Conspiration au Vatican – Alain Bauer

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2025 (First)
Genre : Enquête
Personnage principal :
Jack Baggelson (Agence Mozart)

C’est le troisième épisode de l’Agence Mozart, mais chaque roman a son autonomie propre. L’auteur passe les cent premières pages à nous présenter les principaux personnages, ceux de l’Agence Mozart : Jack, Vera, Djatoua, Ronan, Momo, Mohand et Eirene. On surprend plusieurs d’entre eux à l’œuvre dans une mission qu’ils accomplissent au Vatican et qui met le point final à leurs récentes aventures à Taipei. On fait connaissance également de deux personnages importants qui œuvrent au Vatican : le chef des carabiniers, le Capitaine Monteverdi, et le responsable des services secrets (la Sapinière, auparavant la Sainte-Alliance), Monsignore Ursini, bon ami de Jack.

En vacances en Italie, les membres de l’Agence en profitent pour visiter les grandes villes de Toscane et de la Sicile, d’où Ronan est originaire. C’est dans sa famille en Sicile que l’Agence et le clan Beretti livrent un furieux combat à plusieurs mafieux de la famille Strozzi qui se font rapidement exterminer.

Après un long historique sur les organes de protection dont les papes ont bénéficié, on apprend que le Pape François a été enlevé. S’en est suivie une étrange demande de rançon. À la fin de la journée, aucun indice n’a été découvert ni par les gardes suisses ni par la gendarmerie pontificale ni par les carabiniers italiens. Ursini fait donc appel à son ami Jack. Un peu par hasard, sur le rétroviseur d’une camionnette dans lequel le Pape aurait été enlevé, on distingue le faible reflet d’une partie d’un visage.

Mohand a inventé un processus d’intelligence artificielle capable de percevoir ce qu’aucun autre processus ne peut distinguer. Comme cette opération peut prendre du temps, Jack recommande à tout le monde de se reposer. Djatoua en profite pour partager le lit de deux gardes suisses. Vera séduit, de son côté, le chef des carabiniers. Et le maestro Ety Ciciony, le tailleur des gardes, se lance dans un exposé sur l’art de confectionner des uniformes, particulièrement pour les gardes suisses, où on apprend comment les plumes d’autruche sont teintes et protégées de la pluie.

Mohand finit par distinguer un visage qui, comme par hasard, est celui d’un individu connu de Monteverdi, qui l’a souvent coffré. C’est sûrement lui et son frère qui sont impliqués.

En réalité, l’Agence et les gardes suisses tombent dans un piège : on cherche à tous les tuer, y compris le Pape. Gageons qu’ils s’en sortiront.

L’auteur a mis plus d’énergie dans ses digressions et dans  ses recherches historiques détaillées que dans le déroulement de l’enquête : c’est sans doute parce que les démarches pour retrouver le Pape sont minces qu’on s’attarde avec  plaisir dans les superbes villes de Toscane, qu’on partage amicalement la magnifique demeure des Beretti de Palerme, et qu’on admire avec surprise les prouesses érotiques de Djatoua (avec Lukas et Jaeger), de Vera (avec Monteverdi), et qu’on devine celles de Ronan (avec Antonella).

Extrait :
La pyramide de Caius Cestius.
La pyramide a été construite entre 18 et 12 avant Jésus-Christ. Rapidement. En seulement trois cent trente jours. L’empereur Auguste admirait l’architecture égyptienne, et quatre pyramides ont été construites, dont seule celle-ci a survécu. Elle est petite par rapport à ses sœurs de Gizeh en Égypte, mais elle meure quand même 36,40 mètres de haut. Et elle est creuse, car tout comme les pyramides égyptiennes, elle renferme une chambre funéraire. Celle du grand magistrat romain Caius Cestius, mort en l’an -12. Une troisième raison pour laquelle les touristes la boudent est qu’elle est blanche, car recouverte de marbre de Carrare sur béton et briques, ce qui fait qu’ils la croient fausse ou moderne.

Le Vatican

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Le Garçon éternel – Jérôme Loubry

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :  2026 – Calmann Levy
Genres : Enquête policière, Thriller
Personnages principaux :
Manon Rousseau et Salim Boutal, inspecteurs de police – Cédric Lepront, lournaliste

Deux adolescents qui voulaient faire de l’urbex[1] partent la nuit en forêt et découvrent près d’une ancienne scierie abandonnée un cadavre de femme, pieds et mains tranchés. La légende locale du garçon éternel refait alors surface. C’est celle d’un garçon qui hanterait la forêt et ne grandirait plus jamais. Les inspecteurs de police Manon Rousseau et Salim Boutal se rendent sur place et découvrent des sacs contenant les mains et les pieds séparés du corps trouvé. Le tueur a mis en scène son meurtre. Parallèlement, le journaliste Cédric Lepront se désole de la disparition de sa femme quand il est sollicité par un vieux et riche industriel pour qu’il écrive sa biographie et plus précisément pour expliquer le meurtre qu’il a été amené à commettre.

L’auteur a mis en place une intrigue complexe et sophistiquée. Elle nous permet de suivre à la fois l’enquête sur le corps mutilé découvert en forêt et la confession stupéfiante d’un vieil homme. L’astuce du tueur qui joue un jeu machiavélique avec les policiers est mise en évidence. Ainsi le meurtrier laisse volontairement des indices pour amener les enquêteurs là où il le souhaite. Il veut avant tout que son génie maléfique soit reconnu. C’est là que l’auteur en fait un peu trop : la vraisemblance laisse alors la place à un sens du spectacle un brin outrancier. Malgré ce défaut qui ne gênera que les puristes de la crédibilité, l’intrigue est prenante et le lecteur reste accroché à cette histoire.

