Le temps de la haine – Rosa Montero

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(
Los tiempos del odio
)
Date de publication française : 2019 – Éditions Métailié
Traduction espagnol : Myriam Chirousse
Genre : Science-fiction
Personnage principal : Bruna Husky, replicante détective privée

Madrid – 2110
Le commissaire Lizard a disparu. Bruna Husky, techno-humaine de combat et détective privée, se lance à sa recherche. Elle a de bonnes raisons pour le faire : Lizard est le chef du groupe antiterroriste, c’est aussi son amant. Il a été enlevé, ainsi que treize autres policiers ou soldats. C’est l’œuvre de l’AJI (Armée de Justice Instanée). Les ravisseurs formulent des exigences si élevées qu’elles sont impossibles à satisfaire et pour montrer leur détermination ils égorgent un premier otage. L’exécution est filmée et retransmise sur tous les écrans publics. Ils menacent ensuite d’exécuter tous les jours un nouvel otage. La situation va encore empirer suite à une panne générale d’électricité. Plus rien ne fonctionne. Profitant du chaos, Jan Lago, un inquiétant personnage, tente de renverser le gouvernement des États-Unis de la Terre. C’est en pleine guerre civile que Bruna et ses amis vont tenter désespérément de sauver Lizard et les autres captifs.

L’auteure nous dépeint un monde bien inquiétant : la terre est maintenant dirigée par un gouvernement mondial, l’EUT (États-Unis de la Terre). Ce gouvernement est contesté par divers groupes terroristes, dont la puissante AJI (Armée de Justice Instanée) et les armées du richissime magnat Jan Lago. Mais ce n’est pas tout : deux plateformes artificielles sont en orbite autour de la terre sur lesquelles se sont développés des régimes tyranniques et fanatiques. Ce sont des ennemis de la terre.

Sur terre, l’eau et l’air sont rares et payants. Les hommes et femmes ont été améliorés. Les opérations esthétiques sont devenues courantes tout comme les implants et prothèses. Les plus riches peuvent se payer des perfectionnements importants en se faisant remplacer des organes par des composants artificiels plus résistants ou plus performants : les jambes, les épaules, des fragments de crâne, des yeux bioniques, les mâchoires, la colonne vertébrale, les poumons, le cœur, les intestins … Les humains sont devenus des transhumains. Ils ont aussi créé les replicants, des êtres mi-humains mi-machines pour les assister. (Ce terme apparaît pour la première fois en 1982 dans le film Blade Runner de Ridley Scott, inspiré du roman de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?)

Bruna Husky est une de ces créatures. Elle est impressionnante : un mètre quatre-vingt-dix, un corps athlétique, tête rasée, des yeux à pupille verticale et un tatouage qui traverse sa figure et son corps. Elle inspire la crainte. Elle est spécialisée dans le combat, elle est belle et dangereuse. Mais elle aime la vie, faire l’amour avec Lizard et s’envoyer régulièrement des bons coups de vin blanc. Très humaine finalement cette replicante ! Mais ses jours sont comptés : les replicants ne vivent que dix ans. Deux comptes à rebours l’obsèdent : le temps qu’il lui reste à vivre et le nombre de jours avant que son amoureux Lizard soit exécuté.

D’autres personnages secondaires sont aussi attachants que hauts en couleur : – Barri, qui vit dans la communauté des Nouveaux Anciens qui refuse tout progrès technologique – Ángela, mathématicienne surdouée – Yannis, le vieil archiviste mémoire du passé – Gaby, jeune sauvageonne russe – Et Bartolo, l’animal de compagnie, glouton et très affectueux. Ce sont les amis de Bruna.

L’auteure réussit à aborder des sujets tels que l’amour, la vie, la mort, la politique, mais aussi l’écologie et la course folle à la technologie dans ce roman de science-fiction humaniste. L’humour discret est aussi présent et, dans la partie finale, le sort de l’androïde Bruna, fait place à une émotion bien humaine.

Rosa Montero explique qu’elle a consulté les scientifiques et que les romans de la trilogie Bruna Husky sont les plus réalistes qu’elle n’a jamais écrit. Raison de plus d’apprécier cet excellent roman qui annoncerait donc un futur plutôt angoissant, mais pas totalement désespérant puisque l’amour et l’amitié y tiennent encore une place importante. Sans amour la vie ne vaut pas la peine d’être vécue dit un des personnages.

Le temps de la haine a obtenu le Prix Violeta Negra au festival de Toulouse Polars du Sud en 2020.

Extrait :
Elles étaient tout près de Madrid quand le combat commença. Là-haut, très haut, dans le ciel noir. Elles entendirent d’abord les déflagrations des chasseurs, puis elles virent les explosions. De formidables palmiers de lumière brûlante qui s’ouvraient dans les airs, des lignes éblouissantes d’or ardent qui dessinaient la trajectoire des canons à plasma. Les feux d’artifice du temps de la haine. Et ensuite, quelques secondes après, le bruit sec de l’explosion heurtant le tympan. Elles s’arrêtèrent un instant pour regarder la bataille. Les pilotes devaient être en train de griller dans leurs cabines mais le spectacle était beau, pensa Bruna avec amertume. L’horreur et la beauté étaient si proches l’une de l’autre.
Elles virent tomber, pas très loin, des fragments des avions incendiés, comme des étoiles qui indiquaient le chemin. Quand elles arrivèrent à leur hauteur, cinq minutes plus tard, elles les virent crépiter, plantés dans les champs, de grands morceaux de fer en flammes à environ deux cents mètres. Autour des bûchers, les silhouettes de plusieurs personnes bougeaient, se découpant devant le feu. Sans s’arrêter, elles poursuivirent leur chemin vers le cœur noir de Madrid.

– Quelle musique magnifique, Yiannis, dit Bruna.
– Ce sont les Variations Enigma d’Elgar, un compositeur de la fin du XIXe siècle et début du XXe. Celle-ci plus exactement, c’est la variation Nimrod.

