Francis Rissin – Martin Mongin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Éditions Tusitala
Genres : Enquête, fantastique, politique …
Personnage principal : Francis Rissin, personnage énigmatique aux multiples personnalités

Francis Rissin. C’est autour de ce nom qu’est construit le livre, présenté comme un assemblage de onze documents. Ils concernent tous un ou des mystérieux personnage(s), nommé(s) Francis Rissin. Ces pièces mises bout à bout ne constituent pas une suite cohérente d’épisodes, mais au contraire elles montrent autant de visions différentes d’événements rattachés de près ou de loin à ce nom.

C’est un roman surprenant et aussi un peu perturbant car il n’y a aucune cohérence entre les onze récits juxtaposés. Parfois ils ont des points communs, parfois il n’en ont aucun. Ainsi nous commençons par un document se rapportant à un séminaire à l’université de Paris IV Sorbonne sur un livre dont on ne sait pas s’il existe vraiment : L’Approche de Francis Rissin. Le document suivant relate les événements extraordinaires qui se sont déroulés dans le département de l’Ain : apparition des affiches énigmatiques Francis Rissin et passion de la population pour ce personnage insaisissable qui semble être considéré comme un nouveau Christ. Suivent une enquête policière, une exposition au centre Pompidou sur le thème Visages de Francis Rissin, une biographie, un journal, des témoignages, les aventures loufoques de deux papys nommés Francis Rissin, l’apparition d’un chef d’état cruel et despote … Et finalement l’origine de Francis Rissin. C’est un peu comme si un internaute demandait Francis Rissin dans un moteur de recherche puis utilisait les différents résultats, multiples et parfois contradictoires, pour bâtir des récits.

Tout au long des onze histoires nous passons sans transition du roman à énigme à l’enquête policière, au roman fantastique, au roman social, au journal intime, à la comédie déjantée, au thriller, au roman politique. La figure de Francis Rissin apparaît tantôt bien réelle, tantôt complètement fantasmée, tantôt comme étant un tyran sanguinaire, tantôt comme un saint. Le nom Francis Rissin traverse les onze chapitres de façon obsessionnelle.

Dans ce livre Martin Mongin montre comment un personnage fictif peut prendre vie sous différentes formes, souvent en échappant au contrôle de son créateur, comme le monstre de Frankenstein. C’est un exercice de style brillant mais quelque peu déstabilisant pour le lecteur. On qualifie souvent d’originale une œuvre sortant un peu des sentiers battus, ce roman mérite amplement cette étiquette, que ce soit pas sa forme ou par son contenu. Ce Francis Rissin aux personnalités multiples peut laisser perplexe tant les interprétations possibles concernant l’objectif du livre sont nombreuses. C’est un pavé bien consistant de 610 pages, aussi riche que complexe et étrange.

Extrait :
Alors quelque chose a traversé le ciel. C’était peut-être un satellite, une étoile filante, une comète, un OVNI – allez savoir. Et puis l’un de nous a dit : « Francis Rissin ». Je crois que c’était Alix, ou peut-être Antoine, je ne me souviens plus très bien.
Nous nous sommes tus. Tonkar lui-même s’est arrêté de japper. Nous avions presque oublié que le vent soufflait si fort, qu’il s’engouffrait puissamment à travers les anfractuosités des rocs, dont il tirait une sorte de sifflement sourd.
Francis Rissin.
Nous avons murmuré ce nom en silence, chacun pour soi d’abord, et puis plus fort ensuite, tous ensemble, comme un mantra, comme un rituel d’évocation.
Francis Rissin… Francis Rissin… Francis Rissin…
Nous l’avons prononcé lentement, en insistant bien sur chaque syllabe, et puis de plus en plus vite. C’était la première fois que nous ressentions une telle vibration de la matière. La première fois que quelque chose prenait corps comme ça devant nous.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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La Tentation du pardon – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (The Temptation of Forgiveness)
Date de publication française : 2019 (Calmann-Lévy)
Traduction : Gabriella Zimmermann
Genres : Enquête, ambiance
Personnage principal : Commissaire Brunetti

J’ai encore succombé à la tentation de lire un autre Donna Leon : je m’ennuyais de Venise et du commissaire Brunetti. Je me suis donc reposé de mes lectures précédentes en me délassant dans la vie quotidienne à Venise à l’époque de Brunetti. Comme je savais à quoi m’en tenir, j’ai été moins déçu que d’habitude.

Une collègue de Paola va voir le commissaire pour lui confier son anxiété à propos de son ado d’une quinzaine d’années, Alessandro, qui aurait commencé à prendre de la drogue vendue dans son collège. Quand Brunetti lui assure qu’on peut faire de la prison pour vendre de la drogue mais pas pour en consommer, elle semble satisfaite et disparaît. Mais son époux est retrouvé gravement blessé au pied d’un pont. Accident ou tentative de meurtre ?

Brunetti enquête un peu sur la circulation des drogues dans les institutions scolaires, même privées, et envisage un rapport entre l’attentat du père d’Alessandro et la consommation du fils. Puis, il s’intéresse à une enquête de Vianello, qui trouve des photos de tableaux de maîtres qui ont été volés. Tout en évitant de trop s’attarder sur des fuites dans le service que lui signale le vice-questeur Patta. Le nom d’un violeur aurait été mentionné, alors que le procès n’avait pas abouti; or, cet antipathique gaillard aurait été victime d’une mémorable raclée. Le commissaire, en train de lire Antigone, et se demandant s’il doit donner priorité aux lois sur les principes moraux, a appris que le nom en question avait été divulgué par Elettra pour protéger la fille d’une amie éprise de ce dangereux lascar. Il est distrait de ce dilemme par une nouvelle enquête sur une supposée escroquerie par un médecin et un pharmacien qui empliraient leurs poches au détriment de celles de l’État.

