Mauvais genre – Isabelle Villain

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Taurnada Éditions)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Rebecca de Lost, commandant de police

Hugo, 12 ans, assiste au meurtre de sa mère. Son père la tue devant lui à coups de pieds dans le ventre. Vingt-cinq ans plus tard le commandant Rebecca de Lost enquête sur le meurtre d’une femme. L’autopsie révèle que ce n’était pas une vraie femme mais un transsexuel, un homme devenu femme. L’enquête va permettre de faire remonter à la surface l’histoire de Hugo. Rebecca de Lost va devoir ouvrir une investigation supplémentaire quand une femme de 60 ans est assassinée. Cet homicide la vise particulièrement puisque le meurtrier a laissé un message à son attention : « En souvenir du bon vieux temps ». La façon dont la victime a été abattue rappelle à l’équipe du commandant d’autres assassinats perpétrés sept ans plus tôt. Le cauchemar du Tueur au marteau semble recommencer. Avec deux enquêtes sur les bras, dans une situation où elle-même est menacée Rebecca et son équipe ont du pain sur la planche.

Ce roman policier, assez classique, permet d’aborder plusieurs thèmes, qui eux ne sont pas habituels dans ce genre d’ouvrage. Le premier est celui des troubles de l’identité. L’auteure est à ce sujet très didactique : elle précise les différences entre le transvestisme (s’habiller avec des vêtements de l’autre sexe), le transgenre (personne qui vit dans le genre qui ne correspond pas à son sexe de naissance) et enfin le transsexualisme (changement de sexe). À un autre moment c’est la nuance entre sociopathe et psychopathe qui est développée. Autre sujet : la manipulation mentale. Elle peut amener des suspects à endosser des crimes qu’ils n’ont pas commis, soit pour la gloire, soit pour protéger la personne faisant l’objet de leur adoration. Il y a un passage savoureux sur la fascination des femmes pour les meurtriers : il y a les killer groupies qui se conduisent envers les criminels prisonniers comme s’ils étaient des stars et celles qui plaignent les tueurs et veulent les aider. Ainsi un juge, éberlué, avait constaté que “les mecs en prison, ils font deux castings : un pour choisir leur avocat, un autre pour choisir les filles.” Tous ces sujets sont intégrés dans le cadre du travail des policiers, ils pimentent les enquêtes d’une touche d’érudition bien agréable. Comme quoi lire des polars est parfois très instructif.

Cette pédagogie est au service d’une intrigue complexe qui se développe sur plusieurs niveaux. C’est avec habileté que l’auteure déploie un scénario bien élaboré qui retient toute l’attention. Plusieurs fausses pistes apparaissent, le lecteur est un peu baladé. Ainsi quelques faux indices l’orientent vers un probable coupable puis vers autre pour finalement le surprendre totalement quand le vrai coupable est révélé. Le final tourne au thriller avec l’action qui s’emballe et le suspense atteint son maximum. Tout cela est réalisé avec une belle maîtrise.

Le personnage principal est le commandant de police Rebecca de Lost. C’ est une femme qui approche la cinquantaine, elle est veuve sans enfant. Elle entretient une relation suivi avec un collègue, lui aussi policier mais aussi marié. Cette relation lui convient, pendant un certain temps. En marge des enquêtes, les relations entre les divers personnages sont intéressantes et apportent une dimension humaine et des sentiments qui atténuent la dureté de l’environnement policier.

Mauvais genre est le troisième volume qui met en scène rebecca de Lost. À plusieurs occasions l’auteure fait références aux événements relatés dans les tomes précédents, malgré cela ce livre peut se lire indépendamment des autres. D’ailleurs Isabelle Villain laisse dans ce roman suffisamment de choses en suspens pour présager une suite probable. C’est vraiment le seul reproche que je ferai : celui de ne pas boucler complètement une histoire dans chaque livre et d’utiliser le procédé, irritant pour moi, des épisodes qui s’enchaînent même si le lien entre-eux est suffisamment ténu pour pouvoir les lire séparément.

Mauvais genre est un roman policier assez classique dans le sens où c’est une enquête avec simplement une recherche de coupable, n’abordant pas de grand problème de société ou politique, mais qui se distingue par la connaissance en profondeur des thèmes évoqués, par une intrigue bien bâtie et des personnages attachants. Du classique dans le genre mais de l’excellent !

Extrait :
– Il y a en fait deux types de femmes. Les premières sont celles qui en général ont été violentées par un père dans leur enfance ou bien par un petit ami ou un mari. Elles sont fragiles et pensent qu’une relation avec un homme derrière les barreaux est une relation “sécurisée”. Cet homme ne pourra pas leur faire de mal. Leur vie leur paraît tout de suite plus excitante et dangereuse. On les appelle les killer groupies. Elles écriraient de la même façon à des stars de rock, mais ne pourraient espérer au mieux qu’une réponse formatée. Alors que là, elles peuvent rêver d’une demande en mariage. Les secondes leur offrent le bénéfice du doute. Elles estiment que leur homme n’est pas coupable, qu’il a des circonstances atténuantes et dans tous les cas qu’il ne mérite pas de rester seul durant son enfermement. Elles les voient comme des personnes extraordinaires, car ce sont des hors-la-loi. Après, elles ont envie de les aider, elles les plaignent. Je me souviens d’un juge qui n’en revenait pas du fan-club de l’un des meurtriers qu’il avait en face de lui au procès. Je me rappelle parfaitement de ce qu’il m’avait dit à l’époque : “Les mecs en prison, ils font deux castings : un pour choisir leur avocat, un autre pour choisir les filles.”
– Mais de là à assumer un crime à sa place…
– Effectivement, c’est moins courant.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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La rivière de l’oubli – Cai Jun

