Opération Napoléon – Arnaldur Indridason

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1999 (Napóleonsskjölin)
Date de publication française : 2015 (Métaillié)
Genres : Aventures, espionnage
Personnages principaux : Kristin, islandaise – Ratoff, tortionnaire

J’ai aimé les premiers romans d’Indridason et le dépaysement islandais. Puis, le ténébreux Erlendur a engendré chez moi une déprime difficilement supportable : histoires grises, Islande grisâtre, personnages gris sombres. Comme on m’a assuré que ce nouveau roman n’avait rien à voir avec les précédents, je m’y suis lancé. Et c’est vrai : on dirait un Alistair MacLean (Les canons de Navarone et, surtout eu égard au roman dont je parle aujourd’hui, Destination Zebra, station polaire). Ça n’a sans doute pas le panache, l’intensité, ni la force des personnages (surtout quand on se réfère aux acteurs des films, Gregory Peck, Antony Quinn, David Niven, Irene Papas…), mais c’est bien fait, habilement composé (surprises et rebondissements), et mené avec un sens du jeu habituellement absent des récits dramatiques d’Indridason. En ce sens, je salue les deux derniers mots du roman, qu’il ne faut surtout pas aller voir : notre plaisir en souffrirait.

1945 : la guerre achève. Un avion s’écrase en Islande, près de la calotte glaciaire, au sud du glacier Vatnajökull. La tempête fait rage. Deux cent soldats américains patrouillent la région en vain. L’avion avait été recouvert de neige et avalé par le glacier. On ne retrouve que la jante du train avant, sur laquelle est inscrit le mot allemand : Kruppstahl. En 1967, une autre expédition américaine fouillera le glacier, sans plus de résultat. Plus tard, la technologie s’étant améliorée, des satellites donneront l’impression qu’une masse suspecte est perceptible sur le glacier Vatnajökull. En 1999, les troupes américains reviendront en Islande, paralyseront les communications, conteront des salades aux autorités islandaises, interdiront la circulation dans un vaste territoire, reprendront les fouilles et, enfin, entreprendront la lourde tâche d’extirper l’avion de la glace. Finiront-ils par découvrir les secrets de l’Opération Napoléon ? C’est ici que notre récit commence vraiment.

Alors qu’une patrouille islandaise de sauvetage se livre à des manœuvres d’entraînement hivernales aux alentours du glacier, deux jeunes patrouilleurs, Elias et Johann, s’éloignent des autres pour tester leur nouveau système de communication longue distance NMT. Pour ce faire, Elias communique avec sa sœur Kristin, à Reykjavik. La conversation est brouillée, mais Kristin perçoit la bonne humeur d’Elias, puis son inquiétude, enfin une certaine panique, associée à des mots comme lumières, avion, soldats armés…

Les deux jeunes gens seront bientôt portés disparus et, comme la Delta Force dirigée par « le cinglé de Ratoff » (dixit le ministre de la Défense) craint qu’Elias n’ait dévoilé à sa sœur des informations sur ses opérations, la sécurité de Kristin sera désormais menacée. D’ailleurs, sa vie aussi, et deux sbires des services très secrets américains, Ripley et Bateman, s’efforcent de l’éliminer. Sauf que Kristin, obsédée par la santé de son frère et trop naïve pour pouvoir mesurer la force de la partie adverse, élabore une contre attaque du genre suicidaire avec son ancien copain Steve, un militaire qui travaille sur la base américaine aéronavale de Keflavik. Et c’est ainsi que, morceau par morceau, Kristin en apprendra de plus en plus sur cette fameuse et fumeuse Opération Napoléon. Ce n’est pourtant pas une Lisbeth Salander : si elle finit par s’en tirer à peu près, ce sera moins à cause de son intelligence qu’à cause d’un entêtement viscéral guidé par de beaux hasards.

Ceci dit, son aventure est prenante, et l’auteur manipule les circonstances avec beaucoup d’adresse. Cette Opération Napoléon finit aussi par nous obséder et, si on nous en livre des fragments avec parcimonie, c’est pour nous ménager un finale quasi hallucinant.

Bref, malgré quelques longueurs pour susciter notre impatience, c’est, à mon humble avis, un des meilleurs romans d’Indridason.

Extrait :
Julius vit les soldats approcher, les puissants phares de leurs motoneiges illuminant la nuit. Ils étaient une vingtaine, visages dissimulés sous leurs casques et leurs masques de ski, fusil accroché dans le dos. Au bout d’une minute, ils s’immobilisèrent à l’unisson et attendirent l’équipe de sauveteurs, comme s’ils avaient tracé une ligne invisible qu’ils étaient bien décidés à défendre. L’équipe de Julius se composait de quelque soixante-dix hommes et femmes qui progressaient à ski, en motoneige et à bord de deux autoneiges. À l’approche des soldats, Julius leur fit signe de ralentir, et ils finirent par s’arrêter à dix mètres à peine de l’escadron. C’était une rencontre improbable dans cette immensité glacée, obscure : les soldats avec leurs armes automatiques et leurs revolvers, engoncés dans leurs tenues de camouflage polaires, uniformes hivernaux de soldats désirant passer inaperçus, et, face à eux, les sauveteurs islandais sans armes, dont les vestes orange fluo rappelaient, par contraste, la nécessité pour eux d’être visibles pour remplir leur mission.

Glacier islandais

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Un bon écrivain est un écrivain mort – Guillaume Chérel

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Microbole)
Genres : Pamphlet, humour
Personnages principaux : Dix célèbres écrivains français

Ils sont dix, la fine fleur de la littérature française. Dix grands écrivains français à succès, dans la liste des meilleures ventes de l’année, a être invités à une rencontre littéraire, durant un week-end, dans le cadre magnifique du monastère de Saorge dans les Alpes-Maritimes. On a toutefois soigneusement évité les deux meilleurs vendeurs, Marc Levide et Guillaume Muzo, jugés trop populaires. La rencontre s’annonçait parfaitement bien : nul doute que le public serait ravi, conquis d’avance par cette réunion d’écrivains de haut vol, ceux-ci devraient passer un week-end tranquille, chouchoutés, traités en stars, tous frais payés dans un décor somptueux, amis en apparence, en réalité rivaux se détestant parfois et se jalousant toujours. Un petit mystère concernant l’hôte les émoustille tous : ils vont enfin pouvoir faire connaissance avec Un Cognito, le nouveau propriétaire du monastère, qui a lancé les invitations. Un week-end exceptionnel s’annonçait. Il le sera effectivement, pas dans le sens prévu.

