Aucun homme ni dieu – William Giraldi

Par Raymond Pédoussaut

AucunhommenidieuDate de publication originale : 2014 (Hold the dark)Giraldi
Date de publication française : 2015 chez les Éditions Autrement
Genres : Roman noir, grands espaces
Personnages principaux : Russel Core écrivain spécialiste des loups – Medora Slone, habitante de Keelut – Vernon Slone, mari de Medora

« Les loups descendirent des collines et prirent les enfants de Keelut. » Trois enfants ont été enlevés par les loups dans ce village d’Alaska, perdu au milieu des terres où la neige recouvre tout. La mère du troisième disparu, Medora Slone, a écrit à Russel Core pour qu’il retrouve ce qui resterait de son fils et peut-être aussi qu’il abatte le loup qui l’a pris. Russel Core n’est pas un chasseur professionnel, c’est un écrivain qui a acquis une connaissance profonde des loups. Il les connaît, les respecte, a écrit un livre sur eux. C’est parce qu’elle a lu le livre que Medora Slone fait appel à lui car à Keelut personne ne partirait chasser les loups. Core se lance dans la toundra blanche et glacée à la recherche des loups. Il va finir par les rencontrer mais ce n’est pas là qu’il retrouvera les restes de l’enfant disparu. C’est plus tard qu’il découvrira le corps de l’enfant et cela va déclencher des événements terribles.

Giraldi nous plonge dans un autre monde. Un univers de neige et de froid où la nuit dure dix huit heures. La nature est impressionnante, dangereuse et aussi sauvage que les loups qui l’habitent. Les hommes y sont petits et fragiles, surtout ceux qui ne sont pas nés dans cet endroit. Ce milieu a façonné les hommes et les femmes qui y vivent. Les lois de la civilisation n’ont pas cours dans ce lieu, d’autres lois ancestrales s’y substituent. Le silence, les croyances anciennes et la sorcellerie font partie de la vie des habitants de Keelut. Mais comme l’Alaska est un état américain les représentants de la loi doivent y intervenir. Dans ce cas il n’y a pas de collaboration des gens locaux qui préfèrent régler leurs affaires entre eux. Cette partie de l’Alaska est un monde à part, une autre planète. Giraldi nous restitue l’atmosphère du lieu de façon saisissante, il arrive à nous y immerger complètement.

Les personnages sont en accord avec le cadre. Le civilisé Russel Core est un homme vieillissant qui a beaucoup de respect pour les loups. Mourir sous leurs crocs serait pour lui la meilleure façon d’en finir avec la vie. Medora et Vernon Slone sont des sauvages, naturellement violents et cruels, ils ont un rapport à la vie et à la mort correspondant à leur culture mais complètement différent de notre façon de voir. Le lien qui les unit est puissant et viscéral, totalement indécent aussi.

Aucun homme ni dieu est une plongée dans un monde inconnu obéissant à des lois différentes des nôtres. Un roman très dépaysant, parfois dérangeant. Un voyage dans les ténèbres dans un décor de blancheur.

Extrait : 
– Monsieur Core, avez-vous la moindre idée de ce qu’il y a derrière ces fenêtres ? De la profondeur de ces terres ? De leur noirceur ? De la manière dont ce noir s’insinue en vous ? Écoutez-moi bien, monsieur Core, ici vous n’êtes pas sur Terre.
Son regard s’arrêta sur la fumée qui s’élevait de sa tasse, puis elle marqua une pause, comme si elle allait boire.

– Aucun d’entre nous n’a jamais mis les pieds sur Terre.
Il l’observa qui buvait son thé.
– J’ai déjà ressenti ça dans certains endroits par le passé.
– Dans certains endroits, vous dites. Ce que vous ressentirez ici, vous ne l’aurez jamais ressenti ailleurs.
Il s’attendait à ce qu’elle développe.
Elle s’en tint là.

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Les loups descendirent des collines et prirent les enfants de Keelut.

 

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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Viens avec moi – Castle Freeman Jr.

Par Raymond Pédoussaut

viensavecmoiDate de publication originale : 2008 (Go With Me)Freeman
Date de publication française : 2016 chez Sonatine Éditions
Genres : Aventures, thriller
Personnages principaux : Whizzer ancien bucheron, maintenant en fauteuil roulant – Lester, vieux bonhomme malicieux – Nate, jeune colosse un peu niais – Lillian, jeune femme déterminée

Quand Blackway était adjoint au shérif, il profitait de sa position pour faire du chantage et du trafic. C’est ainsi qu’il a coincé le jeune Kevin et sa petite amie Lillian qui avaient un paquet de marijuana dans leur voiture. Il s’est emparé de l’herbe et leur a demandé de quitter le pays. Kevin a obtempéré mais Lilliam non seulement est restée mais a porté plainte contre lui et l’a fait virer de son poste d’adjoint. Blackway ne lui pardonne pas, il la harcèle. Quand elle va demander une protection au shérif, celui-ci lui explique qu’il ne peut rien faire mais il lui conseille quand même d’aller à la Manufacture de chaises et demander le patron un certain Whizzer. Là elle tombe sur un curieux rassemblement de types bavards comme des pies qui lui offrent l’aide de deux des leurs pour aller discuter avec Blackvay. Lilliam, pas tellement rassurée, repart flanquée de Lester, un type vieux mais futé, et de Nate un jeune, costaud mais pas du tout futé. La fine équipe part ainsi à la recherche de celui qui est devenu une terreur locale : Blackway. Il n’est pas facile à trouver. Ils devront aller jusqu’à son repaire au milieu des bois dans un endroit curieusement nommé les Villes.

Le roman est construit en deux parties entrelacées par des chapitres alternés : une partie explication et une partie action. La partie explication est fournie par un genre de club composé de quatre types qui passent leurs journées à papoter comme des commères, en ne faisant rien d’autre si ce n’est écluser des caisses de bières. Cette partie n’est composée que de dialogues, souvent humoristiques, parfois carrément comiques.  Ces potins et ragots nous informent sur les événements passés et sur l’histoire de chaque personnage, comme dans les assemblées de vieilles femmes dans les villages de campagne. La partie action nous raconte les aventures de l’improbable trio : Lilliam, Chester et Nate parti à la recherche du terrible Blackway.

