Ghetto X – Martin Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Libre Expression)
Genres : Enquête, espionnage, thriller
Personnage principal : Victor Lessard

Ça fait 5 ans que Michaud nous a privés de ses romans (depuis Violence à l’origine). Pas tout-à-fait un abandon parce qu’il a écrit les scénarios de la série télévisée Victor Lessard. Mais ses romans sortent plus de l’ordinaire que la série télévisée. C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que je me suis lancé dans Ghetto X.

Lessard a démissionné depuis quelques années du département des crimes majeurs : conscient que sa nécessité d’enquêter sur des meurtres et d’épingler les coupables était liée à une faille qui s’était insinuée en lui depuis son enfance (son père aurait tué son épouse et son frère avant d’essayer de se suicider), Lessard veut en finir avec ce sentiment de culpabilité qui le ronge de plus en plus violemment. Il a voulu faire une coupure et n’a pas même pas répondu aux appels téléphoniques ou aux textos de sa partenaire de 15 ans, la grosse Taillon, alias Jacinthe. Et il travaille maintenant, peinard, comme agent de sécurité au Casino de Montréal.

Il finit, toutefois, par se rendre sur le lieu d’un crime bizarre dans une tour d’un luxueux condo dans le bout du Centre Bell, sans savoir exactement pourquoi il avait répondu à l’appel de Jacinthe. Faut croire que le sevrage avait échoué. Un journaliste d’enquête a été tué d’une balle et, ce qui est bizarre, c’est que le tir a été effectué sur une très longue distance, au moins 2 000 mètres, ce qui ne peut être l’œuvre que d’un rare spécialiste, un tireur d’élite militaire (sniper) ou des forces spéciales. Dans ce cas-ci, le tireur aurait été planqué dans une cache sur le Mont-Royal, avec un complice qui l’aidait à ajuster son tir en tenant compte du vent et de la distance.

Son mentor mourant, Ted Rutherford, dévoile à Lessard qu’il ne sait pas vraiment la vérité sur la mort des membres de sa famille et lui ouvre une piste. À partir du moment où Lessard enquête sur le massacre de sa famille et sur la mort du journaliste, on s’efforce de l’assassiner, si bien qu’il doit se terrer dans une cave du Chinatown avec Jacinthe et l’ex-policier Yves Gagné. Ça ne l’empêche pas d’enquêter, et les trois amis mettent à jour deux informations importantes : d’abord, l’assassinat du journaliste Lefebvre aurait été commis par des extrémistes d’un groupe d’extrême-droite (les Freelanders) qui gardent prisonniers plusieurs supposés djihadistes dans un camp de concentration, Ghetto X. Secundo, le père de Victor aurait été engagé au moment de la Guerre froide par les services secrets canadiens pour infiltrer des sympathisants communistes et leur voler une liste de membres, lors de l’Opération Marée rouge qui s’efforçait d’enrayer l’influence de la Russie au pays. Mais tout cela n’explique pas encore pourquoi on s’en prenait à Lessard. Pour lui, ça va mal : aurait-il achevé son père par erreur ? Sa blonde Nadja, qui lui a permis de s’échapper lors d’une embuscade, s’est fait blesser et reste dans le coma à l’hôpital. Il se sent responsable, aussi, de l’aide que Jacinthe lui apporte, risquant ainsi de ruiner sa carrière. Contre lui également, Marc Piché, directeur du SPVM, qui avait couvert les magouilles du commandant Tanguay (Violence à l’origine) et qui essaye de piéger Lessard dans cette affaire. Puis, un agent du SCRS qui trahit Lessard et trompe sa patronne Claire Sondos. Bref, pas facile de comprendre qui en veut à Lessard à ce point et encore plus difficile d’imaginer comment il va se sortir de là.

Enfin un roman de Michaud ! La série télévisée, malgré les prix obtenus, ne m’avait pas du tout rassasié : les intrigues de Michaud sont toujours complexes et, dans la série, le montage n’aidait pas; et Jacinthe était trop jolie et pas assez vulgaire. On retrouve dans le roman ce couple improbable, où la grosse Taillon est vraiment importante pour faire mieux passer l’apitoiement de Victor sur lui-même. Je ne cherche pas nécessairement des héros, mais les policiers, ou les détectives, qui sont rongés par la culpabilité, me dépriment.

Donc, des personnages réussis, y compris le dur Messiah; le patron de Jacinthe, Delaney; la jeune journaliste Virginie Tousignant. Le rythme est infernal et, ici, le découpage temporel, principalement les retours en arrière, contribuent à augmenter le suspense. Des tas de morceaux épars finissent par se synchroniser, grâce au style d’écriture de Michaud que je nommerais le style strip-tease : on nous dévoile un bout par-ci, un autre par-là, puis on tourne autour du poteau, et on expose encore un ou deux bouts, on sent venir la nudité, et pourtant d’autres morceaux rebondissent, on perd la tête mais, enfin, l’éclairage découvre tout ce qui était encore caché pour notre plus grande satisfaction.

On ne pourra plus attendre encore 5 ans, Martin Michaud.

