Monteperdido – Augustín Martínez

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2015 (Monteperdido)
Date de publication française :
2017 (Actes Sud)
Genres :
Roman noir, enquête
Personnage principal : Sara Campos de la Brigade de Protection de la famille

Monteperdido est un village au fond d’une vallée entourée de montagnes et de forêts au cœur des Pyrénées. Là, deux fillettes de onze ans ont disparues à la sortie de l’école. Elles n’ont pas été retrouvées. Mais voilà que cinq ans après une voiture bascule au fond d’un ravin, le conducteur est tué sur le coup mais il y a quelqu’un d’autre dans la voiture qui n’est que blessé, c’est Ana une des jeunes disparues. Santiago Baín et Sara Campos, agents de la Brigade de protection de la famille de la police nationale, arrivent sur place pour mener l’enquête. Cet événement va raviver les craintes et les tensions chez les habitants du village, d’autant plus que le ravisseur semble bien être un des leurs.

L’auteur place l’intrigue dans une petite communauté fermée vivant quasiment en autarcie une bonne partie de l’année. En été il y a bien quelques touristes qui viennent admirer la nature sauvage et les paysages magnifiques mais la plupart du temps, surtout l’hiver, les gens sont entre eux. Ils se connaissent tous et n’apprécient guère les étrangers, sauf ceux qui sont de passage et laissent un peu d’argent. À Monteperdido, on parle une langue étrange, typique de ce village. Dans ce cadre, la réapparition d’une des filles perdues va soulever beaucoup de questions. L’inquiétude et la suspicion aussi. Surtout quand Ana commence à parler. Mais ses souvenirs semblent flous, à moins que ce soit une excuse pour ne pas tout dire. Pourquoi une telle attitude ? Que craint-elle ? Qui protège-t-elle ? Qu’est devenue Lucía sa copine ?

L’auteur observe avec acuité les réactions des habitants. L’événement a un impact sur tous, chacun réagit à sa façon. C’est la diversité des comportements que montre l’auteur. Monteperdido un village tranquille ? Pas si tranquille que ça finalement. Les vieilles rancunes, les secrets enfouis refont surface. Et les démons de chacun aussi. Les policiers eux-mêmes ont leur propre fragilité. Sara a des blessures qui datent de son enfance et qui l’affaiblissent encore. Son supérieur Santiago Baín est une sorte de père pour elle, il la protège et lui redonne souvent confiance. Augustín Martínez joue habilement sur le nombre et la complexité des personnages pour nous mener sur plusieurs fausses pistes. Les suspects se succèdent. Le suspense est ainsi entretenu jusqu’à la fin du roman qui reste surprenante.

Monteperdido est aussi un drame de l’amour, plus exactement du manque d’amour. C’est la misère affective et la solitude qui poussent les personnages à commettre des actes funestes.

Monteperdido est un roman noir, bien écrit (et bien traduit par Claude Bleton), sombre, dense et complexe. Un premier roman tout à fait remarquable.

Extrait :
Dans ce village, si on ignore comment s’appelle votre putain de grand-père et comment il prenait son café, vous êtes un étranger. On adore les gens qui vont et viennent et qui, au passage, laissent leurs billets de banque à Monteperdido. Mais ceux qui viennent et restent, on les trouve beaucoup moins marrants !

Gaizka se rappelait ces propos d’Álvaro, un soir où il était resté avec son ami et une bouteille de gin
— Parce qu’ils n’ont foutrement aucune idée de qui peut être ton grand-père.
— Pardi ! Ils ne peuvent pas dire par exemple “Tiens, voilà Gaizka, le petit à Sebastián”, ou des trucs dans ce genre…

Niveau de satisfaction : 
(4,2 / 5)

 

 

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Total Khéops – Jean-Claude Izzo

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1995 (Gallimard)
Genres :
Enquête, Géographique
Personnage principal : Fabio Montale, flic à Marseille

C’est le premier roman de la trilogie qui tourne autour du flic Fabio Montale, italien d’origine mais marseillais de cœur, malgré les injustices contre les immigrés, les violences de la pègre, les policiers corrompus, les quartiers insalubres où il est chargé de maintenir un semblant d’ordre. C’est avec un certain amour qu’Izzo décrit une Marseille qui n’est pourtant plus ce qu’elle était à l’époque de Pagnol, et on comprend que Total Khéops ait reçu le prix du meilleur roman francophone en 1995. Jolie Marseille où les riches profitent du soleil et de la mer, mais dure Marseille où on ne se promène plus dans les quartiers arabes après 21h. Au milieu de tout ça, la mi-quarantaine, l’inspecteur de police Fabio Montale s’efforce de continuer à aimer sa ville malgré les épisodes violents qu’il ne peut éviter, alors qu’il ne rêve que de musique, de poésie, de partie de pêche, de rougets grillés, de Lagavulin ou d’un Rosé de Provence. Un gars bien simple, au fond, pas encore intoxiqué par la drogue ou l’alcool, comme les détectives américains de la série noire à qui il ressemble par plusieurs aspects, mais passablement désabusé.

Il y a une vingtaine d’années, Fabio, fils d’immigrés italiens, Ugo et Manu, ses amis, cherchaient à se sortir de leur condition humaine malheureuse; ça avait commencé par des vols; puis, il y avait eu mort d’homme. Ils se sont évanouis dans la nature. Fabio, engagé dans la Coloniale, se retrouve à Djibouti, où il voit Ugo pour la dernière fois. Vingt ans après, il est commissaire à Marseille, responsable des quartiers nord, les plus violents. Il apprend que Manu, impliqué dans des magouilles pégreuses, s’est fait tuer. Ugo revient au pays pour le venger. Il se fera descendre à son tour, volontairement, après avoir fait justice. Fabio n’accepte aucune de ces morts, se sent nostalgique et coupable. Difficile de laisser impunie la mort d’Ugo. Il enquête et s’efforce de comprendre ce qui s’est produit. D’autres cadavres, dont celui d’une femme mal aimée, comme c’est souvent le cas avec lui, le feront quelque peu dévier. Verra-t-il la lumière au bout du tunnel ? Pas sûr.

