Sharko – Franck Thilliez

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Fleuve noir)
Genres : Enquête, thriller
Personnages principaux : Franck Sharko et sa conjointe Lucie Henebelle, flics au Quai des Orfèvres

S’embarquer dans un Thilliez, c’est tout un contrat. Au rythme d’un roman par année depuis 2004, Thilliez produit des romans massifs bourrés d’informations scientifiques qui jouent un rôle essentiel dans le roman. L’aspect un peu scolaire de ces comptes rendus est tempéré par des enquêtes multiples aux rebondissements bien placés.

Dans Sharko, le sang est en vedette; on a parfois l’impression de lire un Senécal ou un Stephen King. C’est certain que le côté gore devrait émoustiller grand nombre de lecteurs mais, même si l’auteur compte peut-être un peu là-dessus, ce n’est pas l’essentiel. Pour ma part, l’aspect sanguinolent de l’histoire m’a peu attiré; ça ne m’a pas empêché de poursuivre ma lecture avec un intérêt certain.

Le début est accrocheur et manifeste déjà la maîtrise de l’auteur pour la composition d’un roman de ce genre : dans l’aquarium Océanopolis, un préposé aux requins incite ces violents prédateurs à le dévorer tout cru, comme si de rien n’était.

D’où un des trois grands problèmes qui constituent cette histoire quelque peu macabre : pourquoi cet individu paraissait-il si indifférent à son sort ?

Puis, la policière Lucie Henebelle, lieutenante à la brigade criminelle de Paris, abat un impitoyable tueur mais, comme elle était entrée chez lui sans mandat, elle risque une suspension plutôt que des félicitations. Le commandant Franck Sharko, son conjoint, entreprendra donc de maquiller ce crime pour lancer les enquêteurs, dont ils font partie, sur une fausse piste. Quelques indices risquent, cependant, de se retourner contre eux : parviendront-ils à s’en tirer ? C’est un suspense qui se poursuit jusqu’à la fin du récit.

Enfin, ce cadavre est celui de Julien Ramirez, bien connu des milieux policiers et psychiatriques, qui semble avoir torturé et exterminé au moins une quinzaine de victimes. Par plaisir sans doute, mais y aurait-il une autre raison ? Le lecteur sera ainsi entraîné dans une sombre histoire de vampires modernes (à la Hannibal), pas vraiment des créatures surréelles, mais une méchante gang de sadomasochistes regroupés dans une sorte de secte au service, sans le savoir, d’un projet machiavélique de contamination du genre humain, à côté duquel l’épisode de la vache folle fait figure de piètre précurseur.

C’est un roman attrayant par des facettes bien différentes : les amateurs de romans noirs à la Stephen King y trouveront leur compte; ceux qui aiment voir couler le sang, dans un contexte souvent sadomasochiste, un peu gore, l’apprécieront également; les amateurs d’enquêtes compliquées aux multiples rebondissements seront comblés; et ceux qui apprécient la dimension scientifique d’une histoire fournie par une recherche minutieuse obtiendront satisfaction.

Pour ma part, j’ai trouvé ça long, ardu, mais bien fait et assez envoûtant. Je n’en lirai pas un autre tout de suite, mais sûrement plus tard. Souvent les détectives principaux nous attirent. Sharko est la sixième enquête de Lucie et Franck; je les ai trouvés moins intéressants que leur collègue traumatisé et adepte de la coke, Nicolas Bellanger, méticuleux et acharné. Les angoisses et les réconciliations à l’eau de rose de Lucie et Franck sont de mauvais moments à passer, et ils passent d’ailleurs rapidement. Les autres personnages manquent de relief; je ne crois pas que ce soit trop important pour l’auteur. Thilliez est d’abord un chercheur, mais qui laisse une grande place à l’imagination. D’où la fascination qu’il exerce. Ses romans sont des romans d’auteur, un auteur remarquable.

Extrait :
Toujours avec cette même exquise lenteur, le soigneur ôta le gant de sa main gauche et s’entailla la paume avec générosité. Des arabesques pourpres ondulèrent dans l’eau. Alors que les vrais cris d’alerte et les propos incrédules se multipliaient (« C’est un spectacle ? » ou « Il s’est vraiment blessé ? »), la pression augmenta autour de Philippe et de son fils, désormais écrasés contre la vitre. L’enfant pleurait. Les gens s’amoncelaient, les nouveaux arrivants − ceux qui provenaient de la pièce adjacente − voulaient leur part du gâteau. Une femme oppressée se sentit mal et invectiva tous ceux qui piétinaient dans son dos. On s’écarta pour la laisser sortir.
Un signal, dans la tête de Philippe, lui ordonnait de fuir avant le point de non-retour, mais une autre force, un faisceau d’instincts primitifs plus forts, le paralysait. Un homme avec la main en sang, des requins autour : il devait connaître la suite. Le plongeur les rassura tous d’un signe clair, pouce et index joints en un cercle. Tout allait bien, il savait ce qu’il faisait, et il n’y avait aucun danger.

Niveau de satisfaction :
4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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Il ne nous reste que la violence – Éric Lange

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Éditions de la Martinière)
Genres : Roman noir, sociétal
Personnage principal : Le narrateur, animateur radio

Le narrateur, dont on ne connaît pas le nom, s’estime être « un véritable thermomètre social planté dans la désillusion des hommes. » En d’autre termes il est animateur à la radio, il écoute et fait parler des gens qui ont besoin de s’épancher sur leurs malheurs, sur leurs frustrations. Un jour c’est à son tour de passer du côté des déclassés : il y a restructuration, son émission va être supprimée, il va être limogé. Une de ses connaissances, un baroudeur rencontré dans les Balkans, lui propose une solution : contre trois mille euros, il peut lui donner le temps nécessaire pour imposer définitivement son émission. Pour lui, donner du temps veut dire foutre une bonne dérouillée au liquidateur chargé de virer des gens et ainsi le rendre inopérant pendant quelques mois. Malheureusement le mercenaire a la main lourde, le liquidateur décède. Passé le moment de consternation, notre animateur radio est quand même satisfait de conserver son émission, d’autant plus qu’il n’est pas inquiété pour ce meurtre. D’autres obstacles vont se présenter mais maintenant il a une méthode pour les éliminer.

