Andrea Camilleri n’est plus (1925-2019)

Par Michel Dufour

Sur une centaine de romans inspirés par la vie en Sicile aux XIXe et XXe siècles, Camilleri a publié 35 polars dont 27 ont été traduits en français (Fleuve noir). Metteur en scène au théâtre, scénariste (adaptation des enquêtes de Maigret), professeur d’art dramatique, Camilleri a aussi réalisé quelques séries télévisées, dont celles du commissaire Montalbano pendant une quinzaine d’années; France 2 et France 3 les ont diffusées depuis l’an 2000. On peut en voir un bon nombre sur Youtube, en italien sous-titré en anglais : https://youtu.be/FWQYvG-KLvQ

Le père du giallo (polar à l’italienne), comme on l’appelle, nous a laissé une image plutôt sympathique des Siciliens et de leur art de vivre. Son commissaire vit seul dans le village de Vigata, amoureux de la mer et friand de fruits de mer; il assume cette solitude relative (finira-t-il par se brancher avec Livia ?), manifeste un caractère souvent grognon, et brille par des intuitions qui le surprennent lui-même. Camilleri met au monde Montalbano en 1994; le nom du commissaire s’inspire du nom du romancier catalan Manuel Vasquez Montalban, plus jeune que lui, mais qui a publié son premier Pepe Carvalho en 1972.

C’est un clin d’œil de solidarité, les deux ayant lutté contre le fascisme et ses séquelles en Espagne et en Italie; les deux ayant été aussi déçus par les espoirs suscités par mai 68 et par la faillite des partis communistes. Et leurs deux enfants naturels, Pepe et Salvo, désabusés par les vaines promesses politiques, se réfugient dans des plaisirs moins trompeurs et plus modestes comme la gastronomie et la solidarité amicale.

Nous resterons reconnaissants à Camilleri d’avoir passé son œuvre, et peut-être sa vie, à illustrer la réplique de Malraux : « si  la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie ».

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L’excursion à Tindari – Andrea Camilleri

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2000 (La Gita A Tindari)
Date de publication française : 2002 (Fleuve Noir, Poche)
Traduction : S. Quadruppani et M. Loria
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Montalbano

Il y a des livres comme celui-là que je laisse de côté pour des jours où la déprime me gagnerait. Ce Camilleri, je crois que je l’avais franchement oublié au fond d’une boîte. J’ai retrouvé, du même coup, cette atmosphère du Sud de l’Italie fort particulière, qui sert ici de cadre à une intrigue policière complexe qui met à l’épreuve le pouvoir intuitif du commissaire Montalbano.

Dans une maison appartements de Vigata, un jeune don juan, Nenè Sanfilippo, se fait tuer d’une balle en plein front, et un couple de vieillards, les Griffo, disparaît la même journée au cours d’une excursion à Tindari, dans une activité pour âge d’or. Dans le cas de Nenè, deux indices ouvrent une piste : son besoin d’argent pour soutenir le train de vie qu’il mène; un paquet de lettres amoureuses et érotiques avec une dame apparemment mariée. Quant aux Griffo, qui mènent une vie tranquille et retirée, on ne comprend guère leur disparition, sauf qu’on apprend que tout au long du voyage une voiture les suivait, et qu’ils possèdent en banque une grosse somme d’argent dont leur fils est incapable d’ éclairer la provenance.

En même temps que Montalbano et Mimi (devenu son adjoint) poursuivent leurs enquêtes, le commissaire s’efforce de contourner le questeur qui aimerait se vanter de l’avoir mis au pas, c’est-à-dire sous sa botte, et, sur le plan sentimental, qui n’est pas la dimension préférée du maladroit Montalbano, ses hésitations entre la jolie Ingrid et la fidèle Livia risquent de perturber sa lucidité habituelle. Pour ajouter à la confusion, le parrain d’un des deux clans mafieux de Sicile, Balduccio Sinagra, le convoque soi-disant pour lui fournir quelques informations, mais Montabano se doute bien que c’est dans le but de l’utiliser, sans savoir ni comment, ni pourquoi.