Je pourrais essayer de serrer de plus près l’enquête de Fabio, mais ça risquerait de fausser le sens même de cette histoire. C’est l’histoire d’un homme, devenu policier, et d’une ville bien aimée, devenue dure à vivre. La plupart du temps, on voit ce qui se passe à travers les yeux et les sentiments de Fabio. On dirait presqu’une autobiographie, celle d’un homme qui cherche à conserver quelques repères qui rendent la vie agréable malgré tout : les petits plats d’Honorine, le café où on joue les chansons de Ferré, son bateau de pêche, le soleil et la mer, toujours recommencée, un baiser de Lole. Alors, malgré tout, « Le monde se remettait en ordre. Nos vies. Tout ce que nous avions perdu, raté, oublié, trouvait enfin un sens. D’un seul baiser ».

Les souvenirs, les rêves et le temps présent se télescopent sans avertir. Le lecteur peut être déséquilibré. Pourtant, c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle. Toute perception est teintée de quelque souvenir, et le présent prend sens selon nos projets. Nous finissons ainsi par être embarqués dans la vie de Fabio, dont on partage les malheurs et quelque bonheur fugace mais réel. Et, pendant un temps, nous vivons à l’heure de Marseille. Même si le regard de Fabio est sans complaisance, ce roman d’Izzo est un beau cadeau pour les gens de Marseille, parce qu’il est emballé avec beaucoup d’amour.

Extrait :
L’envie de pisser me réveilla vers midi. Le répondeur affichait six messages. Je n’en avais rien à foutre, vraiment. Je replongeai aussitôt dans le noir le plus épais, comme celui d’une enclume que j’aurais percutée. Le soleil se couchait quand je refis surface. Onze messages, qui pouvaient tous bien attendre encore (…)
Je ne pourrais pas rester longtemps ainsi. Derrière la porte, la terre continuait de tourner. Il y avait quelques salauds de moins sur la planète. C’était un autre jour, mais rien n’avait changé. Dehors, ça sentirait toujours le pourri. Je n’y pourrais rien. Ni personne. Ça s’appelait la vie, ce cocktail de haine et d’amour, de force et de faiblesse, de violence et de passivité. Et j’y étais attendu (…)
J’avais tout mon temps. Besoin de silence. Pas envie de bouger, encore moins de parler. J’avais un farci, deux tomates et trois courgettes. Au moins six bouteilles de vin, dont deux Cassis blancs. Une cartouche de cigarettes à peine entamée. Suffisamment de Lagavulin. Je pouvais faire face. Encore une nuit. Et un jour. Et une nuit encore peut-être.

AIM – Total Khéops Sentenza

Marseille – Quartiers nord

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

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Le syndrome Noah – Michael Fenris

Par Raymond Pedoussaut

Date de publication originale : 2016 (Éditions Prisma)
Genres :
biblique, fantastique
Personnage principal : Noah Gibson, survivant d’une catastrophe mondiale

Tout d’abord il y eut l’Onde Rouge. Un sifflement aigu, suivi d’une lumière rouge semblant sortir du sol et des murs. Puis le silence. Quand Noah Gibson remonte de sa cave, il ne retrouve qu’un tas de vêtements ayant appartenu à sa compagne. Celle-ci a totalement disparue. Dans les rues de New York, plus aucun habitant. Ils se sont tous volatilisés, il ne reste d’eux que leurs vêtements. Noah se retrouve seul. Seul survivant d’on ne sait quelle catastrophe. Plus d’humains, mais des animaux. Les animaux ont survécu et retrouvé leur liberté. Après de longues recherches, Noah découvre qu’il y a au moins un autre survivant. C’est une survivante : Nahama. Ensemble, ils vont rejoindre Washington où le colonel Douglas Brennon Maxwell, autre survivant, s’apprête à riposter par l’arme nucléaire aux ennemis ayant mis en œuvre le projet Red Wave. Dans cette ambiance d’apocalypse, Noah, Nahama, des enfants et tous les spécimens d’animaux vont se réfugier dans le Qardu, un supertanker aménagé en arche qui représente leur salut quand viendra le déluge provoqué par le feu nucléaire.

L’auteur a mené un projet ambitieux : revisiter et actualiser le thème biblique du déluge et de l’arche de Noé. Rien que ça ! L’imagination ne lui fait par défaut, c’est certain, mais la réalisation, elle, ne me semble pas à la hauteur de ses prétentions. Même en essayant de contenir un esprit trop cartésien, on a quand même du mal a avaler la série d’événements extraordinaires qui se succèdent pour aboutir à la fin du monde. Que l’homme travaille à sa propre destruction et à celle de toute l’humanité n’a rien d’invraisemblable, mais qu’il disparaisse d’un coup d’un seul, pulvérisé sans aucune autre trace d’un tas de vêtements me paraît difficile à gober. D’autant plus que l’auteur ne s’est pas placé délibérément dans le domaine du fantastique. Ni de la science-fiction d’ailleurs. C’est plutôt une sorte de longue parabole dans laquelle l’auteur insinue que la pulsion de destruction de l’homme pourrait être renforcée par une volonté divine de détruire une humanité qui a mal tournée pour reconstruire un nouveau monde.

Si on peut admirer la témérité de l’auteur de s’attaquer à un sujet aussi énorme, on peut regretter en même temps un certain manque de rigueur. Ce que Fenris réussit c’est mettre en lumière l’acharnement humain à détruire la planète et la folie meurtrière de l’homme. Le message contenu dans le livre est humaniste et finalement plein d’espoir. Cependant ce roman évoque davantage un scénario de bande dessinée ou le spectaculaire est privilégié, qu’un roman à l’intrigue bien construite.

