L’invention des corps – Pierre Ducrozet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 chez Actes Sud
Genres : sociétal, thriller scientifique
Personnages principaux : Álvaro Beltrán, jeune professeur mexicain – Adèle Cara, biologiste française – Parker Hayes, leader du transhumanisme
Prix : Prix Flore 2017

Au Mexique, Álvaro, jeune professeur passionné d’informatique, participe à une manifestation d’étudiants qui tourne au massacre quand des policiers cagoulés mitraillent leur bus. Il y a 43 étudiants abattus à Iguala. Álvaro en réchappe. Dans un état second, il dérive plusieurs jours en direction de la frontière américaine, qu’il passe en prenant beaucoup de risques. Arrivé aux États-Unis, il sollicite un emploi chez Parker Hayes, figure de proue du transhumanisme et créateur du Cube, un lieu de recherche contre le vieillissement. Álvaro finira par se faire embaucher mais pas comme expert informatique comme il le voulait mais comme simple volontaire pour subir des tests. Adèle Cara, brillante biologiste française finit par céder aux offres insistantes de poste que lui propose Parker. Adèle et Álvaro se rencontrent au Cube. Cette rencontre changera leur vie.

Avec le personnage de Parker Hayes nous découvrons les ambitions des transhumanistes dont le but ultime est d’abord de vaincre le vieillissement, ensuite carrément de vaincre la mort. « Nous repousserons la dernière frontière : nous vaincrons la mort ». Ce n’est pas le rêve d’un savant fou. Aujourd’hui les grands acteurs de l’internet, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) participent activement à ce mouvement. Ils disposent pour cela de moyens financiers considérables et de l’agrégation de banques de données colossales, alimentées entre autres par leurs propres réseaux sociaux. Dans le centre d’étude Le Cube, travaillent les chercheurs les plus en pointe dans leur spécialité, comme la biologiste française Adèle Cara qui, bien que salariée chez Parker, ne partage pas ses ambitions démesurées. D’autres, non seulement n’adhèrent pas aux idées de Parker, mais les combattent, comme ces idéalistes d’internet, restés fidèles au concept original : un espace de liberté absolue et de savoir partagé. Réunis autour du vétéran Werner, la fine fleur mondiale des hackers sous la bannière des Anonymous, va mener la guerre pour contrarier les plans de grandeur de Parker et ses alliés. À côté de ces visions opposées se développe une histoire d’amour qui redonne au corps, dont il est beaucoup question, une dimension plus humaine. Le corps physique, naturel, est une merveilleuse machine même sans être amélioré, renouvelé, augmenté.

L’invention des corps est un livre touffu pour lequel plusieurs niveaux de lecture sont possibles : présentation des options d’évolution de l’homme en ce 21ème siècle, thriller scientifique ou cavale à travers le Mexique et les États-Unis. Un peu des trois à la fois.

Extrait :
— Tu as tout pour toi, dit Werner en posant tout à coup sa main sur l’épaule de Parker, tu pourrais faire des grandes choses, et pourtant tu ne fais que de la merde. Je ne me l’explique pas vraiment.

Ils sont assis à la terrasse d’un restaurant italien sur les hauteurs d’Eddy Street, dans le quartier de Fillmore.
— Eh ça va l’ancien combattant ? Je comprends, la partie est passée pour toi, tu l’as perdue, tu t’ennuies.
— Je ne suis pas si sûr d’avoir perdu la partie, Parker. Apparemment, oui. Les gars comme toi dominent le monde, et avec vous le polissage des formes, le contrôle, la domination sociale et politique. Tout ce pour quoi j’ai lutté, cette communauté libre où la pensée se construirait collectivement, où tout serait accessible mais où l’intime demeurerait hors d’atteinte, tout cela est mort. Ce qui a gagné, c’est le bleu pâle de Facebook : un déroulé débectant de dégueulis personnel, de plaintes, de chats faisant du skate, d’opinions imbéciles sur tout et n’importe quoi.
— Je suis entièrement d’accord, Werner. Tu me mets dans un sac dont je ne fais pas partie. Certes, j’ai participé au lancement de Facebook, et j’ai gagné du fric avec ça, mais je ne cautionne pas cet affaissement des choses. Moi je pensais conquête de l’espace, homme bionique, îles flottantes dans les airs, pas les cent quarante signes de Twitter qui font office de pensée.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

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Les chiens de chasse – Jorn Lier Horst

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Jakthundene)
Date de publication française : 2018 (Gallimard)
Genres : Enquête, Thriller
Personnage principal : Inspecteur William Wisting

 C’est le huitième roman de Horst qui met en scène William Wisting, le deuxième seulement à être traduit en français mais, étant donné les prix que ce roman a raflés, les autres devraient suivre. On le compare déjà à Mankell, ce qui est peut-être un peu prématuré, mais c’est certain que le roman est prenant, que les personnages principaux, Wisting et sa fille Line, journaliste en affaires criminelles, sont sympathiques et efficaces, et que le suspense est bien entretenu : plusieurs problèmes apparaissent en même temps, dont deux intrigues principales qui devraient bien se recouper quelque part.

Il y a 17 ans, la jeune Cecilia Linde a été enlevée et retrouvée morte, assassinée. C’est Wisting qui était alors responsable de l’enquête. Après quelques semaines d’interrogatoires et d’analyses d’indices, on arrête, juge et condamne Rudolf Haglund à 17 ans de prison pour meurtre.

Haglund est aujourd’hui libéré et son nouvel avocat, Sigur Henden, de bonne réputation, vient de déposer une demande à la Commission de révision. Selon lui, des preuves auraient été fabriquées et un témoin n’aurait pas pu se faire entendre, alors qu’il aurait pu fournir un alibi à Haglund. Les journaux s’emparent de l’affaire, la population s’émeut, le chef de police capote et suspend Wisting.

