

Guillaume Sire réussit la prouesse de mêler le cocasse et le tragique. En effet quoi de plus grotesque et d’anachronique que de voir de nos jours soixante-dix gendarmes en armes se préparant à donner l’assaut à un château fort dans lequel quatre personnes d’une même famille se sont retranchées. Mais comme il y aura aussi des morts, la farce tourne à la tragédie.

Dans cette histoire fictive du château de Montrafet et de ses propriétaires, l’écriture flamboyante et lyrique donne toute la mesure de l’attachement de l’auteur à la région des Corbières.

Extrait :
Le cœur de Pierre bondit. Il ne faut pas, il ne faut surtout pas flancher. Soixante-dix gendarmes se préparent devant le château. Impossible de se rendre. Pas maintenant. Il voudrait la rassurer, mais les mots ne viennent pas. Une chose est sûre : il est trop tard pour reculer. Ils se battront comme leurs ancêtres avant eux. Ce sera une bataille folle, une bataille absurde, mais l’histoire des Testasecca est faite de cette folie, elle est faite de cette absurdité. Et Pierre et Clémence appartiennent à cette histoire.

Des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

Publié dans Aventure, Français, Remarquable | Laisser un commentaire

L’Ankou – Monique Le Maner

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Éditions du Tullinois)
Genres :
Enquête, régional
Personnage principal :
Onésime Gagnon, détective

Monique Le Maner, d’origine bretonne, arrivée au Québec en 1979, vit maintenant à Montréal. Depuis 40 ans, elle a écrit une douzaine de romans, dont quelques polars qui mettent en scène Onésime Gagnon, « le plus grand détective du Québec », selon son jeune ami le sergent-détective Valédas Ignace Turgeon de Rouyn-Noranda.

Les enquêtes d’Onésime Gagnon se passent dans des régions différentes : en Abitibi (La dernière enquête), en Gaspésie (Meurtres et marées) et celui d’aujourd’hui en Bretagne. On pourrait les qualifier de polars régionaux dans la mesure où la description du lieu, de ses habitants, de leur mode de vie, est aussi importante que l’enquête elle-même.

À sa grande surprise, Onésime hérite d’un manoir en Bretagne, à Plobanec, petit village près de Pont-Aven. Il n’a aucune idée de qui peut lui léguer un tel bâtiment et, d’ailleurs, ça ne l’intéresse pas vraiment, pas plus que le voyage en Bretagne. Passé soixante-dix ans, Onésime n’est pas sorteux, déteste les voyages, n’a aucun goût pour ce qu’on appelle les attractions touristiques. Il n’aime pas tellement le monde non plus, parle peu et donne l’impression de vivre dans sa bulle. Il semble parfois faire une exception pour « son bon ami » le sergent-détective Turgeon qu’on pourrait prendre pour son souffre-douleur, mais qui n’hésite pas à le brasser un peu. C’est lui qui le persuade de se rendre en Bretagne pour, au moins, voir le manoir et rencontrer le notaire responsable de la succession.

Paysages lugubres, pluies incessantes, manoir humide et délabré; et, autant le notaire que les habitués du café Chez Yvon lui conseillent de renoncer au manoir parce qu’il est hanté. Turgeon vient briser la solitude d’Onésime, mais voilà qu’on retrouve le cadavre du jardinier près du manoir et que les spectres issus des légendes bretonnes ébranlent l’indifférence d’Onésime. Un jeune comédien est alors assassiné et on apprend que, depuis quelques mois, des jeunes filles ont été trouvées étranglées dans les bois.

Turgeon espère que ces meurtres mystérieux sortiront Onésime de sa torpeur mais le vieux détective est victime du chouchen, cet alcool à base de miel apparenté à l’hydromel, alors qu’habituellement Onésime ne prend pas d’alcool.