L’auteur fait d’abord le constat que la violence fait partie intégrante de notre société. On ne peut l’éviter, elle existe quotidiennement. Le héros de cette histoire en arrive à la conclusion : tu te sauveras si tu acceptes la sauvagerie du monde. L’accepter, mais pas forcément la subir. Au contraire il est préférable de pratiquer le même jeu que les prédateurs sociaux, ceux qui décident du destin de milliers de gens sans même connaître leurs existences, dans une tour de Wall Street ou lors d’un conseil d’actionnaires. Pour surmonter l’impuissance et le désespoir il ne nous reste que la violence. Les chemins de la réussite passent par là. La violence sociale entraîne la violence individuelle. Le meurtre, d’abord non voulu, va s’avérer ensuite une solution valable. Du coup notre homme se sent fort et libre. Il s’est hissé au niveau des maîtres du monde.

Le ton est acerbe, le cynisme omniprésent. La démonstration est implacable et d’une grande efficacité, c’est beaucoup plus fort qu’une banale dénonciation de la violence. L’écriture est remarquablement aisée et fluide. L’humour, noir bien sûr, allège la brutalité du propos. Car il faut bien le dire c’est plus avec amusement que désolation que j’ai parcouru ce roman qui peut paraître horrible pour certains bien-pensants. L’histoire semble totalement immorale au premier abord mais elle ne l’est pas réellement, elle a le mérite de montrer à quoi ressemblerait un monde où tous les individus appliqueraient les mêmes méthodes que celles utilisées par les puissants décideurs de ce monde.

Il ne nous reste que la violence est un roman remarquable. Court et incisif.

Extrait :
Je n’avais pas souhaité le décès de Djock, il est vrai. Un bref coma suivi d’une longue période d’hospitalisation m’aurait suffi, mais je ne regrettais pas mon geste pour autant. J’avais accepté cette éventualité avant même de lui donner la pilule. Etre responsable de la mort de quelqu’un ne m’effrayait pas. C’était l’ordre naturel des choses. Nous étions les fourmis d’une longue colonne en mouvement. Que j’en écrase une, ou que je sois moi-même écrasé, ne bouleverserait pas la vie de la communauté. Ou alors pas bien longtemps. Voilà ce que j’avais compris.

Et je me sentais plus fort.
Je m’étais élevé au niveau des maîtres du monde : les dirigeants des États, ceux des entreprises transnationales, les religieux, les chefs des armées et des institutions mondiales, les banquiers, les milliardaires, les mafieux, les terroristes, les mercenaires, les soldats, les traders de Wall Street et de la City… tous ceux qui vivaient au-dessus des hommes et des lois.
Tous ceux qui tuaient froidement, déterminés, en nous regardant dans les yeux et alors on n’osait rien faire.
J’étais libre.

Niveau de satisfaction : 
4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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Le livre que ne je voulais pas écrire – Erwan Larher

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Quidam éditeur)
Genre : Humain
Personnage principal : Erwan Larher, écrivain

Les attentats du 13 novembre 2015 en France, revendiqués par l’organisation terroriste Ėtat islamique (Daech), sont une série de fusillades et d’attaques-suicides islamistes perpétrées dans la soirée à Paris et dans sa périphérie par trois commandos distincts … L’attaque la plus longue et la plus meurtrière a lieu dans la salle de spectacle du Bataclan (également dans le 11e arrondissement), où 1 500 personnes assistent au concert du groupe américain de rock Eagles of Death Metal et où trois autres djihadistes ouvrent le feu sur le public, avant qu’un assaut des forces de l’ordre n’y mette fin et ne tue les terroristes. (Wikipédia).

Le 13 novembre 2015 Erwan Larther était au Bataclan. Au mauvais endroit, au mauvais moment. Il a pris une balle. Une balle de Kalachnikov de calibre 7.62, tirée à bout portant, ça fait des dégâts. Pas uniquement physiques. Ce livre raconte l’épreuve traversée par l’auteur et ses proches, avant, pendant et après le carnage. Ce n’est pas le récit des événements, pas uniquement du moins. C’est un parcours. Un parcours avec un gros obstacle en plein milieu. Mais un obstacle franchi.

Je n’ai pas l’habitude de chroniquer ce genre de bouquins, mon domaine c’est la littérature noire, les polars. Donc je me limiterai à un bref ressenti. Je ne connais pas Erwan Larher, je ne l’ai jamais rencontré et probablement que je ne le rencontrerai jamais. Nos chemins dans la vie ont peu de points en commun. Je suis un lecteur lambda. Mais à travers son histoire je me suis senti très proche de lui. Pendant ce temps où j’ai lu son livre c’est devenu un frère, un frère humain. C’est pour cela que cette chronique est plus personnelle, moins technique et que je me permets de tutoyer l’auteur.