De son côté, Line, la fille de Wisting, travaille comme journaliste pour le quotidien populaire VG. Elle accepte de couvrir un meurtre qui vient juste d’être commis, espérant faire la Une au lieu de la nouvelle de la suspension de son père. En se rendant au domicile de la victime, elle tombe malencontreusement sur un individu qui l’agresse et s’enfuit.

Devant les arguments de l’avocat Henden, Wisting reprend les démarches de l’enquête en assumant, comme hypothèse, que les policiers ont peut-être agi comme des chiens de chasse qui, convaincus de la culpabilité d’un suspect, ne retiennent que les indices qui l’accusent et oublient ceux qui plaideraient plutôt en sa faveur.

Puis, une autre jeune fille est aujourd’hui portée disparue, Linnea Kaupang. Par ailleurs, la victime sur qui enquête Line est justement le témoin qui n’avait pas pu communiquer à qui de droit l’information qui aurait pu servir d’alibi à Haglund. Or, même si Wisting trouve probable que des preuves contre Haglund aient été fabriquées, le fait qu’une jeune fille soit disparue et qu’une connaissance de Haglund, Jonas Ravneberg, soit assassinée quelque temps après sa libération, contribuent à ancrer Wisting dans la conviction que Haglund est l’auteur du meurtre de Cecilia et même d’Ellen Robekk, la nièce de son ami policier, assassinée l’année précédant celui de Cecilia.

Pas facile pour un policier suspendu, que le chef de police et la Commission de révision semblent considérer comme l’auteur des fausses preuves (« fake proofs », comme dirait l’autre), de régler tous ces problèmes, même s’il reçoit l’aide de ses collègues, actifs et retraités, et des collaborateurs de Line. Mais Wisting a pour lui la persévérance, le respect de ses hommes et l’acharnement de sa fille.

C’est un roman difficile à lâcher, qui ferait un très bon film. Horst est visuel et olfactif : les paysages finlandais sous la pluie, les vagues de la mer, les bâtiments de ville ou de ferme (et leurs odeurs), et surtout les scènes d’action (je pense à la scène de poursuite automobile où le téléphone intelligent devient un outil indispensable). Le lecteur est jeté dans l’action sans répit. Les personnages principaux sont sympathiques : Wisting n’est pas un héros mais est loin de s’apitoyer sur son sort; Line prend souvent des décisions risquées, mais elle apprend vite. Ancien inspecteur de police lui-même, Horst insiste sur la solidarité et l’amitié entre ses personnages. Les intrigues sont composées avec intelligence : on avance morceau par morceau, et de nombreux rebondissements stimulent notre intérêt.

Imagination et intelligence, deux ingrédients qui permettent de créer de petits chefs-d’œuvre.

Extrait :
Soudain, Line entendit un cri. Long et inquiétant.
Elle resta interdite, bouche bée. Cela venait de loin, quelque part derrière elle. Puis elle l’entendit de nouveau, plus proche cette fois, et elle leva la tête pour voir d’ou il pouvait venir. Un grand oiseau noir survola la colline boisée derrière elle. Il battit des ailes et cria encore une fois.
Quand elle se retourna, il était là.
Rudolf Haglund se tenait devant sa voiture et la scrutait de ses petits yeux plissés, sans ciller. La pluie ruisselait sur son visage, gouttant de son nez et de son menton.
Elle eut un mouvement de recul, voulut dire quelque chose mais aucun son ne sortit de ses lèvres.
– Je sais qui vous êtes, dit-il d’une voix chuintante, presque noyée sous la pluie.
Elle hocha simplement la tête, comme pour lui dire qu’elle aussi savait qui il était. Il inclina la tête sans détacher d’elle ses yeux qui la transperçaient comme des aiguilles… La sensation d’un danger imminent affola son cœur.
– Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il. Pourquoi vous me suivez ?
Quel regard, pensa-t-elle. Il est si perçant qu’on a presque mal quand il est posé sur vous. Ses yeux froids enregistraient tout. Aspiraient le moindre détail, comme sur l’avenue Karl Johan (…)
– Est-ce qu’on peut parler ?
– De quoi donc ?
– De Jonas Ravneberg.
Haglund ouvrit la bouche… et la referma. Puis son regard glissa sur elle, sur ses seins, et s’arrêta sur ses hanches. Enfin il promena son regard sur la forêt alentour.
-Tenez-vous loin de moi, dit-il en reprenant sa descente. Vous devriez vous tenir loin de moi.
Line le regarda s’éloigner. Elle avait perçu ses paroles comme un avertissement, non comme une menace.

Niveau de satisfaction :
(4,4 / 5)

 

 

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Idaho – Emily Ruskovich

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Idaho)
Date de publication française :
2018 (Gallmeister)
Genre :
roman noir
Personnages principaux : Wade, père d’une famille décimée – Ann, sa seconde épouse

Wade, Jenny, June, May. Une famille : le père, la mère, la fille aînée, la fille cadette. Ils sont sur la montagne en train de couper du bois et de le charger à l’arrière du pick-up. L’instant d’après, plus de famille : il y a une fille morte, l’autre disparue, une mère en état second, un père dévasté. L’irréparable vient de se produire en quelques secondes, balayant un bonheur fragile.
Neuf ans plus tard, Wade a refait sa vie avec Ann. Ils habitent la même maison, en plein milieu des montagnes de l’Idaho. Alors que Wade commence à ressentir les premières séquelles d’une maladie dégénérative, Ann est hantée par la tragédie qui s’est produite, particulièrement par Jenny, la mère et par June, la fille disparue.

