Monsieur Hämmerli – Richard Ste-Marie

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Alire)
Genre :
Psychologique
Personnage principal : Monsieur Hämmerli, tueur à gages

Il y a toujours quelque chose d’original dans un roman de Ste-Marie, probablement parce qu’il a passé plus de quarante ans à fréquenter les artistes et qu’il est peintre lui-même. Inventer un policier passionné de Schubert et de Darius Milhaud et qui, passé 45 ans, devient étudiant en philosophie, c’est peu banal.

Dans ce roman-ci, Francis Pagliaro ne fait que passer, le temps de déduire que c’est le pianiste russe Evgeny Kissin qui joue (CD) une Étude de Scriabin dans le bar à Roger, le Bar de la faillite. Roger est justement le bon ami du Gros Luce et de Monsieur Hämmerli, qui est au centre du récit comme le titre du livre l’indique. Hämmerli est un type assez sympathique, mais c’est un tueur à gages. Il tue des gens qui semblent le mériter (un prêtre pédophile, un escroc, un mourant qui trouve que l’aide à mourir n’est pas pressée…), mais il ne leur demande pas leur avis. C’est lui qui nous raconte quelques tranches de sa vie en illustrant certaines caractéristiques de son métier.

Un de ses contrats risque, toutefois, de changer sa vie : la cantatrice Donatella Bartolini lui offre de la tuer parce qu’elle est gravement malade, qu’elle se sent dépérir et qu’elle ne veut pas supporter une lente et douloureuse agonie. Mais Hämmerli se nourrit de l’art lyrique en général et des interprétations de Bartolini en particulier. Il refuse donc de la tuer. Plus précisément, Hämmerli et Donatella s’entendent sur une sorte de pacte : chaque soir, il vient écouter de la musique avec elle, cinq CD au maximum; si elle parvient à rester éveillée, il remplira sa mission à l’aube. Même s’il continue à tuer quelques personnes de temps en temps, Hämmerli passe ses soirées avec la Diva à boire du scotch et à écouter de la musique. Y a de quoi changer un homme. Mais Hämmerli ne sait vraiment pas quoi faire d’autre que de tuer du monde.

Ce roman est le résultat d’un travail de synthèse que Ste-Marie a réalisé à partir de cinq nouvelles publiées dans la revue Alibis entre 2010 et 2015. On retrouve plusieurs allusions culturelles, comme d’habitude, de Gaston Miron  à Céline Dion, en passant par Chopin et Vivaldi; par contre, on est surpris par une sorte d’humour un peu facile, surtout quand les trois amis (Hämmerli, Gros Luce et Roger) se retrouvent au bar. Le défi est de rompre avec la monotonie du sujet (les meurtres répétés d’un tueur à gages); la longue aventure avec la Diva sert un peu à ça aussi. Comme ça arrive souvent chez Ste-Marie, on dérive un peu vers le psychologique.

C’est distrayant et bien écrit, mais je ne recommanderais pas aux lecteurs qui ne connaissent pas Ste-Marie de commencer par ce livre.

Extrait :
« Vous êtes un peu en avance, Monsieur Hämmerli !
Donc… c’est vous !?
La cliente ? Oui, c’est moi. J’ai préparé votre enveloppe. Dix mille dollars, comme convenu. »
Elle a déposé l’enveloppe sur la table basse devant un grand fauteuil en cuir placé au centre de la pièce, à l’endroit idéal pour écouter la musique. J’étais un peu interloqué, je n’avais pas l’habitude à cette époque-là de suicider les gens.
« Avec quoi allez-vous me tuer, Monsieur Hämmerli ? »
Je suis resté sans voix.
« C’est Charles mon nom, j’ai dit en m’efforçant de surmonter ma surprise devant son aplomb. Monsieur Hämmerli, c’est mon nom de code, et pour vous tuer, on n’en est pas encore là… »
La dame me prenait au dépourvu.
« Écoutez… Madame… J’aimerais savoir d’abord pourquoi une cantatrice riche et célèbre comme vous veut mourir. Et pourquoi de cette façon ? »

La Diva

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

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Taormine – Yves Ravey

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Les Éditions de Minuit
Genre :
Polar décalé
Personnages principaux :
Melvil et Luisa Hammett, couple de vacanciers en Sicile

Il y a quelques nuages noirs sur le couple Hammett, Melvil et Luisa. Pour calmer le jeu, Melvil propose une semaine de vacances en Sicile. En route, impatient d’arriver le plus rapidement possible sur une plage, le mari prend une mauvaise sortie d’autoroute. Cela les amène dans un terrain vague. Une pluie torrentielle se déclenche quand ils tentent de revenir sur l’autoroute par un chemin de terre. Ils n’y voient qu’à quelques mètres quand un choc sur la carrosserie leur indique qu’ils ont heurté quelque chose. Arrivés à leur destination, à Taormine, ils constatent que l’aile avant droite de leur voiture est méchamment esquintée. Qu’ont-ils pu percuter pour faire ces dégâts ? Inquiet, Melvil décide que le mieux est de faire réparer en douce leur véhicule et de ne rien déclarer à la société de location ni à la compagnie d’assurance. Cette initiative qui devait les tranquilliser s’avère au contraire malencontreuse.

Yves Ravey a l’art de montrer comment des situations ordinaires peuvent devenir dramatiques quand une accumulation de petits ennuis finit par provoquer un gros problème : une mauvaise sortie d’autoroute, un choc sur la voiture, un doute sur la chose cognée, une réparation préventive, un garagiste profiteur, un enfant retrouvé mort, des policiers sur leurs traces, la fuite, l’exfiltration, le passage de la frontière et finalement des vacanciers qui finissent en réfugiés clandestins. Chaque décision que prennent les Hammett s’avère fâcheuse. Le couple est pris dans une tourmente d’évènements négatifs. Ils sont ballottés dans des situations de mal en pis, sans maîtriser quoi que ce soit.

