Des hommes en noir – Santiago Gamboa

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019
(
Será larga la noche)
Date de publication française : 2019 – Metailié
Traduction : François Gaudry
Genres : Enquête, roman noir
Personnages principaux : Julieta Lezama, journaliste d’investigation – Johana Triviño, ancienne des FARC et assistante de Julieta – Edilson Jutsiñamuy, procureur à Bogotá

En Colombie, dans la région d’Inzá, un convoi de trois 4×4 est attaqué à l’arme lourde. Dans les 4×4, il y a des hommes expérimentés dans le maniement des armes, ils ripostent. La bataille s’engage à coups de fusils mitrailleurs et de bazooka, il y a des morts. Un hélicoptère vient à la rescousse des assaillis. Il évacue rapidement un homme en noir et deux femmes qui voyageaient à bord d’un Hummer aux vitres teintés. Le lendemain il ne reste aucune trace de cette scène de guerre : le terrain a été nettoyé. Mais il y avait un témoin : un gamin a tout vu. Son témoignage arrive chez le procureur Edilson Jutsiñamuy qui prend l’affaire au sérieux alors que dans la police on ignore complètement l’événement. C’est ce qui interpelle le procureur. Il fait alors appel à Julieta Lezama, journaliste d’investigation, pour éclaircir cette étrange affaire. Celle-ci se rend sur les lieux accompagnée de son assistante Johana Triviño. C’est le début d’une longue enquête.

L’intrigue est dense et parfois un peu trop touffue. Elle nous fait voyager de la Colombie, au Brésil et jusqu’en Guyane française. L’auteur nous montre l’influence des églises évangéliques. Elles sont nombreuses, riches et puissantes. Elles correspondent au besoin pour des populations pauvres de croire en un avenir meilleur. Leurs pasteurs sont vénérés. Ils font de grands shows, avec lumières et effets spéciaux. Le côté surhumain qui s’en dégage accroit encore leur influence. À travers le portrait de deux pasteurs influents et rivaux, Gamboa décortique le fonctionnement de ces églises. Il ne se contente pas d’en faire une critique sèche et négative, il montre comment des hommes exceptionnels, partis de rien, sont arrivés à se construire une sorte d’empire. Le côté séducteur et charismatique de ces drôles de pasteurs est intelligemment mis en lumière. Leur côté sombre et manipulateur aussi.

Les personnages principaux sont des enquêteurs parfaitement complémentaires. Julieta Lezama est une journaliste d’investigation, indépendante et aguerrie qui vend ses reportages à des médias internationaux. Elle est en instance de divorce et mère de deux adolescents. C’est une femme d’origine bourgeoise, libérée, qui a besoin de temps à autre de décompresser dans les bras d’un mec vigoureux et encore plus souvent de se calmer les nerfs avec des boissons alcoolisées qu’elle consomme sans modération. Elle est tenace et déterminée. Elle a une assistante multifonction, Johana Triviño, efficace dans l’organisation mais qui en plus possède une qualité que l’on trouve rarement chez les secrétaires : elle sait manier tous types d’armes. C’est une ancienne des FARC. Le procureur Edilson Jutsiñamuy est d’origine indienne, la cinquantaine, il n’a pas de vie familiale, passe la quasi totalité de son temps dans son bureau et se consacre entièrement à l’exercice de la justice. Tous les trois vont mener une enquête hors normes.

L’intérêt de ce roman est l’enquête, bien sûr, mais aussi la description de la société colombienne post guerre civile. Les tensions politiques persistent, les enlèvements sont fréquents, la violence durable. Nous en apprenons également beaucoup sur la cuisine et les boissons locales. Belles descriptions également des paysages et des villes.

Santiago Gamboa signe ici un bon roman nous éclairant sur les arcanes des églises évangéliques tout en faisant preuve d’un réalisme social tout à fait remarquable. Le tout avec un zeste d’humour qui atténue l’amertume du récit.

Extrait :
Pour Julieta, les Églises évangéliques étaient les nouveaux cartels mafieux, pourvoyeurs d’une drogue encore plus dure, car immatérielle et vendue au grand jour, autorisée par la Constitution. Une drogue qui provoque une addiction immédiate chez les individus les plus fragiles, ceux qui ont le plus besoin de soulagement, et, sans en être coupables, qui sont profondément ignorants. Tous viennent chercher ponctuellement leur dose : les plus tourmentés, chaque jour : les autres, le samedi et le dimanche. Ils en ont besoin pour vivre.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Mort à Florence – Marco Vichi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2009 (Morte a Firenze)
Date de publication française : 2017
(Ed. Philippe Rey, 10/18)
Traduction : Nathalie Bauer
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Bordelli

C’est mon troisième Vichi, plus copieux que les deux premiers, ce qui donne l’occasion à l’auteur de décrire davantage le caractère du commissaire Bordelli et des ses amis : son assistant Piras, le légiste Diotivede, le chef Toto, et Botta, l’Arsène Lupin italien selon ses dires : « J’applique une politique de redistribution de la richesse dans l’attente de lois plus justes ».

Un jeune enfant de 13 ans, Giacomo, est disparu depuis 3 jours, et on le retrouvera quelques jours plus tard, assassiné et violé par au moins trois personnes. Bordelli en fait presqu’une dépression, d’autant plus qu’on trouve très peu d’indices, que les forces de l’ordre se contentent de surveiller au hasard quelques suspects, et surtout que Florence connaît la pire inondation de son existence : les communications sont coupées, la circulation interrompue, les commerces dévastés, le sous-sol où habite Botta est ravagé et Rosa ne peut plus sortir de chez elle.

Comme l’enquête est pratiquement interrompue par la force des choses, Bordelli se contente de faire du bénévolat pour déblayer les rues et nourrir les habitants, et il ressasse de vieux souvenirs de guerre. Ses relations sentimentales ne s’améliorent pas et, en désespoir de cause, il mise un peu sur les prévisions d’une voyante ! Il déteste de plus en plus la majorité de ses compatriotes en qui il voit des disciples de Mussolini et de ses successeurs.

