À qui la faute ? – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Druide)
Genres : Enquête, Thriller
Personnage principal : Maud Graham

Pourtant encore jeune, Chrystine Brouillet est indiscutablement la doyenne des romancières de polars au Québec. Plus d’une cinquantaine ! Les amateurs de polars connaissent tous sa policière Maud Graham, avec qui on arpente les rues de la ville de Québec, magnifiques ou ténébreuses. Ce dernier roman m’a conquis totalement, même si j’y suis entré avec l’impression de marcher sur des œufs : Brouillet prend son temps, en effet, pour mettre en scène une dizaine de personnages regroupés en quatre couples, ados compris. Cette présentation est si habile que ma crainte était que Brouillet se contente d’écrire un vrai roman, sérieux et psychologiquement subtil, et que la trame policière soit négligée. Les cent premières pages me faisaient penser aux descriptions brillantes de la petite bourgeoisie américaine qu’on peut trouver, par exemple, dans Couples de John Updike.

Heureusement pour nous, un beau meurtre va inciter Graham à brasser la cage et à dévoiler le dessous des cartes, peu reluisant. Qui a tué Cristelle, cette mégère insupportable, qui veut tout dominer, incapable de séduire son entourage comme elle le faisait dans le temps qu’elle était jeune, belle et charmante ? Son mari, David, qui va être nommé juge s’il n’est pas éclaboussé par les scandales éventuels de son épouse qui lui est devenue intolérable ? Son voisin, Ian, sur qui elle détient des secrets qui lui permettent de le manipuler ? Jean-René Frappier, le père d’Étienne, un ami de son fils Lucas, qu’elle aurait frappé sous prétexte qu’il avait nargué son fils ? Ou Nathalie, dont le fils Simon a aussi été apostrophé par Cristelle, qu’elle veut poursuivre en justice malgré que les autres parents refusent de la suivre jusque là, bien qu’ils ne haïssent pas moins la mère de Lucas?

En fait, le lecteur sait qui est l’assassin, connaît le motif et s’attend à deux autres meurtres. Comme dans un Columbo, le problème est de savoir comment Graham parviendra à le découvrir et si elle mettra fin à la série qui s’annonce.

Sous la thématique générale de la responsabilité partagée entre les ados et les parents, c’est ce jeu du chat et de la souris qui nourrit le thriller. Une fois que les personnages ont été mis en place, l’action se déroule inéluctablement, et le lecteur peut difficilement s’arrêter en chemin. D’autres situations dramatiques s’entremêlent à la trame principale et accentuent l’Intérêt et l’angoisse : est-ce que le jeune Jérôme a été blessé volontairement par Jason ? Qu’adviendra-t-il de la relation entre Jean-René et Mary, l’épouse de Ian ? Comment Frappier et son épouse se remettront-ils du drame qui les frappe ? Loin de nous éloigner de l’intrigue principale, ces relations de couples sont aussi construites comme des problèmes qui constituent les dimensions propres à cette intrigue.

Nous ne regarderons plus nos voisins de la même façon.

Extrait :
Cristelle Bouchard regardait Lucas s’éloigner vers le collège. Il lui avait demandé de le déposer au coin de la rue plutôt qu’en face de l’établissement comme elle le faisait chaque matin. Elle avait été si surprise par cette requête qu’elle n’avait pas protesté, mais elle sentait maintenant la rage l’envahir : est-ce que son propre fils allait se détourner d’elle ? Comme Mylène qui avait décidé de prendre l’autobus pour aller au collège, qui ne lui avait pas adressé un seul mot depuis des jours malgré les remontrances de David qui lui répétait qu’elle devait manifester plus de respect à sa mère. Des paroles. Encore des paroles. Toujours des paroles. L’éternel blabla de David. Éternel et inutile puisqu’aucune sanction n’accompagnait ses sermons. Mylène l’écoutait, hochait la tête, mais continuait à l’ignorer. Combien de temps durerait ce manège ? Et qu’imaginait-elle obtenir en agissant ainsi ? Croyait-elle qu’elle dicterait sa loi à la maison ? Que sa mère plierait devant ses caprices d’adolescente ? Encore heureux que Mylène n’ait pas été présente lorsque les policières avaient sonné chez eux.

Niveau de satisfaction : 
4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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Hôtel du Grand Cerf – Franz Bartelt

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Seuil)
Genre :
Enquête
Personnages principaux : Vertigo Kulbertus, inspecteur de police – Nicolas Tèque, journaliste

Rosa Gulingen s’est noyée dans sa baignoire. C’était une star de cinéma dans les années 1960. Le cinéaste Charles Raviotini prépare un reportage sur elle. Bien que la police ait conclu à un accident, il pense qu’elle a été assassinée. Il demande à son ami, le journaliste Nicolas Tèque, de se rendre à Reugny, un village des Ardennes sur la frontière franco-belge, pour enquêter sur la mort de l’actrice afin de rassembler les éléments nécessaires au film. À Reugny tout était calme. Une série d’événements dramatiques va sortir la bourgade de sa tranquillité : un ancien douanier va se faire sauvagement assassiner, la fille de la patronne de l’hôtel le Grand Cerf va disparaître, l’idiot du village va être tué et ce n’est pas fini ! L’inspecteur de police Vertigo Kulbertus est envoyé sur place pour essayer d’y voir clair. Les deux enquêtes sur des événements éloignés de quarante n’ont, en principe, rien à voir mais en réalité …

Le roman s’appuie sur une intrigue se déroulant sur une semaine. Elle est complexe : des événements passés et présents s’imbriquent et de multiples personnages sont concernés. C’est toute la vie d’un village qui est décortiquée. Deux enquêtes sont menées simultanément : une classique, celle de Nocolas Tèque, avec interviews et témoignages, elle concerne la mort de Rosa Gulingen et une autre, celle du policier Kulbertus, dirigée avec la délicatesse d’un bulldozer, sur les assassinats récents. Quelques petits et grands secrets sont dévoilés. Le cynisme, la lâcheté et les petits arrangements se cachent sous les apparences d’une vie paisible.

