Lumière du monde – James Lee Burke

Par Michel Dufour

lumière-couvDate de publication originale : 2013 (Light of the world)Burke-JL
Date de publication française : 2016 (Payot et Rivages)
Genre : Thriller
Personnage principal : Dave Robicheaux

Ça fait longtemps qu’on m’enjoint de lire les romans de Burke, particulièrement la série des Dave Robicheaux, inspecteur cajun de Louisiane. Il en a écrit une vingtaine et Lumière du monde est son dernier (traduit). Burke, c’est tout un monde : géographiquement parlant, parce que nous sommes transportés dans le Montana, où il existe encore des plaines sauvages, des montagnes boisées dont le sommet est neigeux, des torrents furieux, une flore riche et des animaux qui se promènent en liberté, un ours par-ci, un puma par-là, des chèvres, des lapins…; comme Burke a les yeux d’un peintre et le vocabulaire d’un spécialiste de la faune et de la flore, il parvient à nous immerger dans ces paysages dépaysants pour un urbain. Tout un monde, psychologiquement aussi, parce que ses personnages sortent passablement de l’ordinaire : Robicheaux lui-même, d’abord, qui a connu les horreurs de la guerre (Viêt-Nam), dont l’épouse a été tuée, qui a sombré dans l’alcoolisme et qui va encore à des réunions de AA, qui tient à tuer (et, à la rigueur, faire souffrir) un violeur et mutilateur d’enfants et qui accompagne sa femme à la messe le dimanche; son vieil ami Clete, encore gros buveur et grand baiseur, très dur avec les criminels, pas diplomate pour deux sous (c’est le genre de gars dont on dit qu’il cherche le trouble), le cœur sur la main pourtant; sa fille, la jolie Gretchen, qui a travaillé comme tueuse à gage pour la mafia, violée quand elle avait six ans, expérience dont elle a gardé une certaine haine contre les hommes, qui n’ont pas intérêt à lui marcher sur les pieds; Alafair, la fille adoptée de Dave, journaliste et écrivaine, qui a interrogé en prison l’épouvantable Asa Surette, tueur en série et sadique au plus haut point; Alafair a publié des articles qui préconisait la peine de mort contre l’irrécupérable Surette, qui ne l’a pas oubliée; Surette lui-même, intelligent, machiavélique, impitoyable, et qui pue, signe distinctif qui trahit parfois sa présence.

Dave, qui raconte cette histoire avec réticence, sa famille et son ami Clete, que rejoindra sa fille Gretchen, passent l’été au Montana dans le ranch de son ami romancier et professeur d’anglais, Albert Hollister. En se promenant sur un chemin forestier, Alafair est frôlée par une flèche. Elle cherche en vain le tireur. Puis, des flics vulgaires et probablement ripoux arrêtent et maltraitent inutilement (sinon pour leur plaisir) l’original et plutôt solitaire Wyatt Dixon; Gretchen, choquée, cherche à s’interposer mais on se moque d’elle. Le policier Bill Pepper, quelque temps après, sera torturé, mutilé et tué. Au même moment, une jeune indienne de dix-sept ans, adoptée par le grand ponte du pétrole Love Younger, est enlevée et assassinée. C’est beaucoup d’événements étranges en peu de temps. Le shérif Bisbee enquête sur quelques suspects, mais Alafair croit reconnaître le modus operandi d’Asa Surette, sauf qu’il a supposément péri dans l’incendie d’un fourgon lors d’un transfert.

L’enquête déborde sur la propriété du millionnaire Younger : le fils Caspian, lâche et veule, est soupçonné de complicité avec Surette, du moins dans le meurtre de sa demi-sœur (question d’héritage), et son épouse Felicity tourne la tête de Clete qui risque de la perdre. Toutes ces situations menaçantes se superposent, et on comprend que la tension ne se relâche pas. Pour Dave, les vacances ne seront pas particulièrement reposantes, surtout à partir du moment où il partage l’idée de sa fille, à savoir que Surette n’est pas mort et cherche à la tuer.

C’est ça la force de ce roman : la tension ne se relâche pas. Les cibles sont nombreuses et interactives, au sens où la cible peut aisément devenir le chasseur et l’exécuteur. Comment démêler tout ça ?

On a dit que le roman était assez long; c’est exact, si on ne juge qu’en fonction de l’action proprement dite. Mais, comme dans les westerns, la peinture des paysages sauvages du Montana est séduisante; le monde intérieur de Dave est attachant; intéressants aussi, ces hommes durs « sans cesser d’être tendres », et ces jolies femmes bougrement vindicatives. James Lee Burke n’est à court ni de souffle ni d’imagination.

Extrait :
J’ai toujours aimé et accueilli avec plaisir la pluie, même si parfois les esprits des morts me visitent avec elle[1]. Quand j’étais enfant, durant l’été, quel que soit le temps, il y avait une averse presque chaque après-midi à trois heures. L’horizon au sud se remplissait de nuages de tempête ressemblant à des prunes trop mûres, et en quelques minutes on sentait le baromètre chuter, et on voyait les chênes prendre une teinte d’un vert plus sombre, et la lumière devenir couleur de cuivre. On sentait le sel dans le vent, et une odeur comme celle d’une pastèque éclatée sur un trottoir brûlant. Soudain, le vent changeait et les chênes s’animaient, des feuilles tourbillonnaient et la mousse espagnole s’ébouriffait sur les branches. Juste avant la première goutte de pluie, le Bayou Teche était ondulé par les brèmes montant se nourrir à la surface. Et moins d’une minute plus tard, la pluie tombait à seaux, et la surface du Teche scintillait d’un éclat d’un jaune brumeux qui évoquait la brume plus que la pluie.
Pour moi, la pluie a toujours été une amie. Je crois que c’est vrai pour presque tous les enfants. Ils semblent comprendre sa nature baptismale, la façon dont elle absout et lave et restaure la terre. Ce qu’il y a de plus merveilleux dans la pluie, c’est quand elle cesse. Au bout d’une demi-heure, le soleil ressortait, l’air était frais et vif, les belles-de-nuit s’ouvraient dans l’ombre, et le soir il y aurait un match de base-ball dans le parc municipal. La pluie participait d’un témoignage qui nous assurait que, d’une certaine façon, l’été était éternel, et que même l’arrivée de l’obscurité pouvait être tenue en lisière par les éclairs de chaleur brillant dans le ciel après que le soleil s’est couché.


[1] Pour Robicheaux, il s’agit ici d’une façon imagée de parler, pas de l’insertion d’une dimension spiritualiste dans le récit, même s’il est, par ailleurs, croyant.

