Je suis l’hiver – Ricardo Romero

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 – Yo soy el invierno
Date de publication française : 2020 (Asphalte Éditions)
Traduction : Maïra Muchnik
Genre : Roman noir
Personnages principal : Pampa Asain, jeune policier

Monge est un petit village perdu dans la plaine argentine. C’est là que s’est retrouvé Pampa Asain, en compagnie de son collègue Parra, après leur récente sortie de l’école de police. Dans ce bled il n’y a pas grand chose et il ne s’y passe rien. De longues journées ennuyeuses se succèdent. Cependant un appel du poste de police central va rompre la monotonie quotidienne. On leur demande d’aller voir du côté de l’étang où on a signalé des braconniers. À l’étang pas de braconniers mais une femme pendue à un arbre. Ce n’est pas un suicide, quelqu’un a accroché la femme après sa mort. Curieusement Pampa garde sa découverte pour lui, il n’en parle ni à son partenaire ni à ses supérieurs mais il revient surveiller le cadavre, pensant que l’assassin va retourner sur les lieux du crime. C’est le début pour lui d’une enquête étrange, menée en solitaire.

Ce roman est marqué par une ambiance spéciale faite de solitude et de désolation. Il se déroule dans la campagne argentine recouverte d’une neige qui ajoute une impression d’austérité et de nudité aux grands espaces déserts, coupés de grands pins noirs fantasmagoriques.

Dans ce cadre particulier les personnages sont en accord avec le décor. Ce sont des solitaires, originaux, souvent en souffrance. L’auteur alterne le récit au présent et les retours dans le passé pour présenter l’histoire de chacun d’eux. Ainsi nous trouvons Gretel, la fille du quincailler, partie faire ses études à Buenos Aires et qui a fini tragiquement. Orlosky, le géant, perclus de rhumatismes et de douleurs, abruti par les médicaments. Une directrice d’école rurale qui porte douloureusement le deuil de son petit-fils qui s’est pendu au grand arbre qui était dans la cour de l’école. Irina est une vieille femme qui vit dans des maisons en ruines, près du cimetière, elle fait du feu avec les croix en bois des tombes. Pampa, le jeune policier au corps d’adolescent est le lien entre ces protagonistes, il mène une enquête d’une façon très personnelle, loin des codes appris à l’école de police dont il est frais émoulu.

Je suis l’hiver est un roman qui sort des sentiers battus, marqué par les ombres du passé et la mort. Pas vraiment joyeux mais fascinant par cette impression d’être plongé dans un autre monde, hors du temps, sensation renforcée par l’écriture envoûtante de Ricardo Romero.

Extrait :
À dix mètres de l’arbre et du corps, Pampa s’arrête à nouveau. Il observe le détail des ombres, il cherche une présence autre que la sienne, une ombre aussi intense que lui. Mais il n’y a personne. Il n’y a que lui et le corps de Gretel Castellanos. Pampa ne marche plus en ligne droite. Il fait le tour de l’arbre, le tour du corps, tapi dans l’herbe humide. Il arrive au bord du lac. Un instant, il contemple la neige qui tombe. Claires taches volatiles qui disparaissent dans l’eau noire et calme. Cette image lui fait prendre conscience d’une chose : Pampa n’a jamais eu aussi froid de sa vie. C’est un froid qui traverse tous ses vêtements, ignorant jusqu’à sa peau et sa chair, pour atteindre ses os. C’est là qu’est le froid. Il est si intense qu’il n’appelle pas un plat de nourriture ou un lit chaud. Ce froid ne peut qu’appeler encore plus de froid. Comme un vertige, la tentation de plonger dans l’eau noire du lac et de toucher le fond. Et là, attendre que tout s’apaise en surface, et que l’eau gelée le transforme en autre chose…

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le Huit – Katherine Neville

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1988 (The Eight)
Date de publication française : 2002 (Le Cherche Midi, Pocket)
Traduction : Evelyne Jouve
Genres : Aventures, historique, ésotérique
Personnages principaux : Catherine Velis, Mireille

Je n’avais pas osé me lancer dans ce roman monumental (958 pages) et impressionnant (classé par El Pais comme un des dix meilleurs romans de tous les temps), écrit par une femme intelligente et cultivée aux multiples talents. Mais Covid oblige, et je n’ai plus d’excuses.

Ce roman américain est sorti entre Le Nom de la rose (1980) et Le Code de Vinci (2003), au beau milieu d’une mode de l’historico-ésotérique. Le succès fut immédiat pour plusieurs raisons : la personnalité de l’auteure, sa compétence culturelle qui nous met en contact avec des personnages qui ont marqué l’Histoire (Talleyrand, Rousseau, Voltaire, Bonaparte…), la peinture (David), la musique (Bach, Philidor…), la poésie (Wordsworth, Blake, Carroll), la science (Newton, Euler). Ce n’est pas un musée; ces personnages vivent pour vrai et participent à l’action. Ajoutons à ces qualités : un souffle épique et une description précise des paysages et de l’environnement.

Quant à l’intrigue, un problème mystérieux est bien posé au départ : il s’agit de trouver un échiquier et ses pièces, offert à Charlemagne par le gouverneur musulman de Barcelone; œuvre d’art en soi (or, pierres précieuses), cet objet unique serait pourvu de pouvoirs secrets et porteur d’une malédiction impitoyable. On le cherche depuis des siècles et ces recherches ont déjà coûté bien des vies humaines.

L’auteur cerne deux moments historiques où sont décrites les aventures de ceux et celles qui espèrent trouver ce précieux trésor : 1790, période qui suit la Révolution française; 1972, à New York et en Algérie. En 1790, les révolutionnaires veulent confisquer les biens de l’Église; à l’abbaye de Montglane, l’abbesse, qui connaît l’emplacement des pièces et de l’échiquier, distribue ces pièces à plusieurs nonnes qui s’enfuiront aux quatre coins du pays. Nous suivrons les jeunes postulantes Mireille et Valentine, placées à Paris chez leur tuteur le peintre David, où elles rencontreront Talleyrand. Pendant ce temps, l’abbesse se rend en Russie pour retrouver son amie d’enfance la Grande Catherine, qui cherche elle aussi à se procurer le fameux jeu.