L’intrigue ne s’embarrasse pas avec la vraisemblance. Elle n’est qu’un prétexte à développer un pamphlet au vitriol sur les stars actuelles de la littérature française. Et là l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère : ça flingue à tout va, un vrai jeu de massacre ! Les victimes, c’est vraiment le mot qui convient, sont désignées par leur vrai prénom, leur nom dans le roman étant déformé mais si proche du vrai qu’elles sont facilement identifiables :Frédéric Belvédère – Amélie Latombe – David Mikonos – Christine Légo – Michel Ousbek – Yann Moite – Jean de Moisson – Delphine Végane – Tatiana de Roseray – Kathy Podcol. Toute ressemblance, n’est surtout pas une coïncidence, annonce en préambule l’auteur. Les personnages ne sont donc pas fictifs ce sont nos écrivains producteurs de best-sellers vivants … pour l’instant. Car Guillaume Chérel les flingue deux fois : une fois en faisant leur portrait et une seconde fois dans un scénario pastiche des Dix petits nègres. À moins d’être fan idolâtre d’un ou plusieurs écrivains du panel choisi, on se marre franchement, c’est d’une telle vacherie tonique ! Reste à savoir comment les auteurs concernés ont reçu l’hommage car c’en est un si l’on en croit Chérel : « c’est bien une sorte d’hommage que je leur rends ici. » Certains auraient sûrement préféré un hommage plus traditionnel. Mais difficile de prendre ombrage d’une farce qui parle d’eux et c’est bien là l’essentiel quand on est une star de la littérature. Il paraît que depuis un certain temps, on peut observer un phénomène étrange : lors des moments de promotion de leur dernier ouvrage ou lors des séances de dédicaces dans les salons ou librairies, à côté de ceux qui sont ravis d’approcher les auteurs à succès, on remarque un certain nombre de personnes qui abordent un air goguenard. Ce sont ceux qui ont lu le livre de Guillaume Chérel.

Ce roman est un pamphlet plein d’énergie sur le gratin contemporain de la littérature française. Il ne manquera pas de provoquer chez le lecteur une certaine jubilation devant tant de rosserie envers des gens habituellement adulés.

Extrait :
Francesco avait découvert que la jalousie entre écrivains était le pire fléau de ce microcosme condescendant, étriqué, auto-satisfait, imbu de lui-même, où tout le monde se connaissait et se cooptait sans se lire et en faisant semblant de s’apprécier. C’était la conjuration des hypocrites.
On le savait d’ailleurs depuis Hemingway et Faulkner, qui se détestaient cordialement tout en respectant le travail de l’autre en secret : tout écrivain digne de ce nom se pense meilleur que les autres. Et souhaite inconsciemment leur mort.
Or, un bon écrivain est un écrivain mort.

Monastère de Saorge

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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Le couloir des ténèbres – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Corridors of the night)
Date de publication française : 2015 (10/18)
Genres : Enquête, thriller et procès
Personnages principaux : William Monk, commandant de la brigade fluviale – Oliver Rathbone, avocat

Anne Perry continue de me faire plaisir, que ce soit avec les enquêtes du commissaire Pitt ou avec, comme ici, les aventures de William Monk et les plaidoiries de Rathbone. Les crimes commis sont toujours affreux, les enquêtes toujours palpitantes, les solutions toujours satisfaisantes. La psychologie des personnages, pertinente et importante, ne prend quand même pas toute la place. La composition du récit comprend, en général, deux parties distinctes, l’enquête et la cour, et procède selon l’art raffiné du suspense. Comme j’ai lu toute son œuvre, il m’est un peu difficile d’imaginer comment un nouveau lecteur peut apprécier un de ses romans.

Le couloir des ténèbres nous accroche dès le départ : Londres 1870, une fillette en chemise de nuit semble perdue dans une annexe de l’hôpital naval de Greenwich. C’est la nuit, l’hôpital semble désert, règne un silence inquiétant. La fillette tombe sur Hester, épouse de Monk et infirmière expérimentée. La nuit sera longue : Hester s’occupera de trois enfants, plus ou moins dissimulés dans un racoin de l’hôpital, et apparemment voués à la mort.

De son côté, Monk et ses hommes livrent un combat à des trafiquants d’armes, dont les conséquences laisseront des marques.

Puis, Hester et les enfants disparaissent. Comme les policiers de la brigade fluviale sont passablement occupés, Monk acceptera l’aide du louche Squeaky Robinson, de Scuff (son fils adoptif), du petit Worm, et du policier convalescent Hooper. Un seul indice : le fait que le riche Radnor que soignait Hamilton Rand, et sa fille Adrienne, sont également disparus. Le lecteur sait qu’il s’agit d’une course contre la montre, puisque Hester est vouée à la mort, que Radnor survive ou pas.

Deux procès s’en suivront, à l’issue douteuse. Des rebondissements bien ménagés nous tiendront en haleine. Il ne suffit pas de se douter de l’identité du coupable, mais il importe surtout de savoir comment la justice en viendra à bout.

Rien de trop compliqué, mais c’est arrangé avec un grand talent. L’occasion est belle de développer un peu les personnages de Scuff, de Squeaky, de Worm et des policiers Hooper et Laker. On suit aussi avec sympathie la reprise en main professionnelle et personnelle d’Oliver Rathbone, qui revient de loin. Perry observe les gens avec subtilité et la dimension philosophique du problème dominant est bien exploitée : pour faire progresser la médecine, les expérimentations sur les humains peuvent aller jusqu’où ? Plus crûment : pour sauver des centaines d’êtres humains, on peut en sacrifier combien ?