Les personnages ne sont pas l’objet d’une fine analyse psychologique. C’est surtout par les dialogues et les actions qu’on les découvre. Whizzer est un genre de patriarche en fauteuil roulant depuis son accident à la scierie. Les gens se rassemblent autour de lui pour de longues discussions. Lester est vieux mais malin. C’est lui qui mène la traque de Blackway, qui prend les initiatives. Nate, lui, n’en prend aucune, il fait ce que lui disent whizzer ou Lester. Il est grand et costaud, toujours prêt pour la bagarre, il ne cesse de répéter « J’ai pas peur de Blackway.» Lilliam est une jeune femme courageuse. Elle est restée quand son petit copain a déguerpi. Whizzer affirme : « Cette fois Blackway s’en est peut-être pris à la mauvaise fille. » Aurait-il vu juste ?

L’humour, les dialogues nombreux, cèdent la place à la tension dans la partie finale qui tourne au thriller.

Un bon divertissement, court et efficace, sans prétention.

Extrait : 
– Ce n’est pas un revolver qui va faire peur à Blackway, observa Lillian.
– J’ai pas peur de Blackway, déclara Nate.
– Tu devrais, dit Lillian.
– Vous croyez pas qu’on soit de taille à faire face à Blackway, pas vrai ? lui demanda Lester. Vous avez pas confiance.
– On pourrait dire ça, répondit Lillian.
– La confiance, poursuivit Lester. C’est pour ça qu’on va passer par chez moi.
– Et après, on va voir Blackway ? demanda Lillian.
– Eh bien, fit Lester, à un moment ou un autre.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ce qui me soucie, c’est moins Blackway que le moyen d’arriver jusqu’à lui.
– Je croyais qu’il serait avec les bûcherons. Dans la forêt. C’est là qu’on va, non ? On va le trouver là-bas.
– Possible, répondit Lester. Mais ce sera probablement un peu plus compliqué que ça.
– Comment ça ?
– Eh bien, Blackway a des amis.
– Des amis ?
– On peut les appeler comme ça.
– Écoutez, dit Lillian, je ne veux pas avoir affaire aux amis de Blackway.
– C’est vous qui voulez qu’on s’occupe de Blackway, pas vrai ? Pour s’occuper de lui, on doit le trouver. Pour le trouver, on doit passer par les autres.

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C’est un bus scolaire, dit Lester. Ils l’ont amené ici pour qu’il serve de dortoir. C’était après mon époque.

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Avaler du sable – Antônio Xerxenesky

Par Raymond Pédoussaut

avalerdusableDate de publication originale : 2010 (Areianos dentes)Xerxenesky
Date de publication française : 2015 chez Asphalte éditions
Genres : Western, fantastique, horreur
Personnage principal : Juan Ramírez habitant de Mavrak

Mavrak est une petite ville du Far-West perdue au milieu d’un désert de sable et de poussière. Deux familles sont ennemies depuis toujours : les Ramírez et les Marlowe. Miguel, le père de la famille Ramírez, est intrigué par le manège des Marlowe dans leur cave. Il demande à son fils, Martín, d’aller voir de plus près ce qui s’y passe. Martín est surpris lors de sa mission d’espionnage, il doit déguerpir en vitesse. Le lendemain il est retrouvé mort. Le shérif Thortorn arrive sur ces entrefaites. On ne sait pas qui l’a appelé, on n’avait jamais vu de représentant de la loi à Mavrak. Le père Ramírez, toujours obsédé par l’activité des Marlowe dans leur cave, pense qu’ils fabriquent une arme pour exterminer les Ramírez, une mitrailleuse peut être. Alors il va demander à son fils Juan d’aller requérir l’aide d’un chaman qui a le pouvoir de faire revenir à la vie les morts. La mitrailleuse d’un côté, les zombies de l’autre, la guéguerre continue.

Faut bien avouer que c’est un roman déroutant. Au départ ça ressemble à un western. Nous passons ensuite aux élucubrations d’un descendant des Ramírez qui tente d’écrire l’histoire de ses ancêtres. Et enfin nous basculons dans le roman d’horreur avec la résurrection des morts qui ne pensent qu’a dévorer de bonnes tranches de vivants.

Bien sûr on ne va pas s’interroger sur la vraisemblance de l’histoire mais on peut se poser la question du but recherché par l’auteur : écrire une fable, un récit onirique, une parodie, un roman mêlant les genres ? Il y a un peu de tout ça dans ce livre. Il en résulte une impression de confusion que la narration alternée entre la période Far-West et la période actuelle accentue encore. Heureusement que le livre est court, à tel point que les Éditions Asphalte ont senti la nécessité de lui donner un peu plus de volume en y insérant un bon nombre de pages blanches et des illustrations du style Gallmeister.

Un roman excentrique sans nul doute mais c’est a peu près sa seule qualité. Je ne suis pas contre les transgressions de genre quand elles sont faites avec talent. Mais ici :
– L’intrigue est imaginative mais sans aucune cohérence, totalement décousue, avec en prime l’auteur qui écrit sur lui-même en train d’écrire !
– La narration utilise à la fois les clichés du western et ceux des films d’horreur.
– Les personnages n’ont aucune épaisseur.
– Les dialogues sont d’une grande platitude.
– L’écriture est simple et banale.

Antônio Xerxenesky est né à Porto Alegre en 1984. Avaler du sable est son premier roman. C’est un début en littérature qui montre le chemin à accomplir avant de devenir un écrivain honorable.

Extrait : 
L’homme déambula dans la maison en lisant la lettre, tâtant des objets, en quête de son bâton poli. Il le trouva enfin, le frappa sans force contre le sol, une, deux, trois fois. Et il s’exclama dans un castillan trouble et truffé d’erreurs :
« Et les morts reviendront à la vie ! »
Son cri résonna dans la nuit et fut entendu. Non seulement par Juan Ramírez, mais aussi par Samuel Marlowe, qui s’était caché sous la fenêtre.

En s’aidant de son bâton, le sorcier s’assit par terre et ferma les yeux comme pour méditer. Il expliqua en gesticulant comment adviendrait le retour des morts, à moitié en castillan, à moitié dans une langue indigène oubliée.