Dans ce roman étrange l’intrigue n’est pas le plus important. Elle fixe simplement un cadre et des personnages. On aura une petite idée ce qui s’est passé et jamais on ne saura pourquoi cela s’est produit. Tout est suggéré, rien n’est expliqué. Le livre pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. La démarche de l’auteure est de montrer la façon dont chaque personnage réagit face à un drame brutal et imprévisible. Pour cela Emily Ruskovich retrace la vie de Wade et de ses proches, avant et après le drame, sur une période d’un peu plus de 50 ans. Il y a de multiples allers-retours dans le temps. L’ordre du récit n’est pas chronologique : on passe, de façon aléatoire, des années 2000, aux années 1990, aux années 1970 pour finir dans les années 2020. Comme dans un jeu de construction, l’auteure place, une par une, chaque pièce de l’histoire pour en reconstituer la globalité. Habitué aux récits séquentiels, on est un peu déstabilisé mais finalement on s’adapte facilement à cette façon de faire.

L’auteure nous présente successivement les points de vue des différents acteurs, c’est un roman choral. Elle le fait avec une grande sensibilité et avec beaucoup de subtilité. La tragédie qui est survenue, aurait pu engendrer le ressentiment et la haine mais c’est au contraire le pardon et la générosité qui sont les sentiments dominants. La fragilité de la vie et l’extrême minceur de la séparation entre le bonheur et la douleur apparaissent de façon évidente. Bizarrement, dans une atmosphère sombre où plane un souvenir terrible, il se dégage une sorte de calme et de sérénité. Cependant la multitude des thèmes et l’absence de réponses peut amener le lecteur à se demander ce que veut exactement exprimer l’auteure : – La déperdition de la mémoire ? – La fragilité des situations établies ? – La présence et l’absence ? – L’espoir persistant en la vie ? – Tout cela à la fois ?

Idaho est un livre complexe, d’une grande profondeur humaine. Il y a quelque chose d’envoûtant dans la façon d’écrire d’Emily Ruskovich. La belle traduction de Simon Baril permet de l’apprécier.

Extrait :
Dans l’obscurité de la nuit, elle s’est entraînée. Elle a écrit une centaine de paragraphes différents, a mémorisé les meilleures phrases, a tout détruit par crainte que Jenny les découvre. Comment parler de ce qui s’est passé il y a tant d’années, quand elle ne peut pas comprendre, quand, en réalité, elle ne voit pas la nécessité de comprendre ? Cette tâche impossible est son unique opportunité de se servir de ce qu’elle a appris. En expression écrite, en histoire, en poésie, en art. Le formulaire sur lequel elle va concocter ce paragraphe sera l’apogée de tout ça, ses adieux au monde, la seule chose positive de toute sa vie, en incluant sa vie d’avant.
Essayer de parler avec les mots de Jenny de qui elle était alors et de qui elle est maintenant, essayer de plaquer sur ces mystères terribles et desséchés le genre de langage et le genre de résumé qu’une audience de ce type requiert a obligé Elizabeth à considérer, pour la première fois depuis qu’elle est derrière les barreaux, l’acte qu’elle a elle-même autrefois commis. Elle a tué son petit ami. Quand elle a voulu s’enfuir et que son voisin l’a vue, elle l’a tué, lui aussi.

Le pick-up est garé sur l’un des rares replats, une improbable terrasse taillée dans la flanc de la montagne.

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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Le neuvième naufragé – Philip Le Roy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions du Rocher)
Genre : Enquête
Personnage principal : Éva Velasquez profileuse à Interpol

Éva Velasquez, profileuse à Interpol, est envoyée par son patron interroger huit naufragés sur une île au large de Gibraltar. Leur voilier a brûlé et ils se sont échoués sur un rocher volcanique. Ils sont tous de nationalités différentes, ils se sont connus sur Facebook avant de décider de faire une croisière ensemble. Au départ, ils étaient neuf, l’un des passagers a disparu, peut être assassiné par ses compagnons.

L’intrigue est simple : il s’agit pour Éva de reconstituer ce qu’il s’est passé sur le voilier pour en arriver au naufrage, d’identifier le neuvième naufragé, celui qui a disparu, et de trouver les causes de sa disparition. Pour cela la profileuse utilise la méthode des interrogatoires. Uniquement des interrogatoires, il n’y a aucune autre enquête, aucun examen des indices. Tour à tour Éva convoque les rescapés, les fait parler puis recoupe les témoignages. Il faut préciser qu’elle a une technique particulière : elle pose beaucoup de questions anodines qui déstabilisent et dont les réponses sont lourdes de sens pour elle. Elle joue aussi de son physique : sa silhouette de rousse flamboyante, ses grands yeux et sa voix légèrement grave impressionnent. Elle a ainsi acquis une belle réputation d’efficacité au sein d’Interpol.

Au fil des interrogatoires de la profileuse la vision du groupe de jeunes parti en croisière sur la Méditerranée, évolue. Tout se passe bien au début, puis l’ambiance change à cause du comportement prédateur d’un des membres, celui qui a disparu justement. Finalement cela tourne à l’affrontement et même au meurtre. C’est en tout cas ce que les témoignages et les apparences laissent penser. Mais l’affaire se révèle bien plus complexe et Éva, pourtant experte en psychologie, ne serait-elle pas elle-même manipulée ?