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication française : 2018 (XO Éditions)
Traduction : Claude Payen
Genres : fantastiques, enquêtes
Personnages principaux : Shen Ming, Professeur de chinois – Si Wang, garçon prodige

« Je suis mort le 19 juin 1995. » Nous sommes en Chine du nord et celui qui parle ainsi est un jeune professeur de chinois, Shen Ming, qui a été assassiné après avoir été lui-même suspecté d’avoir tué une de ses élèves et avoir réellement abattu le censeur de son lycée. Il est mort dans une usine désaffectée, un endroit mystérieux : la Zone de la Démone. Le meurtrier n’a pas été arrêté mais plusieurs années après un bon nombre de ceux qui étaient dans l’entourage du professeur passent brutalement dans l’autre monde. On commence à penser que Shen Ming est revenu de cet autre monde, qu’il s’est réincarné pour se venger. D’autant plus qu’un garçon de neuf ans, Si Wang, semble avoir « récupéré » la mémoire et les connaissances du professeur. Le mystère concernant cette étrange affaire va se prolonger jusqu’en qu’en 2014.

Si vous cherchez un livre qui vous change réellement de vos lectures habituelles, celui-ci est le bon. D’abord parce que l’action se passe en chine, que c’est une culture différente de la notre. On y vénère les morts et on leur rend hommage en brûlant des bâtons d’encens et de la monnaie de papier. La gastronomie locale c’est : beignets à la vapeur, nouilles à la sauce soja, wontons et la soupe de Mengpo. Vous serez plongé dans les rites et coutumes d’un monde mystérieux où les fantômes n’effraient pas. Où devant un comportement insolite les gens se posent tranquillement la question de savoir si oui ou non ils sont en présence d’un fantôme. Et surtout il y a la croyance à la réincarnation. Tout le roman est basé sur cette idée. C’est avec une certaine poésie que le processus est décrit : le défunt doit franchir les portes de l’enfer et traverser les Sources Jaunes puis il lui faut traverser la Rivière de l’Oubli en franchissant le pont à l’entrée duquel une vieille femme l’attend avec un bol de soupe qu’il doit absorber pour oublier sa vie antérieure et enfin être réincarné. Tout un programme !

L’auteur a réussi à imprégner son roman d’une ambiance à la fois fantastique et poétique. Le roman est parsemé d’extrait de poèmes. Il y a même un Cercle des poètes disparus : dans le souterrain de la Zone de la Démone ils sont quatre à réciter des poèmes. Deux mois plus tard deux d’entre eux sont morts de mort violente. Il y a aussi une enquête et même plusieurs qui s’échelonnent sur dix-neuf ans. Il y a deux policiers qui les mènent. Il y a un méchant qui tue beaucoup de monde. Et il y a beaucoup de morts.

Si l’on fait l’effort d’essayer de comprendre tous les événements et les interactions entre tous les personnages, c’est un bon exercice de gym cerveau. En effet les personnages sont nombreux et les noms chinois ne nous sont pas familiers. Pire encore certains personnages changent de nom, soit parce qu’ils se réincarnent, soit parce qu’on les appelle différemment suivant les situations. Ainsi Shen Ming se réincarne en un jeune garçon, Si Wang, qui sera plus tard adopté sous le nom de Gu Wang mais qu’on appelle aussi Wang Er. Vous suivez ? Conscient de la difficulté, l’éditeur XO, a inséré une liste des principaux personnages en début d’ouvrage. Elle s’avère bien utile à la lecture.

La Rivière de l’oubli est un roman fortement dépaysant pour un lecteur occidental. Bien que sur la couverture s’affiche le qualificatif de Thriller, il n’a rien à voir avec le thriller traditionnel qui, souvent, s’appuie sur un rythme débridé et des rebondissements multiples. Ici le rythme est lent, l’intrigue complexe, l’ambiance poétique et le fantastique toujours présent.

Extrait :
Un vent glacial soufflait ce matin-là. Wang Er s’était levé à six heures et avait introduit un CD dans le lecteur du salon. Le lugubre prélude commença…
Réveillée par le bruit, Gu Qiusha descendit en chemise de nuit et trouva Wang Er assis dans le salon, le regard triste fixé sur l’écran de télévision. Une île désolée apparut. D’étranges rochers se dressaient hors de l’eau sur un ciel gris de fer. Une barque conduite par un mystérieux rameur tout de blanc vêtu s’approchait de l’île.
— Wang Er ! cria Gu Qiusha en se plantant devant lui et en le secouant par les épaules. Qu’est-ce que tu écoutes ?
— L’île des Morts, un poème symphonique de Rachmaninov.
— À cette heure-ci ? Tu es fou ? Tu n’as pas froid ? Wang Er secoua vigoureusement la tête. Gu Qiusha voulut éteindre, mais ne trouva pas la télécommande, non plus que le cordon d’alimentation. La musique continuait à résonner, perçant les tympans comme un poignard.
— L’homme de la barque représente la mort.
— Dépêche-toi d’éteindre !
— Qiusha, tu connais la rivière que les Grecs appellent le Styx ou l’Achéron ?
Sans lui laisser le temps de répondre, il continua :
— Pour pénétrer dans le monde des morts, il faut traverser la rivière. Celui qui ne peut pas payer est impitoyablement jeté à l’eau par le nautonier Charon.