Les deux personnages principaux sont le mari et la femme d’un couple qui bat de l’aile. Melvil se veut rassurant alors qu’il n’est pas trop rassuré lui-même. Il essaie de s’autoconvaincre que tout va bien et il fait ce qu’il peut pour rassurer Luisa. Il fait preuve de mauvaise foi pour se justifier. Ce n’est pas un vrai méchant comme on en trouve dans certains thrillers, c’est un lâche qui fuie ses responsabilités. En choisissant de régler ses problèmes par des solutions de facilité, il s’enfonce de plus en plus. Melvil est un salaud ordinaire. Luisa, elle, est belle et incontrôlable. Elle fait ce qu’elle veut, souvent sans tenir compte de l’opinion de son mari. Elle a toujours le dernier mot. Luisa a fait une liste des lieux à absolument visiter et elle est très contrariée quand le planning des visites n’est pas tenu. Elle parle italien, alors que Melvil ne le comprend pas, c’est donc elle qui mène les discussions avec les gens du cru. Il y a aussi entre eux une différence de classe sociale : elle est la fille du célèbre professeur en médecine Gozzolli alors que lui est au chômage, parce qu’il a toujours refusé des offres qu’il juge pas assez rémunérées ou sans voiture de fonction. L’argent du professeur améliore bien le quotidien du couple.

Nous ne sommes pas ici dans un thriller échevelé avec beaucoup d’action et des héros inoxydables. Taormine est un roman d’une grande simplicité, avec des gens ordinaires et beaucoup d’ironie. Il est imprégné d’un humour discret, pince-sans-rire. C’est une lecture agréable, un polar malicieux et décalé typique du style d’Yves Ravey (voir Trois jours chez ma tante).

Extrait :
Oui, je comprenais, c’était très simple à expliquer : Voilà, monsieur Michelini, nous sommes venus en Sicile pour voir la mer, alors nous avions l’intention de nous rendre sur une plage, le plus tôt possible, vous comprenez, nous, nous visitons le pays, mais, question de temps, nous n’avons que quelques jours à notre disposition… Et alors, pourquoi, après avoir vu la mer, ne pas se rendre directement à l’hôtel ? Votre chambre était payée. Pourquoi quitter l’autoroute ? et, dans ce cas, dans quel hôtel avez-vous passé la nuit, je suis curieux ? Ma fille m’a rapporté, vous n’êtes arrivés que le lendemain, c’est d’ailleurs l’explication qu’elle a fournie aux carabiniers. J’ai répondu que, si j’avais changé de direction, c’était par sécurité. Je me suis penché vers le patron : Je vous dois cette confidence, ai-je baissé la voix : suite au choc contre ma voiture, j’ai craint d’être suivi. Oui, je sais, à première vue, ça peut paraître déplacé, mais c’est comme ça, allez savoir. J’ai pensé aussi qu’il était tard, et que je n’allais pas me présenter à l’hôtel à une heure pareille, débarquer comme une fleur, réveiller le gardien, alors je n’ai pas réfléchi, et j’ai pris la première sortie… J’ai laissé un temps pour observer sa réaction. Il ne m’a pas semblé très convaincu.

Taormine (Sicile)

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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La maison du commandant – Valerio Varesi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2008
(La casa del comandante)
Date de publication française : 2021
(Ed. Agullo, Points)
Traduction (italien) :
Florence Rigollet
Genres :
Enquête, géographique
Personnage principal :
Commissaire Soneri (Parme)

Écrit quatre ans plus tôt, La pension de la via Saffi, bel hommage à la ville de Parme, m’avait un peu déprimé parce que le commissaire Soneri était pas mal déprimant. J’espérais le trouver un peu mieux aujourd’hui.

Tronçon de la plaine du Pô, entre Parme et Plaisance, la Bassa, brumeuse et boueuse, constitue un décor idéal pour des trafiquants slaves qui pêchent le silure, des spéculateurs qui volent le sable du fleuve, et un gang qui traite à l’explosif des distributeurs de banque. Pas de quoi remonter le moral de Soneri qui erre à l’aveugle dans la boue et qui est loin d’en avoir fini puisqu’on vient de découvrir deux cadavres remontés à la surface du fleuve en crue, qui ne ménage rien et charrie des odeurs insoutenables. Et Capuozzo, son chef, ne l’apprécie vraiment pas : Soneri se sent poussé à la retraite. D’autant plus que l’enquête n’avance pas tellement. Et que le commissaire est de plus en plus écœuré par la pollution qui pourrit le fleuve et le paysage, par le laisser-faire des autorités, par l’égoïsme et le je-m’en-foutisme de chacun : on vient de découvrir un héros de la résistance qui est mort seul chez lui, dont le décès n’a été signalé par personne, et qui a été découvert par hasard longtemps après.

Son amie Angela et le patron du restaurant Stendhal, Bruno, tentent en vain de le sortir de sa déprime, mais, pour Soneri, les aliments jouent le rôle de médicaments et les ébats érotiques avec Angela remplissent une fonction analogue à la masturbation : sur le coup ça soulage, mais ça n’offre pas de satisfaction durable. Enfin, les longues discussions philosophiques sur la déchéance du monde d’aujourd’hui achèvent d’épuiser Soneri. Même la capture des coupables ne suffira pas à lui rendre la joie, hanté qu’il demeure par les mots de Consolini : « C’est un crime de voler ceux qui le font systématiquement en étant protégés par vos lois iniques ? Toi, policier, tu défends les voleurs qui gouvernent le petit théâtre de notre présumée démocratie. Tu ne sais pas que les mafias y ont leurs propres représentants ? Tu ne vois pas qu’ils se foutent de ta gueule ? Ceux qui t’ordonnent de capturer les boss sont les mêmes qui négocient les affaires. Mais il te faut quoi comme merdier pour te révolter ? Tu n’as pas un peu de dignité ? »

C’est vrai que l’enquête m’a paru ensevelie sous les plaidoyers idéologiques (assénées aussi avec vigueur par Nocio, l’ami solitaire de Soneri). Ils jouent pour beaucoup dans cette impression que le commissaire est toujours un peu perdu. C’est pourquoi l’enquête m’a semblé passer au second plan, comme dans La pension de la via Saffi, sauf que, dans ce dernier cas, elle était encore consistante.