Deux siècles plus tard, à New York, la spécialiste en informatique Catherine Velis est mutée en Algérie pour aider le gouvernement à organiser une rencontre avec les membres de l’Opep. Avant de partir, un ami lui a demandé de chercher dans le Sahara le jeu d’échecs en question. On s’aperçoit, au bout d’un certain temps, que tout le monde a cherché, ou cherche, le fameux jeu, pour en découvrir le secret et s’approprier de sa puissance.

À Paris (et à Londres), comme à New York et en Algérie, dans les clubs d’échecs américains comme dans les déserts de l’Afrique du Nord, les intrigues et les péripéties se multiplient. Les indestructibles Mireille et Catherine passent à travers. Et on finit par découvrir qui faisait partie des Blancs, qui des Noirs. À part, la traversée du désert qui n’en finit plus, et dans des conditions invraisemblables, chaque aventure partielle maintient notre intérêt. C’est quand on revient au projet initial que ça se gâte un peu : comme dit l’abbesse : « Si le Jeu Montglane reparaît en pleine lumière, alors Dieu puisse nous protéger tous. Car je crois qu’il contient la clé capable d’ouvrir les lèvres muettes de la Nature, et de libérer la voix des dieux ».

Le lecteur se rend compte finalement que, au fond, ces aventures ressemblent à une sorte de quête du Graal. Outre le fait que les allusions au jeu d’échecs et le titre des chapitres ont peu de rapports véritables avec l’action (de même que la prétendue capacité de Lily de reconstituer une partie à partir de n’importe quelle position sur l’échiquier), on doit abandonner sa raison en chemin. Et on ne sera pas plus séduit par les tentatives de lier alchimie et chimie que par le fait de comprendre la nature comme le chiffre de Dieu.

Cet échiquier est un objet mystique et ses pouvoirs relèvent de l’ésotérisme.

Pour bien des lecteurs, ce n’est pas grave et on s’est bien diverti. Pour des amateurs de polars qui apprécient les défis que plusieurs d’entre eux lancent à notre intelligence, ce genre de récit est plutôt frustrant. L’imagination ne suffit pas.

Extrait :
Je n’avais rien d’une mathématicienne qualifiée, mais je voyais ce qu’avait voulu dire Pythagore quand il affirmait que les mathématiques ne faisaient qu’un avec la musique. Alors que Lily et Solarin déplaçaient les pièces sur l’échiquier et que je m’efforçais d’établir le schéma sur le papier, j’avais l’impression d’entendre la formule du jeu Montglane chanter pour moi. C’était comme si un élixir se déversait dans mes veines, m’imprégnant de sa splendide harmonie tandis que nous nous penchions sur le sol pour tenter de retracer le mouvement des pièces.

Abbaye de Montglane

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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Régression – Fabrice Papillon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 -Belfond
Genres : Enquête policière, fantastique
Personnages principaux : Vannina Aquaviva, capitaine de gendarmerie en corse
– Marc Brunier, commandant de police

Dans une grotte de Bonifacio en Corse, on découvre un vrai carnage : des membres sectionnés, un cœur arraché et des tas d’ossements humains. L’enquête est confiée à Vannina Aquaviva, capitaine de gendarmerie. Elle n’est pas ravie d’apprendre qu’elle va devoir travailler avec le commandant Marc Brunier de la Police Judiciaire, mais elle n’a pas le choix. Un prolongement de la scène de crime de Bonifacio est signalé sur le site archéologique de Filitosa. Ce n’est que le début, plusieurs autres scènes de crimes semblables sont signalées en Europe sur des sites préhistoriques. Aquaviva et Brunier vont se lancer dans une enquête dont l’ampleur les dépassera complètement.

Ce livre fait voyager dans le temps. L’intrigue s’étend d’une période de plus de trente mille ans avant Jésus-Christ à nos jours. On voyage aussi à travers de nombreux de pays : la France (la Corse), l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie, Israël et l’Italie.

L’intrigue est montée en utilisant des lieux réels et imaginaires, des personnages historiques et des faits reliés entre-eux par une aura de mystère. Les sites préhistoriques de Filitosa en Corse, Beratón en Espagne, Stonehenge en Angleterre et Externsteine en Allemagne offrent un cadre bien réel auquel des lieux mythiques tels que l’Atlantide ou l’île de Thulé ajoutent une part de fantastique pour former un décor imprégné de mystères et d’énigmes. On y rencontre des personnages aussi illustres que Homère, Ulysse, Socrate, Platon, Bouddha, Jésus-Christ, Michel-Ange, Buffon, de Lamarck, Rabelais, Nietzsche, Himmler et quelques autres. Plus étranges sont les hommes sauvages dont la présence de nos jours est relevée en plusieurs endroits. Ces créatures, au physique proche de l’homme de Néandertal, sont dotées de possibilités physiques extraordinaires. Elles sont traquées par les policiers qui les soupçonnent d’être les auteurs des horribles mises en scène trouvées sur les lieux préhistoriques.

L’enquête policière bascule progressivement dans le thriller fantastique. Une Prophétie sur un Grand Retour, évoquée à maintes reprises, éveille la curiosité et maintient le suspense. Quand on fait mariner ainsi le lecteur en annonçant de façon répétitive qu’une prophétie est en train de se réaliser, il faut qu’elle soit au niveau de l’attente suscitée quand elle est enfin dévoilée. C’est bien le cas, elle est même carrément stupéfiante.