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Missoula, Montana

Ma note : 4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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Baad – Cédric Bannel

Par Raymond Pédoussaut

BaadDate de publication originale : 2016 chez Robert LaffontBannel
Genres : Thriller géographique, enquête
Personnages principaux : Oussama Kandar, chef de la brigade criminelle de Kaboul – Nicole Laguna, commissaire divisionnaire à la police judiciaire de Paris

A Kaboul, le commandant Oussama Kandar, chef de la police criminelle examine le cadavre d’une fillette de 10 ans, jeté sur un tas d’ordures. C’est le troisième en peu de temps. L’œuvre d’un tueur en série comme dans les films américains ? s’interroge un adjoint d’Oussama. Le tueur semble frapper tous les dix jours. Les policiers disposent donc de ce délai pour trouver le coupable avant qu’il ne fasse une nouvelle victime.
À Paris, Nicole Laguna est enlevée près de son domicile. Elle est emmenée en Sicile, prisonnière de la Cupola, l’organisation secrète qui chapeaute toutes les mafias italiennes. Son mari et ses deux enfants ont aussi été enlevés. Ils serviront de caution dans le marché que Vipere, le parrain, lui propose : retrouver Franck X, un chimiste français, le meilleur spécialiste au monde de la fabrication de drogue. Ce dernier travaille pour un concurrent russe de la Cupola, leur business s’en trouve menacé. La solution est de capturer Franck X pour l’éliminer ou le faire travailler pour la Cupola. Mais le personnage est introuvable. Nicole est l’experte française en recherche de criminels en fuite, c’est pour cela qu’elle a été choisie pour localiser le chimiste. Elle dispose de huit semaines pour réussir sinon elle et sa famille seront liquidés.
Sans surprise les enquêtes d’Oussama Kandar et de Nicole Laguna vont se rejoindre. Quand ces deux là conjuguent leurs forces, ça décoiffe !

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Rue de Kaboul

L’intrigue nous emmène à Paris, en Sicile et surtout en Afghanistan où tout se dénouera. L’auteur semble apprécier beaucoup ce pays. Il en fait une belle description, pas seulement de la capitale Kaboul mais aussi de l’arrière pays, des montagnes arides du Hazarajat ou encore du Badakhchan où se terre le grand chef du trafic de drogue en Afghanistan dans sa citadelle imprenable, en passant par Bamyan (ou Bâmiyân), site où les bouddhas monumentaux excavés dans la roche ont été détruits par les talibans en 2001.

Si le style est assez descriptif concernant le cadre, l’action n’en est pas moins intense. Les péripéties s’enchaînent allègrement, le rythme est soutenu. Les enquêtes policières cèdent la place aux opérations de guerre avec armes puissantes et sophistiquées telles que les missiles Milan ou les bombardiers B-52.

Les personnages principaux sont des gens d’action qui ont un passé de champions dans leur domaine : – Oussama Kandar était le meilleur sniper du pays, dans les troupes du commandant Massoud. Il est devenu policier et resté honnête, une performance exceptionnelle dans ce pays ! – Nicole Laguna est une ancienne de la DGSE, experte dans la recherche des fugitifs. Pour sauver sa famille elle ne recule devant rien. Leur ancienne qualification à tous les deux leur sera bien utile.

Baad est un roman dépaysant, dense et rythmé dans lequel on ne s’ennuie pas un instant. Il nous fait visiter un Afghanistan à la fois inquiétant et attirant.

Extrait : 
— Je suis bien d’accord, mais est-ce notre faute si ce pays part en lambeaux ? Du haut en bas de l’échelle, les gens ne pensent qu’à s’en mettre plein les poches, il n’y a plus de sens du collectif, personne ne respecte plus rien, à part l’argent. Les ministres se font construire des palais, les officiels paradent dans leurs 4 × 4 japonais, les fonctionnaires s’achètent des smartphones ou des vêtements occidentaux hors de prix qu’ils ne peuvent payer qu’avec des pots-de-vin. Nous sommes sans doute les deux dernières personnes honnêtes de Kaboul, enfin, surtout toi car, je te le dis, Oussama, si on m’offrait un beau bakchich, je ne suis pas sûr de le refuser : ma machine à laver vient de casser et je n’ai pas le début des cinquante mille afghanis requis pour la changer.

Le choix du titre ‘Baad’

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Vallée de Bâmiyân

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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Terreur domestique – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

terreurdomestiqueDate de publication originale : 2016 (Guy Saint-Jean éd.)Morrissette
Genres : Enquête et thriller
Personnage principal : J-S Héroux, inspecteur à la Police de Trois-Rivières

L’an passé, le jury de Saint-Pacôme a attribué le Prix du Meilleur premier polar à Guillaume Morrissette pour L’Affaire Mélodie Cormier. Cette année, nous retrouvons l’équipe de l’inspecteur Héroux aux prises avec un problème mystérieux : des victimes sans lien apparent et des crimes sans mobile.

D’abord, ce sont des maisons (et leurs propriétaires) qui sautent : des explosifs auraient été dissimulés dans des bûches, déjà pas mal utilisées en ce début novembre. Puis, un vendeur de drogues se fait descendre en pleine rue par une carabine longue portée Winchester, arme peu utilisée par les trafiquants; l’argent et la drogue n’ont pas été volés. L’intérêt de ce crime serait ailleurs; mais où ? Plus tard, la même carabine tire au moins quatre balles sur un autobus scolaire. Il semble aussi que ce sont les mêmes terroristes qui cherchent à faire sauter un pylône important d’Hydro-Québec. Et qui parviennent à poser une bombe dans une résidence pour personnes âgées. Pas de discrimination, tout le monde y passe : les gens ordinaires, les dealers, les enfants, les personnes âgées et, à la limite, toute la population de Trois-Rivières qui risque d’être privée de courant; d’où, éventuellement, le recours aux bûches et les explosions.

Le quartier général de la police de Trois-Rivières ne dérougit pas : il faut traquer les criminels (qu’on traite déjà de terroristes) et calmer la population. Héroux peut compter sur des agents courageux et expérimentés, mais les indices sont minces, les mobiles incompréhensibles, les modes opératoires variés, et les objectifs inconnus. Si, au moins, on réclamait de l’argent ou des mesures politiques ! Il semble que le seul but soit de semer la terreur auprès de la population trifluvienne.