Extrait : (Nocio et Soneri)
Tu l’aimes, toi, cette société où les arrogants et les malhonnêtes dirigent les gens bien ? où les pires gouvernent les meilleurs ? où la méchanceté est toujours victorieuse ? Tu l’aimes, ce monde où tout s’achète ? La justice, la respectabilité, le droit d’être aux commandes ? Pourquoi on n’aurait pas le droit de prendre un flingue quand y a des gouvernants qui peuvent décider de condamner à mort des milliers d’enfants par une simple opération monétaire, ou qui choisissent de planter du maïs pour produire du gas-oil au lieu de produire à bouffer ? Essaye de te mettre dans la peau du père d’un gosse condamné à crever de faim, et pose-toi la question : tu n’épaulerais pas un fusil ? T’as déjà vu les yeux d’un môme qui crève de faim ? (…) Le plus humain, c’est quoi ? Donner à manger à celui qui réclame ou tirer sur celui qui affame ? (…)
Si les délinquants gouvernent, alors moi aussi, je fais ce que je veux. C’est très pratique : chacun devient arbitre et établit ses propres règles. Qui peut l’empêcher ? Toi, le flic ? Qui tu représentes ? Tu t’es déjà posé la question ? De qui tu es le gendarme ? Tu le sais ou tu le sais pas que tu es payé par ceux qui font les guerres et qui affament les peuples ?

Le Pô en crue

Niveau de satisfaction :
3.4 out of 5 stars (3,4 / 5)

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Le trophée – Gaea Schoeters

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 (Trofee)
Date de publication française : 2022 – Actes Sud
Traduction (néerlandais Belgique) :
Benoît-Thaddée Standaert
Genre :
Roman noir
Personnage principal :
Hunter White, chasseur de trophées

Hunter White, financier américain de haut vol, est aussi un éminent chasseur de trophée. Il a acheté une licence pour pouvoir tuer le rhinocéros noir qui manque à son palmarès. En Afrique, son ami et guide de chasse Van Heeren a tout organisé pour lui. Sur place la chasse est perturbée par des braconniers. Hunter est contrarié et déçu, alors le guide lui propose une autre chasse avec un gibier vraiment exceptionnel. Un safari vraiment extraordinaire dans lequel le chasseur devra s’investir à fond et mettre sa vie en jeu. Hunter, très excité, ne peut laisser passer une telle offre qui représente pour lui le summum de la chasse. Cette décision va modifier son destin.

L’autrice nous présente d’abord la chasse aux animaux sauvages et ceux qui s’y adonnent. Dans un premier temps, le chasseur passionné qu’est Hunter est présenté positivement : c’est un puriste, il pratique son sport avec éthique et respect pour les proies. Il méprise les vantards qui posent devant les caméras, un pied sur le cadavre d’un gros animal. Il nous est aussi expliqué que la chasse au trophée est la seule forme viable de conservation de la nature et la seule méthode qui permette de préserver l’avenir des espèces menacées. Dans un monde où l’argent régente tout, celui apporté par les riches chasseurs est une ressource vitale pour les pays pauvres. Ce paradoxe peut faire grincer des dents les membres des organisations de défense des animaux. Mais petit à petit la belle image du colon blanc bienfaiteur des populations indigènes s’estompe pour montrer un autre visage : celui des exploiteurs. Au fil des pages, le lecteur normal, même pas militant, se pose quand même des questions sur les instincts qui animent ces gens riches qui jouissent de massacrer des animaux qu’eux-mêmes trouvent magnifiques : sentiment de puissance exacerbé, besoin irrépressible de domination, preuve de virilité ? Que penser de Hunter qui a offert à sa future femme une girafe empaillée qu’il est allé tuer en Afrique et que penser de celle qui a accepté un tel cadeau ? Des gens hors du commun ou plus communément des malades mentaux ?

La partie finale de l’intrigue bascule dans l’atroce. Le dernier chapitre, très cinématographique, est horrible et magnifique de noirceur.

Ce livre pose beaucoup de questions, c’est au lecteur de trouver les réponses. Il est question de vie et de mort, de colonialisme, de croyances et coutumes ancestrales, de la relation avec la nature, avec les animaux … L’autrice montre des gens, la façon dont ils agissent, les conséquences qui en résultent, mais jamais elle ne prend parti. Pas de jugement, pas de critique, juste des faits qui suscitent la réflexion.

Le trophée est un livre écrit avec talent et superbement traduit. Roman noir et puissant, mais assez déstabilisant, tant sa forme que dans son fond.

Extrait :
Jeans boit une gorgée de sa bouteille. Sa léthargie apparente a fait place à un vif désir d’échange, la discussion le ranime.

“Que pensez-vous qu’il va arriver aux hommes qui ont tué votre rhinocéros ? Peu importe qui les attrapera, la police ou les gardes forestiers. L’armée abat chaque année plus de braconniers pour protéger votre gibier que les braconniers ne tuent de rhinocéros. Ordre du gouvernement. Pour protéger l’économie. Cette chasse à l’homme est un sous-produit de la chasse au trophée. Et qui paie pour cela ?”
Jeans le nargue à présent sans aucune gêne.
“Vous. Avec chaque dollar que vous dépensez pour la prétendue conservation de la nature.”
Le goût aigre remonte à la bouche de Hunter, et cette fois la bière tiède ne suffit pas à le faire disparaître. Il n’aime pas la tournure que prend cette conversation. Ce qu’il voulait obtenir de Jeans, c’était l’indignation. La colère. Tout sauf ça.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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La malédiction d’Edgar – Marc Dugain

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2005 (Gallimard)
Genres :
historique, espionnage
Personnage principal :
Edgar Hoover, directeur du FBI de 1924 à 1972

Ce n’est pas exactement un roman policier ni un roman d’espionnage, même si le FBI utilise tous les moyens pour mettre à nu l’intimité de ses suspects (à peu près la moitié des Américains), et même si se déroulent devant nos yeux les complicités du FBI, des caïds de la pègre, des politiciens véreux, des policiers ripoux et des magnats du pétrole. Dugain nous présente son œuvre comme un roman, mais tout le livre apparaît comme la transcription du journal personnel (Souvenirs) de Clyde Tolson, no 2 du FBI de 1932 à 1972, adjoint et amant d’Edgar Hoover. C’est parfois un peu agaçant de ne pas savoir si un passage correspond à la réalité ou à l’imagination de l’auteur, mais je crois que tout ce qui touche de près Hoover, les Kennedy, Eisenhower, Johnson et Nixon doit être exact sans quoi Dugain s’exposerait à bien des poursuites.