L’auteur explique en exergue de son roman le terme anglais de « Mindfuck ». Il concerne une œuvre littéraire qu’on peut qualifier de « déroutante » en français. Cependant l’effet de surprise final recherché implique des retournements qui paraissent assez artificiels. S’astreindre à faire un final inattendu limite finalement les autres possibilités et oblige à une gymnastique compliquée pour proposer cette fin déconcertante au détriment de la crédibilité. C’est bien le cas de ce polar qui, bien que réalisé avec maîtrise, a du mal à convaincre totalement de la vraisemblance du scénario.

Le Neuvième naufragé est une lecture divertissante dont la fin est surprenante, mais finalement pas tant que ça, puisque l’auteur nous l’annonce d’entrée. Quand on nous déclare qu’il y aura une surprise, la surprise est moindre quand elle survient.

Extrait :
Quatre garçons et cinq filles de nationalités différentes s’étaient liés d’amitiés sur Facebook. Ils y avaient créé un groupe pour partager leur passion des voyages et de la voile. Les neuf internautes s’étaient décidés à se rencontrer à Palma de Majorque où ils avaient loué un ketch, le Spanish Queen. La croisière paradisiaque avait fini en enfer. Le voilier s’était échoué sur un îlot avant de brûler. L’un des passagers était porté disparu, probablement noyé au cours du naufrage. Eva comprit l’empressement d’Interpol à intervenir lorsqu’elle releva l’identité de la victime : Dorian Panzer-Vaugel était le fils d’un haut diplomate français en poste à Madrid.

Elle but en contemplant fébrilement l’oisiveté des promeneurs. La radio du bar diffusait un tube de Liam Gallagher qui collait à l’état d’esprit d’Eva.
And I don’t mean to be unkind
But I see what’s in your mind
And the stone you throw
Will turn back in its path
One day you’ll shatter like a wall of glass
Wall of glass

Liam Gallagher – Wall of Glass

Niveau de satisfaction : (3,8 / 5)

 

 

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Trois jours chez ma tante – Yves Ravey

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Les Éditions de minuit)
Genres : Suspense, aventures
Personnage principal : Marcello Martini responsable d’une école pour enfants déshérités au Liberia

Marcello Martini a installé une école pour enfants déshérités au Liberia. Il est soutenu financièrement par sa riche tante. Mais voilà que la tante stoppe ses virements réguliers et le convoque. Elle doit lui parler de toute urgence. Marcello prend l’avion pour la France. Il a trois jours pour faire revenir sa tante sur sa décision de le déshériter et de reprendre le financement. La tâche de Marcello s’annonce difficile, la tante est immensément riche mais aussi versatile et têtue.

Au fur et à mesure que l’auteur déroule l’histoire nous découvrons les circonstances du départ de Marcello pour le Liberia et sa personnalité. Il apparaît d’abord comme un généreux humanitaire qui vient en aide aux enfants pauvres. Mais progressivement son image se trouble, il devient un personnage ambigu et ambivalent. Toute l’habileté de l’auteur est de montrer ce glissement progressif de la lumière vers l’ombre du principal protagoniste. Un fort suspense s’installe autour de la simple rédaction d’un chèque. D’un très gros chèque à plusieurs zéros quand même ! C’est avec un certain machiavélisme que l’auteur nous tient en haleine. C’est terrible quand la chance tourne et que les petites choses accumulées finissent par former une grosse catastrophe.

Les personnages sont intéressants et leurs rapports compliqués. Il y a de l’affection entre la tante et Marcello, plus exactement la tante a de l’affection pour Marcello. Ce dernier en joue et essaie d’exploiter les sentiments de la vieille dame. Mais celle-ci est aussi sous l’influence d’autres personnes, son ex-femme et l’ancien comptable, qui, elles, ne se font aucune illusion sur la cupidité de Marcello. Les obstacles se multiplient et le temps est compté. Avec Marcello, Yves Ravey nous dresse le portrait d’un bel enfoiré, magnifique dans son genre !

Trois jours chez ma tante est un roman habile où l’auteur nous présente un personnage d’homme bon et généreux qui bascule progressivement vers son inverse : un cupide et un manipulateur. Un escroc cynique et déterminé. Le style est simple, épuré mais diablement efficace.

L’auteur fait preuve d’astuce et de maîtrise pour faire évoluer le personnage de Marcello. Sa faculté d’installer la tension avec des choses simples est admirable : des scènes comme la signature d’un chèque ou l’écriture du nom du bénéficiaire sont porteuses d’un suspense intense. C’est tragi-comique la façon dont des petits détails peuvent tout faire basculer.

Livre habile et agréable à lire.

Extrait :
J’ai orienté le chèque vers la lumière de la lampe de chevet. J’ai fait remarquer à ma tante, d’un ton irrité, qu’elle avait oublié l’ordre, du moins, elle avait dû commencer par l’écrire, mais elle n’avait pas poursuivi. On distinguait, au début de la ligne, le M majuscule de Monsieur, ou de Marcello, peu importe. J’ai enjambé la chaise à côté du lit et, peut-être, bousculé Lydia, atteint la commande d’ouverture du store électrique, posé le chèque sous les yeux de Vicky, quelque peu indisposée par la faible clarté de cette fin d’après-midi. Regarde, ma tante, la ligne est vide !