Extrait :
Accroupis derrière le tronc d’un pin gigantesque, ils exhalaient de petits nuages de condensation. Ils avaient garé le véhicule de location loin en aval du chemin forestier, qu’ils avaient évité d’emprunter. L’arme au poing, le cœur battant à tout rompre, ils avaient marché durant près de trente minutes dans la forêt dense et hostile, et s’étaient approchés avec moult précautions. La neige qui tombait dru compliquait leur tâche; ils n’étaient ni chaussés ni habillés en conséquence.
La porte d’une des baraques s’ouvrit. Des menottes aux poignets et aux chevilles, deux hommes arabes en sortirent escortés par un garde armé. Ce dernier les entraîna vers un autre bâtiment, où ils disparurent bientôt.
Tandis que Jacinthe poursuivait son repérage, Victor chuchota à son oreille.
On est d’accord que c’est là.
Elle fit signe que oui, puis lui repassa les binoculaires en vitesse.
Checke ça, mon homme.
Victor découvrit un Freelander armé d’un fusil-mitrailleur qui patrouillait dans le sentier menant aux installations principales. Jacinthe consulta son cellulaire, qu’elle recouvrait en partie de sa main pour en dissimuler la luminosité.
Je n’ai pas de réseau ici. On retourne au char appeler Delaney pis Baron.
Victor continuait de surveiller les mouvements du Freelander avec les jumelles.
Attends. Ce gars-là est pas tout seul à patrouiller de même dans le bois.
C’est pas tout le monde qui a une fesse toujours collée ensemble comme toi pis…
Elle s’interrompit brusquement. La lumière d’une lampe de poche venait de crever l’obscurité et se mit à sonder la nuit quelques mètres à peine sur leur gauche.
Au prix d’énormes efforts, Jacinthe parvint à murmurer.
Let’s go, Lessard.
Mais déjà, le cône lumineux remontait vers eux. Un sifflement retentit; celui qui tenait la lampe venait de rameuter ses coéquipiers. Une autre lumière apparut. Puis une troisième sur leur droite. Ils étaient pris en souricière.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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La Boulangère du Diable – Hubert Huertas

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – L’Archipel
Genres : Roman noir, historique
Personnage principal : Nadia Kasmi, jeune femme algérienne, athée

Nadia Kasmi doit fuir l’Algérie : sa mère a été égorgée dans sa boulangerie par des fanatiques islamistes qui ne supportaient pas sa liberté. Elle se réfugie en France chez un cousin éloigné qui tient, lui aussi, une boulangerie dans le village de Fleurdécieux, dans le haut bocage vendéen. Elle est accueillie chaleureusement chez son parent et le village tout entier fête son arrivée. Jusqu’à ce qu’on apprenne qu’elle est l’arrière-petite-fille d’Henri Brissaud, le boulanger du village jusqu’en 1906. Dans cette région royaliste et catholique, en 1906, après le vote sur la loi de la laïcité, ce boulanger républicain s’est donné la mort après avoir subi une sorte d’excommunication religieuse et civile dirigée conjointement par le curé et le comte député de la circonscription. Les circonstances de la mort du boulanger et son étrange testament sont encore dans la mémoire des habitants. L’arrivée de Nadia va faire remonter à la surface cette histoire, vieille de cent ans. L’histoire du Boulanger du Diable semble se reproduire à Fleurdécieux.

L’auteur s’est librement inspiré d’une histoire vraie pour bâtir son roman. Juste après le vote de la loi de la séparation des Églises et de l’État (1905), la tension qui régnait en Vendée, région de résistance aux lois républicaines, va s’exacerber dans le village bien nommé Fleurdécieux suite à l’arrivée de soldats chargés de faire l’inventaire des biens de la paroisse. Le curé, alors tout puissant, ne supporte pas l’initiative du boulanger qui a donné un abri aux soldats. Appuyé par le châtelain local, ils vont tous deux condamner le boulanger à la misère en ordonnant à la population de plus acheter son pain. Après une période de résistance, le boulanger finira par se suicider. Ainsi d’un côté à l’autre de la Méditerranée, mais avec près de cent ans d’écart, des religieux condamnent des gens à mort simplement parce qu’ils ne partagent pas les mêmes idées. Parallélisme parfait entre les deux situations : celle de la France de 1900 et celle de l’Algérie à la veille de l’an 2000.

L’auteur ne se contente pas d’une dénonciation du fanatisme, il élabore aussi une intrigue prenante. Des testaments étranges, contradictoires avec les choix de vie, étonnent beaucoup : comment un boulanger laïque et républicain peut-il léguer ses biens à la paroisse au détriment de son épouse adorée ? Au fil des révélations du cousin et d’un vieil excentrique qui connaît le fin mot de l’histoire, s’installe un bon suspense.

Autre qualité du roman : une palette de personnages crédibles et consistants. Nadia est une jeune femme fragile par sa situation mais elle sait se montrer libre et impertinente. Elle est athée et allergique à toute contrainte religieuse. Le cousin Jacques, militant républicain, est un éternel opposant politique dans cette région où le curé et le comte font la loi. Quant à l’arrière-grand-père Henri, il est mort il y a cent ans, mais son ombre plane toujours sur le village.

L’écriture claire, précise et fluide rend la lecture facile et agréable.

La Boulangère du Diable est un livre passionnant abordant avec bonheur des thèmes aussi différents que l’intolérance religieuse, le poids de l’histoire, les secrets enfouis et l’identité familiale. Un excellent roman !