La psychiatrie joue un rôle déterminant dans ce roman. Deux personnages importants, l’inspectrice Manon Rousseau et le journaliste Cédric Lepront, ont besoin de soins suite à des traumatismes subis dans leur enfance. Manon a vu son père se noyer lors des inondations de Vaison-la-Romaine en 1992. Depuis, elle a la phobie des grandes étendues d’eau. Cédric a été abandonné par sa mère après un accident de voiture, depuis sa relation avec les femmes est compliquée, il est convaincu que toutes l’abandonneront tôt ou tard. L’auteur a creusé les techniques utilisées en psychiatrie, il en décrit avec clarté certaines qui peuvent paraître effrayantes quand elles sont utilisées de façon malveillante pour manipuler les individus : l’implantation de faux souvenirs, l’hypnose, la thérapie EMDR[2]

Malgré un côté sensationnel parfois peu trop prononcé qui restreint la vraisemblance, ce roman reste captivant et même édifiant sur le pouvoir de la psychanalyse.

[1] L’urbex est l’exploration urbaine, c’est la visite filmée ou photographiée de lieux abandonnés comme des maisons ou des châteaux en ruines, des usines désaffectées, des anciens magasins…

[2] En français, « désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires ».

Extrait :
— Excellente deuxième question ! la félicita le psychiatre. Parce que Cédric, pour une raison que j’ignore puisqu’il n’a pas voulu me dévoiler tout ce que ce M. Vanderheyden lui avait raconté lors de son interview, était sensible à cette histoire depuis des années. Vois-tu, les mythes, les légendes, sont aussi des outils de manipulation. Déjà, Platon dans sa République en expliquait l’utilité. À l’époque, pour limiter l’exode des habitants de la cité, la légende de monstres dévorant les hommes et se cachant en dehors d’Athènes avait été propagée. Le fait que l’esprit de mon patient soit ouvert à cette légende m’a facilité le travail, il demeurait persuadé qu’elle était véridique ! Il en parlait avec tellement de passion ! Les hommes veulent croire, Manon, à une religion, à un mythe, aux paroles d’un gourou, d’un politicien…

Ancienne scierie abandonnée

Ancienne scierie abandonnée

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Les Fantômes de Kiev – Cédric Bannel

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2023 (XO, Pocket)
Genres : Espionnage, thriller
Personnage principal :
Edgar Van Scana, espion français

Ce n’est pas un livre à lire si vous voulez vous changer les idées : on est embarqué en plein milieu de la guerre que mène la Russie contre l’Ukraine. Plus précisément : au cœur d’une opération (l’Ouragan de Feu) que les stratèges de Poutine entreprennent dans le but de ruiner économiquement et politiquement la France, donc d’affaiblir un des plus sérieux soutiens de l’Ukraine. Les Russes ont dérobé, en effet, des missiles français d’un type nouveau  très puissants et très faciles à manipuler dans le but d’abattre des avions de compagnies françaises transportant des civils. Lorsque l’on constaterait que ces missiles étaient français, les observateurs croiraient que la France a voulu jeter le discrédit sur la Russie; par ailleurs, l’interruption inévitable du trafic aérien ruinerait une bonne partie de l’économie française.

Pour éliminer cette menace, les Services secrets français comptent sur un agent brillant et tenace, Edgar Van Scana, chargé de remonter à l’origine de la fuite dans le but de trouver les missiles volés et de les rapatrier ou de les détruire. L’informateur immédiat (l’Ukrainien Andriy Mykoulyne), poursuivi par des Tchétchènes à l’emploi du Kremlin, a préféré se suicider plutôt que d‘être tué à petit feu. Ses sources, avec lesquelles Edgar cherche à entrer en contact, Dmitri et Bogdan, échappent aux recherches, probablement parce qu’ils sont emprisonnés : le bras droit de Poutine, en effet, Olga Ranevskaia, alias la Tsarine, a commandé une purge méticuleuse parmi toutes les personnes qui auraient pu être en contact avec Mykoulyne.

Pendant ce temps, un autre espion russe, intelligent et formé aux arts martiaux, Igor Garidov, se fait passer en France pour un musulman et  s’efforce de convaincre l’imam algérien de la mosquée Bilal, à Blois, de transporter les missiles en France et de devenir ainsi un des grands responsables de l’Ouragan de Feu. L’objectif de Garidov étant de faire accuser les musulmans plutôt que les Russes si jamais le plan était découvert et l’opération neutralisée.

Sur le terrain principal, le grand adversaire d’Edgar est Rousslan, surnommé le Tatar, stratège intelligent plus que sadique, se voulant d’abord efficace et dévoué, même s’il s’accorde une bonne marge de manœuvre. C’est entre Edgar et lui que se déroulera la scène finale.

C’est un roman bien construit, bien informé également. Des personnages pertinents et de nombreux rebondissements. J’ai l’impression que ça serait encore meilleur dans un film mais, pour un roman d’espionnage, ça reste pas mal captivant. On pourrait avancer que les Russes sont présentés comme des personnes très méchantes. On nous rétorquerait probablement que, actuellement, le temps n’est plus aux nuances.