Vicky a répondu, qu’elle n’y pouvait rien. Je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas mis l’ordre. Ce n’est pas difficile à comprendre, a-t-elle poursuivi. Je vais t’expliquer.
C’est égal, que tu m’expliques ! : suffit d’écrire mon nom ! : Marcello Martini, tu connais…? je ne vais quand même pas épeler chaque mot…! Tu sais écrire, non…? Mais enfin, de quoi parle-t-on, ici ? ai-je élevé le ton.
Regarde ce qui se passe, Marcello, mais regarde donc, au lieu de t’énerver ! Elle a secoué le stylo-plume au-dessus du chèque, en tapant du poing sur la table. J’ai craint alors une tache, notant au passage que c’était le dernier feuillet de son carnet de chèques, et je me suis écrié : Arrête, malheureuse !
Ça ne risque rien ! regarde, Marcello, il n’y a plus d’encre…! la cartouche est vide… Si je te dis que je n’ai pas utilisé ce stylo depuis des semaines, tu me croiras ? J’écris le plus souvent avec un autre, regarde, comme celui-là. Elle m’a indiqué un stylo à bille posé sur la table.
Eh bien, ma tante, tu peux rédiger l’ordre avec celui-ci, ce n’est pas un problème, l’essentiel, c’est que tu écrives mon nom.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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La Vie rêvée de Frank Bélair – Maxime Houde

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Alire)
Genres : noir, historique
Personnage principal : Frank Bélair, Propriétaire du Blue Dahlia

Houde a voulu produire un pastiche des romans noirs américains des années 30 et 40, surtout tels que révélés par les films sombres, très souvent d’ailleurs tournés en noir et blanc, de Walsh, Wilder, Hawks, Huston, Lang et Welles. Ces films s’inspirent notamment des romans de Dashiell Hammet (détective : Sam Spade), Raymond Chandler (Philip Marlowe), James M Cain, William Burnett… Les images marquantes sont encore celles de Humphrey Bogart (Sam Spade) et de Robert Mitchum (Philip Marlowe).

Déjà le détective récurrent de Maxime Houde, Stan Coveleski, avait arpenté les rues de Montréal à la fin des années 40.1

L’action se passe entre 1933 et 1948. Et c’est très explicitement que Houde déclare :  « Ce roman se veut un hommage au film noir américain des années 40-50 ». On se souvient de la recette : style concis, imagé, descriptif d’une société inégale et corrompue (la crise de 1929 a laissé des traces persistantes), accessible à tout le monde et visant le divertissement. Contrairement à un polar d’enquête menée par un détective brillant (Poirot, Holmes), ce genre de roman noir met en scène un détective cynique, un dur au cœur tendre, ne se privant pas des femmes, de l’alcool ni de la violence. L’illustration et la dénonciation d’un type de société sont plus importantes que l’enquête à proprement parler.

Ici, au centre de l’histoire, ce n’est pas un policier, ni un détective, c’est Frank Bélair, le propriétaire du cabaret Blue Dahlia, issu du Faubourg à m’lasse, qui a réalisé son rêve de gérer un cabaret grâce au soutien financier d’Alan Rourke, un riche membre de la pègre montréalaise. Frank n’est pourtant pas vraiment un malfrat, malgré les six années de prison qu’il a purgées pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Il a épousé une amie d’enfance et a commis un fils qu’il aime beaucoup, même s’il ne passe pas beaucoup de temps avec lui. Avec sa femme non plus, parce que le cabaret le tient occupé, de même que les jeunes filles qu’il embauche. Son personnel l’aime bien et le respecte. Le cabaret a bonne réputation. Le sergent-détective Micalef le suit de loin et craint qu’il ne soit éventuellement pollué par Alan Rourke, son investisseur à qui il doit remettre régulièrement une part de ses bénéfices, et rendre peut-être d’autres petits services à l’occasion. Frank semble enfin avoir réalisé son rêve. Et pourtant, sa prochaine extase risque de lui être fatale.

Un personnage comme celui de Frank est, en bonne partie, sympathique parce que, en plus des travers courants qu’il partage avec le lecteur, nous sentons qu’il est victime d’une certaine fatalité contre laquelle il n’est pas de taille. Houde le compare à Frankie Machine (Frank Sinatra) de L’Homme au bras d’or (Preminger) : malgré sa bonne volonté, Frankie ne pourra pas échapper à un destin cruel. Il y a un peu de cette dramaturgie grecque dans les romans noirs américains.

De la crise à la fin de la guerre, le milieu de la Main et du Red Light est décrit en termes d’activités de divertissement et de réactions à la guerre : certains veulent s’en sauver, tous maudissent la conscription, sauf les tenanciers de bars, de cabarets et de bordels pour qui les affaires tournent bien. Tout en exploitant les thèmes majeurs du roman noir (l’argent, l’alcool, les femmes plus ou moins fatales, et quelques meurtres inévitables), Houde enrichit son histoire de dizaines de détails de la vie quotidienne (objets et personnages publics) qui la rendent crédible et attachante. C’est pourquoi j’ai qualifié ce polar d’historique.

Depuis que je me suis investi dans le domaine des polars, mon point de vue sur le roman noir américain s’est transformé passablement : admirateur des brillants détectives des polars d’enquête, j’avais un certain mépris pour ces détectives vulnérables et ces milieux viciés. Je comprends mieux maintenant leur origine et leur fonction, et je suis devenu sensible à leur signification. Dans cette transformation, Maxime Houde a joué un rôle non négligeable.

1 Cf. le compte rendu de : Le Poids des illusions (2008), de L’Infortune des bien nantis (2011) et de La Misère des laissés-pour-compte (2015). Dans Derniers pas vers l’enfer (2014), un nouvel enquêteur, Daniel Martineau, tente de se dépêtrer de ses liens avec la pègre montréalaise des années 2013.