Bref, plusieurs enquêtes qui font le quotidien d’un policier à Venise. Pas de mystérieux problèmes, pas de rebondissements imprévisibles, pas de déductions géniales par un commissaire super intelligent. Plutôt, les soucis d’un policier expérimenté, sa complicité avec sa chère épouse, sa solidarité avec les collègues. Et la dénonciation des services hospitaliers insuffisants, situation bien connue chez nous, et l’impuissance face à un fléau très répandu : la consommation de drogues chez les jeunes. Problème de stature internationale : des statistiques sur l’espérance de vie révèlent que, au Canada par exemple, cette espérance a diminué pour la première fois depuis qu’on la mesure, notamment à cause d’une mortalité accrue dans des provinces comme l’Ontario et la Colombie britannique, là où les drogues sont le plus consommées.

Plutôt qu’à un thriller palpitant, le lecteur doit s’attendre à une sorte de sociologie du travail policier dans une grande ville moderne.

Extrait : Le temps qu’il atteigne son bureau, Brunetti s’était réconcilié avec sa conscience. La signorina Elettra avait agi instinctivement pour protéger une personne qu’elle aimait. Ce n’était pas tout à fait comme pousser quelqu’un hors de la trajectoire d’une voiture – c’était comme faire cela et, en conséquence, causer un accident. La nuance ne lui échappait pas, mais il estimait l’affaire classée. Il avait pris sa décision : l’indiscrétion commise par sa collègue resterait entre eux et finirait par disparaître, au fil du temps, de la mémoire collective de la questure.

Niveau de satisfaction :
3.3 out of 5 stars (3,3 / 5)

 

 

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Mictlán – Sébastien Rutés

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 chez Gallimard
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Gros et Vieux, chauffeurs de poids lourds

Gros et Vieux, deux chauffeurs, se relaient pour conduire 24 heures sur 24 un semi-remorque réfrigéré qui ne doit s’arrêter que pour faire le plein de carburant. Personne ne doit s’approcher du camion, ils doivent rouler sans arrêt, sans but précis, jusqu’à ce que leur chef les appelle. Ce sont les ordres stricts qu’il vaut mieux respecter pour rester en vie. La cargaison n’est pas ordinaire : 157 cadavres humains ! La raison de ce sinistre chargement: les élections. Le Gouverneur a été élu en promettant qu’il mettrait fin à la violence, ça n’a pas été le cas, bien sûr, ce qui ne l’empêche pas de vouloir se faire réélire. Alors tous ces cadavres tombent vraiment mal au moment des élections, d’autant plus que les morgues sont pleines et qu’il est difficile de les escamoter. Alors la solution trouvée pour les faire disparaître c’est de les charger dans un camion frigorifique et de rouler en attendant que les élections soient passées.

Pendant que l’un dort dans la cabine, l’autre conduit sur des routes droites et désertes. Peu d’action et peu de dialogues dans cette partie. Tout se passe dans la tête de ces hommes. Dans ces longs moments maussades, les pensées vagabondent. Et ces pensées sont sombres, elles reflètent l’épuisement physique, la déprime et le désenchantement. L’auteur alterne les points de vue des deux camionneurs et celui d’un narrateur extérieur. L’écriture est adaptée au moment : les phrases sont très longues, le rythme lent, le ton monocorde. Lorsque se produisent des péripéties, l’action est alors racontée par un observateur extérieur, les phrases deviennent courtes et sobres. L’écriture de Rutés varie admirablement comme les différents tempos d’une partition musicale.

Les deux chauffeurs sont des hommes en souffrance au passé sombre. Gros était homme de main, il s’est reconverti dans la conduite de camions pour fuir la violence et la mort qu’il a dû donner à plusieurs reprises. Sa reconversion ne lui apportera pas la tranquillité recherchée. Vieux est obsédé par le décès de sa fille. Il réinvente le scénario de sa mort. Il se demande aussi si son cadavre ne fait pas partie des 157 qu’il transporte. Vieux bascule lentement dans la folie. Deux hommes dans la promiscuité d’une cabine de camion, immensément seuls et dépendants l’un de l’autre.

Ce roman se déroule dans un pays (le Mexique, sans être nommé) où la mort est omniprésente. La mort violente, comme le montrent les nombreux macchabées entassés dans la remorque du camion. La vie n’a pas beaucoup de prix dans ce pays où on meurt constamment pour tout et n’importe quoi, un regard de travers ou un mot de trop. Malgré le côté macabre de cette histoire, le roman se termine de façon poétique et mystique dans une sorte de sérénité et d’apaisement.

Précisons pour terminer que le Mictlán est le lieu des morts où ils accèdent à l’oubli. L’intrigue de ce roman a été inspirée d’un fait réel : en septembre 2018, un semi-remorque contenant 157 cadavres a été retrouvé sur un terrain vague près de Guadalajara, au Mexique. Les morgues étaient pleines, les cimetières aussi, la loi mexicaine interdit la crémation des victimes de morts violentes : les autorités n’avaient trouvé que cette solution pour conserver les corps. (Précisions données par l’auteur).

Mictlán est un roman très noir et puissant où il est beaucoup question des morts et de la mort. Une sorte de complainte funèbre lancinante. Parfaitement réussi sur le plan littéraire.

Extrait :
Le monde est trop froid et trop noir.

Il a le choix. Une balle et il devient l’un des leurs. Une balle, ce n’est pas cher payé pour un peu de fraternité. Il s’imagine dans un sac en plastique noir bien propre, aligné avec les autres, parallèle, bien rangé. Les militaires feront probablement un grand brasier pour les brûler, et le semi-remorque avec. La première étoile. Gros ferait sous forme de fumée le même chemin qu’il s’apprête à faire. Son corps est gros, les cendres sont légères. Il est fatigué, il a beaucoup conduit et beaucoup tourné dans le désert. Il se dit qu’il ferait mieux de choisir lui-même quand s’arrêter. La fuite en avant n’existe pas, c’est toujours le même cercle. Là-haut, les étoiles aussi tournent en rond.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Un automne noir – Florian Olsen

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Triptyque)
Genre : Enquête
Personnages principaux : Estara Villeneuve, prof de sociologie – Nasir Hassan, sergent-détective du Service de police de la ville de Gatineau

Le premier roman d’un auteur, c’est toujours un peu émouvant, souvent frustrant. Si, en plus, l’écrivain détient un doctorat en Science politique, on se méfie. Pourtant, plusieurs de nos meilleurs écrivains de polars détiennent des diplômes universitaires : Martin Michaud et son homonyme Andrée A, Hervé Gagnon, Jacques Senécal et Jean-Jacques Pelletier, pour ne nommer que ceux-là. Dans le cas d’Olsen, son roman m’a mystifié et subjugué plus que je ne l’ai été depuis des mois. Un peu frustré aussi, en tout cas surpris, je dirai pourquoi.