Erwan, à travers ce livre, j’ai partagé pendant quelques heures tes souffrances, tes angoisses, tes doutes. Tes colères et tes révoltes. Tes bonheurs aussi. Je me suis même dit : tu es un sacré veinard Erwan ! Bien sûr ça parait bizarre, voire déplacé, de traiter une victime d’attentat de veinard. Je persiste : veinard parce que la balle, à quelques millimètres près, aurait pu te tuer ou te laisser grabataire pour le restant de tes jours. Mais chanceux aussi parce que dans ton malheur tu as été entouré de beaucoup d’amour. Cet événement dramatique a servi de révélateur pour des sentiments qui existaient mais qui ne devaient pas s’être manifestés avec autant de force. Ça m’a presque rendu jaloux ! J’en arrivais à me demander si pour obtenir autant de preuves d’amour je n’étais pas prêt à me prendre une balle dans le cul comme toi. Évidemment c’est parce que je ne l’ai pas prise que je peux penser ainsi. Mais si Iblis, un des trois terroristes, celui qui t’a tiré dessus, avait bénéficié d’autant d’affection, d’amitié, peut être qu’il n’aurait pas été là à prendre des vies en y laissant la sienne. Peut être …

Finalement, tu le sais maintenant, tu as bien fait de l’écrire ce livre que tu ne voulais pas écrire. Tu as donné de l’émotion aux gens. C’est ça la littérature et tu es écrivain.

Merci pour ce moment d’humanité, Erwan. Bonne route et fais gaffe à tes fesses !

Extrait :
Alors, on fait quoi ? Certains écrivent des livres, des tribunes, des appels. Ils n’y étaient pas. Leur corps ne sait pas. Ce qui n’empêche certes pas de donner son avis. Ni les romanciers de transformer les faits divers en prix littéraires. Avoir pris une balle ne te donne pas plus de légitimité pour l’ouvrir, ni plus de clairvoyance. On se fâche sur les réseaux sociaux, marigot pullulant de rageux qui pensent que respirer donne droit de roter des avis inargumentés, cloaque grouillant d’illettrés, de jaloux, de bilieux, ramassis de petits nombrils agressifs et anonymes, agressifs parce qu’anonymes, avatars surs incapables de penser plus loin que le bout racorni de leur « moi je ». On s’engueule, plus de sécurité, Etat d’urgence contre laxisme, coups de menton, bruits de bottes, insultes et distribution de points Godwin. C’est ce qu’ils recherchent, ceux qui ont une stratégie. Du moins tu le supposes —tu ne peux pas croire que ce serait gratuit, qu’il n’y aurait rien derrière que l’ennui, la frustration ou l’envie d’exister. Non. Ils veulent : déchirement de la société civile. Ils veulent : la haine. Ils veulent: le communautarisme. Ils veulent: nous monter les uns contre les autres.

Eagles of Death Metal – Complexity

Niveau de satisfaction :
4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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Quand sort la recluse – Fred Vargas

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Flammarion)
Genre :
Enquête
Personnage principal : Commissaire Adamsberg (Paris)

L’entrevue qu’a accordée Fred Vargas à l’animateur de La Grande Librairie, François Busnel qui, habituellement, s’en sort assez bien, ne rend vraiment pas justice à Vargas. Comme le pense Adamsberg à-propos d’Irène : « Il avait envie de la brusquer, cette femme, mais il avait compris que plus on la pressait, moins elle allait droit. C’était elle qui réglait le tempo et les digressions ». L’animateur avait sans doute compris le message et s’est interdit d’empêcher Vargas de digresser. Je trouve ça dommage pour les gens qui ne la connaissaient pas et à qui l’entrevue ne donne pas le goût de connaître ses œuvres.

Dès Ceux qui vont mourir te saluent (1994), j’ai aimé Vargas, ses personnages, ses ambiances : « Je veux décrire la vie non pas telle qu’elle est, mais telle qu’on peut la rêver ». Je l’ai délaissée après Sous les vents de Neptune (2004); le langage qu’elle prête aux Québécois est tellement farfelu, tellement impossible, que j’y ai vu une négligence difficilement pardonnable, un manque flagrant de professionnalisme. Comment un éditeur peut-il laisser passer un tel massacre ?

J’ai repris contact lentement avec Un lieu incertain (2008); puis, j’ai été complètement gagné par L’armée furieuse (2011). Dans Quand sort la recluse, j’ai retrouvé le plaisir unique que procure un bon Vargas : une équipe de policiers exceptionnelle, des personnages typiques et rares (comme en offrait la série Chapeau melon et bottes de cuir), des situations mystérieuses aux rebondissements étonnants, un antidote radical aux récits réalistes du genre documentaire.

Au départ, une situation trop improbable pour Adamsberg : dans le Languedoc-Roussillon, trois décès apparemment causés par la morsure d’une araignée, la recluse qui, habituellement, est peureuse et vit cachée. Et dont le venin n’est pas très dangereux pour l’homme. Mais, évidemment, les victimes étaient âgées, leurs défenses affaiblies… Statistiquement, c’est quand même très peu probable et, pour Adamsberg, il y a quelque chose de louche là-dessous. La plupart de ses collègues sont sceptiques; on en vient presqu’aux coups; et Danglard menace de dénoncer les manœuvres de son chef. Entre deux enquêtes plus ou moins officielles, Adamsberg se donnera le temps d’analyser les événements liés à la recluse. Se pourrait-il qu’un tueur en série soit à l’œuvre ?

Beau sujet, enquête intéressante, aller-retour efficace entre le passé et le présent, et surtout communauté de flics attachante commandée par un chef aux intuitions brumeuses mais pas moins persistantes, ce qui attire souvent le scepticisme de sa troupe, mais il le comprend bien et ne s’en offusque pas. Et, en retour, ses subordonnés l’aideront même quand ils ne sont pas d’accord avec ses démarches, parce qu’ils savent que le chef les aime bien et les respecte. La solidarité, malgré quelques éclats récurrents de mutinerie, est donc encore plus forte que dans l’escouade dirigée par Navarro. Rappelez-vous : Vargas décrit la vie non pas telle qu’elle est, mais telle qu’on peut la rêver.

C’est ce qui nous fait du bien.


NB. Quand sort la recluse compte parmi les trois romans finalistes du Prix Saint-Pacôme International, dont le gagnant sera dévoilé en octobre prochain, lors du Gala de la Société du roman policier de Saint-Pacôme (les deux autres compétiteurs : Jusqu’à l’impensable de Connelly, et Cartel de Winslow).