Il y a sans doute beaucoup de choses dans cette brique, qui finit par ne plus tellement ressembler à un roman policier. Reportage très documenté sur l’inondation historique de Florence de 1966 ( https://youtu.be/p8lZYQwLHQ0 ), regard impitoyable sur la société et la bourgeoisie italiennes, et description détaillée d’un commissaire rongé par la solitude qui passe de la nostalgie à une mélancolie qui le rend pénible dans ses relations et inefficace dans son travail. On veut bien que tout policier n’ait pas l’intelligence de Poirot ou les muscles de James Bond mais, pour s’attacher à lui, il faut qu’il sorte un peu de la banalité quotidienne. La critique brutale de la société italienne, celle des années 60 comme celle d’aujourd’hui, est sans doute méritée, mais est exécutée ici sans la finesse d’un Camilleri : certains passages ressemblent plutôt aux imprécations qu’on trouve dans un tract. Ça manque aussi de rythme et de couleurs, contrairement à ce qu’on trouvait dans les deux premières enquêtes de Bordelli. Enfin, à mon sens, la fin est ratée, comme si l’auteur ne savait plus trop comment s’en sortir.

Ce roman a remporté le prix Scerbanenco, « la plus haute récompense du polar italien » (2009), selon la quatrième de couverture. Probablement un mauvais millésime !

Au moins, Rosa n’appelle plus Bordelli « mon gros singe »; elle se contente maintenant de « mon gorille ».

Extrait :
Encore à moitié endormi, il tendit la main à la recherche du corps chaud d’Elvira, puis, au contact du lin rêche, se rappela qu’elle était partie. Il s’allongea sur le dos et se mit à scruter l’obscurité. Une autre femme était entrée dans sa vie et en était sortie à toute allure, tel un projectile qui transperce la chair. Sa femme idéale naîtrait peut-être dans cent ans ou était déjà née, avait déjà vécu et était déjà morte. En tous les cas, il ne la rencontrerait pas.
Chaque fois qu’il retournait à sa solitude, un nouveau monde se présentait à lui. Cela équivalait un peu à renaître, et un sentiment de liberté se répandait sous son mal-être…
Quelle heure pouvait-il bien être ? Pas la moindre lueur ne filtrait à travers les volets. Il était épuisé. Les chances de retrouver le petit Giacomo vivant s’amenuisaient de plus en plus. L’enfant s’était évanoui dans le néant cinq jours plus tôt. Tout juste treize ans, cheveux châtains, yeux marron, un mètre quarante-sept. Un gosse tranquille, appliqué, obéissant.

Niveau de satisfaction :
3.4 out of 5 stars (3,4 / 5)

 

 

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Les dieux de Howl Mountain – Taylor Brown

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Gods of Howl Mountain)
Date de publication française : 2019 – Albin Michel
Traduction : Laurent Boscq
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Rory Docherty, trafiquant d’alcool – Maybelline (Ma) Docherty, sa grand-mère, guérisseuse

1952 dans Howl Mountain, Caroline du Nord.
Rory Docherty est un ancien combattant de la guerre de Corée. Il en est revenu avec une jambe en moins. Il vit chez sa grand-mère, Maybelline (dite Ma), depuis que sa mère a été internée en hôpital psychiatrique après avoir a été agressée par trois hommes cagoulés. Son amant a été tué, elle n’a plus prononcé le moindre mot à partir de ce moment.
Au pied de Howl Mountain, la nouvelle vallée avec son usine de textile. L’ancienne vallée avait été inondée vingt ans plus tôt pour produire de l’électricité. Ceux qui ne travaillent pas à l’usine, restent dans la montagne et n’ont qu’une ressource : le trafic du bourbon. Ce n’est pas de tout repos : les agents fédéraux veillent, les shérifs ont un rôle trouble et la concurrence est âpre. Rory, et bien d’autres, gagnent leur vie en livrant l’alcool clandestin au volant de voitures au moteur gonflé pour mieux échapper aux poursuivants.

L’auteur nous restitue une belle ambiance de ce coin de la Caroline du Nord. Il y a à la fois:
– de la poésie dans la description de la nature à la fois rude et luxuriante; dans la recherche des plantes médicinales dont se sert Ma pour soigner toutes sortes de maux; dans le grand châtaignier solitaire dont les bouteilles multicolores attachées par des ficelles à ses branches emprisonnent les démons et protègent les humains
– de la sauvagerie lors des courses de voitures illégales où des hommes mettent en jeu leur vie dans des bolides aux moteurs surpuissants
– de la folie dans les célébrations d’offices religieux où les participants entrent en transe et où les pasteurs manipulent à main nues des crotales au venin mortel.

L’écriture, ample et lyrique, sert parfaitement bien la création de cette ambiance particulière.

Les personnages ne sont pas en reste. Rory est revenu de guerre estropié mais il se débrouille parfaitement bien avec sa prothèse de jambe, surtout quand il est au volant de la Maybelline, un coupé Ford auquel on a donné le nom de la grand-mère, repeint en noir, son moteur a été modifié pour accroître sa puissance. Un vrai boulet de canon ! Les agents fédéraux peuvent s’accrocher ! Mais Rory a d’autres problèmes : c’est d’abord sa mère : elle dessine merveilleusement bien, surtout des oiseaux mais elle est devenue complètement muette suite à son agression au cours de laquelle elle a réussi à éborgner un de ses agresseurs. Rory garde l’espoir qu’elle retrouve la parole et qu’elle raconte. Il y a aussi la troublante Christine, la fille du pasteur, aux yeux verts émeraude. Rory en est follement amoureux. Ma, la grand-mère, est une femme imposante. C’est une sorcière qui a des remèdes pour tout. Tout le monde vient la consulter, plus ou moins ouvertement. Ma a beaucoup d’expérience et de connaissance, elle ne refuse jamais son assistance mais il ne faut pas trahir sa confiance. Sinon c’est très risqué !