Hoover a régné sur les États-Unis de 1924 à 1972. C’est certainement l’homme qui a amassé le plus d’informations sur l’ensemble des Américains, du chef syndical au Président. On l’a surtout connu après la Deuxième Guerre mondiale, au moment de sa croisade anticommuniste commencée en 1947, qu’il a poursuivie jusque dans les studios d’Hollywood, brimant la carrière de bien des réalisateurs et comédiens, allant jusqu’à pousser à l’exil Charlie Chaplin (1952) à cause de ses supposées sympathies communistes et de son mode de vie dissolu.

Les Souvenirs de Clyde Tolson se divisent en une quarantaine de chapitres selon les sujets traités. Les Kennedy occupent une place importante dans ce livre, John et Robert, bien sûr, mais aussi le père Kennedy, Joe, compromis dans le trafic d’alcool lors de la prohibition, mais qui ne traite pas moins Edgar en ami. La relation entre la pègre, la politique, l’argent et le pouvoir s’impose d’emblée. Hoover suit de près le soutien important de Joe dans l’élection de Roosevelt en 1932, et surtout dans sa réélection en 1936. C’est peut-être par prudence qu’on l’envoie comme ambassadeur en Grande- Bretagne. Le dossier que Hoover a monté sur lui est impressionnant : « On ne peut pas se désintéresser de l’homme qui a baisé pendant des années le plus grand symbole sexuel que l’Amérique ait produit, Gloria Swanson. Rien que pour cela, il mérite une surveillance rapprochée ».

Ça donne le ton à l’ensemble du livre : Hoover s’arrange pour tout savoir sur les principaux acteurs de la vie politique et économique américaines (téléphones sur écoute, micros cachés dans des appartements, agents infiltrés, entrevues et texte analysés) et il n’hésite pas à multiplier les avertissements et les arrestations. Son attitude vis-à-vis de la pègre est ambigüe : il commence par en nier l’existence mais, ne pouvant maintenir ce point de vue, il décide de laisser le Bureau des Narcotiques et des Impôts s’en occuper, prétextant que le FBI n’est pas assez bien équipé pour lutter contre la pègre. Ça ne l’empêche pas de rassurer le caïd Lansky et de profiter de ses tuyaux quand il le rencontre aux courses. Apparemment, il craindrait aussi que soit publiée une photo compromettante de Tolson et lui.

Plus près de nous, il semble que régnait une sorte d’entente cordiale entre la pègre chassée de Cuba par Castro et les militants anti-communistes inspirés par la croisade de Hoover. Cette complicité s’éteindra après l’échec de l’invasion de la Baie des Cochons. Dans le cas de l’assassinat de John Kennedy, une thèse intéressante soutient que la pègre  ne croyait plus pouvoir le manipuler facilement; par ailleurs, le Président avait tendance à agir sans consulter, ce qui vexait les généraux (par exemple, sur la crise des missiles); enfin, Hoover ne tenait pas tellement à intervenir pour protéger John, à cause de sa vie de débauche, les femmes se succédant dans son lit à un rythme affolant. Il semble donc que la pègre l’ait assassiné et que la CIA aurait organisé l’ensemble de la mise en scène. Robert aurait aussi été assassiné parce qu’il poursuivait une lutte implacable contre la pègre, qu’il n’écoutait personne et attirait à lui les pacifistes, les défenseurs des droits civiques, les bien-pensants d’Hollywood, « l’Amérique des dépressifs et des rêveurs (Tolson) ». Impensable de donner le pouvoir à ces gens-là. Il fallait donc se débarrasser de Robert Kennedy. « Les Texans et la CIA ont organisé toute l’opération » (Hoover).

Une autre mort suspecte, moins importante politiquement, mais pas moins désolante, c’est celle de Marilyn Monroe, qui avait été l’amante des deux frères Kennedy, surtout de John, qui avait rompu avec elle. Marilyn ne l’acceptait pas, le harcelait, et avait fini par le menacer de divulguer dans une conférence de presse non seulement leurs ébats sophistiqués mais aussi les confidences politiques qu’il lui avait confiées. La thèse de son suicide est aujourd’hui écartée, et bien des documents sur l’autopsie ont mystérieusement disparu. Marilyn aurait été plutôt assassinée sous l’ordre d’un homme très connu qui avait toujours eu à cœur de sauvegarder l’honneur des Kennedy et le prestige de John…

C’est un livre qui se lit tout seul et qui permet de comprendre comment on peut, avec bonne conscience, persister à être anti-juif, anti-noir, anti-irlandais, anti-hippy, se dresser brutalement contre toute critique du capitalisme américain, mépriser les femmes, les syndicats, les marginaux, les pleurnichards et les agités.

À côté de Hoover, Trump c’est de la bière d’épinette !