Anne Perry réussit, une fois de plus, un très bel équilibre entre les facettes sociologiques, psychologiques et philosophiques du récit, sans jamais sacrifier l’intrigue proprement policière.

Extrait :
− Mr. Radnor ! dit-elle d’un ton sec. Appuyez-vous sur moi et laissez Adrienne ouvrir la porte.
Il pivota à demi vers elle, furibond. Il avait plus de force qu’elle ne s’y attendait.
− Vous imaginez-vous que vous allez entrer et me regarder me soulager ?
− Quelqu’un doit tenir votre chemise de nuit, rétorqua-t-elle. Si vous essayez, vous allez tomber. Vous risquez même de passer la nuit par terre, ou pire encore, de vous fracturer la hanche. Ou les deux.
Adrienne étouffa un sanglot, décochant à Hester un regard où l’aversion se mêlait au désespoir.
− Je vais vous aider, chuchota-t-elle à son père, avant de s’adresser à Hester : Allez-vous en. Vous ne lui laissez aucune dignité. Comment pouvez-vous être aussi … cruelle ?
Hester perdit patience, exaspérée par l’étrange relation faite d’amour, de haine et de dépendance qui semblait être la leur.
− Il n’y a pas de honte à être humain, rétorqua-t-elle d’un ton sec. Nous naissons tous nus et hurlants. Nous fonctionnons tous plus ou moins de la même manière. Nous avons tous besoin les uns des autres de temps en temps. Personne ne vous prend votre dignité. Soit vous la conservez, soit vous y renoncez en vous comportant comme un sot.
Elle se tourna vers Radnor.
− Vous n’êtes pas différent d’un autre. Pour l’amour du Ciel, cessez de faire toute cette comédie pour un simple besoin naturel. Personne ne s’en soucie !

Ma note : 4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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Le bon frère – Chris Offutt

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1997 (The Good Brother)
Date de publication française : 2016 (Gallmeister)
Genres :
Grands espaces, roman noir
Personnage principal : Virgil Caudill, habitant de Blizzard, petite ville du Kentucky sur le déclin.

Virgil Caudill a eu deux vies. Il habitait Blizzard, une petite ville du Kentucky sur le déclin. Là, tout le monde savait que son frère, Boyd, a été tué et par qui. Et tout le monde attendait que Virgil venge la mort de son frère. Tous pensaient aussi que Virgil épouserait Abigail, une amie d’enfance. Meurtre ou mariage ? Telles étaient ses options. Virgil a fini par choisir et une deuxième vie à commencé pour lui, ailleurs sous un autre nom. Il est devenu Joe Tiller, habitant de Missoula dans le Montana. Changer de nom, changer de vie, ne résout pas tous les problèmes. Blessé puis recueilli dans une famille de « patriotes » anti-gouvernementaux, il va devoir encore prendre d’autres décisions difficiles.

Dans ce roman Chris Offutt aborde les thèmes de la liberté de choix et du poids de l’entourage. Son personnage principal, Virgil, doit opter pour l’une des deux possibilités : commettre un meurtre pour venger son frère, ce qui implique la fuite et peut être la prison, ou se marier tranquillement en perdant son honneur et toute considération de la part de sa famille, de ses voisins et peut être même de sa femme. Un peu plus tard, au Montana, devenu Joe Tiller, il sera contraint de choisir entre être liquidé par des extrémistes anti-gouvernementaux ou de s’intégrer alors qu’il ne partage pas du tout leurs idées. Les Bills forment un groupe de citoyens qui ne reconnaissent pas l’autorité du gouvernement fédéral. Ils ne paient pas d’impôts ni de taxes, n’ont pas de permis de conduire, pas de plaques ou de fausses plaques d’immatriculation des voitures . Ils sont armés et prônent le droit à toutes les libertés individuelles tout en n’acceptant aucune obligation imposée par l’état. Ils sont aussi racistes et antisémites. Joe, blessé par l’un d’eux, puis soigné et rétabli, va représenter un danger : s’il est libre il peut parler et les trahir, sinon il devra s’intégrer au groupe. Les Bills s’accommodent d’une contradiction : ils ne veulent se plier à aucune contrainte mais ils en imposent aux autres.

Le roman est centré sur le personnage de Virgil Caudill/Joe Tiller. C’est un homme simple. Il n’est ni exigeant ni ambitieux, il préfère la tranquillité. Il exerce le métier d’éboueur au Kentucky. Il aime la nature environnante, il apprécie son environnement de bois de collines, de rivières. Jeune, il a été sous l’influence et la domination d’un frère plus brillant et plus exubérant que lui. Ce frère a été tué, on attend maintenant de lui qu’il fasse ce qui doit être fait. S’il n’est pas le plus futé des hommes, Virgil est tenace, coriace et pas facilement influençable.

Du Kentucky au Montana. Deux états d’un même pays mais avec de grandes différences. Virgil a cru au début que les deux états se ressemblaient mais il s’est vite aperçu que si les paysages étaient différents, les gens l’étaient encore plus.

Comme le personnage principal, l’écriture est simple, épurée, dénuée de fioritures stylistiques. Il y a de nombreuses et belles descriptions des paysages du Kentucky et du Montana.

Le bon frère est un beau roman qui sous l’apparence de la simplicité, aborde avec subtilité les thèmes de la liberté de choix, de la culpabilité, du devoir à accomplir mais aussi les différences profondes entre états d’un même pays, sur fond de grands espaces magnifiquement décrits.