Au vu de ce compte-rendu certains pourraient penser que ce roman n’est qu’un ramassis de croyances ésotériques farfelues car l’auteur a rassemblé  beaucoup de sujets éveillant l’intérêt des amateurs  de sciences occultes : lieux anciens mystérieux, îles mythiques disparues, créatures étranges, personnages sulfureux et bien sûr : l’indispensable chapitre sur les nazis. Cependant en journaliste scientifique qu’il est, l’auteur s’est documenté sérieusement sur les sujets abordés et a bien étayé son propos pour finalement réussir un bon amalgame entre faits réels vérifiés et péripéties imaginaires. En outre le livre soulève quelques questions intéressantes sur l’évolution de l’homme, en particulier la disparition de Néandertal.

Pour apprécier ce roman, il est préférable de ne pas s’enfermer dans un rationalisme obtus, un esprit ouvert permettra au lecteur de profiter pleinement du voyage dans le temps offert par ce livre vaste et ambitieux, entre réalité et fiction.

Extrait :
Socrate empoigna soudain les mains herculéennes de Platon et les serra passionnément, comme pour appuyer sa dernière confidence solennelle.

— Mais souviens-toi toujours d’une chose : tu es de la race des Titans, l’héritier de la race d’or, et comme tous ces puissants qui ont disparu, méfie-toi du revers de la médaille. Tu seras tenté par la violence, la vengeance contre ceux qui veulent t’éradiquer, toi et les tiens. Ils seront toujours sur ta route, ces hommes faibles, cette race de fer dégénérée, qui s’est arrogé tout pouvoir, le droit sur toutes choses et tous les êtres vivants. Ceux qui ont détruit les Atlantes vont finir par se détruire eux-mêmes, tant leur arrogance les étouffe. Et s’ils ne le font pas d’eux-mêmes, les héritiers des Atlantes tels que toi s’uniront pour achever de débarrasser notre monde de ces nains sanguinaires et sans pitié.

Niveau de satisfaction 
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Victime 2117 – Jussi Adler Olsen

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Offer 2117)
Date de publication française : 2020 (Albin Michel)
Traduction : Caroline Berg
Genre : Thriller
Personnage principal : Carl Morck, directeur du Département V de Copenhague

Peu d’écrivains nous arrivent du Danemark. Quand, il y a une dizaine d’années, le premier Adler Olsen est sorti, je l’ai lu avec plaisir et un certain dépaysement, moins à cause du décor que des personnages dont le bourru Carl Morck et surtout l’étrange Assad, arrivé dans le sous-sol vétuste du Département V comme homme de ménage et devenu, mine de rien, un précieux collaborateur de Morck. C’était Miséricorde (2011) et je l’avais coté 4.5. Puis, avec Délivrance (2013), l’effet de surprise était passé, et j’ai mis 4. Enfin, Dossier 64 (2014) s’est mérité 3.5. J’ai laissé passer 6 ans et 3 Enquêtes de Département V. Entre-temps mon collègue Raymond s’était attaqué à Profanation (2012) et l’avait noté 4.

Puis, je me suis laissé tenter par Victime 2117, qui vient d’être traduit : c’est le genre de briques qui convient à un climat de pandémie. Le roman commence par la présentation de 4 personnages : Carl, qu’on connaît déjà, toujours bourru, et d’autant plus anxieux que sa copine Mona est enceinte. Assad, qu’on connaît moins sous cet angle d’homme atterré par la mort des deux frères Bjorn, dont Jess, son mentor. Joan, un journaliste espagnol raté et suicidaire. Alexander, un jeune banlieusard d’une famille aisée de Copenhague, dangereux paranoïaque qui se prend pour un samouraï.

Ce qui relie ces histoires, c’est le naufrage d’un bateau d’émigrés échoués sur la plage d’Ayia Napa à Chypre : une quarantaine de morts, dont la 2117e victime depuis le début de l’année; apparemment noyée, en réalité poignardée. Le journaliste de Hores del Dia, Joan, est sommé de faire enquête. Le solitaire Alexander voit dans la 2117e victime, photographiée dans tous les journaux, le signe que tout va mal en ce bas monde, et s’imagine qu’il doit accomplir un geste, en réalité une spectaculaire tuerie, pour que l’univers le comprenne. Assad, de son côté, croit reconnaître la 2117e victime : Lely Kababi, une syrienne de Sab Abar qui avait recueilli chez elle Assad, sa femme et ses filles quand ils avaient dû fuit l’Irak, il y a plus de 16 ans. Et, sur une autre photographie, il aperçoit ce qui semble être sa femme et une de ses filles, à côté de celui qui avait été son tortionnaire, qu’il avait estropié en se sauvant, et qui lui voue une haine mortelle. Ce qui est d’ailleurs réciproque.

Pendant que Rose et Gordon, à qui Alexander téléphone régulièrement, cherchent à trouver le jeune homme avant qu’il ne réalise son projet de tuer son père, sa mère, et tous les passants qu’il rencontrerait sur son chemin, Carl et Assad s’envolent vers l’Allemagne où auraient été conduits les réfugiés. C’est là qu’ils découvrent un complot terroriste dont les Allemands se souviendraient encore plus que de la fameuse hécatombe du 11 septembre aux États-Unis. Et, à la tête de ce complot, le cruel Ghaalib soutenu par son indéfectible et brutal assistant Hamid. Ghaalib espère, comme bénéfice secondaire, attirer Assad pour exterminer les membres de sa famille devant lui. Il détient, en plus, le journaliste Joan, à travers lequel il lance des avertissements au monde entier, et qu’il oblige à filmer le massacre qu’il est sur le point de commettre.