Poème symphonique de Rachmanikov : L’Île des Morts

Tableau d’Arnold Böcklin L’Île des Morts

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les démoniaques – Mattias Köping

Par Raymond Pédoussaut

 Date de publication originale : 2016 (Éditions Ring) – 2018 (La Mécanique Générale) Genre : Roman noir
Personnages principaux : Kimy, jeune fille de 18 ans – Henri, professeur de français quinquagénaire – Jacky Mauchrétien dit l’Ours, père de Kimy, Proxénète et trafiquant

Kimy a 15 ans. On fête son anniversaire d’une terrible façon : elle est violée par son père, son oncle et quatre autres acolytes, aux cris de « Joyeux anniversaire, salope ! ». Trois ans plus tard elle se prostitue une dernière fois en se jurant de faire payer tous ces bâtards. En attendant elle deale pour le compte de son père, c’est sa solution pour obtenir un peu de liberté. Elle fait connaissance de Henri, un professeur de français dépressif. Entre les deux des affinités se créent. Leurs malheurs ont une source commune : le réseau de proxénétisme, de pédophilie et de trafic de drogues dirigé par Jacky Mauchrétien, le père de Kimy. Ensemble ils vont mûrir une vengeance risquée.

Âmes sensibles et amateurs de romances passez votre chemin ! Mattias Köping nous plonge d’entrée dans l’enfer du trafic d’êtres humains, de la pédophilie, de la drogue et de la corruption. Il le fait à travers le portrait d’un certain nombre de tarés de grande envergure dont la figure de proue est Jacky Mauchrétien dit l’Ours à cause de sa forte corpulence. C’est le père de Kimy. L’auteur nous décrit ce monde sans la moindre concession, il montre la réalité brute et brutale : des filles considérées comme des marchandises, la corruption, la perversité, l’implication des notables, le sentiment d’impunité et de toute puissance. Et l’horreur absolue pour les victimes. Les proxénètes et narcotrafiquants sont de vrais businessmen : ils parlent nouveaux marchés, extension des activités, créneaux à prendre, connexions internationales … On pourrait croire que tout ça se passe dans une capitale ou une grande ville. Pas du tout ! Le cadre c’est Viaduc-sur-Bauge, petite ville de l’Eure, entourée de forêts où l’on pratique la chasse. D’ailleurs l’Ours organise chaque année une fête de la chasse orgiaque à laquelle participe la fine fleur des notables régionaux.

Coté personnages, il y a une belle brochette de salopards et parmi eux le pire : l’Ours, père de Kimy. Il n’a pas un brin d’humanité. Ancien parachutiste, il est violent et craint. Outre le fric, il n’est capable d’aimer que sa grosse bagnole. Kimy, malgré les sévices et humiliations qu’elle a subis, a réussi à se forger une carapace. Elle a des ressources, elle est maline et possède une détermination sans faille pour se venger. Elle fera équipe avec Henri, un professeur de français presque quinquagénaire qui écrit régulièrement des lettres à sa fille disparue. Cet attelage improbable fera preuve d’une redoutable efficacité.

Les démoniaques est un roman dur et âpre dans lequel l’auteur ne se contente pas de montrer les horreurs inhérentes au milieu des trafics humains et de drogues, il a aussi élaboré une intrigue suffisamment complexe pour installer la tension et le suspense. Les personnages, qu’ils soient détestables ou sympathiques, ont une belle consistance et l’écriture, efficace, correspond bien au sujet traité.

Certains ont pu trouver qu’il y a dans ce livre une certaine complaisance à décrire des abjections et des atrocités. Je pense qu’au contraire Köping s’est appuyé sur des faits existants, notamment lorsqu’il décrit le trafic d’adolescentes, source de  chair fraîche pour quelques pervers pouvant se payer ce genre de marchandise. L’auteur n’a rien inventé, il s’est renseigné. L’actualité récente l’atteste. Ensuite seulement il a créé des personnages fictifs et a romancé toute l’histoire. Dans toute cette noirceur il y a quand même un peu de lumière avec la belle relation entre Timy et Henri. Ça c’est dû à l’imagination du romancier, pas sûr que dans la réalité de la traite des jeunes filles ce rayon de soleil existe.

Ce n’est pas un livre que l’on lit comme étant une gentille distraction permettant de passer le temps. C’est une œuvre d’une grande noirceur et d’une forte puissance qui nous prend aux tripes, nous happe et nous secoue.

En résumé : les démoniaques est un grand roman noir. Certains ont dit qu’il est réservé aux amateurs du genre, que les autres pourraient être choqués et trouver cette lecture éprouvante. C’est peut être vrai mais la bonne littérature n’est pas toujours facile et légère, elle peut être aussi dérangeante.

Extrait :
Normalement, Jacky Mauchrétien devait le contacter à la fin de l’après-midi pour connaître l’avancée des travaux dans la sélection des candidates. Moyennant un pourcentage raisonnable, Mauchrétien fournissait les lieux pour les passes et rabattait une grosse partie des clients, des habitués pour la plupart, des tontons gâteaux, des messieurs impeccables ou, au contraire, de gros verrats maculés de la boue des champs, alcooliques et violents au dernier degré. Jacky disposait d’un nombre conséquent de points de chute. Il y en avait pour tous les goûts, de la chambre classique dans un studio discret au coin isolé dans un bois, du sous-sol sinistre d’un entrepôt désaffecté à la livraison directe au domicile du client. Les fantasmes variaient, de l’écolière à couettes à la victime suspendue par des cordes. C’était à la carte.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Apocryphe – René Manzor

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions de l’épée)
Genre : Thriller biblique
Personnages principaux : David de Nazareth, fils de Yeshua (Jésus) – Longinus, centurion romain

Le vendredi 7 avril de l’an 30 à Jérusalem, le procureur de Judée Ponce Pilate supervise l’exécution de trois hommes, une exécution atroce : la crucifixion. Parmi eux un homme qui, selon la rumeur persistante, chassait les démons, rendait la vue aux aveugles, guérissait les paralytiques et même ressuscitait les morts : Yeshua de Nazareth (Jésus). Longinus est le centurion romain chargé de l’exécution. En 25 ans de service il n’avait jamais ressenti la moindre compassion pour ses ennemis mais là le regard du supplicié le trouble profondément. Aussi au moment d’achever les condamnés en leur brisant les jambes, Longinus l’épargne se contentant de lui percer le flanc d’un coup de lance. Une blessure non mortelle. À distance un garçon de sept ans observe l’homme cloué sur la croix centrale. C’est David de Nazareth, son fils. Les destins de David et du centurion Longinus sont liés, ils ne le savent pas encore.