Les personnages sont en effet nombreux mais c’est le policier Vertigo Kulbertus qui tient une place prépondérante. Il est à quinze jours de la retraite quand démarre sa dernière mission. C’est un obèse qui suit un régime spécial à base de frites, boulettes de viande, cervelas, fricadelles, steaks et litres de bière. Il ne cesse de grossir. Il a des méthodes d’investigations extravagantes qui déstabilisent tout le monde. Mais c’est un futé, un malin qui, sous une apparence grossière, possède un sens de l’observation aigu et un esprit de déduction remarquable. Ses interventions, ses interrogatoires, ne font pas dans la finesse et la subtilité mais ils sont diablement efficaces.

Ce qui est remarquable c’est l’écriture bien particulière de Franz Batelt. Elle allie un comique burlesque et un humour subtil qui fait que le lecteur se départit rarement du sourire tout le long de la lecture. Le style est alerte, léger, vif. Un régal ! L’épilogue, totalement immoral, peut choquer quelques bien-pensants mais fait bien rire quand même.

On ne s’ennuie pas une minute dans Hôtel du Grand Cerf. Un excellent roman, parfois cruel, toujours drôle et très bien écrit.

Extrait :
« Ma méthode, avait expliqué le policier, c’est de ne pas avoir de méthode. Ce que je veux, c’est mettre ce village sens dessus dessous. Que personne n’y comprenne plus rien. Qu’on ne sache plus qui cherche qui, qui a tué, qui n’a pas tué. Je mets tout le monde dans le même sac. Je crée la panique. J’installe la folie dans le pays. En trois jours, j’ai réussi à semer la pagaille dans les esprits. Ils me prennent pour un dingue. Mais quelque chose en eux les somme de se méfier de moi. Je devine qu’ils essaient de me rouler, mais je leur rends coup pour coup, je me venge, je leur fais payer leur peu d’empressement à faire éclater la vérité. Parce qu’ils savent qui a tué Rousselet. Ils le savent. Et ils savent pourquoi. Alors, je fiche un coup de pied dans la fourmilière, je piétine le bon sens, la logique, la politesse. J’abuse des pouvoirs qui me sont conférés. À la fin, il sortira bien une vérité de ce sac de nœuds. En tant que puriste, j’aurais préféré que cette vérité sorte du puits. La vérité qui sort du puits est moins sale que celle qui s’échappe d’un sac de nœuds. Mais à douze jours de la retraite, je n’ai pas le temps de fignoler. »

Niveau de satisfaction :
4.5 Stars (4.5 / 5) 

 

 

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Premier arrêt après la mort – Jacques Attali

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Fayard)
Genre :
Enquête
Personnage principal : Fatima Hadj, policière chargée de l’enquête

Quand j’étais étudiant, Attali passait pour un intellectuel à la mode, conseiller des grands de ce monde, capable de nous fasciner par ses grandes œuvres, même si on y comprenait peu. Comme disait l’autre : « Le prix de la clarté, c’est la perte de la profondeur ! », donc nous le trouvions très profond. Curieux, je me suis demandé ce qu’il venait faire aujourd’hui dans cette galère qu’est le roman policier.

La toile de fond est dramatique : les Pays Bas, l’Allemagne, la Belgique et l’Italie subissent de foudroyants attentats terroristes. Dans la Mer de Chine s’affrontent les Chinois, les Russes et les Américains. Le Japon menace de se lancer dans le nucléaire si la Corée du Nord risque d’utiliser ses armes contre lui. Dans toute l’Afrique, des milliers de personnes meurent de faim et s’arrangent pour passer au Nord.

Et à Paris ? Rien, sinon un macchabée, découvert brûlé, décapité et amputé des mains et des pieds, attaché à un arrêt d’autobus, avec un message écrit en anglais fixé au cadavre. Puis, un deuxième. Et un troisième… Les Français commencent à s’émouvoir et les autorités chargent la jolie Fatima Hadj de gérer cette affaire efficacement et rapidement.

Les ballets guerriers continuent de s’agiter en Extrême-Orient. Plusieurs pays européens réclament un Guantanamo international pour emprisonner les suspects extrêmes. On s’agite dans le corridor des ministres français. Les journalistes se perdent en conjectures. Et les morts se multiplient à la douzaine en France, toujours selon le même modus operandi.

Et bien, tout cela semble fort prometteur.

Et pourtant… D’abord, du côté de la Chine, on avance et on recule, style raspa. Les Chinois envoient des femmes et des enfants vivre sur quelques îles qu’ils ont créées, et ça s’arrête là. Les pays européens discutent et rediscutent. En France, le Président se promène et proclame qu’une innocente victime est préférable à dix victimes d’un attentat terroriste; ses conseillers lui téléphonent, le Ministre de l’Intérieur frise la dépression, et la policière a toujours un coup derrière le (ou les) tueur(s), constamment rongée par ses problèmes existentiels, du genre : comment élever mes enfants en travaillant, et comment traiter mes amants sans me faire du mal ?

L’enquête comme telle piétine et notre pauvre Fatima ne fait pas grand-chose contre la terrible catastrophe qui doit s’abattre sur la France. Heureusement, à la fin, pendant une bonne vingtaine de pages, on nous expliquera, en même temps qu’à elle, ce qui était en jeu dans cette sale affaire et qui était derrière tout ça.