Extrait : 
Tout à coup, il sut qu’il ne l’avait jamais aimée. Au plus fort de ses sentiments dominait la sympathie. Ils étaient ensemble parce que la communauté attendait d’eux qu’ils le soient. Il comprit soudain qu’il avait passé sa vie à suivre des schémas que d’autres avaient conçus pour lui.
Il éprouva les premiers miroitements, encore bien légers, d’une vraie liberté, une sensation qui lui ficha la trouille. À un feu rouge, il regarda par la vitre d’un bar. De l’autre côté de la rue, il y avait un autre bar. La ville, c’était l’endroit où se rendaient les gens quand ils n’avaient pas d’autre endroit où aller. Ils buvaient, ils aimaient, ils se battaient, et Joe aurait aimé être l’un des leurs, mais il savait qu’il ne le serait jamais. Il était fatigué d’essayer d’être comme tous les autres.

Collines du Kentucky

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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Shibumi – Trevanian

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1979
Date de publication française : 2008 (Gallmeister)
Genres : Thriller, Aventures
Personnages principaux : Nicholaï Hel

Ce roman passe pour être le chef d’œuvre de Trevanian. J’ai rendu compte dans ces pages de The Main, que j’avais bien aimé. Trevanian nous présente des personnages atypiques, et lui-même est un auteur original, qui a quitté les États-Unis pour s’installer dans les montagnes du Pays basque français. Alors que The Main (titre français) s’apparentait à un récit quasi intimiste dans la mesure où tout se passait dans une ville et même dans une rue, Shibumi nous transporte dans l’espace et dans le temps et on peut qualifier l’intrigue de multinationale.

Au centre du récit, l’homme le plus recherché au monde ou pour le tuer, ou pour réclamer ses services : Nicholaï Hel. Fils d’une mère russe et d’un père allemand disparu, élevé par un général chinois, dans une Chine occupée dans les années 30, particulièrement par les Japonais, puis, après la guerre, par les Russes et les Américains, Nicholaï est expédié au Japon chez un ami du général chinois pour sa sécurité. À la fin de la guerre, il possède plusieurs passeports, parle sept langues, et est devenu expert au jeu de go et dans les arts martiaux. Mais il est incarcéré et torturé par les Américains; après quelques années, on lui propose une missions-suicide en échange de sa liberté. Il l’accomplira avant de disparaître et de devenir un exterminateur de terroristes.

Enfin, espérant jouir de sa retraite dans son domaine du Pays basque, il aura alors à livrer son plus dur combat contre la Mother Company, constituée par les magnats internationaux du pétrole qui imposent leur volonté à tous les dirigeants de tous les pays, afin que les profits liés à l’exploitation et à la circulation du pétrole croissent sans limite. C’est à cet énorme consortium que la CIA fait appel pour déposséder Nicholaï de ses avoirs monétaires et de ses terres. Ce sera sans doute une tactique efficace pour le neutraliser. Mais il reste à Nicholaï une arme redoutable que le Gnome lui a confiée.

Ce roman de Trevanian est difficilement racontable. C’est un peu comme les sagas de James Lee Burke où on nous résume la Nouvelle-Orléans en marche depuis deux siècles. Dans le cas de Trevanian, ça semble plus international, mais la constance à partir de laquelle il faut comprendre tous ces épisodes apparemment débridés, c’est la course au profit à travers l’industrie pétrolière. La critique de notre culture et de notre civilisation américano-européenne est impitoyable et s’effectue d’autant plus aisément qu’elle s’appuie souvent sur des valeurs et des modes de vie orientaux, du moins le Japon avant la défaite et la Chine avant Tchang Kaï-chek.

C’est vrai qu’on a affaire à une grande œuvre. Mais elle n’est pas parfaite. Le récit tient moins à l’invention imaginative qu’à l’observation cultivée. Aussi, la continuité importe moins à l’auteur qu’un déploiement de scènes qui ont besoin de temps pour s’imbriquer. On retombe sur nos pieds, mais ça reste déroutant. Enfin, de la page 268 à 318, on suit de près les expéditions spéléologiques de Le Cagot et de Nicholaï dans le gouffre de Port de Larrau. C’est assez long, ça ne fait pas avancer l’action et ça ne fait que développer un peu le contraste entre la robuste personnalité de l’un (le basque Le Cageot) et la généreuse subtilité de l’autre (son ami Nicholaï).

Comme on l’a souvent remarqué à d’autres occasions, c’est un roman riche et attachant, une critique remarquable du mode vie américain, mais un roman difficilement qualifiable d’espionnage ou de policier. Ce n’est pas une critique mais, pour moi, une information pertinente.

Extrait :
Par exception, je soumettrai à votre attention quelques citations plutôt qu’un texte continu : on verra ainsi davantage le talent et le style de Trevanian.

  • C’est un truisme de la politique américaine qu’un homme à même de remporter une élection n’en a jamais l’étoffe.

  • Tu méprises les Américains en tant que race. Mais ce n’est pas une race. Pas même une civilisation. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen.

  • Il ne l’aimait pas assez pour désirer lui devoir quoi que ce soit.

  • Tous les Américains étaient des marchands et le fondement même du génie américain – de l’esprit yankee – est d’acheter et de vendre.

  • La propagande du vainqueur devient vite l’histoire du vaincu.

  • Les Américains confondaient niveau de vie et qualité de la vie, égalité des chances et médiocrité institutionnalisée, bravade et courage, machisme et virilité, libertinage et liberté, verbosité et clarté de langage, amusement et plaisir.

  • La Mother Company et les pays de l’OPEP passaient à l’heure actuelle par une période délicate de transition; la première tentait de transformer son monopole de l’énergie pétrolière en une hégémonie couvrant toutes les autres sources d’énergie, afin de conserver ses pouvoirs et ses avantages au-delà de l’épuisement des ressources pétrolières mondiales; l’autre s’efforçait de transformer ses richesses pétrolières en acquisitions industrielles et territoriales dans le monde occidental. Et c’est pour leur permettre de franchir cette phase difficile que Diamond et Able avaient le pouvoir illimité de résoudre les trois obstacles les plus dangereux à leur succès : les efforts furieux de l’OLP pour semer le désordre afin d’obtenir une part des richesses arabes; l’interférence stupide et maladroite de la CIA et de son organe la NSA; et l’insistance tenace d’Israël à survivre.

  • Les généralisations ne sont critiquables que lorsqu’elles s’adressent à des individus.