Dans ce roman René Manzor revisite les évangiles en donnant une version alternative tout à fait personnelle. Tout n’est pas réinventé, il s’appuie au contraire sur la version officielle de la vie de Jésus, celle donnée par les églises chrétiennes, mais il la fait varier sur bien des points. Ainsi Jésus aurait été marié et aurait eu un fils, David. Il aurait eu aussi un frère. Mais l’intrigue n’est pas centrée sur Jésus, c’est plutôt la vie de ce fils, David, qui est contée, elle est étroitement imbriquée à la rédemption du centurion Longinus.

Les personnages sont nombreux puisqu’on y trouve tous ceux qui apparaissent dans les écrits relatifs à la vie de Jésus et à son enseignement, dans le Nouveau Testament : les apôtres, Ponce Pilate, Barabbas … et d’autres qui sont sortis de l’imagination de l’auteur. De ce fait le roman est dense et touffu. Il s’en dégage une force certaine et une belle ampleur. Mais ce n’est pas une œuvre mystique, ni religieuse. René Manzor a choisi de traiter ce thème sous la forme d’un roman noir, d’après ses propres paroles, alors que sur la couverture apparaît la mention Thriller. En effet il y a beaucoup de rythme, de l’action, des combats, des bagarres, des poursuites et du suspense. Il y a de la violence, du sang, de la sueur et bien sûr beaucoup d’amour. Par moments, le récit prend des allures de péplum. On n’est pas du tout au catéchisme !

Ceux qui connaissent un tant soit peu, l’histoire de la religion chrétienne et la vie de Jésus auront sans nul doute plus de références pour apprécier les modifications que l’auteur a apporté aux versions reconnues par les Églises chrétiennes qui sont seulement au nombre de quatre : évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean, alors que, selon l’auteur, on dénombre aujourd’hui cent trente-et-un évangiles apocryphes. Voici donc le cent-trente deuxième !

Que ceux qui sont d’une autre religion que chrétienne ou ceux qui ont manqué les séances de catéchisme se rassurent, ce livre est aussi pour eux. Ils liront une histoire passionnante et ils apprendront aussi beaucoup de choses sur l’histoire des juifs, de la Palestine, de l’occupation romaine …

Un livre bien surprenant et audacieux de la part d’un auteur de polars reconnu. Apocryphe est qualifié de Thriller biblique, c’est déjà assez étonnant pour susciter la curiosité mais c’est avant tout une belle fiction, inspirée de faits historiques. Ce roman permet plusieurs degrés de lecture selon la religion de chacun ou son absence. Cette œuvre est le fruit d’une quête personnelle mais elle peut être lue comme un simple polar historique.

Extrait :
Damas, Syrie
À l’approche des fêtes de Pâque, les nuits ressemblaient aux jours. Les rues de Damas étaient noires de monde. À commencer par son artère principale, la Voie droite, où une foule s’était rassemblée pour écouter un homme prêcher devant le Temple de Jupiter. Sa formidable voix résonnait jusque dans les rues adjacentes et attirait de plus en plus de curieux. Il parlait en araméen, en grec et en latin ! Et pas un instant sa voix ne faiblissait
— Alors Yeshua s’est tourné vers la foule et leur a répondu : « Les docteurs de la Loi et les Sadducéens sont assis sur le trône de Moïse. Suivez leur enseignement, mais ne suivez pas toujours leurs actes. »
Des prêtres qui passaient dans le quartier ralentirent le pas, interpellés par les derniers mots qui venaient d’être prononcés.
— « Car ils disent une chose et en font une autre. Ils chargent les gens de fardeaux impossibles à porter quand eux ne lèveraient pas le petit doigt pour le faire. »
Une rumeur d’approbation parcourut l’assistance, ce qui préoccupa grandement les prêtres. Ils s’en allèrent trouver les gardes présents à l’entrée du lieu saint et leur parlèrent en désignant l’orateur qui continuait de haranguer son auditoire de plus en plus captivé :

— « Ils payent leurs taxes à l’occupant, mais refusent l’aumône aux mendiants qui croisent leur chemin. »

Au cœur de cette mêlée titanesque, les esclaves, soutenus par les Six, luttaient pour leur survie.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Un soleil sans espoir – Kent Anderson

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Green Sun)
Date de publication française : 2018 – Calmann-Lévy
Traduction : Elsa Maggion
Genre : Roman noir
Personnage principal : Hanson, policier à Oakland

Hanson est un ancien des forces spéciales au Vietnam. Après un retour au pays en tant que seul rescapé de sa section et un intermède comme enseignant, il se décide à reprendre le seul métier qu’il a trouvé après la guerre, un métier où l’on comprend mieux la douleur que la rhétorique : policier. Il intègre à 38 ans l’Académie de police parmi des jeunots d’une vingtaine d’année. Malgré l’hostilité des éducateurs de la police, il va jusqu’au bout de sa formation qu’il doit ensuite valider par un stage de 18 mois sur le terrain avant d’obtenir son diplôme définitif le POST (Peace Officer Standards and Training). C’est dans les rues d’East Oakland que le stagiaire Hanson va effectuer sa période probatoire.

L’intrigue nous amène donc dans les rues d’Oakland où Hanson assure une suite d’interventions en solitaire. C’est l’occasion pour l’auteur de nous faire une peinture d’un quartier pauvre d’une ville des États-Unis avec toute sa diversité : gamin des rues en vélo, baron de la drogue en Rolls Royce, drogués, ivrognes, fous, culturiste nazi, motards Road Devils, Blacks Muslims, petites boutiques … Toute une faune où le misérable côtoie le pittoresque.