Dans le Vieux Hull, un des cinq secteurs de la ville de Gatineau, des jeunes femmes se font mystérieusement étrangler, sans motif apparent (absence de vol et de viol), sans indice et sans qu’on puisse comprendre comment cela a pu se produire puisque, au moins dans trois cas, il n’y avait personne d’autre que la victime là où le crime a eu lieu. Le sergent-détective Nasir Hassan de la police de Gatineau et la profileuse montréalaise Mila Scherrer sont chargés de l’enquête. La pression politique se fait sentir : le maire et le conseil municipal chercheront bientôt à se faire réélire. Les enquêteurs finissent par établir un lien entre les victimes : jeunes femmes déprimées ayant une mauvaise opinion d’elles-mêmes. C’est bien peu. Et les rares témoins sont suspects ou racontent des histoires invraisemblables. Le reporter du Droit, Alexandre Aster, pousse dans le dos des policiers, les radios poubelles attisent la méfiance, même la haine des « pas comme nous autres », et le démagogue Bernard Lemay, qui convoite la mairie, joue sur la panique qui gagne la ville pour blâmer les pouvoirs qui donnent de l’argent aux immigrés, aux chômeurs, et autres marginaux : « Plus de policiers et moins de travailleuses sociales! » C’est justement un Noir, Didier Saint-Louis, réputé violent, particulièrement avec les femmes, qui est dans la cible des enquêteurs. Et, quelque temps après, l’affaire est bouclée.

Plusieurs années plus tard, la professeure Estara Villeneuve, diplômée en sociologie et enseignante-chercheure à l’Université d’Ottawa, entreprend d’écrire un livre dans le but de comprendre comment la peur et le climat d’angoisse ont pu gagner la ville de Gatineau à l’époque qu’on a qualifiée d’automne noir. Plus jeune, elle avait été éclaboussée par ce vent de panique et, en y regardant de plus près, la conclusion de l’enquête ne lui paraissait pas satisfaisante. Elle tente donc de reconstituer les événements en interrogeant les principaux acteurs : le sergent Hassan, le journaliste Aster, Élizabeth Viau, la sœur de Sophie Viau, rare témoin apparent d’un des quatre meurtres, Cesare Pueble, autre témoin un peu confus depuis son retour de la guerre en Afghanistan, Katherine Myung, la psychologue de Sophie… En consultant le dossier monté par la police, Estara s’aperçoit qu’il y manque des bouts importants. Plus elle s’approche de la vérité, plus le policier Hassan et le journaliste Aster deviennent mal à l’aise, réticents, agressifs même. Et il est de moins en moins évident que le coupable était Didier Saint-Louis.

Qu’est-ce qui se cache derrière cette mascarade ?

La lecture de Tintin nous tenait en haleine parce que, à la fin de chaque page de droite, un problème surgissait. Olsen utilise un procédé semblable : les problèmes se multiplient. À peine un est réglé qu’un autre apparaît. Le jeu des va-et-vient temporels accentue notre impatience et excite notre curiosité. C’est avec beaucoup d’habileté que l’auteur maîtrise l’enchevêtrement de tous ces fils et captive le lecteur. D’autant plus que l’intrigue se déroule dans un décor réaliste, le Vieux Hull, qui nous rappelle les descriptions détaillées de Maureen Martineau (La ville allumette). En même temps qu’il stimule notre intelligence, Olsen touche notre sensibilité en exposant la stratégie populiste des hommes politiques et des radio-poubelles qui consiste à stigmatiser les minorités culturelles quand on a besoin d’une ‘tête de Turc’. Nous avons, nous aussi, nos petits Trump. Intéressant d’ailleurs que le sergent soit un marocain d’origine (bien intégré comme en témoigne sa réaction quand son supérieur lui apprend qu’un journaliste s’en vient : «Criss, déjà » ?) et que la profileuse ait fui la Tchécoslovaquie lors du printemps de Prague. Les principaux personnages sont bien crédibles et l’intrigue policière est loin de disparaître sous un plaidoyer à saveur politique et/ou sociale.

C’est vrai que j’ai ressenti une certaine frustration, qui a quand même passé assez vite, et que je souhaite éviter au lecteur, parce qu’elle était due à ma disposition plutôt qu’au contenu du livre : dans un polar d’enquête classique, un mystery novel, comme un Holmes ou un Poirot, un bon problème est posé, l’intelligence astucieuse du détective résout le mystère, et la tension accumulée par le lecteur se dissout. Et bien, soyons disponibles : nous n’avons pas affaire ici à un polar d’enquête classique.

Ce qui ne l’empêche pas d’être un excellent polar.

Extrait :
Aster reprend le fil de ses idées.
Tel qu’il se présente, le procès-verbal voudrait nous faire croire qu’en quarante-cinq minutes, soit entre 19h et 19 h 45, deux enquêteurs d’expérience n’auront pas échangé plus de dix phrases avec l’interrogée. C’est l’un des crimes les plus médiatisés dans l’histoire de Gatineau. Pire, Hassan et Scherrer font tomber la pression au moment même où ils abordent une preuve cruciale, qui relie chacun des meurtres.
Où veux-tu en venir ? demande Estara.
Hassan a délibérément omis de retranscrire une section de l’interrogatoire avec Sophie Viau et de la consigner dans le dossier officiel.
Comme Scherrer et lui l’ont fait avec les témoignages de Cesare Pueble et de Katherine Myung.
Aster acquiesce.
Ces quarante-cinq minutes de conversation effacées, c’est ce qu’Hassan m’a raconté.
Et pourquoi les avoir effacés ?
Aster écrase son mégot au pied de l’arche de pierre.
C’est ça, la question.
Alexandre, ose enfin Estara, qu’est-ce qu’Hassan t’a raconté exactement ? Qu’est-ce que Scherrer, Sophie et lui se sont dit pendant ces quarante-cinq minutes ?
Alexandre Aster a le regard sombre :
Je crois que tu devrais l’entendre de la bouche d’Hassan.