Extrait : (Hoover/Kennedy)
Je vais être franc, monsieur le Président. Votre frère n’a aucune idée précise des liens qui vous unissent, vous et votre père, au grand patron de la pègre, j’ai nommé Sam Giancana. Je ne me permettrai pas de juger sur le fond. Je constate seulement que des écoutes effectuées par le FBI révèlent que Giancana est engagé avec votre famille à plusieurs titres.
Qui sont ?
Votre père a sollicité l’aide de Giancana pour favoriser votre élection dans l’Illinois et la Virginie-Occidentale. L’Italien s’en vante. J’ai cru entendre dans certaines conversations qu’il en attend un retour, au moins sous la forme d’une certaine tolérance à son égard de la part du ministère de la Justice. Plus récemment il nous a révélé avoir été contacté par la précédente administration pour aider la CIA à éliminer physiquement Fidel Castro. Il a accepté mais il a retardé l’action de la mafia pour paralyser Nixon. Une affaire extrêmement délicate si elle venait à surgir sur la scène internationale (…) On ne peut pas utiliser Giancana dans de telles proportions, et le harceler, sans qu’un jour il en résulte de très graves désagréments. Et puisque j’en suis aux confidences, je ne crois pas inutile de vous prévenir que nos écoutes révèlent des liens que vous entretenez avec des jeunes femmes dont vous êtes tout à fait libre d’apprécier l’amitié, ce qui ne me dérange en rien sauf que, s’agissant de Judith Campbell, il est patent que cette femme est la maîtresse de Giancana, de Rosselli et peut-être de Sinatra à l’occasion, lesquels ne font pas mystère de cette complicité que vous partagez, ni de la rumeur grossissante alimentée par la très ravissante mais « oh combien » instable Marilyn Monroe, qui se répand comme les eaux d’un barrage dans une plaine inondable, sur l’amour irraisonné qu’elle porte au président des États-Unis.

Hoover

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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Sans preuve & sans aveu – Philippe Jaenada

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Mialet-Barrault Éditeurs
Genre :
Enquête d’écrivain
Personnage principal :
Alain Laprie, accusé du meurtre de sa tante

Le mercredi 17 mars 2004, Marie Cescon, âgée de 88 ans, meurt dans sa maison en flammes à Pompignac, région bordelaise. L’autopsie pratiquée à l’institut médico-légal de Bordeaux constatera qu’elle a une plaie impressionnante à l’arrière du crâne, mais ce n’est pas ce qui a causé sa mort. Elle est décédée d’une intoxication à la fumée. Les enquêteurs vont également découvrir que les trois boutons de la gazinière sont en position ouverte, à fond. Autre constatation : le téléphone à grosses touches sur lequel la vieille dame avait programmé trois numéros d’urgence a disparu. Une conclusion s’impose : Marie a été agressée, tuée, on a mis le feu à sa maison. Le principal suspect est Alain Laprie, un neveu de la vieille dame, qui avait l’habitude de venir la voir régulièrement et de l’aider.

Après enquête il y aura procès. Il y en aura même trois. Le premier a lieu le 20 juin 2016 à Bordeaux. Il ne se termine pas. Le dernier jour après le repas, le président de la cour d’assises demande une suspension de séance pour un supplément d’information. Les deux parties refusent. Le procès est annulé et renvoyé. Une nouvelle audience s’ouvre donc le 26 novembre 2018, toujours à Bordeaux. Alain Laprie est acquitté au bénéfice du doute. Le parquet général fait appel de cette décision. Le 17 février 2020, le troisième procès en appel se tient au palais de justice d’Angoulême. Alain Laprie est condamné à quinze ans de réclusion criminelle. Les enquêteurs et les juges d’instruction auraient-ils, seize après les faits, réuni toutes les preuves pour faire condamner ainsi le principal et seul suspect ? Eux le pensent probablement. Ce n’est pas l’avis de Philippe Jaenada, contacté par Alain Laprie et son épouse en désespoir de cause.

Malgré sa décision de ne plus s’occuper de ce genre de dossier, Jaenada prend connaissance du dossier d’instruction et là il est stupéfait tellement le dossier est bourré d’erreurs, d’incohérences et d’approximations. Et surtout il constate que l’enquête et l’instruction n’ont été menées que dans un seul but : faire d’Alain Laprie le coupable. Tout part d’un témoignage d’un oncle (le frère de la victime) qui affirme avoir recueilli la confession du coupable, Alain Laprie, qui voulait soulager sa conscience en parlant à quelqu’un de confiance, son oncle. À partir de ce témoignage, toute l’instruction sera menée à charge du présumé coupable. Aucune autre piste ne sera suivie. L’argent est au centre de cette affaire. La grand-mère était riche et ça se savait. Ils étaient nombreux à convoiter son héritage. Parmi eux, son frère, l’oncle d’Alain Laprie, celui-là même qui aurait recueilli ses aveux. Je me plais à imaginer ce qu’un avocat comme Maurice Garçon (voir La serpe) aurait tiré de ce genre de situation. Je pense qu’il aurait taillé en pièces les accusations, détourné les soupçons, semé le doute, comme il l’a fait au procès d’Henri Girard (voir encore La serpe). Laprie avait pourtant trois avocats, mais probablement aucun du niveau de Garçon. La justice n’est pas une science exacte, elle est aléatoire : elle dépend du talent de l’avocat, de l’attitude du président de la cour et bien sûr de la composition du jury.

C’est donc avec patiente, minutie et rigueur que Jaenada analyse le dossier. Il met en évidence de nombreuses anomalies. Sa conclusion est que cette affaire n’a pas été menée correctement, elle devrait être rejugée. Mais voilà, dans la situation actuelle, c’est impossible : il ne peut y avoir qu’un seul appel et il a déjà été utilisé par la partie civile. Le pourvoi en cassation a été rejeté sans autre explication. Et enfin, le recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme a aussi été rejeté, toujours sans explication. Donc, bien qu’il y ait injustice, il n’y a rien à faire pour la réparer. On comprend l’amertume d’Alain Laprie et de sa famille et aussi celle de Philippe Jaenada qui pense avoir démontré dans ce livre que ce cas mériterait une révision du procès.

Contrairement aux livres précédents, Philippe Jaenada a écrit ce livre dans l’urgence avec le sentiment que le temps presse, qu’il doit faire vite pour essayer de sortir des griffes d’une justice aveugle un homme qui n’a pas bénéficié d’un jugement sérieux, digne et honnête. Qu’Alain Laprie soit coupable ou innocent n’est pas la question. La question est l’application d’une justice intègre et équitable, comme elle devrait l’être.

Philippe Jaenada est un écrivain qui s’est construit un statut à part, celui de redresseur de torts, de justicier qui rétablit l’équité. Ses derniers livres rendent justice à des personnes victimes de l’arbitraire : – Pauline Dubuisson dans La petite femelle – Henri Girard dans La serpe – Lucien Léger dans Au printemps des monstres et enfin à Alain Laprie dans ce dernier Sans preuve & sans aveu. Jaenada est devenu le dernier recours pour rétablir la vérité quand il n’y plus rien à faire pour cela. Cette situation lui pèse, il souhaite passer à autre chose, mais il s’est quand même laissé embarquer dans l’affaire Alain Laprie. Une dernière fois ?