Elgar – Nimrod d’Enigma Variations

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Le séminaire des assassins – Petros Markaris

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Seminaria fonikis grafis)
Date de publication française : 2020 (Seuil, Cadre noir)
Traduction : Michel Volkovitch
Genre : Enquête
Personnage principal :
Kostas Charitos, commissaire à Athènes

J’avais bien aimé, il y a cinq ans, Liquidation à la grecque et Le justicier d’Athènes. Sensible aux injustices créées par la crise économique que vivait alors la Grèce, amplifiées par le régime politique autoritaire et par un écart démesuré entre les riches et les pauvres, Markaris se livrait à une féroce critique de sa société. Son personnage principal, le commissaire Kostas Charitos, s’en prenait d’abord à un tueur qui prenait plaisir à décapiter des caïds de la finance, puis à un justicier qui menaçait les fraudeurs de l’État, qui dissimulaient leurs revenus et s’arrangeaient pour ne pas payer d’impôts. En conséquence, les coffres de l’État se remplissaient et la population espérait que Charitos ne se presse pas trop pour arrêter les coupables.

Dans Le séminaire des assassins, des professeurs d’université qui choisissent de faire carrière en politique (quitte à revenir à l’enseignement) se font assassiner. Chaque meurtre est accompagné d’un tract dans lequel on leur reproche leur opportunisme, le non-respect de leurs étudiants, et le mépris de ce haut lieu du savoir que devrait être l’Université.

Le Premier ministre craint qu’il s’agisse d’attentats terroristes. L’équipe de Charitos interroge les collègues des profs et les étudiants. Des bribes d’informations s’accumulent. Les personnages se multiplient. Les enquêteurs repartent dans plusieurs directions. Puis, on revient au bureau, on trie, on discute et on repart. Pour ne pas trop lasser le lecteur, les scènes d’interrogatoire alternent avec la vie de famille de Charitos et de leurs nouvelles amies. On placote, on mange et on interroge le commissaire sur les avancées de l’enquête. Chaque victime remet en question les hypothèses jusqu’à ce qu’un beau hasard permette de soupçonner et de surveiller de près quelques personnes suspectes. Elles sont appréhendées et, bientôt, elles avouent.

Le séminaire des assassins ne bénéficie pas d’une astuce semblable à celles des deux romans que j’ai mentionnés. L’enquête est plus ordinaire. C’est le travail de la police au jour le jour. Et la vie de famille des Charitos n’est pas particulièrement excitante. Le mobile des meurtres est très quelconque. Le commissaire, fatigué et paternaliste, n’est pas très attachant.

Bref, ce n’est pas drôle la vie à Athènes.

Extrait :
Le professeur Stelios Kostopoulos, ancien ministre de l’économie, est mort. Nous ne châtions pas seulement ceux qui ont quitté l’université pour devenir ministres, mais ceux qui considèrent l’université comme leur propriété, où ils peuvent revenir après leurs vacances passées dans un ministère. C’était le cas de Stelios Kostopoulos. L’université n’est pas un domicile permanent, ce n’est pas non plus un moulin où l’on entre et dont on sort à volonté.
Sa mort est dédiée à la mémoire du professeur Xénophon Zolotas. Il a servi la science à l’université Aristote de Thessalonique, puis à l’université Capodistria d’Athènes, par son œuvre scientifique d’une grande richesse. Il a acquis une renommée internationale. Chassé par la dictature militaire en 1968, il n’est pas revenu. Louange à sa mémoire.

Université nationale d’Athènes

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

 

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Ce lien entre nous – David Joy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Line That Held Us)
Date de publication française : 2020 – Sonatine
Traduction anglais (États-Unis) : Fabrice Pointeau
Genre : Roman noir
Personnage principal :
Dwayne Brewer, colosse de 1,95 mètre et 115 kilos

Caroline du Nord, comté de Jackson.
Ce n’était pas un sanglier, c’était un homme. C’est la tragique méprise qu’a faite Darl Moody dans sa chasse. Il a abattu par erreur un homme qui volait du ginseng dans un champ voisin. Pour préserver sa famille, il décide de ne rien dire et d’enterrer le corps. Pour cela il demande l’aide de son meilleur ami Calvin Hooper. Le problème, il est de taille, c’est le cas de le dire : le frère de la victime, Dwayne, un colosse de 1,95 mètre et 115 kilos, qui s’inquiète de ne pas voir revenir son frère. Il va chercher à savoir pourquoi son frère a disparu. Son enquête l’amène à retrouver rapidement le tireur. Et comme ce n’est pas un tendre, avant de l’assassiner, il lui fait avouer l’endroit où son frère est enterré et le nom de son complice. Fou de douleur et de colère, il va commencer un jeu cruel et dangereux avec Calvin.

Cela pourrait être le roman d’une vengeance, mais ce n’est pas que ça. Il y a, certes, l’idée de vengeance dans la démarche de Dwayne, mais il y a surtout l’idée de justice. Pas au sens de respect du droit, de la légalité, mais plutôt dans le sens d’équité : les autres devront subir la même chose que lui. Dwayne n’a rien à faire des lois, ce qu’il veut c’est infliger aux coupables la même souffrance qu’il a lui-même endurée lors de la perte d’un frère représentant la seule chose au monde qu’il aimait. Dwayne est une brute dont la distraction préférée est la baston du vendredi soir. C’est aussi un croyant qui a lu la Bible au moins cent fois d’un bout à l’autre et dont il est capable de réciter des passages entiers. Il trouve que Dieu n’a bien réussi que les montagnes, les arbres et les ruisseaux, mais avec l’homme Il a créé un animal si idiot qu’il détruit le cadeau qui lui a été fait. Pour lui Dieu a un sens de l’humour vraiment tordu, infligeant toujours aux mêmes les épreuves, ne leur réservant jamais rien de bon. Dwayne est un mélange détonant de grande sensibilité et de brutalité sauvage. C’est une sorte de rustre mystique qui n’a peur de rien, même pas de la mort. À côté de lui, d’autres personnages comme Calvin et sa petite amie Angie sont intéressants, mais bien plus ordinaires.