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Le désert autour de Mavrak

Ma note : 2.5 Stars (2.5 / 5)

 

 

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Bienvenue à Meurtreville – André Marois

Par Michel Dufour

bienvenue-meurtrevilleDate de publication originale : 2016 (Héliotrope noir)Marois
Genres : Enquête, noir
Personnage principal : Chevalet, retraité, conseiller municipal

Marois a déjà publié plus de trente polars pour jeunes et adultes. Il y a trois ans, j’ai commenté La Fonction, un court roman qui frôlait le récit fantastique. En 2014, j’ai commenté la plaquette attachante 10 ans, pas méchant. Bienvenue à Meurtreville est aussi un court roman, mais un vrai polar, bien que son personnage principal soit un peu excessif.

Mandeville est un petit village de la région de Lanaudière. La pauvreté de ses habitants est illustrée par le garagiste Réjean, à qui la banque refuse un prêt pour le remplacement de son pont hydraulique. Il faudrait que la Ville endosse son emprunt, mais la Municipalité n’est pas une banque, observe le maire Monier. Alors que ce dernier tergiverse, le conseiller Chevalet s’engage à rendre prioritaire le dossier du garagiste. Après la réunion, Monier, Chevalet, l’hôtelier Bouchard et la secrétaire Madame Pesant traversent à l’Orignal, où la bière est bonne. Puis, alors que chacun revient chez lui, Chevalet aperçoit des lueurs chez Paulo et décide de lui faire une petite peur : c’est la saison des ours. Mais c’est aussi la saison des voleurs de plants de pot et le vieux Chevalet tombe sur l’un d’entre eux qui fait main basse sur les plants de Paulo. Coup de pied dans les couilles suivi d’une chute, et le voleur s’égorge sur son sécateur.

Le sergent Mazenc s’est fait muter de Montréal à Mandeville, et le voilà qui enquête sur son premier meurtre. Les curieux abondent au centre-ville, il y a de l’effervescence dans l’air. Chevalet arrête au garage pour prendre des nouvelles; Réjean a l’air joyeux : « Si on pouvait avoir des meurtres chaque matin, ça serait payant! ». L’idée va se faufiler lentement dans la tête de Chevalet. D’autres devront mourir pour que l’économie de la ville reprenne une croissance souhaitable. Les journalistes affluent, les habitants se rassemblent, discutent et boivent. Le sergent tourne en rond.

Partant de ces prémisses simples, Marois compose une jolie histoire de solidarité et de sang. Pas de plongée dans les profondeurs de la psyché, pas d’analyse sociologique structuralo-dialectique, pas de déviance sadomasochiste qui favorise l’insomnie. Marois a une idée et il la développe avec cohérence et une grande force d’attraction; un petit nombre de personnages importants s’y greffent naturellement; puis, on a l’impression que l’histoire se déroule toute seule. À la sortie du livre, nous ne sommes peut-être pas plus savants, mais nous avons passé un sacré bon moment.

Extrait : 
La matinée se poursuit avec l’arrivée de l’autobus blanc du commandement mobile.
La flaque de sang qui entoure la tête de Mme Pesant a viré au brun. Les mouches se font insistantes.
Un spécialiste de la SQ compare la blessure avec les clichés des trois autres victimes :
− Si on examine les incisions dans le cou, on dirait qu’on a affaire à trois meurtriers. Le premier, avec le sécateur, est à part. Le deuxième et le troisième forment un autre groupe. Le quatrième aussi.
Steve Mazenc écoute avec attention.
Cette fois, on y est. La découverte du cadavre de Mme Pesant a fait exploser le compteur de notoriété de la commune. Le tueur de Saint-Charles-de-Meurtreville a ouvert les bulletins d’information de Radio-Canada, de TVA, CBC et même TFI en France. Le village de Mandeville est en passe d’éclipser celui de Saint-Élie-de-Caxton1, sans l’aide d’aucune vedette culturelle.
Tous les accès sont envahis. Un agent doit faire la circulation au coin des rues Saint-Charles-Borromée et Desjardins, car on vient de partout pour découvrir ce bout de pays où sévit un assassin fleuriste.

1 Village de la région de Lanaudière rendu célèbre par le conteur Fred Pellerin.

bienvenue-meurtrevile-amb,plants de pot

plants de pot

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

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Ubac – Élisa Vix

Par Raymond Pédoussaut

UbacDate de publication originale : 2016 chez les Éditions duVix-Elisa Rouergue
Genre : Thriller psychologique
Personnage principal : Estelle Drillon, jeune mère

Pour Estelle c’est le bonheur. Peu de temps après sa venue en Savoie, à la station de Val Plaisir, elle rencontre Jérémy, un homme séduisant qui vient d’ouvrir un bowling. Il est beau, charmeur, tout le monde l’apprécie à la station, bien qu’il ne soit pas du pays. C’est un Lyonnais, c’est quand même moins grave qu’un Parisien. Estelle qui s’estime être une fille banale est étonnée d’être courtisée par ce don Juan local. Deux mois après ils se marient. Un peu plus tard naissance d’une petite fille, Lilas. Estelle a ce à quoi elle avait aspiré toute sa vie : une famille. Elle qui est une enfant de la DDASS est comblée. Voilà qu’un jour son mari lui annonce la venue de sa sœur. Une sœur jumelle dont elle n’avait jamais entendu parler. Estelle accueille chaleureusement Nadia, une femme très belle qui a une allure folle. Mais Nadia reste distante avec elle et même avec la petite Lilas. Seul son frère Jérémy l’intéresse. Elle entretient avec son frère une relation fusionnelle. Ce sont des jumeaux en miroir. C’est comme si l’un était le reflet de l’autre. Estelle finit par admettre la profondeur de cette relation. Mais arrivent les incidents : une marche d’escalier rendue glissante par une couche de cire, un couteau laissé volontairement à portée du bébé, la fenêtre de la chambre de l’enfant ouverte en pleine nuit, une dangereuse promenade en luge, et la purée du bébé empoisonnée. Estelle est maintenant persuadée que Nadia veut tuer sa petite fille. Mais personne ne la suit dans cette idée qu’on juge extravagante. Son mari moins que tout autre, il pense qu’elle devient folle. Elle se sent seule et exclue. Estelle est-elle en train de devenir paranoïaque ou Nadia est-elle vraiment une dangereuse psychopathe ?

L’intrigue est élaborée en deux partie. La première partie décrit la vie à Val Plaisir et l’arrivée perturbatrice d’une sœur tombée du ciel d’un mari qui va être complètement subjugué par cette femme. La deuxième partie décrit le changement qui s’opère chez Estelle : elle ne veut plus être une agnelle, elle va se transformer en louve. L’auteure installe ainsi un suspense d’excellente facture qui va crescendo jusqu’à la conclusion.