Le personnage principal, Hanson, est un type qui a vécu des choses terribles au Vietnam. Ce qui a failli le détruire constitue maintenant sa grande force : il s’en fout complètement de mourir. Dans les moments où l’affrontement devient inévitable, ses yeux impressionnent beaucoup par l’absence totale de peur qu’ils expriment. Ça refroidit les adversaires. C’est donc un homme redoutable qui trouve la sérénité dans les situations de tension extrême où il risque la mort. Il s’y trouve bien, elles lui rappellent la guerre où il se sentait bien vivant à cause de la mort possible à chaque instant. Par contre il n’est pas violent, c’est un flic pacifique, un travailleur social armé qui préfère la négociation aux méthodes brutales employées par ses collègues. Il déteste la paperasse induite par les rapports d’intervention, il fait tout ce qu’il peut pour y échapper.

Kent Anderson nous livre une œuvre crépusculaire, à la fois tableau réaliste d’un quartier misérable d’Oakland et portrait d’un homme revenu de tout mais qui garde le sens de l’ordre et des valeurs sociales. L’auteur bascule parfois dans l’onirique, quand Hanson revit ses souvenirs de guerre et frôle le fantastique avec la vision récurrente d’un gros lapin noir dont on ne sait pas s’il est réel ou imaginaire. Il se dégage de ce livre une sorte de poésie sombre portée par une belle écriture.

Un soleil sans espoir est le dernier volet de la trilogie commencée avec Sympathie For The Devil et Les Chiens de la nuit qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu pour comprendre et apprécier ce dernier volume.

Extrait :
Avec un certificat POST d’Oakland, il pourrait demander un transfert et exercer n’importe où dans l’État. Troquer son expérience de la rue à East Oakland contre un poste dans une petite ville sur la côte. Un endroit où il pourrait passer chef en quelques années, où il incarnerait la loi, où, travailleur social armé, il œuvrerait à faire respecter le contrat social de la juridiction. Où la justice aurait plus d’importance que le Code pénal californien. Et où il pourrait se charger de résoudre les problèmes. Lui-même. S’approcher de la maison, du véhicule, du bar, du magasin de spiritueux, de la foule, du parking. Entrer, avancer, décliner son identité, prendre une décision et régler l’affaire sur-le-champ. Faire respecter sa loi à lui à sa façon à lui, et bon sang, le faire sans pistolet. Et s’asseoir sur toutes ces règles de «sécurité » à suivre au pied de la lettre.

Hanson éteignit ses phares et s’arrêta à deux voitures de distance de l’extérieur du cercle. Donna Summer chantait She Works Hard For the Money.

Donna Summer – She Works Hard For the Money

Niveau de satisfaction : 
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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La surprise du chef – Anthony Bourdain

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1995 (Bone in the throat)
Date de publication française : 2002 (Christian Bourgeois)
Traduction : Hugues de Giorgis
Genres : thriller, sociologique
Personnage principal : Tommy Pagano, sous-chef cuisinier

On connaît Anthony Bourdain comme chef, gastronome et passionné par toutes les cuisines du monde qu’il nous a fait connaître par sa série télévisée : (https://www.evasion.tv/emissions/anthony-bourdain-sans-reservation)
Disparu prématurément en juin 2018, Bourdain nous a laissé quelques polars où j’espérais retrouver la dimension exotique et souvent mystérieuse de ses expériences culinaires. En fait, j’ai plutôt retrouvé l’ambiance violente de la série noire américaine traditionnelle : la mainmise par la petite pègre newyorkaise italienne sur des établissements culinaires de qualité.

Une certaine éducation a permis à Tommy Pagano de se démarquer de sa famille douteuse; il rêve de devenir le grand chef d’un établissement gastronomique reconnu. Pour le moment, il se contente d’être sous-chef au Liner, un restaurant de poissons plutôt moyen. C’est son oncle Sally « La Moumoute » qui l’a installé là. Parrain local, sadique impénitent, Sally est le fil à la patte de Tommy. Qui a un autre fil à la patte : l’agent Al du FBI, qui espère faire témoigner Tommy contre Sally. Travail de longue haleine, mais Al en a vu d’autres et Tommy déteste se faire embarquer par Sally dans des initiatives pas très catholiques.

Plusieurs personnages secondaires se greffent à l’action, comme le chef du Liner, qui cherche à se sevrer de l’héroïne, ce qui permet à l’auteur d’explorer de plus près le monde de la drogue dure. C’est d’ailleurs une sorte de document sociologique que nous livre Bourdain. Et la trame policière m’est apparue comme un prétexte pour montrer de près comment s’organisent les relations entre pègre locale et travailleurs liés, plus ou moins malgré eux, au milieu.

Le roman est constitué de plusieurs petits chapitres (une dizaine de pages) qui mettent en scène deux personnages principaux. Le suspense consiste surtout à savoir si Tommy va survivre et dans quel état.

Extrait :
– Ils ne sont pas bêtes ici : ils ne servent que vingt couverts à la fois, pas un de plus, j’ai compté, comme ça il n’y a pas de surchauffe en cuisine, ils ont le temps de tout bien préparer. Sans se presser. C’est pour ça que c’est si bon.
Et bien, Tommy, prononça Al, nous y voilà comment t’es-tu retrouvé dans le métier toi-même ? Comment ça s’est passé ?
Tommy se détendit un peu, alla jusqu’à esquisser un sourire.
J’ai toujours aimé ça. Depuis môme. Je passais mon temps dans la cuisine chez nous : normal, parce que, si je voulais voir ma mère, elle était forcément dans la cuisine en train de faire griller des poivrons, de préparer une sauce. Elle faisait ça pour le plaisir et elle distribuait ce qu’elle faisait cuire. Il y avait des gens qui venaient à la maison avec de la bouffe, ils faisaient un plat à leur idée, ma mère en faisait un autre, et puis, on se mettait tous à table et on mangeait.