Extrait :
Le médecin en charge à Rochefort s’opposa dans un premier temps à toute visite à son patient, tout policiers qu’ils soient. La situation du malade avait empiré pendant la nuit.
− À quel point ? demanda Adamsberg.
− La plaie s’est étendue trop rapidement, la nécrose s’y est déjà mise. Nous avons là une réaction accélérée. La fièvre est déjà à 38,8°.
− Comme les trois patients de Nîmes ?
− C’est à craindre, et je ne comprends pas ce que la police a à voir avec cela. Qu’on nous envoie plutôt un venimologue, ce sera plus sensé, ajouta-t-il en forme de conclusion, tournant le dos.
− Où a-t-il été mordu ? insista Adamsberg.
− Au bras droit. Ce qui nous laisse bon espoir avec une amputation.
− Pas tant que cela, docteur. Cet homme n’a pas été mordu par une simple recluse, il a reçu vingt fois la dose de venin. C’est un meurtre.
− Un meurtre ? Avec vingt recluses ?
Le médecin leur faisait de nouveau face, bras croisés, jambes écartées, et souriait, en ferme posture de refus. Un type solide, efficace, autoritaire et fatigué.
− Depuis quand, dit-il, l’homme sait-il commander aux araignées ? Les siffler pour qu’elles viennent à lui, les organiser en cohortes et les jeter sur une victime quand cela lui chante ? Depuis quand ?
− Depuis le 10 mai, docteur. Trois hommes sont déjà décédés et deux autres vont mourir si vous ne nous laissez pas voir votre patient. Je peux obtenir une injonction, si vous l’exigez, mais je préférerais de beaucoup ne pas perdre de temps et lui parler avant que la fièvre ne passe les 40°.
Impossible, bien entendu, qu’Adamsberg obtienne une injonction, son divisionnaire n’étant pas même informé de l’enquête. Mais le terme entama l’assurance du médecin.
− Je vous donne vingt minutes, pas plus. Ne l’échauffez pas, ne faites pas monter la fièvre. Quand au membre atteint, il ne doit en aucun cas le bouger.

Niveau de satisfaction : 
4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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Le village des ténèbres – David Coulon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2015 (Les Nouveaux Auteurs)
Genres : fantastique, horreur
Personnages principaux : Luc Biéron, gendarme – Julie Lecorre, sa petite amie – Jean-Marie Lorey, commercial

Jean-Pierre Lorey est commercial chez Agro World, un requin de l’industrie agroalimentaire. Il se rend dans les Alpes, dans la vallée du Champsaur, pour conclure le contrat de vente d’une source qui doit rapporter gros. Pendant ce temps Luc Biéron, jeune gendarme dans cette région, s’ennuie par manque d’activité. Par curiosité et pour occuper son temps il va s’intéresser aux disparitions que tous les habitants de la région connaissent mais dont personne n’ose parler franchement. Racontars ou faits réels ? Luc va se rendre au crêt des Dix Mendiants où seraient localisées les disparitions pour en avoir le cœur net. Julie Lecorre, fiancée de Luc, décide de le rejoindre quand on lui signale qu’il a besoin d’elle. Ces trois personnages vont se retrouver dans le Champsaur, confrontés à d’étranges femmes de la forêt vivant en autarcie. Et ils ne sont pas au bout de leur surprise, ni de leurs malheurs.

L’intrigue nous plonge dans un monde hallucinant où l’on rencontre des personnages insolites. Une communauté de femmes est en guerre. Pour se perpétuer ces femmes ont besoin d’hommes, qu’elles vont capturer comme du gibier, à qui on ne demandera pas leur avis pour les séances d’accouplements. Il y a des enfants poissons-chats très dangereux. Et enfin il y une armée dénuée de scrupules qui joue les apprentis sorciers.

Il en résulte une ambiance cauchemardesque exacerbée par la folie et la démesure des personnages. Le décor de forêts sombres et de galeries souterraines accentue le climat oppressant. L’atmosphère du livre tient à la fois du fantastique et de l’horreur. Quelques scènes gores viennent compléter le tableau.

L’alternance des chapitres consacrés à chacun des principaux personnages donne du rythme du récit. L’écriture est fluide et rend bien le côté surréaliste du roman. On remarque cependant le curieux procédé utilisé par l’auteur : des mots entre parenthèses, comme si le narrateur hésitait sur le choix de plusieurs mots ou que le premier mot qui lui vient à l’esprit n’était pas le bon. L’auteur a cherché à innover mais ça n’apporte pas grand chose à mon avis.

Le village des ténèbres est un roman sombre faisant une part belle à l’imagination. Un tel roman ne peut pas plaire à tout le monde. Par son sujet et la façon dont il est traité il plaira à ceux qui affectionnent les ambiances fantastiques ou glauques des films d’horreur mais il risque de heurter les âmes sensibles qui ont du mal à supporter les scènes sanglantes.

Extrait :
Un sanctuaire en hommage à la Résistance… En hommage à ce village bâti pour les femmes… Car à Sombre, il n’y a toujours eu que des femmes. Seules. Célibataires, veuves de guerre, petites filles. En 1942, au moment où l’armée allemande semblait avoir gagné, un résistant du coin trouva une vieille carte, avec des tas de galeries, des mines, des lacs, ou des souterrains. Et la Résistance eut cette idée. Des femmes. Des femmes pouvaient se cacher dans les sous-sols de ce petit village en cas de passage de l’armée allemande. Des femmes pour perpétuer l’espèce.