Choqué, cependant, par l’incompétence de la police officielle, Onésime fouille la cabane où logeait le jardinier, se rapproche lentement du mendiant Le Foll et de la vieille Bretonne à la pipe, fréquente de plus près le directeur d’école, et parle longuement avec les jeunes filles qui jouaient dans la pièce de Labiche et qui étaient amies avec le jeune étudiant assassiné. Enfin, comme dans les meilleurs Poirot, Onésime invite tout ce beau monde chez lui pour faire la lumière sur tous ces meurtres.

Certains romans nous accrochent par le génie de leur détective, d’autres par la complexité de l’intrigue, d’autres par la description rigoureuse du travail policier. Pas de ça ici : l’intrigue est relativement simple, Onésime est bien servi par la chance, une bonne partie du travail d’élucidation se passe dans sa tête. Mais l’ambiance du village est bien rendue, les personnages bien typés, comme dans un roman du terroir. Ça m’a rappelé plusieurs films de la Collection Meurtre à … (Toulouse, Étretat, Saint-Malo…) dans lesquels les atmosphères et les lieux sont aussi importants que les faits (http://www.citeartistes.com/collection-meurtres-a-france3.htm).

Bref, un roman plaisant.

Extrait :
« On va faire un tour au café. À cette heure-ci, ils prennent tous l’apéro. Parce que l’apéro, pour les Français, c’est sacré, encore plus pour les Bretons » ! (…)
Il y avait là le patron, l’œil gouailleur comme il se devait, tablier bleu et grosses moustaches, la patronne rondouillette qui servait au comptoir et s’était interrompue, la bouteille de blanc suspendue en l’air, pour lui envoyer un regard semi-curieux semi-méfiant. Plus une vieille femme assise au fond, seule à une table, fumant la pipe, qui avait levé vers lui un visage fripé surmonté d’une sorte de carré blanc à dentelles retenu par un cordon sous le menton – une des coiffes traditionnelles du coin lui apprendrait plus tard le jardinier  Mahé Guivarch (…;) à une autre table, un homme encore jeune, abondants cheveux noirs gominés, costume sombre, chemise blanche, cravate noire, qui n’avait quitté que quelques secondes la lecture de son journal et qu’on allait lui présenter comme étant Daniel Perrec, le directeur de l’école du village; et puis, debout au bar ou assis en jouant aux cartes en groupes de trois ou de quatre, des figurants.

Pont-Aven

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Publié dans Enquête, Québécois, Remarquable | Laisser un commentaire

Pour seul pardon – Thierry Brun

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2021 – Éditions Jigal
Genre :
Roman noir
Personnage principal :
Thomas Asano, ancien mercenaire

Thomas Asano s’est installé dans une petite ville des Vosges pour se faire oublier et oublier son passé. Il sort de quelques années de prison, il est en liberté conditionnelle. Il sert de factotum pour un entrepreneur local. Il est apprécié par son employeur, il travaille dur sans compter les heures et les gens apprécient ce gars modeste et discret. Mais lorsque Thomas remarque de grosses voitures à forte cylindrée dans la ville, son passé ressurgit. Il sait alors que la tranquillité est finie, que la violence va reprendre.

Ce roman est centré sur le personnage de Thomas Asano. C’est un homme en souffrance qui espérait se refaire une vie tranquille dans un coin un peu paumé. Il a beaucoup de mal à retrouver la sérénité tant il est marqué par son passé de mercenaire en Serbie. Il est aussi obsédé par son ancienne compagne. Il a des hallucinations dans lesquelles il la voit, lui parle, il lui envoie régulièrement des messages. Il est toujours amoureux d’elle même si une autre femme, la fille de son employeur, lui redonne le goût de l’amour. Cette fille est en danger quand son père récupère par accident la cargaison d’une importante livraison de drogue. Bien sûr les trafiquants vont tout faire pour la récupérer et c’est de nouveau un déchaînement de violence dans lequel Thomas sera pris bien malgré lui. Alors il retrouve ses réflexes de tueur à gages.

L’auteur utilise un procédé narratif étonnant : les choses ne sont pas carrément dites, elles sont d’abord suggérées avant de découvrir petit à petit ce qu’il s’est passé en Serbie. Mais on ne saura jamais ce qui valut à Asano la prison en France.