Par ailleurs, les problèmes récurrents de Mimi avec les femmes nuisent souvent à son aptitude à discerner et à sa concentration sauf que, dans ce cas où il étudie la correspondance entre Sanfilippo et sa maîtresse, son expérience lui servira : le motif de son exécution semble se révéler. Et s’ouvre obscurément une nouvelle piste pour relier son assassinat à la disparition des Grillo.

Je me suis permis de simplifier pour ne pas effrayer le lecteur. Et pour le convaincre que l’intrigue n’est pas qu’un prétexte pour développer une tranche de vie sicilienne et les relations intéressantes entre les coéquipiers de Montalbano : l’expérimenté Fazio, le tout feu tout flamme Mimi, et le pauvre Catarella si dévoué mais tellement desservi par son langage tarabiscoté.

Montalbano n’est pas le héros qu’on souhaiterait, malgré ses méditations intuitives, à cause de son mauvais caractère avec ses hommes, mais on finit par comprendre que c’est parce qu’il les aime bien, et je pense ici surtout au tour hypocrite qu’il joue à Mimi. Au fond, on s’attache quand même à lui parce qu’il partage nos imperfections et nos impuissances.

L’humour de Camilleri allège continuellement le récit, comme cette description des familles qui habitent la résidence des Grillo et de Nenè. On se croirait parfois dans une histoire surréelle de Boris Vian. Ou comme l’aventure du vice-questeur à New-York, lors d’un Congrès organisé par le maire Giuliani sur Tolérance Zéro, ou la façon efficace d’irradier la criminalité dans une grande ville, et qui se fait tirer dans une jambe et voler son portefeuille.

Intrigue policière complexe, donc, résolue avec effort et intelligence, mais aussi roman d’atmosphère qu’on aime retrouver parce que, malgré tout, ça nous rappelle que la vie vaut la peine d’être vécue.

Extrait :
– Vous prenez quelque chose ? demanda don Balduccio en tendant une main vers le tableau de commande à trois boutons fixé sur le bras du divan.
Non, merci.
Montalbano ne put se retenir de se demander à lui-même à quoi servaient les deux boutons restants. Si l’un faisait venir la femme de chambre, le deuxième, probablement, convoquait le tueur de service. Et le troisième ? Celui-là déclenchait peut-être une alarme générale capable de provoquer quelque chose de semblable à une Troisième Guerre mondiale.
Dites-moi, par curiosité, commença le vieux en arrangeant le plaid sur ses jambes, si, tout à l’heure, quand vous êtes entré ici, je vous avais tendu la main, vous me l’auriez serrée ?
« Ah la bonne question, très grand fils de radasse ! », pinsa (sic) Montalbano.
Et aussitôt, il décida de lui donner une réponse qu’il sentait sincère.
Non.
Vous pouvez m’expliquer pourquoi ?
Parce que nous deux, nous nous trouvons des deux côtés opposés de la barricade, monsieur Sinagra. Et pour l’instant, il n’y en a plus pour longtemps, mais l’armistice n’a pas encore été proclamé.
Le vieux se racla la gorge. Puis il se la racla une autre fois. Ce n’est qu’alors que le commissaire comprit que c’était un rire.
Il n’y en a plus pour longtemps ?
Déjà, des signaux il y en a.
Espérons. Passons aux choses sérieuses. Vous, dottore, vous êtes certainement curieux de savoir pourquoi j’ai voulu vous voir.
Non.
Vous, vous savez seulement dire non ?
En toute sincérité, monsieur Sinagra, ce qui, pour moi, comme flic, m’intéresse sur vous, je le connais déjà. J’ai lu tous les dossiers qui vous concernent, même ceux qui vous concernaient quand je ne devais pas encore être né. En tant qu’homme, en fait, vous ne m’intéressez pas.
Vous pouvez m’expliquer, alors, pourquoi vous êtes venu ?
Parce que je ne me crois pas important au point de refuser de parler à qui me le demande.
Bien dit, approuva le vieux.