Extrait :
Qu’un supervirus affecte et tue cent pour cent de la population mondiale était incroyable, mais en admettant… Qu’étaient devenus les cadavres ? Au moment de l’Onde Rouge, Noah avait perdu connaissance une heure ou deux, et encore, et lorsqu’il était revenu à lui, il n’avait trouvé que des vêtements vides dans les rues. Pas de trace de corps, ni même de sang ou de résidus corporel, rien. Le Grand Pulvérisateur Universel avait sévi. Mais ce Grand Pulvérisateur, c’était quoi ? Une guerre bactériologique ?

Niveau de satisfaction :
(3 / 5)

 

 

 

Et le premier mot qui lui vint à l’esprit fut forcément
celui qui ne cessait d’obnubiler ses pensées. L’Arche !

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La fille sous la glace – Robert Bryndza

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (The girl in the ice)
Date de publication française : 2017 (Belfond)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Erica Foster, DCI (inspecteur-détective en chef) dans un poste de police londonien

C’est le premier roman policier de Robert Bryndza, de nationalité anglaise mais qui vit en Slovaquie (la DCI Foster a été élevée en Slovaquie également). Il est déjà connu pour avoir publié avec succès un grand nombre de comédies romantiques. Ce polar est le premier d’une série qui met en vedette la policière Erica Foster; devenu rapidement un best-seller, il a été traduit en 27 langues. De fait, je l’ai lu tout d’une traite sans comprendre exactement pourquoi.

Jeune femme de 23 ans, Andrea Douglas-Brown, fille d’un riche industriel britannique, est portée disparue. C’est peut-être elle qu’on a retrouvée dans le lac gelé du Horniman Museum de Forest Hill. Le Chief Superintendent Marsh fait venir de Manchester la DCI Erica Foster et lui confie l’affaire. Les deux se connaissent depuis longtemps. Marsh lui fait confiance, même si Erica se remet difficilement de la mort de son époux lors d’une mission qu’elle dirigeait et qui a mal tourné.

Les Douglas-Brown ont l’habitude de tout diriger autour d’eux et supportent difficilement la présence tapageuse de Foster qui brasse pas mal la cage. Ils aimeraient bien, évidemment, qu’on découvre ce qui est arrivé à leur fille, mais sans trop entrer dans les détails, surtout si ceux-ci s’avèrent déplaisants. L’aide qu’elle reçoit de ses confrères policiers est mitigée : Foster vient d’ailleurs et c’est une femme ! Et les autorités s’entêtent à lui faire suivre une piste qui plaît beaucoup à la famille Douglas-Brown, qui a le bras long. La tâche de l’inspectrice ne sera donc pas facile, d’autant moins que l’assassin a décidé de l’éliminer.

De multiples rebondissements nous tiennent en haleine. L’enquête est menée dans une Londres moderne, où l’auteur souligne les oppositions sociales; une société actuelle dans laquelle les couples homosexuels semblent acceptés et bien intégrés. Le milieu policier est décrit sans complaisance : rivalités, conflits, rapports difficiles avec les journalistes, nécessité de ne pas déplaire à ceux qui ont le véritable pouvoir, c’est-à-dire les riches. Par contre, une réelle solidarité se manifeste également, le cas échéant. À ces facteurs positifs s’ajoute une description substantielle de plusieurs personnages secondaires. La trame policière se déroule donc dans un milieu vivant passablement réaliste. Le roman est captivant parce qu’on a hâte de voir comment vont se dénouer plusieurs destins, en plus de l’intrigue principale.

Beaucoup de points forts, donc, dans ce roman. Quelques faiblesses, cependant, selon mes exigences personnelles : d’abord, à court terme, malgré un bon travail accompli par les enquêteurs, deux événements imprévisibles permettent au problème de se solutionner, genre de deus ex machina un peu frustrant pour les lecteurs qui apprécient la force suffisante des petites cellules grises. Deuxio : plusieurs événements dramatiques sont dus à l’impétuosité de Foster, qui se targue de marcher à l’instinct, ce qui l’amène à se mettre souvent les pieds dans les plats. Elle compte sans doute sur sa bonne étoile qui lui permet, effectivement, de se sortir de situations extrêmes où plusieurs auraient laissé leur peau. Elle est rudement amochée mais ne sombre pas, ce qui est souhaitable parce qu’on espère une suite, mais ça se produit trop souvent pour nous faire frémir pour vrai.

Dans un premier polar, on peut passer l’éponge. L’auteur accorde peut-être plus d’importance aux aspects sociologiques et psychologiques de son travail.

Extrait :
Tandis qu’elle avançait vers la porte, prenant soin de poser les pieds bien à plat et sans bruit à chaque pas, la sonnerie de son téléphone se déclencha et la trahit, déchirant le silence. Bordel ! Quelle putain d’erreur débile ! Son cœur se mit à battre à cent à l’heure tandis que les pas se dirigeaient vers sa chambre. Maintenant, c’étaient des pas lourds, assurés, qui ne cherchaient pas à être discrets; les pas de quelqu’un qui n’avait plus peur qu’on l’entende.

La suite se produisit dans un éclair : l’intrus ouvrit la porte d’un coup de pied et, vêtu de noir des pieds à la tête, encagoulé, les mains gantées de cuir, il se jeta sur elle et l’agrippa à la gorge. La poigne était si puissante qu’elle fut sonnée et sentit sa trachée s’écraser. La lampe lui échappa de la main tandis que son agresseur la poussait sur le lit sans la lâcher. Elle essaya de le frapper avec ses pieds, se débattit à l’aide de ses jambes mais il esquiva tous les coups et la cloua sur le matelas. Elle essaya alors de lui arracher sa cagoule; cette fois, il lui rabattit les bras brutalement, avec la pointe de ses coudes. Il serrait toujours plus fort. Elle ne pouvait plus ni inspirer ni bouger.