  • Diamond se voyait tel le héros viril et solitaire, arpentant bravement une rue poussiéreuse d’un quartier perdu de Hollywood, la main à quelques centimètres de l’étui de son ordinateur. Il est révélateur que le cow-boy soit le héros type de la culture américaine : un immigrant victorien brutal et sans éducation, issu de la masse rurale.

Jeu de go

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Lynwood Miller – Sandrine Roy

Par Raymond Pédoussaut

lynwoodmillerDate de publication originale : 2016 (Éditions Lajouanie)roy-sandrine
Genres : Enquête, fantastique, sentimental
Personnages principaux : Lynwood Miller, américain installé dans les montagnes françaises – Élisabeth Kellermann, jeune fille possédant d’étranges pouvoirs – Simon Borrie, expert en informatique.

La bergerie d’un voisin de Simon Borrie, a été rachetée par un inconnu qui se lance dans de gros travaux. Cet inconnu est un grand gaillard américain peu bavard et mystérieux mais qui finit par sympathiser avec Simon. Il s’appelle Lynwood Miller. Il pensait prendre une retraite paisible dans un coin perdu des montagnes françaises. Il a bien fait de venir là, Lynwood : peu de temps après son arrivée il sauve une jeune fille agressée par deux bandits que Lynwood met en fuite. Après avoir porté secours à la fille, il la fait soigner à l’hôpital. En sa présence il se produit d’étranges phénomènes : la télévision explose, les aiguilles de la pendule se mettent à tourner très rapidement, des objets se déplacent tout seuls … Elle s’appelle Élisabeth, elle a le don de télékinésie, entre autres. D’abord fasciné, Lynwood tombe éperdument amoureux. Avec son ami Simon et le commissaire Marchand, ils vont mener l’enquête sur l’agression. Cela les amènera en Allemagne. C’est dans le passé de la jeune fille qu’ils espèrent trouver les raisons des récents événements.

L’auteure nous fait voyager des montagnes françaises (les Pyrénées, bien que n’étant pas explicitement citées) jusqu’en Allemagne où tout se dénouera. Les conditions de la naissance d’Élisabeth expliquent la suite de son histoire. L’intrigue est bien élaborée et le scénario se déroule parfaitement bien jusqu’à l’explication finale.

Si on a gardé la fraîcheur de sa jeunesse on trouvera les personnages originaux et intéressants. Les amateurs de romans noirs risquent de les juger un peu trop parfumés à l’eau de rose. Élisabeth est une fille solaire, fragile, mais aussi redoutable grâce à ses pouvoirs. Elle est capable de déplacer les objets à distance, de guérir avec ses mains, de s’introduire dans l’esprit des gens ou de clouer au mur  un ennemi, comme un papillon. Lynwood est un grand bel homme qui fait rêver les dames, mais lui n’en voit qu’une : Élisabeth. Il ne faut pas lui chercher des noises, ni l’énerver, c’est un ancien des forces spéciales, il sait se battre et il est costaud. Simon est un personnage très contrasté : il ressemble à ce que serait un assemblage entre un berger des Pyrénées et un surdoué sortant de Harvard : il vit chez sa maman, vend des cloches à moutons et à vaches sur les marchés de son bled, ne se lave pas (ou peu) mais c’est aussi un génie de l’informatique, sollicité par les plus grandes boites du monde pour résoudre des problèmes compliqués. Il parle couramment cinq langues.
Avec de tels protagonistes il y en a pour tous les goûts. Les dames vont adorer Lynwood, un type viril, protecteur, attentionné, avec un grand cœur. Les messieurs vont fantasmer sur  Élisabeth, capable de se glisser à distance dans le lit de son chéri. Les branchés techno vont admirer Simon, l’incontournable hacker présent dorénavant dans tous les polars d’enquête, un gars capable de pénétrer tous les réseaux et même d’accélérer une liaison internet sur ligne téléphonique poussive de montagne, ce qui tient plus de la magie que de compétences techniques poussées.

L’écriture est simple, sans complication ni recherche. Le livre se lit facilement mais il n’y a aucun style personnel. Le style, l’histoire d’amour, la happy end peuvent donner l’impression d’être dans un roman pour la jeunesse.

Sur la couverture, on peut lire : Roman policier mais pas que… Effectivement ça correspond bien à ce qu’est ce livre, un mélange de polar, de fantastique et de littérature sentimentale. Bien réussi toutefois, ce qui n’est pas évident avec de tels ingrédients.

Lynwood Miller est un roman agréable à lire, reposant, recelant une certaine fraîcheur plutôt rare dans le domaine polars. Il conviendra parfaitement à ceux qui n’ont d’autre objectif que se distraire.

Extrait :
– Cent pour cent de réussite, dit Kellermann avec un soupçon de fierté. Et c’est là le moindre de ses talents. Vous n’imaginez pas l’étendue de ses facultés. Si elle se découvrait au grand jour, on la traiterait comme un rat de laboratoire au mieux, ou comme une bête de foire. Elle a très rapidement pris conscience de sa différence, même en vivant enfermée comme vous l’avez souligné. À partir du moment où elle a réalisé qu’elle pouvait soigner, faire le bien autour d’elle, il y a eu comme un déclic. Elle est parvenue à canaliser ses pouvoirs, à gérer ses émotions. Il était même envisageable de l’intégrer dans un établissement scolaire à cette époque-là. Mais c’est elle qui s’y est opposée. Elle avait pris l’habitude de suivre des cours à domicile, avec des professeurs particuliers, et cela lui convenait. Les premiers ne sont pas restés longtemps, ils prenaient peur rapidement dès qu’elle déplaçait leurs livres, plus par jeu que par malice.