À travers ces personnages, David Joy nous dépeint une Amérique rurale et sauvage. C’est aussi l’Amérique de ceux qui triment pour survivre, ceux qui enchaînent des travaux rudes, de courte durée et qui pratiquent la rapine (ginseng, télévisions, tronçonneuses) et le braconnage pour améliorer leur revenu. C’est l’Amérique pauvre, oubliée, mais belle.

Tout au long du roman, c’est en amoureux de la nature que l’auteur enchaîne des descriptions de la montagne, des arbres, des oiseaux, du climat … et aussi des changements qui s’annoncent : les pelleteuses arasent le sommet de la montagne pour construire un terrain de golf et son club-house qui vont attirer un troupeau d’imbéciles débarquant de Floride dans des Lexus et des Mercedes et des Land Rover en quête d’une deuxième ou d’une troisième maison. Une promesse d’argent frais apporté par des gens à la fois bienvenus et détestés.

Ce lien entre nous est un roman âpre, mais teinté de poésie et de nostalgie, servi par une écriture imagée et puissante. Magnifique roman noir.

Extrait :
Dwayne fit un unique pas en arrière, plaqua son dos contre la pierre. Il regarda le ciel et ferma les yeux, inspira à quelques reprises et un sourire fendit son visage.
« Tu vois toujours pas, dit-il. Tu vois toujours pas et c’est pile devant tes yeux. C’est la raison pour laquelle nous sommes rassemblés. Si nous sommes ici, c’est uniquement à cause des personnes que nous aimons. C’est le lien entre nous. J’aurais fait n’importe quoi pour empêcher mon frère d’endurer la moindre souffrance. J’aurais donné ma vie si on me l’avait demandé. La raison pour laquelle t’es ici, Calvin Hooper, c’est cette femme dans mes bras, et la raison pour laquelle elle s’est battue comme une diablesse, c’est ce petit bébé dans son ventre. Es-tu tellement aveugle que tu ne vois pas ? »
Calvin crut avoir mal entendu. Il pensa avoir compris de travers. Mais ces mots se déposèrent en lui comme du sable, l’alourdissant et le paralysant. La confusion déformait son visage et sa joue se tordit contre la carabine tandis qu’il plongeait un regard intense dans les yeux d’Angie.

Janis Joplin chantait « Me and Bobby McGee », et il fredonna en chœur la chanson qu’il connaissait mot pour mot tandis qu’il s’engageait à toute allure sur la deux voies.

Janis Joplin – Me and Bobby McGee

Paysage de Caroline du Nord

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Le Germe – François Guérin

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1999 (JCL)
Genre : psychosociologique
Personnage principal : Gabriel Sénart, fils de vigneron

En perçant la cloison du mur d’un édifice parisien, des ouvriers découvrent derrière un faux mur une caisse de Tokay qui aurait été envoyée à Louis XIV par le prince Rakoczy de Hongrie. Valeur inestimable d’un point de vue gastronomique et pécuniaire. On décide de la vendre aux enchères et, le soir même de cet événement, la caisse de vin est volée. Difficile de comprendre pourquoi, parce que ce vin est trop célèbre pour être mis en vente publiquement; un collectionneur ne risquerait pas non plus de l’exposer à tout venant; et boire ces 6 bouteilles n’est certainement pas désagréable, mais irions-nous jusqu’à presque tuer quelqu’un pour nous emparer de cette caisse ? Le jeune encanteur Gabriel Sénart, exilé à Paris depuis quelques années, mais fils d’un vigneron du Bordelais, et qui n’avait même pas eu le temps de présenter la caisse de Tokay, aurait tout intérêt à ce qu’on réponde à ces questions, puisqu’il est relevé de ses fonctions, sans salaire, tant que l’enquête n’aura pas abouti.

S’ensuivent plusieurs chapitres qui n’ont pas tellement de rapport avec l’enquête : un chapitre résume une journée du roi Louis XIV à Versailles. Puis, en route vers la demeure familiale, Gabriel arrête pour choisir quelques bonnes bouteilles chez monsieur Gaston; il roule ensuite jusque chez son ami japonais Koji et sa femme Mie; flashback sur la mort de son frère Guillaume, il y a huit ans, et le départ de Gabriel pour Paris; retrouvailles entre Gabriel, son père et sa mère; souper avec son amie Annie; vol au Château Latourie; la mort du père; on apprend que le Château Noyanac produit certains vins qui sentent le malt, et les propriétaires possèdent un chromatographe; visite au Château Noyanac.

La plus grande partie de l’histoire ressemble à un manuel d’initiation au vin, au travail du vigneron et à l’art de la dégustation. À cela s’ajoute une longue introspection de Gabriel sur les choix malheureux qu’il a faits, lui qui n’aime pas choisir : abandonner sa mère et Annie, se brouiller avec son père, laisser tomber le vignoble, et la conclusion à tirer de tout ça, à savoir qu’il est un narcissique impénitent. C’est la partie la plus personnelle du récit.

Et la caisse de Tokay? Plusieurs beaux hasards pousseront Gabriel au Château Noyanac où un vigneron mégalomane recherche l’équivalent de la pierre philosophale : l’élément subtil qui permet à un vin de vieillir en se bonifiant.

On se doute bien que cette aventure se terminera dans le bonheur total.

Extrait :
En effet, Gabriel, j’étais à Paris le soir du vol des bouteilles de Tokay.
– …

Crois-moi, je voulais sincèrement aller te rencontrer, mais c’était trop risqué.
Trop risqué ? Qu’est-ce que cela signifiait ? En quoi venir me saluer pouvait-il constituer un risque ? Il craignait que je l’assomme, ou quoi ? Tout de même, je sais vivre. Après toutes ces années, il devrait comprendre que je n’en suis plus là (…)
J’ai décidé d’en profiter pour venir te demander ce que tu pouvais bien foutre dans une vente aux enchères. Je n’irais pas jusqu’à prétendre que tu y es pour quelque chose dans le vol, mais la coïncidence est particulièrement dérangeante, tu ne crois pas ?
Je n’ai rien à voir dans ce coup.
Pourquoi as-tu dit que c’était trop risqué de venir me parler ?
Mon père a pris une longue respiration. Ses méninges fonctionnaient à fond. C’est tout juste si la vapeur ne lui sortait pas du cuir chevelu.
Écoute, Gabriel. J’ai de très sérieux ennuis en ce moment. Le plus loin que je puisse aller, c’est te dire que ma vie même est en danger. Ne me demande pas davantage d’explications. Je dois éviter de compromettre mes proches dans cette histoire. C’est pourquoi je ne peux absolument rien te dire de plus.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Neige écarlate – Anne Waddington