Par ailleurs l’auteure a habilement maintenu le doute sur la folie dont l’un des deux personnages féminins semble atteint. Nadia est-elle réellement cette femme malfaisante et dangereuse ? Estelle est-elle psychologiquement perturbée imaginant un danger qu’elle seule perçoit ?

La Savoie couverte de neige constitue le cadre magnifique et dangereux de cette histoire. La montagne avec ses deux versants représente l’image symbolique des personnalités des jumeaux. L’adret est le côté ensoleillé, lumineux de la montagne tout comme le caractère enthousiaste et jovial de l’un des jumeaux, Jérémy, le mari d’Estelle. L’ubac est le versant ombragé de la montagne, il correspond au tempérament sombre de l’autre jumeau, Nadia. Pour Estelle, dans sa vie c’est comme en montagne, on peut passer d’un versant à l’autre.

Ubac est en excellent thriller psychologique qui capte l’attention dès le début et provoque une forte envie de le lire entièrement d’un seul trait.

Extrait : 
Le soir, dans la solitude de ma chambre, je réfléchis longuement à la situation. Peu après minuit, j’entendis un loup hurler sur l’ubac.
Fabien avait raison, ils étaient revenus.
Alors que la bête cruelle saluait la lune et que Lilas respirait doucement derrière les barreaux de son lit, je sentais une résolution nouvelle monter en moi. Un souffle inconnu qui s’insinuait dans mon être comme une langue de feu. Toute ma vie, j’avais subi, mais cette fois, je me battrais.
Je ne voulais plus être celle qui s’efface. Je ne voulais plus être une agnelle.
Comme une louve, je défendrais mon petit jusqu’à mon ultime goutte de sang.

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La bête immobile se dressait sur le rocher au-dessus de nous.

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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Trois jours et une vie – Pierre Lemaitre

Par Raymond Pédoussaut

TroisjoursetunevieDate de publication originale : 2016 chez Albin Michellemaitre
Genre : Roman noir
Personnage principal : Antoine Courtin jeune meurtrier de douze ans

Tout a commencé en 1999 avec la mort du chien. Ulysse, le chien des voisins était le compagnon d’Antoine. Un jour le chien se fait accrocher par une voiture. Son propriétaire, M. Desmedt, jugeant l’état de l’animal désespéré, l’achève d’un coup de fusil. Antoine est bouleversé. Dans un geste d’énervement il frappe à la tête d’un coup de bâton Rémi Desmedt, un petit garçon de 6 ans, fils des voisins. Le coup est mortel, Antoine est catastrophé. Désemparé, il décide de cacher le corps dans un bois et de ne rien dire. Il devient un assassin à douze ans. Le garçon rongé par la culpabilité et l’angoisse, attend que les gendarmes viennent le chercher. Le ciel, sous la forme d’une gigantesque tempête, vient à son secours en interrompant les recherches du jeune disparu. Le bois dans lequel le corps de Rémi est caché est totalement dévasté. Le cadavre ne sera jamais retrouvé … À moins que la chance, jusqu’ici favorable, ne tourne et ne fasse ressurgir le passé.

L’intrigue est organisée autour de trois périodes. En 1999, Antoine avait douze ans et a commis involontairement l’irréparable. Comment peut-on continuer à vivre quand on est devenu un meurtrier à douze ans ? Toute cette première partie traite de ses tourments et de son stress. Quand la tempête l’a miraculeusement sauvé il décide de quitter sa ville, Beauvoir, qu’il ne supporte plus. Nous le retrouvons douze ans après, en 2011. Il est médecin et vit une passion amoureuse. Il semble s’en être sorti sans trop de dégâts. La mort de Rémi Desmedt est devenu un souvenir d’enfance pénible, mais de petits événements de la vie quotidienne font remonter à la surface des bulles de panique qu’il contrôle tant bien que mal. Il alterne les périodes d’angoisse et de soulagement. Un autre événement va de nouveau chambouler sa vie. La dernière partie nous amène en 2015. Si la justice n’a pas rattrapé Antoine, l’évolution de son existence constitue une punition en soi, tout aussi cruelle. Ce que la justice n’a pu faire, la vie s’en est chargée. Antoine aurait pu faire des choix différents, il en avait l’occasion, mais l’épée de Damoclès restée en permanence au dessus de sa tête depuis ses douze ans lui a forgé un mental de coupable, ainsi il a choisi une tranquillité chèrement payée.

La première partie (1999) dans laquelle Antoine ne cesse de ressasser son angoisse et sa culpabilité m’a parue un peu longue et laborieuse. La deuxième partie (2011) est nettement plus enlevée et captivante. Quant à la troisième partie (2015), elle finit en beauté ce roman noir et nous réserve une sacrée surprise.

Tout au long de l’histoire d’Antoine, Pierre Lemaitre nous livre de fines observations des comportements humains dans une critique très caustique des habitants d’une petite ville de province.

Après le prix Goncourt obtenu en 2013 avec Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre renoue avec le roman noir de belle façon.

Extrait : 
Antoine sentit monter en lui une panique comme il n’en avait plus connu depuis quatre ans qu’il croyait sa vie définitivement à l’abri. Au moment où son existence s’enfonçait dans la routine comme dans des sables mouvants, soudain, tout remontait, la mort de Rémi Desmedt, la traversée du bois de Saint-Eustache avec le corps de l’enfant mort sur les épaules, ses petites mains qui disparaissaient dans le gouffre sous le grand hêtre couché…

Trois jours et une vie – Interview de Pierre Lemaitre

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Le grand hêtre ! Antoine le voit soudain comme s’il était là. C’est un arbre immense qui s’est couché il y a des années.

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

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Benjamin – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

BenjaminDate de publication originale : 2016 (Expression Noire)Gagnon
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : Joseph Laflamme, journaliste

Après avoir écrit plusieurs séries que les jeunes ont appréciées, Gagnon s’est lancé dans le monde sérieux du polar; ses premiers coups d’essai furent des coups de maître. Après un excellent Jack (l’Éventreur), on a eu droit à un très bon Jeremiah et une attachante Maria. Aujourd’hui, la quatrième enquête de Joseph Laflamme, qui a ses sources dans la lutte pour l’indépendance des États-Unis, tourne autour d’un document disparu dont la divulgation risquerait de changer le monde. Plusieurs ne veulent pas qu’on le retrouve; d’autres veulent le trouver et l’exposer; d’autres espèrent le trouver et le détruire.