Extrait :
Parmi les carnages les plus insensés, les saignées religieuses tiennent sans doute le pompon. Moi, Algérienne anonyme et vaguement vendéenne, je ne prétends pas faire concurrence à Georges Brassens qui considère la guerre de 14-18 comme le modèle de la folie humaine, mais tout de même ! La Saint-Barthélemy pour l’hymen d’une vierge enceinte, Charlie Hebdo pour quelques poils de barbe, des batailles de tabernacles, des lapidations pour avoir dessiné des créatures de chair et de sang, des chambres à gaz, des croisades, des djihads, des femmes sous cloche, des bûchers, des lapidations, des humains qui se font sauter au milieu d’autres humains, des mitraillages à bout portant en vue d’une récompense dans l’au-delà, c’est à se taper la tête contre les murs ! Existe-t-il démence plus avancée, sauvagerie plus raffinée, que celles prônées par des prêcheurs costumés, triturant leurs écrits surannés baptisés Textes saints, pour en extraire la liqueur de leurs fantasmes ?

Qui avait donc choisi ce vieux refrain pour accompagner les compagnons morts dans la nuit, l’officier ou les soldats eux-mêmes ? Le village était empli de ces voix d’hommes qui résonnaient entre les maisons, avec entre chaque vers un silence cadencé par la marche, une, deux, une, deux, et ces petits mots naïfs lancés derrière des morts, « qu’il fait bon, fait bon, fait bon dormir », en devenaient déchirants.

Auprès de ma blonde (marche militaire du XVIIe siècle)

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

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11e festival international des littératures policières de Toulouse 2019 – Les prix décernés

Par Raymond Pédoussaut

Les prix attribués lors de l’édition 2019 :

Prix Violeta Negra

Ce prix récompense un polar traduit d’une langue du sud : espagnol, italien, portugais, grec, turc … ou autre langue du Sud.

Les pâques du commissaire Ricciardi
de Maurizio De Giovanni

 

 

 

 

Prix de l’Embouchure

Prix qui porte le nom du siège de la Police Judiciaire de Toulouse. Il est décerné par l’Amicale du Personnel de la Police Nationale.

Surface
d’Olivier Norek

 

 

 

 

Prix des Chroniqueurs

Ce prix récompense une œuvre choisie par cinq chroniqueurs internet de Polar.

Pension complère
de Jacky Swartzmann

 

Prix Thierry Jonquet de la nouvelle

Le thème imposé en 2019 était : «Le loup dans la bergerie»

1er prix : Jean-Luc Gardia pour « Accord perdu »

Tous les détails sur le site Toulouse Polars du Sud

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Dix-huitième Gala du Roman policier de Saint-Pacôme (2019)

 

Par Michel Dufour

Au cours d’une soirée chaleureuse animée par Michel Harvey et avec la bénédiction de Martin Michaud, invité d’honneur, et plusieurs fois lauréat du Prix Saint-Pacôme, les membres du jury ont dû choisir le lauréat de cette année parmi trois candidats bien connus au Québec : André Jacques (Ces femmes aux yeux cernés), François Lévesque (Neiges rouges) et Johanne Seymour (Rinzen. La beauté intérieure).

Grand Gagnant du Prix Saint-Pacôme 2019 :

André JacquesCes femmes aux yeux cernés

Prix Jacques-Mayer (meilleur premier polar) :

Isabelle Lafortune – Terminal Grand Nord

Jury pour ces deux prix : Richard Migneault, Michel Bélair et Lise Audet-Lapointe

Prix Coup de Cœur :

Guillaume Morrissette – Le tribunal de la rue Quirion

Jury : le grand public

Prix Saint-Pacôme International :

Greg Iles – L’arbre aux morts

Jury : La Coopérative Les libraires (une centaine de librairies indépendantes)

Prix de la Rivière Ouelle pour la nouvelle policière :

  • Huguette Guay – Du rose saumon au rouge vif

  • Odette Delisle – Assassinat à Doyo

Sang d’Encre Polars a rendu compte, en temps et lieu, des romans de Jacques, Seymour, Lévesque, Lafortune et Morrissette.

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La nuit du Porte-lumière – Peter Tremayne

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Night of The Lightbringer)
Date de publication française : 2018 (10/18, Poche)
Traduction : Corine Derblum
Genres : Enquête, historique, culturel
Personnage principal : Sœur Fidelma de Cashel

Irlande, 671 après JC.
Les habitants de Cashel se préparent pour la fête païenne de Samhaim. Eadulf, le mari de Fidelma, sœur de Colgu roi de Mumam, découvre un cadavre imparfaitement dissimulé dans le bûcher monté pour la soirée du lendemain. Nul doute qu’il s’agit d’un assassinat : la gorge de l’homme a été tranchée, le crâne fracassé, et on l’a poignardé en plein cœur. Il s’agit du rituel ancien de la triple mort. Comme les sommités des environs sont invitées à la fête, Colgu charge Fidelma, Eadulf et Aidan (de la garde royale) de découvrir rapidement l’assassin et ses motifs. L’enquête se complexifie, cependant, du fait que d’autres meurtres sont commis, dont un semble lié au vol d’un manuscrit très secret qui aurait été dérobé dans les archives secrètes du Vatican. Si ce manuscrit était publiquement révélé, ça encouragerait l’hérésie (du point de vue chrétien) du psilanthropisme (doctrine selon laquelle le Christ est un homme, non un dieu) en lutte contre le christianisme qui cherche à s’imposer depuis Constantin. Fidelma découvre un lien entre l’abbaye-forteresse de Rath Cuain, la disparition de plusieurs cargaisons d’argent fondu et le premier meurtre. Mais quel rapport peut bien exister entre cette affaire et le vol du manuscrit ? L’abbaye de Rath Cuain semble au centre de toutes ces intrigues, mais on n’y entre pas comme dans un moulin; au contraire, Fidelma finit par se retrouver prisonnière de ses caves.