Horniman Museum

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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Mercy, Mary, Patty – Lola Lafon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017
Genre :
Sociétal
Personnages principaux : Patricia Hearst, petite-fille d’un célèbre magnat de la presse – Gene Neveva, professeure chargée de rédiger un rapport sur Patricia Hearst

Gene Neveva est une professeure américaine qui passe quelques temps en France, dans une petite ville des Landes. Elle est contactée par l’avocat de Patricia Hearst afin qu’elle écrive un rapport devant servir sa cliente avant le début de son procès. Pour l’aider dans sa tâche, Gene va recruter une timide jeune fille, Violaine. Elle ne seront pas trop de deux pour traiter le cas de Patricia Hearst. Patricia est alors, en 1974, très célèbre aux États-Unis : c’est la petite-fille d’un grand patron de presse, elle a été enlevée par l’Armée de libération symbionaise (Symbionese Liberation Army – SLA) et elle s’est convertie aux thèses de ses kidnappeurs, allant même jusqu’à participer librement à un braquage de banque, faisant équipe avec ses ravisseurs. Une victime du syndrome de Stockholm diraient les psychiatres. À travers le travail de recherche de Gene et de Violaine, l’auteur retrace le parcours de Patricia Hearst (Patty) et revient par la même occasion sur d’autres cas de jeunes femmes enlevées qui se sont ensuite ralliées à la cause de leurs ravisseurs.

Dans ce roman Lola Lafon bouleverse tous les repères de notre société. Le kidnapping d’une jeune fille de 20 ans, même riche, aurait normalement dû entraîner une réprobation unanime. Cela n’a pas été le cas. Au contraire le pays s’est divisé entre les défenseurs des valeurs de la société traditionnelle et les contestataires, les jeunes surtout, qui ont compris voire adopté les objectifs de la lutte menée par l’énigmatique Armée de libération symbionaise. La SLA n’a jamais demandé d’argent à la famille de Patricia. Elle a imposé le Food Program : « chaque personne en possession d’une carte de retraité, de chômeur, de vétéran, handicapé, ex-prisonnier, recevra pour 70 dollars de nourriture gratuite, la viande, les légumes et les produits laitiers seront de bonne qualité. … » L’Amérique, stupéfaite, va découvrir que des foules entières se précipitent sur la nourriture distribuée gratuitement. Il y a des crève-la-faim dans cette Amérique blanche, blonde et prospère. Les pauvres deviennent visibles. Les États-Unis sont un pays où on s’étripe pour une dinde ! Et pire que tout : cette gosse de riches va se retourner contre les siens pour affirmer des choses aussi incroyables que : « Le 4 février 1974, en me kidnappant, ils m’ont sauvé la vie … J’ai été manipulée pendant vingt ans, ça a pris six semaines à la SLA pour me remettre d’aplomb. » Elle se sent plus libre avec ses kidnappeurs qu’avec sa famille. Elle change même de prénom, elle devient Tania, combattante de la SLA. Bien sûr on va affirmer qu’elle a subi un lavage de cerveau. Pour tous les médias officiels de tels propos sont inacceptables et sans nul doute obtenus par la contrainte. Pas un journaliste ne va évoquer un choix délibéré, on ne lui accordera pas qu’elle exprime une opinion construite par elle-même. Personne pour lui attribuer un cerveau ! Quand la SLA sera liquidée, Patricia sera faite prisonnière et jugée, pour ce qu’elle est devenue plus que pour ce qu’elle a fait. Cette riche héritière qui a viré gauchiste et hors la loi est perçue comme un danger national par les risques de contagion qu’elle présente pour une jeunesse idéaliste.

À travers le cas Patricia Hearst, Lola Lafon évoque plus généralement les cas des ces jeunes femmes capturées par des barbares, anéantis ensuite par les civilisés, qui les libéreront pour mieux les emprisonner chez elles. C’est avec acuité, avec des mots forts et percutants, qu’elle soulève des questions sur le conditionnement social, le libre arbitre et la liberté dans ce beau roman qui remet en question des certitudes de la société bien-pensante.

Extrait :
Pour la majorité silencieuse, cette expression de Nixon pour qualifier la classe moyenne de Blancs mécontents qui votent républicain dès 1972, Patricia sera le symbole absolu du mal. Une Hearst qui dilapide sa fortune en étudiant à l’université de Berkeley, cette ville de hippies. Qui pactise et se déclare solidaire de l’ennemi : des Noirs qui combattent pour leurs droits, des femmes qui ne se contentent plus d’être spectatrices des héros. Elle est toxique, cette “mauvaise victime” qui à aucun moment ne cherche à s’évader et nargue le FBI, on craint qu’elle ne devienne contagieuse, 80 % du courrier qui lui est adressé en prison soutient ardemment Tania.

Nous nous sommes tues tandis que Patti Smith haranguait Tania Hearst.
You know what your daddy said, Patty ? He said, well, sixty days ago she was such a lovely child and now here she is with a gun in her hands.

Patti Smith – Hey Joe

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

 

Patricia Hearst filmée par les caméras de
surveillance lors du braquage d’une banque

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Brunetti entre les lignes – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2014 (By Its Cover)
Date de publication française : 2016 (Calmann-Lévy)
Genres : Enquête, géographique (Venise)
Personnage principal : Commissaire Brunetti

Mon histoire d’amour avec Donna Leon est passée depuis longtemps, mais je reste attaché au commissaire Brunetti. C’est pourquoi je reviens toujours à ses romans, malgré mes promesses de les ignorer.

Brunetti doit se rendre à la Biblioteca Merula, suite à une plainte pour vol, portée par la Dottoressa Fabbiani, bibliothécaire en chef de cette bibliothèque. Des livres anciens ont été volés, d’autres endommagés : des pages ont été coupées, des illustrations surtout, pour être vendues à la pièce. Les mesures de protection ont été contournées, comme ce fut le cas dans bien d’autres bibliothèques italiennes. Le nombre de suspects est limité mais ce ne sont pas des enfants d’école : le marché noir des livres antiques est géré par des professionnels. Un des suspects est assassiné, ce qui permettra à Brunetti et son équipe de comprendre ce qui s’est passé.