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions Cairn
Genres : Thriller, fantastique, horreur
Personnage principal : Aucun

Dans un paisible village au cœur des Monts Lacaune (sud du Massif central), des incidents, d’abord bénins, prennent peu à peu une importance inquiétante. Les villageois semblent sombrer dans la folie : une partie d’entre eux en vient à considérer l’autre partie comme étant des possédés. Ils pensent qu’ils ne sont plus eux-mêmes, que leurs corps sont habités par une identité étrangère, toxique et dangereuse. Il faut se débarrasser d’eux. Le phénomène touche de plus en plus de gens. Ceux qui ne sont pas sujets à cette folie sont pourchassés et abattus. Pour tout arranger, une tempête de neige isole le village. Confinée, la population scindée en deux camps antagonistes, va s’entretuer. Peu s’en sortiront indemnes et personne ne comprendra ce qui s’est passé.

L’histoire commence lentement par une présentation de quelques personnages qui ont en commun d’être tourmentés : effondrement psychologique, ancienne relation toxique, jalousie, passé dramatique, alcoolisme … Personne n’est serein et bien dans sa peau. En temps normal, malgré ces affres, les gens cohabitaient pacifiquement. Mais voilà que chaque souffrance personnelle est amplifiée jusqu’au paroxysme, par on ne sait quoi. Les gens sombrent dans la démence et le meurtre. L’intrigue va crescendo dans le sens du délire collectif. On bascule dans l’horreur, le gore.

L’auteure entretient la curiosité et le suspense concernant les causes de cette grande perturbation. Les hypothèses sont nombreuses : empoisonnement, virus, expérience scientifique qui a foiré … mais finalement rien de probant n’est établi. Et comme aucun diagnostic n’est posé, pas de remède. Tout peut recommencer. Et on reste sur sa faim ! Après avoir fait mariner le lecteur sur ce mal étrange, l’auteur ne donne pas la solution. À vous de trouver ou d’imaginer la suite !

Malgré quelques longueurs, le roman arrive assez bien à captiver le lecteur par l’étrangeté de son intrigue. L’écriture est simple et efficace. De nombreux dialogues donnent du rythme au roman. Les personnages sont très nombreux et comme ils sont désignés par leur prénom, on a tendance à se perdre dans la multitude. L’auteure en a été consciente puisqu’elle a établi une liste de tous les personnages en précisant le lieu où on les trouve. C’est bien utile !

Neige écarlate est un roman pour se divertir et frissonner.

Extrait :
Le monde a basculé en quelques jours. Les amis, la famille, tous ceux sur lesquels on pouvait se reposer se sont métamorphosés en agents de mort.
Personne n’est capable d’expliquer le phénomène. Un virus inconnu ? Une punition divine? Une conjonction stellaire ? Une influence extraterrestre ? Tout est possible, même la plus farfelue des hypothèses. Peu importe parce qu’à cette heure, rien ne compte d’autre que de sauver sa peau.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Mort d’une femme seule – Eric Wright

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1986
(A Single Death)

Date de publication française : 2005 (Alire)
Traduction (canadien anglais) : Isabelle Collombat
Genre : Enquête
Personnages principaux : Charlie Salter, inspecteur de police à Toronto

Eric Wright a eu beaucoup de succès avec la série des Charlie Salter publiée en anglais dans les années 80, et traduite en français au début du siècle. En 2009, j’avais commenté les trois premiers de la série. La distribution ne m’a pas gâté par la suite, mais je viens d’en retrouver un, comme par hasard le quatrième. Je l’ai déjà mentionné : il est préférable de les lire dans l’ordre car, si les intrigues sont autonomes, les personnages vieillissent avec nous. Wright est un auteur réaliste et les références aux épisodes antérieurs sont nombreuses.

Début décembre, Salter est concentré sur les cadeaux de Noël. Soudain, l’atmosphère est violemment perturbée par la visite au poste de son ex-femme Gerry1, qu’il n’a pas vue depuis 25 ans, et qui le met un peu sur la défensive. Elle accuse la police de Toronto de se traîner les pieds dans le cas de la mort d’une de ses amies, Nancy Cowell, étranglée dans son appartement il y a trois mois. Charlie ne travaille pas aux Homicides mais, comme Gerry menace de faire beaucoup de bruit qui risquerait d’éclabousser la police de Toronto, le patron de Salter le charge de réviser l’enquête. Ce qui le conduira jusqu’à Winnipeg où vit l’ancien mari de Nancy. Plusieurs témoins à interroger pour se faire une idée de Nancy puis, comme chacun semble lui avoir menti, à réinterroger pour déterminer quelques suspects.

L’enquête est difficile parce que Nancy travaillait comme agente de réinsertion sociale auprès de délinquants, qu’elle vivait seule, fréquentait les bars de rencontres et avait même publié une annonce dans les journaux à la recherche d’une âme sœur.

On reconnaît la structure classique d’un polar d’enquête, populaire depuis les romans d’Agatha Christie. Wright ne compose pas des intrigues aussi subtiles que certains de ses prédécesseurs; il insiste plutôt sur l’aspect sociologique de la société et des personnages qu’il reproduit. Dans son premier roman, La nuit de toutes les chances, le parallèle qu’il établissait entre les milieux torontois et montréalais était parfaitement réussi. Ce souci de décrire la vie quotidienne (ici, le temps des Fêtes, la course aux cadeaux, la joie des enfants, le froid et la neige de décembre, les tensions dans le couple et la réconciliation…) caractérise les romans de Wright.