Les aventures de Fidelma sont toujours compliquées. L’ex-religieuse dénoue, cependant, tous les fils au cours d’un grand procès où sont présents les suspects, le roi Colgu, le chef brehon Fithel (qui dirige les délibérations), des représentants d’autres royaumes, le protecteur armé du roi, Gorman et d’autres guerriers, Eadulf qui assiste Fidelma, et quelques autres. On avait transformé le réfectoire de l’abbaye en tribunal. C’est un genre de final spectaculaire qu’aurait apprécié Hercule Poirot. Cependant, une fois que tous ont été convaincus par les explications et justifications de Fidelma, et accepté les condamnations qui en ont découlé, il apparaît que Fithel, Colgu et Eadulf éprouvent quelque difficulté à comprendre tous les détails. Ce fut aussi mon cas.

Extrait :
Alors que les cavaliers gravissaient la colline, Rath Cuain se révéla à leurs yeux dans toute son étendue. Comme par un accord tacite, ils tirèrent sur les rênes en même temps. Ils avaient aperçu le lieu de loin, ils savaient qu’il avait été une citadelle avant de devenir une abbaye, toutefois ils s’étaient attendus à l’habituelle palissade, au groupe de cahutes autour d’une chapelle en pierre. Or, devant eux se dressait une forteresse puissante, dotée de tours de garde et d’un portail massif. Les murailles étaient trois fois plus hautes qu’un homme de grande taille. Cela ressemblait à une place forte armée de guerriers bien plus qu’à un établissement monastique.
Comment ceci peut-il exister à moins d’un jour de cheval sans que nous n’en ayons connaissance ? interroge Fidelma.
Aidan était lui aussi confondu de surprise.
En vérité, je ne sais pas, lady. Les routes principales qui partent de Cashel contournent cette région, on y passe donc rarement. Bien sûr, nous entendions parler d’une communauté religieuse, mais sans jamais imaginer rien d’aussi imposant. Je ne sais que dire.
Mon frère ne sera pas des plus réjouis qu’une telle forteresse, si proche de sa capitale, soit restée inconnue de ses guerriers d’élite, observa la jeune femme d’un ton sec.

Château de Cashel

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Outback – Kenneth Cook

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1962
(
Chain of Darkness)
Date de publication française : 1964 – Gallimard (sous le titre Téléviré) – 2019 – Éditions Autrement
Traduction : Rosine Fitzgerald révisée par Thomas André
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Johnson, assassin traqué par la police – Davidson, reporter de télévision

Australie dans les années 1960. Johnson vient de dévaliser une bijouterie lorsqu’il tombe nez-à-nez avec un policier. Il le tue avec le démonte-pneu qui lui avait servi à forcer la porte du magasin. Traqué par la police il réussit à s’enfuir et à se cacher dans l’arrière-pays, au sud de la ville d’Ulverston. Mais la police est toujours à ses trousses.
Davidson, jeune reporter, suit pour la chaîne de télévision BJV la chasse-à-l’homme qui s’est engagée. Il réussit à faire des films spectaculaires et même à avoir une interview du fugitif en pleine cavale. Ses patrons auraient dû être ravis mais il y en a un à qui ça ne plait pas.

Concernant les personnages principaux : – Johnson, le tueur, n’est qu’un demeuré, un benêt, un gosse attardé. Il a quand même fini par tuer deux policiers. Il croit qu’en expliquant que c’est un accident, qu’il ne l’a pas fait exprès, sa peine sera allégée. Il n’a réussi à s’échapper que grâce à un concours de circonstances favorables. Ses chances de s’en sortir sont minimes. – Davidson est un journaliste qui croit en son métier. C’est un homme de terrain éloigné des luttes intestines que se livrent les cadres de la chaîne. Son ambition c’est de faire des bons reportages. Il est passionné par son métier.

L’intrigue se développe en deux parties qui s’entremêlent : la fuite du meurtrier et les rivalités au sein de la chaîne de télévision. La partie traque du meurtrier est assez classique et ne laisse pas beaucoup de suspense sur l’issue. Elle sert surtout de prétexte à dénoncer le fonctionnement de la télévision. Il y a des conflits internes et le poids du budget publicitaire est considérable. Ce reportage où Davidson montre le fugitif pointant un fusil sur lui et expliquant ses crimes de façon puérile avait tout d’un formidable scoop. Cela aurait dû réjouir les dirigeants de la chaîne. Mais non, car tout ça ne fait pas vendre les produits pharmaceutiques du principal annonceur. Alors ce n’est pas bon pour la télévision. Ce n’est la qualité d’un reportage qui prime, c’est le fait qu’il plaise ou non à celui qui met de l’argent pour passer ses publicités. L’argent commande, pas la qualité ni le talent. C’était déjà ainsi en 1962. Depuis le système a évolué … pas en bien !