Aidés par les services de sécurité allemands, Assad et Carl poursuivent une mission quasi impossible; bien organisés, les terroristes semblent toujours avoir un coup d’avance sur eux. Détenir des otages vulnérables et manipuler des extrémistes jusqu’au-boutistes sont des atouts indéniables. Mais les as du Département V en ont vue d’autres…

Scénario pour un bon film américain ou pour une série allemande. Ça se lit assez bien aussi, mais est-ce que ce sont les éditeurs qui obligent les écrivains à forger des briques de 600 pages ? On a beau multiplier les intrigues secondaires, ça devient lassant et on risque de perdre l’intérêt. Peu de problèmes probablement pour ceux qui ont adopté dans leur famille les collègues du Département (comme on adopte la famille Brunetti ou celle de Pitt). Pour les autres, c’est moins facile de s’apitoyer sur les malheurs d’Assad, qui prennent beaucoup de place dans ce bouquin. Et j’ai eu l’impression que l’auteur faisait exprès pour exagérer dans le but de nous garder alertes : Joan voit une « expression si douloureuse qu’il se demande si, de toute sa vie, il avait déjà vu un tel chagrin »; « Assad pleura comme il n’avait jamais pleuré de toute son existence »; « Gordon et Rose se rappelleraient sans doute ce moment comme l’un des plus embarrassants de leur carrière ».

Ce n’est sans doute pas grave en soi sauf que, dans ce cas-ci, ces exagérations, comme ailleurs de beaux hasards, sapent un peu le caractère réaliste qu’on veut donner au récit.

Extrait :
« J’ai attendu ce moment pendant un tiers de mon existence », dit-il en s’écartant du groupe à reculons. Assad se tourna vers lui. Il ne voulait pas voir sa famille au moment où Ghaalib déclencherait les bombes.
Il tenait maintenant le détonateur dans la main gauche et l’Uzi sous le bras. De la main droite, il sortit un téléphone portable de sa poche et pressa une seule touche.
« J’ai une petite surprise pour toi, Zaid. Une mise à mort raffinée, comme je les aime. C’est évidemment de ton exécution dont je veux parler. Tu as échappé au gibet par le passé, mais cette fois sera la bonne. Tu seras fusillé comme tu le mérites, mais pas par moi, car moi je vais me retirer tranquillement. »
Ghaalib continua de reculer en souriant vers la vitrine de l’horloger Fossil, là où se trouvaient toujours Joan et le jeune garçon.
Quand il eut quelqu’un au bout du fil, une expression démente s’afficha sur son visage.
« Allo, Capitaine ? dit-il, les yeux exorbités. Vous êtes en place ? Car nous, ici, nous sommes prêts. Je vois la fenêtre de votre chambre d’hôtel. Jolie vue, n’est-ce pas ? Vous avez bien travaillé, Dieter, j’ai suivi avec intérêt la précision de vos tirs depuis mon poste d’observation à l’étage du restaurant. Quand j’aurai fait sauter les bombes, dans dix secondes, vous l’abattrez, d’accord ? »

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Les huit morts de Julian Creek – Elizabeth Crook

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Which Way Tree)
Date de publication française : 2019 – Éditions 10/18
Traduction : Isabelle Chapman
Genres : aventures, western
Personnages principaux : Benjamin Shreve, jeune fermier – Samantha Shreve demi-sœur de Benjamin

1860 – Texas comté de Bandera.
Benjamin Shreve, 17 ans, témoigne devant un grand jury au sujet des huit voyageurs pendus par des sécessionnistes. Il a été le premier à découvrir les corps, il accuse un certain Clarence Hanling d’avoir fait les poches des morts. Le juge Carlton demande à Benjamin de lui faire un rapport écrit complet concernant ces événements. C’est avec un certain zèle que le jeune homme adresse un série de lettres au juge détaillant non seulement ses rencontres avec l’accusé mais aussi, par la même occasion, la vie rude de sa famille et notamment l’attaque d’une panthère (à l’époque le puma était appelé panthère au Texas) pendant laquelle la deuxième épouse de son père a trouvé la mort et sa demi-sœur Samantha a été salement défigurée. Benjamin et Samantha se retrouvent seuls dans leur ferme délabrée. Le jeune garçon assume tant bien que mal leur survie tandis que sa demi-sœur ne fait rien d’autre que ruminer une vengeance. Une deuxième attaque de la panthère va les décider à pourchasser l’animal. D’autres vont se joindre à eux, pour des raisons diverses, afin de mener la traque à la bête qui terrorise la région.

L’auteure met en scène une palette de personnages particulièrement savoureux. Benjamin avait 14 ans au moment des faits mais c’est déjà un garçon sensé et responsable. Il est pragmatique et ne se laisse pas emporter par ses sensations, contrairement à sa demi-sœur Samantha, 12 ans, qui ne pense qu’à tuer la panthère, passe son temps à râler mais montre une détermination qui tourne à l’obsession : elle veut tuer la panthère, la dépecer et marcher sur sa peau tous les jours de sa vie. Samantha et la panthère c’est comme le capitaine Achab et Moby Dick ! À côté d’eux on trouve : – Pacheco, un mexicain bien éduqué et stylé mais aussi voleur de chevaux – Le pasteur Dob, homme généreux au grand cœur – Le méchant, c’est Clarence Hanling, cupide et menteur. Les animaux sont aussi des personnages à part entière : – la panthère sème tant la panique dans la région qu’elle est devenue célèbre sous le nom de El Demonio de Dos Dedos (Le démon aux deux doigts) – Le chien du pasteur, nommé Zechariah, est vieux et ne paie pas de mine mais c’est un chasseur de panthère formidable.

Le cadre évoque le western classique : le Texas, le froid, la pluie. Des canyons encaissés avec des torrents qui dévalent entre des parois abruptes. Une grotte pour s’abriter.

Pour bâtir son livre l’auteure a choisi un genre peu usité de nos jours : le roman épistolaire. C’est à travers les lettres écrites par Benjamin, adressées au juge Carlton, que nous découvrons toute l’histoire. Le jeune homme est un fermier plein de bonne volonté et respectueux mais inculte. Bien qu’il ait l’envie de s’instruire et le goût de l’écriture, ses écrits sont un peu frustes, son style est un mélange de naïveté et de bon sens terre à terre. Un humour involontaire augmente encore le charme de la correspondance de Benjamin. Imiter la façon de s’exprimer sans détours d’un jeune fermier franc et ingénu ne doit pas être facile, Elizabeth Crook le réussit parfaitement et Isabelle Chapman le reproduit admirablement en français.