Tindari

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Le commissaire Bordelli – Marco Vichi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2002
(Il Commissario Bordelli)
Date de publication française : 2015
(Ed Philippe Rey, 10/18)
Traduction : Nathalie Bauer
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Bordelli

Quand Camilleri nous recommande un auteur, on n’hésite pas. Le commissaire Bordelli est le premier roman d’une série de polars qui se passe à Florence dans les années 60, romans d’enquête menée justement par le commissaire Bordelli. Comme le Montalbano de Camilleri, Bordelli (53 ans, nostalgique et solitaire, mais gourmand et amical) est flanqué de deux principaux assistants : Mugnai, un policier d’expérience, et Piras, un jeune Sarde dont le père a fait la guerre avec Bordelli, qui lui aurait sauvé la vie. Son patron, le commissaire divisionnaire Inzipone, garant de la loi et l’ordre, tente en vain de discipliner Bordelli, qui établit de trop bons rapports avec les petits truands, et qui agit selon la vie plutôt que selon le code. Bordelli peut se permettre d’affronter directement Inzipone, à cause de sa réputation de soldat et de policier, et du fait que son équipe l’aime bien. C’est là une différence d’avec Montalbano, qui ruse plutôt avec son supérieur, et qui est souvent bête avec ses hommes, qu’il aime bien quand même. Autre personnage espérons récurrent, le vieux légiste Diotivede, qu’il ne faut pas presser, solitaire lui aussi mais capable d’apprécier la bonne compagnie et une table bien garnie.

Nous sommes à Florence à l’été de 1963. Une chaleur d’enfer. Une vieille femme riche, Mme Pedretti, semble avoir succombé à une crise d’asthme, mais quelques indices suggèrent plutôt un assassinat. Ce ne sont pas les suspects qui manquent : les neveux Anselmo et Giulio et leurs épouses, qui mènent un train de vie extravagant et flambent beaucoup d’argent; le frère de la victime, Dante, génie inventif et original, qui consacre un certain temps à élever les rats de son appartement, et qui poursuit Bordelli de questions philosophiques : « La mort, la conscience, la vie, le mal… ». Et la résurrection de la chair ?!

L’enquête se poursuit lentement et n’empêche pas Bordelli de vivre et de fréquenter la trattoria Da Cesare où « il avait l’impression de manger entre amis ». Le commissaire organise aussi un souper chez lui pour le plaisir : d’abord et avant tout, Botta, voleur distingué et chef cuisinier incomparable; son ancien coéquipier, le truand malchanceux Canapini, que Bordelli surprend chez une vieille amie prostituée à la retraite, dont il doit arroser les plantes, tâche que Canapini assumera dorénavant pour se faire pardonner cette incartade dans l’appartement d’une amie du commissaire; le légiste Diotivede pour qui Botta a préparé une soupe lombarde; l’étonnant Dante qui mène la conversation; le policier Piras, qui a justement confectionné quelques gâteaux sardes; et le psychanalyste Fabiani tout-à-fait à l’aise dans une assemblée aussi hétéroclite.

On le voit, l’aspect social de la vie de Bordelli est important. Ça ne signifie pas que le modus operandi de (ou des) l’assassin est négligé. Mais, on n’a pas affaire à un Poirot, encore moins à un James Bond. Le lecteur baigne dans une atmosphère agréable, malgré la chaleur accablante, les personnages sont attachants et le commissaire sympathique. La ville de Florence est moins exploitée que la Venise de Brunetti, mais elle demeure une toile de fond bien agréable.

Bref, un roman que je quitte avec regret, mais un auteur que je retrouverai avec plaisir.