Après un court retour en arrière (Montréal, 1776), à un moment où trois mystérieux personnages semblent beaucoup compter sur la publication d’un précieux document au moment opportun, nous nous retrouvons à Montréal, en mai 1893, alors qu’un cadavre vient d’être découvert dans le Château Ramezay, vieux et décrépit; le cadavre aussi. L’inspecteur Marcel Arcand, George McCreary de Scotland Yard (à la retraite) et Joseph Laflamme, journaliste maintenant à La Patrie d’Honoré Beaugrand, s’efforcent de comprendre l’intérêt qu’on pouvait avoir à s’en prendre au pauvre vieux Tyler-Johnson, inoffensif selon toute apparence. Les trois enquêteurs sont maintenant quasiment des amis. En tout cas, c’est Arcand qui a poussé Joseph à La Patrie, nationaliste et républicain; George est pratiquement le beau-frère de Joseph, bien qu’Emma ne soit pas facile à manoeuvrer; et Joseph a beaucoup de respect pour l’intègre Arcand tout en se sentant solidaire de George, qui lui sauve la vie de temps en temps.

Leur réflexion est interrompue par le fait que la salle des archives de La Gazette vient d’être cambriolée; apparemment par le même homme qui avait tué Tyler-Johnson au Château : grand homme, long manteau et chapeau à larges bords. Comme c’était probablement le journaliste James McNab, qui s’intéressait lui aussi au cadavre du Château, qui était devenu la cible, on fonce chez lui : son appartement a été fouillé de fond en comble. Et on découvrira, quelque temps, après son cadavre. Puis, les morts se succèdent; Arcand est molesté et menacé par un agent de la Police Montée du Canada; nos trois héros tendent un piège et Joseph y laisse presque sa peau. On arrête un suspect, qui avoue certains meurtres mais pas tous. Et d’ailleurs les morts continuent de s’accumuler.

On le constate : l’action ne manque pas et on tirerait sans doute un bon film de ce roman. Les ennemis ne manquent pas et appartiennent à différents groupes d’intérêts. Pour comprendre une lettre trouvée chez McNab et mettre à jour l’enjeu qui anime tous les participants, Arcand, McCreary et Laflamme ont recours à l’inépuisable Babin, secrétaire de la Grande Loge, car les Francs-Maçons semblent avoir joué un rôle important dans cette affaire; au juge Baby également, spécialiste des péripéties politiques du XVIIIe siècle. Tous contribuent, avec plus ou moins de succès, à déchiffrer un message codé qui fait partie de la lettre découverte chez McNab. Enfin, dans un cimetière, en plein brouillard, on découvre une boîte en fer blanc dont le contenu aidera à comprendre la situation.

Gagnon utilise plusieurs procédés qui font le succès de ses histoires : d’abord, plusieurs groupes sont impliqués et cette dimension permet, par exemple, à nos amis d’être sauvés in extremis par un intervenant inconnu alors qu’ils pourchassaient quelqu’un d’autre (Jeremiah); puis, les principaux personnages gagnent en consistance à cause, entre autre, de leur vie personnelle : les amours tumultueuses de Joseph et Mary et les mésaventures de George et Emma, la sœur de Joseph. Autre point fort, les événements se passent à Montréal à la fin du XIXe siècle : décor non négligeable et particulièrement intéressant, puisque Gagnon est un historien, spécialiste du mouvement des Francs-Maçons. Enfin, ce qui ajoute une touche de réalisme qui implique davantage le lecteur, le camp des bons n’est jamais épargné, ce qui neutralise l’aspect un peu Tintin de Joseph.

Le défi pour Gagnon, c’est de trouver un aspect du passé qui se prête bien à des énigmes stimulantes : Jack l’éventreur, la guerre de Sécession et ses suites, les abus des communautés religieuses. Dans ce cas-ci, ce qui entoure la lutte pour l’indépendance des Américains et les relations entre les Américains et les Canadiens est moins mystérieux, donc peut-être moins attirant. Ou alors, nous avons été tellement saturés par les scandales politiques, les tricheries et les trahisons depuis une cinquantaine d’années, dans ce domaine, qu’il n’y a plus grand-chose qui puisse nous étonner, ou même nous émouvoir.

Extrait : 
L’Affaire du Château de Ramezay se complique
L’affaire du château de Ramezay évolue vite et s’annonce plus complexe qu’anticipé. Comme le révélait ce matin La Patrie, le cadavre de Walter Tyler-Johnson a été découvert, mardi matin, dans la vénérable demeure. L’Américain avait assisté, la veille, à l’assemblée publique visant la préservation de la bâtisse et semble avoir été assassiné alors qu’il explorait nuitamment les lieux à la recherche d’on ne sait quoi.
– Voilà que l’affaire prend une tournure inattendue qui, pour le moment, laisse pantois notre Département de police. En effet, dans la nuit de mardi à mercredi 17 mai, un journaliste qui enquêtait sur l’affaire pour le compte de la Gazette de Montréal, James McNab, a été trouvé mort dans la cour des ateliers du Canadien Pacifique. Un examen sommaire du corps et des environs a permis d’établir que l’attaque, par quelqu’un qui savait y faire, avait eu lieu un peu plus haut sur la rue et que la victime avait fui avant d’expirer là où elle a été découverte.
– L’histoire est compliquée par le fait que le meurtre de McNab a été suivi peu après par le cambriolage de son domicile.
– L’éditeur de la Gazette, M. Richard Smeaton White, confirme que, bien que le gardien de nuit ait été bousculé, rien ne semble avoir été dérobé, même si les archives du vénérable quotidien ont été mises sens dessus dessous. Quant au domicile de la victime, le cambrioleur, surpris par la courageuse femme qui, quelques heures plus tard, allait apprendre qu’elle était veuve, en est vraisemblablement parti bredouille.
– Nos sources nous apprennent que McNab avait été victime de deux tentatives de meurtre au cours des dernières semaines. Certains indices encore à éclaircir laissent par ailleurs entendre que l’affaire pourrait bien être liée à la franc-maçonnerie.
– Ce journal poursuivra l’enquête et prévoit être en mesure de faire sous peu des révélations plus importantes.