C’est vraiment un polar d’enquête : Morrissette décrit minutieusement la recherche des indices, leur analyse (le nouveau venu, Christian Berberat, qui a une certaine expérience dans les explosifs, joue ici un rôle important), la disposition de ces indices dans un cadre qui les doterait d’une certaine signification (comme les pièces d’un puzzle), la description d’un modus operandi et la tentative d’en déduire un objectif. Tout cela prend du temps, mais le lecteur a l’impression d’être lui-même embarqué dans cette lente progression qui vise à dévoiler la signification, de sorte que la démarche ne lui paraît pas lourde. Les Trifluviens bénéficient en plus d’une description précise des quartiers de la ville de Trois-Rivières où se déroule l’action : Morrissette y habite.

La construction facilite aussi la concentration du lecteur : grand nombre de petits chapitres, un peu comme dans un film au montage nerveux. L’enquête aboutit à une partie plus dramatique où une enquêtrice risque sa peau, mais un dénouement heureux satisfera Héroux et une bonne partie des lecteurs. Je ne crois pas trop en dire, parce que Morrissette a choisi, et c’est un choix qui apparaît autant dans son premier polar que dans celui-ci, de nous présenter l’aspect positif d’une équipe policière et de son chef, un Jean-Sébastien Héroux, plus blanc que blanc, gros travailleur qui n’hésite pas à se compromettre sur le terrain, bon chef d’orchestre qui distribue les rôles avec efficacité, amical et reconnaissant avec ses hommes et ses femmes, humain avec les suspects, compréhensif mais pas complaisant. On n’accusera pas non plus Morrissette de voir la police en rose; son option, à une époque où, dans les polars comme dans la vie, se multiplient les ripoux et les abus policiers, l’aspect qu’il privilégie est original et lui permet surtout de se concentrer sur l’enquête comme telle sans subir l’interférence de facteurs extérieurs. C’est un roman, pas le rapport d’une Commission d’enquête.

Cela dit, après deux romans on commence à reconnaître un peu mieux les adjoints de Héroux : Alexandra, la spécialiste des scènes de crime; Brigitte, l’agente de terrain; Jérôme, le psychologue sur lequel Héroux peut compter les yeux fermés; Stéphane (marié, trois enfants et une femme), spécialiste des papiers et des recherches sur ordinateur; Christian, le nouveau venu, spécialiste, par la force des choses, des explosifs.

Pour ma part, j’aimerais que leur identité soit précisée davantage, un peu comme quand on recrute les 7 Mercenaires1 : chacun agit de façon singulière, et on ne peut plus oublier sa spécialité.

L’affrontement entre les policiers et les délinquants ressemble un peu à une partie d’échecs dans laquelle chaque chef dirige ses pièces sur l’échiquier. On retrouve ici le sens du jeu de Morrissette. Mais le projet de Robertson et Hardy et les moyens pour y arriver ne sont pas très crédibles. Même si leur plan avait parfaitement marché, ils ne seraient pas très avancés. Morrissette répliquerait probablement que tel est le destin des terroristes.

1 Film de John Sturges, 1960 (The Magnificent Seven)

Extrait : 
Héroux remonta tranquillement la rue Notre-Dame vers le nord-est, les yeux tournés vers le cadavre. Il regretta soudainement la petite superficie du périmètre réservée aux policiers : des journalistes l’avaient aperçu et se pressaient dans sa direction.
Ils n’eurent pas le temps de le rejoindre qu’une série de détonations se fit entendre.
− Couchez-vous ! hurla Héroux en sortant son arme. À terre ! À terre !
Il courut vers la rue des Ursulines au milieu des curieux apeurés, son Glock pointé devant lui. Les coups de feu avaient cessé, il y en avait eu environ une dizaine, très rapprochés, comme s’ils provenaient d’une mitraillette. Jérôme Landry était placé derrière une voiture, son pistolet à la main. Il le pointait dans la direction du corps.
− D’où ça vient ? lui cria le chef, lui-même caché derrière un petit camion, tout près.
− Je ne le sais pas ! déclara-t-il. Tu as entendu ça ? On dirait un automatique !
− Alex ! Merde, Alex ! s’époumona-t-il.
− Je suis correcte ! rétorqua-t-elle. Ça vient des arbres ! Dans la cour du Musée !
Elle était couchée sur le dos, immobile, les pieds pointés vers le petit boisé qui bordait la rue. Autour d’elle, à une trentaine de mètres de chaque côté, c’était le chaos. Les quelques passants qui s’étaient arrêtés pour voir la scène remontaient maintenant la rue des Ursulines en courant ou déguerpissaient vers le parc portuaire, en passant par la terrasse Turcotte.

Ma note : 4 Stars (4 / 5)terreur-amb3

 

 

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Hortense – Jacques Expert

Par Raymond Pédoussaut

HortenseDate de publication originale : 2016 chez SonatineExpert-Jacques
Genre : Thriller psychologique
Personnages principaux : Sophie Delalande, mère d’une fille kidnappée – Hortense, sa fille ?

La petite Hortense a été kidnappée lorsque qu’elle n’avait pas tout à fait 3 ans. Sa mère Sophie a tout fait pour la retrouver mais les recherches ont été infructueuses. Le ravisseur est le père biologique d’Hortense, il avait abandonné sa compagne quand elle lui avait appris qu’elle était enceinte. Trois ans après il réapparaît, il veut alors faire la connaissance de sa fille. Mais la mère, Sophie, refuse. Alors il enlève la fillette. Malgré les recherches de la police et d’un détective, on n’a pas retrouvé les traces du ravisseur et de l’enfant. Depuis Sophie mène une existence morne et solitaire dans le souvenir de sa chère disparue. Mais voilà que, 22 ans après la perte de son enfant, Sophie est bousculée dans la rue par une jeune femme en qui elle reconnaît immédiatement sa fille. L’espoir revient. Elle va alors la suivre, repérer où elle travaille et entrer en contact avec elle. L’opération de récupération de son enfant chéri va commencer.

L’intrigue est aussi simple (enlèvement, recherches, retrouvailles) que le champ des différentes explications possibles est large. Jacques Expert a astucieusement joué sur cela en donnant tour à tour la version des faits des deux personnages principaux : la mère Sophie et la supposée fille, Hortense, qui s’appelle maintenant Emmanuelle. L’auteur élargit encore le champ des possibilités en intercalant les dépositions devant la police de quelques acteurs secondaires. Ainsi il introduit perplexitée et doute dans l’esprit du lecteur. Les questions deviennent multiples : Hortense (ou Emmanuelle) est-elle réellement la fille de Sophie ? Sophie n’est-elle pas une malade mentale qui s’imagine qu’une inconnue est sa fille ? Le père d’Hortense est-il le ravisseur pervers narcissique vu par Sophie ou le père tendre et attentionné décrit par Hortense ? Quel rôle joue Isabelle : amie indéfectible de Sophie ou complice du père ravisseur ? Avec habileté Jacques Expert montre que le premier récit des faits, raconté par la mère, n’est peut être pas aussi limpide que ça. Les protagonistes pourraient être différents de ce qu’ils paraissent au premier abord. Les personnages ont l’épaisseur et la complexité nécessaire pour laisser envisager toutes les possibilités.