Mince contribution, en réalité, de Vianello, d’Elettra, et de Claudia Griffoni. On recourt surtout à l’aide des empreintes digitales et de l’ADN. Patta et Scarpa ne font que passer. Paola et les enfants aussi. Brunetti semble avoir pris un coup de vieux, se révèle autoritaire et quelque peu sournois. Ses remarques sont souvent si saugrenues que je me suis demandé si c’était vraiment Donna Leon qui avait écrit ce roman.

Même pour quelqu’un qui aime les livres et respecte les livres antiques, le contenu de l’intrigue présente peu d’intérêt. Le déroulement de l’enquête pas beaucoup plus.

Extrait :
Le lendemain après-midi, Brunetti se rendit au Florian. Il traversa la place Saint-Marc en gardant bien cette idée à l’esprit. Il avait déjeuné avec Paola et les enfants. D’un commun accord, ils ignorèrent la conversation de la veille pour tenter de décider ensemble où ils pourraient aller cet été-là. « En admettant que ton chef ne te fasse pas rester en ville pour observer les pickpockets », observa Chiara, ce qui laissa entendre à Brunetti qu’il se livrait peut-être trop librement à des commentaires sur son travail.
« Il y a plus de chances que ce soit pour vérifier les permis bateau et contrôler les excès de vitesse sur le Grand Canal », suggéra Paola en se levant. Il se pencha pour l’embrasser sur la tête. « J’appellerai si je suis en retard », lui dit-il.
Même si chacun avait donné son avis, ils n’avaient pas réussi − comme toujours − à s’entendre sur l’endroit où aller passer leurs vacances. Peu importait à Paola où c’était, du moment qu’elle pouvait se prélasser toute la sainte journée, lire tout son soûl, puis sortir dîner dans la soirée. Ce qui comptait, pour les enfants, c’était d’être au bord de la mer et de pouvoir nager du matin au soir. Quant à Brunetti, ce qu’il voulait, c’était pouvoir faire de longues randonnées en montagne, rentrer l’après-midi et s’endormir sur un livre. Les problèmes les attendaient au tournant, craignait-il. Terrible de donner le droit de vote aux enfants…

Illustration ancienne

Niveau de satisfaction :
(3 / 5)

 

 

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Le salaire de la peur – Georges Arnaud

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1950 (Julliard) – Réédité en 1973 (Julliard) et en 2011 (Pocket)
Genres : Aventures, roman noir
Personnages principaux : Gérard et Johnny, chauffeurs de camion

Après avoir lu le livre de Philippe Jaenada La serpe qui retrace la vie d’Henri Girard alias Georges Arnaud, j’ai eu envie de lire son premier roman, le célèbre Le salaire de la peur. L’ancienneté du livre n’ôte ni l’intérêt ni le plaisir de lecture, toujours présents.

Dans la plaine de Zulaco, au Guatemala, la Crude and Oil Limited extrait le pétrole. Un jour c’est l’accident : une explosion, un puits s’enflamme. Une colonne de feu immense s’élève dans le ciel. Il y a des morts. Éteindre un puits en flamme n’est pas une mince affaire : il faut souffler le puits, comme on souffle une allumette. Mais il faut y aller fort, utiliser des explosifs, y aller à la nitroglycérine. Cet explosif, ils ne l’ont pas sur place, il faut l’amener du camp de base situé à Las Piedras. Las Piedras est un trou à rats où se sont réfugiés des aventuriers et des mercenaires qui n’ont jamais eu les moyens d’en repartir. Aussi quand La Crude décide d’embaucher sur place quatre chauffeurs pour convoyer ce dangereux chargement de nitroglycérine, les candidats sont nombreux malgré le risque énorme. Après les épreuves de sélection, ils sont quatre, deux par camion, a être engagés : Gérard Sturmer (Français), Johnny Mihalescu (Roumain), Juan Bimba (Espagnol) et Luigi Stornatori (Italien). Deux bombes roulantes conduites par quatre hommes à qui il faudra beaucoup de courage et encore plus de chance pour arriver à destination.

C’est avec l’équipage Gérard-Johnny que l’auteur nous fait vivre ce périple où la mort peut survenir à chaque instant. La moindre secousse, le plus petit choc, une manœuvre trop brutale et la déflagration réduirait le véhicule et les chauffeurs en poussière. Aussi, en plus de nerfs d’acier, il faut beaucoup de sensibilité et de délicatesse sur les pédales pour éviter les secousses fatales. D’autant plus que la piste n’est pas uniformément plate. Il y a des trous, des nids de poule, il faut les aborder lentement, tout en douceur mais en d’autres endroits c’est la tôle ondulée : des milliers de petites rigoles, peu profondes et très serrées. Là, au contraire, il faut rouler vite, 80 kilomètres-heure au moins, afin que le camion vole à la surface des cannelures sans s’y accrocher. Une fausse manœuvre, une vitesse trop rapide ou au contraire trop lente suivant la configuration du terrain et tout pète. L’angoisse et la peur sont omniprésentes. C’est une rude épreuve, à la fois physique et psychologique. Gérard a une grande maîtrise et une énorme détermination mais Johnny craque, se bat contre ses démons. C’est ce voyage hallucinant que l’auteur décrit en détail. Le suspense est total concernant la réussite ou l’échec de la mission. Au passage l’auteur montre le cynisme de la société américaine qui joue avec la vie des paumés de Las Piedras : c’est la solution le plus économique d’utiliser de vieux camions que l’on confie à des locaux nouvellement embauchés dont la perte n’affecterait pas la compagnie. Le comportement des yankees qui pillent le pays, méprisant complètement les populations est aussi exposé.