Le rythme, d’abord lent, s’accélère progressivement et le roman finit en thriller nerveux.

Pour seul pardon c’est l’histoire d’un homme qui tente de se construire une nouvelle vie en fuyant un passé traumatisant, mais le destin cruel va le ramener à ce qu’il voulait désespérément de fuir.

C’est un roman noir intense.

Extrait :
Alors, a cet instant précis ou il prenait enfin Élise dans ses bras, il vit, là-bas, sur la route avant le sentier, une grosse BMW et deux types en descendre. Ils inclinaient la tête, semblaient flairer l’air, le sol, se parlaient à mi-voix, se retournaient avec une lenteur chorégraphiée, délié parfait des membres et des muscles. Ils pivotaient donc, jetaient des regards puis s’éloignaient, revenaient, assurés de leur force, de l’avertissement que les autres devaient ressentir.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Publié dans Français, Remarquable, Roman noir | Laisser un commentaire

Le coffret maléfique – Paul Doherty

Par Michel Dufour

Date de publication originale :
2017 (The Mansions of Murder)
Date de publication française :
2019 (10/18)
Traduction (anglais d’Angleterre) :
Christiane Poussier et Nelly Markovic
Genres :
historique, enquête
Personnages principaux :
Frère Athelstan et Sir John Cranston

Doherty est professeur d’histoire médiévale et il est l’auteur de plusieurs séries historico-policières, dont celles du frère dominicain Athelstan qui vit à Londres au XIVe siècle. En octobre 1381, la Grande Révolte a été écrasée. Le jeune Richard II, né en 1367, règne officiellement depuis 1377 mais, vu son jeune âge, reste sous la coupe de son oncle Jean de Gand. Les rivalités entre les grands seigneurs refont surface : qui contrôlerait Londres contrôlerait aussi Westminster, la Couronne et les appareils d’État. Des bandes de criminels sévissent à Londres et on n’hésite pas à faire appel à ces organisations pour régler des comptes et augmenter sa puissance.

Le récit s’articule autour de deux problèmes qui frisent le mystère : le premier, à long terme, date de 1363, alors que le roi Edward et son fils ont défait les Valois; les Français, incapables de payer les dettes de guerre, offrirent aux vainqueurs le Coffret aux roses qui contenait les Douze Apôtres, c’est-à-dire douze pierres précieuses valant chacune la rançon d’un roi. Sir John Cranston devait se charger du trésor et le remettre à la Tour. Mais le navire de guerre de Cranston, Le Chant de l’épée, fut attaqué et coulé; le Coffret disparut sans laisser de trace. Depuis 18 ans, celui qui est devenu le coroner principal de Londres continue à flairer des pistes. Deuxième problème, qui va rapprocher Cranston et le frère Athelstan, le dominicain est convoqué à l’église de St Benet de Queenhithe pour enquêter sur le meurtre du père Reynaud et de Daventry, l’homme du riche seigneur d’Arundel, qui était venu rencontrer le père Reynaud. Par ailleurs, un coffre a été vidé de son argent et, surtout, un cadavre n’est plus dans son cercueil, il semble avoir été enlevé, et ça c’est un geste très audacieux puisqu’il s’agit du cadavre de la mère d’un des plus puissants gangs de la métropole, celui de Simon Makepeace, alias le ‘Boucher’. Et cela, alors que toutes les portes de l’église sont barrées de l’intérieur.

L’enquête n’est pas facile dans cet environnement macabre et décadent où les délinquants violents s’ébattent dans la fange, où les rats énormes se disputent des morceaux de viande avariée et où les putes immondes collectionnent les pires maladies. Les lecteurs qui ont trouvé dégueulasses les bords de la Tamise à l’époque de Holmes ou de Pitt n’ont rien vu. La subtilité d’Athelstan et la brutalité de Cranston suffisent à peine à se frayer un chemin dans la tourmente. Comment ces deux problèmes se rejoindront-ils et pourront-ils être solutionnés?