Extrait :
1940
Après le déjeuner, Bélair se mit en quête d’un travail. Le Canada était en guerre : en tant que dominion de la Grande-Bretagne, ce n’était pas comme s’il avait le choix de suivre l’Empire, malgré ce qu’en pensaient certains politiciens et certains journalistes. On convertissait des usines à Montréal et dans les environs pour fabriquer des munitions et des armes mais, avec son casier judiciaire, Bélair n’avait aucune chance d’y être embauché – peut-être si son séjour en prison avait daté de quelques années, mais il s’était trouvé derrière les barreaux la semaine précédente. La guerre était omniprésente. On en parlait dans les journaux et à la radio, une sorte de paranoïa s’était emparée de Montréal. On voyait des espions partout, la fameuse cinquième colonne. À la suite de la déclaration de guerre de Mussolini, des Italiens avaient été arrêtés et certains d’entre eux internés dans des camps en Ontario, et la ville avait congédié une centaine d’employés municipaux d’origine allemande.

Cigarette Girls

Niveau de satisfaction :
(4,2 / 5)

 

 

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Le Vieux Pays – Jean-Pierre Rumeau

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Albin Michel)
Genres : Roman noir, Thriller
Personnage principal : Pasdeloup Meunier, ancien militaire

Pasdeloup Meunier est un vétéran de l’armée. À 67 ans il entretient toujours sa forme. Il a fait du village fantôme de Goussainville son royaume. Et ce n’est pas la racaille ou les dealers qui vont venir faire la loi ou leurs affaires dans ce qu’il considère comme son domaine. Il est réputé être un type un peu dingue à qui il faut mieux ne pas casser les pieds. Pasdeloup va ensuite quitter le Vieux Pays pour un séjour en Israël afin d’assister à  l’enterrement de son parrain. À son retour, il devra faire face à un autre danger qu’il connaît bien pour l’avoir déjà affronté.

L’auteur nous présente d’abord le décor : ce lieu étrange qu’est devenu Goussainville. C’est un village situé au bout des pistes de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, que les autorités ont décidé d’évacuer en rachetant les maisons. L’accident du Tupolev 144 qui s’écrasa sur le centre ville ne fit qu’accélérer l’exil programmé. Mais un grain de sable grippa toute la procédure bien huilée : l’église Saint-Pierre-Saint-Paul est classée. Interdiction de démolir à 500 mètres à la ronde. Les démolitions furent stoppées, le Vieux Pays est resté figé dans l’état de délabrement. C’est là que s’installe Pasdeloup et qu’il devient Monsieur Meunier, le maître des lieux. Ce cadre est intéressant et original mais l’auteur ne s’est pas cantonné à ce lieu exceptionnel. Il a envoyé son héros en Israël. Et là commence un autre roman dans d’autres lieux, avec d’autres personnages que peu de choses rattachent à la situation de départ. L’amour que montre alors l’auteur pour Israël est immodéré et l’image qu’il en donne très positive et sans nuances.

Le personnage de Pasdeloup est lui-même étrange. D’abord à cause de son prénom qui est une traduction française du prénom allemand Wolfgang. Son regard met mal à l’aise ses adversaires mais fascine les femmes avec ses yeux vairons, l’un noir et l’autre gris. C’est un séducteur ! À 67 ans, il pète encore les flammes et il est capable d’en remontrer aux petits jeunes. C’est un dur, un vrai ! Il a vécu des choses terribles : la perte d’êtres chers. Ça l’a endurci et même rendu insensible, il n’en est que plus redoutable. C’est un homme blessé et dangereux ! Il était aussi un soldat hors pair et un démineur sans peur. C’est un grand combattant ! Ce n’est pas un Juif de naissance mais c’est un Juif de cœur. Il aime beaucoup Israël ! Ce qu’il n’aime pas, c’est les terroristes, arabes, bien sûr. C’est un champion de la lutte anti-terroriste ! Bref, Pasdeloup est un papy coriace et inoxydable qui en remontrerait encore à James Bond. Ce vieux  dur à cuire me paraît quand même un peu surfait et très caricatural.

Le Vieux Pays est un roman qui se présentait bien, avec comme décor un lieu désolé et insolite, mais la suite gâche le début prometteur en s’égarant en Israël dans un amour qui confine à l’adoration pour ce pays et ses habitants, en contradiction avec l’atmosphère austère de la première partie.

Extrait
Les deux femmes ont vu Pasdeloup garer sa moto devant sa porte. Il a pris son gros sac kaki sur le porte-bagages et est entré chez lui.
Deux minutes après, un des jeunes est sorti pour aller pisser sur la moto. Pasdeloup est sorti à son tour et s’est approché tranquillement de lui, alors qu’il s’esclaffait les mains encore dans sa braguette. Un petit coup de pied dans les parties génitales, un coup de tête en plein visage suivi immédiatement d’un coup de poing, et le jeune homme est tombé comme une masse. Pasdeloup l’a frappé encore une fois à terre, d’un coup de pied dans la tête. Les autres jeunes sont apparus, fous de rage. Pasdeloup a sorti un pistolet de sa poche et l’a pointé sur eux. Seule la fille, camée à mort, s’est jetée sur lui. Il l’a saisie par les cheveux, l’a fait tomber à plat ventre et lui a cogné la tête contre un pot de fleurs. Elle est restée allongée à côté du premier garçon. Pasdeloup a ensuite fait rentrer les autres dans la maison. Tout le monde a disparu. On a entendu deux ou trois détonations. Et exactement vingt minutes plus tard, la bande ressortait en désordre avec ses bagages. Ils ont récupéré leurs deux congénères sanguinolents, sont passés en zigzaguant sous les fenêtres de Jeanine Maro et ont dévalé la rue du Bassin pour ne plus jamais réapparaître.