Le Vieux Hull

Niveau de satisfaction :
4.6 out of 5 stars (4,6 / 5)

 

 

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Ah, les braves gens ! – Franz Bartelt

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Seuil Cadre noir)
Genres : Enquête, humoristique
Personnage principal : Julius Dump, piètre écrivain

À la mort de son oncle, Julius Dump hérite de sa maison, de son compte en banque, d’une Cadillac jaune citron et d’un tas de cartons contenant les archives de son père qu’il n’a pas connu. Ce père a fait une belle carrière de tueur, lui apprit son oncle. Parmi les documents divers, il trouve une carte et une liste de noms de villes, tous barrés à l’exception d’un seul : Puffigny. À côté de ce nom, une mention manuscrite indiquait : Nadereau, un nom de personne probablement. Espérant trouver dans cette énigme la matière d’une histoire qui pourrait lancer sa carrière d’écrivain, jusqu’ici ponctuée d’échecs retentissants, Julius Dump se rend à Puffigny, sur les traces de son père. Ses espoirs ne seront pas déçus.

Puffigny, un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France déshéritée que les cartographes n’ont jamais vraiment pu le situer avec exactitude, est le cadre pittoresque du roman. À Puffigny, les gens sont renommés pour être tous des menteurs, incapables de dire la vérité, même sous la torture. Ils ont le mensonge dans le sang. Autre particularité : on ne retrouve jamais rien à Puffigny, surtout pas les cadavres qui disparaissent dans des trous, une commodité bien pratique dont bénéficie le village. Le cauchemar de la police ! D’ailleurs les habitants ne font jamais appel à la police, ils règlent leur affaires entre-eux.

L’intrigue se compose de deux parties. Il y a d’une part la recherche d’un tableau d’une inestimable valeur puisqu’il représenterait le portrait de Dieu peint avec le sang du Christ. Rien que ça ! Un groupe de cardinaux est sur le coup, utilisant des méthodes pas très catholiques. Et puis il y a la disparition d’une jeune fille qu’on ne retrouve pas bien sûr. On ne retrouve jamais rien à Puffigny.

L’auteur met en place une palette de personnages truculents : – Le maire, un tribun au discours facile, ne rate jamais une occasion de pérorer – Le patron du bistrot de la gare, le centre névralgique du village, pousse toujours à la consommation des clients qui n’ont pourtant pas besoin d’encouragements pour picoler, d’ailleurs ne pas boire est considéré comme une impolitesse à Puffigny – La femme du patron est une travailleuse sociale qui dispense ses bonnes œuvres en couchant avec un peu tout le monde, elle accompagne ainsi de la meilleure manière les mourants jusqu’à leur dernier souffle – L’ancêtre, ironique et sarcastique, était la mémoire vivante du village, il a bénéficié de l’accompagnement spécial de la femme du patron pour quitter ce monde – Le détective au grand standing et à haute opinion de lui-même, se sent capable de mener une enquête d’envergure alors que jusqu’à maintenant il n’a eu à traiter que des bricoles – Il y a aussi l’homme qui n’aime que sa motocyclette, deux vieux rockers déjantés, des gendarmes qui essaient de retrouver une disparue alors qu’on ne retrouve jamais rien à Puffigny, un curé qui manifeste son admiration aux paroissiennes qui le font fantasmer d’une drôle de façon, quelques jeunes filles qui n’ont pas froid aux yeux, ni ailleurs …

On a bien compris que l’auteur ne cherche ni la vraisemblance ni la rigueur. Le but est de surprendre et de faire rire. Bartelt a toujours le sens de l’absurde et de la dérision mais il faut bien avouer que ce qui fonctionnait parfaitement dans le précédent roman de l’auteur, Hôtel de Grand Cerf, a beaucoup de mal à marcher dans le présent ouvrage. J’ai eu l’impression que l’auteur en faisait trop, qu’il forçait un peu son talent. On s’enlise dans le folklore local et dans des dialogues un peu épais qu’on n’a pas l’habitude de trouver chez Bartelt. On tombe dans la grosse farce lourdingue et outrancière. L’ironie, la subtilité et même la cruauté, qu’on pouvait trouver dans Hôtel de Grand Cerf, ont disparu. Reste tout de même un livre divertissant qui fera parfaitement l’affaire pour se détendre et se changer les idées, mais disons-le tout net : à mon avis, ce n’est pas le meilleur roman de Franz Bartelt.

Extrait :
– Il n’est pas trop tard pour vous racheter. Promettez-moi qu’il y aura du nazi dans votre prochain livre ! Peu importe ce que vous raconterez ! Le nazi va avec tout ! On l’accommode à toutes les sauces ! On lui fait tenir tous les rôles de méchants ! Il est à l’aise dans les histoires de guerre, mais il ne l’est pas moins dans les contes de fées, dans les romans d’aventure, dans les drames familiaux. Aussi dans les équipées amoureuses qui s’achèvent par un beau carnage. Un polar digne de ce nom ne saurait faire l’économie d’une société plus ou moins secrète, mais intégralement gérée en sous-main par des nazis. Soyez à la hauteur de votre art, monsieur Dump, mettez du nazi partout. Et mettez-en encore plus dans les passages où votre récit subit des baisses de tension. Le nazi, c’est la vitamine de l’imagination. Et l’assurance que le lecteur ira jusqu’au bout de l’ouvrage.

À Puffigny, personne ne s’étonnait de me voir circuler au volant d’une Cadillac volumineuse et grotesque.