Ne vous fiez pas au titre et ne vous attendez pas à trouver la belle ambiance sauvage et désertique du bush et de l’outback australien. Il n’en est quasiment pas question si ce n’est qu’il sert de refuge à un meurtrier en fuite.

Publié d’abord en 1962, le livre a été réédité cette année. Il a acquis aujourd’hui un petit côté vintage sympathique, surtout concernant le matériel de télévision. Pas d’ordinateurs ni de téléphone portable. On charge 150 mètres de pellicule en prévision d’un tournage et on attend que le radio-téléphone chauffe avant de pouvoir l’utiliser.

Outback est un roman noir qui développe aussi une critique des médias et de leur manque d’indépendance. Assez visionnaire pour l’époque.

Extrait :
Davidson se pencha en avant.
— Je m’excuse, dit-il, mais je suis un peu en retard sur les événements… quel est, au juste, le problème posé par cette interview ?
Forster eut l’air d’espérer que quelqu’un prendrait la relève, mais tout le monde se tut.
— Enfin, dit Forster, il me semble tout de même évident que cette interview n’aurait jamais dû passer sur nos antennes ; en fait, vous n’auriez même jamais dû la faire.
— Excusez-moi, reprit Davidson sans en démordre, mais je n’ai toujours pas saisi les inconvénients qu’elle pouvait présenter. Je ne prétends pas qu’elle n’en comportait pas ; simplement, je ne vois pas en quoi ils consistent.
Bloomfield, qui n’avait pas quitté Davidson des yeux depuis son arrivée, intervint alors :
— Je vais vous dire, moi, jeune homme, ce qui ne va pas. Ma compagnie ne verse pas de grosses sommes d’argent pour permettre à des criminels, des assassins, de se disculper pendant notre programme. Disons-le franchement, cette émission est destinée à faire vendre nos produits pharmaceutiques, et ce n’est pas avec vos histoires qu’on y parviendra.

Outback australien

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Oscar Wilde et les crimes de la Tamise – Gyles Brandreth

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Jack the ripper, case closed)
Date de publication française : 2017 (City Editions)
Traduction : Benoît Domis
Genre : Enquête
Personnages principaux : Oscar Wilde, Conan Doyle

Brandreth a cessé pendant quelques années d’écrire des polars mettant en vedette Oscar Wilde. Son septième de la série est sorti depuis peu pour mon plus grand plaisir. Sur Sang d’Encre Polars, c’est mon quatrième compte rendu.

Conan Doyle rédige ses mémoires en 1924 et se décide enfin à raconter les événements qui ont marqué les années 90, notamment 1894. Wilde avait été convoqué par l’inspecteur principal du Département d’enquêtes criminelles, Melville Macnaghten, qui avait été chargé d’en finir avec le dossier de Jack the Ripper qui avait sévi 5 ans plus tôt. Des milliers d’enquêtes n’avaient mené à rien, sinon que l’inspecteur avait retenu cinq suspects et il voulait qu’un regard neuf, celui de Wilde par exemple, examine le dossier et dépiste l’horrible assassin. D’autant plus que les journalistes semblent préparer une critique dévastatrice des forces de l’ordre. Au même moment, d’autres crimes effrayants se produisent, encore des femmes charcutées, comme si Jack était ressuscité. Wilde est stimulé par cette série de meurtres passés et présents; loin de lui couper l’appétit, il multipliera les extravagances gastronomiques, vestimentaires et littéraires. Conan Doyle est le grand ami, admiratif sans doute, mais qui joue le rôle du principe de réalité. Drôle de paire, mais efficace.

Brandreth connaît comme sa poche le Londres de la fin du XIXe siècle; les bas-fonds du East End et de Whitechapel sont restitués avec beaucoup de réalisme, de même que les grands hôtels, le Langham en particulier, où demeure Wilde quand il veut travailler, ce qu’il ne peut pas faire à la maison avec sa charmante épouse, Constance, et ses deux enfants. Conan Doyle est aussi relativement libre parce que son épouse et ses enfants se reposent à l’étranger. Les deux hommes se lanceront donc dans l’aventure errant de fumeries d’opium en bordels, de cafés en asiles psychiatriques, et passant beaucoup de temps au cirque, où Oscar présente à Doyle le régisseur et lanceur de couteau Ivan Salazkin, dit Le Terrible, vieille connaissance qui lui a appris le russe, gère « le plus grand cirque au monde », et prétend descendre de la comtesse Élisabeth Bathory, qui aurait tué des centaines de jeunes filles pour se baigner dans leur sang (traitement apparemment efficace pour la souplesse de la peau).

La méthode d’Oscar est de rencontrer tous les suspects pour éliminer ceux qui ne conviennent vraiment pas. Comme disait Holmes : « Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité. » Le fait que les suspects appartiennent à des milieux différents nous entraîne dans le monde politique avec le député Henry Labouchère et le journaliste et réformateur George R Sims, l’univers médical avec les psychiatres Gabriel et Rogerson, la vie théâtrale avec le grand comédien Richard Mansfield et l’accessoiriste Tom Norman, et nous permet de rencontrer Lewis Carroll ou d’évoquer Bram Stoker, Joseph Conrad et, bien sûr, le préféré de Wilde, Keats et, pas loin derrière, Shelley.