Extrait :
– Je sais où sont les missiles. Tu peux noter ?
– Vas-y, tu es enregistré.
– Il s’agit d’une ferme, confirma Edgar après avoir donné les détails fournis par Iryna, la belle-fille de Bogdan Lissenkov, ça ne ressemble pas à grand-chose, quelques hangars, des abris pour le foin et une petite maison principale. Les missiles sont dans le plus grand hangar. Il n’y a pas de dispositif de sécurité visible (…)
– D’après ce qu’on a saisi, Les Russes viennent de comprendre qu’on a une photo des missiles. Ils vont réagir et les déplacer.
– Tout est prêt pour la frappe (…)
– Paul, préviens le support aérien qu’on ne part plus à deux mais à trois. On emmène Iryna.
– Vous ne pouvez plus utiliser le site d’exfiltration prévu. Nos satellites montrent qu’un détachement russe s’y est installé il y a trois heures.

Frappe de missiles sur Donetsk

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Soufre – Nicolas Druart

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2024 – HarperCollins
Genres : Thriller, Enquête policière
Personnages principaux :
L’Homme-Allumettes, tueur en série – Antoine Aubert, capitaine de police à Toulouse

Une légende urbaine fait fureur sur les réseaux sociaux : celle de l’Homme-Allumettes. De nombreux jeunes se livrent au rituel d’invocation : il faut former un personnage avec cinq allumettes, puis enflammer une sixième allumette et répéter trois fois L’Homme-Allumettes en fixant l’écran de son portable. La légende dit qu’alors l’Homme-Allumettes apparaît sur le téléphone. Dans certains cas, si le rituel a été exécuté correctement, en respectant un timing parfait, l’Homme-Allumettes surgit vraiment et tue ceux qui l’invoquent. Cela ressemble à un canular et prête à rire, si ce n’est que dans le téléphérique toulousain deux adolescentes qui se sont livrées à ce rituel ont été égorgées par un individu surgi de nulle part dans une cabine perchée à cinquante mètres du sol qui, après avoir assassiné les deux filles, s’est évaporé avant que le téléphérique arrive à la station suivante. La scène a été filmée et diffusée sur les réseaux sociaux. Le capitaine de police Antoine Aubert est chargé de l’enquête sur ce double meurtre. Il ne croit pas du tout aux esprits maléfiques ni aux fantômes, cependant la façon dont l’assassin est apparu puis s’est volatilisé, défiant les lois physiques, le laisse perplexe. L’enquête va prendre une autre ampleur quand de nombreux adolescents, pour se faire peur ou par défi, réalisent l’invocation et que les meurtres se multiplient, tous filmés et publiés sur internet.

L’auteur nous a concocté une intrigue parfaitement construite pour installer un climat de tension et de mystère. On se demande par quel prodige le meurtrier peut frapper au moment précis de l’invocation et comment il s’évanouit telle une ombre ensuite. C’est très énigmatique et diablement intriguant.

Le cadre, celui des fêtes foraines, souvent sous la pluie et dans la brume, contribue à installer une atmosphère glauque et ténébreuse.

Concernant les personnages, le capitaine Antoine Aubert est un policier confirmé et respecté qui a de bons résultats. Il n’a aucun mal à se faire entendre par son supérieur hiérarchique qui n’est autre que sa compagne, la commissaire Maria Salgado. Les forains jouent un rôle particulièrement important dans ce roman. La petite Kelly, onze ans, toute habillée de noir, exerce comme cartomancienne dans l’équipe familiale de forains dirigée d’une main de fer par son père. Ses frères sont aussi inquiétants qu’elle. Aurore, handicapée, en fauteuil roulant, fait des vidéos sur les légendes urbaines effrayantes. Bien sûr elle est captivée par celle de l’Homme-Allumettes. C’est dans la description des marginaux et asociaux que l’auteur est le plus à l’aise, bien plus que dans les portraits conventionnels et trop lisses des policiers.

En résumé, Soufre est un roman haletant avec son intrigue ingénieuse, son ambiance oppressante et ses personnages mystérieux. Un bon thriller pour se distraire et frissonner.

Extrait :
— Cette légende urbaine renvoie les êtres humains à leurs peurs, leurs faiblesses, leur débilité. Elle met en lumière leur intolérance, leur ignorance, leur incapacité à se comprendre, à s’écouter, à accepter l’opinion d’autrui sans le juger. Parce que les gens sont stupides, mec. Ils ne réfléchissent plus. Ils sont conditionnés, endoctrinés par les effets de masse. Ils attendent qu’on leur dise quoi faire, quoi penser, et ils sont prêts à gober n’importe quoi du moment que ça fait partie de la mouvance actuelle. À une époque où les êtres humains n’ont jamais eu autant besoin de réfléchir par eux-mêmes, on les assiste, on les matraque de contenus élaborés par intelligence artificielle. Ça sent la fin, mon Toin-Toin. Crois-moi. L’Homme-Allumettes les a rabaissés à leur condition de pantins décérébrés.

Fête foraine

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Faux-Semblant – J.L. Horst & T. Enger

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019  (RØYKTEPPE)
Date de publication française :
 2025 (Gallimard)
Traduction (norvégien) :
Marie-Caroline Aubert
Genres : Enquête, thriller
Personnages principaux :
Alex Blix, inspecteur de police – Emma Ramm, journaliste

31 janvier 2018 : Les Feux d’artifice du Nouvel An illuminent Oslo. À minuit, une violente explosion secoue le sol, une immense colonne de flammes rouges jaillit dans le ciel, des hurlements déchirent la foule assemblée pour fêter.

