Une tombe parfaite – Rick Mofina

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2007
(A Perfect Grave)

Date de publication française : 2017 (Alire)
Traduction : Pascal Raud
Genres : Enquête, Thriller
Personnages principaux : Jason Wade, journaliste au Seattle Mirror

C’est le genre de roman à lire pendant une pandémie : Mofina nous inquiète, nous angoisse, nous torture, et tout finit bien. Le roman policier classique fonctionne un peu de cette façon : le problème posé nous trouble, la solution du détective nous apaise. Chez Mofina, le schéma est adapté à la mode du thriller. Comme dans le montage d’une télésérie, plusieurs histoires différentes se poursuivent en s’entrecoupant jusqu’à la synthèse finale. Pour réussir une telle construction, l’auteur doit aimer jouer avec le lecteur, qui doit aussi être beau joueur.

La trame principale est celle de l’assassinat de la sœur Anne Braxton, une religieuse qui se donne depuis des années aux habitués du Cœur Compatissant de la Miséricorde, un refuge pour les démunis, les repris de justice, et les victimes de burn-out plus ou moins récupérables. Elle les nourrit et surtout les console des duretés de la vie. Sa générosité lui vaut les respect de ses consœurs, avec qui elle partage un regroupement de maisons de ville de Yesler Terrace, dominées par les condominiums de luxe de First Hill et situées entre le quartier de Seattle où s’élève majestueusement la Space Needle (tour futuriste construite pour l’Exposition Universelle de 1962) et les stades des Mariners (baseball) et des Seahawks (football). Tous les réfugiés l’aiment comme une mère ou une grande sœur qu’ils n’ont jamais eue, ou qu’ils ont perdue. Tous sauf un, semble-t-il.

C’est Grace Garner, inspectrice à la police de Seattle, qui est chargée de l’enquête. Elle sera, malgré elle, appuyée et souvent précédée, par Jason Wade, journaliste au Seattle Mirror. Leurs relations sont difficiles, comme c’est de mise entre la police et la presse, et surtout entre deux anciens amoureux. On relève peu d’indices sur la scène de crime où sœur Anne a été étranglée jusqu’à ce que sœur Denise découvre, en nettoyant la chambre d’Anne, son journal dissimulé sous le plancher.

Entretemps, le père de Jason, ex-flic tourmenté depuis 25 ans par le suicide de son partenaire, le départ de sa femme, la dépendance à l’alcool et un problème angoissant qu’il ne parvient pas à communiquer, requiert l’aide de Jason pour une démarche délicate.

Par ailleurs, Brady, le jeune garçon de Rhonda Boland, une faible femme maltraitée par la vie et par son ex maintenant décédé, qui doit être bientôt opéré pour une tumeur au cerveau, est kidnappé par un malfrat qui réclame un million de dollars, alors que Rhonda se cherche un deuxième emploi pour payer le coût de l’opération. Grace suit une piste parmi les habitués du refuge; Jason, à qui sœur Denise a confié le journal de sœur Anne, s’envole pour Pincher Creek, via Calgary, pour rencontrer la religieuse qui avait étudié la vie d’Anne avant de l’admettre comme membre de sa communauté. Les deux enquêteurs sont victimes des pressions de leurs supérieurs pour en finir avec la mort de sœur Anne. Or, Grace est distraite par l’enlèvement de Brady et Jason est entraîné par son père dans la poursuite de Dean Sperbeck, l’auteur du vol de 3 millions commis il y a 25 ans, et supposément décédé depuis sa sortie de prison.

Mais quel est le lien entre le vol de 3 millions, le meurtre de sœur Anne, l’enlèvement de Brady et la poursuite de Sperbeck ?

C’est un beau casse-tête, dont Mofina assemble toutes les pièces avec rigueur. Lui servent d’appoint, sa connaissance du travail policier et des techniques utilisées : empreintes de pied, interrogatoires… Sa compréhension aussi de la coordination des corps de police, et sa familiarité avec la ville de Seattle. Est assez évident également son plaisir de nous égarer, puis de nous rassurer en illustrant, une fois de plus, la victoire des bons sur les méchants.

Extrait :
Une planche grinça et, avant qu’elle puisse réagir, une puissante main gantée surgit par derrière et lui couvrit la bouche. Un bras dur comme du roc serra son cou tel un étau, écrasant sa trachée, soulevant son corps. Ses orteils frôlaient à peine le plancher tandis qu’on la transportait dans la salle de bains et qu’on poussait son visage contre le miroir.
Elle rencontra les yeux de son attaquant dans le reflet.
Il la tint ainsi assez longtemps pour qu’elle le reconnaisse et exhume la souffrance qu’elle enterrait depuis si longtemps. Puis un couteau brilla contre sa gorge.
Crie et tu es morte. Tu comprends ?
Elle acquiesça. Il desserra son emprise sur sa bouche.
Tu sais pourquoi je suis là.
Elle le savait.
Il n’est plus là, dit-elle en déglutissant. Je te l’ai dit. Il n’est plus là.
Tu mens. Où est-il ?
Il resserra sa prise. Elle gémit. La lame du couteau écorchait sa peau, la perçait. Du sang coula sur son cou, des larmes emplirent ses yeux et elle dit :
Nous ne pouvons jamais effacer les péchés de notre passé.
La rage de l’homme brûlait.
Non, mais on peut payer pour eux.
Les yeux de sœur Anne s’écarquillèrent alors que le couteau tranchait profondément sa gorge. De ses mains, elle tenta d’endiguer le flot de sang.
Elle murmura :
Je te pardonne.

Seattle et la Space Needle

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Angélus – François-Henri Soulié

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 (10/18 Grands détectives)
Genres : Historique, enquête, thriller
Personnages principaux : Raimon de Termes, jeune chevalier – Jordi de Cabestan, maître sculpteur de pierre – Aloïs de Malpas, tisserande cathare

An 1165 en Occitanie.
Des anges vont mourir. Ce sont les derniers mots que l’homme souffle à Aloïs de Malpas avant de trépasser. Aloïs était là pour lui donner le consolament, le baptême des mourants dans la religion cathare. Cette divination va se réaliser : on découvre un homme assassiné, hissé sur une branche d’arbre et affublé d’ailes qu’on lui à fixées dans le dos. Une sinistre imitation d’ange. C’est un des ouvriers de Jordi de Cabestan, maître sculpteur de pierre, qui a été ainsi immolé. Quand un autre compagnon du maître est découvert mort dans le clocher d’une abbaye, déguisé de façon identique, on commence à penser qu’un tueur en série est à l’œuvre. Maître Jordi de Cabestan se sent visé, lui et ses hommes, il se lance alors à la recherche du meurtrier. De son côté l’archevêque de Narbonne confie au tout nouveau chevalier, Raimon de Termes, la mission d’arrêter le coupable. Aloïs de Malpas va aussi chercher à dénouer les fils de cette affaire pour innocenter ses compagnons cathares mis en cause par le clergé catholique qui ne laisse pas passer l’occasion de s’en prendre à ceux qui osent le contester. Trois enquêtes, trois motifs différents pour découvrir le responsable de ces crimes avec mise en scène macabre.