Charlie Salter n’a ni la subtilité de Poirot ni le génie de Nero Wolfe; les intrigues de Wright ne sont pas ébranlées par des rebondissements comme chez Colin Dexter; et les personnages rencontrés ne sont pas extravagants. On dirait plutôt : la vie quotidienne d’un inspecteur de police dans une grande ville canadienne à la fin du XIXe siècle.

C’est pourquoi les amateurs d’émotions fortes trouvent probablement assez pépères les œuvres de Wright, mais c’est certain qu’elles tombent à point quand on éprouve le besoin de respirer un brin.

1 Ce Gerry est ambigu en français, s’appliquant plus à un homme qu’à une femme. C’est ici le diminutif de Geraldine.

Extrait :
J’ai envie de dire quelque chose sans que ça finisse en dispute.
Annie se tut. Elle attendait.
Je suis Charlie Salter, commença-t-il. Ton mari. Pas un des ces « vous autres, les hommes ». Nous sommes mariés depuis dix-huit ans et tout a bien été entre nous. Très bien, même. Et c’est toujours le cas. Mais ça ne durera pas si on commence à s’engueuler à propos des hommes et des femmes. Pour moi, tu n’es pas « une femme », pas quelqu’un qui est là pour faire la cuisine et le ménage et que je peux sauter quand j’en ai envie. Tu es Annie.

Restaurant de la tour du CN à Toronto

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les désossés – François d’Epenoux

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions Anne Carrière
Genre : roman noir
Personnages principaux :
Marc, Élisabeth, Juliette, Éric, Rose, Slavko

Savoie, vallée de la Mourière de nos jours.
Le chalet des Saillard est le plus gros, le plus beau des chalets de la station de ski huppée des Alpes. Il domine tous les autres par sa position et par son luxe. Six personnes se retrouvent dans cette superbe construction : – Marc et Élisabeth Saillard – leur fille Juliette – son futur mari Éric – Rose, domestique et – Slavko, chauffeur et factotum de Marc. La neige se met à tomber dru, elle recouvre tout en quelques heures. Le chalet se retrouve bloqué par une épaisse couche de neige. Heureusement, il est grand et confortable. Mais la neige continue de tomber sans relâche et les vivres et provisions s’amenuisent. Il faut se rationner. Même en économisant sur tout, la situation s’aggrave : plus d’électricité, de chauffage, d’eau, de nourriture. Alors, c’est la vie qui est en jeu. Chacun réagit à sa façon, les masques tombent.

Ce huis clos montre subtilement comment des gens riches, insouciants, se retrouvent devoir lutter pour leur survie. Les anciennes préoccupations de nantis deviennent alors dérisoires. Les petits soucis de privilégiés deviennent incongrus quand c’est sa peau qu’il faut sauver. Par la même occasion, l’auteur indique que cette tempête de neige inédite est la conséquence du dérèglement climatique que beaucoup n’ont pas voulu prendre en compte malgré les avertissements répétés des experts depuis quarante ans. Les riches, se croyant plus à l’abri, sont touchés, comme les autres. Alors les manteaux de fourrure servent simplement à se protéger du froid, pas à exhiber une fortune ostentatoire. Les meubles signés, les tableaux de maîtres et les livres anciens fournissent le combustible pour alimenter un feu redevenu primordial. On revient à l’essentiel, à ce qui est vital. Face à la nature hostile, les hommes se croyant puissants sont ramenés à leur faiblesse et leur fragilité.

Dans ces conditions effroyables, les gens révèlent leur vraie personnalité. Dans cette palette de six personnes, il y a ceux qui se démènent pour trouver des solutions. Il y a ceux qui sont complètement dépassés, qui comptent sur les autres pour les sortir de ce piège. Il y a les égoïstes qui profitent de tout en essayant de s’en sortir seuls et qui ne réussissent qu’à créer des problèmes supplémentaires. D’autres se révèlent indispensables, tout en restant modestes. Les plus robustes dans l’épreuve ne sont pas forcément les plus socialement élevés.

Le livre est court (190 pages) mais il est puissant et efficace. L’auteur ne se perd pas dans de longues descriptions de paysages où dans les états d’âme des personnages, il montre simplement les évènements et les actes. De-ci, de-là, l’humour noir, de circonstance, allège un peu la tension croissante et l’impression de claustrophobie.

Bref et percutant, Les désossés, est un excellent roman noir.

Extrait :
— Et attendez ! renchérit Éric, indifférent au retour de flamme subi par sa fiancée. Chez nous, on a les chiottes à deux vitesses : petite commission, grosse commission.
Alors là, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Ou la cuvette. Marc se lève d’un coup.
— À deux vitesses ? explose-t-il en se mettant à marcher de long en large. Et tu crois sérieusement que c’est ça qui va nous empêcher d’être dans la merde jusqu’au cou ? Le climat se réchauffe, les forêts brûlent, la banquise fond et l’eau monte, que tu le veuilles ou non ! Faut vraiment être complètement débile pour prétendre le contraire ! Des millions de gens vont se retrouver dans la flotte, mais le plus drôle, c’est que la flotte va aussi commencer à manquer un peu partout. Un peu comme dans ce chalet. Trop de neige dehors, plus de flotte dedans, elle est pas belle la vie ? Et plus de quoi bouffer pour tout le monde ! Et toi tu me parles petites commissions et villages flottants, parce qu’en te faisant encore un bon coup de fric tu vas peut-être pouvoir t’acheter une plus grosse bagnole ? Putain, Éric, tu en es encore là ? À croire à ce système de merde qui nous a tous conduits au désastre ? À croire encore à cette fuite en avant suicidaire qui a tout dévoré, tout épuisé, tout écrasé sur son passage ? Franchement, si ce n’était pas à pleurer, ce serait risible. Mais vas-y, vas-y, fais-les tes baraques flottantes ! Tu peux même y embarquer les derniers animaux sauvages et appeler ça l’arche de Noé, si ça t’amuse. Mais ce sera sans moi ! Merde !