Goussainville

Niveau de satisfaction : 
(3 / 5)

 

 

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Minuit sur le canal San Boldo – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (The Waters of Eternal Youth)
Date de publication française : 2017 (Calmann Lévy)
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Brunetti

Finalement, pour moi, Donna Leon c’est un peu comme une drogue : je jure que c’est fini et pourtant j’y retombe avec un certain plaisir. Dans Sang d’Encre Polars, j’ai rendu compte d’au moins 7 de ses romans. Toujours à Venise, toujours avec le commissaire Brunetti. Et les personnages récurrents : la famille de Brunetti (sa femme Paola, son gars et sa fille), le vice-questeur Patta, le visage à deux faces Scarpa (la ressemblance avec Scarpia n’est pas un hasard), la jolie et débrouillarde senora Elettra, son fidèle ami et adjoint le colosse Vianello, qui laisse un peu de place, de ce temps-ci, à la commissaire Griffoni, qui aime bien travailler avec Brunetti. C’est un groupe qu’on retrouve avec plaisir, et qui joue un rôle important dans notre appréciation des romans.

Il y a quinze ans, une adolescente, Manuela, passe par-dessus le garde-fou d’un pont et chute dans le canal. Elle sera repêchée in extremis, mais ses capacités intellectuelles resteront diminuées. Sa grand-mère, la comtesse Lando-Continui, riche mécène et amie de Paola, profite de l’occasion d’un gala de charité pour approcher le commissaire et lui demander d’enquêter sur cet événement, rapidement classé par la police, selon elle, et qui serait plus un meurtre qu’un simple accident. Touché par l’aimable comtesse qui craint de mourir minée par un lancinant sentiment de culpabilité, Brunetti décide de jeter un œil sur cette affaire.

Donna Leon profite de ce prétexte d’une enquête sur un drame qui s’est produit il y a quinze ans pour décrire la vie quotidienne à Venise au début du XXIe siècle autour d’une aristocratie soucieuse de l’art et de la culture et d’une bourgeoisie montante avide de réputation. Comme aucune cause sociale particulière ne fait l’objet du récit, sauf le sentiment de puissance et la certitude d’impunité des riches, l’enquête reste importante : elle aboutit d’ailleurs à un autre crime. La commissaire Claudia Griffoni donne un coup de main à Brunetti, ce qui tombe bien parce que les démarches des enquêteurs se poursuivent dans le secteur de l’élevage des chevaux et de la formation des cavaliers, et que Griffoni est une ancienne médaillée dans cette discipline. Manuela était aussi une bonne cavalière, ce qui rapproche les deux femmes.

Pour avoir les mains libres, Brunetti embobine Patta et Elettra menace Scarpa de dénoncer ses envois de courriels frauduleux qui répandaient des fake news, comme dirait l’autre. Enfin, un beau hasard permet aux enquêteurs d’identifier un suspect, probablement coupable de l’agression contre Manuela il y a quinze ans, ainsi que du meurtre récent de Pietro Cavanis.

Donna Leon veut probablement signifier que l’enquête et la découverte du ou des coupable(s) ne sont pas les éléments les plus importants de son roman : elle rédige un dernier chapitre, un peu prévisible, mais pas moins émouvant, sur le thème : ce qui compte, c’est de faire plaisir aux personnes qu’on aime.

Si on ne s’attend pas à lire un roman d’enquête époustouflant, à rencontrer un enquêteur surdoué, des mystères qui défient l’intelligence, des cascades audacieuses et des rebondissements spectaculaires, et qu’on se contente d’un récit sociologiquement réaliste où triomphent les bons sentiments et où on retrouve des personnages qu’on aime bien, vous ne serez pas déçus.

Extrait :
Elettra actionna quelques touches de son ordinateur, les yeux rivés sur son écran. « Venez jetez un coup d’œil », lui dit-elle vivement, en lui faisant signe de rester derrière elle.

Brunetti vit la une du Gazettino. La mise en page était encore celle de l’époque et l’article remontait à quinze ans auparavant. « Une jeune aristocrate blessée dans un accident, lut-il. Hier soir, vers minuit, Manuela Lando-Continui, fille de Teodoro Londo-Continui et de Barbara Magello-Ronchi, et petite-fille de feu le comte Marcello Lando-Continui et de la comtesse Demetriana Lando-Continui, a été sauvée des eaux du canal San Boldo. Un passant qui l’a vue s’agiter dans le canal a plongé et l’a sauvée en la tirant des sombres eaux du canal, puis a lui-même perdu connaissance. Une autre personne est venue à leur secours; cet homme a réanimé la jeune fille, qui a ensuite été transportée à l’Hôpital civil, où l’on a diagnostiqué un état « critique ». La police, dépêchée sur place, considère cet incident comme un accident.

Rio San Boldo

Niveau de satisfaction :
(3,8 / 5)

 

 

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Faire mouche – Vincent Almendros

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Éditions de Minuit)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Laurent Malèvre de retour au village de son enfance

Laurent Malèvre revient dans le hameau de son enfance pour assister au mariage de sa cousine. Il est accompagné de Claire qu’il présente comme s’appelant Constance. À Saint-Fourneau, il retrouve ceux qu’il avait connu jeune et avec qui il n’avait plus de lien depuis vingt ans. Les retrouvailles ne sont pas franchement chaleureuses.

Dans ce retour de l’enfant du pays, l’auteur crée une ambiance pesante où les gens se retrouvent mais ne s’en montrent pas particulièrement ravis. Il y a des choses que les gens savent où qu’ils devinent mais ne disent pas. Des sous-entendus, des non-dits altèrent la spontanéité et la franchise. Même entre la mère et son fils, il y a une grande distance, presque de l’hostilité. Le poids du passé se fait sentir : des événements inquiétants se sont alors déroulés dont on n’a jamais vraiment su le fin mot. Plusieurs interprétations étant possibles, chacun choisit celle qui lui convient. Un climat délétère règne dans ce petit bled paumé, fait de ragots et de suspicions. À cela s’ajoute un secret personnel pour Laurent qui fait que ce retour ne se fait pas dans la joie, ni dans la sérénité. On sent bien qu’il y a quelque chose d’étrange et d’intrigant dans le fait que Laurent présente sa compagne Claire sous un autre prénom, aux gens du village.