Le cadre de cette histoire est la région qui correspond aujourd’hui au département de l’Aude, entre Carcassonne et Narbonne avec ses deux abbayes de Saint-Hilaire et de La Grassa (Lagrasse). C’est dans ce territoire que s’est notamment implantée la religion dite cathare qui conteste l’Église catholique à qui elle reproche, entre autres, sa puissance, sa richesse et son faste.

Le roman est bâti autour de trois personnages principaux :
– Le chevalier Raimon de Termes, fraîchement adoubé devant la noblesse régionale. Il est jeune, brillant et fougueux. Il sera choisi par l’archevêque de Narbonne pour arrêter le criminel.
– Jordi de Cabestan, maître sculpteur de pierre, est le meilleur dans son art. L’Église fait souvent appel à son talent pour décorer les édifices religieux. Ses ouvriers sont assassinés, il estime être de sa responsabilité de trouver le coupable. C’est un homme d’âge mûr, calme et tenace.
– Aloïs de Malpas, simple tisserande, est adepte de la nouvelle religion cathare. Elle a été élevée au rang de Parfaite et peut donner le consolament, seul sacrement de cette religion. C’est une jeune femme avec une belle prestance mais toujours vêtue modestement. Elle est compréhensive et pleine de sagesse. Elle a été choisie par ses compagnons pour essayer de les disculper des accusations que l’Église ne manque jamais de porter contre eux.

L’intrigue, assez complexe, mais fort bien ficelée, outre qu’elle entretient le suspense, permet aussi de montrer la richesse et la puissance de l’Église catholique. Mais aussi ses rivalités intestines qui opposent les membres du haut clergé. Hypocrisie, mensonges, pièges, sont monnaie courante pour ces gens de pouvoir, plus près des hommes politiques ambitieux que des croyants sincères animés par la charité chrétienne. Mais tous ces adversaires se retrouvent unis quand il s’agit d’opprimer les hérétiques, ceux qui osent contester la pureté de l’Église de Rome. Par l’exemple, le désintéressement et le dénuement que ses membres montrent, par opposition à la richesse et au luxe que déploie l’Église, cette nouvelle religion trouve de plus en plus d’adeptes. Elle réussit même à s’implanter dans la noblesse régionale.

Dans un contexte historique passionnant, François-Henri Soulié nous offre un voyage dans le passé en déployant une histoire contenant tous les ingrédients d’un thriller moderne. Angélus est un roman captivant.

Extrait :
Raimon plante dans le regard du mestre ses yeux où l’effroi le dispute à l’incrédulité.
— Vous aidez des hérétiques ?
Le vieil homme a laissé retomber sa main.
— Hérétiques est le nom que nous donnent les serviteurs du pape, mais nous sommes les serviteurs de Jésus. Nous sommes les Vrais Chrétiens.
L’aveu de l’apothicaire sonne aux oreilles du chevalier comme le glas de ses propres croyances. Déjà son séjour à La Grassa a fait vaciller en lui nombre de ses certitudes. Voici le dernier coup de boutoir. Il y a trois jours de cela, au matin de son adoubement, il a juré de protéger l’Église. Mais quelle Église ? Celle de cet archevêque pétri de vices, infatué de son rang et ennemi déclaré des pauvres ? Celle encore de ces moines orgueilleux, félons et corrompus ?

Parfait cathare

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

Pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus sur les Cathares :
Histoire de France – les cathares

La fin des Cathares au château de Montségur

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La mort du Temple (T 1, Secretum templi) – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Hugo & Cie)
Genre : Aventure, historique
Personnages principaux : Hugues de Malemort, templier

Hervé Gagnon est bien connu pour ses séries historiques qui frisent souvent l’ésotérisme (Le Talisman de Nergal, Damné, Vérité et, dernière en liste, La mort du temple), ainsi que pour ses romans policiers (Joseph Laflamme, journaliste, fin XIXe siècle, et Patrick Kelly, détective privé contemporain). Secretum templi est le premier tome de la série La mort du Temple. Et le tome II sera vraiment la suite, dans la mesure où l’autonomie du tome I est très relative, ce qui rend relatif également le jugement que je porterai sur ce premier tome.

Paris 1307 : l’Ordre des templiers, religieux et militaire, fondé en 1129, a du plomb dans l’aile depuis la perte de la Terre Sainte en 1291. On ne recrute plus, les chevaliers ont vieilli, les missions se font rares. On se contente d’administrer les richesses amassées depuis deux siècles. Le roi Philippe IV le Bel est lourdement endetté au profit de l’Ordre. Comme le lustre des Templiers a perdu de son éclat et comme le pape Clément V est soumis à Philippe, il semble que le temps soit venu pour le roi de faire dissoudre l’Ordre et de récupérer ses richesses.

Cette rumeur a couru, cependant, jusque dans la Commanderie de Paris. Maître Jacques de Molay décide donc de déménager en douce le trésor du Temple (or et pierres précieuses) dans un endroit sûr. Le sergent vieillissant Hugues de Malemort et trois de ses amis sont chargés de mener un convoi hors de Paris; il contient, en apparence, des barriques de vin et des caisses de nourriture; des pierres précieuses sont, cependant, dissimulées dans une barrique. Ce n’est pas la première fois qu’un tel chargement est expédié; mais c’est la première fois qu’il se fait attaquer et dépouiller de ses richesses. Les quatre templiers combattent jusqu’au bout de leurs forces; un sifflet met soudain fin au combat, les assaillants se sauvent; la barrique irremplaçable est disparue.