Une ambiance superbement restituée, des personnages forts et attachants, une écriture remarquable, sont les composants de cet excellent roman noir.

Extrait :
Ils creusèrent ensemble, sans rien dire. La buée qui s’échappait de leurs lèvres matérialisait les rayons de lumière oblique qui transperçaient les arbres. Rory avait dû laisser sa béquille de côté et prenait appui sur le bord de la fosse pour garder l’équilibre. Ma était au fond, avec ses hautes bottes d’homme, les bras couverts de boue. Ils descendirent le linceul en silence et sans cérémonie, puis le firent disparaître sous des pelletées de terre noire. Howl Mountain ferait le reste pour l’un des siens. Elle le reprendrait, et les racines des grands arbres enfonceraient ses ossements de plus en plus profondément dans l’humus, l’attirant vers son cœur de pierre.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Une sale affaire – Marco Vichi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2002 (Una brutta faccenda)
Date de publication française : 2016 (Éd. Philippe Rey)
Traduction : Nathalie Bauer
Genre : Enquête policière
Personnages principaux : Commissaire Bordelli

Comme promis, voici le deuxième Vichi traduit en français. Toujours à Florence et toujours avec le commissaire Bordelli. L’action du premier (Le commissaire Bordelli) se passait en 1963; celui-ci en 64. Le Sarde Piras accompagne Bordelli dans ses enquêtes, et le brave Mugnai continue d’aller chercher cafés ou bières. Le légiste silencieux Diotivede est toujours au poste. Vichi insiste moins, cependant, sur les collègues policiers de Bordelli que sur des gentils délinquants (ou petits bandits) qu’il a déjà interceptés dans leur fonction, traités avec magnanimité, et qui lui rendent service à l’occasion : comment crocheter une serrure, comment entrer en contact avec Untel ou mettre à jour des informations… Dans un autre contexte, américain par exemple, on les appellerait des indicateurs; mais Bordelli les traite plutôt comme des copains : l’ancienne prostituée Rosa qui lui remonte le moral avec massages et cognac; le voleur de haute voltige, Botta, qui est devenu un grand chef en fréquentant toutes les prisons du monde; le cambrioleur malchanceux, Canapini, entré par effraction chez Rosa, surpris par Bordelli dont il ignorait, confus, qu’elle était son amie, chargé par le commissaire d’arroser ses plantes et refusant la clé de peur de la perdre !

Casimiro est un de ceux-là qui bénéficient d’un soutien financier de Bordelli en échange de quelque service. Notre histoire commence alors qu’il arrive en trombe au commissariat et confie à Bordelli qu’il vient de tomber, par hasard, sur un cadavre, alors qu’il se promenait autour d’une villa près de Fiesole. Ils s’y rendent immédiatement. Au lieu d’un cadavre, c’est un doberman bien vivant qui bondit sur eux, rapidement abattu pas le commissaire.

Cherchant à interpréter ce qui s’est produit, Casimiro retourne sur les lieux et disparaît. C’est le premier problème que Bordelli s’efforcera d’élucider. À Florence même, deux fillettes disparaissent et sont retrouvées étranglées et mordues au ventre. Deux autres suivront : longtemps privé d’indices, le commissaire est démoralisé, Piras est furieux et Diotivede, dont une nièce de six ans qu’il aimait a été autrefois écrasée par un camion, est dégoûté par ces meurtres d’enfants et exhorte Bordelli à trouver l’assassin. Ces morts extrêmes et injustes, pourrait-on dire, entraînent des réactions qui nous permettent de mieux comprendre l’entourage de Bordelli. Acharnement et un certain hasard permettront à Bordelli de relier les enquêtes et de régler les deux problèmes.

C’est vraiment Bordelli qui est au centre du récit, mais comme un homme ordinaire, un antihéros, esclave de la cigarette, souvent accablé, malhabile ou malchanceux avec les femmes, hanté par la guerre où il a perdu bien des hommes : des souvenirs remontent souvent à la surface malgré lui. On s’attache moins à lui personnellement qu’à sa vie avec les amis, à son milieu, sa trattoria préférée et sa relation avec Toto le chef. C’est un polar d’atmosphère où la pluie est trop généreuse mais s’accorde bien avec le côté nostalgique du commissaire. Le rythme est, sans doute, un peu lent, mais ce n’est pas grave parce qu’on se plaît à errer dans cette ambiance.

Si seulement Rosa pouvait cesser de l’appeler « mon gros singe » !

Extrait :
À la trattoria Da Cesare, Bordelli salua Toto et s’effondra sur son tabouret habituel. Il ne parvenait pas à chasser de son esprit l’image de la fillette étendue au sol.
« Que vous arrive-t-il, commissaire ? Vous avez une de ces têtes… lui lança Toto en se dirigeant vers lui, une louche à la main.
Je suis juste un peu fatigué, répondit Bordelli, sachant que la nouvelle n’avait pas encore circulé.
Dites-moi que vous avez faim.
Sers-moi ce que tu veux, Toto. Je n’ai pas envie de choisir.
Ne vous inquiétez pas. Je vais vous remettre sur pied. »
Le cuisinier s’affaira autour de ses fourneaux et revint avec une assiette fumante, remplie de poulet et d’artichauts frits, une de ses spécialités.
Tandis que son client se versait un verre de vin et entamait son plat, Toto se mit à discourir avec sa loquacité habituelle de politique et de sentiments sur fond de friture, sans ralentir le rythme de son travail. Cet homme ignare savait saisir l’essence des choses d’une manière bien à lui (…)
Bordelli écouta avec plaisir Toto deviser tous azimuts, des vendettas de son village à la recette du porc au myrte.
« Un café, commissaire ?
Fais-le-moi bien noir. Je me suis goinfré comme un ogre.
Alors il vous faut aussi une bonne petite liqueur, dit Toto qui prit une bouteille sur l’étagère.
Tu me raccourcis la vie, mon ami.
Non, je vous l’adoucis…
Toujours le même dilemme à la con. »