Extrait :
Qu’on croie Alain Laprie innocent ou non n’est pas la question, on peut croire ce qu’on veut. Simplement, une justice sérieuse et digne, honnête, ne pouvait pas l’empêcher de poursuivre sa vie sans raison valable, ne pouvait pas le priver de sa liberté, de sa famille, de ses amis, de ses années de retraite, en faisant mine, avec cynisme, de s’appuyer sur un dossier qui ne contient que du vide, trouble, des inepties, des leurres, des ruses, des mensonges, des erreurs. C’est de la non-justice, de l’injustice.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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La Conspiration Vatican – Ernest Dempsey

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019
(The Napoleon Affair)
Date de publication française : 2022
(Ed. Le cherche midi)
Traduction (américain) :
Étienne Gomez
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Sean Wyatt, aventurier

Lors des campagnes napoléoniennes, Bonaparte a dérobé l’anneau qui ornait la main de Jean Baptiste, persuadé qu’il bénéficierait de son pouvoir; puis, il l’a apparemment caché. Deux siècles après, on ne sait toujours pas ce qu’il est devenu.

Or, en 2019, un cardinal découvre dans les archives secrètes de la bibliothèque du Vatican une lettre signée de la main de Napoléon qui aurait un certain rapport avec cette relique. Se sentant menacé, le cardinal confie la lettre à un confrère avant d’être assassiné. Le Vatican engage alors un ex-agent secret, Sean Wyatt, pour tenter, à partir de la lettre énigmatique, de retrouver la relique en question.

En réalité, d’autres groupes sont aussi à la recherche de ce précieux objet. Et les indices s’avèrent plutôt minces : Sean, sa femme Adriana, et son ami Tommy, malgré leur expérience et leur intuition, errent dans l’obscurité pendant la plus grande partie du roman. Une série de hasards et beaucoup de chance leur offriront une piste pertinente, mais ils sont alors capturés par la branche clandestine des chevaliers Teutoniques, qui commencent par mettre le feu à la cathédrale Notre-Dame. Comment échapper à ces fanatiques et retrouver la relique ?

Au départ, l’idée n’était pas mauvaise et on comprend que l’Église ait le souci de retrouver une relique; par ailleurs, la conviction du Grand Maître des chevaliers Teutoniques de croire qu’il lui suffira d’orner son doigt de cet anneau pour que les croyants de tous les pays se joignent à lui est plutôt douteuse. Mais passons. Ce qui est plus embêtant, c’est l’incapacité d’entrer réellement dans cette histoire. Le hiatus entre ce que, d’une part, on dit des qualités de nos héros et, d’autre part, leurs faits et gestes est énorme. Les personnages principaux, des aventuriers subtils d’après leur réputation, semblent moins sortir d’un film d’Indiana Jones que d’un album Tintin. Leurs supposées plaisanteries tombent à plat et ils se conduisent plutôt comme des adolescents attardés. Les scènes d’action sont nettement arrangées avec le gars des vues. Sans parler de plusieurs invraisemblances : la fameuse guerrière formée par le Grand Maître tuée par hasard alors que Tara a tiré quelques balles sans viser pour faciliter la fuite d’Alex (p.226); ou alors : Sean félicite Tara de sa prudence parce qu’elle parle sur un téléphone portable, mais lui demande de tout lui dire (p.327) !

Extrait :
Sean souleva ses épaules d’un ou deux centimètres, puis les redescendit en regardant l’assiette presque vide sous son nez. Il prit un morceau de pain entre son pouce et son index et le mit dans sa bouche. La croûte et la mie se mélangèrent sur sa langue dans un défilé de saveurs. Puis, il attrapa sa tasse de café au lait et en prit une gorgée. Il était encore chaud, puisque le serveur venait de le lui apporter.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Chien 51 – Laurent Gaudé

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Actes Sud
Genres :
Dystopie, enquête policière
Personnage principal :
Zem Sparak, policier zone 3 à Magnopole

Tout a commencé quand les dirigeants de GoldTex ont annoncé que le rachat de la Grèce était finalisé. Cela a été la fin des illusions pour Zem Sparak et ses amis. Ils militaient pour la liberté, mais la révolte et les manifestations ont été écrasées par une répression sanglante et massive. Ses amis ont été arrêtés, lui a trahi et a changé de camp. Il est devenu « chien », c’est-à-dire policier dans la mégapole moderne de Magnapole. Il exerce en zone 3, celle des pauvres, la plus polluée et misérable des trois zones. Appelé sur un meurtre, il a la surprise d’apprendre qu’il est «verrouillé», ça signifie qu’il doit travailler en binôme avec un policier de la zone 2. Ce sont les nouvelles mesures pour rendre la police plus homogène et plus efficace. Il doit donc faire équipe avec la lieutenante Salia Malberg qui sera sa supérieure hiérarchique pendant cette enquête qui va se révéler beaucoup plus complexe que prévu quand elle va impliquer les candidats à la Commission directoire de Magnapole.

Laurent Gaudé imagine que de grandes firmes sont devenues si puissantes qu’elles sont dorénavant capables d’acheter des pays en faillites tels que la Grèce, le Venezuela ou autre. La capitale Magnapole a été divisée en trois zones correspondant au niveau social de ses habitants. La zone 1 abrite les dirigeants et les élites. Elle est super sécurisée, c’est la zone de la richesse et de l’opulence. La zone 2 correspond à la classe moyenne. Elle est bien entretenue et équipée. Elle bénéficie du dôme climatique qui protège des pluies jaunes, des bourrasques subites et assure une température sous les trente-deux degrés. La zone 3 est surpeuplée et mal entretenue, les immeubles sont délabrés, les routes défoncées. Il n’y a aucune protection contre les fréquentes intempéries et la chaleur est suffocante. C’est la zone des pauvres. Les 3 zones sont séparées, on passe de l’une à l’autre par des check-points.