L’inspecteur Blix sauve une femme qui était sur le point de se noyer et la journaliste Emma Ramm constate avec stupeur le décès de son amoureux Kasper. Dans les poches de la femme sauvée par Blix, on trouve une carte bancaire au nom de  Ruth-Kristine Smeplass. Des vidéos confirmeront qu’elle était sur place et rôdait autour des poubelles. Ces événements rappellent à Blix la disparition de Patricia, la fille de Ruth, en 2009 : l’enquête n’avait pas abouti. Blix, de temps en temps, réexamine les informations pour tenter de découvrir un détail qui lui aurait échappé jusque là. Patricia, encore aux couches, avait été confiée, avant son enlèvement, à son père Christer Storm Isaksen, à cause des problèmes de santé mentale qui affligeaient Ruth. Aujourd’hui, Isaksen achevait une peine de prison pour avoir tué un homme qu’il croyait impliqué dans l’enlèvement de sa fille.

La bombe n’était pas assez puissante pour que l’événement puisse être qualifié de terroriste; une deuxième bombe, le lendemain, ne cause que peu de blessés. Blix croit que c’est de la poudre aux yeux et que, en réalité, quelqu’un en particulier devait être ciblé. Pourquoi pas Ruth qui, d’après les vidéos, avait un comportement étrange? Blix reprend donc l’enquête et constate que tous les témoins de l’époque (les amis et les voisins de Ruth) sont très difficiles à rejoindre. Emma enquête de son côté pour savoir qui est responsable de la mort de Kasper. Deux voies différentes qui aboutiront à la même situation dramatique.

L’action est lente et l’auteur prend son temps pour nous présenter des personnages réalistes bien ordinaires. Blix et Emma, par exemple, ne sont pas des héros et se comportent de façon normale, à part le fait d’être obsédés par leur travail.

La composition est classique, mais la situation est complexe : le nombre de personnages importants est imposant; et les noms norvégiens ne sont pas faciles à mémoriser. Les ramifications du récit ne sont pas faciles à suivre. Mais tout cela est cohérent et les morceaux finissent par s’emboîter parfaitement. Il faut simplement s’armer de patience pour en tirer une grande satisfaction.

Extrait :
– Comment voyez-vous les choses aujourd’hui ? demanda Emma. Après toutes ces années. Êtes-vous toujours convaincu que Ruth-Kristine était dans le coup ?
Ce fut comme si quelque chose s’était soudain réveillé en Isaksen. Une colère qui ne la visait pas directement mais qui irradiait de lui, de l’autre côté de la table.
– Je l’ai dit dès le début, expliqua-t-il. Elle m’en voulait à mort parce qu’elle n’avait pas obtenu la garde de la petite. Elle ne pouvait même pas la voir sans la présence d’un superviseur. C’était humiliant, selon elle, et je pense la comprendre. Mais sa fureur … Il y a des moments où elle m’a fait peur, ajouta-t-il en secouant la tête. Ça ne l’intéressait peut-être pas d’être une mère, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle voulait vraiment m’empêcher de jouer mon rôle de père.

Feux d’artifice à Oslo

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Le Vestibule du diable – Christian Artigau

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2025 – Éditions Cairn
Genre : Aventures
Personnage principal :
Corto Valentia, baroudeur retiré en Aragon (Espagne)

Corto Valentia, après avoir roulé sa bosse un peu partout dans le monde, s’est retiré dans un hameau abandonné des Pyrénées aragonaises, en Espagne. Maintenant, il élève des chèvres et produit des fromages qu’il vend à des chefs cuisiniers. C’est en récupérant des madriers pour restaurer son habitation qu’au fond d’un tunnel oublié il découvre un trésor : cent huit petits lingots d’or. C’est une partie de l’or que les nazis avaient volé aux juifs pendant la dernière guerre mondiale. Profiter d’une telle découverte n’est pas évident, il faut vendre l’or. C’est par l’intermédiaire d’une amie libanaise qui a des relations qu’il va tenter de négocier la vente de son or. Ce n’est pas chose aisée dans un monde de requins.

Corto Valentia, comme son nom ne l’indique pas, est irlandais. C’est un baroudeur. Professionnellement c’est une sorte de couteau suisse, un homme polyvalent qui a exercé plusieurs métiers : garde-chasse en Finlande, foreur en mer du nord, barman à Beyrouth, responsable de plate-forme humanitaire à Kiev. Il a aussi été troisième ligne de rugby dans l’équipe du Leinster et dans l’équipe nationale d’Irlande. C’est quelqu’un qui a de multiples cordes à son arc. Il applique la maxime : l’aventure est dangereuse, la routine est mortelle. Mais pour lui, le hasard fait bien les choses : il tombe fortuitement sur un fabuleux butin, lui qui n’avait d’autre ambition que l’élevage de chèvres et la fabrication de fromages ! D’ailleurs, le Vestibule du diable n’est rien d’autre qu’une hutte de pierre avec une immense cheminée où brûle un feu été comme hiver. Corto l’utilise pour affiner ses fromages. On peut se poser la question de la crédibilité d’un tel personnage : un homme possédant des compétences multiples, qui les a exercées à travers le monde, va se retirer dans un endroit paumé pour élever des chèvres ? Heureusement, son destin le rattrape et s’il ne va pas à l’aventure, l’aventure vient à lui. D’autres aussi viennent à lui : deux déserteurs du groupe wagner sont à ses trousses et un tueur fou s’intéresse à son or. Même dans un désert, on ne peut pas être tranquille !

Outre le personnage de Corto Valentia, ce roman se distingue par son cadre insolite : les villages et hameaux abandonnés de la Sierra de Guara et du désert des Bardenas en Espagne. Un décor à la fois austère et majestueux qui donne une ambiance particulière à ce roman.