Brasseries des Halles, brasserie distinguée de Manhattan où Bourdain a travaillé

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Le roman de Jeanne – Lidia Yuknavitch

Par Raymond Pédoussaut

 Date de publication originale : 2017 (The Book of Joan)
Date de publication française : 2018 (Éditions Denoë)
Traduction : Simon Kroeger
Genre : Science-fiction
Personnages principaux : Jeanne la Terreuse, héroïne résistante à la tyrannie – Christine Pizan, artiste rebelle

2049. La terre est devenue une planète quasiment morte, complètement dévastée. Vue de l’espace c’est une boule de poussière, une vague tâche couleur sépia. L’espace c’est là où se sont réfugié les classes dirigeantes après le géocataclysme qui a balayé la terre. Ils sont quelques milliers, venus de pays aujourd’hui disparus à vivre dans la station orbitale CIEL. C’était l’élite, les pauvres, eux, sont restés sur cette terre inhospitalière. La station CIEL pompe les quelques ressources restant sur terre par l’intermédiaire des aéroducs, sorte de cordons ombilicaux. Mais dans CIEL tout n’est pas rose : la durée de vie ne dépasse pas 50 ans. Les humains ont muté, ils sont devenus des créatures blanches, sans cheveux, ni cils ni sourcils, au sexe atrophié, incapables de se reproduire. Sur terre quelques êtres vivants survivent, notamment Jeanne la Terreuse, héroïne emblématique qui représente la résistance de la terre face à la tyrannie de l’empereur du CIEL, Jean de Men.

Le point de départ du roman est que les hommes ont bousillé la terre et que les plus riches ont trouvé le salut dans l’espace. C’est l’occasion pour l’auteure de réécrire l’histoire d’une Jeanne d’Arc futuriste qui ressemble beaucoup à l’historique à quelques détails près : condamnée à être brûlée vive, elle réussit à s’échapper pour ensuite continuer son combat contre l’empereur du CIEL. Ce n’est plus l’épée son arme de prédilection, c’est le lance-roquette. Au sein même de la station CIEL, il y a des résistances mais elles sont durement réprimées. Et finalement c’est sur cette terre saccagée qu’il subsiste de la beauté et de la vie alors que dans le cocon artificiel qui héberge les puissants il n’existe que laideur et survie moribonde.

La science-fiction est le genre littéraire qui permet à l’imagination de s’exprimer complètement. Les auteurs ne s’imposent aucune contrainte : pas de réalisme, de vérité scientifique ou historique, de vraisemblance, à respecter. C’est bien le cas dans ce roman et l’auteure s’en donne à cœur joie en agrégeant plusieurs genres : post apocalyptique, anticipation, science-fiction, fantastique, écologie, poésie et même romance amoureuse. Il en ressort une impression générale d’un roman touffu, complexe et lyrique qui ravira les amateurs de SF. Par contre ceux qui ne sont pas férus du genre, ceux qui, comme moi, ne sont que des lecteurs occasionnels de science-fiction auront quelques difficultés à suivre les pérégrinations mystiques de Lidia Yuknavitch. Ce Roman de Jeanne est plus destiné aux vrais amateurs de SF qui sauront l’apprécier pleinement qu’aux lecteurs épisodiques du genre qui risquent d’être quelque peu désorientés par tant d’imagination débridée, même si on doit reconnaître que ce livre est vraiment troublant.

Extrait :
« L’extinction des organes génitaux. Notre corps n’était plus capable d’exprimer nos désirs les plus primaires, ni nos projets d’avenir les plus nobles. Dans notre désespoir, dans notre déni, nous nous sommes tournés vers notre seul espoir de salut, la technologie, et vers ceux qui en connaissaient les ficelles. Et une fois que nous étions tous lassés de la télévision et du cinéma, une fois que les réseaux sociaux ne pouvaient plus satisfaire notre appétit, une fois que les hologrammes, les réalités virtuelles, les drogues et les états de conscience de plus en plus hallucinés ne nous faisaient plus d’effet, l’un ou l’une d’entre nous a baissé les yeux de désespoir et remarqué la peau flasque de son bras. Une nouvelle frontière à explorer. »

La gorge de Jeanne se noue, ses yeux se mettent à piquer et elle se mord l’intérieur de la joue pour contenir l’émotion.
Une comptine.
Une comptine française.
Une comptine française qu’elle connaît par cœur :

Ballade à la lune

« Quant à la Terre, c’est cette boule moribonde … »

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les féroces – Jedidiah Ayres

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Fierce Bitches)
Date de publication française : 2018 (Les Arènes)
Traduction : Antoine Chainas
Genre : Roman noir
Personnages principaux : María, prostituée à Politoville

Une demi-douzaine de baraques dans le désert, au Mexique, près de la frontière américaine : c’est Politoville. Ce camp a pris le nom du trafiquant Harlan Polito. C’est là qu’il envoie les mercenaires qu’il a payé pour une mission, quand il ne veut pas qu’on remonte jusqu’à lui par les gars employés habituellement. C’est dans cette planque mexicaine que disparaissent les hommes de main temporaires du bandit. C’est juste un dépôt de marchandises et des prostituées. Baise à volonté et bronzage nickel. Mais au bout de quelque temps tout le monde veut se barrer de ce trou à rats. Il y en a qui vont réussir. D’autres vont échouer et mourir.