Hughes avait déjà le projet de venger un de ses vieux amis qui a été égorgé dans l’écurie de la commanderie. Il n’aura maintenant de cesse de trouver ceux qui ont volé les pierres et celui qui leur en a donné l’ordre. Ses vieux complices Déodat, Raoul et Besson lui donneront un coup de main, mais c’est surtout sur l’aide de l’étrange Gessande de Bentivoglio qu’il devra compter. Gagnon ne nous épargne pas, probablement dans un souci de réalisme, la pauvreté, la saleté, la crasse et les odeurs écœurantes qui caractérisent plusieurs quartiers de la ville. Qu’on retrouve le cadavre d’un borgne dans un tas d’immondices est la moindre des choses. Par ailleurs, les templiers ne se lavent pas souvent et les pieds de Hughes, selon un de ses camarades, sentent un vieux fromage qu’on n’oserait même pas déballer.

Après bien des péripéties, Hughes finit tout de même par se retrouver dans un lieu secret, entouré d’une confrérie bizarre, où il apprend que l’or et les pierres précieuses n’étaient pas l’essentiel du trésor du Temple. Et toutes les phrases mystérieuses, tous les symboles incompréhensibles, et même toutes les mutilations de cadavres qui ont accompagné son enquête prennent soudain du sens pour lui. Heureusement, parce que ce n’est pas évident pour tout le monde et on compte sur la suite pour nous éclairer davantage.

Gagnon a une formation d’historien et je le soupçonne d’avoir voulu démystifier ces preux chevaliers beaux et propres qu’on rencontre (au cinéma, par exemple) dans la quête du Graal ou dans les Croisades. Ici, ils ne sont pas beaux, ils jurent comme des…templiers, ils sont violents, chauvins, sales et ils puent. Leur Paris est en grande partie dégueulasse. Ce n’est pas la beauté du décor qui va nous séduire. Toutefois, ce réalisme est, selon moi, un peu affaibli par l’exagération des jurons et des mutilations : on se retrouve souvent entre le burlesque et le gore.

Points positifs : à plusieurs reprises, l’auteur résume la situation et rappelle les bouts de phrases cryptiques qu’il s’agit de décoder.

L’enquête est lente et c’est malgré lui que Hughes découvre une partie de la vérité. Ce n’est pas un roman policier sobre et rigoureux du genre whodunit. Plutôt un récit d’aventure à tendance hermétique, du genre Indiana Jones, sans la beauté des paysages, la débrouillardise du héros, et la fébrilité du rythme.

Extrait :
Comme chaque matin depuis son admission au Temple, sauf les jours de combat, alors que l’épée avait été sa messe, Hughes de Malemort émergea du sommeil avant le lever du soleil. Il avait espéré traverser la nuit sans mauvais rêve, mais en vain. Il s’était à nouveau réveillé en nage, le cœur battant, un cri encore en travers de la gorge. Cette fois, Jacques de Molay, agonisant, l’avait à nouveau supplié de l’aider à mourir, et Guillaume le Flamand lui avait intimé de retrouver la clé « car la mort devait vivre ». À eux s’était ajouté le mendiant près du portail de Sainte Anne, qui lui avait redit la même chose que le matin même : « Le Mal est dans le Temple. Il veut tuer la mort. Il a la clé ».
Malemort s’assit sur le bord de sa paillasse, tout en respirant pour chercher à ralentir son cœur, et se frotta le visage jusqu’à en faire rougir sa peau autrefois buriné par le soleil. Ces derniers temps, il avait passé ses journées à faire face à l’horreur et ses nuits à en rêver. C’était à se demander si on ne lui adressait pas un message. Trop effrayé, il rejeta rapidement l’idée. Point d’extases mystiques pour lui. Ce genre de choses était pour les saints, ceux qui touchaient la lumière divine à force de prier et de discipliner la chair. Il n’était qu’un sergent du temple qui se contentait de peu et qui, au nom de Dieu, avait tué plus que sa part d’hommes. Sans trop se poser de questions, il se souvenait s’être tout de même demandé si, sachant que tous les hommes étaient les enfants de Dieu, les mahométans l’étaient aussi ? Et ainsi, si leur mort faisait de lui un pécheur ?

La Commanderie de Paris

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Seule la haine – David Ruiz Martin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Nouvelle Bibliothèque
Genre : Thriller psychologique
Personnages principaux : Elliot, Garçon de 15 ans – Larry Barnay psychanalyste

Elliot, 15 ans, se présente au cabinet du psychanaliste Larry Barnay. Son frère vient de se suicider. Il ne vient pas chercher du réconfort, il vient demander des comptes. Il a une arme à feu qu’il braque sur le praticien. Son frère était le patient du psy, il considère ce dernier comme responsable de sa mort. Mais finalement ce n’est pas Larry Barnay qui s’explique, c’est Elliot qui retrace longuement ce qu’il a vécu ces derniers jours. Les horreurs qu’il raconte perturbent un docteur plus habitué à des séances de psychanalyse lisses, entre deux parties de golf, qu’à entendre des confessions où la violence et les atrocités se succèdent. Il se rend compte qu’il ne pourra sortir indemne, physiquement où mentalement, de cette confrontation.

Ce livre est un huis clos entre deux personnages, un psychanalyste et un garçon de 15 ans supérieurement intelligent mais choqué par des événement traumatisants auxquels il a assisté. Il se distingue d’abord par une intrigue originale et bien construite. Au cours du récit quelques retournements, judicieusement placés, orientent l’histoire dans une direction totalement différente de celle qui était initialement suivie. C’est fait avec maîtrise et astuce. Ainsi avant d’en arriver à la première surprise on ne voit en Elliot qu’un gosse en souffrance, fortement perturbé non seulement par le suicide de son frère mais aussi par ce qu’il a vu des agissements de deux petites frappes, cruelles et vicieuses. Plus tard une autre surprise nous amènera à reconsidérer la personnalité d’Elliot. Difficile d’être plus explicite sans spoiler le scénario.

Concernant la crédibilité des personnages : Elliot c’est trop et Larry pas assez. Elliot, pré-adolescent, a une rare maturité pour son âge. Ce garçon est un surdoué qui comprend tout très vite, mais en plus il est retors et possède l’expérience d’un vieux briscard. C’est difficile à croire chez un jeune de 15 ans. Inversement, face à lui le psychanalyste Larry, spécialisé dans les troubles de l’adolescence, semble trop facilement décontenancé alors que par son âge et sa profession il devrait être blindé contre les tares de l’âme humaine. Les rôles sont inversés : le jeune Elliot manipule le chevronné Larry dans une confrontation tête à tête. Ce n’est pas réellement vraisemblable, Ruiz Martin ne doit pas porter les psys dans son cœur.