Le salaire de la peur est un roman âpre, d’une haute intensité avec un suspense permanent. Il a été adapté pour le cinéma par Henri-Georges Clouzot, sorti en salles en 1953 avec comme interprètes principaux : Yves Montand, Charles Vanel, Folco Lulli, Peter Van Eyck.

Extrait :
Johnny recule toujours devant les phares. Dans ce cauchemar de boue, il piétine et trébuche comme dans un rêve ; comme dans un rêve il trébuche, et tombe à la renverse. Mais ce n’est pas un rêve puisque de crier ne le réveille pas. La tête dressée au-dessus du liquide qui recouvre entièrement son corps affalé, il crie, crie encore. Le camion continue son avance implacable sur lui. Gérard a tout vu, il ne relève pas le pied pour ralentir; ce qu’il faut, c’est passer. Le pneu avant droit atteint le pied du Roumain, y appuie, le presse dans la boue qui se solidifie sous l’énorme pression. Il se débat, Johnny, crie, il sent sa jambe se broyer, il hurle à la mort ; Sturmer, les yeux fixés sur le haut de la pente qu’il va attaquer dans un instant, ne fait pas attention à cette carcasse désarticulée qu’il est en train de fouler aux roues, écrasée ou noyée, est-ce qu’on sait ; qu’est-ce que ça peut faire, il faut passer. Il faut passer.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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La serpe – Philippe Jaenada

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Julliard)
Genre :
Enquête
Personnage principal : Henri Girard alias Georges Arnaud, écrivain

Prix Femina 2017

Le 24 octobre 1941 à Escoire, en Dordogne, dans le château qui domine le village, trois personnes sont massacrées à coup de serpe : les propriétaires Georges Girard et sa sœur Amélie, ainsi que leur domestique Louise Soudeix. Une quatrième personne était dans le château au moment des crimes : le fils de Georges et neveu d’Amélie, Henri Girard, 24 ans. Seul survivant il donnera l’alerte. Le château étant fermé de l’intérieur, il sera suspecté d’être l’assassin. Arrêté et jeté en prison, il y restera vingt mois, jusqu’à ce que s’ouvre son procès à Périgueux. Sa culpabilité ne faisant aucun doute, la seule question qui subsiste est : sera-t-il condamné à mort ? Il ne le sera pas. Il sera même acquitté après une délibération du jury qui durera à peine dix minutes. Ce petit miracle est dû à Maurice Garçon, un ténor du barreau parisien qui a accepté de défendre Henri Girard. Le grand avocat mettra en évidence les erreurs et les manquements de l’enquête, sèmera le doute sur les charges retenues contre son client. Henri Girard sera libéré mais le soupçon continuera à le poursuivre. L’affaire ne sera jamais résolue et restera une énigme.

Henri Girard c’est Georges Arnaud l’écrivain, auteur du célèbre Le salaire de la peur entre autres. Henri-Georges Clouzot s’en inspirera pour un film éponyme qui obtiendra l’équivalent de la palme d’or du festival de Cannes en 1953. Philipe Jaenada s’est intéressé à cette histoire hors du commun. Il a réalisé sa propre enquête sur le terrain. Il a examiné les archives, a scruté des tas de documents, de photos, a établi des plans … bref, il a procédé à une enquête méticuleuse et fouillée. Finalement il en est arrivé à établir sa propre hypothèse, fortement argumentée, concernant ce triple meurtre du château d’Escoire. Il a même poussé sa démarche jusqu’à donner le nom du coupable, selon lui. Passionnant !

Si le livre est globalement passionnant on ne peut pas dire que ce soit le cas de la première partie dans laquelle l’auteur prend un malin plaisir à faire languir : il délaye, temporise, fait mijoter le lecteur à petit feu avant d’en arriver au sujet principal. Cette méthode est sensée créer de l’impatience, l’avidité de connaître la suite. Elle a un inconvénient : au lieu de susciter l’intérêt elle peut créer la lassitude et amener le lecteur exaspéré à fermer le livre. Ce serait dommage car la suite est vraiment captivante. De façon générale l’auteur abuse de digressions, de parenthèses alourdissant le récit, inutiles, fastidieuses, voire irritantes. Un bon dégraissage de quelques dizaines de pages d’anecdotes superflues n’aurait pas nui à cette œuvre, bien au contraire me semble-t-il, mais il y a des lecteurs qui apprécient ce style tout à fait personnel.

Georges Arnaud

L’auteur, en plus de décrire dans le détail son enquête, retrace aussi la vie de d’Henri Girard alias Georges Arnaud. Quelle vie ! Quel personnage ! Après son procès, il s’exile en Amérique du sud où il exerce divers métiers : barman, chercheur d’or, camionneur … Il séjourne en Algérie puis revient en France, publie Le Salaire de la peur, connaît le succès et pourrait alors vivre tranquillement. Mais non ! Il s’engage dans des causes les plus difficiles : défendre une condamnée à mort, dénoncer les erreurs judiciaires, soutenir le combat de l’Algérie indépendante. Une vie tumultueuse et chaotique avec, comme constante, l’indifférence envers l’argent. Quand il en avait (beaucoup), il le claquait rapidement, le distribuait sans compter. Quand il n’en avait pas, il faisait sans ça, pas vraiment affecté. Jusqu’au bout Georges Arnaud sera un personnage ténébreux, entouré d’une aura sulfureuse.

L’auteur a su rendre fascinantes la vie de Georges Arnaud et l’affaire des meurtres du château d’Escoire. Une fascination qu’il a dû éprouver lui-même. On ne peut que saluer le travail minutieux de l’auteur et son choix audacieux de proposer une solution à une énigme vieille de plus de 75 ans.