Dans ce contexte, un cadavre découvert au milieu d’une friche de la zone 3 serait un évènement bien ordinaire, si ce n’est que le mort s’avère être un greffé Eternytox. Ce n’est pas tout le monde qui peut bénéficier de ce genre de greffe, surtout pas un habitant de la zone 3. Ce sont les soi-disant meilleurs citoyens qui sont greffés. L’opération offre dix à vingt ans de longévité supplémentaire, elle assure de ne mourir ni d’une crise cardiaque ni d’un AVC, de ne pas contracter de dégénérescences neurologiques. Elle est réservée aux privilégiés, aux Honorables.

Zem Sparks, le personnage principal, est un homme brisé qui ne s’est jamais remis de la défaite des militants grecs. Il fait régulièrement des visites fictives dans le monde d’avant grâce à la drogue Okios qui lui restitue les images des rues d’Athènes avant que la GoldTex ne prenne le pouvoir. Son association forcée avec la jeune et ambitieuse Salia Malberg va le sortir de sa torpeur mélancolique.

Dans une intrigue pleine d’imagination, l’auteur développe une dystopie dans laquelle il montre une société du futur où la ségrégation sociale est institutionnalisée et où les luttes de pouvoir se perpétuent de façon intemporelle. À noter l’affrontement politique entre ce qu’on pourrait appeler un candidat du peuple et un autre qu’on pourrait considérer être celui des élites. Ce combat est présenté de façon dénuée de tout manichéisme : les deux concurrents étant pareillement obnubilés par le pouvoir et dépourvus de toute éthique, chacun utilise ses armes pour vaincre sans états d’âme. On trouve dans ce livre les problèmes actuels de notre société, amplifiés dans le futur pour les rendre plus visibles : le capitalisme féroce, la soumission des peuples, la ségrégation sociale, la manipulation des individus, le dérèglement climatique, le rêve transhumaniste de vie éternelle, entre autres.

À la fois roman de science-fiction, roman policier et roman politique, ce livre interpelle. Avertissement et cri d’alarme, Chien 51 nous montre vers quel monde nous mèneraient les dérives d’une société dominée par l’argent et les grandes firmes internationales.

Extrait :
“Vous connaissez les greffes Eternytox ?” reprend-il sur un ton didactique.

“Oui.”
“Les soi-disant meilleurs d’entre nous sont greffés. Les Honorables. C’est un cadeau de la méritocratie GoldTex. Pas vraiment l’éternité mais presque. On est assuré de ne mourir ni d’une crise cardiaque, ni d’un AVC. De ne pas contracter de dégénérescences neurologiques. Bref, ça offre tout de même dix, vingt ans de longévité, en bonne santé qui plus est. Imaginez ce que vous pourriez faire si vous aviez la certitude d’être en pleine forme de soixante-cinq à quatre-vingt-dix ans. D’un coup, le grand âge n’est plus celui de la vieillesse mais le moment de jouir vraiment du monde.”
“Je ne vois pas le rapport avec notre affaire…”
“J’y viens. Les greffes, c’est une technologie de pointe. Ultra-sophistiquée. Comme toutes les technologies, elle a besoin de s’adapter, de s’améliorer. De passer à un stade 2, puis à un stade 3. Chaque corps est différent. Il faut envisager toutes les possibilités. Le pire serait qu’un Honorable greffé meure à cause d’un problème technique. Alors, la Commission directoire a trouvé une solution. Les RealTest.”

Magnapole, zone 3

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Impact – Philip Kerr

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1999 (the Shot)
Date de publication française : 2013 (Éd. Masque)
Traduction (anglais) :
Pascal Loubet
Genres :
Thriller, historique
Personnage principal :
Tom Jefferson, tueur à gages

On connaît surtout Philip Kerr pour sa Trilogie Berlinoise (2008), mais il s’est plu aussi à décrire d’autres grands moments historiques comme la vie à Saint-Pétersbourg dans les années 1990 (Les chambres froides, 2012), ou comme les États-Unis au moment de l’élection de John Kennedy (1999-2000) : Impact se réfère justement à cette période.

C’est une époque où, dans le plus grand secret, la mafia et la CIA n’hésitent pas à collaborer quand elles ont des intérêts communs; par exemple, l’élimination de Fidel Castro qui a chassé hors de Cuba les intérêts mafieux, et que les États-Unis perçoivent comme une menace pour la démocratie américaine. On engage donc Tom Jefferson, un tueur à gages qui a fait ses preuves, habile sniper de l’armée américaine, maintenant retraité, sauf pour des contrats ad hoc comme celui du criminel de guerre nazi Helmut Gregor, qui vit actuellement en Argentine… pour peu de temps. Suite à cette mission réussie, Jefferson accepte le contrat qui consiste à assassiner Fidel Castro.

En se préparant pour cette mission, Jefferson entend une bande sonore qui a enregistré le futur Président Kennedy en train de baiser avec une femme, et il croit reconnaître la voix de sa conjointe Mary, qui est retrouvée assassinée deux jours plus tard. Jefferson disparaît. La mafia, la CIA et le FBI ignorent où il se terre. Il a encaissé la première partie de la somme payée par la mafia pour tuer Castro; mais a-t-il toujours l’intention de respecter ce contrat ? A-t-il plutôt l’intention de commencer par tuer Kennedy ? Ce qui contrarie la mafia qui a de quoi manipuler Kennedy. Giancana charge même ses hommes d’empêcher cet éventuel attentat : « Après tout ce paquet de fric que j’ai dépensé pour mettre ce play-boy à la Maison Blanche ! » Un contrat est offert à un ex-membre de l’OSS et du FBI pour neutraliser Jefferson.

Pendant ce temps, Jefferson étudie les lieux et les moments les plus favorables pour tirer une balle sur Kennedy. Il est secondé par un vieil ami, Alex Goldman, qui paraît recevoir ses ordres du KGB. Enfin, les préparatifs sont terminés; le terrain est trouvé; Jefferson est prêt. Et Kennedy est sur le point de rejoindre sa limousine.