Comme il est triste, après avoir si bien imaginé un cadre stimulant, de se contenter d’y agiter des répétitions assez stériles et d’y faire figurer des personnages plutôt stéréotypés dans une histoire dont la vraisemblance relative aurait mieux passé avec un humour à la Vargas ou la sobriété percutante d’un Manchette.

Extrait :
En ces jours terriblement sombres pour le monde et dérisoirement joyeux pour la France, le premier meurtre, si horrible et spectaculaire fût-il, passa tout-à-fait inaperçu.
Ce lundi 16 juillet 2018, un peu avant 6 heures du matin, Marie Lefurt, jeune infirmière à peine diplômée, venue prendre son tour de garde au Centre hospitalier général de Longjumeau, claque, furieuse, la portière de la petite voiture de sport conduite par son compagnon, un interne au service de pédiatrie de l’hôpital Bichat − dispute d’amoureux, pensa-t-il, rupture définitive, décida-t-elle.
Pressant le pas devant l’abribus situé devant le 53, rue du Président-François-Mitterand, juste devant l’hôpital, elle sursauta d’horreur : un corps nu, à demi calciné, lui faisait face, placé debout contre une des parois vitrées de l’abribus; un corps d’homme, sans tête, ni mains ni pieds; les bras en croix attachés, comme les chevilles, par des fils électriques; une feuille de papier violet coincée au niveau du poignet droit par un des fils. Elle hurla, faillit s’évanouir, se précipita à l’intérieur de l’hôpital et réveilla le vigile, à l’accueil, qui appela la police.

Niveau de satisfaction :
3 Stars (3 / 5) 

 

 

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IDP 37 – Mathieu Neu

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Sang neuf)
Genres :
science-fiction, société
Personnage principal : Paul Janvier, dessinateur de presse

Paul Janvier accompagne ses amis dans une boîte de nuit. C’est une soirée à thème, les gens sont masqués. Paul ne l’est pas, ce qui ne l’empêche pas d’être abordé par une fille portant le masque de Double-Face, l’ennemi de Batman. Au fil de la conversation la fille semble s’intéresser beaucoup à lui, lui pose quantité de questions … puis disparaît. Paul est déconcerté. Il cherche à la retrouver, n’y parvient pas jusqu’à ce qu’il découvre qu’elle est sa voisine de palier. La coïncidence est troublante. Ce qui l’est encore plus c’est la nouvelle disparition de sa voisine. Elle a quitté son appartement sans laisser d’adresse. Paul aura recevra l’explication de cette étrange attitude dans une longue lettre de celle qui se fait appeler successivement Double-Face, Claire, Judith, Meredith et 226. Elle explique qu’elle est détenue dans un lieu où en échange d’une réduction de peine elle doit effectuer des missions clandestines à l’extérieur. Paul, horrifié, va ainsi découvrir un système caché de surveillance et de manipulation de masse.

Le thème de ce roman est donc la surveillance et le contrôle généralisés des individus. Ce thème a déjà été abordé par d’autres, on pense surtout à Georges Orwell dans 1984 dont semble s’être inspiré Mathieu Neu. Si en 1949, date de la parution de 1984, les conditions de réalisation d’un système d’espionnage de tous les individus paraissaient futuristes et utopiques, la technologie d’aujourd’hui rend tout à fait possible un tel scénario : caméras de surveillance, traçage des communications internet, géolocalisation des téléphones mobiles, analyse des données personnelles livrées sur les réseaux sociaux … En ce sens Mathieu Neu est moins visionnaire qu’Orwell mais plus réaliste. Le titre IDP 37 est énigmatique mais s’explique parfaitement à la lecture. C’est une bonne trouvaille.

Les personnages sont empreints d’une certaine dose de candeur. Que ce soit Paul, le dessinateur ou Meredith, la détenue rebelle. En outre ils font preuve d’un sentimentalisme d’adolescents, inadapté à la tonalité du roman. Milan, responsable ministériel, et Zé Pequeno, chef des dissidents, m’ont paru plus en adéquation avec l’ambiance du livre.

Le sujet est intéressant mais la réalisation est maladroite. Ce roman prend parfois des airs de littérature pour la jeunesse par sa simplicité et sa naïveté. Plus de noirceur, de tension, des personnages plus consistants, auraient donné plus d’impact me semble-t-il.

Malgré ces reproches le livre est prenant parce qu’il montre que nous ne sommes pas si loin de ce monde où les mesures liberticides sont devenues la règle d’une société qui continue de se nommer démocratie. La passivité des citoyens autorise ce genre d’abus. La phrase mise en exergue définit parfaitement le contexte : « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles. » (Max Frisch).

Si l’écriture et la définition des personnages pourraient être améliorées, il y a dans IDP 37 de bonnes idées et d’excellentes inspirations.

Extrait :
— Monsieur Janvier, vous vous rappelez sans mal la révolution française de 1789 et tous les bienfaits qu’elle a engendrés. Mais vous souvenez-vous de l’économie dévastée de l’époque ? Vous vous rappelez sans mal les luttes gagnées par le Front populaire dans les années 1930, les avancées sociales soi-disant fabuleuses initiées à l’époque. Mais vous souvenez-vous des pertes financières astronomiques qui s’en sont suivies en raison du coût des congés payés, de l’envolée arbitraire des revenus ? Trouve-t-on dans ces exemples votre définition du discernement ? Sans parler de la véritable ode au renversement des sociétés que constituaient par le passé des dizaines de pages de chaque manuel scolaire. Vous imaginez bien que le parcours d’un individu éduqué selon ces principes est sévèrement mis à mal lorsqu’il s’agit à l’âge adulte d’alimenter notre système. Il s’évertuera à combattre les inégalités au lieu de composer avec elles. Des générations d’immobilisme, de sédition ont été produites à cause de certaines valeurs aveuglément encouragées, à cause de références historiques erronées.