Fiesole

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Le pays des oubliés – Michael Farris Smith

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Fighter)
Date de publication française : 2019 – Sonatine
Traduction : Fabrice Pointeau
Genre : Roman noir
Personnage principal : Jack Boucher, combattant à mains nues

Un garçon de 2 ans est déposé à la porte du bric-à-brac de l’Armée du Salut avec pour tout vêtement une couche informe. Il passera ensuite par une succession de familles d’accueil pour arriver, à l’âge de 12 ans, chez Maryann qui deviendra sa mère d’adoption. Ce garçon c’est Jack Boucher. À 17 ans il gagne ses premiers gains dans un combat à mains nues. Ces combats deviennent sa passion et sa source principale de revenus. Le jeu est pour lui l’autre ressource, très aléatoire. À plus de 40 ans, le corps déglingué, souffrant de violents maux de tête, il voudrait sortir sa mère adoptive de la pension où elle croupit et sauver la maison de Maryann, mise en vente. Mais il a surtout des dettes, le genre de dettes qu’il vaut mieux rembourser si on veut rester en vie. Alors il va s’engager dans un ultime combat risqué.

Comme dans son roman précédent, Nulle part sur terre, Farris Smith met en scène des personnages qui sont des perdants, des solitaires, des exclus. Jack Boucher a bien mal commencé la vie : bébé abandonné comme un vulgaire produit hors d’usage, il trouvera l’affection chez sa mère adoptive Maryann qui est elle-même une femme solitaire ayant renoncé au grand amour, peut être pour s’occuper de lui. Annette, la tatouée, est une belle fille qui expose son corps comme une œuvre d’art pour gagner sa vie. Elle n’a jamais connu son père, ne s’en plaint pas, mais elle éprouve quand même un manque. Il y a aussi Baron, patron d’une troupe illégale de forains, constituée d’anciens taulards et de types cherchant à échapper à la justice. Tous ces personnages ont en commun d’être dans la galère, de lutter pour survivre. Il y a chez eux une sorte de fatalisme qui leur fait accepter leur situation sans se plaindre, sans le moindre apitoiement, mais avec un esprit de combat, de lutte pour survivre avec leurs moyens.

Le cadre est en accord les personnages : miteux, voire misérable. C’est celui des villages, des bourgades de l’Amérique profonde dans le delta du Mississipi. C’est la grisaille qui domine, même si le soleil brille. La violence est omniprésente : les combats clandestins, les paris et les dettes qui enrichissent un gang dirigé par une matrone sans pitié.

La belle écriture de l’auteur est à la fois lyrique et désenchantée. Il y a quelque chose de poétique et désespéré dans cette prose. Quelques beaux passages pleins d’émotions montrent, que malgré les ténèbres, l’espoir subsiste.

Le pays des oubliés est dans la même lignée que le précédent roman de l’auteur, le beau Nulle part sur terre, peut être pas tout à fait au même niveau. Un peu moins abouti, mais un bon roman noir quand même.

Extrait :
Relève-toi. Putain, relève-toi. Tu mets un genou à terre ce soir et t’es mort. Relève-toi parce que c’est la dernière fois que tu seras dans cet endroit que t’as jamais mérité de toute manière. Tout ce que t’as fait, c’est prouver à tous qu’ils avaient raison. T’as prouvé que t’étais un putain de problème, depuis toujours, et t’as prouvé que tu la ruinerais si elle te léguait tout. T’as fait tout ce que tout le monde attendait de toi alors maintenant relève-toi. Tu surprendras plus jamais personne et ils se foutront de toi et personne n’a rien à branler de tes maux de tête, mais tu ferais mieux de pas mettre un genou à terre parce que le type qui se battra contre toi t’écrabouillera dans la terre et la foule l’acclamera pendant que ton sang coulera. Tu ferais mieux de pas crever avant elle. Tu peux pas récupérer la maison et tu peux pas rembourser Big Momma et tu reverras jamais Maryann si tu mets un putain de genou à terre. Tout ce qui te reste à donner c’est ta putain de vie à la con pour encore un jour ou une semaine ou pour le temps qui lui reste, alors tu ferais mieux de pas mourir. Maintenant, putain, relève-toi.


Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le tueur des abattoirs – Manuel Vázquez Montalbán

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1987 (Pigmalion y otros relatos)
Date de publication française : 1991 (Seuil)
Traduction : Catherine Derivery
Genre : 17 récits sur l’Espagne d’hier et d’avant-hier
Personnage principal : variable

J’ai lu avec plaisir tous les Montalban qui mettaient en scène le fameux détective catalan Pepe Carvalho, qui avait travaillé pour le PC et la CIA puis, plus mûr, avait pris ses distances par rapport à tout groupe totalitaire. Gastronome et anarchiste, il sympathise avec les mal foutus, brûle ses livres d’intellectuel (qu’il fut dans sa jeunesse), et adore mettre des grains de sable dans l’engrenage politique, faussement qualifié de postfranquiste (idéologiquement parlant). Faut avoir lu, au moins, Meurtre au comité central (1982), Les Thermes (1989) et Le Prix (2000). C’était malheureusement avant l’existence de Sang d’Encre Polars (sauf pour ce qui est de Milenio, son roman-testament, dont j’ai rendu compte en 2013). Le livre dont je dirai maintenant quelques mots n’est, hélas, ni un Pepe Carvalho ni un vrai polar, mais je tenais à attirer l’attention de nos lecteurs sur ce grand écrivain espagnol qu’est Montalban (1937-2003).