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

 

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Ceux de là-bas – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Alire)
Genre : suspense ésotérique
Personnage principal : Victor Bettany, psychologue consultant

Au début de ce siècle Jean-Jacques Pelletier et Patrick Senécal m’apparaissaient comme les deux auteurs de polars québécois les plus intéressants avant que ne se fasse valoir la génération des Martin Michaud, Andrée A Michaud, Hervé Gagnon, Guillaume Morrissette, André Jacques (et j’en passe comme les très bons Houde, Côté, Lemieux, Martineau et l’éternelle Chrystine Brouillet). Le dernier Pelletier (On tue) m’avait montré que certains des vieux loups n’avaient pas jeté la serviette. Qu’en est-il du dernier Senécal?

Le récit principal est encadré par une parenthèse dramatique qui nous montre bien que le principal personnage du roman, Victor Bettany, psychologue consultant au Cégep de Drummondville, est un gars bien malchanceux : après un tour dans un bar avec des amis, à Montréal, Victor rentre à pied à son hôtel et doit se retirer dans une ruelle pour uriner; il est alors témoin d’un apparent deal de drogues; son témoignage à la police reste plutôt vague. Mais le truand impliqué, Fêlé Nadeau, de crainte d’être dénoncé par Victor à son procès, lui ordonne de disparaître avant de recevoir un éventuel subpoena. Victor disparaît donc à l’étranger et rentre au Québec 4 ans après.

C’est alors que commence le récit principal. Bien que sceptique, Victor décide d’assister à un spectacle d’hypnose. Malgré lui, il est choisi comme cobaye par Crypto, le jeune hypnotiseur qui lance un spectacle dans lequel il prétend explorer les zones sombres de l’être humain. Quand Victor sort de son sommeil hypnotique, il constate que plus de 100 personnes qui assistaient au spectacle sont étendues autour de lui, mortes. Abasourdi, il regagne son logement après avoir emporté plusieurs cellulaires qui appartenaient aux morts pour essayer de voir ce qui s’était produit. Impossible d’aller à la police, au cas où il serait toujours recherché comme témoin, et où Fêlé apprendrait qu’il s’est entretenu avec des policiers.

En essayant de voler l’ordinateur de Crypto pour en apprendre davantage, Victor est surpris par Arnaud, le jeune ami de l’hypnotiseur, spécialiste en sécurité cybernétique, qui veut aussi comprendre ce qui s’est passé, mais qui se méfie de Victor. Pendant qu’il tentera de décrypter les cellulaires, Victor, obsédé par la peur de la mort, subira la mort de son père et sera hanté par des hallucinations de plus en plus affreuses. Puis, il lui semblera provoquer la mort d’autres personnes, sans le vouloir.

Sur le point de comprendre le processus qui l’emmène à provoquer la mort, il est arrêté par la police, suite à une bagarre dans un bar. Rien de sérieux, sauf que Fêlé l’apprend et projette de se débarrasser définitivement de Victor.

Le sujet est, sans doute, original. Et le personnage de Victor est ciselé dans les détails. De sorte que c’est le personnage, plutôt que l’intrigue, qui est travaillé avec minutie : un raffinement psychologique par une description minutieuse des gestes de Victor liés à sa peur de la mort, plutôt qu’à une dissertation soporifique de ses complexes et de son enfance malheureuse. C’est en le voyant agir qu’on comprend sa désintégration progressive, la perte de sa vigueur musculaire et de sa lucidité intellectuelle. L’intrigue, c’est où s’arrêtera la décadence de Victor.

Les romans de Boileau-Narcejac partaient presque toujours d’un personnage central qui péchait par une petite faiblesse, qui en entraînait une autre, un peu plus grosse, et encore une autre … jusqu’au drame terrible et inévitable. Il y a un peu de ça ici aussi : Victor commet une petite lâcheté, puis une autre, jusqu’à la procrastination envahissante, qui rend finalement le personnage peu sympathique. Comme je ne me suis pas vraiment attaché à lui (d’autres le pourront peut-être, on n’aime pas tous le même genre de personne), son destin m’est devenu assez indifférent. Et, alors que Senécal a souvent le don de développer une logique de l’incohérence qui satisfait, avec un demi-sourire, l’amateur de problèmes, dans ce cas-ci son flirt allègre avec le surnaturel (dixit Senécal) lui procure un plaisir suffisant.

Un roman qui plaira davantage aux fervents d’ésotérisme qu’aux amateurs de casse-têtes.

Extrait :
Assis sur le divan, échevelé et les yeux injectés de sang, Arnaud avale la dernière gorgée de son café, contemple l’intérieur de sa tasse vide et, la voix rauque, articule :
  – Donc, tu penses que tu vois des morts pour vrai ?
Victor est installé face à lui dans un fauteuil. Il est tout aussi cerné, l’air abattu, comme si lui-même avait pris une cuite la veille. Il vient de finir de raconter à Arnaud les discussions qu’il a eues avec sa mère et son voisin, puis il a partagé le fruit de ses pénibles réflexions. Pendant dix minutes, Arnaud l’a écouté en silence, le visage décomposé autant par sa gueule de bois que par les paroles de son hôte.
Il est maintenant sept heures et vingt et Arnaud attend la réponse du psychologue. Celui-ci, la voix égale mais l’œil angoissé, articule :
  –
Oui, je le crois.
  –
À cause de… de ce qui t’est arrivé à Trois-Rivières ?
Victor hoche la tête. Arnaud dépose sa tasse sur la petite table, grimace en se penchant vers l’avant, puis, en se redressant, reprend :
  –
Tu réalises que ce que tu dis est complètement délirant ?
  –
Tout concorde, Arnaud. Ça peut pas être juste des hasards.
  –
Pis quand on meurt, il nous arrive ce qui nous faisait peur à propos de la mort, c’est ça?
Nouvel acquiescement du psychologue. Arnaud croise ses bras et se gratte la barbe.
  –
Dude, je pense que t’es en train de … (Il soupire.) Quand ton père est mort devant toi, au CHSLD, pourquoi t’as pas vu son fantôme tout de suite ?
  –
Je sais pas, c’est … Peut-être qu’après le décès, ça prend un certain moment ou … ou …
  –
Ah oui, un délai protocolaire. Faut que l’âme signe des papiers administratifs avant de devenir un fantôme …
Arnaud, ciboire …