Niveau de satisfaction :
3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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La dernière nuit de Judith – Philippe Beaudoin

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Guy Saint-Jean, éditeur)
Genre : Enquête
Personnage principal : Léo Déry, détective privé montréalais

Beaudoin a publié en 2011 Fond trouble, un premier roman dont j’ai en vain cherché les traces. La dernière nuit de Judith met en scène, pour la première fois, le détective Léo Déry, un gars dans la quarantaine, mais qui donne l’impression d’être un jeunot, sans trop d’expérience et plutôt naïf. C’est la première enquête sérieuse de Déry. J’ai eu l’impression que c’était le premier roman d’une série, dans laquelle on verrait le détective acquérir de l’expérience et gagner en maturité.

Judith Larocque, une jeune fille de bonne famille, en tout cas d’une famille riche au mari prétentieux et à l’épouse plaisante, est retrouvée assassinée dans une ruelle du bas de la ville, pas loin de la gare Windsor. Comme la police piétine pendant un mois, madame Larocque décide de faire appel au détective Léo Déry. Peu diplomate, Léo ne parvient pas à obtenir beaucoup d’informations de la part d’Anne Pagé, l’amie de Judith, ni de Georges Larocque, le frère de Judith. Quelques pistes sont entrevues : Judith a-t-elle été victime de ses activités féministes ? A-t-elle succombé à une crise de jalousie de son amant noir de Griffintown ? Le Ku Klux Kan est-il mêlé à cette histoire ?

Léo tâtonne du mieux qu’il peut; il parvient à se faire tabasser à quelques occasions, mais s’en savoir vraiment pourquoi. Il amasse quelques témoignages qui vont nous laisser croire que le suspect arrêté est innocent. Ce que le sergent-détective Louvier de la police de Montréal peut difficilement admettre parce que, après tout, le suspect en question est un Noir, ce qui ne plaide pas en sa faveur.

Même quand une deuxième victime est trouvée, les enquêteurs n’ont aucune idée du motif, encore moins du coupable. Heureusement, alors qu’il marchait lentement sur la rue Sainte-Catherine, Léo se fait pousser sur les rails d’un tramway, coincé entre les deux voies, mais sans blessure majeure. Des témoins ont vu le criminel et l’ont poursuivi. La police et Léo prennent la relève et chercheront à le coincer.

La ville de Montréal de l’époque, particulièrement la communauté noire des travailleurs de la gare Windsor, sont reconstituées avec un certain talent. Beaudoin est diplômé en urbanisme et en histoire, précieux atout pour reconstituer le cadre d’une histoire. Évidemment, on se retrouve sur le terrain d’Hervé Gagnon et de Marie-Ève Bourassa (Red Light) : la compétition est forte.

Le rythme est lent et on ne s’attache pas beaucoup aux personnages, sauf à madame Larocque, parce qu’ils frisent souvent la caricature : Beaudoin les décrit de façon excessive (leurs émotions sont démesurées, même dans des situations qui n’en demandent pas tant). L’auteur n’essaie pas de nous charmer par le jeu des nuances; on dirait qu’il veut plutôt nous accrocher par des descriptions dramatiques de situations courantes. Par ailleurs, l’intrigue en soi est correcte, mais le déroulement de l’histoire me semble contenir quelques invraisemblances.

Cela dit, Beaudoin est un auteur relativement jeune dans le domaine des polars, et plusieurs qualités nous rendent curieux de voir ce que deviendra sa prochaine aventure de Déry.

Extrait :
Léo en était donc là. Affalé dans le vieux fauteuil de son minuscule espace de travail, dans l’arrière-boutique de Claudette, il ruminait ses pensées, imaginait toutes sortes de scénarios. Avec ici et là des sueurs froides à l’idée que son enquête tournerait à l’échec. Quelle humiliation ce serait pour lui ! (…)
« Démon, il faut que j’brasse la cage ! », se dit alors Léo avec emportement. Agir, agir, agir, plutôt que de continuer à se faire du mauvais sang et à tourner en rond dans son minuscule bureau. Et pourquoi pas, une fois de plus, suivre le très mystérieux jeune Larocque ? Cette fois-ci, il ne le laisserait pas s’échapper, quitte à le confronter directement sur la rue. On ne jouait pas indéfiniment au chat et à la souris avec lui. C’était une attitude qui, plus que toute autre, usait sa patience !
Voilà, oui, c’est ce qu’il ferait ! Le reste de la journée fut interminable tellement Léo avait hâte de passer à l’action. Sans toutefois savoir à quel point les prochaines heures seraient harassantes et, à plus d’un égard, carrément déstabilisantes.

Rockhead’s Paradise

Niveau de satisfaction :
3 Stars (3 / 5)

 

 

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Au commencement du septième jour – Luc Lang

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Stock)
Genres :
Enquête, histoire familiale

Personnages principaux : Thomas Texier, informaticien – Son frère Jean, berger dans les Pyrénées – Sa sœur Pauline, médecin des pauvres en Afrique.

Tout allait bien. Thomas était concepteur de logiciels de contrôle du temps de travail dans une boîte en pleine expansion. Son épouse Camille, était responsable d’une équipe d’ingénieurs en internet-téléphonie. Tous deux travaillaient dur, la réussite professionnelle récompensait leurs efforts. Ils avaient aussi deux beaux enfants. Donc tout allait bien. Jusqu’à ce qu’un coup de téléphone de la gendarmerie en pleine nuit réveille Thomas : sa femme a eu un grave accident de voiture. À partir de là tout va changer. D’abord Thomas va découvrir les circonstances étranges de l’accident de Camille. Ensuite, lors d’un séjour dans la ferme familiale, dans les Pyrénées, menée par son frère Jean, il va s’étonner des choix faits par un frère devenu berger alors qu’il était brillant ingénieur agronome et d’une sœur exilée en Afrique pour tenir une mission de soins alors qu’elle était médecin psychiatre. Une série de photos lacérées ne fera qu’accroître sa perplexité. Il va alors prendre conscience de son ignorance totale de l’histoire de sa famille. C’est en Afrique auprès d’une sœur perdue de vue depuis longtemps qu’il va découvrir les secrets familiaux dont il a été jusqu’ici volontairement préservé.