Extrait :
Qu’un avocat de la trempe de Maurice Garçon puisse, en seulement deux heures, inverser les certitudes de toute une salle, cela peut se comprendre. Ce qui laisse plus perplexe, c’est que des jurés acquittent en dix minutes à peine un homme que tout accuse, et dont la culpabilité était encore indubitable pour eux le matin même. En dix minutes, on n’a pas le temps de discuter – ni en treize. Il faut qu’ils aient été influencés, ou en tout cas coordonnés, dirigés d’une manière ou d’une autre. Et même en supposant que, chamboulés par la plaidoirie diabolique de Garçon, ils se soient tous écriés « Non coupable ! » en entrant dans la salle, quel magistrat, quel président de tribunal les aurait laissés ressortir aussitôt, sans leur conseiller de prendre ne serait-ce qu’une petite demi-heure de réflexion, pour peser le pour et le contre dans une affaire d’une telle importance, une affaire de triple meurtre ?

« Je devins une espèce de fantôme, perdu dans sa souffrance. Je me répétais “Georges… Georges…” indéfiniment. Je commis même une lourde faute. Je pris une cigarette de mon paquet et tendis machinalement les autres à la ronde. Les curieux reculèrent, horrifiés. Quand la gendarmerie arriva, leur opinion était faite. » Il s’est bien mis au piano, dans le grand salon, pour jouer du Chopin. On va dire que je chipote, mais ce n’était pas la « Marche funèbre », c’était « Tristesse » …

Chopin – Étude N°3 Tristesse

Château d’Escoire

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

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L’autre reflet – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Alire)
Genres :
thriller, noir, violent
Personnages principaux : Michaël Walec, écrivain – Wanda Moreau, fan et muse

Avec Chrystine Brouillet, Senécal est sans doute le plus connu (et lu) des grands écrivains québécois dans le domaine du polar; la première déploie de fines enquêtes; Senécal construit avec talent des thrillers noirs où suinte l’horreur. Son dernier-né, L’autre reflet, vient de remporter le Prix du meilleur roman policier québécois (2016-2017), offert par la Société du roman policier de Saint-Pacôme. Par son organisation professionnelle, ses membres du jury zélés, le nombre important de romans analysés et la bourse de 3 500$ accordée au gagnant, c’est certainement un des prix les plus convoités au Québec. Senécal avait aussi gagné ce prix en 2007 avec Le Vide.

Michaël Walec enseigne la langue française aux détenues de l’Établissement Joliette pour femmes qui ont commis des crimes plus ou moins importants. Il préférerait enseigner dans un cégep, mais les postes sont rares. Il aimerait encore mieux gagner sa vie comme écrivain et il bosse fort sur un genre de roman noir d’horreur, mais s’est contenté à date de publier une nouvelle. Une de ses étudiantes, Wanda Moreau, reste souvent après le cours, fascinée par l’écriture, et s’y est d’ailleurs livrée sous l’influence de son prof. Comme dans bien des romans de Senécal, tout ça commence donc de façon très normale; facile pour un enseignant de se retrouver dans le personnage du professeur, par ailleurs agréablement marié et assez sociable.

Deux problèmes, cependant : d’abord, Michaël, qui tient absolument à écrire un thriller à la Stephen King ou à la Patrick Senécal, ne parvient pas à écrire des scènes violentes qui ne sonnent pas artificielles. Sa conjointe Alexandra, qui l’admire beaucoup, ne parvient pas à être particulièrement émue quand elle lit ces scènes, et il doit bien admettre qu’il ne vibre pas beaucoup lui non plus. Deuxio, son élève Wanda, qui est internée pour avoir tué son copain, raconte par écrit ce meurtre dans un style décapant qui bouleverse son professeur. Syntaxiquement parlant, c’est défectueux, mais littérairement parlant, c’est comme ça qu’aimerait parvenir à écrire Michaël. Avec hésitation et espoir, il l’encourage à écrire d’autres scènes horribles, qui se caractérisent par le fait que Wanda les a vécues. Les descriptions sont si impressionnantes qu’il en rêve; et finit par les intégrer à son roman. En les réécrivant en bon français, bien sûr, mais en gardant les images décisives. Ce roman, Sous pression, obtient un énorme succès.

Ce deuxième problème ressemble donc plutôt à une solution. Sauf que, Michaël perd son poste à l’Établissement Joliette; même si Alexandra l’encourage à écrire à plein temps en le subventionnant, il ne parvient plus, privé de Wanda, à répéter le succès de son premier roman. Il dégringole non seulement comme écrivain mais aussi comme être humain : sa mauvaise foi le déchire et l’alcool ne parvient pas à le recoudre.

Quelque temps après, Wanda, libérée de prison, le rencontre dans un salon du livre et, comme elle a constaté elle aussi son absence de talent pour écrire des scènes violentes, elle lui propose son aide. Mais Wanda est foncièrement coupée de ses émotions et peut mal imaginer des scènes qu’elle ne vit pas. Or, les romans de Michaël multiplient les meurtres. On comprend donc son hésitation à accepter la collaboration de Wanda. Mais il veut tellement devenir un grand écrivain et retrouver la reconnaissance de ses pairs. Tel est le début d’un cauchemar infernal…

Senécal est un des rares auteurs qui parvient à me rendre mal à l’aise. Dès le début du roman, même quand tout semble normal, on anticipe le coup de tonnerre dans un ciel serein. Le déroulement est implacable. Le personnage de Wanda est une création exceptionnelle, aussi forte que Lisbeth Salander, même si elle est très différente. Au-delà du bien et du mal, comme un enfant. Comme un enfant aussi, cette façon de dire « câline » !, si innocente. Et pourtant si froide ! Michaël est un personnage plus normal mais, comme dans les romans de Westlake, il se trouve engagé dans un engrenage qui le dépasse, auquel il ne peut/veut pas résister. Pour ceux qui en ont assez des personnages qui fonctionnent à la culpabilité, Senécal a trouvé l’antidote à ce sentiment : la mauvaise foi, dont Michaël est une parfaite incarnation. Nous avons là un couple exceptionnel et particulièrement explosif.