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Macbeth – Jo Nesbo

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Macbeth)
Date de publication française : 2018 (Gallimard/Folio)
Traduction : Céline Romand-Monnier
Genres : Thriller, noir, aventure
Personnage principal : Macbeth

Il y a une dizaine d’années, j’ai lu et apprécié cinq aventures du policier Harry Hole de Jo Nesbo, un écrivain norvégien né en 60, diplômé en économie et vedette du groupe pop Di Derre, qui a eu beaucoup de succès dans les années 90. Nesbo a écrit en 97 L’Homme chauve-souris et, comme ce roman a été jugé un des meilleurs polars de l’année, Nesbo s’est lancé dans l’écriture de romans policiers, notamment la série des Harry Hole, un flic téméraire, abruti par l’alcool et la drogue, mais bien servi par la chance. Nesbo a interrompu sa série des Harry Hole en 2013 (Police) pour la reprendre en 2017 (La Soif), suivi de Le Couteau (2019). J’avais lâché Hole moi aussi après Police et j’hésitais à le reprendre; j’avais l’impression que le cycle était terminé. Puis, je me suis laissé tenter par Macbeth.

Il ne s’agit pas d’un Harry Hole, mais du vrai Macbeth, celui de Shakespeare et de Verdi. Pour célébrer le 400e anniversaire de la mort de Shakespeare et revitaliser son audience, le Projet Hogarth proposait à quelques auteurs de reprendre une œuvre de Shakespeare et de la réactualiser dans leurs propres mots et selon leur style propre. Tout un défi, qu’ont relevé quelques écrivains dont Margaret Atwood, Graine de sorcière (La Tempête), Edward St-Aubyn, Dunbar et ses filles (Le roi Lear), Tracy Chevalier, Le Nouveau (Othello), et le Macbeth de Jo Nesbo.

Nesbo reprend la trame principale : un préfet de police (plutôt que le roi, mais portant le même nom, Duncan) est assassiné par un policier (plutôt qu’un général, Macbeth dans les deux cas), poussé par sa conjointe (Lady Macbeth). La plupart des autres personnages importants de la pièce s’y retrouvent. Ceux qui font obstacle au despotisme de Macbeth se font assassiner. Et le reste suit la pièce d’assez près, sauf que le contexte est contemporain. Ce ne sont pas les sorcières qui épuisent Macbeth, c’est la drogue des Norse Riders (un groupe de motards) et du puissant Hécate, que Macbeth combattait avant que la folie du pouvoir ne s’empare de lui. Et l’action se situe dans une petite ville non loin de Fife, région côtière à l’est de l’Écosse, appauvrie par le chômage et la criminalité. Macbeth et Lady ne vivent pas dans un château mais dans un casino…

On sait que Nesbo aime jouer avec le lecteur et il a dû voir dans ce Projet Hogarth un défi digne de ses capacités. Pendant la première partie du roman, j’étais sceptique : ça me faisait penser aux réalisations à l’opéra de plusieurs metteurs en scène formés à la Regietheater qui, dans le but de moderniser l’action d’un opéra, vident le sens que cet opéra avait dans son contexte historique pour le replacer dans un contexte contemporain qui n’a plus tellement de sens. J’ai toujours le goût de dire au metteur en scène : « Si tu veux ton opéra, fais en un ! »

Mais le fait est que Nesbo a fait ses preuves. Et qu’il y a chez lui quelque chose de ludique à relever ce défi. Je me suis donc embarqué dans la deuxième partie du roman. Je savais évidemment la fin de l’histoire, même si j’ignorais comment s’y prendrait Nesbo pour la terminer. Je m’y suis pourtant laissé prendre, malgré les invraisemblances et le trop grand nombre de personnages. Et même si, en pensant aux dernières scènes (le siège du Casino et son invasion), on se retrouve plus près d’un récit d’aventure à la Alistair MacLean que d’un thriller plus classique. Mais Nesbo connaît le métier et utilise des trucs pour maintenir le suspense dont celui qui consiste à commencer un chapitre alors que le précédent n’est pas vraiment terminé : un problème est posé qui ne sera solutionné que dans le chapitre à venir. Énervant mais efficace !

Bref, même si Macbeth et sa Lady subissent des mutations substantielles plutôt rapidement, comme le remarquent d’ailleurs Duff et Hécate, et que cela se comprend mieux dans une pièce ou un opéra de 2 ou 3 heures que dans une brique de près de 700 pages, je dois admettre que le magnétisme de Nesbo m’a gagné à sa cause, une fois de plus.

Extrait :
« Nous n’avons rien à craindre, dit Macbeth.
Que dites-vous, chef ?
Il n’est pas enfanté, celui qui pourra me blesser. Hécate m’a promis que je serais préfet de police jusqu’à ce que Bertha vienne me chercher. Et on peut dire ce qu’on veut de Hécate, mais il tient parole. Détends-toi, Tourtell va abandonner la partie (…) Comment ça se présente, Seyton ?
Ils ont rassemblé du monde à côté de Bertha. On dirait qu’il y a des policiers ordinaires et des civils. Quelques armes automatiques, quelques carabines et des pistolets. Ça ne devrait pas poser de gros problèmes si c’est avec ça qu’ils attaquent.
Est-ce que tu vois des imperméables gris ?
Des imperméables gris ? Non.
Et dans ton secteur, Olafson ?
Ici non plus, chef. »
Mais Macbeth savait qu’ils étaient là. Qu’ils veillaient sur lui. (…)
Il avait à ses pieds une ville qui bientôt serait irrévocablement à lui, rien qu’à lui, et il pourrait exiger la satisfaction du moindre de ses desiderata. Il n’avait désormais besoin de penser qu’à ses désirs et ses plaisirs. Ses désirs et ses plaisirs.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Le sacre des Impies (La Trilogie des ombres -Tome 3) – Ghislain Gilberti

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Cosmopolis
Genre : Thriller
Personnages principaux :
Faust Netchaïev et les Anges de Babylone, groupuscule terroriste

Ce dernier tome de la Trilogie des Ombres commence par la naissance de l’Hydre. Des personnalités des affaires, des hommes et femmes riches et puissants, se sont rassemblées pour mettre en commun leurs idées et leurs moyens pour s’enrichir encore plus et augmenter leur influence déjà très grande. Ce qu’ils ont aussi en commun c’est la maltraitance de leurs enfants. Ces derniers se sont réconfortés entre eux, ont tissé des liens indéfectibles et sont devenus inséparables. En grandissant, ils sont devenus l’Hydre à sept têtes qui dirige les Borderline, les maîtres du trafic de drogue. Mais cette économie parallèle n’a pour but que de fournir les moyens pour le projet Babel. Il s’agit ni plus ni moins que d’abattre les fondations de la société qu’ils jugent pourrie. Pour cela ils se lancent dans le terrorisme à grande échelle. Les Borderline deviennent Les Anges de Babylone. Ce groupuscule anti-capitaliste mène des actions spectaculaires et tente d’obtenir le soutien du peuple pour provoquer le chaos qui permettrait ensuite la naissance d’une société plus juste.