Ma Note : 3.75 Stars (3.75 / 5) lynwood-amb

 

 

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Brunetti en trois actes – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Falling in love)
Date de publication française : 2016 chez Calmann-Lévy
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Brunetti

Depuis quelques romans, j’étais déçu que Donna Leon mette moins d’énergie sur les éléments mystérieux de l’intrigue ou sur les subtilités de l’enquête au profit de la juste cause qu’elle défendait. J’allais l’abandonner tranquillement, quand la télésérie allemande a ressuscité mon intérêt pour Brunetti et sa famille, Vianello et Elettra, Venise et ses décors fascinants. Il arrive souvent qu’une télésérie ou un film ne rende pas justice à un roman (par exemple : Les petits meurtres d’Agatha Christie, délibérément humoristique; ou la série britannique des Enquêtes de l’inspecteur Wallander, où notre pauvre Kurt ressemble à un sans abri déprimé et alcoolique). La série allemande des Brunetti rehausse, à mon sens, la valeur des romans de Leon, et c’est peut-être pourquoi elle ne l’aime pas beaucoup.

Dans ce roman-ci, pas de cause à défendre, sinon celle des malheurs et de la solitude des divas. En l’occurrence, on retrouve Flavia Petrelli, à la Fenice de Venise, qui chante Tosca avec beaucoup de succès, noyée sous les roses. Elle avait rencontré Brunetti à cette même Fenice dans le premier roman de la série, Mort à la Fenice, vingt-cinq ans auparavant. Quatre ans plus tard, Brunetti avait revu Flavia et son amie archéologue Brett Lynch (Entre deux eaux), impliquée dans une affaire de fausses figurines chinoises, et violemment agressée pour l’empêcher de déplacer trop d’air.

Elle vit maintenant à Milan, est marié et a deux enfants. Souvent en tournée, sa vie est remplie mais difficile. Donna Leon, elle-même amateur d’opéra, décrit avec empathie la solitude et la vie difficile d’une diva. Dans ce cas-ci, en particulier, Flavia semble victime d’un admirateur excessif, qui n’a de cesse de la submerger de roses jaunes (des centaines!), et de lui faire des cadeaux exorbitants, sans se faire connaître. Puis, le supposé adulateur semble s’attaquer physiquement aux personnes pour qui Flavia éprouverait de l’estime. Comment Brunetti parviendra-t-il à neutraliser un tel individu qui menace réellement la santé mentale (et peut-être aussi physique) de Flavia.

Peu d’action, et on reconstitue les attentats contre Francesca et Freddy une fois qu’ils ont eu lieu. À la questure, ça ne bouge pas trop non plus, parce qu’Elettra est en grève contre l’affreux Scarpa, et Patta qui a tendance à le couvrir, au détriment de l’infortuné et vulnérable Alvise, suspendu pour avoir agressé un manifestant. Vianello et Paola n’ont pas non plus un grand rôle. Quant à la musique, c’est un prétexte pour développer le personnage de Flavia, sa vie, l’éducation de ses enfants, son mariage; c’est sa prestation qui émeut Brunetti, plus que la musique de Puccini : les plaisirs musicaux de l’auteure commencent à Haendel et s’arrêtent à Mozart.

Le contexte de l’opéra n’en est pas moins plaisant et Leon nous ménage quelques belles surprises comme le premier chapitre du roman. Par contre, j’émettrais quelques réserves sur les dialogues (entre Brunetti d’une part, et Elettra, Flavia et Claudia d’autre part). Est-ce un problème de traduction ? Les principaux personnages manifestent une étonnante agressivité; pour Flavia, on comprend son stress, mais ses réactions vis-à-vis de Brunetti frisent l’hystérie. Ça m’a rappelé certains romans de Patricia Cornwell qui dotaient ses personnages d’une bonne dose d’agressivité, peut-être pour avoir l’impression d’écrire quelque chose de dramatique. Enfin, j’ai trouvé la finale plutôt bâclée et difficile à se représenter.

Vivement la télésérie !

Extrait : 
Brunetti se tourna vers elle et déclara, sans ambages : « J’ai besoin d’informations sur vos derniers amants, Flavia. Peu m’importe qui c’était, ou qui c’est, mais j’ai besoin de savoir comment ils s’appellent et comment ces relations ont fini, s’il y avait du ressentiment entre vous. » S’il s’était penché sur une table dressée pour le dîner et qu’il eût craché dans la soupe, elle n’en aurait pas été plus choquée. Et dégoûtée.
«  Et voulez-vous savoir, aussi, ce que j’ai fait avec eux?
− Contentez-vous de jouer la comédie sur scène, Flavia, rétorqua-t-il, soudain lassé par son attitude. Celui ou celle qui a fait cela à Freddy est la même personne que celle qui vous a envoyé les fleurs et qui a poussé cette fille sur le pont. Vous êtes le seul lien entre eux. »
Brunetti lui laissa la possibilité d’émettre une objection ou d’exprimer sa colère, mais elle resta assise en silence, le regardant fixement, le visage encore figé par la surprise et tout rouge sous l’emprise de la rage.

La Fenice

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

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Les Empocheurs – Yves Beauchemin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Québec Amérique)
Genres : roman sociétal, thriller
Personnage principal : Jérôme Lupien, jeune homme ambitieux

Jérôme Lupien commence sa carrière professionnelle par une année sabbatique. Son diplôme d’études en lettres en poche, il décide de prendre un peu de bon temps avant de se lancer dans le monde du travail. Mais son année sabbatique vire au cauchemar, victime de deux escroqueries successives, il déprime et se fait larguer par sa petite amie. Ses déconvenues vont transformer Jérôme : le jeune idéaliste laisse la place à un jeune homme froid et cynique. Lors de vacances à Cuba, il va faire la connaissance d’une ravissante maman qui deviendra sa maîtresse. Il va également sortir d’une situation difficile un fils à papa victime d’une agression. Ces deux événements vont changer sa vie. Le père du garçon secouru sera reconnaissant en l’embauchant pour un travail un peu spécial mais bien payé. Son nouveau patron est un lobbyiste influent de Montréal dont les affaires ne sont pas toujours très nettes. Partagé entre scrupules et ambition, Jérôme va tracer son chemin dans ce milieu de requins de la magouille et de la politique.