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Château Ramezay

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Le revenant – Michael Punke

Par Raymond Pédoussaut

Le revenantDate de publication originale : 2002 (The Revenant)Punke
Date de publication française : 2014 chez Presses de la Cité
Genres : Grands espaces, Western
Personnage principal : Hugh Glass, trappeur

Août 1823. Une troupe de trappeurs remonte vers le Haut Missourri dans le but de ramener des peaux d’animaux pour le compte de la Rocky Mountain Fur Company qui en fait le commerce. Hugh Glass est un des ces trappeurs. Parti en éclaireur, il est attaqué par une femelle grizzly. Il parvient à l’abattre mais il est très grièvement blessé. Récupéré par le reste de la troupe, il est recousu tant bien que mal mais son état est grave, ses jours semblent comptés. Le chef de l’expédition délègue deux volontaires pour rester avec lui jusqu’à ce qu’il meure. Ils devront ensuite l’enterrer décemment avant de rejoindre la troupe. Mais un des deux hommes chargés de cette mission, Fitzgerald, estime que c’est une perte de temps d’attendre la mort du blessé alors il décide de l’abandonner tout de suite sans oublier de le dépouiller de ses maigres possessions : un fusil, un coutelas, une hachette. Ainsi Hugh Glass est abandonné en pleine nature, mourant, sans rien. Le combat pour la survie va commencer pour lui. Il entreprend de rejoindre le comptoir de Fort Brazeau distant cinq cent soixante kilomètres en rampant ! Sa détermination est portée par la haine envers ceux qui l’ont trahi. S’il réussit il fera ensuite payer ceux qui l’ont si honteusement abandonné dans les pires conditions.

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Hugh Glass, interprété au cinéma par Leonardo DiCaprio

Le livre se divise en deux partie. La première relate l’abandon du trappeur et sa lutte pour s’accrocher à la vie. La deuxième raconte sa traque pour retrouver les deux lâches qui l’ont condamné à une mort quasi certaine. On pourrait penser que les deux parties s’équilibrent. Ce n’est pas tout à fait le cas. L’auteur semble plus à l’aise dans la première partie, celle de la survie du trappeur. Par contre la deuxième partie, celle de la vengeance, n’a pas l’intensité que l’on pourrait attendre. Certes le méchant, Fitzgerald, y paraît haïssable et on le déteste facilement. Mais on ne sent pas la puissance de la haine que Hugh Glass est sensé éprouver. D’ailleurs dans cette deuxième partie on retombe un peu dans le même thème que la première : les dangers auxquels il faut échapper pour survivre et notre héros se retrouve de nouveau seul en pleine nature hostile peuplée d’indiens ennemis. Quant à l’ultime règlement de compte qui est attendu, il est escamoté dans un final assez déconcertant.

Le roman est basé sur des faits réels : Glass a bien été un trappeur ayant existé qui a été attaqué par un grizzly alors qu’il était parti en reconnaissance pour la Rocky Mountain Fur Company en 1823. Gravement blessé, il a été abandonné par les hommes qui devaient veiller sur lui. Il a survécu et a cherché à se venger. Sur cette base historique, l’auteur a construit une fiction.

Le récit vaut surtout par la force et la volonté de survivre qui sont montrées, celles d’un homme que tout condamnait à une mort certaine qui a réussi à se sauver. Mais il souffre d’un manque d’intensité et d’une narration assez plate. D’autre part les personnages n’ont que peu  de profondeur psychologique si ce n’est cette envie farouche de rester en vie.

Ce roman a été adapté, librement et en partie, au cinéma par Alejandro González Iñárritu avec Leonardo DiCaprio dans le rôle de Hugh Glass. Le film a obtenu trois récompenses aux Oscars de 2016 : meilleur réalisateur, meilleur acteur et meilleure photographie.

Extrait : 
Instinctivement, il se mit à crier, oubliant que sa gorge ne formait plus de mots, qu’elle n’était source que de souffrance. Il se souleva sur son coude gauche. Il pouvait encore plier légèrement son bras droit, mais il ne supporterait aucun poids. Ce simple mouvement expédia des pointes de douleur dans son cou et dans son dos. Il sentait la tension de sa peau sur les sutures grossières. Il fit glisser son regard le long de la jambe autour de laquelle étaient noués les lambeaux ensanglantés d’une vieille chemise. Là encore, impossible de faire jouer les muscles de sa cuisse pour fléchir la jambe.
Rassemblant ses forces, il roula lourdement sur le ventre, sentit une suture craquer et l’humidité chaude d’une nouvelle coulée de sang sur son dos. La douleur fut cependant réduite à néant par la marée de sa rage …
Hugh Glass se mit à ramper.

 

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Campement de fortune au bord de la Grand River

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

 

 

 

 

Le Film : The Revenant (2015)

the-revenant-affiche filmRéalisation : Alejandro González Iñárritu
Scénario : Alejandro González Iñárritu & Mark L. Smit
Acteurs principaux : Leonardo DiCaprio – Tom Hardy – Domhnall Gleeson – Will Poulter – Fabrice Adde

Le film est marqué par l’investissement et la performance de Leonardi DiCaprio, ce qui lui a valu l’oscar du meilleur acteur en 2016. Le tournage s’est effectué dans des conditions particulièrement difficiles à cause du froid et de la neige. Leonardo DiCaprio a qualifié The Revenant comme le film le plus difficile de sa carrière. Le tournage s’étala sur 9 mois du fait d’une météo capricieuse, de l’éloignement des différents lieux et surtout de l’acharnement du metteur en scène et son directeur de la photographie Emmanuel Lubezki à ne tourner qu’avec de la lumière naturelle pour accentuer le réalisme des scènes.