Niveau de satisfaction : 
3.75 Stars (3.75 / 5)

 

 

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L’ombre des chats – Arni Thorarinsson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Ar kattarins)
Date de publication française :
2014 (Éd. Métailié, Points)
Genre : Enquête
Personnage principal : Einar, journaliste au Journal du soir

C’est le cinquième roman traduit de l’auteur islandais Arni Thorarinsson, qui en a écrit neuf qui mettent en scène le journaliste Einar du Journal du soir de Reykjavik. Journaliste d’un quotidien assez populaire, Einar est immergé dans la vie quotidienne de la capitale et de la ville d’Akureyri, plus au nord. Alors que Ragnar Jónasson (Snjór) nous faisait sentir l’aspect géographique de l’Islande, Thorarinsson décrit la vie ordinaire de ses concitoyens.

L’histoire commence justement par la célébration d’un mariage gai qui a lieu dans une église d’Akureyri : des amies d’Einar, Joa et Heida, homosexuelles elles aussi, l’ont invité à la cérémonie qu’elles ont organisée pour célébrer l’union entre Kristin et Saga. Invités originaux et marginaux. Un pasteur luthérien a accepté d’assumer la dimension religieuse de la petite fête. Vers la fin de laquelle les mariées reçoivent un cadeau-surprise qui les renverse et nous rappelle tout d’un coup que nous sommes dans un roman à énigmes. Einar, dont la curiosité est la principale vertu, se met en branle : s’agit-il d’une plaisanterie fort discutable ou d’un message plus menaçant. Toujours est-il que peu de temps après, Kristin et son ami Eyvindur sont trouvés morts, mystérieusement : accident, suicide ou assassinat ?

Pendant ce temps, à Reykjavic, dans la file d’attente d’un bar, un homme est agressé par une femme déchaînée, qui l’expédie à l’hôpital. Le commissaire principal de la police de Reykjavic, Jonas Palsson, conduit l’enquête; c’est une vieille connaissance d’Einar. Les deux sont aujourd’hui opposés par leur métier et une lointaine histoire de femmes. Comme Einar a des moyens peu orthodoxes pour aller chercher des informations dont Jonas est privé, il leur arrive de collaborer.

Et puis, en passant, qui envoie des textos lubriques à Einar ? Comment parviendra-t-il à négocier avec le chef du parti socialiste et son successeur probable, qui cherchent chacun à se payer les faveurs d’Einar et de son journal ? Et, enfin, problèmes plus personnels : comment Einar pourra-t-il négocier avec son ancienne flamme Margrét ? Et comment se développera sa relation avec sa fille Gunnsa, qui travaille à l’occasion pour le Journal du soir comme photographe ? Et parviendra-t-il à solidifier ses liens avec la jeune Sigurbjörg, qui écrit aussi des articles d’actualité courante, comme la couverture de l’agression d’un cadre particulièrement macho, manager dans la chaîne de restauration Godborgari, par une ou trois femmes ?

On le devine : toutes ces histoires, compliquées comme la vie, ne constituent pas un ensemble clair et harmonieux. Les intrigues policières ne sont pas oubliées, mais elles sont comme noyées, sûrement engluées, dans la mouvance de tous les jours. C’est intéressant de suivre les réflexions de l’auteur sur l’intégration sociale des homosexuels, le suicide assisté, l’aide médicale à mourir, les utilisations pernicieuses du Net… La crise économique de 2008 a accentué la distance entre les riches et les pauvres et a accéléré une sorte de révolution culturelle eu égard aux valeurs traditionnelles soutenues par l’establishment religieux et les profiteurs du capitalisme sauvage. Dans un tel contexte, Einar nous est rendu sympathique parce qu’il est constamment écartelé entre les misères qui le secouent et les grandeurs qui l’émeuvent. Contexte et écartèlement qu’on reconnaît aisément chez nous.

Pour les amateurs de romans à mystères ou de thrillers captivants, le déroulement semblera lent, les explications tarabiscotées, et le finale manquera de punch. Peut-on reprocher à un polar d’être trop réaliste ?

Extrait :
La file d’attente—Coulisses d’un drame du quotidien VII,
par Sigurbjörg Björnsdottir.

Il était arrivé au bar peu avant minuit. Il avait envie d’une vodka, de préférence une triple. Une file d’attente de dix mètres partait de l’angle du bâtiment jusqu’à l’entrée où régnait la cohue. Putain de merde ! Il se souvint alors qu’un groupe de rock à la mode y donnait un concert. Mais il n’avait pas à s’inquiéter. Il ne tarderait plus à boire. Il allait passer devant le nez de tous ces gens qui grelottaient lorsque son regard tomba sur la femme de la bouteille de Breezer.
− Pas possible, mais c’est cette vieille peau d’orange ! s’exclama-t-il. Alors, tu viens me divertir pour la nuit ?
Il aperçut alors les deux autres femmes qui se tenaient à distance.
− Et ces greluches, c’est qui ? Oh, on dirait que c’est la soirée de la chatte…!

Reykjavik

Niveau de satisfaction : 
3.80 Stars (3.80 / 5)

 

 

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Écran noir – Pekka Hiltunen

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2012 (SYSIPIMEÄ)
Date de publication française : 2017 chez Gallimard
Genres : Enquête, Thriller
Personnages principaux : Mari et Lia, jeunes femmes finlandaises installées à Londres

Tout commence par des messages envoyés par le diable. Ce sont des vidéos qui ne montrent qu’un simple écran noir mais qui paraissent angoissantes comme si elles signifiaient une menace. Elles sont bientôt suivies par d’autres films montrant des corps roués de coups de pieds. Des mises à mort réelles, des snuff movies. Juste des images, aucun son. Peu de temps après, trois corps de personnes assassinées sont trouvés dans les rues de Londres. Ce sont ceux des victimes tabassées à coup de pieds montrés dans les vidéos. Les médias sont en effervescence, la police sur les dents. Pendant ce temps d’autres vidéos continuent d’arriver sur Internet : maintenant ce sont des scènes de torture accompagnées des musiques de l’ancien groupe de rock Queen.
Le Studio est la structure rassemblant un petit groupe de six personnes crée par Mari, une Finlandaise installée à Londres. Ces gens agissent secrètement pour changer les choses, rétablir la justice, innocenter les accusés à tord, aider la police, participer à des missions dangereuses, tout en restant dans l’ombre. Ce sont des justiciers clandestins. Le Studio a décidé de démasquer celui que les médias nomment Killer Queen. La traque sera longue, éprouvante et particulièrement dangereuse.