Dans ce dernier volume, exit les Borderline, vivent les Anges de Babylone ! Les narcotrafiquants virent terroristes. Et même si ça paraît étonnant, leur violence monte encore d’un cran. Les armes lourdes sont sorties, les drones de guerre sont déployés. Et bien sûr, les compétences sont là pour utiliser cet arsenal high tech digne d’une armée d’un pays puissant. C’est la guerre intérieure. Les sept de l’Hydre contre les forces d’intervention de l’État. La bataille est déséquilibrée, elle est en faveur des Anges de Babylone. Il faudra une trahison pour rééquilibrer le combat. La commissaire Cécile Sanchez, personnage principal des deux tomes antérieurs, n’apparaît qu’épisodiquement dans cette dernière partie.

J’avais, jusqu’à présent, adhéré à l’intrigue, mais là je trouve que l’auteur en fait trop, ça devient totalement irréaliste. Tout aussi invraisemblable est l’évolution des narcotrafiquants nihilistes en défenseurs des opprimés, partisans convaincus de l’écologie. Beaucoup plus crédibles en trafiquants de drogue qu’en militants anti-capitalistes, les Anges de Babylone ! Et que penser de cette image biblique : Faust Netchaïev et sa compagne fendant la foule des manifestants qui s’ouvre devant eux comme la Mer rouge devant Moïse, alors que le peuple les acclame. Des narcotrafiquants terroristes et criminels deviennent les défenseurs du peuple ! C’est complètement insensé ! Il y a aussi cette fin tragico-romantique hallucinante (je n’en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher) à laquelle je n’ai pas cru une seconde.

J’ai les mêmes réserves sur les personnages que sur l’intrigue. Capables de compréhension, d’empathie, de tendresse et même d’amour fusionnel, ces hommes et femmes sont protecteurs, amicaux, loyaux avec les membres de leur groupe. Tout comme ils sont cinglés, cruels, capables d’infliger les pires tortures, de démembrer et décapiter leurs ennemis. Toutefois les bons sentiments à l’intérieur de l’organisation ont une limite vite atteinte : le manque de soumission au chef. Il suffit de ne pas être d’accord avec lui pour finir égorgé. Je n’ai pas éprouvé la même affection que l’auteur pour ce genre de personnages qui se repaissent de la souffrance en inventant les supplices les plus sophistiqués et qui exigent la plus grande servitude envers le gang et son chef. On n’aimerait pas croiser sur son chemin ce genre de malades mentaux. Mais l’auteur nous fait comprendre que ce n’est pas de leur faute, ils ont été maltraités quand ils étaient enfants !

J’avais facilement digéré les deux premiers pavés (respectivement 730 et 620 pages) de la trilogie, mais ce dernier tome (650 pages) m’est resté sur l’estomac. Sans être un intégriste de la vraisemblance à tout prix dans un roman, il me semble qu’un peu plus de sobriété aurait été préférable à ce scénario grand spectacle et abracadabrant qu’a conçu l’auteur. On se croirait dans un jeu vidéo survolté. La violence omniprésente, la drogue sous toutes ses formes et quelques scènes de torture glaçantes dont on ne nous épargne aucun détail, font que cette trilogie n’est pas à mettre dans les mains de personnes sensibles, quel que soit leur âge. En outre, les multiples coquilles, fautes d’orthographe, de syntaxe … de cette édition ne favorisent pas la fluidité de lecture et finissent par devenir insupportables.

Dans une émouvante introduction, Gilberti nous fait part de sa difficulté à clore la trilogie et de sa crainte de décevoir une partie de ses lecteurs. C’était une bonne intuition. Et c’est ce qui m’est arrivé : être déçu. J’ai trouvé ce dernier tome pas à la hauteur des deux précédents. J’ai l’impression que l’auteur s’est laissé enflammer et, comme le docteur Frankenstein, il a perdu le contrôle de ses créatures, tombant dans une exagération néfaste. D’après les critiques que j’ai pu lire, une majorité de lecteurs a apprécié ce dernier livre de la Trilogie. Certains, complètement fascinés par ce monde violent et marginal dans lequel nous plonge Gilberti, y ont même vu un chef-d’œuvre. Pour ma part, j’estime que cette trilogie est certes puissante, mais il y manque une intrigue finale crédible et des personnages cohérents, surtout dans ce dernier livre.
Concernant l’ensemble de la Trilogie des ombres : Le Tome 1 (Sa Majesté des ombres) démarre fort, c’est le mieux réussi. La suite baisse progressivement de niveau. Ce dernier livre est loin d’être à la hauteur des précédents, surtout du premier.
Il était vraiment temps que ça se termine. Il serait bon aussi que l’éditeur fasse relire les textes qu’il édite.

Extrait :
«… Nous sommes là, dans le même espace que vous, et pourtant nous ne vivons pas du tout dans le même monde. Nous sommes les anges noirs qui se saisiront du sceptre et de la couronne quand le trône se fissurera. Nous sommes votre pire cauchemar, mais aussi votre plus grand espoir quand Paris, New York, Tokyo et les autres mégalopoles chuteront, tout comme Babylone a chuté avant elles. Regardez Paris trembler ! »
Enfin, il conclut avec maestria :
« Nous sommes un mal nécessaire et nous sommes nombreux. Nous sommes armés pour l’Apocalypse, prêts à survivre et à régner. Nous sommes votre futur et, un jour ou l’autre, il vous faudra composer avec nous pour garantir votre survie dans un monde au système débranché. Quand l’échelle de prédation sera redevenue plus naturelle, nous serons ouvertement au sommet. Alors, prenez de l’avance, rejoignez-nous en refusant l’esclavagisme moderne. »

Comme les minutes passent, les Who laissant la place à « Hurt », de Nine Inch Nails, certains pensent encore qu’il y a une tension à désamorcer. Les paroles dévastatrices rendent l’instant encore bien plus tragique.