Niveau de satisfaction :
3.2 out of 5 stars (3,2 / 5)

 

 

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La police des fleurs, des arbres et des forêts – Romain Puértolas

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Albin Michel
Genre : Enquête policière
Personnages principaux : Michel, jeune officier de police – Jean-Charles Provincio, garde champêtre, chef de la Police des fleurs, des arbres et des Forêts

Nous sommes en 1961 dans le petit village de P. (les communes sont désignées par l’initiale de leur nom uniquement). Le maire demande à la Procureur de la République d’envoyer un policier pour enquêter sur la mort de Joël que l’on a retrouvé découpé et emballé dans huit grands sacs des Galeries Lafayette abandonnés dans une cuve de l’usine de production de confitures locale. C’est un jeune officier de police de 24 ans qui est envoyé sur place pour mener l’enquête. Il est secondé dans ses investigations par le garde champêtre du village qui représente la poétique Police des fleurs, des arbres et des Forêts. Les suspects, d’abord fort nombreux, se réduisent au fil d’une enquête classique. Finalement après quelques rebondissements le coupable est découvert. Il passe même aux aveux. L’enquête, brillamment menée est bouclée. Mais il reste une surprise de taille !

D’entrée l’auteur nous prévient de trois choses :
– Que c’est une enquête policière spéciale
– Que la découverte du coupable n’est pas le plus important
– Et qu’il y a un coup de théâtre final époustouflant.
De quoi titiller notre curiosité.

Du coup on s’attend à un coup de Jarnac de la part de l’auteur et on se méfie, on reste vigilant et on scrute tous les indices. Mais l’enquête de l’officier de police et du garde champêtre se révèle on ne peut plus classique : reconstitution des faits, analyse des indices, interrogatoires, perquisitions … Un premier suspect semble être le coupable, mais ce n’est pas le bon. Finalement la police arrive à appréhender le meurtrier après une histoire compliquée d’amour et de vengeance. Là, il n’y a plus de doute puisque la personne passe aux aveux. Quand tout semble fini, une dernière grosse surprise nous amène à reconsidérer l’ensemble de l’enquête. C’est alors que les avertissements du début prennent tout leur sens.

L’enquête policière outre son coté classique a aussi un aspect délicieusement vintage et pas seulement parce qu’elle se déroule en 1961. Le policier venu de la ville, avant de s’adapter à la vie rustique, découvre effaré une population de ploucs arriérés aux mœurs choquantes pour un citadin comme lui. Comme un gros orage a coupé les lignes téléphonique, c’est par lettres manuscrites que se font les échanges police – Procureur de la République. L’officier de police enregistre tout sur un magnétophone à cassettes qui dévore un nombre considérable de piles.

C’est assez drôle et malin. Ça fait sourire mais c’est un peu gros ! Il ne faut donc pas voir ce livre comme un roman policier sérieux mais plutôt comme un jeu dans lequel l’auteur roule le lecteur dans la farine. C’est une mystification habile et réjouissante à condition de ne pas trop s’attacher à la vraisemblance. Déjà le titre laisse à penser qu’on n’a pas affaire à un polar tendu et violent mais qu’il y a plutôt de la fantaisie et de la facétie dans ces pages. Ça évite un mauvais choix. Ce roman est une joyeuse duperie : le lecteur est berné mais content de l’être, à condition d’avoir gardé la fraîcheur de l’enfance.

Extrait :
— C’est l’histoire d’un homme, un policier donc, l’un des plus brillants de la grande ville. À sa mort, on retrouva sous son lit une boîte à biscuits en fer contenant neuf bandes magnétiques d’enregistrement, une liasse de lettres et quelques feuilles volantes, le tout réuni sous le nom de Affaire Joël.
— Jamais entendu parler.
— C’était le début de sa carrière et il avait été envoyé un matin de l’été 1961 à P., où l’on venait de retrouver, dans l’usine de confiture locale, le corps d’un certain Joël, aimé de tous, égorgé et démembré à l’aide d’une scie à métaux. Il avait été découpé avec rage et emballé dans plusieurs sacs avant d’être laissé pour compte dans l’une des cuves à cuisson, comme si on avait voulu qu’il y brûle. Je ne vous raconte pas le choc. Personne ne s’expliquait comment une telle chose avait pu arriver dans un si petit village où tout le monde se connaissait. Et où tout le monde aimait Joël.
— C’est d’un sordide !
— Le macabre a toujours subjugué les gens. Il y a encore une plaque à la mémoire de ce policier sur le monument de la place de P. Maigre consolation. Sa vie et sa carrière n’ont plus été les mêmes après cela.

Je fixe le cliché, bouche bée, ne sachant si je dois en rire ou en pleurer…

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Lou après tout – 2 La Communauté – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2019 – Syros
Genres : Science-fiction, post apocalypse
Personnage principal : Lou, jeune fille de 17 ans

Lou veut mourir. Maintenant qu’elle a enterré Guillaume dans un bois en lui lisant un poème de la Pléiade d’Apollinaire, elle n’a plus le goût à la vie. Elle veut mourir mais pas n’importe où, n’importe comment. Ce sera face à la mer, sur la plage où elle a connu un moment de bonheur avec Guillaume, son grand amour. Mais pour atteindre la mer, le chemin est long et semé d’embûches. Et quand elle y parvient, elle s’assied sur la plage et lit L’odyssée, indifférente à la horde de Bougeurs qui se rapproche. Mais d’autres ont observé la scène et ils la sauveront malgré elle. Elle est recueillie dans la communauté Wim, dominée par le Délégué, un genre de gourou, pas si bienveillant qu’il en a l’air au premier abord.