L’auteur brouille si bien les pistes que toutes les solutions sont envisageables, sauf peut être celle qui est présentée finalement. Une conclusion inattendue qui n’est pas sans rappeler le film Psychose d’Alfred Hitchcock (1960) par son côté obsession de l’être cher disparu.

Hortense est un bon thriller psychologique, habilement construit, il installe un suspense intense.

Extrait : 
Je me vois alors la prendre par la main, l’inviter à s’asseoir avec moi sur le petit lit et dire le plus doucement possible : « J’ai quelque chose d’important à te raconter. » Elle froncera les sourcils, attentive, troublée peut-être, prête à s’étonner de mes confidences. Alors je dirai d’un trait, sans hésiter : « Ton véritable prénom est Hortense, et tu es ma fille. »
Je l’entends réagir : « Qu’est-ce que vous racontez, Sophie ? »
Je tiendrai fermement sa main, je laisserai probablement échapper quelques larmes, mais j’irai jusqu’au bout de mon récit. Depuis le soir où il me l’enleva jusqu’à cette rencontre inespérée deux semaines plus tôt. Je lui raconterai les efforts déployés pour la retrouver, les moments d’espoir, les déceptions terribles, ma capitulation, après tant d’années. Je lui montrerai ses dessins d’enfant, ses livres, je lui retracerai notre si courte vie ensemble.

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J’aligne ses Barbie en bon ordre sur l’étagère

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Code Bezhentzi – Luc Chartrand

Par Michel Dufour

codebezhentziDate de publication originale : 1998, 2015 (Libre Expression)Chartrand
Genre : Thriller politico-géographique
Personnage principal : Paul Carpentier, journaliste

On sait le succès que vient d’avoir Luc Chartrand avec L’Affaire Myosotis qui a raflé coup sur coup le Grand Prix du roman policier de Saint-Pacôme, le Premier Prix des Printemps meurtriers de Knowlton et le Prix Arthur Ellis. J’ai donc profité de l’occasion pour retourner au premier thriller de Chartrand : Code Bezhentzi.

On y retrouve Paul Carpentier, dont la carrière de journaliste a été compromise après qu’il eût dénoncé un patron de la presse, Marcel Gervais, pour sa collaboration très active avec les néo-nazis et les mouvements d’extrême-droite. Puis, l’épouse de Carpentier est morte dans un accident, ce qui n’a pas amélioré le moral de notre homme.

Des diamantaires hassidiques vont proposer à Carpentier d’enquêter sur le meurtre de Richard Briand, à Colombo, et, par le fait même, sur le cartel international du diamant, où les Juifs craignent de perdre une bonne partie de leur pouvoir. En échange de quoi, Carpentier serait initié à un monde souterrain, une puissance plus fondamentale que celle des pouvoirs politiques et des multinationales. Et, comme bonus, on lui apprend que Briand était bien ami avec Marcel Gervais avec qui il aurait eu des accointances économiques et/ou politiques, peut-être même sexuelles. Comme Carpentier a voué une haine immortelle à Gervais, l’idée de révéler une partie compromettante de sa vie secrète le titille sérieusement. Et il s’enfoncera de plus en plus profondément dans des couches de groupes d’intérêts dont il n’a qu’une mince idée jusqu’à la fin.

On se perd d’abord dans les quartiers sordides de Londres et dans la Casbah de Tanger, où Briand cultivait les complicités sexuelles. Quel rapport entre cet aspect de la vie de Briand et la découverte de diamants rouges au Kwazulu en Afrique ?

Fin du XXe siècle : Mandela est libéré et l’Afrique est en effervescence. Les Afrikaners se divisent, certains favorisent l’ANC, d’autres l’Inkhata, d’autres des options plus conservatrices, peut-être même carrément racistes; puis, se mêlent à ces conflits les Zoulous, nationalistes noirs, liés en gros à l’Inkhata, qui réclament une bonne partie du territoire. On parle aussi d’une troisième force (?), obscure et impitoyable, qui dirigerait le cartel noir des diamants, sous la gouverne de Michel Du Plessis, dont l’argent est le motif fondamental. Enfin, on retrouve un peu partout les Juifs pour qui les mines de diamants ont souvent garanti une sauvegarde essentielle. Les têtes dirigeantes de toutes ces factions sont quelque peu troublées par ce nouveau-venu, Paul Carpentier, qui déplace beaucoup d’air, sans qu’on sache exactement pour qui il travaille, et convaincues que sa couverture de journaliste n’est qu’un leurre. Comme Carpentier centre ses recherches sur Briand, à Colombo d’abord, mais partout en Afrique, dans la mesure où Briand y avait créé un réseau efficace de contacts, pour ne pas dire d’espions, Carpentier enquête partout, et est poursuivi partout. S’il savait, au moins, qui et quoi Briand voulait espionner, et dans quel but, il s’orienterait un peu mieux. Mais il n’y comprend rien, a l’impression que tous veulent le tuer (et là il n’a pas vraiment tort), s’en tire parfois grâce aux personnages mystérieux dont son employeur lui avait confié les coordonnées. Tout ce brouhaha n’empêche pas Carpentier de cultiver ou de renouveler des amitiés féminines, mais il supporte difficilement qu’elles soient éclaboussées par les violences dont il est l’origine.

L’univers de Chartrand est particulier : il ne s’agit pas d’un roman d’espionnage à la James Bond où s’affrontent de grandes puissances par l’intermédiaire de super-héros; ni d’un roman politique dans lequel lutteraient férocement, par exemple, les candidats à la Maison Blanche. L’univers de Chartrand contient tout cela, en un sens, mais comme dans une coupe transversale : en deçà des intérêts politiques qui motivent des couches sociales pour le contrôle d’un pays, en deçà même des pressions économiques que font subir les grands lobbys (pharmacie, armes, produits agricoles…), il existe des réseaux transnationaux qui rêvent d’orienter l’avenir de l’humanité, en commençant, par exemple, par l’établissement d’une stabilité en Afrique, et qui n’obéissent à aucune religion pas plus qu’à une idéologie politique, et qui s’efforcent d’installer leurs hommes (femmes aussi) aux postes de commande partout où des décisions cruciales peuvent être prises. Ces réseaux utilisent, bien sûr, des forces comme celles de l’argent, mais n’ont rien contre le chantage ou l’assassinat : qui veut la fin prend les moyens !