Le tueur des abattoirs rassemble 17 nouvelles, pas particulièrement policières, malgré quelques meurtres ici et là. Il y a plusieurs années, j’avais laissé tomber ce roman, frustré qu’il ne soit pas un polar. L’intérêt qu’on peut néanmoins y trouver, c’est le caractère de Montalban, souvent ironique, toujours nostalgique, déçu finalement de ce que l’Espagne est devenue après la guerre, mais même après mai 68 qui, en Espagne, comme en France et en Allemagne, comme chez nous aussi au Québec, a suscité beaucoup d’espoirs et de grandes déceptions.

Ces nouvelles datent de 1965 à 1987. La quatrième de couverture insiste sur « la conscience d’une époque et les contradictions d’un pays aux prises avec sa mémoire et incertain de son avenir ». Il y a sans doute un peu de ça, mais les personnages et les décors construits par Montalban insistent surtout sur la naïveté et le plaisir de nos 20 ans, la sexualité comme fausse solution, l’absence de solidarité même chez des gens (je pense aux professeurs d’université) qui ont des objectifs communs mais une rivalité impitoyable. Ces traits de caractère se retrouvent en bonne partie chez le détective Carvalho qu’on récupère donc, indirectement, dans ces nouvelles.

Parfois difficiles à lire mais soutenues par un humour sympathique (souvent noir) (comme dans Le lâche assassinat d’Agatha Christie), ces nouvelles ne sont pas faites pour tout amateur de polars; elles intéresseront particulièrement ceux et celles qui cherchent à connaître les auteurs derrière les romans, Christie derrière Poirot, Conan Doyle derrière Sherlock, Stout derrière Nero Wolfe… Il me semble aussi que ces nouvelles parleront davantage à un Espagnol, malgré l’universalité des traits de caractère et les ressemblances réelles des événements historiques.

Extrait :
Poirot donna les instructions appropriées sur le comportement à suivre – le même qu’avec n’importe quel cadavre – et fit part de ses observations à son fidèle Hastings. La qualification de fidèle était du domaine public, et même les servantes parlaient du capitaine dans ces termes : « Je viens de porter le thé au fidèle capitaine Hastings ». « Le fidèle capitaine Hastings m’a chargé de lui raccourcir un peu plus les manches de sa chemise ».
Quand le surintendant de Scotland Yard arriva et tomba sur le couple de fins limiers, il sursauta et commenta de mauvaise humeur :
« Poirot et le fidèle Hastings ! Si j’avais su, je ne serais pas venu. Avec vous deux, l’affaire va être résolue en quelques secondes.
– Ne croyez pas cela, inspecteur Fields. Mes ‘petites cellules grises’ sont en activité depuis un bon moment et l’affaire est extrêmement compliquée. Pour commencer, sur un guéridon se trouve un plateau, avec une bouteille de porto et un verre… vide. Pourtant, James a découvert le cadavre précisément au moment où il apportait le porto ».

Niveau de satisfaction :
ne s’applique pas dans ce cas-ci

 

 

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1984 – George Orwell

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1949
Date de publication française : 1950 (Gallimard) – Réédition 2018 (Gallimard) Traduction : Josée Kamoun
Genre : Science-fiction, dystopie
Personnage principal : Winston Smith, employé du ministère de la Vérité

1984 – Londres, en Océanie.
C’est le règne de Big Brother. Big Brother est une entité qui gouverne le pays. Elle est omniprésente par l’intermédiaire de télécrans, sortes d’émetteurs-récepteurs qui jouent à la fois le rôle de caméras de surveillance et de diffuseurs de messages du parti. Toute transgression des ordres est réprimée par la Mentopolice. Les individus désobéissants sont considérées comme des mentocriminels et aussitôt vaporisés, c’est à dire assassinés avec effacement des traces de vie, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Winston Smith est employé au ministère de la Vérité, au service des Archives. Son rôle est de réécrire le passé pour le rendre compatible avec les orientations voulues par Big Brother. Toute trace des événements tels qu’ils se sont déroulés est détruite et remplacée par la nouvelle version officielle qui glorifie Big Brother qui ne peut ainsi jamais se tromper. Winston est un peu trop conscient de cette falsification d’autant plus qu’il en est un des auteurs et qu’il lui reste ses propres souvenirs du passé, complètement différents de la version étatique. Il n’adhère pas aux thèses du parti et se rapproche d’une organisation de résistance, la Fraternité, dont le chef Emmanuel Goldstein est l’opposant honni de Big Brother. C’est courageux mais aussi très risqué.

Publié pour la première fois en 1949, le livre d’Orwell est une anticipation, pour l’époque, d’événements sensés se dérouler en 1984. Il est très dense. C’est tout à la fois une critique d’un régime totalitaire, un avertissement sur une évolution néfaste des technologies de surveillance et une dénonciation des manipulations utilisées par les gouvernants pour conserver le pouvoir. 70 ans après sa parution il pourrait être complètement dépassé. Ce n’est pas le cas. Bien sûr les technologies ont évolué mais les concepts inventés par Orwell sont toujours d’actualité. Certains sont entrés dans le langage courant : – Big Brother est utilisé pour qualifier une atteinte aux libertés et à la vie privée – Novlangue (ici traduit par néoparler) est le langage utilisé par les médias dominants et les hommes politiques dans le but d’empêcher de penser les choses telles qu’elles sont – Police de la pensée (ici traduit par Mentopolice) désigne les pressions physiques et psychologiques pour imposer la pensée unique, celle des gouvernants. On ne retient souvent de ce roman que l’aspect Big Brother : la surveillance généralisée partout tout le temps, mais à mon avis le côté destruction de la langue est au moins aussi important. Un des personnages explique : Ne vois-tu pas que tout le propos du néoparler est de rétrécir le champ de la pensée ? À terme, nous rendrons littéralement impossible le mentocrime pour la bonne raison qu’il n’y aura plus de mots pour le commettre.