L’intrigue se déploie en trois parties : – Thomas et Camille en région parisienne : un couple moderne, dynamique qui privilégie la réussite professionnelle – Le retour aux sources dans la ferme familiale des Pyrénées dont Jean le frère aîné est le personnage central – Et enfin le séjour en Afrique centrale auprès d’une sœur, Pauline, qui va l’affranchir des secrets familiaux soigneusement occultés. Thomas, Jean et Pauline : trois membres d’une même fratrie dont seul Thomas, le plus jeune, est ignorant des secrets de la famille. C’est le cheminement d’un homme qui ne se posait pas la moindre question sur son passé malgré les curieux itinéraires professionnels de ses frère et sœur aînés. Seule comptait la réussite sociale. Un événement tragique va être le point de départ d’une remise en cause plus subie que choisie. Le contraste est alors frappant entre sa vie de bourgeois obnubilé par la carrière professionnelle, son bien-être matériel et les vies austères mais pleines d’humanité menée par son frère et sa sœur. Thomas, confronté à d’autres façons de vivre où c’est pour la vie qu’il faut lutter et non pour sa carrière, s’apercevra que finalement tout n’allait pas si bien. Ce n’est pas qu’un passé familial caché qu’il va découvrir, c’est aussi lui-même.

L’intrigue est celle d’un polar : le mystère autour de l’accident de Camille, la mort tragique du père, les secrets familiaux qui refont surface. Mais le traitement de cette intrigue n’est pas du tout celui du polar. L’auteur ne se contente pas de faire évoluer l’enquête sur les secrets enfouis, il fait en même temps une longue et précise peinture du cadre : les Pyrénées et l’Afrique. Par une écriture très sensuelle il permet de ressentir quasi physiquement aussi bien la violence d’un orage dans les montagnes que la canicule et la misère de l’Afrique centrale. L’auteur déploie un vrai talent pour immerger le lecteur dans ces décors.

Au commencement du septième jour est un roman étonnant. Il se présente d’abord comme une enquête mais se transforme finalement en quête. La recherche d’un passé escamoté mène à la découverte de soi. Un bon roman, sensuel, bien construit, bien écrit mais, je le dis pour les amateurs, ce n’est pas un polar. Même si l’intrigue pourrait être celle d’un polar, le propos de l’auteur est tout autre : c’est l’histoire de la transformation d’un homme.

Extrait :
Vous êtes en train de nous chasser du monde. On ne foule plus le sol, on se déplace dans des écrans. À qui ça profite ? C’est quoi le mobile ? Contrôler le bétail, les semences, contrôler les bergers, les éleveurs, que tout soit reversé dans la transparence électrique de vos fichiers-prisons, vous nous déliez de tout lien, vous nous isolez, vous nous séparez, vous nous séparez même de nos bêtes, vous nous organisez en échanges et en dialogues numériques de données. Vous voulez nous consigner massivement, planétairement dans un isolement pire que celui des premiers humains sur la terre, privés de techniques et de langage, c’est votre apocalypse ! Elle est silencieuse et personnellement dédiée, que chacun soit seul et demeure désespéré dans sa réclusion numérique, perdu dans un monde où les liens entre tous les vivants, humains et animaux, ne transiteront plus que par des flux électroniques organisés, formatés, mis à jour depuis le cloud computing qui décidera des admissions et des exclusions, des rachats et des absolutions. Ah, j’oubliais, vous allez foutre des marqueurs sur tout principe vivant, sur chaque graine, chaque semence animale ou végétale, qu’on ne puisse plus réensemencer d’une année sur l’autre sans votre autorisation grassement rétribuée, vous êtes des f…
Je travaille pas dans l’agro-alimentaire !
Tu vois donc pas que c’est pareil ? !

Luc Lang présente Au commencement du septième jour

Niveau de satisfaction :
4.25 Stars (4.25 / 5) 

 

 

 

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Mort d’un expert – P.D. James

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1977 (Death of an expert witness)
Date de publication française : 1989 (Arthème Fayard)
Genre : enquête classique
Personnage principal : commandant Adam Dalgliesh

Je garde dans un coin de ma bibliothèque quelques vieux polars d’auteurs que j’aime bien pour, j’imagine, mes moments de déprime. C’est le cas de Mort d’un expert de P.D. James.

Le roman démarre sur une scène de crime. Occasion de nous présenter quelques personnages importants de l’histoire et surtout de faire sentir l’atmosphère de ce village un peu perdu des Fens, région marécageuse du sud-est de l’Angleterre. Manière aussi de nous introduire au Laboratoire de médecine légale Hoggatt, entreprise privée qui entretient des liens étroits avec le service de police, dirigée par le Dr Howarth, personnalité estimée en haut lieu.

Le lendemain, le Dr Lorrimer, un des spécialistes du Laboratoire, détesté par plusieurs à cause de son mauvais caractère, de son orgueil et de son arrogance, est trouvé mort, dans une flaque de sang. Toutes les portes de son bureau sont fermées, mais ce ne peut pas être un suicide. À cause de l’importance du personnage et de l’aspect mystérieux du meurtre, style chambre close, le commandant Adam Dalgliesh est désigné pour mener l’enquête. Détendu mais persévérant, Dalgliesh mettra à jour une vie souterraine pleine de rancœurs et de secrets inavouables.