Extrait :
« Tu ne veux pas nous dire ce que nous attendons ? » Diotivede avait ôté ses lunettes, il arpentait la chambre de Mme Pedretti, les mains croisées dans le dos. Il brûlait de découvrir pourquoi Bordelli avait organisé cette visite subite à la villa à 20 h 30. Le soleil se couchait lentement, teintant le ciel d’orange. La chaleur était beaucoup plus supportable qu’en ville. Assis devant le secrétaire, Piras était plongé dans ses réflexions. Pour ne pas le gêner, le commissaire fumait à la fenêtre en consultant sa montre à tout instant (…) Il n’avait pas encore répondu à la question de Diotivede, qui insista :
« Nous sommes ici depuis une demi-heure. Peux-tu nous dire ce que nous attendons ?
Pas encore, Diotivede, pas encore.
Bah !
Je n’ai pas l’intention de jouer les mystérieux.
Ah non ?
Je veux juste être certain de ne pas m’être trompé. As-tu apporté ton microscope ?
Tu me l’as demandé, donc je l’ai apporté.
Bien.

Bordelli ne cessait de surveiller la porte ouverte. Au bout de quelques minutes, il déclara : « Nous y sommes, c’est presque l’heure. Si j’ai vu juste, l’assassin ne va pas tarder à entrer.
– Monsieur, devons-nous éteindre la lumière ?
Ce n’est pas nécessaire. »
Diotivede chaussa ses lunettes et laissa échapper un sourire. « D’après moi, c’est une plaisanterie. Piras, vous ne savez pas encore qui est vraiment Bordelli. Un casse-couilles.
Chut, je ne voudrais pas qu’il prenne peur. »
Bordelli consulta sa montre encore une fois : « Il est 21 heures précises. Ne parlez pas trop fort. Il va entrer et s’allonger sur le lit ».

Florence

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Article 36 – Henri Vernet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019
(
Jean-Claude Lattès)
Genre : Thriller politique
Personnages principaux : Maxime Gerfaut, Général – Marc Cardignac, Président de la République – Alice Valbergues, conseillère du président

Paris 2020. Après des attentats sanglants qui ont frappé la France des manifestations violentes se déroulent dans les rues de la capitale. Parmi les groupes d’hommes et de femmes habillés de jaune, des types encagoulés, vêtus de noir, se livrent au pillage. Des magasins de luxe sont saccagés, des voitures incendiées. Pendant ce temps, en Syrie, le général français Maxime Gerfaut, passant outre les ordres hiérarchiques, sauve des femmes yésidies kidnappées par l’armée syrienne. Son acte le rend célèbre et populaire, il devient le général Courage. En France, les choses empirent : un attentat a lieu contre le président de la République Marc Cardignac. Le président s’en sort indemne mais devant le chaos qui s’annonce il décide à faire appel à l’article 36 de la Constitution. Cet article n’a jamais été employé depuis la création de la cinquième République mais il est resté dans la Constitution. Il peut être déclenché dès lors qu’une partie du territoire national est en proie à une insurrection armée. Il confie tout le pouvoir à l’armée. Pour amortir le choc du passage à l’état de siège, le président Cardignac nomme le populaire général Gerfaut à la tête de l’armée. Il est chargé de rétablir l’ordre et l’unité du pays. Après une brève amélioration, la situation va encore plus se compliquer. Dans un pays comme la France les choses sont plus complexes que sur un champ d’opération militaire et le danger ne vient pas d’où on l’attend. Le général Maxime Gerfaut ne va pas tarder à l’apprendre.

Ce roman est un thriller politique, donc une œuvre d’imagination. Cependant il est inspiré de faits bien réels. On reconnaîtra facilement les manifestations de Gilets Jaunes et la présence des Black Blocs. Certains personnages correspondent furieusement à ceux que nous connaissons bien : le président Cardignac par exemple a une forte ressemblance avec Emmanuel Macron, notre président actuel . Quant à l’article 36 de la Constitution, ce n’est pas une invention, il existe bel et bien. C’est donc en se basant sur les événements actuels que l’auteur développe une intrigue complexe et totalement crédible. Il a imaginé une évolution de la situation politique actuelle de la France qui pourrait, au premier abord paraître assez invraisemblable, puisqu’il s’agit de mettre la France sous régime militaire. Mais, au fil des analyses et des arguments développés, on finit par se dire que ce scénario est finalement tout à fait possible. On sent que l’auteur est un fin connaisseur, non seulement des arcanes de la politique, mais aussi des personnes qui la font. Tout y est : de la conseillère influente et ambitieuse, à la chargée de communication dévouée, jusqu’aux ministres aux conceptions démocratiques opposées, en passant par un think-tank aussi puissant qu’inquiétant et un général trois étoiles auréolé de gloire. Les luttes pour le pouvoir et le choc des ambitions des requins de la politique sont impressionnants de vérité.