Malgré cette réserve concernant les personnages, l’histoire réussit à capter le lecteur, surtout dans la deuxième partie. On ne peut que saluer l’imagination de l’auteur pour avoir su concocter une intrigue pleine de surprises et parfaitement ficelée. Les amateurs de thrillers psychologiques trouveront leur bonheur dans ce roman qui fait partie des meilleurs du genre.

Extrait :
— Et je vous ai suivi, vous, Larry Barnay, spécialiste en psychanalyse pour ado. J’ai observé comment vous surmontiez le suicide d’un de vos patients, comment le remords vous rongeait et de quelle manière vous tentiez d’oublier le drame : en sessions de tennis, en parties de golf avec des confrères et en rendez-vous de fin de journée aux terrasses de la Place du Marché ! C’est là, assis à une table près de la vôtre que j’ai compris qu’aucun regret ne vous rongeait. Que votre vie n’avait en rien été affectée. Que vos petites habitudes de pseudo-bourgeois étaient bien trop importantes et bien trop ancrées dans votre quotidien minable pour que la mort de mon frère les bouleverse !

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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La mariée de corail – Roxanne Bouchard

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020
(Libre Expression)

Genres  : Enquête, géographique (Gaspésie)
Personnage principal : Joaquin Moralès, sergent au poste de police de Bonaventure

J’avais lu avec plaisir Nous étions le sel de la mer. La mariée de corail appartient à la même série : mêmes lieux, mêmes paysages superbes de la Gaspésie dont les levers de soleil sur l’Ile Bonaventure, mêmes pêcheurs de homards ou de crevettes, de maquereaux et de bars, même genre de personnages, méfiants (les travailleurs de la mer) et accueillants (les restaurateurs et les aubergistes). Et surtout : même langage simple (sauf quand ça touche les techniques de pêche ou les jeux de la mer), et poétique. On dit souvent qu’un roman est bien écrit quand on n’a pas grand chose d’autre à dire; ce n’est pas le cas ici : Bouchard prend plaisir à utiliser des métaphores marines pour désigner les sentiments des pêcheurs et pour imiter la parlure gaspésienne. Toujours avec une pointe d’humour : « Que votre enquête ne fasse pas trop de vagues, Moralès » !

Alors qu’il prévoit prendre des vacances pour s’occuper de son fils, Sébastien, qui traverse une mauvaise passe, Moralès est envoyé au poste de police de Gaspé pour s’occuper de la disparition d’une rare homardière de la région, Angel Roberts : au cours d’une fête de fin de saison, Clément Cyr offre à sa femme Angel, fatiguée, de la reconduire à la maison, avant de revenir au party et de rester coucher à l’auberge. Le matin, de retour à la maison, il constate que sa femme n’est y pas, son auto non plus, et, au quai, son homardier est disparu, Angel aussi. On retrouvera le bateau, mais pas Angel.

Moralès a pris de l’expérience depuis qu’il travaille dans le coin; il a maintenant 52 ans, est séparé pratiquement de sa femme qui vient d’acheter un condo à Longueuil, communique difficilement avec son fils aîné Sébastien, est attaché à la Gaspésie, mais demeure pour tout le monde un gars de la ville. Ce n’est pas le policier le plus brillant, ni le plus débrouillard, mais il est honnête, tenace et brave. Il a beaucoup à apprendre, mais il apprend vite. Il obtient le respect de l’agent Lefebvre du poste de Gaspé et neutralise en bonne partie l’agressivité de l’agente Lord. L’enquête est longue, permettant ainsi qu’on se familiarise avec plusieurs personnages, qui ont presque tous un rapport avec Angel, mais les secrets sont durs à déterrer. Pourtant, pour résoudre le mystère de la disparition d’Angel, il faut connaître aussi bien le passé intime de plusieurs personnages depuis le moratoire sur la pêche à la morue de 1992, que le rythme des marées, et les caprices des courants.

Se mêlent à cette enquête et la pertubent quelque peu, les problèmes de Sébastien qui se demande s’il va continuer à vivre avec sa femme, Maude; les problèmes de Joaquin, délaissé par sa femme, mais qui ne s’ennuie pas, même s’il est clairement en manque, libidinalement parlant. Les rapports entre Joaquin et Sébastien, qui ont de la misère à se parler même s’ils s’aiment bien.

L’important, c’est que les détails de l’enquête, les relations complexes entre les personnages, la typicité du contexte gaspésien, tous ces éléments s’imbriquent efficacement et contribuent au plaisir de la lecture.

Bref, un bon polar régional, à l’écriture délicate et à la composition efficace.

Extrait :
Le véhicule tourne dans la cour de la maison bleue. Simple, mais coquette, la demeure d’Annie Arsenault est entourée d’arbres. Seul le côté sud est dégagé, celui qui offre une vue partielle sur la mer. En stationnant sa voiture, Moralès aperçoit un grand potager, à l’arrière, qui chevauche le terrain d’Angel Roberts. Des assiettes d’aluminium, accrochés à des fils fixés à de longues branches de bois plantées dans la terre, virevoltent dans le vent d’ouest, font fuir les oiseaux. Une clôture en treillis le protège contre l’assaut des chevreuils et des lièvres. La partie ouest est recouverte par les feuilles jaunies des haricots grimpants. Du côté nord, les piquets en désordre ont été cordés debout, en palissade brouillonne, après que les plants de tomates se sont flétris et qu’on les a arrachés. Juste devant, des fleurs penchent lourdement leur corolle brunie vers le sol.. À travers le treillis, les taches orange des citrouilles, le vert tendre des choux d’automne et l’ocre quasi roux de la terre retournée créent une œuvre pointilliste automnale. Derrière le potager en pente, le bac de bois contenant le compost et un petit cabanon sur le côté duquel des outils aratoires sont accrochés complètent l’espace.