La découverte d’un trésor caché, des paysages immenses et désertiques, cela stimule l’imagination. Le Vestibule du diable est une lecture qui fait rêver.

Extrait :
En rentrant chez lui, il alluma le feu qu’il avait préparé le matin, se fit réchauffer une casserole de soupe, se servit un ballon de vin rouge avant d’aller s’asseoir sur le grand canapé devant la cheminée.
Fourbu, un lingot dans chaque main, il s’assoupit avec une montagne d’idées dans la tête. Le lendemain, dès l’aube, il était de retour dans le tunnel. La chasse au trésor allait durer deux mois.

Village abandonné de la Sierra de Guara

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

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Strange Houses – Uketsu

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Henna Ie)
Date de publication française :
 2025 (Seuil)
Traduction (Japonais) :
Amana Renhall
Genre : Thriller
Personnage principal :
Kurihara, architecte et amateur d’énigmes

En mars 2025, j’ai été séduit par le premier roman d’Uketsu traduit en français : Strange Pictures. Un roman dépaysant, désarçonnant et intelligent. On lui pardonnera la coquetterie de laisser ses titres en anglais. Dans ce roman, il fallait interpréter des dessins. Dans Strange Houses, il faut interpréter les plans d’une maison.

Dès l’abord, l’originalité de l’œuvre nous saute aux yeux : il y a environ 75 plans de maison qu’il faut interpréter, plus exactement qu’il faut comprendre pour découvrir comment des crimes ont pu y être commis de façon absolument secrète.

L’histoire  nous est contée sous forme de dialogue entre l’auteur, journaliste spécialisé dans l’occulte, son ami Yanagioca qui le consulte sur l’achat d’une maison apparemment suspecte, et un camarade de l’auteur qui est architecte et amateur d’énigmes, un certain Kurihara. Se joindra bientôt à ce trio Yuzuki Miyaé, dont le cadavre du mari a été retrouvé dans les montagnes de Saitama il y a trois ans, et à qui il manquait la main gauche, comme c’était le cas en ce qui concerne le cadavre d’un homme assassiné à Tokyo, dont parle l’auteur dans l’article qui a attiré l’attention de Yuzuki. Or, les habitants de la maison de Saitama auraient déménagé à Tokyo et leur maison de Saitama aurait brûlé. Et les plans des deux maisons révèlent un même espace secret.

S’il est vrai qu’on a tué des hommes dans ces maisons, et qu’on leur a coupé la main gauche, de quel genre de famille s’agit-il, et c’est quoi l’idée de couper la main gauche d’un individu ? La deuxième partie du roman s’intéresse à ces questions. Pour y répondre, il faudra analyser quelques générations de la famille Katabuchi et remonter jusqu’à Kaei Katabuchi qui a régné sur la famille de 1899 à 1915.

J’ai trouvé plutôt fastidieuse cette deuxième partie du roman, peut-être parce que je suis assez étranger aux questions d’ascendance familiale. On délaisse un peu les questions d’observation et d’induction pour s’embourber dans les affaires de famille, les rancunes et les haines dont on hérite malgré soi, les légendes ou même les malédictions de sorcières. En admettant que des sorcières puissent exercer une réelle influence sur des personnes rationnelles, bien des comportements bizarres trouvent une explication compréhensible. Mais les lecteurs qui n’admettent pas ce prérequis ont l’impression d’assister à une sorte de rêve, voire même une sorte de folie collective.

Extrait :
Kurihara : L’espace sans porte au rez-de-chaussée a été créé délibérément. Je pense que c’est visible sur le plan. Cet espace a été créé par deux pans de mur qui ne sont pas nécessaires. Les deux pans de mur qui donnent sur la cuisine. Sans eux, cet  « espace mystérieux » n’existerait pas et la cuisine serait plus grande. Le fait d’avoir construit ces murs au détriment même de la surface de la cuisine montre que cet espace était nécessaire (…)
Ce qui est bizarre, c’est la distribution des pièces à l’étage (…)
L’emplacement des portes est aussi bizarre. Une fois monté à l’étage par l’escalier, il faut faire un assez long détour pour entrer dans la chambre d’enfant. Pourquoi un agencement aussi compliqué ?
En plus, cette chambre est aveugle (…) Une chambre d’enfant sans fenêtre, je n’ai jamais vu ça, du moins dans une maison individuelle.

Plans

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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Le Courant d’air – Catherine Ryan Howard

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 (The Nothing Man)
Date de publication française :
 2025 – L’Archipel
Traduction (anglais Irlande) :
Sebastian Danchin
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Eve Black, autrice – Jim Doyle, tueur en série

Jim Doyle est agent de sécurité dans un supermarché. Son regard est attiré par une femme qui a un livre sous le bras. Le livre glisse et tombe, quand la femme se baisse pour le ramasser, Jim aperçoit le titre : Le Courant d’air. Il n’en croit pas ses yeux, le Courant d’air était son surnom quand il agressait et assassinait des gens, il y a 18 ans. Il n’a jamais été pris, pas même soupçonné, insaisissable comme un courant d’air. Coïncidence ? Le doute est vite levé, Eve Black, l’autrice est l’unique survivante de l’ultime attaque du tueur en série qui a massacré son père, sa mère et sa petite sœur. Jim se procure le livre et le lit pour savoir ce qu’a exactement découvert l’autrice. À la fin de sa lecture, une décision s’impose à lui : le dernier crime du Courant d’air sera la mort d’Eve Black.