On embarque facilement dans cette histoire, d’abord parce qu’elle est bien racontée, ensuite parce qu’elle se passe près de nous dans l’espace et dans le temps. On en connaît tous des bribes. Kerr n’hésite pas à mettre en scène des personnages qui ont déjà existé et que les actualités nous ont fait connaître. Le personnage principal, formé par l’armée pour être un tueur, est intrigant. On aurait pu se passer de certains détails (comme si Kerr tenait à nous faire partager l’ensemble de ses recherches) mais, dans l’ensemble, le rythme est bon et l’intérêt soutenu.

Extrait :
La porte d’entrée de l’University Hall s’ouvrit et Kennedy sortit dans le froid mordant. Momentanément ébloui par le soleil de midi qui étincelait au-dessus des toits de Hollis et de Staughton, ainsi que par la clameur rugissante que poussait la foule, il cligna des yeux et commença à descendre les marches d’un pas hésitant.
Dissimulé derrière le volet, Tom Jefferson était allongé sur le bureau de la chambre 15 et, le canon de son fusil soutenu par un oreiller du lit de Chub, il vise la silhouette qui apparaissait sur le seuil d’Université Hall. En quelques secondes, il appuya fermement la crosse contre son épaule et, sentant les muscles de son bras se raidir, posa délicatement le doigt sur la détente.
L’image de la lunette était nette : le séduisant visage bronzé et souriant de Kennedy emplissait presque tout le viseur. Tom inspira et expira profondément, comme il le faisait toujours, et vit le réticule se déplacer légèrement sur le haut du nez de Kennedy. Il fallait commencer à appuyer sur la détente jusqu’à la dernière limite à présent. Tout en gardant le corps absolument immobile.

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

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Un profond sommeil – Tiffany Quay Tyson

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(The Past Is Never)
Date de publication française : 2022 – Sonatine Éditions
Traduction (américain) :
Héloïse Esquié
Genres :
Saga familiale, enquête
Personnages principaux :
Roberta Lynn (Bert), jeune fille et Willet son frère aîné

White Forest, Mississipi.
À trois kilomètres du village, la carrière interdite et abandonnée est un lieu réputé maléfique. C’est un trou rempli d’une eau sombre où des hommes qui avaient extrait des pierres avaient souffert et étaient morts. Mais elle a toujours attiré les jeunes gens. Par une chaude journée d’été un frère et ses deux sœurs : Willet 16 ans, Bert 14 ans et Pansy 6 ans, décident de s’y baigner. Après le bain, Willet et Bert s’éloignent pour cueillir des baies sauvages, laissant Pansy faire tranquillement la planche à la surface de l’eau. Un violent orage éclate, quand ils reviennent au bord de l’eau ils ne retrouvent plus leur petite sœur. Les plongeurs appelés pour sonder les profondeurs ne la découvrent pas davantage. Willet et Bert ont la conviction qu’elle a été enlevée et qu’elle est vivante. Ils persistent dans la recherche de leur sœur et de leur père, disparu lui aussi peu de temps avant. Leurs investigations les amèneront jusqu’aux mangroves de Floride où tout se dénouera.

Ce n’est pas que l’histoire d’une double disparition (celle de la sœur et du père) et des recherches qui en découlent. L’intrigue est constituée de parties qui paraissent indépendantes avant qu’elles ne s’assemblent pour constituer un ensemble cohérent. Ainsi c’est d’abord la vie de tout un clan qui est reconstituée : celle des trois enfants, de leurs parents, de leur grand-mère, de leur oncle et tante. La grand-mère Clémentine tient un rôle important : elle recueille les filles enceintes qui ont des problèmes et elle les aide soit à accoucher, soit à avorter suivant leur désir. Elle soigne aussi avec des plantes et des décoctions dont elle a le secret. Bref, mamie Clémentine est un peu sorcière, une sorcière bienveillante et efficace. Entremêlés à ces destins familiaux, il y a de longs passages traitant de l’esclavage, de la révolte des esclaves, de la ségrégation, de la haine raciale et de l’avortement. Le tout forme un ensemble hétéroclite révélateur de la vie sociale américaine dans le Mississipi et la Floride dans les années 1960 à 1980.

Outre cet aspect social, l’autrice montre un vrai talent pour décrire la nature. D’abord la carrière, à la fois fascinante et inquiétante, puis la mangrove des Everglades en Floride, luxuriante et grouillante de vie animale, avec ses labyrinthes, ses tunnels, ses îles. Un monde aussi magnifique que dangereux pour les étrangers.

Un profond sommeil est un roman puzzle. Les différentes pièces disparates finissent par s’assembler pour former l’histoire compliquée d’une famille. La nature grandiose et redoutable contribue à créer une belle atmosphère toxique et troublante.

Extrait :
J’ai hurlé vers le ciel, avec une fureur qui montait de mon ventre et se répandait dans mes veines. J’étais en colère contre moi-même et contre tous ceux qui m’avaient conduite dans ce désert sauvage et aqueux au bout du monde. J’étais furieuse contre mes parents pour leur négligence et leur absence. Furieuse contre ma mère parce qu’elle avait renoncé à vivre. Furieuse contre ma sœur parce qu’elle n’était née que pour être perdue. Furieuse contre mon frère, qui aurait dû nous surveiller mieux. Furieuse contre la femme de Pittsburgh à cause de ses prédictions aussi sinistres qu’exactes. Furieuse contre mamie Clem à cause de tous les secrets et mensonges, et parce qu’elle se prenait pour Dieu avec les bébés qu’elle mettait au monde, puis vendait. Furieuse contre Bubba, ses extraterrestres à la con et son existence triste, pathétique. Furieuse contre Cheryl parce qu’elle était tombée enceinte. Furieuse contre les eaux noires de la carrière et les eaux noires du golfe, et furieuse contre la créature des bois hantés et l’abominable raton laveur. J’ai donné toute ma colère au ciel nocturne, hurlant jusqu’à ce que ma voix ne soit plus qu’un gémissement. Une bête sauvage quelconque m’a rendu mon hurlement, comme si c’était une discussion entre nous.

Mangrove des Everglades

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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