Le rocher percé

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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La constellation du chien – Peter Heller

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2012
(
The Dog Stars
)
Date de publication française : 2013 –
Actes Sud

Traduction : Céline Leroy
Genres : Science-fiction, post apocalyptique, aventures
Personnage principal : Hig, survivant de la grande grippe et pilote d’avion

La grippe, puis la maladie du sang qui a suivi ont décimé la population. Neuf ans après la catastrophe, deux hommes, Hig et Bangley, se sont installés dans l’ancien aéroport d’une ville du Colorado. Autour de leurs maisons voisines il n’y a rien. La forêt, seul endroit où la vie existe encore, est à treize kilomètres. Treize kilomètres d’espace ouvert jusqu’au pied de la montagne, aux premiers arbres. C’est leur zone de sécurité. Aux commandes d’un petit avion Cessna 182 de 1956, Hig la surveille. Bangley, expert en armes, la défend. Alliant leurs compétences les deux hommes vivent dans une relative tranquillité bien que constamment en alerte, des hordes de rescapés peuvent surgir, piller et tuer. Mais Hig est obsédé par une transmission radio qu’il a captée depuis son avion, trois ans plus tôt. Peut être que la vie a repris normalement ailleurs ? Il décide de partir en reconnaissance à bord de son Cessna afin d’en avoir le cœur net. Une autre aventure commence pour lui.

La constellation du chien est un roman post apocalyptique pas du tout déprimant. Certes le désastre a eu lieu mais la vie continue et si elle est dangereuse, elle peut être agréable, parfois même exaltante. Ainsi l’auteur nous décrit avec talent une nature qui reste préservée en certains endroits, des parties de pêche dans lesquelles Hig communie avec la rivière, les talents culinaires de Hig quand il prépare les repas pour lui et son collègue bougon, le jardinage pour faire pousser les légumes qu’ils consomment. Il y a surtout beaucoup de sentiments : l’amitié qui lie deux hommes que tout semble opposer, l’attachement de Hig à son chien Jasper, son désespoir quand il le perd, la rencontre avec une jeune femme et son père et les liens puissants qui se créent entre-eux. Si les sentiments sont forts, ils sont exprimés avec retenue et pudeur. Il ne faudrait pas penser non plus que c’est un bouquin sentimental à l’eau de rose. C’est avant tout un roman d’aventures où les gens défendent leur vie à coup de fusil d’assaut, quand ce n’est pas à coup de mortier.

Les personnages sont peu nombreux mais tous sont attachants. Hig, le narrateur est un type cool, il aime la pêche et la poésie. C’est aussi un pilote chevronné qui bichonne son vieux Cessna bien utile. Mais il ne s’en serait pas sorti s’il ne s’était associé à l’expert en armes Bangley, un homme rude, taciturne mais diablement efficace. Plus loin Hig rencontre un autre binôme : Cimarron, belle jeune femme, médecin, et son père, copie presque conforme de Bangley : un gars redoutable quand il s’agit de se défendre.

L’écriture de Heller est nostalgique et poétique mais assez atypique et même un peu désarçonnante par cette façon de terminer une phrase par une conjonction comme « et » ou « mais » par exemple. Passé la surprise on se fait très bien à ce style particulier.

La constellation du chien utilise une situation post apocalyptique pour finalement mettre en relief les valeurs essentielles de la vie humaine. Un beau roman.

Extrait :
Nos treize kilomètres de prairie. Au-dessus des derniers arbres, les tout derniers pins encore vivants qui s’aventuraient sur la plaine pareils à des sentinelles désorientées, notre périmètre, notre zone de sécurité, et puis j’ai vu la tour, celle qu’on avait construite ensemble. La banquette de tir destinée au fusil de précision de Bangley, l’avancée d’où il tirait sa réserve de mines – et voilà que je survolais la zone cible et je n’ai pas regardé de trop près pour voir les os, les corps abandonnés là sans avoir été enterrés, éparpillés par les loups et les coyotes et que sais-je encore. J’aurais pu voir, si j’avais regardé de près, le bégaiement blanc d’une côte ou d’un crâne. Et j’ai senti monter en moi un – quoi ? Un sentiment pour Bangley qui, je l’ai compris à cet instant, était devenu ma famille. Parce que c’était vers lui, comme je l’avais fait vingt-deux ans plus tôt avec ma mère, que je retournais. Pas vers ma femme, mon enfant, ma mère, rien de tout ça mais vers Bangley et sa voix graveleuse. Pour qui c’était une question de fierté de se comporter sans cesse en connard buté. Et j’ai été saisi de peur, d’une envie de faire demi-tour. Et s’il m’en voulait à mort ?

On adorait les Dixie Chicks, mais qui ne les aimerait pas.

Dixie Chicks – Wide Open Spaces

Cessna 182

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Disparitions – Natsuo Kirino

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1999 (Yawarakana hoho)
Date de publication française : 2002
(Le Rocher); 2013 (Points)
Traduction (du japonais) : Silvain Chupin
Genres : Thriller, étude Psychologique
Personnage principal : Kasumi Moriwaki (mère de la disparue)

Avertissement : Ne lisez pas la quatrième de couverture.1

Née en 1951, Natsuo Kirino vit à Tokyo depuis l’âge de 14 ans et est reconnue comme une des plus grandes écrivaines japonaises actuelles. De fait, j’avais l’impression de lire un roman de Stendhal ou de Jane Austen. Je n’ai jamais pensé que la littérature policière était une littérature de seconde classe, mais j’avoue avoir retrouvé dans ce roman les plaisirs de la grande littérature. Celle qui vient chercher chez nous des émotions plus ou moins étouffées par la vie quotidienne, celle qui crée des personnages auxquels nous devons nous confronter et exige de nous une disponibilité de tous les instants. Les meilleurs romans policiers approchent un peu ça, mais on leur demande d’autres qualités, un sens du jeu, par exemple, des rebondissements inattendus, des mystères apparents résolus brillamment.

Disons-le d’emblée : même si quelques policiers se mêlent au récit et même si une petite fille est portée disparue, Disparitions n’est vraiment pas un roman policier. Et ce n’est pas non plus un thriller à proprement parler; bien sûr, on a hâte de savoir ce qui est arrivé à Yuka mais, dans la plupart des bons romans, on attend toujours le dénouement de l’histoire avec une certaine anxiété ou un soupçon de curiosité; on ne les appelle pas thrillers pour autant.

Ishiyama et Noriko ont invité, dans un chalet qu’ils viennent d’acheter à la campagne, Michihiro et Kasumi et leurs deux enfant. Un matin, la petite Yuka (5 ans) disparaît au cours d’une promenade. On est dans un coin perdu et, ce matin-là, on n’a pas entendu d’automobile et on n’a pas vu d’étranger rôder. Les parents de Yuka appellent la police et rencontrent la dizaine de personnes qui habitent de ce côté du lac Shikotsu, près d’Hokkaïdô. Même les chiens pisteurs fouillent les lieux. Après une semaine, aucun indice, aucune piste, aucun suspect plausible, rien.