Ce court roman se distingue d’abord par son décor et son ambiance. Décor c’est beaucoup dire pour ce coin de désert aride ou il n’y a que poussière et merde de lézard. C’est un camp avec quelques baraques délabrées, un dépôt de marchandises tenu par Ramón, sorte de gardien du camp, des fripouilles qui ont besoin de se faire oublier et des putes. La vie se résume à supporter la canicule et l’ennui avec comme seules distractions l’alcool, la drogue et le sexe tarifé. Les prostituées n’ont pas choisi d’être là, elles ont été capturées et réduites à l’esclavage. Les clients ne font même pas l’effort de retenir leurs prénoms, ils les appellent toutes María, c’est plus simple ! Plusieurs María vont s’évader, se retrouver pour former une redoutable bande sans pitié. Elles vont devenir les féroces. Les rencontrer, c’est perdre ses dents … et la vie en même temps ! C’est le retour à la barbarie.

L’auteur ne se perd pas à faire des phrases alambiquées. Le style est sec comme le climat, en accord avec l’ambiance du roman. C’est noir, violent, cruel.

Un roman court et efficace, qui ne fait pas dans la dentelle. Il installe une ambiance de décadence et de sauvagerie tout à fait réussie. Attention il y a un piège : sur le bandeau qui orne la couverture l’auteur proclame : C’est la plus douce histoire d’amour que j’aie jamais écrite. Ne vous y fiez pas, c’est ironique. Si vous êtes amateur des romances à l’eau de rose, vous serez horrifié par l’âpreté de ce livre. Par contre ceux qui cherchent des romans différents de la production courante peuvent se lancer dans cette lecture.

Extrait :
Des années de prostitution, suivies d’un exode sanglant et d’une vie de recluses, le lointain toujours en point de mire et les cris des âmes maudites dans leur dos, avaient balayé toute velléité de compréhension. Incarner la colère divine avait un prix. Fini les petits jeux, les sourires aguicheurs et autres formes de manipulation. Toute coercition plus subtile qu’un coup de pied au ventre, un doigt dans l’œil ou un couteau dans le cœur était proscrite. Elles allaient s’établir dans une région plus fertile et y prospérer. Elles survivraient à l’absence de Ramón comme elles avaient survécu à sa présence.
Il avait aimé chacune d’elles. Ses chiennes féroces.

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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J’ai toujours aimé la nuit – Patrick Chamoiseau

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Sonatine)
Genres : Roman noir, philosophique
Personnages principaux : Hypérion Victimaire, tueur en série – Éloi Éphraïm Évariste Pilon, commandant de police

Le commandant Éloi Éphraïm Évariste Pilon finit mal sa carrière de policier à Fort-de-France. Pour sa dernière nuit de permanence avant la retraite, il se retrouve face à un tueur qui lui braque un énorme pistolet sur son œil gauche. Le type n’est pas un meurtrier banal : quand il est investi par l’Archange de la mort, il devient alors un justicier implacable qui frappe des crapules désignées par Hortensius Capitolas, un appeleur de zombies, qui, pour satisfaire ses clients, a finalement jugé plus efficace de commanditer un tueur professionnel que de s’en remettre aux démons dont les résultats sont aléatoires. Hypérion Victimaire, l’Archange, est aussi enclin à la communication au moment de tuer. Il raconte longuement sa carrière et les derniers événements qui l’ont fortement perturbé. Le commandant est sidéré de se retrouver devant un assassin d’envergure, chose dont il avait rêvée durant ses quarante ans de police, lui qui a le regret de ne pas avoir été employé à sa juste mesure. En cette dernière nuit en tant que policier, il est servi !

Les personnages inventés par Chamoiseau sont savoureux. Hypérion Victimaire, l’Archange de la mort est un drôle de bonhomme. C’est un exécuteur sans pitié, effrayant mais il a des valeurs : le sens de l’ordre, de l’honneur et du devoir. C’est aussi un fin gourmet et un bon cuisinier, bien que certaines de ses recettes soient assez spéciales, celles à base de sang humain frit par exemple. Il a un vision romantique de l’amour, cette convergence entre deux âmes, ce brusque enclenchement de deux esprits sur un pic d’enchantement. Il ne peut s’empêcher de faire la morale aux truands, après les avoir complètement anéantis. Par contre il n’aime pas la jeunesse, du moins la jeunesse actuelle. C’est un papy dépassé par le comportement et ses mœurs débridées des jeunes. Faut dire qu’il est obligé de se coltiner un trio infernal formé du Bad Boy, du Jumpie et de la Karo. Malgré l’incompréhension totale, il finit par éprouver une sorte d’affection pour eux et plusieurs fois il les sortira d’un mauvais pas. Autre caractéristique de cet étrange tueur : il ponctue ses actions de citations en latin. En somme Hypérion Victimaire est un tueur en série cultivé, sensible, humain, il ne trucide que des nuisibles. Un mec bien, quoi !

Le commandant Éloi Éphraïm Évariste Pilon, le kôlbôkô (la Loi), rencontre, la dernière nuit de sa carrière de policier, le criminel haut de gamme qu’il aurait aimé affronter plus tôt dans de meilleures conditions. En recevant la confession du tueur il va s’apercevoir qu’il a beaucoup de points communs avec lui : même rigueur morale, goûts littéraires et musicaux identiques, même voiture ancienne (DS 21 Pallas), même arme et vie familiale catastrophique identique. Tous les deux sont des hommes relativement âgés, nostalgiques du temps passé, d’une autre Martinique moins décadente et moins violente. Une proximité vertigineuse ! L’assassin semble être un double sombre du policier.

Il y a dans ce roman beaucoup d’humour. L’écriture utilise des mots hauts en couleur du créole. Malgré cette histoire de tueur en série, l’atmosphère du livre n’est pas sombre, il y a même un petit côté enjoué qui confère au roman une belle légèreté, ce qui n’empêche pas l’auteur de faire des digressions philosophiques profondes.

J’ai toujours aimé la nuit est un roman plein d’humour et de couleurs tout en étant par moments poétique ou philosophique. C’est aussi la Martinique d’aujourd’hui qui est montrée à travers cette histoire.