Nine Inch Nails – Hurt

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

 

 

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Les Suicidées – Val McDermid

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Splinter the Silence)
Date de publication française : 2017 (Flammarion)
Traduction : P. Chambon et A. Baignot
Genre : Enquête
Personnages principaux : Carol Jordan, policière – Tony Hill, profileur

Ça faisait un bout de temps que j’avais lu un roman de McDermid : elle publie beaucoup (au moins une brique par année) et je trouve très inégales ses histoires. Mais elle a du talent et on ne s’ennuie pas avec elle.

Des féministes sont prises à partie sur les réseaux sociaux, insultées, agressées, menacées de mort. Dans une courte période de temps, trois d’entre elles semblent avoir choisi de se donner la mort. Elles n’étaient pas suicidaires, mais la pression qui s’exerçait sur elles semble être venue à bout de ce qu’elles pouvaient endurer.

Carol Jordan, la policière spécialisée dans les crimes horribles et compliqués, est arrêtée pour alcool au volant mais, comme on a besoin d’elle pour diriger une escouade spécialisée, la cause est étouffée en bonne partie. Son ami, le profileur Tony Hill, entreprend de lui faire passer son addiction à l’alcool. L’équipe se forme pendant que le tueur, qui déguise ses meurtres en suicides, prépare son prochain coup.

La façon de procéder de Tony, c’est de trouver le mobile pour parvenir à identifier le tueur. Or, on découvre que, sur les scènes de crime, sont peu dissimulés des livres d’auteures associées au féminisme qui se sont suicidées : Virginia Woolf, Anne Sexton et Sylvia Plath.1 Et les récentes victimes se seraient tuées de la même manière que ces auteures. Si on réussit à établir un lien entre ces livres, ces auteures et les victimes, on finira par trouver le mobile, puis l’assassin. Mais faut faire vite, parce que le mystérieux personnage qui déguise ses meurtres en suicides est sur le point d’en commettre un quatrième.

Le problème est original mais pas très compliqué. C’est pourquoi plusieurs autres petits problèmes surviendront : Carol se sortira-t-elle de son arrestation et de son problème d’alcoolisme ? Sa relation avec Tony se gâtera-t-elle davantage (problème récurrent depuis presque 20 ans) ? Qui est la taupe qui rôde autour ou dans la brigade ? Le contexte dans lequel se développe l’enquête est bien actuel : la difficulté qu’ont bien des hommes à accepter l’idée que des femmes puissent s’intéresser à leur autonomie plutôt qu’à leur famille; la cruauté des réseaux sociaux anonymes où n’importe qui peut accuser n’importe qui de n’importe quoi : les agressions verbales contre les femmes émancipées n’ont aucune limite; l’impuissance des forces policières à protéger les femmes menacées ou à censurer les violences anonymes via internet.

Un petit bonus : le recrutement des membres de l’équipe selon leur spécialité, qui nous rappelle vaguement les bons moments des Sept Mercenaires de Sturges (1960) ou des Sept Samouraïs de Kurosawa (1954).

Quelques réserves, cependant : les principales scènes d’action de l’intrigue policière se passent sur l’ordinateur de Stacey; l’affrontement véritable a lieu moins de 50 pages avant la fin. Et on ne peut pas dire que la tentative de Tony pour empêcher le pire est très convaincante. Ce n’est pas un reproche à l’auteure : McDermid s’intéresse plus au travail policier en général et à la recherche du mobile en particulier qu’à la résolution concrète du problème. Je crois aussi que c’est volontairement qu’elle met en scène une Carol Jordan insupportable et un Tony Hill qui tend à racheter sa culpabilité par de fréquentes autoflagellations.

La réflexion qui cherche le mobile ne doit pas être distraite par les exploits des super-héros.

1 Ces trois femmes ont bien existé et se sont suicidées selon les méthodes décrites par l’auteure.

Extrait :
Rien qu’à les voir, on pouvait deviner qu’il s’agissait d’une nouvelle équipe, songea Carol. Les visages étaient familiers mais animés d’une nouvelle énergie. Même s’ils exerçaient tous ce métier depuis des années, ils paraissaient alertes et stimulés, chargés à bloc et prêts à l’action (…)
Paula fut la dernière à s’attarder autour de la nouvelle machine à café.
Si tout ça foire, on pourra toujours ouvrir un bar, dit-elle en finissant par s’installer à table.
C’est bon de savoir qu’on a une autre solution, commenta Carol. Bon, qui veut commencer ?
Kevin prit la parole pour faire un bref compte rendu de son voyage à Sunderland.
Ce type est complètement hors du coup, conclut-il.
Même son de cloche avec quelques variantes pour Alvin (…)
Carol demanda à Paula :
Comment ça s’est passé pour vous ?
La bonne nouvelle, c’est qu’aucune des femmes à qui j’ai parlé n’avait l’air suicidaire, annonça Paula (…) Par contre, Zoe Brewster, une romancière qui vit à Norwich, a déclaré que les jeux vidéos étaient misogynes et incitaient les garçons à mépriser les femmes. Ursula Foreman, blogueuse, journaliste et web designer, a récemment parlé du sexisme dans les séries télé ainsi que de ses conséquences sur l’image des jeunes femmes et l’attitude des hommes. Elles ont toutes deux reçu le même type d’insultes que nos victimes, et en même quantité. S’il s’en tient à ces critères-là, alors elles sont les cibles les plus probables, d’après moi.

Bradfield – le canal

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Publié dans Britannique, Enquête, Remarquable | Laisser un commentaire