La structure du roman est classique, et on pensera spontanément à Agatha Christie : présentation des personnages dans leur activité familiale ou professionnelle, entrevue systématique avec chacun d’entre eux, analyse des indices et confrontation des points de vue, vérification des alibis. Une des forces de James, c’est de camper un personnage en deux phrases. Puis, loin de s’attarder sur l’étalage des sentiments, elle décrit plutôt des gestes et des actes que le lecteur interprétera sans trop de mal. La progression est rigoureuse et le lecteur attentif croira avoir des chances de découvrir l’assassin en même temps que l’enquêteur, qui ne nous confie pas toutes ses déductions avant le dénouement ultime.

Les références culturelles (Dalgliesh est poète dans ses temps libres) apportent au roman une dimension supplémentaire : le plaisir littéraire qu’on éprouve dépasse le pur et simple plaisir de se divertir.

Les plus jeunes trouveront peut-être l’ensemble un peu vieillot, mais cet aspect ne nous empêche pas de nous délecter de Jane Austen, Edgar Poe ou Oscar Wilde. Même si les personnages sont présentés en grappes (3 ou 4 de la même famille, du même bureau, du même travail…), il y en a beaucoup, et ce n’est peut-être pas inutile de prendre des notes ou de dessiner quelques schémas, car c’est un roman qu’il ne faut pas lire à la va-vite : certaines expériences plaisantes nécessitent qu’on y mette du temps.

Extrait :
Elle vit immédiatement le corps. Il était étendu entre les deux grandes tables centrales, visage contre le sol, la main gauche crispée, le bras droit presque entièrement sous lui. Elle émit un étrange petit bruit, moitié cri, moitié gémissement, et s’agenouilla à côté de lui. Au-dessus de l’oreille gauche, les cheveux étaient hérissés et collés comme les poils de son chat lorsqu’elle le lavait, mais la chevelure était trop sombre pour qu’elle pût voir le sang. Pourtant, elle savait que c’était du sang. Déjà, il avait noirci sur le col de la blouse, et, par terre, une petite flaque s’était coagulée. L’œil gauche seul se voyait, fixe, terne et rétracté comme celui d’un veau mort. Elle posa la main sur la joue. Elle était glacée. Mais elle avait compris qu’il était mort dès qu’elle avait vu l’œil vitreux.
Elle ne garda aucun souvenir d’avoir fermé la porte et d’avoir descendu les escaliers. L’inspecteur Blakelock se trouvait toujours derrière le comptoir, rigide comme une statue, tenant d’une main le récepteur téléphonique. En voyant sa tête, elle le trouva si drôle qu’elle aurait voulu rire. Elle essaya de parler, mais les mots refusaient de sortir. Incapable de se ressaisir, elle se mit à claquer des dents. Elle fit un geste incohérent. De son côté, il lui dit quelque chose qu’elle ne comprit pas, puis il posa le récepteur sur le comptoir et monta en courant au premier étage.

Les Fens

Niveau de satisfaction :
4 Stars (4 / 5)

 

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19500 dollars la tonne – Jean-Hugues Oppel

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (La Manufacture de livres)
Genre : Thriller géopolitique
Personnages principaux : Falcon, assassin professionnel – Lucy Chan, agent de la CIA – Killer Bob, trader à la City de Londres – Mister K mystérieux imprécateur

Falcon est un assassin professionnel comme il se définit lui-même. Après une mission à Caracas il est contraint d’en assurer une autre à Londres. Ses commanditaires n’ayant pas joué franc-jeu, cette mission facile lui permettra de récupérer la totalité de sa prime. Pendant ce temps Lucy Chan, nom de code Lady-Lee, analyste de la CIA, est en mission au Nigéria et au Congo où, entre autre, elle devra faire le point sur la politique expansionniste de la Chine en Afrique. Après son séjour africain, elle aussi devra rejoindre Londres pour localiser le mystérieux Mister K qui émet des newsletters dénonçant les méthodes de la finance. Plus que le contenu des lettres c’est la technique de diffusion qui inquiète les pontes de la CIA. Killer Bob est trader à la City de Londres. Il analyse les mouvements boursiers et les événements politiques en attendant de réaliser la super opération boursière. Tout ce petit monde va se retrouver dans la capitale anglaise où tout va se dénouer.

L’intrigue de ce roman est un peu déconcertante. On passe d’un sniper qui opère au Venezuela à un agent de la CIA en mission en Afrique Centrale pour se retrouver à Londres dans le monde de la haute finance. Les personnages et les situations arrivent un peu comme des cheveux sur la soupe et n’ont aucun rapport entre eux pendant la majeure partie de l’histoire. Il faut attendre la dernière partie du roman pour assister à la convergence des protagonistes à Londres. En fait j’ai eu l’impression que ce qui intéressait l’auteur c’est de montrer les conspirations au Venezuela, la lutte pour l’obtention des minerais en Afrique, l’économie virtuelle, les méthodes de la finance, la cyber guerre, dans les pays occidentaux. L’intrigue, bâtie de façon artificielle, essaie d’amalgamer tant bien que mal tous ces éléments.

Les personnages ne sont là que pour soutenir une analyse géopolitique. Sur ce sujet l’auteur est bien renseigné. Le propos est instructif et parfois didactique, même si « tout a été dit. Mais comme personne n’écoute, il faut recommencer. » Par le biais du polar, l’auteur pense probablement être mieux entendu. Un ironie certaine et un humour décalé ne peuvent que l’aider dans ce sens.