Ce livre est bien attrayant grâce à des personnages pittoresques et attachants. Le style, d’une fausse candeur, est parfaitement adapté aux personnages.

Extrait :
Sam, comme il fallait s’y attendre, a fait des histoires. Elle refusait de s’arrêter. Elle gardait baissée sa tête ruisselante de pluie. Elle claquait des dents. Elle avait sur le dos le poncho de Mr. Pacheco et avançait comme si elle était elle-même un chien de chasse, ne regardant ni à gauche ni à droite. Elle suivait Zechariah avec une intention que nous connaissions tous, puisque la seule chose au monde qu’elle voulait c’était retirer sa peau à la panthère et après marcher tous les jours dessus. À mon avis elle imaginait une vie entière de bonheur à piétiner cette fourrure. Elle avait toujours l’air tellement résolue, qu’il pleuve ou qu’il vente, que le tonnerre gronde, qu’elle grelotte de froid ou pas. Elle aurait tout aussi bien pu courir à quatre pattes avec le nez contre le sol comme Zechariah.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Chaque seconde – Rick Mofina

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016
(Every Second)

Date de publication française : 2020 (Alire)
Traduction : Pascal Raud
Genres : Thriller, enquête
Personnages principaux : Kate Page, journaliste

Rick Mofina est un écrivain ontarien qui a publié une dizaine de romans depuis l’an 2000. C’est le premier que j’aborde et c’est tout un monde qui vient de s’ouvrir, si on le compare aux autres thrillers canadiens ou québécois que je connais. D’abord, parce que l’action se déroule à New York (ville qu’affectionne Mofina) et dans ses environs (les monts Catskills). Aussi, parce qu’on passe d’un drame familial à un complot international, ce qui est plutôt inattendu.

Un directeur (Dan) d’une succursale de la SkyNational Trust Banking Corp est surpris dans son sommeil, sommé de porter une veste à explosifs, et chargé de voler 250 000 $ à sa banque. Sa femme (Lori) et son fils (Billy) sont gardés en otages et ont dû revêtir une veste semblable. Début somme toute assez banal, sauf qu’il ne s’agit pas vraiment d’un simple cambriolage et que les quatre intrus conduisent leurs victimes au milieu des Catskills, où les attend un sort peu enviable. Et l’argent est confié à un émissaire qui l’utilisera pour financer des opérations anti-américaines.

En détournant de sa succursale le quart de million, Dan parvient à laisser un message décrivant succinctement la situation. La police de New York (NYPD) et bientôt le FBI héritent de la tâche de trouver l’argent et les otages. Et, de son côté, la journaliste du Newlead, Kate Page, enquête sur le passé des trois victimes. Morceau par morceau, patrouilleurs et hélicoptères découvrent le lieu où se sont réunis les captifs et les membres du commando. Mais ils ont disparu. On suppose que les kidnappeurs poursuivent la famille qui serait parvenue à s’enfuir dans les Catskills : quatre mille kilomètres carrés à fouiller. Pas drôle ! … pour les forces de l’ordre non plus, qui poursuivent les poursuivants. Et on n’est pas au bout des rebondissements.

C’est un très bon scénario de film. Mofina est très visuel et il a le sens du rythme. Beaucoup de personnages sans doute, mais même les personnages secondaires ont une certaine épaisseur; on dirait un dessinateur de talent qui, en quelques coups de crayon, peut restituer l’essence d’un individu. Par ailleurs, le résultat des recherches de l’auteur est bien intégré, particulièrement les organismes américains de lutte contre le crime; de même que l’utilisation des plus récentes techniques d’identification à partir des bases de données les plus sophistiquées.

Même si les femmes ont un rôle important, j’ai eu l’impression de lire un roman américain, d’abord parce que, à un moment donné, les otages, les kidnappeurs, les policiers du SWAT et la journaliste Kate Page évoquent Dieu; puis, parce que ce qui se passe à New York et dans les Catskills ne pourraient pas se passer ici, au Québec et même au Canada, du moins à court terme; enfin, parce qu’on sent que la fin sera satisfaisante et les lecteurs rassurés. Ce n’est évidemment pas un reproche, mais ça caractérise un type de thriller à l’américaine.

L’intrigue est construite avec efficacité et est plus séduisante que la journaliste Kate Page, trop ambitieuse pour être vraiment attachante.

Extrait :
Grâce à sa lunette de visée, le tireur d’élite verrouilla sa cible : la fenêtre du salon de la maison à un étage sur Eddywood.
La rue bordée d’arbres était tranquille, si ce n’étaient des pépiements des oiseaux et de l’activité silencieuse de l’équipe SWAT de Springfield. Elle répondait à une piste découverte dans le cadre du braquage/enlèvement dans Queens, à New York, et de la fusillade dans les Catskills, dont Dan Fulton était la victime.
De nouvelles informations concernant une attaque imminente aux États0Unis pointaient vers un suspect à Springfield (…)
Au National Counterterrorism Center à McLean, en Virginie, l’officier des opérations Shane Hudson avait connecté les points entre les interceptions de la NSA en Angleterre et de nouvelles données provenant d’une série de réseaux top secrets aux États-Unis. Il avait examiné les nouvelles analyses de conversations entre les différents dirigeants des JLDI en Irak, en Syrie, en Afghanistan et au Koweït, et, avec l’aide d’autres agents de la sécurité, ils avaient pisté les appels d’un suspect d’importance aux États-Unis : Todd Dalir Ghorbani, de Springfield, Massachusetts.
Le nom de Ghorbani avait fait surface dans plusieurs bases de données hautement confidentielles de potentiels suspects terroristes.