Le néoparler (ou novlangue) a été adopté en partie et il est régulièrement employé aujourd’hui dans les médias, les milieux politiques ou bureaucratiques.
Pour le plaisir, quelques exemples de néoparler (ou novlangue) contemporains que vous avez entendu ou entendrez régulièrement :
– Plan de sauvegarde de l’emploi = licenciement économique
– Faits alternatifs = mensonges
– Situation de non emploi = chômeur
– Frappé violemment à la vision = éborgné
– Coup de couteau circulaire au niveau de la gorge = égorgement
– Frappes chirurgicales = bombardements
– Dommages collatéraux = victimes civiles
– Français les plus aisés = Français riches
– Faire bouger les lignes = changer
– Ce n’est pas un sujet tabou = pas de crainte pas d’en parler
– Envoyer un signal fort = rassurer
– Tenue commune = uniforme
– Nouvelle ressource = nouvel impôt
– S’intègre dans un nouveau calendrier = décalé, voire supprimé
– …
Nous sommes dans le monde d’Orwell !

Je ne vais pas détailler davantage ce livre, référence de la science-fiction, abondamment commenté par ailleurs, mais je vous engage à le (re)lire. Même si cette œuvre date de 70 ans, nul doute que vous y trouverez des similitudes avec le monde actuel. C’est une dystopie sombre et pessimiste, intégrant une analyse profonde sur la façon dont s’exerce le pouvoir et sur les manipulations développées pour le garder. Effrayant mais édifiant !

Extrait :
… Le pouvoir s’éprouve en infligeant douleur et humiliation. Le pouvoir se réalise en mettant en pièces la pensée de l’homme pour la recomposer ensuite à sa guise. Est-ce que tu entrevois, maintenant, quel monde nous sommes en train de créer ? C’est l’antithèse exacte des niaiseries utopiques et hédonistes rêvées par les anciens réformateurs. Un monde de peur, de traîtrise et de tourment où on a le choix entre piétiner et être piétiné, un monde qui sera de plus en plus impitoyable, et non de moins en moins, à mesure qu’il se raffinera, qui ira vers toujours plus de douleur. Les anciennes civilisations prétendaient être fondées sur l’amour, ou la justice. La nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura plus d’émotions, sinon la peur, la rage, le triomphe et l’avilissement de soi. Tout le reste, nous le détruirons, sans exception aucune. Déjà, nous brisons les habitudes de pensée qui datent d’avant la Révolution. Nous avons rompu le lien entre parents et enfants, entre les hommes, entre l’homme et la femme. Plus personne n’ose faire confiance à une épouse, à un ami. Mais dans l’avenir, il n’y aura plus ni épouses ni amis. Les enfants seront retirés à leur mère sitôt nés, comme on retire ses œufs à la poule. L’instinct sexuel sera éradiqué. Procréer deviendra une formalité annuelle, comme de faire renouveler sa carte de rationnement. Nous allons abolir l’orgasme. Nos neurologues y travaillent. Il n’y aura plus de loyauté, sinon envers le Parti. Plus d’amour, sinon pour Big Brother. Il n’y aura plus de rire, sinon le rire de triomphe devant l’ennemi défait. Il n’y aura plus d’art, de littérature, de science. Lorsque nous serons tout-puissants, nous n’aurons plus besoin de la science. On ne fera plus la différence entre la beauté et la laideur. Il n’y aura plus de curiosité, plus de plaisir à vivre les âges de la vie car tous les plaisirs qui nous feraient concurrence seront éliminés. Mais toujours — ne l’oublie pas, Winston — demeurera l’ivresse du pouvoir qui ne fera que croître et gagner en subtilité.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Dans son ombre – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Druide)
Genre : Enquête
Personnage principal : Maud Graham, police de Québec

Chrystine Brouillet est l’auteure québécoise la plus prolifique dans le domaine des polars, il n’est donc pas surprenant qu’elle soit l’écrivaine que j’ai le plus commentée; en général, pour en dire du bien.

Dans son Ombre est un roman à deux temps : d’une part, le beau Sacha Walters, qui attire aussi bien les femmes que les hommes, après s’être expatrié à Toronto, s’est volatilisé. D’autre part, dans la ville de Québec, un climat de tension domine la famille de Martin Chevrette, ministre au provincial : sa femme, Laure Genest, s’efforce de tout gérer mais est incapable de négocier avec les jumelles Alizée et Lili-Rose. Alizée fuguera à quelques reprises et on finira par la retrouver morte, assassinée, déguisée en suicide. Maud Graham et ses collègues enquêtent directement sur ce cas. L’enquête sur la disparition de Sacha et celle sur le meurtre d’Alizée se recouperont quand les policiers apprendront que le ministre Chevrette et Sacha entretenaient une liaison dangereuse.

À première vue, et comme c’est souvent le cas avec Brouillet, on a l’impression de lire un roman psychologique, ce genre de romans plutôt artificiels où l’intrigue est secondaire et l’enquête truffée de beaux hasards. Pas chez Brouillet : c’est vrai que la dimension psychologique est importante, mais ce qui intéresse surtout notre auteure c’est l’analyse des relations interpersonnelles des principaux personnages, l’effet des événements sur leur caractère et dispositions, dont on peut presque prévoir l’avenir. La description de Laure Genest est fine et exhaustive, depuis le début de son congé de maternité jusqu’au choc de l’adolescence de ses filles, où les belles apparences sont de plus en plus difficiles à maintenir. Il ne s’agit pas seulement de doter les personnages d’une épaisseur consistante, mais d’intégrer les relations interpersonnelles au cœur de l’intrigue. Les techniques policières proprement dites deviennent ainsi moins arides. Et les liens d’amitié entre les enquêteurs facilitent le travail en commun plutôt que de l’en détourner.

Brouillet se penche sur la réalité de la vie et de la famille bourgeoises, un peu comme le fait Chabrol dans ses films; et là où Chabrol opposait les belles images du décor aux laideurs des sentiments cachés, Brouillet oppose la solidarité des liens d’amitié de son équipe aux passions tristes et solitaires de ses assassins.