L’intrigue montre la transformation d’un garçon plein de bonnes intentions mais un peu naïf, en un homme ambitieux, efficace, évoluant dans un milieu où la moralité et l’honnêteté n’existent pas. C’est l’occasion pour l’auteur de dénoncer toutes sortes de manigances utilisées par des agents d’influence peu scrupuleux pour aider des entrepreneurs ou hommes d’affaires à détourner l’argent des contribuables. Il y a des exemples assez savoureux comme celui de la construction d’un pont où sévissait autrefois la guerre des pharaons et des modernes. Auparavant c’est la conception des pharaons qui s’imposait : construire solide pour durer des siècles. Aujourd’hui c’est celle des modernes : construire fragile pour continuer à rapporter aux entrepreneurs après la construction car on bâtit seulement une fois mais on entretient et on répare plusieurs fois. Il y a aussi ces appels d’offres truqués où les soumissionnaires se sont entendus entre eux et dont les dépassements de coût sont prévus d’entrée. Ces combines se font avec la complicité du pouvoir politique qui en profite pour ramasser l’argent qui servira à sa prochaine campagne électorale.

L’auteur dénonce ces méthodes qui se pratiquent au Québec, comme elles se pratiquent aussi dans beaucoup d’autres pays. Mais dans tous les tripatouillages décrits il y en a un qui est typique du Québec : l’anglicisation de la Belle Province. Programmée en douce, par un petit groupe rassemblé autour du premier ministre, elle a pour but de favoriser l’économie en unifiant la langue du Canada. Il serait dommage qu’une particularité identitaire gêne les affaires, surtout si elles sont juteuses. Les Québécois ne sont pas surpris par la corruption, ils ont l’habitude, ils sont blasés, mais l’anglicisation décrétée dans leur dos c’est beaucoup plus grave, c’est impardonnable ! Par cet épisode l’auteur exprime son inquiétude concernant la pérennisation de la langue française au Québec.

À travers le parcours initiatique d’un jeune homme revanchard, Yves Beauchemin nous propose avec Les Empocheurs un roman fort intéressant, édifiant sur les méthodes utilisées par des affairistes avides pour capter l’argent des contribuables. La délinquance des riches et des puissants est ici concrètement mise en évidence. Un humour froid contribue à rendre cette lecture bien agréable.

Extrait : 
Séverin Sicotte suivait le débat attentivement, mais pour de tout autres raisons. Une de ses antennes à Québec venait de lui apprendre qu’à la reprise de la session d’automne le premier ministre Labrèche annoncerait la participation du Québec au projet du musée ; des modalités restaient à être précisées, mais l’implication financière du gouvernement s’annonçait importante. En fait, Westwind et Labrèche avaient conclu une entente officieuse trois mois auparavant, souhaitant par cet exemple spectaculaire de collaboration promouvoir l’unité canadienne.
L’unité canadienne, tout comme le sort du Québec, n’avait jamais empêché Séverin Sicotte de dormir ni même de ronfler. Par contre, à l’idée des montants colossaux que les deux paliers de gouvernement s’apprêtaient à dépenser dans un but de pure propagande, il lui passait dans tout le corps des frissons de plaisir qui le tenaient parfois éveillé durant de longues heures.

… il s’était assis au piano pour tenter de se remettre le Träumerei sous les doigts et au bout d’une dizaine de minutes, à son grand étonnement, les choses étaient tombées en place assez rondement.

Schumann – Träumerei

Ma note : 4 Stars (4 / 5) 

 

 

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Red Light – T2 Frères d’infortune – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (VLB)
Genres : Enquête, noir
Personnage principal : Eugène Duchamp, détective

En juin, j’ai commenté le tome I de Red Light, Adieu Mignonne. C’était le premier polar de Bourassa, pas loin d’un coup de maître. J’avais hâte de lire la suite. Je recommande la lecture du premier tome d’abord : le deuxième tome développe une intrigue particulière, mais les principaux personnages, le milieu, l’époque (deux ans après) sont les mêmes, et le sens du récit suppose la compréhension de ce qui se joue dans le premier.

C’est en même temps l’inconvénient du deuxième tome : l’effet de surprise est passé et l’auteure n’ajoute pas grand-chose à ce qu’on connaît déjà : les personnages n’ont pas vraiment évolué; les clubs se modernisent un peu, mais sont dirigés par les mêmes caïds, Tony Frank à la tête des Italiens, et Harry Davis, leader des Juifs; alcool, drogues, prostitution, règlements de compte, c’est toujours la même histoire, même si le prix de l’héroïne a augmenté. L’enquête que mène Duchamp ressemble aussi à celle qui caractérisait le premier tome : Duchamp tentait alors de retrouver un bébé; dans ce cas-ci, Duchamp recherche une adolescente disparue, Vera, à la demande de sa grande et insupportable sœur, Nellie, et de leur oncle, le docteur Haywood du Montreal General Hospital.

L’accent est mis sur les relations entre Duchamp et Beaudry, déjà paradoxalement liés dans la première histoire du fait que les deux hommes avaient été, tour à tour, amoureusement liés à l’irrésistible Mignonne et abandonnés par elle. On aimerait bien que ce tandem ressemble un peu au duo redoutable de Dave Robichaux et Clete Purcel (cf. James Lee Burke), mais c’est loin d’être les cas : Beaudry est fort sur l’alcool et les femmes, mais il semble tremper dans des magouilles risquées, et il est d’ailleurs diminué par une vilaine blessure à l’abdomen tout au long du roman; Duchamp se perd tellement dans la drogue, principalement l’opium, qu’il n’a plus toute sa tête et encore moins son cœur; ses jugements manquent d’intelligence et ses élans manquent leur cible, sa femme, son amie Marcelle, son ex Mignonne, son vieux pot Beaudry, détournés par son obsession schizophrénique de la drogue. Il est donc difficile de s’attacher à eux.

Enfin, on parle beaucoup dans ce roman; peu d’action, sinon pour aller d’un tripot à l’autre. Donc, rythme très lent, sans grand rebondissement, sans surprise.