Les descriptions précises, et quasi complaisantes, de cette ville alors décadente, ne manquent pas de réalisme : le lecteur a l’impression de se salir en tournant les pages. On reconnaît la compétence d’un prof méticuleux dans la description aussi des personnages sinistres et pitoyables, victimes d’un après-guerre et d’un système féroce d’exploitation sociale. Il n’est pas facile d’ailleurs de traverser les cent premières pages où trop peu de dialogues ne nous permettent pas de sortir d’une atmosphère insoutenable.

Malgré tout, et en dépit d’un grand nombre de personnages, l’enquête suit son cours et Athelstan finit par élucider les meurtres de l’église, tandis que sir John Cranston trouve enfin la solution (et les pierres précieuses qui le tourmentaient depuis presque 20 ans).

Bonnes descriptions, enquête cohérente et solutions satisfaisantes, en plus de deux enquêteurs originaux. Et pourtant, j’ai eu de la misère à passer à travers le roman : on est malheureusement loin du rythme et de la subtilité du Cadfael d’Ellis Peters ou de la clarté des intrigues dénouées par la persévérante sœur Fidelma de Peter Tremayne. Ça me faisait penser à des profs de bonne volonté qui s’efforcent de tout dire. Pour le lecteur (ou l’étudiant), l’absorption est difficile.

Doherty publie tellement et semble avoir tellement de succès que le commentateur ne peut pas ne pas se demander si le problème ne vient pas de lui.

Extrait :
– Il a disparu ! Regardez, il a disparu !
Ils se réunirent autour du cercueil et le regardèrent, horrifiés. Le drap mortuaire d’or et de pourpre avait été jeté au sol. Le couvercle déboulonné et lancé un peu plus loin mais, plus surprenant encore, le cadavre sans son linceul avait disparu. Il ne restait plus que le capitonnage blanc, parsemé de fragments des herbes dont on avait saupoudré le corps. Cripplegate aperçut un morceau de parchemin crasseux épinglé sur le couvercle. Il le détacha, le porta à ses yeux et lut : « Cinquante couronnes d’or pour le rendre, sans ruse et sans tromperie, à l’heure et à l’endroit que je choisirai. »
– Par tous les saints ! murmura-t-il, c’est une fortune de roi ! Mais pourquoi tout ça ? Qui est responsable ? Quel…
Un cri perçant poussé par Martha lui coupa la parole. Ses pas l’avaient porté vers la petite porte donnant sur le cimetière, puis elle était entrée dans une des chapelles du transept nord. Comme les autres, dédiée à un saint local, elle était petite avec des tapis au sol et tout le mobilier nécessaire. Martha était debout, couvrant sa bouche et son nez d’une main, le doigt pointé sur le père Reynaud, assis dans la chaire de confession juste à l’entrée. Le vieux prêtre était écroulé sur son siège, son visage blême convulsé dans la mort causée par une blessure fatale, un profond et terrible coup porté à gauche de la poitrine.

Coffret les douze apôtres

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

Publié dans Britannique, Enquête, Historique, Moyen | Laisser un commentaire

Les derniers jours des fauves – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2022 – La Manufacture de livres
Genre :
Thriller politique
Personnages principaux :
Patrick Bauséant, ministre de L’intérieur – Guillaume Manerville, ministre de l’Écologie – Clio Manerville, fille du ministre – Le Capitaine, ami de Manerville et protecteur de Clio

Nathalie Séchard, huitième présidente de la cinquième République française ne se représentera pas pour un second mandat. Finalement elle préfère baiser avec son jeune mari que participer à la course au pouvoir politique. Cela dégage la voie à deux prétendants à la présidence : sur la droite Patrick Bauséand, ministre de l’Intérieur tendance facho et sur la gauche Guillaume Manerville, un grand mou un peu rêveur, ministre d’État à l’Écologie sociale et solidaire. Les chiens sont lâchés ! Tous les coups sont permis pour accéder à la plus haute fonction de l’État. Dans un pays soumis à un confinement dur, l’eau est rationnée, les antivax manifestent, il y a des émeutes dans les quartiers difficiles, le tout sous une chaleur accablante. Ce climat de chaos généralisé favorise les coups tordus du ministre de l’Intérieur qui ne s’embarrasse pas de scrupules sur les moyens employés pour arriver à la présidence.