Encore une histoire de serial killer ! C’est ce que j’ai pensé au départ, tellement le sujet me paraissait rebattu. Mais très rapidement, je me suis aperçu que cette histoire de tueur en série n’était pas ordinaire. L’intrigue, bien construite, nous fait voyager de Londres à Zanzibar en maintenant un suspense permanent. L’enquête méthodique, à Londres, se transforme en thriller bien rythmé dans la partie finale qui se déroule à Zanzibar. Jamais le lecteur ne décroche.

Les personnages sont l’autre élément qui distingue ce roman. Le tueur lui-même est impressionnant dans sa folie, sa vénération et son obsession pour Freddie Mercury, le chanteur de Queen. Mari, la patronne et créatrice du Studio, est un amalgame étonnant de force et de faiblesse lui venant d’une éducation marginale particulièrement exigeante. L’autre Finlandaise, Lia, plus ordinaire si on peut dire, n’en est pas moins déterminée dans son engagement dans l’action menée par le Studio. Elle est déterminante dans l’affrontement final.

Il a de nombreuses digressions intéressantes sur :
– Internet et YouTube, leurs dérives et l’utilisation malsaine qu’en font des pervers en mal de reconnaissance et de popularité
– la facilité de détruire une réputation par l’intermédiaire des médias
– la vanité des parents qui à travers l’éducation et la pédagogie utilisent leurs enfants comme des cobayes de laboratoire dans le but d’en faire des surdoués
– le culte de la personnalité, les stratégies et les excès déployés par les adorateurs pour approcher ou ressembler à leurs idoles
– l’homophobie
– les hackers, les bots informatiques, les réseaux illégaux
– et enfin nous en apprenons beaucoup sur Freddie Mercury.

Ēcran noir est un roman dense et captivant. C’est un excellent polar que je recommande à tous ceux qui cherchent un bon thriller se démarquant de la production ordinaire.

Extrait :
Aujourd’hui, tuer était une façon très simple de se faire connaître. La célébrité avait donc commencé à influencer directement les actes. Par exemple, les criminologues s’étaient rendu compte qu’un surnom attribué par la presse et une large couverture médiatique pouvaient accélérer le passage à l’acte d’un tueur en série. De même, on remarquait qu’à chaque meurtre des détails destinés à impressionner le public apparaissaient.

Le tueur en question dans cette affaire avait désormais établi un lien entre lui-même et l’un des groupes les plus célèbres du monde pour se faire une réputation. Il savait dès à présent que toutes ses actions seraient aussi intéressantes pour le public que les faits et gestes d’une star de la pop. Il voulait devenir une star en tuant.

 Le morceau utilisé était Somebody to Love de Queen. C’était l’un des morceaux dont la longueur correspondait précisément à l’une des vidéos noires.

Queen – Somebody to Love

Zanzibar

Niveau de satisfaction : 4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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L’assassin avait toujours faim – Christiane St-Pierre

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Éd. Perce-Neige)
Genre : Enquête, humour
Personnage principal : Mariella Marconi, inspecteur en chef au Bureau des homicides

Christiane St-Pierre n’est pas très connue au Québec, même si elle est née au Cap-de-la-Madeleine. D’ascendance acadienne, elle s’est installée à Caraquet (Nouveau Brunswick) en 1980, puis à Shippagan, où elle a poursuivi une carrière de professeure de langue française et de littérature à l’Université de Moncton. Avant de se lancer dans son premier polar, elle a publié des nouvelles, une pièce de théâtre pour la jeunesse et quelques romans.

Dans un petit restaurant de quartier, Chez Jos, où se réunissent des gens qui se connaissent, le déjeuner de plusieurs est perturbé du fait qu’on vient de découvrir aux alentours le cadavre mutilé d’une jeune femme. Mariella Marconi, inspectrice en chef du Bureau des homicides, était justement en train d’y prendre son café. Elle apprendra qu’il s’agit du corps de Liliane Demers, psychologue à la Polyvalente, célibataire, étranglée, à qui on a coupé le majeur de la main gauche avant de lui enfoncer dans le vagin. L’équipe de Marconi se met en branle : Julien Deschamps, son adjoint; le beau ténébreux Marc-André Gauthier; Julie, l’as de l’informatique; et Catherine Mongeau, la directrice générale adjointe, qui a un faible pour Marconi. L’enquête à la Polyvalente permettra à l’auteure de peindre un tableau satirique des administrateurs, douce revanche d’une enseignante, j’imagine. L’ironie s’applique aussi à la journaliste Barbie, du journal Le Matin, qui talonne les enquêteurs à la recherche d’un scoop.

Le seul qui n’a pas été troublé par la découverte de Liliane Demers, c’est Donald Grant, qui a été surnommé Arnold par la serveuse Rita, en mémoire du petit cochon des Arpents verts. Arnold est, en effet, en train de terminer son deuxième déjeuner #8, et ne cesse d’asticoter la vieille serveuse. On verra, par ailleurs, que c’est un électricien serviable, un bon vivant dont la principale perversion est la danse en ligne, un mangeur normal quand il ne vient pas de tuer quelqu’un et, donc, que c’est lui l’assassin; qui a déjà commis d’autres crimes du même genre dans la Capitale, et qui en commettra encore d’autres, qui donneront du mal à l’équipe de Marconi.