Il serait difficile de lire ce deuxième volet de la trilogie sans avoir lu le premier, Le Grand Effondrement . Ce serait très compliqué de comprendre comment le monde s’est effondré, comment ces créatures d’Entre-Deux (entre les vivants et les morts) ont apparu et quels étaient les rapports de Lou et de Guillaume pour que la jeune fille soit inconsolable au point de vouloir mourir. Ce deuxième tome est donc une suite dépendante du premier.

Nous retrouvons Lou, seule et désespérée dans un premier temps, sous le coup de la mort de Guillaume. Désespérée mais combative quand même pour atteindre son objectif : la plage où elle va se laisser mourir. Mais au lieu de mourir, elle va revivre en trouvant l’amour passion, en la personne d’Amir, un garçon de son âge. Mais ça ne plaît pas à tout le monde alors il faut continuer à se battre. Se battre elle sait le faire, heureusement car ce monde est dangereux. En plus de toutes ces créatures de morts-vivants et il a aussi des humains qui deviennent menaçants quand on contrarie leurs plans. Le roman est rythmé par tous les combats que doit livrer Lou.

L’auteur imagine, à partir des dangers actuels qui nous menacent, une évolution catastrophique de l’humanité. La pollution rend l’air irrespirable, le dérèglement climatique rend les saisons erratiques, les Entre-Deux sont le résultat d’une dépendance aux réseaux sociaux, aux réalités virtuelles ou aux médicaments anti-dépresseurs dont les effets secondaires ont été ignorés. Le mur de la Séparation isole les riches des pauvres. Les Graves sont les contaminés par la radioactivité des centrales nucléaires détruites.

Ce qui est aussi remarquable dans cette dystopie c’est que malgré la catastrophe, il existe un certain optimisme. L’humanisme, l’amitié et l’amour n’ont pas disparu. Même la poésie subsiste. Un monde meilleur peut renaître de ce désastre. D’ailleurs les Hackers des Derniers Jours pensaient qu’il fallait précipiter la chute de ce monde pourri pour pouvoir reconstruire, sur de nouvelles bases, un nouveau monde. C’est ce qu’ils ont fait, ils ont porté le coup de grâce à la société en propageant un virus particulièrement agressif. Tout s’est écroulé, la reconstruction c’est pour plus tard, éventuellement. Reste un monde particulièrement périlleux.

Après Le Grand Effondrement, ce deuxième volet de la trilogie est aussi addictif que le premier. Étant en général allergique à ce genre de suites, je dois avouer que cette fois, après avoir lu les deux premiers livres, j’attends avec intérêt le troisième et dernier tome.

Extrait :
– Donc, on fait quoi, nous, les filles ?
– Tout ce que vous voulez dans la mesure où ça ne met pas votre vie en danger. Ni vos capacités reproductrices.
– Moi, ma vie est en danger si je ne me bats pas, si je ne me bats plus. Je perds mon entraînement, mes réflexes. Je m’amollis. Ça a failli me coûter cher plusieurs fois… »
Et j’ai revu, au Brandhoek-Castel, le moment où je m’étais laissé avoir par Émilien Rozeau à cause de l’eau chaude.
J’ai continué :
« Et puis, je ne vais pas passer ma vie à faire la bouffe pour les hommes ou à apprendre à lire aux mômes. En plus, ça veut dire que les hommes seraient les seuls à manier des armes ? Guillaume m’a toujours appris que la dictature, ça commençait quand une partie de la population – comment il disait, déjà ? -, oui, c’est ça, quand une partie de la population avait le monopole des armes et de la force. Que ça finissait toujours de la même manière : par des massacreurs et des massacrés. Je ne me laisserai pas dépouiller de mes armes, Délégué. Je préfère m’en aller. Et si je m’en vais, je m’en vais avec Cesaria!


Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Lou après tout – 1 Le Grand Effondrement – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2019 – Syros
Genres : Science-fiction,  post apocalypse
Personnages principaux : Lou, jeune fille de 17 ans – Guillaume, homme de 30 ans

Lou et Guillaume sont installés dans la villa Yourcenar sur le Mont-Noir. Autour de cette bâtisse, comme partout ailleurs à l’extérieur, c’est le danger : les Cibs et les Bougeurs rodent. Ce sont deux catégories différentes de morts-vivants aussi funestes l’une que l’autre. Autrefois ils avaient été des êtres humains avant de se transformer en dangereuses créatures qui se déplacent en hordes et s’attaquent à tout ce qui est vivant. On est en mars 2053, treize ans après le Grand Effondrement, quand le monde a sombré dans le chaos en quelques heures. Guillaume, 30 ans, a connu le monde d’avant alors que Lou, qui a été recueillie par Guillaume alors qu’elle avait 4 ans, ne connaît que ce nouveau monde périlleux. Comme d’autres qui ont survécu, ils tentent ensemble de survivre dans cet univers impitoyable.

Avant que ne survienne la Grande Panne il y a eu des signes avant-coureurs : – des troubles du comportement d’un nombre croissant de jeunes devenus cyberautistes, incapables de lâcher smartphone ou tablette – ceux qui se plongeaient de plus en plus souvent dans les jeux de Réalité Augmentée étaient pris d’accès de violence incontrôlables – l’usage immodéré de la thymosomaline, un médicament miracle pour lutter contre les dépressions, sensé rendre les gens heureux mais qui finalement les transformait en zombies – il y a eu la Séparation : un mur qui isolait les bons citoyens, riches et bourgeois (les Inclus) des misérables, les pauvres et les modestes (le Dehors) – et puis il y a eu les sabotages des Hackers des Derniers Jours qui ont piraté les jeux en introduisant des virus hybrides qui provoquaient des réactions incontrôlées chez les joueurs, ou qui s’en sont pris aux ordinateurs des institutions accélérant ainsi l’arrivée de la débâcle. Finalement, tout s’est écroulé d’un coup le 13 juin 2040 à 21H47 (les collapsologues avaient raison). Fin de la civilisation. Retour de la barbarie.

En montrant comment on en est arrivé là, Jérôme Leroy fait en creux la critique du monde actuel : addiction aux écrans, surconsommation de médicaments, ségrégation sociale, luttes autodestructrices, surveillance généralisée des individus … Espérons que ce ne soit pas annonciateur de notre avenir.