Ce n’est pas non plus un simple roman d’action : comme dans L’Affaire Myosotis, dans les 150 dernières pages, ça déboule. Sur 600 pages, c’est quand même peu. Chartrand passe beaucoup de temps à fignoler des personnages forts, souvent attachants, parfois intrigants, toujours intéressants. On se souviendra longtemps de ce beau personnage de Rachel Mendelsohn chez qui se révèle l’amour naissant; de son père, Israël, hassidique convaincu, violemment heurté par la modernité; d’Isabelle, l’ancienne flamme de Carpentier, transfigurée par sa passion humanitaire et son art de danseuse; et je pourrais continuer longtemps.

Chartrand n’invente pas seulement une bonne aventure; il crée un monde qui confère une certaine vérité aux péripéties de son récit souvent tarabiscotées. On ne regardera plus l’Afrique du Sud de la même façon.

Extrait : 
− Vous êtes du Mossad ? C’est ça ?
Paul achevait la cigarette que lui avait refilée Brosh. Ils étaient toujours dans la même pièce, à l’étage d’une grande maison de ferme, dans une salle de séjour où se trouvaient une table de billard, une télévision et des fauteuils. La maison, avait dit l’Israélien, se trouvait au Transvaal, à moins d’une heure de voiture de Johannesburg. Ils avaient donc volé en direction du sud-ouest…
− Non. Nous coopérons activement avec eux mais j’appartiens à une entité séparée. Nous ne menons pas une action à proprement parler israélienne.
− Quoi donc alors ?
− Juive. Notre raison d’être est de tuer dans l’œuf toute résurgence nazie, où qu’elle se trouve, et quel que soit le moyen. L’essence de notre mouvement, ce n’est pas Israël, mais les misgarot, c’est-à-dire les groupes d’autodéfense des Juifs de la diaspora.
− Dont fait partie le réseau Bezhentzi, qui m’a sauvé à Lisbonne ?
− Exactement.
− Et pourquoi m’avoir kidnappé ? J’allais revenir ici, de toute façon…
− Parce que vous ne seriez pas sorti de Colombo vivant. Une douzaine de tueurs vous y attendaient. Votre fausse identité était connue et vous ne le saviez pas. Lucien Riopelle était brûlé. Il fallait vous sortir de là.
Paul avait trop de questions qui lui brûlaient la langue. Il essaya de les classer mentalement par ordre de priorité.
− Qui voulait me tuer ?
− Du Plessis. Il commence à vous trouver pas mal gênant. Votre passage au Kwazulu est la goutte qui a fait déborder le vase. Qu’avez-vous appris là-bas ?

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Diamant rouge

Ma note : 4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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Les arpenteurs – Kim Zuplan

Par Raymond Pédoussaut

lesarpenteursDate de publication originale : 2014 (The Ploughmen)Zupan
Date de publication française : 2015 chez Gallmeister
Genre : Roman noir
Personnages principaux : John Gload, vieux tueur – Val Millimaki, jeune adjoint au shérif

John Gload est un assassin qui a compris très jeune, qu’en tuant des gens il n’aurait plus jamais besoin de travailler un seul jour dans sa vie. Ainsi à 77 ans, il a derrière lui un certain nombre de cadavres qu’il a démembrés froidement pour éviter leurs identifications. Mais sa carrière est brutalement interrompue quand les adjoints du shérif viennent l’arrêter pour le jeter en prison sans ménagement. C’est un complice qui l’a fait tomber.
Val Millimaki est le plus jeune adjoint du shérif, le dernier arrivé. C’est à lui qu’on confie les heures de garde la nuit. Pour passer le temps Millimaki commence à parler au vieux tueur. Petit à petit s’installe une routine : le prisonnier installe sa chaise près des barreaux et fume, de l’autre côté le gardien installe sa chaise dans le couloir de la prison, face au détenu. D’abord c’est le prisonnier qui raconte des épisodes de sa vie puis le gardien commence à exposer ses propres problèmes. Bientôt ces conversations nocturnes deviennent indispensables aux deux personnages.

C’est donc une histoire d’amitié difficile entre un prisonnier et son gardien qui se noue à travers les barreaux d’une prison du Montana. Précisons que c’est une affection dénuée d’attirance sexuelle. Mais ce qui rend encore plus délicate cette amitié c’est la personnalité du criminel. En effet John Gload n’est pas un assassin banal : il découpait ses victimes sans le moindre état d’âme puis dispersait les morceaux pour éviter que les identités des cadavres ne soient établies. Qu’un tel monstre froid se prenne d’affection pour le jeune homme qui le surveille en prison paraît étonnant. Mais le vieux psychopathe est capable de juger la qualité des hommes. Il a tout de suite remarqué l’humanité dont a fait preuve l’adjoint Millimaki, qualité totalement absente chez ses collègues. Quant au jeune adjoint, Val Millimaki, il est en plein marasme conjugal. Ses ennuis le rendent insomniaque et il est à la dérive. C’est auprès du prisonnier que, toutes les nuits, il retrouve un peu de réconfort. Le vieil homme lui dispense quelques leçons de vie. Il devient le confesseur du jeune adjoint. Une amitié trouble, à cause de leur statut, naît entre eux. Le tueur assume pleinement le fait qu’ils soient devenus amis, mais le représentant de la loi n’ose pas le reconnaître ouvertement.

Le style de l’auteur est très descriptif et le rythme est lent. De belles pages sont consacrées à la description de la nature du Montana. Une ambiance mélancolique imprègne ce roman qui, malgré les horreurs décrites par le vieux tueur, devient poétique par moments.

Un bon roman noir d’un auteur bourlingueur qui a attendu d’avoir 61 ans pour écrire un premier roman tout à fait remarquable.

Extrait : 
— Je vous ai raconté beaucoup de choses, Val, au cours des mois qu’on a passés ensemble, et je sais que vous en avez rapporté quelques-unes au chef, et je vous en veux pas du tout, parce que je sais que c’est votre boulot. Que c’était votre boulot, du moins. Mais je vais vous parler d’une dernière chose et j’ai besoin avant tout que vous me fassiez une promesse. Je veux votre parole que ça reste entre nous.
— Mais bon sang, comment pouvez-vous me demander de promettre une chose pareille après tout ce que vous avez fait ?
— Parce qu’on est amis, Val, pas vrai ? Vous pouvez vraiment me regarder dans les yeux et me dire qu’on n’est pas amis ?
— Je ne sais pas ce qu’on est.
— Des amis, bon Dieu. On est des amis, voilà ce qu’on est.
— John, je ne sais pas si on peut être ami avec un type qui vous trancherait la gorge à la moindre occasion.