Indépendamment du fait que, comme dans un Columbo, on connaît d’avance l’assassin et que le problème est de savoir comment les policiers finiront par mettre la main dessus, on aura compris qu’il s’agit d’un polar humoristique. St-Pierre intervient d’ailleurs souvent pour livrer un commentaire entre parenthèses, ce qui dédramatise forcément l’histoire. Même son style traduit à l’occasion un humour de carabin, du genre « il rentre chez lui en catastrophe et en camion ». Il s’en faut de peu qu’on prenne même en souriant la manie de fourrer l’index de la victime dans son vagin, et avec une tendresse compréhensive les allusions aux relations saphistes entre l’inspectrice Marconi et la directrice Mongeau.

Tout cela n’empêche pas l’histoire de bien se tenir et de se dérouler avec cohérence et selon un rythme qui s’accentue dans la dernière partie du récit, où l’auteure n’intervient pratiquement plus. J’ai eu l’impression que St-Pierre n’osait pas vouloir écrire un vrai polar, ce qui lui aurait peut-être paru prétentieux, d’où le fait d’y distiller une bonne dose de moquerie. Le lecteur évite ainsi d’éprouver des émotions trop violentes; mais, pour un critique invité à en lire une centaine par année, avouons que c’est plutôt reposant quand c’est bien fait. Et, dans ce cas-ci, ce fut fort plaisant.

Extrait :
Pat et Don continuent à danser et, à la fin, ils se gardent toujours du temps pour prendre une dernière bière. Ils terminent la soirée en écoutant les dernières notes. Lentement, les lumières du club commencent à s’allumer pour que les préposés à la fermeture fassent leur travail. Toujours sans parler, ils prennent leur manteau au vestiaire et, dehors, ils se font la bise en se disant qu’ils se reverront la semaine prochaine. Ils vont chacun dans une direction opposée. Don est heureux. Assis dans son véhicule qu’il laisse un peu chauffer avant de démarrer, il écoute encore de la musique puis il prend la route. La circulation est à peu près inexistante à cause de l’heure tardive. Il a commencé à neiger et le paysage est féerique. Il aime la douceur de la neige et il a tout son temps. Plus loin, sous un lampadaire, une femme fait de l’auto-stop. Non, pas question de la faire monter. Il est bien tout seul. Il passe près d’elle sans s’arrêter. En regardant dans son rétroviseur, il la voit qui vient de lui faire un doigt d’honneur, frustrée que le gars ne se soit pas arrêté. Oh ! Que non ! Ça ne se passera pas comme ça! Il va lui en faire un doigt d’honneur, à elle. Il fait demi-tour et s’arrête à sa hauteur. Elle ouvre la porte, le regarde et monte.

Niveau de satisfaction :
3.8 Stars (3.8 / 5)

 

 

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Justice soit-elle – Marie Vindy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Sang neuf)
Genres :
Enquête, judiciaire
Personnages principaux : Déborah Lange, avocate – Laurine, 11 ans, dont la mère a été assassinée

Encore une ! Encore une fille assassinée dans cette région du Morvan où en l’espace de 26 ans 18 meurtres de jeunes filles ou adolescentes ont été perpétrés. Seulement 4 ont été résolus. 14 sont restés non élucidés. Affaires classées. Cette fois les autorités envoient leur meilleur enquêteur sur les lieux et surtout le cabinet d’avocats Mendez confie à Déborah Lange la mission de prendre contact avec les familles et éventuellement de rouvrir des dossiers classés. Tâche difficile : les familles, les mères surtout, se sont senties abandonnées par la justice et se sont renfermées sur elles-mêmes. Résignation et lassitude ont succédé à la douleur, elles n’attendent plus rien. Déborah va tenter de les convaincre qu’il subsiste un espoir de trouver les assassins. Il y en a une qui n’a pas abandonné et qui veut savoir comment sa mère est morte et qui l’a tuée, c’est Laurine, 11 ans, un garçon manqué qui n’a pas froid aux yeux. Elle va contribuer à sa façon à faire apparaître la vérité.

D’entrée la dédicace donne le ton : le livre est dédié aux filles et femmes violentées, aux enfants violés. L’avertissement qui suit expose les faits réels qui ont inspiré le roman. Même si le lecteur ne connaît pas la réputation de Marie Vindy et son militantisme pour la condition féminine, il s’apercevra immédiatement qu’il s’agit là d’une œuvre s’inscrivant dans un combat contre les violences faîtes aux femmes. C’est à travers le ressenti de huit femmes que l’auteure retrace, de façon romancée, les événements qui se sont déroulés en Saône-et-Loire le long de l’autoroute A6. Les Disparues de l’A6 était le titre employé par la presse de l’époque. Ces huit points de vue différents permettent à l’auteure d’exprimer tantôt la douleur, la tristesse, l’abattement, le renoncement mais aussi la colère, la hargne et finalement l’espoir. Ce qui est aussi mis en évidence c’est le peu de considération voire le mépris envers les familles de victimes dont ont fait preuve police et justice. Marie Vindy a eu l’habileté de ne pas s’en tenir à un discours accusateur qui aurait pu devenir rébarbatif, elle a su créer une intrigue qui rend captivantes les avancées de l’enquête et l’évolution des personnages.

Les femmes tiennent une place prépondérante dans ce roman et presque tous les rôles : mères, sœurs, amies, avocate, journaliste, même les procureurs sont des femmes. Et les hommes ? Les hommes sont quasi-inexistants dans l’histoire. Seul le capitaine Humbert, responsable de l’enquête sur le dernier meurtre, apparaît de façon neutre, ni bon ni mauvais. Les autres sont au mieux considérés comme absents ou lâches, plus souvent comme prédateurs, jamais comme protecteurs. Le fait d’être militante féministe implique-t-il forcément d’avoir une si piètre opinion des hommes en général ? Si j’avais un reproche à faire à l’auteure ce serait bien celui-là. Le seul.