Enfin, comme bonus, on a droit à de belles formules; par exemple, Wanda s’étonne gaiement: « Si c’est ça le bonheur, c’est pas mal agréable ». Ou encore, le cri de Michaël qui se sent pris au piège :  « Le rugissement qu’il sentait monter tout à l’heure jaillit, long, guttural, le cri que poussera l’univers lorsque sa dernière étoile s’éteindra pour toujours ».

Bref, un roman terrible qui nous captive de bien des façons.

Extrait :
Michaël crache sur son écran. Un acte aussi impulsif que grotesque, mais qu’il n’arrive tout simplement pas à réprimer. Il vient de relire la mise à mort de Louis, cette scène qu’il a réécrite pour la vingtième fois depuis deux mois (comme tous les passages essentiels de son roman, d’ailleurs) et sur laquelle il a pioché toute la matinée… Résultat : Michaël se demande même si, à force de vouloir améliorer ces passages, il ne les a pas empirés.
Impuissant, brisé, il essuie de sa manche la salive sur l’écran lorsque la musique du voisin éclate pour la première fois de la journée, une pièce d’Iron Maiden avec une basse qui secoue les murs.
− Ta gueule ! hurle l’écrivain au bout de sa chaise. Ta gueule, ta gueule, ta gueule !

Salon du livre de Québec

Niveau de satisfaction : 
(4,6 / 5)

 

 

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Résistants – Thierry Crouzet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Bragelonne)
Genres : Thriller médical, Science-fiction
Personnages principaux : Katelyn, étudiante en médecine – Yash, bioterroriste

Tout avait bien commencé. Katelyn, étudiante en médecine, a embarqué sur le Paradise, un yacht de croisière, pour un job d’été. Elle a rencontré Yash, le barman, un beau brun un peu distant qui ne la laisse pas indifférente. Et puis tout se détraque : tout le monde tombe malade, sauf Katelyn. Yash a disparu. Quand les sauveteurs arrivent, ils ne secourent pas les passagers : des hommes en combinaisons stériles placent des bombes au napalm qui envoient passagers et bateau par le fond. « Le sacrifice de quelques-uns s’impose parfois au bénéfice de tous » lui explique le chef du commando. Les passagers ont été empoisonnés avec une bactérie qui résiste à tous les antibiotiques connus : Curitiba adversus. Kathelyn est immunisée contre cette bactérie, c’est une résistante. Yash, lui, diffuse la bactérie, c’est l’infecteur volontaire, un bioterroriste, un serial killer qui choisit ses victimes. Le cas de Katelyn intéresse Glen Redwood, le chef de l’Anti-Bioterrorism Center (ABC). Il l’embauche comme enquêteuse avec pour mission de traquer Yash et ses complices de la triade de Shiva qui continuent de propager la bactérie mortelle.

L’auteur a choisi la forme du thriller futuriste comme moyen d’attirer l’attention sur dangers dus à l’inefficacité progressive des antibiotiques. Il aurait aussi bien pu le faire sous forme d’essai. Il n’aurait alors pas touché le même public : il se serait adressé essentiellement au milieu médical alors que le thriller grand public, sous une forme beaucoup moins austère, livre le même contenu très documenté et pointu sur les maladies et les différents moyens de lutte. C’est surtout un message d’alerte sur des pratiques de production et de consommation intensives qui nous exposent à des catastrophes sanitaires. C’est toujours instructif, souvent didactique, parfois un peu ardu.

Si l’intrigue passe au second plan, elle n’en tient pas moins la route. C’est avec une certaine habileté que l’auteur réussit à rendre sympathique des terroristes, plus sympathiques en tout cas que certains individus sans scrupules, utilisant des montages d’enrichissement, d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent « parfaitement légaux, évidemment ». Leurs méthodes mettent toute la population en péril. Les plus dangereux ne sont peut être pas les terroristes.

L’intrigue se déroule dans un présent et futur très proche puisqu’elle débute en juillet 2017 et se termine en septembre 2019. C’est donc pas de dangers lointains dont il est question mais bien d’une menace actuelle.

Dans ce livre, Thierry Crouzet semble s’être donné la mission de nous sensibiliser sur l’utilisation inadaptée des antibiotiques, favorisant l’émergence de bactéries difficiles à combattre, d’où la forte probabilité de voir surgir un problème sanitaire majeur. Élaborer un roman aussi scientifiquement détaillé comportait le risque d’être un peu rébarbatif. Ce n’est pas du tout le cas, l’intrigue maintient le lecteur en haleine et rend le message encore plus efficace. Résistants est un thriller médical à la fois innovant et glaçant.

Extrait :
Nous pouvons accepter d’être pauvres, d’être dominés, d’être en bas de l’échelle sociale, mais pas de crever plus tôt que les riches. Jusqu’ici, ils mouraient comme tout le monde. Les milliards de Steve Jobs ne l’ont pas protégé du cancer. Si cela change, ce sera une catastrophe.

— Parce que nous avons la même espérance de vie que les enfants qui travaillent dans les mines, peut-être ?
— Non, bien sûr, tu as raison, Katelyn. Mais, chez nous, en Amérique, nous avons tous plus ou moins la même espérance de vie.
— Sauf les Noirs, qui ont cinq ans de moins que les Blancs.
— Oui, cinq ans, c’est énorme, mais l’écart ne cesse de diminuer. Nous avançons vers plus d’égalité. Que se passera-t-il quand un homme pourra vivre deux fois plus longtemps qu’un autre parce qu’il pourra s’offrir les bons médicaments ? Que se passera-t-il quand les 1 % auront tous une chance de devenir des centenaires en pleine santé ? Je crois que la société se fracturera, que la violence redoublera, parce que les laissés-pour-compte, les 99 %, n’auront plus rien à perdre. Quelqu’un a compris que Milton Roy s’engageait sur cette pente dangereuse. Quelqu’un ne veut pas de son modèle de société.

Bande annonce de Résistants

Niveau de satisfaction : 
(4,3 / 5)

 

 

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