Les Catskills

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Ma douleur est sauvagerie – Pierric Guittaut

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 –
Les Arènes

Genres : Roman noir, grands espaces
Personnage principal : Stéphane Mortaux, Professeur de mécanique et chasseur

Il se passe quelque chose réalise Stéphane alors qu’il a le cerf blanc dans la ligne de mire de son fusil. Quelques mètres séparent le chasseur de l’animal. Le temps qu’il s’interroge sur le regard étrange de l’animal et le blocage qu’il ressent, le cerf est parti. Il n’a pas tiré. Quelques jours après sa femme se tue dans un accident de voiture. Il ne sait pas que c’est le cerf blanc qui est à l’origine de l’accident. Quand il l’apprend la culpabilité le submerge : s’il avait tué l’animal, sa femme serait vivante. Il considère désormais que ce cerf blanc est l’incarnation du mal. Il prend une résolution : il doit le tuer. Il abandonne tout et part en forêt pour chasser l’animal. La traque est longue, le chasseur s’intègre complètement à l’environnement. Il vit comme une bête, revient à l’état sauvage pour pouvoir approcher sa cible. Il reste animé par la certitude qu’il va retrouver le cerf blanc et le tuer ou qu’il sera tué.

Ce pourrait être l’histoire d’une simple traque mais c’est bien plus que ça. C’est le récit de la transformation d’un homme. Stéphane, aveuglé par un désir de vengeance, part dans les bois en automne, mal préparé pour affronter la pluie et le froid. Les premiers temps sont difficiles, la tentation du renoncement forte, mais il s’accroche et réussit à s’adapter : il trouve une source et un refuge. Il vit comme une bête, redevient sauvage. Maintenant il est prêt à affronter le grand cerf blanc.

La confrontation a bien lieu mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Stéphane constate que finalement la vie à l’état sauvage lui convient. Son rapport au temps et à l’espace change, il entre en communion avec la nature, il s’épanouit, il devient libre. Vivant comme un ermite, dans le dénuement, mais ne manquant de rien, Stéphane a finalement trouvé l’harmonie, sans vraiment être conscient que c’était sa véritable quête. Et ce n’est pas la rencontre avec deux randonneuses égarées qui lui redonne l’envie de retrouver le monde qu’il a quitté. Mais ce monde dit civilisé finira par le rattraper.

Il y a dans ce roman à la fois de la force et de la poésie. L’auteur a parfaitement su transcrire les sentiments profonds ressentis par l’homme sauvage en communion avec le cosmos et, par contraste, le côté étriqué et superficiel de notre société. Il y a quelque chose de mystique dans cette démarche.

Ce livre interroge sur ce qu’est un homme civilisé. Roman puissant, prenant et fort bien écrit. Superbe !

Extrait :
– Tu sais, Caroline, les mois que j’ai passés dans les bois, eh bien, je les ai vécus avec une telle intensité, une telle nouveauté, une telle acuité, une telle volonté de découverte, que chaque minute était comme une heure d’avant. C’est comme si j’avais déjà vécu une autre vie depuis six mois, au moins aussi longue que la précédente. Je n’ai plus de raison de vouloir gagner du temps à tout prix. J’ai maîtrisé le temps, le Cerf est mort. J’ai compris qu’essayer en permanence de repousser la date de sa mort parce qu’on croit chercher quelque chose, et qu’on croit avoir toujours besoin d’encore un peu de temps pour le trouver, c’est juste absurde. Ce que l’on cherche est partout, et il suffit d’un instant pour s’en emparer. Chaque jour, chaque aurore peut être le début d’une nouvelle vie radicalement différente de la première. Un enfant éveillé de douze ans et fauché par la mort peut avoir vécu une vie bien plus longue que celle d’un vieillard précautionneux et fermé à la vie.

Cerf blanc

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

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Le Polar pour les nuls – M-C. Aubert et N. Beunat

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (First)
Genre : Essai historique
Personnages principaux : Auteurs et héros

Insérer un voilier à hauts mâts dans une bouteille n’a pas l’air facile, mais c’est moins compliqué que constituer une synthèse historique des romans policiers. Malgré une certaine publicité, je ne crois pas que c’est ce que les auteures ont voulu faire. Un coup d’œil sur le titre des six grandes parties nous en convaincra aisément : 1) Mais qui a tué Roger Ackroyd ? Le roman de détection; 2) On a cassé le vase vénitien : l’avènement du roman noir; 3) Créateurs et créatures; 4) Miroir, mon beau miroir; 5) Vers un avenir radieux; 6) La partie des Dix.

Apparence évidemment d’ordre chronologique, mais n’y comptons pas trop, parce que les auteures cherchent aussi à classer les écrivain(e)s selon certaines thématiques, selon aussi leur origine géographique. Les recoupements sont donc inévitables, et on est souvent renvoyé d’un chapitre à l’autre. Ce qui peut finir par être un peu agaçant.

Ceci dit, devant la somme de travail réalisée et les résultats obtenus, toutes ces critiques sont vraiment inutiles, sauf pour préciser au lecteur ce qu’il va trouver dans ce livre. Aubert et Beunat ont lu beaucoup, elles ont sûrement accumulé un nombre impressionnant de fiches, et leur problème était : sous quelle forme nous livrer tout cela. Il en est résulté un ensemble quelque peu hétérogène mais richement nourri. On risque d’y trouver à peu près tout mais en cherchant bien. Bien sûr, on pourrait déplorer l’absence de certains grands comme Katzenbach, Le Roy, Brandreth, Somoza… ; j’en ai compté une quinzaine. Mais la distribution de ces œuvres est très inégale; et, encore une fois, le nombre de publications est quasi incalculable. C’est pour la même raison qu’on peut difficilement reprocher la minceur du nombre d’écrivains de tel ou tel pays (un seul au Canada ?!).