Au cours des quatre années qui suivront, Kasumi, la mère de Yuka, est la seule qui continuera de la chercher. Sauf un ex-policier, Utsumi, victime d’un cancer d’estomac et condamné à bientôt mourir, qui décide de chercher la petite avec Kasumi, pour une raison qui n’est pas très claire ni pour lui ni pour nous. Le mari de Kasumi, Michihiro, absorbé par le travail et abandonné en pratique par sa femme convaincue que le seul sens de sa vie est de chercher sa fille, rompt avec elle et garde la petite sœur de Yuka, Risa. L’amant de Kasumi, le riche Ishiyama, comprend qu’il ne sera pas possible pour lui (qui a aussi deux jeunes enfants), pas plus que pour Kasumi, de se séparer de leur vie de famille, et renonce à divorcer dans l’immédiat. Sa femme le mettra néanmoins à la porte, il démissionnera de sa compagnie, échouera dans un nouveau projet, sera arnaqué et volé par un partenaire, poursuivi par ses créanciers, et il devra fuir. Il deviendra le gigolo d’une jeune femme bien nantie et entreprenante. Et toujours pas de nouvelle de Yuka.

On suit également la vie de quelques autres personnes qui habitaient près de la maison d’Ishiyama quand Yuka est disparue. L’étude la plus fine est celle du couple d’amants Kasumi et Ishiyama, dominés (mais non aveuglés) par l’intensité de leur désir, la beauté et les turpitudes de leur liaison, conscients de leur culpabilité, de leurs désirs déplacés, de l’irrépressibilité de leurs actes et de leur fuite en avant. Presqu’une tragédie grecque; ou héros tragiques de l’époque romantique.

Pour ces personnages, on n’éprouve pas une simple admiration comme pour l’intelligence de Holmes, la ténacité de Poirot ou les ruses de Lupin. Ils nous envahissent en entier et réveillent en nous des désirs et des souvenirs qu’on croyait bien refoulés. Kirino ne les crée pas pour qu’on les aime ou qu’on les haïsse, mais pour qu’ils nous obligent à nous confronter à nous-mêmes; pour qu’on comprenne comment on s’est construit, ce qu’on a choisi et, donc, ce qu’on a sacrifié. Et, malgré la différence culturelle importante entre la vie au Japon et la nôtre (l’institution des host clubs, par exemple), la condition humaine doit assumer les mêmes contraintes, affronter les mêmes désirs et jouir des mêmes rêves. Différence de degré, pas différence de nature. Kirino décrit d’une façon réaliste le Japon d’aujourd’hui, suite à la bulle économique des années 1986-1990, et à l’explosion de cette bulle au début du XXIe siècle : la valeur des propriétés et des biens résidentiels chutent de 90%. D’où l’importance d’un travail qu’on tient à garder, de la richesse qu’on cherche à accumuler, et de la corruption des relations familiales et amicales qui s’ensuit. Et Yuka là-dedans ? Toujours aucune nouvelle. Et on comprend que l’auteur s’intéressait à beaucoup d’autres disparitions que celle de Yuka : disparition de l’amour, du couple, de l’amitié, de la vie.

Bref, un roman admirable, puissant, poignant, mais pas un policier ni vraiment un thriller.

1 La personne qui a écrit ce supposé résumé a dû en fumer du bon !!!

Extrait :
Cette fenêtre, je l’ai souvent regardée de l’extérieur, mais ça faisait quatre ans que je n’étais pas entrée. C’était vraiment horrible quand je me suis retrouvée toute seule. Dans chaque recoin sombre, je croyais qu’il y avait quelque chose qui me voulait du mal et qui me cachait Yuka. C’est peut-être à cause de cette expérience que je peux endurer n’importe quoi. (Elle braque son regard vers le ciel.) Pourtant, au bout de quatre ans on ne sait toujours pas où elle est. J’aimerais tellement savoir. Elle est morte peut-être. Cette rumeur qu’on l’a enterrée quelque part dans la montagne, ça veut dire que le coupable est quelqu’un des environs, non ? Mais qui ? Pourquoi ? Je voudrais tellement le savoir, tellement. Pourtant, si je trouvais le cadavre de Yuka, je me demande comment je pourrais survivre. Si je suis restée en vie jusqu’à aujourd’hui, c’est uniquement parce que je la recherchais. C’est parce que je suis convaincue qu’elle est vivante que j’ai réussi à vivre. Mais ça il n’y a que moi qui le comprenne.

Lac Shikotsu

Niveau de satisfaction :
4.9 out of 5 stars (4,9 / 5)
et coup de cœur

 

 

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Vanda – Marion Brunet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Albin Michel
Genre : Roman noir
Personnage principal : Vanda, mère célibataire

Vanda, mère célibataire, tire le diable par la queue. Elle vivote de petits boulots, habite dans une cabane de plage avec son fils de six ans, Noé. Dans un bar musical qu’elle fréquente régulièrement elle reconnaît Simon, un ancien amant. Leur relation avait duré quelques mois et puis le gars est parti il y a sept ans, on ne l’a plus revu depuis. C’est le père de son fils. Il ne le sait pas, il est venu pour l’enterrement de sa mère mais Vanda pense que c’est pour voir son enfant et sans le vouloir elle lui apprend qu’il est père. La stupéfaction passée, Simon sent un instinct paternel s’éveiller en lui et veut offrir à son fils de meilleures conditions de vie. Mais Vanda considère que le garçon est à elle seule, elle s’est passée du père pendant six ans et elle a la ferme intention de continuer ainsi. Elle ne supporte pas que quelqu’un d’autre puisse avoir des droits sur sa seule richesse : son fils.

C’est le roman d’une femme à la dérive qui s’accroche. Une jeune femme partagée entre son envie de vivre, de profiter de sa jeunesse et les contraintes imposées par sa situation précaire. Parfois elle se laisse aller à picoler un peu trop, parfois elle s’autorise des rapports sexuels sans lendemain. Il faut bien que le corps exulte comme dirait Brel. Mais toujours elle protège son fils, son trésor, sa bouée de sauvetage. Pour lui elle se bat, cherche du travail, gagne sa vie avec des boulots merdiques, chaparde à l’occasion, continue de faire des plans d’avenir. Tant bien que mal elle arrive à survivre avec son gamin. Cette mère célibataire ne supporte pas que le père si longtemps absent, se sente maintenant concerné par le gosse. Elle sort les griffes.