Dans ce roman, Jérôme Leroy nous donne une image peu reluisante des hommes et femmes politiques. C’est une œuvre de fiction, pas une enquête, mais à la lecture on ne peut s’ôter de la tête l’idée qu’on ne doit pas être loin de la réalité. Il nous montre en particulier un ministre de l’Intérieur, un vieux de la vieille (71 ans), qui a des réseaux partout et qui s’est entouré de gens efficaces, qui comme lui ne lésinent pas sur les moyens, souvent illégaux, pour obtenir ce qu’ils souhaitent. Des vrais mafieux, avec des méthodes de mafieux : assassinats, attentats, enlèvements … Ça fait frémir quand le commanditaire est le chef de toutes les forces de police ! Ici la vieillesse n’est pas synonyme de sagesse : un groupe de vieillards fomente des actions de déstabilisation pour s’emparer du pouvoir. Entre eux existe des liens d’intérêt, mais aucune amitié. À côté de ces fous de pouvoir, il y a quand même des gens normaux comme la présidente Nathalie Séchard ou le ministre de l’Écologie Manerville. Les jeunes sont idéalistes et souvent dans la contestation et la rupture avec la société, comme Clio la fille de Manerville. Heureusement que cette jeune femme bénéficie de la protection du Capitaine, un ancien des forces spéciales. On comprendra plus tard pourquoi ce type est si attaché à Clio et à son père.

Pour ceux qui ne s’intéressent pas à la politique ou pire ceux qui y sont allergiques, il y a de longs passages sur la personnalité du ministre de l’Intérieur et de ses magouilles qui leur paraîtront peut-être rébarbatifs. Ceux qui suivent un peu la politique trouveront de fortes ressemblances avec les politiciens actuels. Les personnages sont fictifs, mais fortement inspirés par des hommes ou femmes politiques d’aujourd’hui.

Dans la dernière partie du livre, l’action et le suspense prennent une part prépondérante. Le roman vire alors au thriller. Cependant des moments de douceur et de nostalgie s’incrustent, allégeant ainsi une atmosphère tendue.

Jérôme Leroy nous donne dans ce livre une vision négative et désabusée de la politique, bien pire que celle, pourtant pas fameuse, partagée par une majorité de Français. Mais comme il le fait de façon enlevée et avec un humour grinçant, ce roman, bien qu’assez désespérant sur le fond, reste agréable. En refermant le livre on a l’impression que l’auteur s’est à la fois défoulé et amusé en écrivant ce bouquin au vitriol.

Extrait :
Et Nathalie Séchard baise avec ardeur et bonheur.
Nathalie Séchard a toujours aimé ça, plus que le pouvoir. C’est pour cette raison qu’elle va le perdre. C’est comme pour l’argent, a-t-elle coutume de penser, quand elle ne baise pas. Les riches ne sont pas riches parce qu’ils ont un génie particulier. Les riches sont riches parce qu’ils aiment l’argent. Ils n’aiment que ça, ça en devient abstrait. Et un peu diabolique, comme tout ce qui est abstrait. Dix milliards plutôt que huit. Douze plutôt que dix. Toujours. Ça ne s’arrête jamais.
Le pouvoir aussi, il faut l’aimer pour lui-même. Il faut n’aimer que lui, ne penser qu’à lui, vivre pour lui. Pas pour ce qu’il permet de faire. Nathalie Séchard, qui baise toujours, a mesuré ces dernières années, que le pouvoir politique n’en est plus vraiment un. La présidente est à la tête d’une puissance moyenne où plus rien ne fonctionne très bien, comme dans une PME sous-traitante d’un unique commanditaire au bord de la faillite.
« J’aurais dû rester de gauche », songe-t-elle parfois, quand elle ne chevauche pas son mari.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Publié dans Français, Remarquable, Thriller politique | Laisser un commentaire