19500 dollars la tonne est un polar géopolitique dont l’intrigue et les personnages passent au second plan au profit d’une mise en lumière des stratégies développées par les pays dominants et les individus puissants pour contrôler l’économie. Sans se prendre trop au sérieux, l’auteur montre le dessous des cartes de la politique. Pour lui les relations internationales sont plus gouvernées par la finance et les services secrets que par les assemblées démocratiquement élues.

Extrait :
– Les États-Unis ne négocient pas avec les terroristes.

– Je ne suis pas un terroriste, je suis un savant. Les États-Unis négocient avec les savants, d’où qu’ils viennent. Sans les scientifiques nazis, pas de Zyklon B et pas de Solution finale, mais aussi pas de programme Apollo sur la Lune. Pas de petit pas pour l’homme et de grand bond pour l’Humanité. Ce n’est pas moral, mais c’est comme ça, et cela le sera toujours. La souplesse de la morale dépend de l’intérêt général… Ça, c’est de moi !

Niveau de satisfaction :
3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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Les clefs du silence – Jean Lemieux

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Québec Amérique)
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : André Surprenant, sergent-détective au SPVM

C’est le quatrième roman de Lemieux, après On finit toujours par payer, 16/7/12, La lune rouge, 18/8/12, et Le mauvais côté des choses, 6/6/15. Les clefs du silence me semble le plus ambitieux, le plus complexe, le plus long.

Pendant le Festival de jazz de Montréal de l’année 2009, le docteur Pereira est assassiné dans son bureau-clinique du CHUM, poignardé et scalpé. Un jeune patient qu’il devait rencontrer en fin de journée est disparu. Deux jours plus tard, un ancien ministre du gouvernement Trudeau pendant la crise d’octobre de 1970, Pierre Lefebvre, est retrouvé étranglé alors qu’il promenait son chien sur le Mont Royal. Il était le grand-père du jeune qui est porté disparu depuis qu’il devait rencontrer Pereira. Plusieurs pistes sont offertes au sergent-détective Surprenant et à son équipe : d’un côté, l’affaire semble reliée au Front de libération du Québec (FLQ), qui avait enlevé et, apparemment, tué le ministre Laporte : le premier-ministre canadien Trudeau avait alors imposé la loi sur les mesures de guerre et Lefebvre avait démissionné. D’un autre côté, Pereira avait dénoncé la gestion du CHUM (Centre hospitalier de l’Université de Montréal) et laissé entendre que des relations crapuleuses s’étaient développées entre la direction de l’hôpital universitaire, le gouvernement provincial libéral et la compagnie Iberex qui gérait la construction du CHUM.

Les indices abondent, les pistes se multiplient, des agents violents non identifiés recherchent quelque chose d’important, maltraitent le fils de Surprenant et s’en prennent à Surprenant lui-même, bref les policiers ne savent même pas qui combattre : des ex-felquistes, les sbires qui assurent la sécurité du CHUM, la GRC, la CIA, ou un simple malade mental. Surprenant sera bien chanceux de rencontrer des informateurs qui le guideront vers le pot aux roses.

Les critiques ont souligné que Lemieux maîtrisait avec art les ramifications alambiquées de cette histoire. C’est bien écrit, évidemment, avec quelques pointes d’humour subtil ici et là. Malgré la confusion dans laquelle se retrouve souvent le lecteur, on doit admettre que l’ensemble se déroule avec cohérence, même si bien des morceaux resteront dans l’ombre. Souvent, la vie personnelle des personnages principaux sert de transition pour à la fois ménager le suspense et donner plus de corps aux personnages en question. Dans ce cas-ci, j’ai trouvé que c’était trop et que ça n’aidait pas à garder le fil directeur ni à soutenir l’intérêt : l’histoire est déjà trop complexe, compte trop de personnages de sorte qu’on s’attache à très peu d’entre eux, et se perd dans des détails. Et la description précise de Montréal ne peut pas dispenser le même charme que celui des Iles de la Madeleine.

Un grand roman, néanmoins, qu’il faut lire rapidement pour ne pas être perdu. Et, en finale, un coup fumant de Surprenant qu’il faut applaudir.

Extrait :
À l’aide de son meilleur couteau, il scinda l’oignon en deux moitiés presque parfaites. Pereira avait été tué parce qu’il représentait un danger. Pour qui ? Pour la direction du CHUM ? Pour Iberex ? Pour le gouvernement ? Pour les anciens du FLQ ? Que faire des blocs FLQ ? De la référence à la Grande Recrue qui menait directement à trois acteurs du drame, Desautels, Guertin et Hunault ? Des ancêtres amérindiens de ce dernier ? Les assassins ne s’amusant généralement pas à laisser derrière eux des traces les incriminant, il fallait chercher ailleurs ou envisager une ruse particulièrement perverse.
La coupe de l’ail et des poivrons s’accompagna de réflexions au sujet du rôle équivoque de Dominique Bernier. Trois fois, la comédienne avait retenu de l’information ou effacé des pistes. La fouille de la maison de l’avenue Champagneur pendant les funérailles était-elle plausible ? La veuve cachait-elle d’autres faits ? Que penser du changement de testament favorisant Keith Hunault ? Ce dernier l’ignorait-il ou feignait-il de l’ignorer ?

Le CHUM

Niveau de satisfaction :
3.75 Stars (3.75 / 5)

 

 

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Profil Perdu – Hugues Pagan

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Rivages)
Genres :
Enquête, roman noir
Personnage principal : Schneider, policier ombrageux

Schneider est inspecteur principal, chef du groupe criminel. C’est un flic bizarre qui a l’habitude de parcourir seul la ville la nuit au volant de sa voiture. La hiérarchie policière lui confie l’enquête sur l’agression mortelle d’un de ses collègue du groupe des stupéfiants. Un premier suspect est identifié et arrêté. Celui-ci avoue tout. Affaire rapidement bouclée. Jusqu’à ce qu’une nouvelle information remettre toutes les conclusions en cause. L’enquête doit se réorienter dans une nouvelle direction beaucoup plus douloureuse pour Schneider. Il devra passer outre les liens d’une amitié tumultueuse, datant de la guerre d’Algérie, avec un ex-avocat, maintenant homme d’affaire puissant et influent.