Les commentaires d’Aubert et de Beunat s’efforcent de créer une certaine unité et les jugements portés sont, la plupart du temps, suffisamment nuancés. C’est avec plaisir qu’on s’attardera dans la dernière partie, celle des Dix, aux incontournables romans policiers, auteurs, films policiers, films noirs, films d’espionnage, séries télé contemporaines et séries télé vintage, et qu’on nous indiquera dix pistes pour trouver de bons polars, dix maisons d’édition et dix collections remarquables.

Bref, on a affaire à deux passionnées du roman policier qui s’évertuent à nous faire connaître les œuvres et les auteurs qu’elles ont rencontrés au cours de leur carrière et, dans bien des cas, particulièrement aimés. Je lis des polars depuis un très grand nombre d’années et ce livre m’a permis de replacer plusieurs auteurs dans leur contexte, d’en apprendre pas mal sur certains d’entre eux et, enfin, de réaliser quelques belles découvertes. Donc, un livre aussi pour les pas si nuls que ça.

Extrait :
Dix bonnes raisons de lire du polar :

1. Parce que le mystère est attirant.
2. Parce que le cerveau humain aime les jeux de logique : l’enquête pure, l’observation/la déduction sont des exercices qui l’alimentent.
3. Parce qu’on « apprend des choses » : sur l’âme humaine, sur l’Histoire, sur les cultures et les mentalités de pays lointains, sur la géopolitique…
4. Parce que c’est le miroir d’une société à un moment donné dans un lieu donné…
5. Parce qu’on aime, dans la fiction, voir le désordre réparé…
6. Parce qu’on est fasciné par le mal…
7. Parce qu’on aime les héros à la morale trouble, les anarchistes et les poètes.
8. Par envie de se divertir : sortir de son chemin. Le polar emmène ailleurs.
9. Par envie d’avoir peur (le délicieux frisson) sans quitter le confort de son fauteuil.
10. Par goût de la violence, et son avatar assez récent, le goût du gore.

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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La route 117 – James Anderson

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Lullaby Road)
Date de publication française : 2020 chez Belfond
Traduction : Clément Baude
Genre : roman noir
Personnage principal : Ben Jones, chauffeur-routier dans Utah

« S’IL TE PLAÎT, BEN. GROSSE GALÈRE. MON FILS. – EMMÈNE-LE AUJOURD’HUI. IL S’APPELLE JUAN. – CONFIANCE À TOI SEULEMENT. – NE LE DIS À PERSONNE. PEDRO. » Ce message est agrafé sur la chemise d’un petit garçon de cinq ou six ans, accompagné d’un gros chien, qui attendent Ben près de la pompe numéro huit de la station où il fait le plein. Ben Jones est chauffeur-routier indépendant à Price dans L’Utah. Ses clients sont en majorité situés le long de la route 117. Il leur livre de l’eau, du propane, des pièces détachées et un tas d’autres marchandises mais jusqu’à ce jour aucun colis humain ne lui avait été confié. Et comme si ça ne suffisait pas son amie Ginny lui colle d’autorité son bébé pour la journée. Ben, qui a l’habitude de voyager seul, se retrouve avec un jeune garçon, un bébé et un chien dans sa cabine. Et pour corser le tout la route est enneigée et glacée. Le petit garçon s’avérera un peu plus tard être une petite fille. Ce n’est que le début de ses surprises … et de ses ennuis.

Le désert de l’Utah est le cadre de ce roman. La route 117 longe la mesa aride, érodée par les vents la pluie et la neige. L’ambiance dans ce lieu est tout à fait spéciale et elle influe sur le caractère des gens qui sont durs, peu causants et plutôt méfiants. Ainsi nous trouvons quelques spécimens hauts en couleurs : – Walt, l’octogénaire le plus en forme du monde est aussi un type complètement imprévisible et qui peut se montrer redoutable et féroce – Dan habite une maison en tourbe, il s’est marié et divorcé sept fois. Il se prépare à un huitième mariage – Roy a une drôle de dégaine avec ses bottes de cow boy, son chapeau noir, son holster et son pistolet mais le plus étrange est sa monture : un vélo d’enfant. Roy a construit la niche du futur en utilisant de vieux pneus – Et puis il y a John le Prêcheur qui sillonne la 117 en se coltinant une croix de bois de grandeur nature sur l’épaule pendant des kilomètres tous les jours. John et Ben sont amis, quand Ben aperçoit la silhouette caractéristique du Prêcheur au bord de la route, il s’arrête pour une courte conversation en partageant une cigarette fictive : ni l’un ni l’autre fume mais ils miment les gestes, ça facilite la discussion. Un jour John se fait écraser et le chauffard s’enfuit. Il doit sa survie à un médecin qui vit reclus, ne veut voir personne et accueille les gens à coup de fusil. Ben, lui-même, a des origines indiennes et juives. Avant de devenir camionneur, il a eu un passé tumultueux. Il a aussi perdu celle qu’il aimait de façon tragique. Son souvenir le hante toujours. Ben est attiré par le désert, il s’y sent bien.

Dans ce désert il se passe des choses étranges. La petite fille que Ben récupère, on ne sait pas qui elle est ni d’où elle vient et comme elle est parfaitement mutique, ce pas par elle que l’on apprendra quoi que ce soit. Il y a aussi ce camion rouge qui roule à tombeau ouvert et qui évite la police. L’accident de John le Prêcheur n’en était pas vraiment un, il a été renversé volontairement, mais qui peut s’en prendre à ce prêtre un peu fou mais sympathique ? Et puis surviennent les assassinats. La vie de Ben est aussi menacée. Après les énigmes, l’action s’accélère et la tension monte.

Tout le talent de James Anserson dans cet ouvrage est d’avoir su installer l’atmosphère à la fois âpre, dangereuse mais attirante du désert de l’Utah, d’avoir mis en place des personnages farfelus et attachants et d’avoir construit une intrigue prenante. Dans La route 117, le rocambolesque, l’inquiétant et le sordide se mêlent pour constituer un excellent roman noir.