Le thème du tueur en série est maintes fois utilisé dans la littérature noire. C’est un sujet rebattu qui finit par devenir lassant. Peu d’auteurs sont capables de le réutiliser en le renouvelant. Citons parmi eux : Søren Sveistrup et Jacques Saussey. Catherine Ryan Howard avec le Courant d’air intègre ce cercle restreint.

L’intrigue est originale puisque l’arme utilisée pour découvrir l’identité d’un tueur en série est un livre. Eve Black avait 12 ans quand sa famille a été exterminée par quelqu’un qui s’est introduit dans la maison familiale. Le coupable a fait d’autres victimes, huit en tout, sans être inquiété. Aidée par le policier qui a dirigé l’enquête à l’époque, Eve rouvre les recherches avec la ferme intention de démasquer l’assassin. Et comme son livre connaît un beau succès, elle espère susciter de nouveaux témoignages … ou de provoquer une réaction du meurtrier.

La narration de l’histoire est également singulière : il y a un autre livre dans ce livre. Le livre écrit par Eve Black fait partie du roman de Catherine Ryan Howard. Tous les deux ont comme titre Le Courant d’air, celui d’Eve Black est sous-titré Une survivante en quête de vérité. On passe alternativement de l’année 2019 où le livre d’Eve a été publié, aux années 2000 et 2001 où sévissait le Courant d’air.

Concernant les personnages, l’autrice nous décrit un meurtrier très organisé qui fait des repérages à l’avance. Comme la plupart des tueurs en série de romans, il est submergé par un sentiment de puissance et d’invulnérabilité au moment où il passe à l’acte. Là, rien de nouveau dans le profil de ce genre de meurtrier, si ce n’est qu’il profite des avantages de son métier pour préparer ses agressions. Eve a été la fille qui a survécu au massacre de sa famille, aujourd’hui elle est celle qui va identifier le responsable. Elle ne dit pas tout, elle n’a pas tout écrit dans son livre. Elle aussi cache son jeu. Un dangereux jeu du chat et de la souris se joue alors entre l’assassin et l’autrice.

Sur le thème quelque peu éculé du tueur en série, Catherine Ryan Howard a réussi à faire un thriller original et plein de suspense.

Extrait :
Quand on y réfléchit bien, ce type était un lâche, et il l’est resté. Ce n’est pas mon cas. J’ai décidé de le démasquer et n’allez pas croire que mes recherches se sont arrêtées avec la publication de ce livre. Je crois même que ce livre va nous apporter de nouvelles pistes. Il fera naître des souvenirs et des réactions chez certains de ses lecteurs. Alors, pour répondre à votre question, je ne suis pas du tout inquiète. En revanche, je suis déterminée. Je vais le retrouver.
Eve laissa s’écouler un battement.
— Et impatiente. Le dénouement est proche. J’en ai la conviction…

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Krummavίsur – Ian Manook

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2024 (Flammarion)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal :
Kornelius Jakobsson

Après avoir passé quelques dures semaines dans le Grand Nord canadien (cf. Ravage), nous voici plongés en Atlantique nord, entre l’Islande et le Groenland.

 En 1995, un pilote d’avion et son passager (menotte au poignet qui retient une mallette) affrontent une violente tempête qui les contraint à s’échouer sur les bords d’une profonde crevasse.

 En 2002, un professeur et son guide, encordés l’un à l’autre, cherchent à lire dans la glace l’histoire des éruptions de l’Hekla, le volcan le plus actif d’Islande. Dans une crevasse, ils découvrent un corps congelé qui tient une mallette.

Plus tard, dans une lagune près des glaciers, un père et son fils dans une barque observent le jeu amusant des phoques jusqu’à ce qu’une terrible vague imprévisible ébranle d’énormes glaciers dont des blocs se brisent et s’écrasent dans l’eau, entraînant le chavirage de la barque. C’est sur cet incident que va enquêter le jeune inspecteur Ari Eiriksson. Et, comme par hasard, l’ex-flic Kornelius Jakobsson a été témoin du naufrage.

Pendant ce temps, un hélicoptère des forces spéciales arraisonne un chalutier en fuite et arrête deux pêcheurs soupçonnés d’avoir violé et tué la jeune Anika qui n’avait que 15 ans.

C’est dans cette apparente confusion que débute le récit de Manook, qui finira par nous entraîner dans le conflit qui implique aujourd’hui les États-Unis, le Danemark et le Groenland. L’auteur adore jouer avec son lecteur. De la même façon, ses chapitres commencent souvent dans le feu de l’action et ça prend un certain temps avant qu’on puisse identifier le il ou le elle dont il parle. Manook s’amuse aussi beaucoup avec le langage : son style est époustouflant, notamment quand il décrit les cieux et la mer en pleine tempête, de même que les paysages animés par le vent, les oiseaux, la pluie.

Le jeu principal c’est évidemment la manière d’emboîter toutes les pièces du puzzle (et il y en a plusieurs). Le lecteur travaille fort, mais il est aidé par la fréquentation de plusieurs personnages intéressants développés avec une précision d’orfèvre par l’auteur.

Bref, c’est un roman qui m’a captivé d’un bout à l’autre, malgré une petite réserve pour la finale qui rappelle brutalement que tout ça était arrangé avec le gars des vues.

Extrait :
Il est bien le Kornelius Jakobsson obstiné et têtu qui s’échine jour après jour à saborder sa vie professionnelle autant que personnelle. L’enquête est close à Reykjavik, étouffée sous un édredon avec le commissaire national, le ministre de la Police et même la Première ministre assis dessus pour être certains que plus rien n’en transpire. Qu’est-ce qu’il est venu risquer sa vie au royaume du Danemark, aussi pourri que sa république islandaise ?