Les dimensions historique et intellectuelle sont importantes, mais ça n’empêche pas l’enquête de se dérouler, mine de rien. Évidemment, comme Holmes, Wilde est un grand cachottier et Doyle, comme nous, ne le comprend pas toujours. Inutile d’essayer de trouver le coupable avant lui. Mais le dîner où il invite les principaux témoins de ces drames pour leur communiquer ses conclusions est un point fort du roman (comme le genre de finales qu’aime bien Hercule Poirot). Parmi toutes les hypothèses qui ont tenté de cerner l’identité de Jack, celle de Wilde/Brandreth n’est pas inintéressante. D’autant plus que Brandreth a eu accès à des documents et des témoignages passablement nouveaux.

L’auteur ne poursuit cependant pas une croisade et, malgré le réalisme des décors et des personnages, il a écrit avant tout une œuvre où l’imagination a la part belle.

À signaler : dans le dernier chapitre (écrit en 1924), Doyle nous indique ce que sont devenus les principaux personnages des événements de 1894. Dans la postface, une courte biographie de Brandreth souligne les relations familiales et amicales qui le connectent à certains personnages de son récit et à la postérité d’Oscar Wilde. C’est grâce à Brandreth, à Anne Perry et à Conan Doyle qu’on a l’impression de connaître la capitale de l’Empire au moment où s’achève le XIXe siècle.

Bref, une histoire passionnante pour amateurs de polars, d’histoire et de littérature.

Extrait :
– Le soufflé ne devrait pas tarder. Je serai donc bref dans mes remarques préliminaires…
– Bravo ! lancèrent en chœur Labouchère et Willie Wilde.
– Au lieu de dire le bénédicité, je veux commencer par des paroles de bienvenue – et un toast. (Son regard fit le tour de la table.) Messieurs – et Constance -, puis-je dire que je trouve ma femme particulièrement ravissante ce soir ?
– Vous pouvez, déclara Alec Shand, suscitant des murmures d’approbation de toute l’assemblée.
Oscar sourit et marqua une pause, le temps que le calme revienne.
– Le poète, poursuivit-il, est un rossignol qui, assis dans l’obscurité, chante pour égayer de doux sons sa propre solitude.
– Shelley ? marmonnai-je à voix basse.
– Bravo ! s’exclama Oscar. Mais ce soir, le poète n’est pas seul et espère apporter quelques lueurs dans les ténèbres par son chant. Après le repas, j’aurai une histoire à raconter, un mystère à élucider…
– Tout le monde aime les mystères, murmura George R Sims.
– Tout le monde aime les soufflés, grommela Henry Labouchère.
– Mais d’abord, je propose un toast pour notre invité d’honneur, Ivan Salazkin, Ivan le Terrible !
Nous marquâmes notre assentiment en frappant la table.

Hôtel Langham

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Des hommes en noir – Santiago Gamboa

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019
(
Será larga la noche)
Date de publication française : 2019 – Metailié
Traduction : François Gaudry
Genres : Enquête, roman noir
Personnages principaux : Julieta Lezama, journaliste d’investigation – Johana Triviño, ancienne des FARC et assistante de Julieta – Edilson Jutsiñamuy, procureur à Bogotá

En Colombie, dans la région d’Inzá, un convoi de trois 4×4 est attaqué à l’arme lourde. Dans les 4×4, il y a des hommes expérimentés dans le maniement des armes, ils ripostent. La bataille s’engage à coups de fusils mitrailleurs et de bazooka, il y a des morts. Un hélicoptère vient à la rescousse des assaillis. Il évacue rapidement un homme en noir et deux femmes qui voyageaient à bord d’un Hummer aux vitres teintés. Le lendemain il ne reste aucune trace de cette scène de guerre : le terrain a été nettoyé. Mais il y avait un témoin : un gamin a tout vu. Son témoignage arrive chez le procureur Edilson Jutsiñamuy qui prend l’affaire au sérieux alors que dans la police on ignore complètement l’événement. C’est ce qui interpelle le procureur. Il fait alors appel à Julieta Lezama, journaliste d’investigation, pour éclaircir cette étrange affaire. Celle-ci se rend sur les lieux accompagnée de son assistante Johana Triviño. C’est le début d’une longue enquête.

L’intrigue est dense et parfois un peu trop touffue. Elle nous fait voyager de la Colombie, au Brésil et jusqu’en Guyane française. L’auteur nous montre l’influence des églises évangéliques. Elles sont nombreuses, riches et puissantes. Elles correspondent au besoin pour des populations pauvres de croire en un avenir meilleur. Leurs pasteurs sont vénérés. Ils font de grands shows, avec lumières et effets spéciaux. Le côté surhumain qui s’en dégage accroit encore leur influence. À travers le portrait de deux pasteurs influents et rivaux, Gamboa décortique le fonctionnement de ces églises. Il ne se contente pas d’en faire une critique sèche et négative, il montre comment des hommes exceptionnels, partis de rien, sont arrivés à se construire une sorte d’empire. Le côté séducteur et charismatique de ces drôles de pasteurs est intelligemment mis en lumière. Leur côté sombre et manipulateur aussi.