L’intrigue est un peu confuse au début du roman avant de se recentrer sur l’enquête de l’agression d’un policier. Toute la première partie a pour objectif de mettre en scène Schneider, ce flic étrange qui a l’air souvent absent mais qui est d’une redoutable efficacité. Pour le montrer l’auteur en fait des tonnes. Il le dépeint comme un gros dur, ancien militaire, blessé au combat, maintenant flic confirmé et respecté mais aussi détesté. C’est une forte tête qui n’hésite pas à s’opposer à sa hiérarchie. Un type ombrageux, pas du tout séducteur, ni lèche-botte, même pas beau ni marrant mais quel tombeur ! Sans bouger le petit doigt, les femmes chavirent devant tant de charme viril. C’est le mâle alpha convoité par toutes les femelles ! Et bien sûr c’est un bon coup au lit. Les phrases à la gloire de Schneider parsèment toute cette histoire : « On n’échappait pas à une procédure conduite par Schneider. Aucun prévenu n’avait la moindre chance face à son implacable minutie – Schneider avait un physique d’acteur de cinéma, ce qui ne gâchait rien –  Schneider, c’était comme un torrent auquel elle acceptait de s’abandonner tout entière – Un animal de combat, rapide, impitoyable … » Cette façon d’ériger en permanence la statue du mâle dominant, finit par devenir irritante. D’autant plus que le personnage est contrasté, pour ne pas dire incohérent. À d’autres endroits Schneider est décrit comme : « Un homme maigre aux traits durs qui avait sans doute eu son heure et sa chance comme tout le monde, mais était sur le point à présent d’attaquer la rampe de sortie – Un homme maigre, de taille moyenne –  Un camé et un malade. On ne décelait pas la moindre trace de vie dans les yeux couleur d’étain poli. » Ajoutons qu’il se drogue aux amphétamines et à la benzédrine, qu’il fume un nombre incalculable de cigarettes et qu’il est dépressif. Le tableau devient alors beaucoup moins flatteur.

La compagne de Schneider, Cheroquee, m’a paru aussi exaspérante que lui : cette fierté imbécile de s’afficher au bras d’un tel homme et cette façon de parler de son mec comme si c’était un trophée d’une inestimable valeur. En outre la donzelle à l’orgasme facile : ça lui arrive en écoutant Schneider jouer divinement du piano, ou plus souvent à seulement attendre son mec, c’est alors un orgasme aussi violent qu’imprévisible. Simplement évoquer l’image de Schneider la fait jouir ! Elle aussi, c’est un sacré bon coup !

La période où se situe l’histoire est non précisée mais elle n’est pas contemporaine : pas d’ordinateur, pas de téléphones portables. On utilise des machines à écrire et du papier carbone, on communique par storno (émetteur-récepteur portable de l’époque). On peut se situer dans les années 1980-1990. Hugues Pagan, né en 1947, a exercé le métier de policier dans les années 1970-1980. Son roman se situe dans un environnement et un passé qu’il a connu. Il ne lui a pas semblé utile d’actualiser ses connaissances et de placer son polar dans un contexte actuel. Il est resté bloqué dans le temps, celui où il était plus jeune et lui-même flic. L’époque où se déroule l’histoire n’est pas assez ancienne pour prétendre que le bouquin est un polar historique ni assez récente pour qu’il devienne un polar moderne.

Profil perdu, est simplement un polar à l’ancienne. Publié en 2017, il est écrit comme il l’aurait été en 1980, avec des héros comme on n’en fait plus aujourd’hui. Il plaira probablement aux nostalgiques d’une époque révolue. Le charme du vintage ?

Extrait :
– Tu es foutu. Rien qu’à la gueule que tu fais quand on te parle d’elle, ça se voit que tu es accroché à mort. Je pensais pas que ça t’arriverait un jour. C’est arrivé. Tu es foutu, dans tous les cas de figure. Qu’elle se casse et tu es mort, qu’elle reste et tu es mort. Les gosses, le pavillon de banlieue. Un jour, la piscine. Pourquoi pas, tous les ans, les vacances d’été en caravane à Palavas ?

Au lieu de répondre, Schneider se contenta d’allumer une cigarette. L’autre lui adressa un bref coup d’œil incisif :
– Toi et moi, on n’était pas taillés pour ça.
– Pour ça, quoi ?
– Ces vies de merde. Une fois dans ton existence, tu as eu ta chance. Le jour où le Chaoui t’a flingué au vol. Une chance de t’en tirer les cuisses propres. La grande fenêtre, Schneider. Tu as eu ta chance et on ne t’a pas laissé la saisir. Ces connards d’infirmiers sont allés te ramasser. C’est jamais les vivants, qu’on ramène. Tu ne fais plus partie des vivants, Schneider. Tu es rayé du monde des vivants. Et ta gonzesse, un jour ou l’autre, il faudra bien que tu en fasses ton deuil.

Le Wild Man Blues s’éleva presque tout de suite et presque tout de suite, on entendit sinuer les volutes maléfiques d’une clarinette basse à la contre-mélodie puissante et dure. C’était une rare version enregistrée en 1936 par les Johnny Dodds Black Bottom Stompers.

Johnny Dodds’ Black Bottom Stompers – Wild Man Blues

Niveau de satisfaction :
3 Stars (3 / 5) 

 

 

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