Glacier du Groenland

 Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

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Ici s’arrête le monde – Barbara Abel

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2025 – Éditions Récamier
Genre : Thriller psychologique
Personnages principaux :
Hélène et Raphaël parents d’une famille recomposée

Bruxelles, en septembre d’on ne sait quelle année.
Au sein d’une famille recomposée, on fête l’anniversaire de Soline (17 ans), la fille d’Hélène qui a comme nouveau compagnon Raphaël, lui-même père de Laura (16 ans). Hélène et Raphaël ont eu ensemble Marius (8 ans). Pendant le repas d’anniversaire, une explosion énorme fait trembler le sol et les murs. Puis tout s’éteint, l’appartement est plongé dans le noir. D’autres explosions se produisent, plus proches. Des incendies illuminent la ville. Tout le monde va se réfugier à la cave pour se mettre à l’abri. On ne sait pas ce qui se passe à l’extérieur. La guerre ? La vie vient de basculer. Les explosions continuent, il faut partir, quitter Bruxelles tant qu’il est encore temps. Mais comment partir alors que Félix, un copain de Marius, qui était venu jouer avec lui est avec eux et qu’en plus ils ont recueilli un bébé dont les parents ont été tués ? Sans compter que Soline vivait avec son père, pas avec Hélène et Raphaël. Il faut rendre ces enfants à leurs parents avant de s’enfuir. Ce qui va beaucoup compliquer les choses et retarder le départ.

Dans l’intrigue imaginée par l’autrice, la Belgique est attaquée par une puissance inconnue et Bruxelles est bombardée. Situation surprenante, mais l’essentiel est ailleurs. C’est simplement un contexte d’angoisse et d’insécurité qui va mettre les membres d’une famille recomposée devant des choix difficiles. Le fait que la famille soit recomposée est d’une grande importance parce qu’elle complexifie les décisions. Les parents doivent prendre des décisions concernant les enfants dont ils ne sont pas les seuls responsables. Ainsi Soline est la fille d’Hélène et d’un autre homme qui est tout aussi concerné par le sort de sa fille. Hélène peut-elle décider seule ? Même cas de figure pour la fille de Raphaël et d’une autre femme. Et comme si ça ne suffisait pas, l’autrice en rajoute : un petit garçon de 8 ans dépend d’eux et même un bébé de 3 mois recueilli après la mort de ses parents. Est-on libre de décider du destin d’une personne dont on n’est responsable que momentanément et par accident ? Quelle est la meilleure solution alors que toutes ont leurs inconvénients ? Ce sont les questions qui sont posées aux parents tout au long de cette histoire. De dilemme en dilemme, le départ est différé et le danger augmente. Laura, la fille de Raphaël, donne sa façon de voir : on n’arrive pas à partir parce qu’on n’est pas une famille.

L’autrice termine son livre de façon abrupte et amère en nous rappelant que ces guerres qui se déroulent près de nous ou à l’autre bout de la terre ne provoquent qu’indifférence chez ceux qui ne les subissent pas directement.

Dans ce roman, Barbara Abel met en évidence de façon magistrale la difficulté de prendre les bonnes décisions dans des circonstances dramatiques. C’est un roman intense et haletant.

Extrait :
Elle a la sensation d’avoir éteint une lumière que rien ne pourra jamais rallumer. Depuis le début des bombardements, les dilemmes la malmènent, elle n’en peut plus de devoir choisir. Entre Soline et Marius, entre sa vie d’avant et celle d’aujourd’hui, emmener Pauline, dire la vérité à Quentin, abréger les souffrances de Bruno, laisser le destin suivre son cours. Tant de choix impossibles ! Sans cesse elle affronte deux camps opposés, entre la raison et les élans, les principes et les pulsions, les fidélités et les désirs. Un dilemme, c’est une guerre civile : deux vérités se disputent le territoire de l’âme. Les sacrifices sont énormes. C’est une bataille dont on sort amputé de ce qu’on n’a pas choisi. Ou coupable de ce qu’on a préféré.
Choisir, c’est renoncer.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Rouge comme la mer – Lilja Sigurdardóttir

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Blódraudur sjór)
Date de publication française :
 2024 (Métailié)
Traduction (islandais) :
Jean-Christophe Salaün
Genres : Enquête, thriller
Personnages principaux :
Aurora, policière – Daniel, policier

Ce roman fait partie d’une trilogie qui met en vedette la policière Aurora. Chaque roman est indépendant, le seul lien étant la recherche par Aurora du cadavre de sa sœur qui a été tuée et dont le corps a été apparemment abandonné dans les terres volcaniques au nord de l’Islande. J’avais déjà été satisfait par Trahison, qui a obtenu l’Icelandic Crime Fiction 2019[1].

L’entrepreneur Flosi, en entrant chez lui, tombe sur une demande de rançon : sa femme Gudrun a été enlevée et on menace de la tuer si la rançon n’est pas livrée. Son comptable, Michael, demande à la policière Aurora d’aller voir la situation de plus près, et en toute discrétion, puisque la police ne doit pas être mise au courant. Aurora demande l’aide de Daniel, un policier d’expérience, et on fixe un rendez-vous avec Flosi dans un Café. L’enquête sur l’enlèvement de Gudrun commence.

Plusieurs personnes ont intérêt à faire disparaître Gudrun : la femme précédente de Flosi, Karen; la fille de Karen et Flosi, Ida Thöll; la maîtresse de Flosi, Bergros; Flosi lui-même. À moins que ce ne soit un Russe pour lequel il semble que Flosi ait effectué d’énormes blanchiments d’argent.