Extrait :
John, ou le Prêcheur, comme les gens l’appelaient, était un vrai mystère. Personne ne connaissait son nom de famille ni ne savait exactement quand il était arrivé dans le coin, sinon que c’était après la fermeture de la mine de charbon, presque vingt ans plus tôt. Son église, si l’on pouvait employer ce terme, s’appelait la Première Église de la Croix du Désert, religion inconnue au bataillon. Installée dans un ancien magasin de bricolage bon marché au centre de Rockmuse, elle se résumait à quelques transats sur un sol au plancher abîmé et à pas grand-chose d’autre. Quand John était en ville, il prêchait devant cette congrégation de transats vides. Il dormait sur un lit de camp, derrière une chaire improvisée, en réalité deux cageots en plastique fixés par du ruban adhésif.
… Depuis ce jour, si j’en avais le temps, s’il était à l’heure et si nous en avions tous les deux envie, je m’arrêtais souvent pour discuter avec lui. Il était capable de parcourir environ quinze kilomètres par jour. Le soir, il dressait le camp sur une de ses officieuses Stations de la Croix, au bord de la route. Il avait attaché le montant et le pneu en caoutchouc d’une brouette sur la base de la croix, côté route, et sanglé plus haut un baluchon contenant du matériel de camping. En dehors de ça, sa croix était authentique – jusqu’aux dimensions et au bois sculpté à la main – et sacrément lourde.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Zec la Croche – Maureen Martineau

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020
Genre : Noir, Thriller
Personnage principal : Lorie Soulanges, jeune campeuse

J’aime bien les écrits de Maureen Martineau, très ancrée dans les terroirs québécois (Tingwick et le Centre-du-Québec, Hull-Ottawa, Nunavic, et aujourd’hui : Haute-Mauricie); très originale aussi. Dans son roman d’aujourd’hui, comme elle l’avait fait dans Une église pour les oiseaux, elle nous révèle ses talents de conteuse.

C’est d’abord l’histoire de la jeune Lorie, à peine 20 ans, qui a décidé d’aller faire du camping à Zec la Croche1, au nord de La Tuque, là où sa mère a été assassinée l’année précédente, alors que, pour une fois, elle avait refusé de l’accompagner. C’est aussi l’histoire de deux Atikamekws2, Mikona et sa fille Sylvette, qui plantent leur tente à 2 km du barrage de l’Hydro-Québec sur la Saint-Maurice, et qui poursuivent une mission qui leur apporterait la paix de l’esprit. Pas très loin de Lorie puisque, quand Mikona tire un coup de feu, Lorie l’entend. C’est enfin l’histoire d’une ourse, solitaire et enceinte, qui rôde dans les environs pour trouver de la nourriture et un endroit sûr où elle pourra mettre bas avant que commence la saison de la chasse.

On se doute bien que ces histoires vont se recouper. Ces trois femmes sont liées par un passé tragique : l’assassinat de la mère de Lorie; l’agression contre la fille et la nièce de Sylvette. Dans ce dernier cas, l’agresseur a été identifié mais l’enquête n’a pas abouti : les Autochtones n’ont ni l’argent ni le statut nécessaires pour espérer gagner une poursuite ou un procès. Mais elles ont la souffrance qui alimente la rancune. Lorie échappe de justesse à une tentative de viol, et les trois femmes forment maintenant un dangereux trio. Un suspect et un éventuel complice sont dans la mire des vengeresses. Ont-elles trouvé le véritable coupable ?

Très simplement, Martineau déroule une aventure plutôt noire, tout en rappelant, mine de rien, quelques injustices faites aux femmes, particulièrement aux Autochtones (l’auteure s’est explicitement inspirée des abus commis dans la région de Val D’Or), d’autant plus que la pourvoirie de Zec la Croche se trouverait sur leur territoire. Les paysages sont majestueux et les barrages très utiles, mais on a tendance à oublier les villages d’Obedjiwan qui ont été inondés quand on a mis à l’eau le réservoir Gouin.

Cet engagement social de Martineau, qu’on retrouve dans tous ses romans, ne l’empêche pas de construire des récits attachants et captivants, bien servis par une écriture simple et claire.

1 ZEC : zone d’exploitation contrôlée.
2 Les Atikamekws sont issus de la grande famille algonquine. Ils occupent les territoires qui s’étendent du Nord-est canadien au Sud-ouest américain.

Extrait :
L’ourse nage dans le petit lac que forme l’élargissement de la rivière Saint-Maurice au-dessus du barrage de La Trenche. L’endroit regorge habituellement de truites, mais la saison de la pêche a été achalandée et les eaux sont vides. N’empêche, se rafraîchir calme la faim. La bête agite les pattes pour contrer le courant, mesurant la puissance de ses muscles. Sa force est grande. À son âge, les loups et les coyotes ne sont plus une menace. Elle domine tous les prédateurs par sa vitesse et sa capacité à grimper aux arbres. Ne reste que les humains dont il faut se méfier.
Son ventre reprend sa plainte. Où trouver des baies ? Juin a été catastrophique. Un gel tardif et des pluies diluviennes ont empêché les framboisiers et les rosiers sauvages de fleurir. Ce n’est pas en grignotant des racines qu’elle réussira à accumuler la graisse nécessaire pour traverser l’hiver.
L’ourse regagne le rivage, s’ébroue vigoureusement. Le soleil couchant se mire dans les perles d’eau qui s’accrochent à son pelage. Elle soulève quelques roches, grappille un amas de fourmis. Si elle crève, ce sera de faim et non de la balle d’un chasseur. Elle a appris à déjouer les pièges.
Les arbres allongent leurs ombres. Il est temps pour l’ourse de regagner sa cache.

Poste d’accueil

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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