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Les mains de Gload apparurent. Il empoigna les barreaux de sa cage et avança le visage dans la lumière des néons.

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Monsieur Émile – Nadine Monfils

Par Michel Dufour

monsieurEmileDate de publication originale : 1998 (Gallimard, Série Noire)Monfils
Genre : Fantaisie policière
Personnages principaux : Monsieur Émile (chien), Niky (enfant)

Sentant que j’avais besoin d’un roman policier léger pour me reposer, mon libraire me suggéra ce Monsieur Émile de Nadine Monfils, que je connaissais très peu. Écrivaine et réalisatrice belge, Monfils vit à Montmartre, où elle est surtout connue pour son personnage ubuesque de Cornemuse (Les Vacances d’un serial killer, La Petite fêlée aux allumettes, La Vieille qui voulait tuer le bon dieu …). Elle a écrit une quarantaine de romans et de pièces de théâtre, a tâté aussi le cinéma, a publié pendant dix ans des textes dans le Père Ubu, journal satirique belge, a tenu une Galerie d’art et donné des ateliers d’écriture dans une école de comédiens et dans une prison à Rouen. Parcours assez original et très diversifié dans la mesure où Monfils adore les commencements. Dénominateur commun : elle est stimulée par la dérision et la symbolique des contes de fées. Tenter de reproduire en littérature les images déconcertantes de son compatriote Magritte. Pas facile, malgré tout, de lui trouver des précurseurs : le jardinier Alfonse rappelle un peu le Bérurier de San-Antonio; la petite Niky invente des expressions poétiques comme le font des personnages de L’Écume des jours; on y retrouve aussi la vulgarité surréaliste du Père Ubu de Jarry, le sens de l’absurde d’Ionesco.

Qu’est-ce que ça donne dans un roman policier?

Quelque part, apparemment en banlieue, vit une famille heureuse : la jolie Marie, le romantique Luc, et leur petite fille, la très éveillée Niky. Le malheur leur tombe dessus quand Agnès, l’institutrice à laquelle Niky s’est attachée, est retrouvée morte, noyée et déchiquetée par les rochers. La petite ne l’accepte pas et entre dans une prostration véritable. Et elle aura beaucoup de mal à ne pas haïr Bettina, leur nouvelle voisine, qui habite dans l’ancienne maison d’Agnès. D’autant plus que Bettina a loué l’étage supérieur de sa nouvelle maison à une infirme mystérieuse que Niky a tôt fait d’associer à une sorcière.

Le chien Émile, délaissé, déprime un peu. Marie trouve que Bettina tourne un peu trop autour de Luc. Niky continue à croire qu’Agnès est vivante et qu’elle lui envoie des messages. Elle se lie à l’étrange Carmen Dubouchon, qui écrit des BD pornos, qui subit de fulgurantes crises d’angoisse et qui élève chez elle une quarantaine de lapins nains. Puis, les malheurs se multiplient : la sœur de Marie est assassinée sauvagement; Marie elle-même adopte des comportements qui étonnent même le chien Émile; le lapin que Carmen avait donné à Niky est retrouvé décapité; Marie est retrouvée baignant dans son sang : elle raconte que c’est l’infirme qui habite chez Bettina qui l’a attaquée à coup de canne qu’elle lui a enfoncée dans le ventre : le fœtus est foutu. Et c’est au tour du facteur d’être tué.

Le commissaire Kamikaze enquête. On retrouve Carmen en pièces détachées. Alfonse est interrogé. Kamikaze s’isole pour mieux tricoter et réfléchir. Il découvre la clé de l’énigme et disparaît. Enfin, le finale se prépare avec les principaux personnages : poursuites infernales dans une maison qui aurait pu être hantée. Tout semble réglé. Mais seul Émile détient une information qui pourrait vraiment clarifier la situation.

On le constate : ça ne chôme pas. Et les dialogues sont fignolés avec entrain et humour. Comme chez San Antonio, on ne lit pas que les scènes d’action. Au contraire, ce sont les différentes réparties et les réflexions canines qui maintiennent notre sourire en place tout au long de la lecture, indépendamment des horreurs qui se produisent. Ceci dit, c’est un genre de roman qui ne plaira pas à tous. Monfils écrit pour s’amuser et pour nous amuser. L’aspect policier comme tel est traité de façon fantaisiste. C’est vrai que ça repose des thrillers morbides et des romans noir foncé. Si on laisse de côté la connotation péjorative, compte tenu de la subtilité de l’écriture et de l’habileté de la composition, il s’agit d’un très bon roman de gare.

Extrait : 
Émile avait encore attrapé des puces. Ces sales bestioles n’arrêtaient pas de l’embêter. Lui, il n’emmerdait personne ! Peinard dans son panier, il attendait l’heure du repas. Alors, pourquoi est-ce que ces saletés lui empoisonnaient l’existence ? Derrière l’oreille, passe encore, mais sous la queue, là, il n’aimait pas du tout ! Mais alors, pas du tout !
Émile voulait la paix. Il avait des goûts simples et son plus grand plaisir était de se masturber sur les bottines ! En général, ça se terminait par un coup de pied ! Mais il venait de faire une découverte qui le rendait follement heureux : la nouvelle amie de la maison se laissait faire ! La salope ! Émile était sûr qu’en plus elle y prenait son plaisir ! Mais comment séduire une jolie fille en étant affublé d’un nom aussi prolétaire ? Lui, il aurait voulu s’appeler Monsieur Émile. Ça c’était un beau nom pour un chien de race comme lui ! Parce que oui, monsieur n’était pas n’importe qui. Quand on demandait au grand benêt qui embrassait les babines de sa maîtresse : « C’est quoi votre chien ? », il répondait : « Un corniaud ». Pour sûr, c’était pas un kiki de lavabo !

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) monsieurEmile-amb

 

 

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Micron noir – Michel Douard

Par Raymond Pédoussaut

MicronnoirDate de publication originale : 2015 chez La manufactureDouard de livres
Genres : Aventures, Science-fiction
Personnages principaux : Jeune soldat de la guerre nouvelleson père, Louis – son grand-père, PierreGros Luc, numéro un au classement des guerriers.