Les personnages principaux sont des enquêteurs parfaitement complémentaires. Julieta Lezama est une journaliste d’investigation, indépendante et aguerrie qui vend ses reportages à des médias internationaux. Elle est en instance de divorce et mère de deux adolescents. C’est une femme d’origine bourgeoise, libérée, qui a besoin de temps à autre de décompresser dans les bras d’un mec vigoureux et encore plus souvent de se calmer les nerfs avec des boissons alcoolisées qu’elle consomme sans modération. Elle est tenace et déterminée. Elle a une assistante multifonction, Johana Triviño, efficace dans l’organisation mais qui en plus possède une qualité que l’on trouve rarement chez les secrétaires : elle sait manier tous types d’armes. C’est une ancienne des FARC. Le procureur Edilson Jutsiñamuy est d’origine indienne, la cinquantaine, il n’a pas de vie familiale, passe la quasi totalité de son temps dans son bureau et se consacre entièrement à l’exercice de la justice. Tous les trois vont mener une enquête hors normes.

L’intérêt de ce roman est l’enquête, bien sûr, mais aussi la description de la société colombienne post guerre civile. Les tensions politiques persistent, les enlèvements sont fréquents, la violence durable. Nous en apprenons également beaucoup sur la cuisine et les boissons locales. Belles descriptions également des paysages et des villes.

Santiago Gamboa signe ici un bon roman nous éclairant sur les arcanes des églises évangéliques tout en faisant preuve d’un réalisme social tout à fait remarquable. Le tout avec un zeste d’humour qui atténue l’amertume du récit.

Extrait :
Pour Julieta, les Églises évangéliques étaient les nouveaux cartels mafieux, pourvoyeurs d’une drogue encore plus dure, car immatérielle et vendue au grand jour, autorisée par la Constitution. Une drogue qui provoque une addiction immédiate chez les individus les plus fragiles, ceux qui ont le plus besoin de soulagement, et, sans en être coupables, qui sont profondément ignorants. Tous viennent chercher ponctuellement leur dose : les plus tourmentés, chaque jour : les autres, le samedi et le dimanche. Ils en ont besoin pour vivre.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Mort à Florence – Marco Vichi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2009 (Morte a Firenze)
Date de publication française : 2017
(Ed. Philippe Rey, 10/18)
Traduction : Nathalie Bauer
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Bordelli

C’est mon troisième Vichi, plus copieux que les deux premiers, ce qui donne l’occasion à l’auteur de décrire davantage le caractère du commissaire Bordelli et des ses amis : son assistant Piras, le légiste Diotivede, le chef Toto, et Botta, l’Arsène Lupin italien selon ses dires : « J’applique une politique de redistribution de la richesse dans l’attente de lois plus justes ».

Un jeune enfant de 13 ans, Giacomo, est disparu depuis 3 jours, et on le retrouvera quelques jours plus tard, assassiné et violé par au moins trois personnes. Bordelli en fait presqu’une dépression, d’autant plus qu’on trouve très peu d’indices, que les forces de l’ordre se contentent de surveiller au hasard quelques suspects, et surtout que Florence connaît la pire inondation de son existence : les communications sont coupées, la circulation interrompue, les commerces dévastés, le sous-sol où habite Botta est ravagé et Rosa ne peut plus sortir de chez elle.

Comme l’enquête est pratiquement interrompue par la force des choses, Bordelli se contente de faire du bénévolat pour déblayer les rues et nourrir les habitants, et il ressasse de vieux souvenirs de guerre. Ses relations sentimentales ne s’améliorent pas et, en désespoir de cause, il mise un peu sur les prévisions d’une voyante ! Il déteste de plus en plus la majorité de ses compatriotes en qui il voit des disciples de Mussolini et de ses successeurs.

Il y a sans doute beaucoup de choses dans cette brique, qui finit par ne plus tellement ressembler à un roman policier. Reportage très documenté sur l’inondation historique de Florence de 1966 ( https://youtu.be/p8lZYQwLHQ0 ), regard impitoyable sur la société et la bourgeoisie italiennes, et description détaillée d’un commissaire rongé par la solitude qui passe de la nostalgie à une mélancolie qui le rend pénible dans ses relations et inefficace dans son travail. On veut bien que tout policier n’ait pas l’intelligence de Poirot ou les muscles de James Bond mais, pour s’attacher à lui, il faut qu’il sorte un peu de la banalité quotidienne. La critique brutale de la société italienne, celle des années 60 comme celle d’aujourd’hui, est sans doute méritée, mais est exécutée ici sans la finesse d’un Camilleri : certains passages ressemblent plutôt aux imprécations qu’on trouve dans un tract. Ça manque aussi de rythme et de couleurs, contrairement à ce qu’on trouvait dans les deux premières enquêtes de Bordelli. Enfin, à mon sens, la fin est ratée, comme si l’auteur ne savait plus trop comment s’en sortir.

Ce roman a remporté le prix Scerbanenco, « la plus haute récompense du polar italien » (2009), selon la quatrième de couverture. Probablement un mauvais millésime !

Au moins, Rosa n’appelle plus Bordelli « mon gros singe »; elle se contente maintenant de « mon gorille ».