Le film est basé sur le roman de Michael Punke mais le scénario a été en partie réécrit par Alejandro González Iñárritu et Mark L. Smit. Ainsi dans le film Glass est accompagné de son fils Hawk, un métis né d’une épouse indienne tuée par les soldats. Dans le roman ce fils n’existe pas. Au cinéma le personnage de Fitzgerald est encore plus odieux que dans le roman : il ne se contente pas d’abandonner et de dépouiller Glass gravement blessé, il tue aussi son fils et plus tard le capitaine Henry, chef de la mission. D’ailleurs Glass cherche à retrouver Fitzgerald non pas pour lui faire payer son abandon, comme dans le livre, mais pour venger la mort de son fils. Fitzgerald voue une haine irrépressible aux indiens, il a de bonnes raisons : il a été scalpé par eux il y a des années. Il ne pouvait que détester le fils de Glass. Le personnage de Bridger est à peu de chose près identique dans le roman et le film. Il reste fidèle à Glass mais il se laisse manipuler par Fitzgerald. Le film commence par une attaque des indiens Arikaras sur l’expédition des trappeurs. Les indiens attaquent non sans raison : Pawoqa, la fille du chef a été enlevée par des blancs, les indiens cherchent à la retrouver. En cherchant à récupérer un cheval, Glass retrouvera Pawoqa en train de se faire violer par un trappeur français. Glass sauve cette femme et sa vie par la même occasion car un peu plus tard, il sera de nouveau face aux Arikaras. Tous ces épisodes ne figurent pas dans le roman, c’est un apport du film. Alejandro González Iñárritu a dû ressentir la même frustration que les lecteurs dans le fait que l’affrontement final entre Glass et Fitzgerald n’ait pas lieu dans le roman. Il a donc intégré ce combat final dans sa production. Le film se termine même là-dessus.

Il est aussi à noter une grande différence entre le roman et le film : le rôle tenu par les trappeurs canadiens français. Il est positif dans le livre de Michael Punke. Glass coopère avec eux, ce sont des bons vivants parfaitement honnêtes. Dans le film ils deviennent des trafiquants, pilleurs et violeurs. Alejandro González Iñárritu aurait-il une dent contre les Français ?

Une histoire commune à la base, traitée de façon différente dans deux médias différents. Bien sûr il ne s’agit pas de comparer une œuvre grand spectacle au cinéma et un modeste roman. D’autant plus que l’écrivain a eu le souci de coller à la réalité des faits historiques alors que le réalisateur n’a pas hésité à enrichir l’histoire pour la rendre plus spectaculaire. Les moyens utilisés dans les deux cas n’ont, eux, rien en commun.

Bande annonce The Revenant – VO sous titrée français

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Faims – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

FaimsDate de publication originale : 2015 (Alire)senecal
Genres : Roman noir, enquête
Personnage principal : Joël Leblanc, sergent-détective à la SQ

Patrick Senécal est un écrivain très connu au Québec. Depuis une vingtaine d’années, ses romans noirs, d’horreurs même pourrait-on dire, et plusieurs films qu’ils ont inspirés, nous ont chamboulés. On l’a souvent comparé à Stephen King. Senécal reconnaît cette influence, surtout dans ses œuvres de jeunesse, mais la critique de la société est devenue prépondérante dans ses plus récents romans; avec des atmosphères glauques et des personnages tordus, Senécal choque plus qu’il horrifie : on n’aime pas regarder dans le miroir qu’il nous tend.

Comme Senécal maîtrise depuis longtemps les bases mêmes de l’écriture, le commentateur ne s’attarde pas aux détails; il se laisse aller aux ambiances équivoques, aux comportements étonnants, aux gestes violents, et il subit les dénonciations dont il est lui-même victime. Dans ce cas-ci, une petite ville située près de Sorel et de la rivière Yamaska, Kadpidi, devient l’hôte du Humanus Circus, un cirque pour adultes seulement qui éveille les faims refoulées et encourage leur libération. Au même moment, se produisent deux crimes peu ordinaires aux mobiles mystérieux. L’escouade des Crimes contre la personne arrive de Montréal et s’adjoint le sergent-détective Joël Leblanc, qui travaille maintenant à Sorel, après avoir quitté l’escouade depuis 3 ans, et qui a l’avantage de demeurer à Kadpidi. L’enquête a vraiment lieu mais, ce qui retient l’attention, c’est plutôt la description des effets cathartiques produits par les représentations du cirque : les violents et les libidineux se retiennent moins. Senécal en profite pour décrire les difficultés de la famille petite-bourgeoise, particulièrement celle du policier Joël Leblanc, un couple marié depuis 20 ans, qui a professionnellement réussi, mais qui affronte le moment bien connu où les flammes de la passion se sont éteintes : le mâle ne renonce pas à renouveler une relation sexuelle fantaisiste et transgressive, tandis que l’épouse investit son énergie dans sa vie de famille et se contente d’une tendre amitié avec son homme.

Par ailleurs, au sein même du cirque, dont l’histoire se déroule parallèlement au récit de l’enquête, se manifestent aussi des extravagances qui tiennent le lecteur en haleine. Enfin, rebondissement ultime, alors qu’on a trouvé l’assassin des deux meurtres au râteau, l’effort pour comprendre les motifs mène Joël sur une piste ambigüe qui le révélera violemment à lui-même.

Senécal appelle un chat un chat, sa vision de l’être humain est impitoyable mais assez juste et, à travers des situations originales bien imaginées, il nous assène brutalement ses conceptions. Ses histoires baignent dans une atmosphère mystérieuse et scabreuse qui parvient souvent à nous posséder. Il a aussi le don de créer des personnages qui laissent des marques dans notre mémoire. Quand ça devient trop complexe, il prend son temps pour clarifier : par exemple, chaque personnage du cirque a droit à un long chapitre qui retrace son cheminement jusqu’à son entrée dans le cirque. Si l’action en est ralentie, les principaux personnages y gagnent en profondeur et le récit devient encore plus crédible. Les romans de Senécal me font penser à certaines toiles de Dali où les objets peints sont des objets bien réels placés dans des contextes plutôt improbables. Ou, comme disait Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Le facteur décisif dans l’appréciation d’une œuvre de Senécal, c’est justement l’effet produit par ces associations incongrues (ici, les personnages bizarres, les événements mystérieux, le milieu où ça se passe). Ses romans sont toujours bien faits, mais l’attraction exercée varie selon la thématique et nos humeurs. J’ai trouvé ça long mais je ne me suis pas ennuyé.