Dans ce roman légèrement futuriste, puisque les faits sont situés en 2020, l’auteur développe l’intrigue d’un pays en ébullition dont le président décide de confier à l’armée la tâche de rétablir l’ordre en lui accordant les pleins pouvoirs. Un scénario assez réaliste d’une situation poussée à l’extrême mais finalement pas si inconcevable que ça. C’est si bien réalisé que ça en devient tout à fait crédible. Espérons que ça ne soit pas visionnaire.

Extrait :
Passé le choc initial, chacun songeait à ce qu’impliquait l’activation de l’article 36. L’état d’urgence puissance dix, les tanks dans les rues et les cités, les militaires aux commandes, partout. Le pays muselé d’un coup. C’était tout simplement vertigineux. La voix de Cardignac, qui avait perçu ce flottement, brisa le silence pesant :
— Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de jouer en France un remake du Chili de Pinochet. Mais je veux que l’on se donne les moyens d’en finir une bonne fois avec cette chienlit avant qu’elle ne gangrène la nation entière.
Chienlit. Le président avait utilisé à dessein le mot du général de Gaulle en Mai 68, désemparé face à un mouvement qu’il ne comprenait pas. Sauf que la chienlit, aujourd’hui, était mortelle.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

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La faim et la soif – Mickaël Koudero

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Hugo Roman)
Genres : Thriller, enquête
Personnage principal : Raphaël Bertignac, journaliste  

Jeune écrivain français (il n’a pas 40 ans) qui vit maintenant à Montréal, Mickaël Koudero publie aujourd’hui son deuxième thriller.

À Paris, en juin 2015, une jolie femme s’est tailladé les veines après avoir cherché à s’arracher les yeux. On découvre sur les lieux un grand nombre de feuilles sur lesquelles elle a griffonné Nosferatu, sorte de référence aux vampires et au Diable. Ce drame fascine un nettoyeur de scènes de crimes, Raphaël Bertignac, ex-journaliste qui a sombré dans l’alcool et les drogues, ce qui lui a coûté sa fille qui vit maintenant avec sa mère en Amérique, de même que le respect de lui-même. Il tente de se reprendre en mains dans un genre de travail qui intéresse peu de monde. Isolé, près de la cinquantaine, sa curiosité de journaliste survit néanmoins, d’autant plus qu’il découvre le corps déchiqueté et vidé de son sang d’un jeune Roumain abandonné dans un parking. Son imagination l’incite à établir un lien entre les deux victimes; il cherchera donc à en savoir davantage sur ce tueur dénaturé. Des bas-fonds de Paris aux montagnes mystérieuses de la Roumanie, en passant par les quartiers sombres de Prague, où des massacres semblables ont été perpétrés, Raphaël se lance donc à corps perdu, quitte à y laisser aussi son âme.

C’est un roman touffu et ambitieux. Koudero a le souci de la documentation, et se retrouvent dans son histoire plusieurs résumés de sites web, sur la théorie de la mémoire cellulaire, par exemple, sur la ville de Prague, sur l’histoire des vampires et, surtout, sur la Roumanie de Ceausescu et de ses successeurs, démagogues et autoritaires. Tout cela nous informe, évidemment, mais alourdit le récit. Par contre, les principaux personnages qui gravitent autour de Raphaël font figure de satellites peu développés; or, Raphaël n’est pas lui-même un personnage très attachant : égocentrique, contradictoire, confus, téméraire, traits de caractère issus probablement de son passé autodestructeur. Je ne crois pas que Koudero ait voulu nous le rendre particulièrement sympathique. Pour embarquer dans cette histoire, il faut donc se rattacher à l’intrigue comme telle et à la démarche du journaliste-enquêteur.