Extrait :
J’ai vécu l’horreur durant toute cette nuit, inspectère, mais (maintenant que je pense à tout cela) j’ai vécu aussi un moment très précieux ! Un moment rare, irremplaçable, m’avait été donné d’aider mon fils, de le sortir de la nuit sans espoir où il s’était échoué, tout comme cette nuit avait été pour toi et la Karo une chance offerte par la divinité de vous retrouver, elle de te reconnaître, et toi de lui tendre enfin une main d’autorité, d’amour, d’humilité et de respect ! Et nous avons ensemble, chacun à un bout de la nuit, raté tout cela, et nous voici, toi et moi, face à face, avec le cœur en incendie et l’âme, toute l’âme, dévastée à jamais ! Abyssus abyssum invocat ! Et mesures-tu cette ironie ? Moi, l’Archange, fils de l’Archange, l’habité de l’Archange, vengeur suprême, nettoyeur ultime, celui qui sanctifie les hautes misères du monde, incapable de reconnaître et de sauver son fils ! Et toi le kôlbôkô, l’homme de l’ordre, de la force légale et des valeurs sociales, toi qui as tant donné, toute ta vie, toutes tes nuits, tous tes instants à cet ordre et à cette force, tu ne pouvais que t’incliner devant l’enfer qui prospérait dans ta propre maison, ton propre ventre, ton propre cœur !

Je demeurai quelques instants immobile au volant de la DS éteinte, avec juste l’aria de Bach que j’écoute toujours un peu dans ces circonstances-là.

Rue de Fort-de-France

 Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Simple mortelle – Lilian Bathelot

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (La Manufacture de livres)
Genres : Roman noir, roman d’amour
Personnages principaux : Nicole, institutrice à Malissègre petit village de l’Aude – Louis Lacan, habitant de Malissègre et militant écologiste

Nicole rejoint sa première affectation d’institutrice : Malissègre, un petit village au fin fond de l’Aude. Prise dans un violent orage, elle fait la connaissance de Louis Lacan, un habitant de la commune qui vit en solitaire dans son mas. Le courant passe immédiatement entre eux. Ils deviennent amants. Tous les deux ont eu une autre vie complètement différente avant d’atterrir dans ce petit bled. Au contact de Louis, Nicole se sent revivre, elle qui avait auparavant une vie bien morose. Il lui fait découvrir l’amour-passion et la grandeur des paysages de la région. Le barrage, en construction dans la vallée, est pour lui une offense à la beauté du pays. En bon militant écologiste il s’oppose à ce projet. Mais d’autres mènent dans l’ombre des manœuvres aussi secrètes que néfastes.

Les deux principaux personnages, Nicole et Louis, sont tous les deux des êtres en reconstruction. Nicole avant de refaire sa vie, en devenant institutrice alors qu’elle est proche de la cinquantaine, avait élevé seule ses trois enfants. Cette maman courageuse et méritante avait alors une vie sexuelle des plus tristes faîte de fantasmes et de plaisirs solitaires. Louis était légionnaire. Un vrai chien de guerre qui a vécu des scènes terribles au Zaïre ce qui lui a valu des mois d’hospitalisation. Considéré comme un héros par la légion, mais aussi déclaré inapte à poursuivre une carrière militaire. Ce n’est qu’en revenant dans la région de son enfance qu’il est parvenu à retrouver la stabilité et une certaine sérénité. Ces deux personnes vont immédiatement s’apprécier, devenir amants, avoir une sexualité épanouie et vivre un amour fort et réciproque. Une vraie renaissance pour tous les deux. Mais autour d’eux il se trame de dangereuses manigances dont Louis est la cible inconsciente.

Le procédé narratif utilisé est quelque peu troublant. C’est une sorte de zapping : en plein milieu du récit principal, s’intercalent des scènes complètement étrangères dont on n’aura la compréhension que plus tard. C’est un peu comme si en plein milieu d’un film on basculait sur une autre projection en cours avant de revenir au premier film, et cela plusieurs fois au cours du déroulement de l’action. Bien sûr tout finit par converger mais il faut accepter de lire certaines pages sans rien y comprendre tout en supputant avoir l’explication un peu plus tard. Et en plus l’histoire n’est pas racontée par ordre chronologique, ce qui rend encore plus difficile l’entendement. C’est original certes, mais assez déstabilisant. D’autre part ceux qui aiment les enquêtes très structurées où tout est expliqué à la fin peuvent se sentir frustrés que le voile ne soit pas levé sur la raison des agissements néfastes des services de renseignement.

Le décor a une grande importance dans ce roman. Il est constitué par la campagne, les montagnes, les vallées et les grottes de ce coin reculé de l’Aude. On voit une nature puissante mais peu fréquentée ou délaissée, comme ce vieux mas abandonné et cette source qui s’est tarie. On cueille des figues bien mûres et des asperges sauvages. Louis est amoureux de son pays. Il communique sa passion pour la nature à sa compagne, au lecteur aussi.

Simple mortelle est à la fois un roman noir et un roman d’amour. Ce mélange est ici parfaitement réussi. C’est une belle romance sombre et tragique.

Extrait :
Toute trace de malaise s’évanouit et je me retrouvai baignée par la simplicité du monde. Avais-je menti ? La belle affaire… Une peccadille, à peine une maladresse. Frédéric en penserait bien ce qu’il voudrait. Quelle importance ? J’étais bien. Heureuse. Non, pas heureuse. Plus que cela. Vivante. Et peu importait que je ne fasse pas tout de manière absolument parfaite. Je méritais mon indulgence. Je méritais mon amour. J’étais une belle personne, là, dans cette voiture, glissant dans la lumière de ce paysage immense vers cette vieille bâtisse anarchique que j’aimais déjà, avec la chaleur de cette main posée sur ma cuisse droite.

Village de l’Aude

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

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