Extrait : 
Après l’incendie de la fumerie et, par conséquent, du domicile que ma femme et moi partagions, je m’étais installé seul dans une chambre de la rue De La Gauchetière en attendant le retour de Pei-Chan, toujours hospitalisée. Je n’avais pas été surpris outre mesure de voir le beau Beaudry atterrir avec ses bouteilles de bière, et ce, dès le premier soir. Abandonné par sa femme, il ressentait le besoin de tromper la solitude et, pauvre gars, n’avait pas trouvé mieux qu’Eugène Duchamp pour épuiser l’ennui. Suffisant, fiérot, arrogant, chicanier, l’inspecteur Beaudry n’avait malheureusement jamais été particulièrement doué pour se faire des amis : il était donc tout naturel qu’il vienne frapper à ma porte et, au bout du compte, je dois avouer qu’on était bien assortis, lui et moi. L’habitude s’était donc installée d’elle-même, sans qu’on la force; d’ailleurs, si on s’y était attardés ne serait-ce qu’un instant, elle nous aurait probablement donné la nausée. À la manière d’un vieux couple qui ne s’est jamais aimé, on était trop fatigués, surtout trop peureux pour remettre en question une routine qui, contre toute espérance, fonctionnait plutôt bien. Et, invariablement, chaque soir, on s’installait côte à côte au bar du Paradise.

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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Un trou dans la toile – Luc Chomarat

Par Raymond Pédoussaut

untroudanslatoileDate de publication originale : 2016 (Payot & Rivages)
Genres : roman sociétal, humour
Personnages principaux : Thomas, créateur de clips publicitairesL’Inconnu, créature virtuelle
Prix : Grand prix de littérature policière 2016 (roman français)

L’Inconnu fait le buzz sur le net. Ce personnage, s’il existe, est l’opposé de l’individu connecté moderne qui veut se faire connaître, s’expose narcissiquement sur le réseau. L’Inconnu n’est pas sur les réseaux sociaux, aucune trace de lui sur les connexions à internet, pas d’accès à un quelconque compte bancaire, pas de carte de crédit, pas de smartphone, pas d’ordinateur. Totalement invisible ! Mais c’est devenu un phénomène et même une sorte de légende sur les réseaux. Dans ce contexte Thomas, créateur de clips publicitaires dans un grand groupe mondial de communications, est un peu dépassé. Il travaille encore à l’ancienne, il est réfractaire à tous les gadgets technologiques dont sont friands ses jeunes collègues. A quarante ans passés, c’est un vieux dans sa boîte qui ne va pas tarder à l’éjecter. Sans conviction Thomas postule à une nouvelle agence qui vient de se créer : le Ministère des Nouveaux Médias. À sa grande surprise son patron l’engage avec pour mission de trouver l’Inconnu. La raison en est : « L’existence même de l’Inconnu est une insulte à la médiatisation en général, au désir de médiatisation pour être précis, donc une menace économique et sociale. » Et en plus il y a l’émergence du mouvement Off : des gens qui se déconnectent, qui n’utilisent plus les technologies de communication. Thomas a un nouveau job, même s’il ne saisit pas très bien en quoi il consiste, il a un salaire, c’est ce qui compte.

Le roman démarre comme une critique sociale sur les dérives du monde ultra connecté mais assez rapidement on s’oriente vers une toute autre direction : qu’est-ce qui fait l’existence d’une personne ? Ainsi l’Inconnu n’existe que parce les gens parlent de lui. Il n’a aucune réalité, aucune consistance. C’est une créature virtuelle qui ne se manifeste pas mais devient célèbre par sa non-existence. Mais on va chercher à l’identifier comme une personne humaine. Ainsi devant le succès de la créature, certains vont essayer de faire croire qu’ils sont l’Inconnu. Qui est l’Inconnu ? est la question qui hante les réseaux sociaux, les forums et la blogosphère. Le monde connecté bascule dans l’irréel. Certains vont même pousser jusqu’à l’extrême le processus : ils vont tenter de s’encoder, de devenir une suite de codes informatiques perdant ainsi toute matérialité pour passer intégralement dans l’univers numérique et devenir ainsi plus libre, plus vivant qu’une vraie personne. D’autres au contraire, vont se débarrasser de tous les objets de communication, c’est le mouvement Off.

L’intrigue est ambitieuse et pourrait devenir le sujet d’un roman de science-fiction. Mais l’auteur a pris un autre parti : traiter le problème par l’absurde, montrer une succession de situations totalement ubuesque, quasiment délirantes. Thomas, le personnage principal, avec son air d’ado attardé, toujours à côté de la plaque, qui n’adhère jamais complètement à quoi que se soit, faisant preuve d’un détachement insupportable, accentue le grotesque de tout cela.

J’avoue ne pas avoir été convaincu par la démarche de l’auteur qui, tout au long de l’histoire, oscille entre la farce et la critique sociale sans vraiment se décider de quel côté tomber. Si le livre ne m’a pas vraiment emballé, il semble avoir séduit les jurés du Grand prix de littérature policière, bien que je ne sois pas certain que ce roman soit de la littérature policière.

Extrait : 
Le pouvoir, aujourd’hui, c’était l’Inconnu. Buzzati n’était pas encore de son côté, il était toujours du côté de ceux qui le craignaient : les médias, anciens ou nouveaux, et ceux qui les possédaient. Car le pouvoir officiel, c’était eux. Mais le vrai pouvoir ? Buzzati avait fait disparaître des strates entières de sa biographie, et il savait ce que cela représentait dans un monde où les satellites pouvaient dire à qui voulait le savoir, en temps réel, qui vous étiez, où vous étiez, ce que vous faisiez et avec qui. L’Inconnu, lui, échappait aux satellites. Il échappait aux bloggers, aux influencers, à la police et aux médias, tout en étant la personne la plus en vue du moment. L’Inconnu n’avait pas de biographie officielle, il n’avait pas de biographie du tout.

Note : 3 Stars (3 / 5) untroudanslatoile-amb

 

 

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