Extrait :
Sa fille était morte.
Et elle ne ressentait rien. Alors qu’elle aurait dû éprouver un grand soulagement. Pourquoi ne ressentait-elle jamais rien ? Il lui semblait qu’elle n’avait plus rien éprouvé depuis des années. Dix ans, douze ans ? Depuis qu’elle avait compris que la complicité des jumelles l’excluait de leur intimité. Elle secoua la tête, faillit dévisser la bouteille de VSOP pour boire une gorgée, se raisonna. Ce n’était pas le moment de s’abandonner à ses états d’âme. Elle devait conserver son sang froid.

Gare du Palais

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Le Cherokee – Richard Morgiève

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Joëlle Losfeld)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Nick Corey, shérif de Panguitch dans le comté de Garfield (Utah)

Comté de Garfield dans l’Utah, septembre 1954. En ce début d’automne le shérif Nick Corey fait sa tournée de nuit. D’habitude il ne se passe rien lors de ces tournées mais ce jour là une série d’événements étranges va bouleverser la routine habituelle : l’apparition d’un puma blanc, la découverte d’une voiture abandonnée sans chauffeur, et l’atterrissage d’un avion de combat, tous feux éteints et sans pilote. Fin de la tranquillité pour Corey : l’armée et le FBI débarquent en force et les ennuis commencent.

Le contexte du roman est celui des année cinquante où l’on ne savait pas trop si les multiples apparitions d’OVNIs qui étaient signalées étaient dues aux martiens prêts à débarquer ou à l’URSS qui développerait une nouvelle arme. La guerre froide entretenait ce climat paranoïaque. Quant un chasseur militaire Sabre, sans lumière et sans pilote vient se poser dans le coin, ça met en ébullition les autorités.

L’intrigue est basée sur deux histoires indépendantes mais qui convergent au niveau du personnage principal : le shérif Nick Corey. D’une part il y a il y a cette affaire étrange de l’avion chasseur Sabre et d’autre part ressurgit plus de vingt ans après le fantôme du tueur en série qui a assassiné les parents de Corey. Ces deux événements se percutent le même jour, au même endroit. Étrange coïncidence ! Des coïncidences il y en a beaucoup ! Il bénéficie de sacrés coups de bol notre shérif enquêteur ! Dès qu’il se rend à un endroit, il y a là un témoin qui lui permet de continuer sa traque. Quand ce n’est pas la chance, c’est son flair et son intuition qui lui permettent de rester sur la piste du tueur. Ainsi juste une petite flagrance d’un parfum chic lui permet de deviner le retour de l’assassin des ses parents. Le gars est un peu visionnaire aussi : il voit le passé comme sur un écran, en noir et blanc. Ça tombe bien : le tueur joue avec lui en semant des indices qui passeraient inaperçus avec un tout autre pisteur. Malgré toutes ses qualités, Corey est souvent en échec mais il persiste, encore et encore, parfois découragé, souvent désespéré, toujours nostalgique et tenace.

Les personnages, que ce soit le principal, le shérif Nick Corey, ou les secondaires, sont étranges. Tous sont un peu fêlés, en tout cas pas ordinaires : – un shérif qui a du sang apache dans les veines, ancien combattant de la guerre contre les Japonais, il a reçu les plus grandes distinctions militaires, c’est un homme en souffrance, toujours à vif – un agent du FBI, un gars très class, détaché auprès du président des États-Unis – un sauvage qui vit à moitié nu au milieu des bois, avec arc et flèches – un adjoint du shérif qui écrit une histoire des États-Unis – et un tueur très laid et très méchant qui glougloute comme un dindon. Il y en a quelques autres du même acabit.

Un style vraiment singulier, alliant gouaille et humour noir, mélange de San-Antonio et de Michel Audiard en plus sombre. Des digressions nombreuses, amalgames de pensées d’un vieux sage et de celles d’un gros plouc. Un humour particulier, souvent désespéré, parfois incompréhensible. Des dialogues surréalistes.

Et aussi une histoire d’amour, forte et intense, mais bien sûr pas banale. Il semble que l’auteur ait décidé que rien ne pouvait être ordinaire dans son bouquin.

Fin bâclée et frustrante, qui ne termine rien, comme si l’auteur en avait marre de tourner en rond dans cette poursuite désespéré d’un tueur insaisissable qui pourrait continuer jusqu’à la fin des temps. Peut-on vaincre le mal et la destruction ?

Malgré tous ses défauts, ce roman a souvent été encensé. Il n’est pas dénué de qualités et je dois reconnaître qu’il a réussi à m’accrocher, surtout grâce à cette belle ambiance crépusculaire qui règne dans une Amérique profonde, totalement parano. Les personnages hors normes, le style percutant dans son genre et la double intrigue qui ménage un bon suspense, sont les autres points attrayants. Ce n’est pas un livre qui privilégie toujours la subtilité, il est souvent déroutant mais dans le genre noir intense, il fait parfaitement l’affaire.

Extrait :
Au début du dix-neuvième siècle aucun Blanc n’avait mis les pieds par ici. Il avait fallu attendre Étienne Provost qui avait donné son nom à la ville de Provo. Désormais les Blancs étaient ici chez eux et lui, Nick Corey, était là pour faire régner l’ordre, la justice des Blancs. Et il avait une tête de matraque, pas du tout la tête de sa maman ni de son père. C’était un tourment pour lui, d’autant plus qu’ils étaient morts et qu’il ne se reconnaissait pas en eux. Leurs voix avaient disparu et même parfois leurs traits le fuyaient. Il ne parvenait pas à les faire apparaître derrière ses paupières. Il était un orphelin extrême. Il avait perdu ceux qui l’avaient engendré et ceux qui l’avaient recueilli et lui avaient tout donné. Comment vivre seul à ce point ? Sans origines à ce point ?

Et puis il est revenu. Il a remis la radio en marche. Un gars présenté sous le nom de Big Joe Turner s’est mis à chanter Shake, Rattle, Roll. Du blues noir qui sonnait comme du rock, c’était quelque chose.