Extrait : 
− Écoutez ça, sergent.
Francus lit le texte à haute voix :
− « Origine du nom de la ville : à l’arrivée des premiers colons blancs, la région était surtout peuplée de tribus algonquines, en particulier les Abénaquis. Le nom de la ville vient donc d’une expression abénaquine : Kadopidid, qui signifie « Nous avons faim ». L’usage a modifié quelque peu l’expression, qui s’est transformée en Kadpidi au bout de quarante ans. La raison du choix de cette expression est sans doute liée à la grande pénurie de bétail qui a sévi dans la région en … »
Le dompteur cesse de lire et revient au policier déconcerté.
− «  Nous avons faim » ! Quel hasard fantastique, non ? Vous comprenez pourquoi j’ai absolument voulu venir ici ? Évidemment, toutes les villes de la planète pourraient s’appeler ainsi. Tout le monde pourrait habiter dans un endroit qui porte un tel nom. Moi, la bande de mon cirque, la société en général… Vous…Votre femme…
− Ça marchera pas, Francus ! Tu réussiras pas à fucker ma vie comme t’as réussi à fucker d’autre monde !
Le chauve penche la tête sur le côté et il devient grave.
− Vous croyez que j’ai fucké des gens ? que je les ai transformés ? Mais je transforme personne, moi. Vous pensez vraiment que dans les villes que nous avons visitées, tout allait bien dans le meilleur des mondes avant notre arrivée. Vous pensez vraiment que le germe était pas déjà planté, partout, comme il l’est depuis toujours ? Les façades colorées des commerces, les bungalows bien alignés dans l’ennui de leur quiétude, les sourires dégoulinants des familles avec leur crème glacée, les sifflements pleins de fausses notes des travailleurs, les cinq à sept tonitruants de rires désespérés, vous y croyez vraiment ? Vous croyez que tous ces gens, lorsqu’ils se retrouvent dans leur lit avec leur mal-être, ont pas envie de s’arracher la peau d’angoisse ? Mon cirque et moi ne faisons que leur hurler: « Cessez de vous nier, cessez de vous cacher ! »
− J’ai rien à cacher, moi !
− Ah, non ? Alors, qu’est-ce que vous êtes allé faire, hier, à l’hôtel ?

Ma note : 4 Stars (4 / 5) faims-amb

 

 

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Prime Time – Jay Martel

Par Raymond Pédoussaut

PrimetimeDate de publication originale : 2013 (Channel Blue)Martel-Jay
Date de publication française : 2015 chez Super 8 Éditions
Genres : Humoristique, Science-fiction
Personnage principal : Perry Bunt professeur de scénario

Nous, terriens, sommes observés par les extraterrestres ! Et même filmés ! Si, si ! Une civilisation avancée filme les événements qui se produisent sur terre et les diffuse à travers toute la galaxie. C’est Channel Blue, une émission de télé-réalité interplanétaire qui a connu un grand succès. La bêtise, l’agressivité, le comportement irrationnel et destructeur des Terricules, les habitants de la terre, ont longtemps amusé les Édenistes, habitants d’Éden. Mais petit à petit l’audience a baissé, les téléspectateurs se sont lassés. Devant cette désaffection, les producteurs programment l’arrêt des émissions. L’arrêt définitif sera grandiose : les extraterrestres vont tout faire sauter. La terre va disparaître ! Un seul homme peut la sauver, Perry Bunt, un obscur professeur de scénario de Los Angeles. Pour ça Perry doit pondre le scénario qui va relancer Channel Blue. Le succès retrouvé, l’anéantissement terrestre sera remis à plus tard. C’est le carton à l’audimat ou la fin du monde, du moins de notre monde.

On aura vite compris que ce n’est pas sur le sérieux et la rigueur que s’appuie l’intrigue du roman. Le scénario se résume à une succession de péripéties loufoques et burlesques sans le moindre souci de vraisemblance, ni de cohérence. Le but est de faire rire. Le problème est que l’outrance des procédés utilisés n’atteint son but que si l’on est amateur de la grosse farce bien lourde. Partant de la même idée saugrenue que les terriens ne sont que les acteurs involontaires d’une télé-réalité interplanétaire, l’auteur aurait pu en profiter développer une critique d’un comportement humain autodestructeur, montrer le ridicule des agissements irrationnels des terriens ou faire une critique sociale. Mais non, rien de cela, ou si peu. On reste dans les canulars bien pesants : on rencontre Elvis Presley, Dieu et Satan, dans l’ordre d’apparition et peut être ordre d’importance pour l’auteur. Tous sont accros aux émissions de télé-réalité. Pour eux les terriens sont des Américains. Ce doit être le seul peuple digne d’intérêt. Il est donc confirmé par les extraterrestres eux-mêmes que les États-Unis sont bien le centre du monde, comme le pensent bon nombre d’Américains. Cela vous étonnera si je précise que l’auteur est un vrai Yankee ?

Quelques bonnes trouvailles comme par exemple le stylo de la destruction : dans un sens il montre une femme en burqa, quand on le retourne on voit la même femme totalement à poil. Et pour corser le tout on peut y lire Made in Israel. L’envoi de ce stylo à dix leaders islamiques provoquerait l’autodestruction de la terre en moins de trois semaines ! Mais l’empilage de situations délirantes et farfelues ne m’a fait que rarement sourire et encore moins rire. D’autant plus que tout ça se prolonge sur plus de 470 pages qui m’ont parues bien longues. Il faut aimer les gags lourdingues et totalement débridés pour apprécier complètement le livre. Ne cherchez pas ici la subtilité et la finesse.

Pour terminer je me demande pourquoi avoir remplacé le titre anglais original Channel Blue par un autre titre anglais Prime Time, beaucoup moins évocateur. Peut être que l’éditeur français pense que les lecteurs ne savent pas qu’on appelle la terre la planète bleue ?

Extrait :
— Au début du programme, les gens voulaient toujours plus de Terre. Ils vous adoraient parce que vous étiez naïfs, stupides et égoïstes, parce que vous vous entretuiez, parce que vous mangiez vos congénères mammifères, parce que vous vous faisiez la guerre pour des cailloux que vous trouviez dans le sol. Chaque année, c’était comme si vous deveniez de plus en plus amusants, en imaginant des moyens encore plus fous et plus efficaces de tuer les autres ou de vous tuer vous-mêmes : des bombes capables d’anéantir le monde entier ou des supervirus biologiques créés en laboratoire, sans oublier, bien sûr, le moteur à combustion interne qui est en soi, et sous une foule d’aspects, un sommet en matière d’autodestruction.

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Galaxy Entertainment

Ma note : 2.5 Stars (2.5 / 5)

 

 

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