Nous sommes en 2048, la guerre a disparue du monde, du moins sous sa forme ancienne. Maintenant se joue la nouvelle guerre. Ce sont des combats, retransmis sur tous les médias mondiaux, dans lesquels s’affrontent des équipes de soldats professionnels dont les meilleurs sont des stars planétaires et gagnent des fortunes, comme les joueurs de football auparavant, mais eux mettent leur vie en jeu à chaque combat. Il y a un classement des guerriers, Gros Luc est numéro un depuis deux mois, position micronnoir-amb2difficile à tenir longtemps vu les risques que représente chaque combat. Il est sous le commandement du narrateur dont on ne connaît pas le nom. Les soldats utilisent une drogue de guerre pour être plus performants et ignorer la peur : le micron noir. Lors d’un trafic de microns noirs, Gros Luc détourne la drogue et l’argent qui devait servir à la payer. Il va se retrouver traqué à la fois par ceux qui vendaient la drogue et ceux qui l’achetaient. Son ami et chef, le narrateur, est involontairement associé à sa combine. Ils vont d’abord se réfugier chez le père du narrateur, Louis, puis chez son grand-père, Pierre, qui vit dans le sud. Toute la famille se retrouve embringuée dans cette dangereuse histoire.

Le début du roman se situe dans le domaine de la science-fiction. L’auteur explique le concept de la nouvelle guerre devenue les jeux du cirque moderne, ses enjeux, sa médiatisation mondiale, l’utilisation de la drogue micron noir, ses effets. Ensuite l’histoire tourne au roman d’aventures traditionnel avec un groupe en fuite poursuivi par des méchants qui veulent récupérer leur butin et leur faire la peau. Dans cette deuxième partie toute notion de science-fiction s’est estompée, l’histoire pourrait aussi bien se situer de nos jours.

Passé le début, l’intrigue est classique : un détournement de butin suivi d’une traque. Ce qui fait l’originalité de la course-poursuite c’est la qualité des poursuivants :
– d’un côté un commando militaire puissamment armé avec à sa tête un officier fanatique, un fou de Dieu, intégriste chrétien
– de l’autre la famille, une organisation mafieuse, commandée par un jeune homme parricide, d’un sang froid inquiétant et complètement imprévisible.

Les personnages ne font pas l’objet d’une fine étude psychologique, ils sont définis par l’action, mais beaucoup sont suffisamment originaux et sympathiques pour nous attacher.

Le récit tonique et rythmé, nous tient agréablement en haleine jusqu’à la fin. Le roman est assaisonné par-ci par-là d’un humour bienvenu.

Micron noir est un excellent roman d’aventures plus qu’un roman de science-fiction. Un bon divertissement bien fait, sans autre ambition. Parfois on n’en demande pas plus.

Extrait : 
– Où est Gros Luc ? Où est mon argent ? Où sont mes microns ?
– Ne lâche rien, me dit mon père. Tu sais pourquoi.
– Si je l’entends de ta bouche, reprend Elmar sans se soucier de lui, tu peux compter sur ma clémence. Gros Luc, ton père et toi, et cette petite salope dont je ne veux même pas connaître le nom, je vous alignerai à genoux, Alekseï vous décapitera proprement, j’immortaliserai et diffuserai au monde ce qu’il en coûte d’offenser Dieu et de poursuivre son enrichissement personnel aux dépens de sa patrie et de l’ordre du monde. Sous le soleil, vous aurez l’honneur de donner le coup d’envoi d’une guerre légitime, et de vous racheter sans avoir à souffrir mille morts. C’est tentant, non? J’attends ta dernière réponse. Je compte jusqu’à cinq.

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Micron noir, drogue légale de guerre

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

 

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L’attentat de Lancaster Gate – Anne Perry

Par Michel Dufour

lattentatdelancasterDate de publication originale : 2016 (The Lancaster GatePery Terror)
Date de publication française : 2016 (10/18)
Genre : Enquête
Personnage principal : Thomas Pitt, Chef de la Special Branch

C’est le trente-et-unième roman de la série des Thomas Pitt; je les ai tous lus, bien aimés pour la plupart, et plusieurs ont été commentés sur Sang d’Encre Polars. Prenons donc pour acquis que : comme les principaux personnages sont récurrents et vieillissent avec le temps (de 1881 à 1899), mon revenez-y suppose que j’aime ces personnages, en particulier l’enquêteur Pitt, d’abord inspecteur, puis commissaire à Bow Street, enfin agent et chef de la Special Branch. Ça suppose aussi que j’aime ce genre de polars d’enquête et l’époque où se déroulent les événements. Je n’insisterai donc pas sur ces facteurs et concentrerai mes propos sur l’énigme et son dénouement.

C’est la fin du XIXe siècle : il y a de la fébrilité dans l’air. On ne prend pas trop au sérieux les prophètes de malheur qui prédisent la fin du monde, mais c’est certain que les anarchistes ont le vent dans les voiles. C’est pourquoi, lorsqu’une bombe fait sauter une maison dans laquelle se trouvent cinq policiers, on pense d’abord à un coup des anarchistes. Les regroupements anarchistes sont presque tous noyautés par la police et les enquêteurs s’aperçoivent assez rapidement que le danger ne vient pas de là. D’ailleurs, l’attentat n’est pas revendiqué. Il n’en reste pas moins que trois policiers sont morts et que les deux autres sont estropiés à jamais.

Se pourrait-il qu’il s’agisse d’un crime plus personnel et que les policiers en question aient été visés en tant que tels, et pas seulement pour semer la terreur dans la ville ? On découvre que ces cinq policiers ont souvent enquêté ensemble, notamment il y a deux ans sur une affaire d’achat de drogue qui avait mal tourné : un individu avait été tué, un autre s’était enfui et un autre avait été arrêté, jugé et pendu.

Quel est le rapport entre cet incident et l’explosion? Pitt et Tellman doivent enquêter sur les policiers eux-mêmes, ce qui est suffisant pour que leur vie soit menacée. Il semblerait que quelqu’un ait tenté d’exiger une autre enquête dans le but d’innocenter Dylan Lezant. Mais comme cette personne, Alexander Duncannon, est l’ami de Lezant, qu’ils sont opiomanes tous les deux, et que le rapport des cinq policiers présents sur les lieux va dans une toute autre direction, les efforts d’Alexander sont restés vains. Une autre maison saute, cependant; les autorités exigent des résultats. Pitt pense que c’est peut-être le seul moyen qu’a trouvé Alexander pour éveiller l’attention des forces de l’ordre.