À travers les pérégrinations de Vanda, Marion Brunet nous offre une description réaliste de certains aspects de notre société : exploitation cynique des travailleurs, emplois précaires et mal payés, absence de totale de droits, employés jetables. On assiste même à une manifestation qui se termine par une répression sauvage. Le roman est bien ancré dans l’actualité.

Les personnages sont saisissants de vérité, que ce soit Vanda en mère louve, Simon en père tourmenté ou encore Chloé, la petite amie de Simon, en bobo égoïste et lucide. Ils ne sont ni bons ni mauvais, simplement ordinaires, chacun se débat dans ses problèmes et vit dans un équilibre fragile susceptible de basculer dans le drame quand il est rompu.

Comme dans L’été circulaire Marion Brunet réussit la performance de créer un roman noir intense avec un cadre et des personnages que chacun pourrait rencontrer dans la vie courante. Vanda est un roman engagé, parfois enragé, simple et puissant.

Extrait :
– Il faut que tu partes.
La voix est menaçante, les mots sont une supplique. Simon regarde Noé comme s’il attendait que la solution vienne de l’enfant, mais l’enfant reste suspendu à sa mère, primate chevelu au regard ambigu. Une satisfaction dans la prunelle, une excuse en demi-sourire.
– Je vais revenir, Vanda, que tu le veuilles ou non.
Vanda ne bouge pas, ne le regarde pas. On ne sait pas si elle a entendu ou si le ressac a couvert la voix de l’homme qui la toise, mais il se fourre le doigt dans l’œil s’il croit qu’il s’agit d’un simple bras de fer.
– Ne fais pas ça.
Simon ouvre son sac nerveusement, en sort un album coloré. Sur la couverture, un tricératops charge en relief, vernis argenté sur les cornes. Il le pose dans le sable, ne s’adresse qu’à Noé :
– C’est pour toi.
D’un mouvement des hanches, elle soustrait l’enfant au regard de Simon. Sa lèvre tremble mais elle ne pleure pas.
– Tu sais pas ce dont je suis capable.

« Ça coûte moins cher qu’un deux-pièces au centre-ville. Et puis il y a la mer. »

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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La dame de Reykjavík – Ragnar Jónasson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Dimma)
Date de publication française : 2018 (Penguin; La Martinière/Points)
Traduction de la version anglaise, (revue et améliorée par l’auteur): Philippe Reilly
Genres : Enquête, thriller, géographique
Personnages principaux : Hulda Hermannsdóttir, inspectrice principale de la police de Reykjavík  

Après l’épuisant roman de Sveistrup, j’avais besoin de me reposer un peu. Les librairies fermées et les maisons d’édition en veilleuse, le choix était limité. J’ai vu que Jónasson avait commencé à écrire une nouvelle série de romans (Hidden Iceland, après Dark Iceland), une trilogie se passant autour de Reykjavík, donc beaucoup plus au sud qu’à Siglufjördur où se déroulaient les premiers romans. Ari Thór Arason n’est plus dans le coup (mais il reviendra). Au centre de l’histoire, l’inspectrice principale de la police de Reykjavík, Hulda Hermannsdottir, intelligente et tourmentée, 64 ans, sur le bord de la retraite. Les deuxième et troisième romans de la trilogie ont lieu plus loin dans le passé.

Pour Hulda, veuve et sans enfant depuis que sa fille de 13 ans s’est suicidée, son travail est la chose la plus importante dans sa vie. Il ne lui reste plus que six mois à fréquenter des collègues qu’elle apprécie peu, et un chef, Magnus, qu’elle ne respecte pas plus qu’il ne faut, mais c’est mieux que de se retrouver seule devant rien. Or, quand Magnus lui propose-impose une retraite anticipée, parce qu’un jeune et brillant agent arrive dans deux semaines pour la remplacer, elle tombe de haut. Ses affaires ont déjà été confiées à d’autres et, si elle tient malgré tout à travailler encore un peu plutôt qu’à prendre des vacances bien méritées, elle peut toujours regarder du côté des cold cases.

Après avoir été victime du machisme des autres policiers, elle se sent maintenant victime de l’âgisme. La dernière proposition de Magnus est une façon de se débarrasser d’elle, mais c’est mal connaître Hulda, qui saute sur l’occasion. Il y a un an, une jeune immigrante russe, Elena, demandeuse d’asile, avait été retrouvée morte, apparemment noyée au bord de la mer, portant des plaies à la tête qui n’avaient intéressé ni le légiste ni le policier chargé de l’enquête. Hulda se rend à la maison d’hébergement où vivait Elena, où la responsable de l’établissement, Dora, ne lui apprend pas grand-chose d’utile. Elle revient à Reykjavík et rencontre l’avocat d’Elena, Albert Albertsson, qui lui dit que la demande d’asile d’Elena allait être acceptée, ce qu’il avait confié au policier Alexander, qui n’avait pas inscrit cette information dans son rapport, pour ne pas affaiblir son hypothèse d’un suicide. Puis, l’interprète Bjartur, qu’Alexander n’avait pas pris la peine de rencontrer, apprend à Hulda qu’Elena lui avait révélé qu’elle s’était mise sur le marché de la prostitution et que c’est d’ailleurs dans ce but qu’on l’avait emmenée en Islande. L’organisateur aurait été un Islandais qu’elle craignait.

S’efforçant de terminer sa carrière sur un grand coup, mais limitée par le temps et toujours anxieuse, toujours aussi secrète et solitaire, Hulda précipite ses décisions et ses actions. Elle ne révèle pas à son chef que, dans sa dernière enquête, une femme lui avait avoué qu’elle avait frappé intentionnellement, avec sa voiture, un pédophile qui risquait de s’en prendre à son fils; et quand cette femme lui téléphone quelques jours après, passé minuit, elle ne prend pas la peine de lui répondre. Puis, sa collègue Karen lui ayant appris, sous le sceau de la confidence, qu’un dénommé Aki Akason, qu’on essaie de coincer sans succès depuis longtemps, pourrait être impliqué dans un trafic d’êtres humains, Hulda lui rend visite, l’interroge, éveille ses soupçons, et risque de ruiner une stratégie mise en place par une équipe de policiers spécialisés dans ce genre de trafic. Enfin, elle se lance tête baissée sur une fausse piste qui ne lui apportera rien de bon.