Certains pourraient se dire : un bouquin post apocalyptique de plus ! C’est vrai que c’est un roman qui décrit l’avant et l’après d’une grande catastrophe planétaire. Mais il se distingue de ceux que j’ai pu lire par un côté inventif très développé et aussi par un pessimisme nuancé, pas totalement sombre, il y a encore des îlots de culture, de poésie, d’espoir et d’amour sur cette planète totalement dévastée où la menace est partout. Ce livre est classé « littérature pour la jeunesse » mais je dois tout de suite préciser que pas un adulte qui le lira ne le trouvera trop naïf. C’est un livre qui peut être lu par les jeunes ou les plus vieux. Ce serait idiot de se priver du plaisir de lire un si bon roman au prétexte d’un classement jeunesse restrictif et loin d’être évident.

Lou après tout, dystopie post apocalyptique, se démarque par sa profondeur, par l’imagination foisonnante de son auteur et par la place occupée par la poésie. Il est conseillé pour tout type de lecteur.

Le Grand Effondrement est le premier tome d’une trilogie. Le deuxième tome La Communauté a paru en octobre 2019.

Extrait :
Mais Lou en avait déjà d’autres, ailleurs, qui témoignaient que les treize ans qu’ils avaient passés ensemble n’avaient pas été faciles.
Lou, sa guerrière couturée…
Guillaume pensait pourtant, au bout du compte, dans ce chaos terrifiant, qu’ils avaient été heureux parce qu’ils étaient tous les deux. Un couple improbable, au début. Un jeune homme rêveur, pas vraiment de son époque, et une toute petite fille, si vulnérable dans cet effondrement généralisé.
Qui aurait parié sur leurs chances respectives ?
Mais ils avaient survécu. Elle avait été pour lui sa raison de continuer quand c’était trop dur. D’une certaine manière, l’emmener avec lui avait été un acte égoïste. Il s’obligeait à survivre parce qu’il était responsable de cette petite fille tiède et soyeuse qu’il avait sauvée alors qu’elle ne demandait rien.
Lou.
Il déposa sa Pléiade d’Apollinaire près d’elle. Pauvre héritage…
Il ouvrit la porte de la chambre, sans la faire grincer.

Marvin chante What’s Going On. C’était prophétique, cette chanson :
« Qu’est-ce qui se passe ? »

Marvin Gaye – What’s Going On

Niveau de satisfaction : 
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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Pour seul refuge – Vincent Ortis

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 –
La Bête Noire

Genres : Thriller, roman noir
Personnages principaux : Ted Cortino, policier – Edward McCarthy, juge – Alan Marocco, jeune délinquant

Sur une route déserte du Montana, sous une pluie battante, Ted Cortino, policier, porte secours à un automobiliste en panne qui est juge. Les deux hommes se réfugient dans une cabane de bûcheron, en pleine montagne enneigée du Montana, à plus de deux mille mètres d’altitude. Le juge veut repartir le plus tôt possible car il doit assister son fils impliqué dans une affaire de drogue. Mais le policier le retient sur place plusieurs jours prétextant l’enneigement de la route. En fait le policier a un autre plan concernant le juge et la façon de quitter le refuge. Un plan longuement et minutieusement mûri.

L’intrigue de ce roman est comme le plan du policier Ted Cortino : méticuleusement élaborée. Le début du récit nous donne une vision réduite et même biaisée des événements. Puis au fur et à mesure que les pièces du puzzle s’emboîtent, le point de vue évolue et donne une nouvelle compréhension de l’histoire, totalement différente de celle du départ. Une utilisation habile de faux-semblants maintient jusqu’à la fin les changements de perspective. C’est astucieusement réalisé et c’est indéniablement le point fort de ce thriller.

Une autre qualité de ce polar est la mise en place d’un décor aussi impressionnant que dangereux. Une cabane perdue au milieu de la montagne, puis une randonnée obligée de cinq jours dans la neige et la glace, avec la présence inquiétante des loups et des ours. Dans cet environnement hostile, un jeu de piste pervers contraint deux hommes que tout oppose à collaborer pour rester en vie. S’ils s’affrontent, ils meurent car chacun détient seulement une partie des informations nécessaires pour mener à bien leur expédition.

Il se dégage de ce roman une morale : il faut se méfier des idées préconçues, les gens ne sont pas forcément ce qu’ils paraissent. D’ailleurs l’auteur dédie son œuvre « À tous ceux qu’on prend pour des Alan Marocco et qui ne sont que des enfants malheureux. » (Ici le nom d’Alan Marocco représente un délinquant violeur et assassin).

À la lecture de ce thriller on pourrait penser que l’auteur est américain, il en a le style et le décor est celui des États-Unis. Mais non ! Vincent Ortis est bien français. C’est son premier roman. Il a reçu un bel encouragement : le Grand Prix des Enquêteurs pour sa première édition.

Extrait :
— T’as tout compris, monsieur le juge. Tu as cinq jours pour te faire une idée de la personnalité du prévenu. Hors de tout ce qui peut perturber ton jugement. Et, au bout des cinq jours, tu rendras ton verdict. On est au Montana, c’est pas à toi que je vais apprendre que c’est au juge de décider de la sentence.
— C’est dément !
— Tu m’insultes et tu me déçois. Tu ne perçois pas la richesse de l’expérience ? Je ne veux de mal à personne, ni à toi ni à lui. Je veux que justice soit rendue. Or je doute tellement de la justice. J’aimerais tant avoir tes certitudes, le juge ! Je suis flic, j’ai prêté serment. Je ne peux pas toucher à un de vos cheveux, sauf en cas de légitime défense, bien entendu.
— À deux, on pourra s’entraider.
— Je l’espère ! Ce sera une obligation, même. Car si monsieur le juge a le trajet dans sa tête, c’est la crapule qui a les caches des étapes dans la sienne. Vous aurez besoin l’un de l’autre : c’est pour ça que je ne vous donne pas de cartes, monsieur le juge. Il serait capable de vous tuer pour vous les prendre.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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