On meurt tous d’avoir vécu – Karine Vilder

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Stanké)
Genre : Fantaisie policière
Personnage principal :
Louky Crapo, journaliste

New York, 2009-2015. Louky Crapo accède enfin à la section Nécrologie de la Free Press Agency; après avoir rédigé des nécrologies d’individus plus ou moins connus pendant 20 ans, il vient d’être chargé des ‘viandes froides’, c’est-à-dire des « rubriques nécrologiques rédigées longtemps à l’avance et gardées au frais jusqu’à la mort des célébrités concernées ». Il a mérité ce poste probablement à cause de ses trois mémoires de maîtrise: 1) Le suicide des gens riches et célèbres; 2) Le sort des enfants morts sans baptême au Moyen Âge; 3) La psychologie des plus grands tueurs en série américains du XXe siècle.

La plus grande partie du roman consiste à décrire la vie répétitive de ce journaliste solitaire, dont la vie sociale consiste à conseiller ses deux employés Domenica et Christopher et à aller souper le samedi soir chez Luigi & Giuseppe. Sentimentalement, son aventure avec Bernadette, qui a quand même duré quatre ans, s’est brutalement terminée sous une tonne de remontrances : son métier débile, les fins de semaine à courir les funérailles, les moqueries de ses copines qui le surnommaient le Croque-mort, le plan du cimetière du Père-Lachaise punaisé dans la salle de bains… Louky ne s’en est jamais remis.

Puis, son existence a pris un tour inattendu quand il a été témoin des violences qu’un de ses voisins, Steven Spew, infligeait à sa petite fille de neuf ans. L’affrontement physique ne lui étant pas favorable, Louky se défoule en rédigeant une notice nécrologique imaginaire relatant la fin de Spew à cause d’une foudroyante rupture d’anévrisme. Quatre jours après, Steven Spew est victime d’une rupture d’anévrisme. Et Louky se persuade que les notices qu’il rédige sur son vieil ordinateur sont susceptibles de se réaliser. Il entreprend alors de supprimer bon nombre de personnes violentes susceptibles de commettre des meurtres. Et ça semble bien marcher.

Jusqu’où ira cette étonnante capacité ?

J’ai appelé ce roman une fantaisie policière parce que, en réalité, même si on côtoie plusieurs cadavres, que quelques meurtres y sont commis et que, vers la fin, un policier intervient, l’auteure se plaît surtout à décrire la vie de Louky Crapo, un étrange personnage. Elle le fait avec tellement de talent et d’originalité que le lecteur est charmé par son écriture. Les données statistiques qu’elle reproduit, y compris les Darwin Awards, nous rafraîchissent la mémoire ou l’enrichissent de façon précise. Sans doute n’est-ce pas un « vrai polar » mais, finalement, peu importe, parce que ce thriller fantaisiste suscite le sourire plutôt que l’angoisse, ce qui fait du bien une fois de temps en temps.

Extrait :
Comme elle aimait particulièrement l’acteur français Philippe Noiret, ma mère m’a traîné avec elle au cinéma pour voir La Grande Bouffe. Un film dans lequel quatre hommes désabusés par la vie ont décidé de s’empiffrer jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Je suis ressorti de là le cœur au bord des lèvres. Les quelques nanars d’horreur visionnés chez des camarades dont les parents étaient plus permissifs que ma mère ne m’avaient pas préparé à une si sordide issue. S’il y a les plans B, l’heure H, le jour J, les points G et P, l’instant T, la vitamine C, les générations X er Y, le papier Q et les séries Z, il y a aussi quelque part en moi la torsion M, le nom que j’ai donné à mon étrange déviance.M pour manger et pour mort, M pour manger à mort.

Caricature de Muzo

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Publié dans Humour, Québécois, Remarquable | Laisser un commentaire