L’intrigue est construite de façon classique : pas besoin de multiplier les personnages ou de jouer avec les dates pour mêler le lecteur, le problème suffit. La stratégie des policiers est clairement élaborée, ce qui n’empêche pas les rebondissements de les prendre par surprise. Le lecteur peut difficilement ne pas être hanté par le problème et chamboulé par les changements d’angles que doivent s’imposer les enquêteurs.

Bref, un roman bien construit, des personnages crédibles et des aperçus intéressants sur les relations homme/femme et la vie de famille.

[1] Il ne faut pas confondre cette auteure avec Yrsa Sigurdardóttir qui écrit aussi beaucoup de polars et de romans pour les jeunes.

Extrait :
« Qu’est-ce que ça peut vous foutre que j’aie voulu ou non avoir d’autres enfants ? Quel est le putain de rapport avec la disparition de Gudrun ? Comment pouvez-vous ne serait-ce que d’envisager que Bergros ait quoi que ce soit à voir là-dedans ? Elle doit faire trente kilos de moins que Gudrun ! Vous l’imaginez sérieusement capable d’avoir le dessus sur elle et de la kidnapper ? C’est quoi, ces conneries ? Et si vous cherchiez ma femme au lieu de rester bêtement assis là à me cuisiner ? Je ne m’extorque pas moi-même, à ce que je sache ! »

L’Islande

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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À la découpe – Pascal Manoukian

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2025 – Rio Bravo
Genres : Fable satyrique, utopie
Personnage principal :
Hugo Sassaire, candidat à la présidence de la République

Hugo Sassaire, 36 ans, divorcé et père d’un garçon, travaillait dans une grande entreprise jusqu’au jour où le groupe décide de réduire les effectifs et qu’il se retrouve licencié sans autre forme de procès. Alors qu’il fumait tranquillement une cigarette devant le siège de l’association De beaux lendemains, dont il fait partie en tant que chômeur, il est abordé par une journaliste qui cherche de façon urgente une réaction de l’homme de la rue à l’abandon de la présidence de la République par son actuel président totalement dépressif. Hugo, inspiré, donne une réponse qui va faire le buzz dans les médias : la véritable égalité n’est pas l’extinction des riches, mais leur multiplication. Faire de chaque Français un multimillionnaire, voilà ce qu’il faudrait faire ! Du jour au lendemain, Hugo devient célèbre. Avec quel argent compte-t-il enrichir les Français, lui demande-t-on. Hugo a un programme : vendre la France à la découpe à tous ceux que ça intéressera. Selon ses calculs cela devrait rapporter douze millions d’euros à chaque citoyen. Les Français deviendraient alors riches, apatrides et heureux ! Les clients ne manquent pas : les États-Unis ont fait savoir qu’ils étaient intéressés par la Nouvelle Calédonie, les Chinois se portent acquéreurs de la totalité des terres arables, l’Allemagne vise l’ensemble de l’armement nucléaire français, l’Arabie Saoudite et le Qatar se disputent la Côte d’Azur, Elon Musk convoite Kourou et peut être la Guyane toute entière … En France, il doit y avoir de nouvelles élections pour remplacer le président démissionnaire, Hugo est poussé à être candidat. Sa candidature rencontre un immense succès, son portrait se multiplie sur les murs, les bus, les camions, un slogan inventé par la rue apparaît : Voter Sassaire enfin. Hugo pourra-t-il mener un son projet jusqu’au bout ?

Ce livre est un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié). C’est un livre bizarre tant dans sa forme que dans son contenu. Un format plus petit que l’habituel format poche, une couverture d’une sobriété absolue, un éditeur nouveau et un sujet de roman insolite.

Par son contenu, ce roman fait rire mais ce n’est pas la grosse farce, c’est plutôt un rire grinçant qui s’appuie sur des constatations critiques de l’état de la France et du monde. Ainsi l’auteur ne se prive pas de fustiger les privilégiés et les hypocrites qui vivent à l’opposé de ce qu’ils prêchent. Les représentants du peuple et les politiques ne sont pas plus épargnés : Les Français, fatigués d’une démocratie de petits arrangements, de générations de consanguinité idéologiques, ne comptaient plus sur la politique pour améliorer leur ordinaire. D’autres questions très sérieuses sont aussi abordées : qu’est-ce qu’un pays, un peuple ? Quelques passages du livre ont même une tonalité militante et contestataire.

En France, nous aurons des élections présidentielles en 2027. Et si un candidat venu de nulle part, comme Hugo Sassaire, balayait tout sur son passage et imposait ses idées révolutionnaires (et pacifiques) ? En attendant, vous pouvez lire À la découpe, vous y prendrez sans nul doute beaucoup de plaisir sans vous ruiner (12 euros).

Extrait :
La France fatiguée, déçue, oubliée, burnoutée, smicardisée, endettée, sous-éduquée, privée d’espoirs et d’horizons, la France des mal-logés, des mal-soignés, des mal-nourris, des mal-considérés, emportait toutes les digues, renversait tous les garde-fous. À l’inverse, les riches, les biens-nés, les premiers de cordée, devenus trop peu nombreux à force de ne pas partager, regardaient monter la vague, les pieds déjà dans l’eau. Aucune chance de l’endiguer, démocratiquement, le goût de la fortune, déjà dans toutes les gorges assoiffées, l’interdisait. Constitutionnelle ou pas, la vente les libèrerait.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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