Ce n’est pas un sujet original. Bon nombre de romans, de films ont traité ce retour au pays souvent difficile. Mais même avec un tel sujet rebattu, Almendros réussit à créer une ambiance pesante presque palpable, c’est une des qualités de ce roman.

L’écriture, sobre et efficace, est très visuelle, quasiment cinématographique. On visualise chaque scène, chaque détail. Tout le talent de l’auteur consiste à faire ressentir, presque physiquement, l’atmosphère viciée du village.

L’éditeur, Les Éditions de Minuit, n’ayant pas de rayon polar a placé ce roman en littérature générale mais c’est un roman noir qui aurait sa place dans les rayons spécialisés en littérature noire des librairies.

Faire mouche est un livre court qui se lit d’une traite. Il plonge le lecteur dans une ambiance sombre. L’écriture dépouillée donne une grande force à ce retour au pays sous tension. C’est un roman concis mais intense.

Extrait :
Ma cousine, entre autres choses, avait toujours été certaine de la responsabilité de ma mère dans l’accident de la sienne.
Lucie, dis-je, tu sais très bien que ta mère avait bu.
Elle ricana avec méchanceté.
Oui, oui, elle avait bu, mais elle avait bu quoi ? Tu peux me le dire ?
Ce sont des rumeurs, dis-je.
Des rumeurs ? s’offusqua-t-elle.
Oui, dis-je, des rumeurs de village. Tu ne sais rien, en vérité. Tu décides de croire à certaines choses et pas à d’autres.
Je ne vois pas pourquoi je parle avec toi, dit-elle. Je perds mon temps.
Ce n’était pas la première fois, bien sûr, que nous avions cette conversation. Je savais très bien ce qu’elle allait me répondre, et je tentai, comme à chaque fois, de ressentir le moins d’émotion possible.

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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Mörk – Ragnar Jónasson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Nattblinda)
Date de publication française : 2017 (Ed. de la Martinière; Points)
Genres : Enquête, géographique
Personnage principal : Ari Thor, policier à Siglufjördur

La série des Ari Thor se passe à Siglufjördur, la petite ville (ou le gros village, environ 1500 habitants) la plus au nord de l’Islande. Mörk se passe quelques années après Snjor1 : Ari est maintenant âgé de 28 ans, est marié et a un enfant. Dans un genre de roman comme celui-ci, ces informations ne sont pas superflues parce que l’auteur passe pas mal de temps à décrire psychologiquement les principaux personnages. Jonasson s’attarde aussi à observer la vie quotidienne des habitants. Ces deux aspects rendent l’histoire intéressante et attachante, mais n’améliorent pas nécessairement la qualité de l’intrigue et la subtilité de l’enquêteur.

Le collègue de Thor, l’inspecteur Herjolfur, est abattu près d’une vieille maison abandonnée au beau milieu de la nuit. L’ancien chef d’Ari, l’inspecteur Tomas, mène l’enquête. Comme il connaît presque tout le monde, les affaires devraient marcher rapidement, en principe, d’autant plus que, si l’hypothèse d’un trafic de drogues est maintenue, le nombre de suspects sera plutôt mince. Mais il semble que la mairie soit impliquée, ce qui complique un peu les choses. Et puis, que viennent faire là-dedans les élucubrations d’un étrange malade dont le journal doit bien avoir un rapport avec l’ensemble de l’histoire ?

L’hiver approche, les jours raccourcissent, le temps pluvieux attaque le moral des enquêteurs. Puis, un nouveau cadavre pose des problèmes d’un autre ordre; à moins qu’il y ait un lien non évident. Ari se préoccupe de l’enquête sur les deux morts et ne rentre pas souvent chez lui; sa relation avec Kristin se détériore, surtout après qu’il eût reçu des photos qui pourraient être compromettantes. Et qui peut avoir intérêt à le troubler ainsi ?

La plupart des problèmes finiront par se régler grâce à la patience des policiers et à la mauvaise conscience des fautifs. Ari aura acquis beaucoup d’expérience mais aura perdu plus qu’il ne s’imagine encore.

Ce n’est pas le roman le plus excitant de l’année, même si c’est sympathique et bien écrit. Je dirais que c’est un polar d’ambiance de type géographique.

1 Cf. le compte rendu de Snjór en juin 2017.

 Extrait :
Il scruta le paysage qui l’entourait, la masse importante de la montagne dans laquelle le tunnel avait été creusé, la mer de l’autre côté. Il y avait juste assez de place pour cette maison au bord de la route, sur un terrain qui n’était rien d’autre qu’une décharge à ciel ouvert. Au-delà, un à-pic mortel jusqu’aux flots glacées de la mer du Nord. Dans la maison, aucune lumière. Aucun signe de son collègue. Il serra son blouson pour se protéger des bourrasques qui fouettaient frénétiquement la pluie et courut jusqu’à la maison. Il se demanda si quelqu’un l’entendrait s’il se mettait à crier. Et puis, ce ne fut pas nécessaire.
À quelques mètres de la maudite maison, un homme en uniforme de policier était étendu dans le gravier. Complètement immobile.

Niveau de satisfaction :
(3,5 / 5)

 

 

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