Un point positif : le paysage islandais, la mer, les champs de lave, les montagnes, les falaises, les grottes de glace, le soleil de minuit et le jour qui n’en finit plus : tout cela est bien intégré aux déplacements que Hulda opère autour de Reykjavík . La policière Hulda est décrite de fond en comble : une héroïne tragique admirée par les uns mais peu sociable et rongée par la culpabilité pour les autres. L’enquête est classique et réserve peu de surprises. Le processus d’alternance de récits utilisé par l’auteur pour rompre la monotonie d’une histoire continue fonctionne bien. Mais c’est vraiment le personnage de Hulda qui est au centre de cette histoire.

Ne nous attendons pas, cependant, à une finale classique.

Extrait :
Et si Elena était la clé de tout ? Une façon pour elle de trouver l’absolution, de laver son honneur ? Résoudre cette affaire permettrait-il de sauver quelque chose dans le naufrage de son existence ? Ou, au moins, de la réconcilier avec elle-même ?
À défaut de lui apporter une réponse, les eaux agitées de la baie de Faxafloi lui laissaient entrevoir une mince lueur d’espoir. Elle avait promis à Magnus d’abandonner l’enquête, mais si elle s’y consacrait encore un peu. juste pour le reste de la journée, quelle chance y avait-il pour qu’il le découvre ? Elle allait tirer profit de ses dernières heures avant la retraite. Il lui restait deux pistes à suivre, ça ne gênerait personne qu’elle les reprenne. Elle serait amenée à mentir, à prétendre qu’elle était toujours dans la police, mais il était peu probable qu’on lui pose la question.
Oui, elle allait faire ça. Juste pour aujourd’hui. C’était sa dernière chance. Et cela l’aiderait à passer le temps jusqu’à ce qu’elle ait rassemblé le courage nécessaire pour retrouver Pétur dans la soirée.

Reykjavík

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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La certitude des pierres – Jérôme Bonnetto

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions Inculte
Genre : Roman noir
Personnage principal : Guillaume Levasseur, berger

Ségurian, village de montagne, quatre cents âmes, cent chasseurs.
C’est le jour de la Saint-Barthélémy, le 24 août, que Guillaume Levasseur rentre dans le village. Il vient pour monter une bergerie. Les habitants sont goguenards devant cette initiative : drôle d’idée ! La dernière bergerie avait fermé au moins quarante ans plus tôt. Mais ce costaud : 1,90 mètres, 100 kilos, est particulièrement déterminé. Un an après, à sa deuxième Saint-Barthélémy, la bergerie est  terminée, il installe ses premières bêtes, une cinquantaine de têtes. Et il ne participe pas à la fête du village. « Bouder la Saint-Barthélemy, ça ne se fait pas ». Ce berger dérange l’ordre des choses. D’autant plus que ses moutons sont sur le territoire de chasse. Entre les chasseurs et le berger les désaccords ne cessent de s’aggraver. Les membres de la société de chasse multiplient les incidents pour le contraindre à partir. Mais Guillaume est résolu à rester. La tension ne cesse de monter.

L’auteur nous montre une communauté ancrée dans les traditions, perturbée par l’arrivée d’un étranger. Même si ses parents habitent le village, lui c’est un étranger. Il arrive d’ailleurs, il n’a pas la même façon de vivre, pas les mêmes distractions, pas les mêmes rêves. Et en plus il est grand, robuste, beau et cultivé ce qui représente un danger supplémentaire. C’est ce que ressent tout de suite Joseph Anfosso, patron de l’entreprise de construction qui a bâti la moitié des maisons du village, il est aussi président de la société de chasse. C’est l’homme fort du village, il pressent qu’un rival se présente. Rien ne se fait sans les Anfosso à Ségurian. Bien que Guillaume se contente d’élever ses moutons sur son terrain, il est perçu comme un perturbateur, un empêcheur de chasser en rond. Un estranger, un hippie, un monsieur de la ville qu’on aimerait mépriser pour sa fainéantise et son incompétence. Mais voilà que ce type a monté sur son dos tout le matériel nécessaire à la construction et qu’il a édifié la bergerie tout seul, suscitant l’étonnement et presque l’admiration des habitants.  Mais il faut quand même le faire partir pour retrouver la sérénité et l’art de vivre d’ici : le plaisir de la chasse et les longues trinqueries du samedi soir.

Bonnetto n’a pas son pareil pour décrire les mesquineries, les lâchetés, les peurs et les angoisses des uns et des autres. Il y a le grossier effet de meute des chasseurs, bien sûr, mais plus subtil, il y a le chœur des femmes : des avis étaient débattus et des ordres susurrés aux oreilles des hommes. On les pilotait depuis ces vieilles chaises en paille tressée. Une tension grandissante s’installe, on est complètement happé par l’ambiance toxique du village. Ici ce n’est pas la loi du code civil qui s’applique, c’est une loi biblique, sans texte, sans police et sans juge qui a cours.
La Corse n’est jamais nommée mais on ne peut s’empêcher d’y penser. La sonorité des noms, le village perché, l’omerta, l’évoquent irrésistiblement.

C’est vraiment d’un œil acéré que tout est observé et retransmis par une écriture magnifique, intense et d’une redoutable efficacité. Un vrai régal !

Un auteur quasi inconnu et une maison d’édition pas des plus célèbres nous ont donné ce formidable roman noir d’une grande puissance. Une belle découverte vraiment !

Extrait :
Le berger avait jeté une mauvaise onction sur le village. C’était un gâcheur de fête, un empêcheur de tourner en rond, un perturbateur d’horizon, un branleur de situation. Il dérangeait l’ordre établi, il barbouillait les lignes, troublait l’air comme l’eau le pastis. Un mouton noir, c’était le mouton noir, un Boche, un Turc. Joseph voyait les Turcs revenir par un étrange jeu de morphisme sous les traits du berger. Il avait vu ça à la télé dans une série américaine, le don de certains êtres venus d’ailleurs de changer de visage pour mieux s’immiscer dans le monde et prendre le pouvoir. Mais Joseph voyait juste désormais, sa peau mate, ses yeux noirs : le berger était un Turc. Il fallait un sauveur, un Lascaris.

Des moutons à Ségurian ? Quelle drôle d’idée !

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

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Publié dans Coup de Cœur, Français, Roman noir | 2 commentaires