Si Alexander est dans le vrai, alors les policiers ont couvert un homicide et envoyé à la potence un innocent; cette hypothèse suffit à discréditer la police dont les membres sont tricotés serrés. Si Alexander est dans le vrai, ça implique aussi pratiquement que c’est lui le meurtrier des 3 policiers; l’adversaire de Pitt sera alors le père d’Alexander, Godfrey, haut fonctionnaire qui négocie actuellement un important traité commercial avec la Chine, et qui refuse de voir sa mission compromise par un scandale. Pour Pitt et Tellman, une lutte contre le corps policier, l’argent et les puissances politiques est un combat fort probablement voué à l’échec. À moins qu’une stratégie rusée et risquée de Narraway, l’ancien Chef de la Special Branch, n’aboutisse à un résultat paradoxal mais satisfaisant.

Les idées principales du récit, le rôle des forces de l’ordre, le sens de la démocratie, le respect de la vérité, la loyauté et la solidarité, sont souvent reprises par Perry, un peu comme le ferait un pédagogue qui a le souci de se faire comprendre. Pas comme une prédicatrice ou une militante. Ces idées orientent le récit, mais ce n’est pas l’essentiel. A part le déroulement de l’intrigue très soigné, Perry décrit avec beaucoup d’acuité les sentiments des personnages, plus par leurs gestes que par leur analyse. C’est pourquoi ils sont si vivants et si crédibles. C’est pourquoi aussi le récit stimule notre intelligence et émeut notre sensibilité.

Extrait : 
« Cette attaque visant nos policiers passe avant tout. La police constitue notre première ligne de défense contre l’anarchie, le désordre civil, voire la perspective d’une révolution.
Toute l’Europe est en proie à des troubles. D’ici dix à quinze ans, tout au plus, ce sera le chaos si nous ne reprenons pas le contrôle de la situation. Le socialisme progresse en Russie, en Allemagne, en France. Les Balkans sont au bord de la guerre. Qui va se cramponner à l’ordre, sinon nous ?
Nous ne devons, ni ne pouvons décevoir ceux qui comptent sur nous. Trois hommes sont morts et deux vont rester affreusement mutilés. Bossiney a été un excellent témoin. Ses cicatrices ont fait forte impression sur les jurés. Ils n’ont pas fini d’avoir des cauchemars. Son visage me hantera pendant des années. »

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Fleur de pavot

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

 

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La peine capitale – Santiago Roncagliolo

Par Raymond Pédoussaut

LapeinecapitaleDate de publication originale : 2014 (La pena máxima)Roncagliolo
Date de publication française : 2016 chez Métailié
Genres : Enquête, Roman noir
Personnage principal : Félix Chacaltana Saldívar, assistant-archiviste à Lima

Félix Chacaltana Saldívar est un jeune homme d’une vingtaine d’années. Son métier est assistant-archiviste au ministère de la justice à Lima. C’est un employé zélé qui met un point d’honneur à archiver chaque document au bon endroit. Mais voilà qu’un jour il retrouve sur son bureau un formulaire de plainte pour irrégularité administrative migratoire mineure incorrectement rempli qu’il ne peut classer. Cela le perturbe beaucoup. Autre sujet d’inquiétude son ami Joaquín a disparu. Il ne réapparaîtra que sous forme de cadavre, une balle entre les deux yeux. Le père de Joaquín demande à Félix d’enquêter pour savoir qui a tué son fils et pourquoi. En plein milieu de la liesse populaire qui accompagne la coupe du monde de football de 1978 qui se déroule en Argentine, Félix Chacaltana va découvrir les activités cachées de son ami et remonter ainsi jusqu’aux pratiques en cours dans les pays d’Amérique latine sous dictature militaire pour éliminer les subversifs. Il va comprendre ce qu’est l’opération Condor.

L’intrigue, relativement complexe mais bien élaborée, se déroule sur fond de reportage sportif concernant la coupe du monde de foot de 1978. Tout le pays, se passionne pour cet événement d’autant plus que l’équipe du Pérou débute bien, par une victoire sur l’Écosse. Mais le foot n’intéresse pas Félix Chacaltana. Lui, n’a d’intérêt que pour le classement des archives et pour sa fiancée Cecilia. Il est beaucoup plus compétent sur les archives que sur la manière de s’y prendre avec la jeune fille. Les conseils de son ami Joaquín lui auraient été bien utiles. Mais Joaquín est mort de façon bien surprenante. Félix n’est pas sot mais il est d’une naïveté confondante. Ce Candide sera toutefois capable de faire aboutir une enquête aussi délicate que dangereuse.

Le roman débute comme une gentille comédie : l’auteur s’attarde à nous décrire un Félix naïf et coincé, à la fois ridicule et touchant. Puis lorsque l’enquête avance, l’atmosphère évolue vers la gravité. Félix découvre alors les méthodes des dictatures militaires pour éliminer et assassiner les subversifs, c’est à dire tous les opposants. Notre ingénu est alors déniaisé par l’horreur de cette révélation. Rappelons que l’opération Condor était une campagne, menée conjointement par les dictatures militaires des pays d’Amérique latine (Chili, Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay et Uruguay) au milieu des années 1970, qui avait pour objectif d’éliminer les adversaires politiques. Les enlèvements, tortures et assassinats étaient les méthodes utilisées dans cette guerre anti-subversion. Le Pérou ne faisait pas partie de cette alliance, mais l’auteur affirme qu’il a aussi collaboré à ce terrorisme d’état. La coupe du monde de football de 1978 a été remporté par l’Argentine sur son territoire, pendant ce temps à quelques mètres de là, on torturait dans l’École Supérieure de Mécanique de la Marine. Le Mundial était réussi, la junte militaire pouvait pavoiser. Sur ce blog vous trouverez deux autres livres qui traitent d’un sujet semblable : Sur nos cadavres, ils dansent le tango de Maurice Gouiran et Mapuche de Caryl Férey.

À première vue, cela peut paraître délicat de mélanger le rose de la comédie avec le noir des techniques de terreur mais cet étrange amalgame donne une parfaite réussite dans La peine capitale.

Extrait : 
– La mission de Condor est de collaborer dans la lutte contre la subversion. Les terroristes se déplacent constamment pour échapper aux autorités. De l’Argentine au Chili. Du Chili au Pérou. Du Pérou à la Bolivie. L’opération Condor est un filet sans échappatoire.
Ils prirent l’autoroute qui menait au Morro Solar et commencèrent à monter vers le sommet de la montagne. Au moins ils étaient sortis du tunnel. Chacaltana se cramponnait à son siège, mais il avait une sensation de vertige.
– C’est pour ça que des agents argentins opéraient à Lima ? Et qu’ils envoyaient les détenus péruviens en Argentine ?
– Nous avons tous besoin de calme, Félix. Les Argentins ont le Mondial de football et nous les élections. Nous nous aidons mutuellement.

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Le général Videla, chef de la junte militaire, remet la coupe du monde au capitaine de l’équipe d’Argentine.

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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