Extrait :
Encore à moitié endormi, il tendit la main à la recherche du corps chaud d’Elvira, puis, au contact du lin rêche, se rappela qu’elle était partie. Il s’allongea sur le dos et se mit à scruter l’obscurité. Une autre femme était entrée dans sa vie et en était sortie à toute allure, tel un projectile qui transperce la chair. Sa femme idéale naîtrait peut-être dans cent ans ou était déjà née, avait déjà vécu et était déjà morte. En tous les cas, il ne la rencontrerait pas.
Chaque fois qu’il retournait à sa solitude, un nouveau monde se présentait à lui. Cela équivalait un peu à renaître, et un sentiment de liberté se répandait sous son mal-être…
Quelle heure pouvait-il bien être ? Pas la moindre lueur ne filtrait à travers les volets. Il était épuisé. Les chances de retrouver le petit Giacomo vivant s’amenuisaient de plus en plus. L’enfant s’était évanoui dans le néant cinq jours plus tôt. Tout juste treize ans, cheveux châtains, yeux marron, un mètre quarante-sept. Un gosse tranquille, appliqué, obéissant.

Niveau de satisfaction :
3.4 out of 5 stars (3,4 / 5)

 

 

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Les dieux de Howl Mountain – Taylor Brown

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Gods of Howl Mountain)
Date de publication française : 2019 – Albin Michel
Traduction : Laurent Boscq
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Rory Docherty, trafiquant d’alcool – Maybelline (Ma) Docherty, sa grand-mère, guérisseuse

1952 dans Howl Mountain, Caroline du Nord.
Rory Docherty est un ancien combattant de la guerre de Corée. Il en est revenu avec une jambe en moins. Il vit chez sa grand-mère, Maybelline (dite Ma), depuis que sa mère a été internée en hôpital psychiatrique après avoir a été agressée par trois hommes cagoulés. Son amant a été tué, elle n’a plus prononcé le moindre mot à partir de ce moment.
Au pied de Howl Mountain, la nouvelle vallée avec son usine de textile. L’ancienne vallée avait été inondée vingt ans plus tôt pour produire de l’électricité. Ceux qui ne travaillent pas à l’usine, restent dans la montagne et n’ont qu’une ressource : le trafic du bourbon. Ce n’est pas de tout repos : les agents fédéraux veillent, les shérifs ont un rôle trouble et la concurrence est âpre. Rory, et bien d’autres, gagnent leur vie en livrant l’alcool clandestin au volant de voitures au moteur gonflé pour mieux échapper aux poursuivants.

L’auteur nous restitue une belle ambiance de ce coin de la Caroline du Nord. Il y a à la fois:
– de la poésie dans la description de la nature à la fois rude et luxuriante; dans la recherche des plantes médicinales dont se sert Ma pour soigner toutes sortes de maux; dans le grand châtaignier solitaire dont les bouteilles multicolores attachées par des ficelles à ses branches emprisonnent les démons et protègent les humains
– de la sauvagerie lors des courses de voitures illégales où des hommes mettent en jeu leur vie dans des bolides aux moteurs surpuissants
– de la folie dans les célébrations d’offices religieux où les participants entrent en transe et où les pasteurs manipulent à main nues des crotales au venin mortel.

L’écriture, ample et lyrique, sert parfaitement bien la création de cette ambiance particulière.

Les personnages ne sont pas en reste. Rory est revenu de guerre estropié mais il se débrouille parfaitement bien avec sa prothèse de jambe, surtout quand il est au volant de la Maybelline, un coupé Ford auquel on a donné le nom de la grand-mère, repeint en noir, son moteur a été modifié pour accroître sa puissance. Un vrai boulet de canon ! Les agents fédéraux peuvent s’accrocher ! Mais Rory a d’autres problèmes : c’est d’abord sa mère : elle dessine merveilleusement bien, surtout des oiseaux mais elle est devenue complètement muette suite à son agression au cours de laquelle elle a réussi à éborgner un de ses agresseurs. Rory garde l’espoir qu’elle retrouve la parole et qu’elle raconte. Il y a aussi la troublante Christine, la fille du pasteur, aux yeux verts émeraude. Rory en est follement amoureux. Ma, la grand-mère, est une femme imposante. C’est une sorcière qui a des remèdes pour tout. Tout le monde vient la consulter, plus ou moins ouvertement. Ma a beaucoup d’expérience et de connaissance, elle ne refuse jamais son assistance mais il ne faut pas trahir sa confiance. Sinon c’est très risqué !

Une ambiance superbement restituée, des personnages forts et attachants, une écriture remarquable, sont les composants de cet excellent roman noir.

Extrait :
Ils creusèrent ensemble, sans rien dire. La buée qui s’échappait de leurs lèvres matérialisait les rayons de lumière oblique qui transperçaient les arbres. Rory avait dû laisser sa béquille de côté et prenait appui sur le bord de la fosse pour garder l’équilibre. Ma était au fond, avec ses hautes bottes d’homme, les bras couverts de boue. Ils descendirent le linceul en silence et sans cérémonie, puis le firent disparaître sous des pelletées de terre noire. Howl Mountain ferait le reste pour l’un des siens. Elle le reprendrait, et les racines des grands arbres enfonceraient ses ossements de plus en plus profondément dans l’humus, l’attirant vers son cœur de pierre.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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