Big Joe Turner – Shake, Rattle, Roll

Panguitch, comté de Garfield (Utah)

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Un innocent à l’Old Bailey – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017
(Twenty One Days)
Date de publication française : 2018
(10/18, Poche)
Traduction : Florence Bertrand
Genres : Enquête, procès
Personnage principal : Daniel Pitt (fils de Thomas), avocat

Le dernier Perry dans la série des Pitt, Un traître à Kensington Palace, m’avait un peu lassé, d’autant plus que Vespasia et Narraway étaient en voyage de noces. Le suspense et le rythme rendaient captivantes les cent dernières pages. Mais la récurrence du décor et des personnages ménageait peu de surprises.

Les auteurs aussi ont besoin de changement, et c’est pourquoi Perry a créé, il y a quelques années, la série des Monk, dont les intrigues précèdent d’une génération celle des Pitt. Cette fois-ci, cependant, on est toujours dans la série des Pitt, mais un certain temps s’est écoulé : Narraway et tante Vespasia sont décédés, la fille de Thomas Pitt et de Charlotte, Jemima, vit maintenant aux États-Unis, mariée et mère de deux petites filles. Et leur fils Daniel, âgé de 25 ans, commence sa carrière d’avocat après avoir réussi à Cambridge. C’est principalement autour de lui que se déroule l’histoire de l’Innocent à l’Old Bailey.

En guise de prologue, Daniel doit défendre, à la demande de son père, Roman Blackwell, un personnage ambigu que tout accuse du meurtre de John Hinton. Ce procès est à peine terminé, après avoir servi à montrer l’acharnement et l’ingéniosité de Daniel, malgré son peu d’expérience, que son grand patron, Marcus fford Croft, le contraint à seconder maître Kitteridge, qui s’efforce de défendre l’antipathique Russell Graves, accusé du meurtre de son épouse. Hautain, orgueilleux et violent, Graves n’a rien qui plaide en sa faveur; il est d’ailleurs condamné à mort.

Kitteridge et Pitt ont 21 jours pour trouver un argument ou une nouvelle piste qui justifierait un appel. Pendant que le premier reverra les minutes du procès pour tenter de trouver un vice de forme, Daniel enquête auprès de l’entourage de Graves pour découvrir qui aurait eu intérêt à se débarrasser de l’épouse de Graves, Ebony. Le temps qu’il interroge le majordome et les domestiques de la demeure des Graves, on se croirait dans Downton Abbey. C’est plaisant, mais on s’ennuie un peu des enquêtes de Thomas Pitt, le père et le vrai Pitt.

Et puis, une nouvelle dimension donne du piquant à l’intrigue. Daniel tombe sur le manuscrit d’un livre que préparait Graves, qui se complaît à diffamer par des insinuations douteuses et des associations gratuites plusieurs personnages en vue de la société londonienne, dont Narraway et tante Vespasia, et surtout Thomas Pitt et la Special Branch dont il est toujours le chef, après avoir succédé à Narraway. Évidemment, un intéressant motif vient de surgir (on aurait pu tuer Ebony pour faire accuser Graves et discréditer d’avance les affirmations de son livre), sauf que Thomas et la Special Branch deviennent alors les principaux suspects.

L’analyse psychologique de Daniel aux prises avec lui-même et des relations entre Daniel et Thomas, dans laquelle excelle Anne Perry, ajoute des ingrédients non négligeables à l’enquête déjà engagée et complexe. Et là, il devient difficile de lâcher le livre.

Au début, j’ai craint de trouver ça long. À la fin, j’étais déçu que ça soit déjà terminé. Décidément, comme Le Carré et comme PD James, Perry ne vieillit pas : l’essentiel persiste dans le changement. Elle nous captive par la complexité de l’enquête, le caractère mystérieux du crime (parce que, enfin, quel intérêt à brûler le visage de la morte ?) commis dans un contexte qui est presque celui de la chambre close, et surtout la vérité des personnages et du jeu des relations interpersonnelles. Enfin, son goût aussi du paradoxe : au fond, tout le monde voudrait qu’on élimine Graves : ses enfants, sa maisonnée (les domestiques témoignent des violences dont l’épouse et les enfants de Graves étaient victimes), les membres du jury, et Daniel lui-même puisque l’enquête lui a montré la personnalité monstrueuse de Graves, particulièrement eu égard à son père et aux grands amis de la famille. Mais son devoir est de le défendre, de faire en sorte qu’on lui sauve la vie. Et, problème sans doute secondaire mais non négligeable : comment empêcher ce foutu manuscrit d’être publié ?

Bref, encore un bon coup d’Anne Perry.

Extrait :
Daniel avait une compréhension toute neuve du fardeau que son père portait, et des raisons pour lesquelles il devait parfois prendre de mauvaises décisions : d’autres décisions eussent été plus terribles encore. Mieux valait qu’elles fusent entre ses mains plutôt qu’entre celles d’un homme ivre de pouvoir. Un instant, il eut la gorge nouée.
Pitt rompit le silence :
Tu dois le sauver s’il est innocent, mais tu le sais déjà, dit-il doucement. Il ne t’appartient pas de renier la justice. Si tu le fais, tu le regretteras jusqu’à la fin de tes jours. Si ignoble que soit cet homme, tu te perdras toi-même si tu le laisses être exécuté. En un sens, il aura triomphé…
Je ne vais pas me conduire ainsi ! Si je peux l’empêcher, je le ferai. Vous ne me croyez pas capable de faire cela, si ?
Non. Mais j’ai commis des erreurs, rien ne justifie que tu commettes les mêmes.
Daniel esquissa un sourire, désireux de mettre fin à la tension qui devenait insupportable.
– Ne vous inquiétez pas, j’en commettrai d’autres.
Pitt sourit à son tour. Il y avait de l’anxiété, et une immense tendresse dans ce sourire.

l’Old Bailey : ouverture en février 1907

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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