Justice soit-elle de Marie Vindy est un roman engagé contre les violences faîtes aux femmes. L’auteure a eu l’intelligence de présenter son plaidoyer sous forme de fiction. Cependant l’intrigue s’appuie sur des faits réels. Les personnages sont imaginaires mais inspirés de ceux qui ont vraiment vécu ces événements. Un bon roman pour une juste cause.

Extrait :
Humbert soupira. Il s’apprêtait à plier l’affaire et a renvoyer Laurine et sa tante chez elles. Mais, en avisant Cathy Mangin, qui camouflait son visage entre ses mains, il eut un instant de doute. Laurine, avec son acuité naturelle, surprit l’hésitation de l’enquêteur et désigna à son tour sa tante, en la montrant ostensiblement du doigt :
— Elle sait, elle. Elle sait tout. C’est elle qu’a dit aux gendarmes qu’elle était avec mon père l’après-midi où ma mère a foutu le camp. Comme si mon père allait aider Cathy à faire quoi que ce soit, de la compta en plus! Et pourquoi pas du ménage! Mon oncle a confirmé, ce débile. C’est pour ça qu’ils flippent tous, maintenant. Parce que je suis sûre, moi, que quand Cathy a lu le journal, quand y a eu l’article sur Déborah, elle a commencé à se faire du mouron.

Niveau de satisfaction
4.25 Stars (4.25 / 5) 

 

 

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À qui la faute ? – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Druide)
Genres : Enquête, Thriller
Personnage principal : Maud Graham

Pourtant encore jeune, Chrystine Brouillet est indiscutablement la doyenne des romancières de polars au Québec. Plus d’une cinquantaine ! Les amateurs de polars connaissent tous sa policière Maud Graham, avec qui on arpente les rues de la ville de Québec, magnifiques ou ténébreuses. Ce dernier roman m’a conquis totalement, même si j’y suis entré avec l’impression de marcher sur des œufs : Brouillet prend son temps, en effet, pour mettre en scène une dizaine de personnages regroupés en quatre couples, ados compris. Cette présentation est si habile que ma crainte était que Brouillet se contente d’écrire un vrai roman, sérieux et psychologiquement subtil, et que la trame policière soit négligée. Les cent premières pages me faisaient penser aux descriptions brillantes de la petite bourgeoisie américaine qu’on peut trouver, par exemple, dans Couples de John Updike.

Heureusement pour nous, un beau meurtre va inciter Graham à brasser la cage et à dévoiler le dessous des cartes, peu reluisant. Qui a tué Cristelle, cette mégère insupportable, qui veut tout dominer, incapable de séduire son entourage comme elle le faisait dans le temps qu’elle était jeune, belle et charmante ? Son mari, David, qui va être nommé juge s’il n’est pas éclaboussé par les scandales éventuels de son épouse qui lui est devenue intolérable ? Son voisin, Ian, sur qui elle détient des secrets qui lui permettent de le manipuler ? Jean-René Frappier, le père d’Étienne, un ami de son fils Lucas, qu’elle aurait frappé sous prétexte qu’il avait nargué son fils ? Ou Nathalie, dont le fils Simon a aussi été apostrophé par Cristelle, qu’elle veut poursuivre en justice malgré que les autres parents refusent de la suivre jusque là, bien qu’ils ne haïssent pas moins la mère de Lucas?

En fait, le lecteur sait qui est l’assassin, connaît le motif et s’attend à deux autres meurtres. Comme dans un Columbo, le problème est de savoir comment Graham parviendra à le découvrir et si elle mettra fin à la série qui s’annonce.

Sous la thématique générale de la responsabilité partagée entre les ados et les parents, c’est ce jeu du chat et de la souris qui nourrit le thriller. Une fois que les personnages ont été mis en place, l’action se déroule inéluctablement, et le lecteur peut difficilement s’arrêter en chemin. D’autres situations dramatiques s’entremêlent à la trame principale et accentuent l’Intérêt et l’angoisse : est-ce que le jeune Jérôme a été blessé volontairement par Jason ? Qu’adviendra-t-il de la relation entre Jean-René et Mary, l’épouse de Ian ? Comment Frappier et son épouse se remettront-ils du drame qui les frappe ? Loin de nous éloigner de l’intrigue principale, ces relations de couples sont aussi construites comme des problèmes qui constituent les dimensions propres à cette intrigue.

Nous ne regarderons plus nos voisins de la même façon.

Extrait :
Cristelle Bouchard regardait Lucas s’éloigner vers le collège. Il lui avait demandé de le déposer au coin de la rue plutôt qu’en face de l’établissement comme elle le faisait chaque matin. Elle avait été si surprise par cette requête qu’elle n’avait pas protesté, mais elle sentait maintenant la rage l’envahir : est-ce que son propre fils allait se détourner d’elle ? Comme Mylène qui avait décidé de prendre l’autobus pour aller au collège, qui ne lui avait pas adressé un seul mot depuis des jours malgré les remontrances de David qui lui répétait qu’elle devait manifester plus de respect à sa mère. Des paroles. Encore des paroles. Toujours des paroles. L’éternel blabla de David. Éternel et inutile puisqu’aucune sanction n’accompagnait ses sermons. Mylène l’écoutait, hochait la tête, mais continuait à l’ignorer. Combien de temps durerait ce manège ? Et qu’imaginait-elle obtenir en agissant ainsi ? Croyait-elle qu’elle dicterait sa loi à la maison ? Que sa mère plierait devant ses caprices d’adolescente ? Encore heureux que Mylène n’ait pas été présente lorsque les policières avaient sonné chez eux.

Niveau de satisfaction : 
4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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