C’est là que se situe une sorte de suspense : que cherche, au juste, Raphaël ? Quel est son objectif ? Pas vraiment trouver le motif des carnages, puisqu’on établit assez rapidement que ce sont des gestes inhumains, bestiaux, déraisonnables. Quoi alors : traquer l’Ogre ? Il semble bien que ce soit ça. Pourtant, quand l’Ogre le suit, il se sauve. Et, quand il cherche à le traquer du côté de la Transylvanie, il ne se munit pas des précautions élémentaires que prendrait un véritable chasseur. C’est à la fin que Raphaël saisira le sens véritable de son aventure et que le lecteur comprendra que la teneur du roman de Koudero était plus psychologique que policière comme telle; ce qui nous permet de constater aussi que bien des invraisemblances étaient l’œuvre du journaliste et non de l’auteur.

Le roman a été bien accueilli, en général. On a pu louer le style métaphorique de l’écrivain, qui convient mal, cependant, au journaliste Raphaël Bertignac qui raconte lui-même une bonne partie de l’histoire. On a remarqué également le souffle de Koudero, à qui il manque peut-être un peu le sens du rythme pour maintenir plus aisément l’attention du lecteur qui doit traverser bien des informations. Enfin, comme le récit semble se vouloir réaliste, certaines anomalies nous déconcertent : Raphaël, à quelques reprises, subit des traitements dont un homme en santé se remettrait difficilement en quelques jours; or, notre héros a presque 50 ans et, de son propre aveu, n’est pas en grande forme (« Il payait son surpoids et sa mauvaise condition physique. Un soupçon de vieillesse également »), ce qui ne l’empêche pas de récupérer en quelques heures et de rebondir comme si de rien n’était. Puis, c’est étonnant de le voir converser en tchèque et en roumain, alors qu’il ne possède pas ces langues et que sa traductrice ne l’accompagne plus.

Extrait :
L’attention du journaliste se focalisa sur la baie vitrée donnant sur la rue. Des lignes lumineuses, brutes et verticales, frappaient les trottoirs, révélant une envolée du mercure. Nosferatu, la référence du Diable, les portraits de Vlad Dracul et d’Erzsébet Bathory se télescopèrent dans son esprit.
Le sang, le cadavre bouffé, les morsures.
Un mot matérialisait cette réalité insoutenable.
J’imagine un vampire, murmura-t-il. Mathilde et Octavian ont été victimes d’un vampire.
Sa voix était faible. Sa lucidité, intense.
Sérieusement, Raphaël, t’es siphonné.
Le crucifix ! Explique-moi pourquoi une gamine se taille les veines avec cet objet lourd de symboles !
Il existe des tonnes de raisons.
Toussaint n’eut pas le temps de préciser.
Chez elle, j’ai retrouvé des dizaines de feuilles sur lesquelles était noté le mot « Nosferatu ». Je me suis renseigné : il renvoie au mythe du vampire. Maintenant, pense à Octavian, ces traces de morsure, tout ce sang …
Ça s’appelle une signature. Le taré a laissé sa marque. Certains volent des culottes, d’autres disposent le corps dans des positions grotesques et humiliantes. Là, il mord et bouffe des organes !
Et c’est tout ce que ça te fait ?
Le commandant ne releva pas :
Ta gamine. Elle a mis fin à ses jours, non ?
C’est exact …
Elle ne devait pas être totalement claire dans sa tête.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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L’humanité en péril – Virons de bord, toute ! Fred Vargas

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Flammarion)
Genres : Essai, prospective écologique

Quand une reine du polar, une de celles qui vendent le mieux ce genre de littérature, est hantée par la crise écologique au point qu’elle trouve dérisoire d’écrire un nouveau polar pour se consacrer à la mission d’informer le lecteur, ça interpelle. Un modeste blogueur comme moi peut, dans ce cas, écrire une chronique qui sort de son domaine de prédilection : la littérature noire. C’est le cas ici.

Commençons par le début : Pourquoi ce livre ? L’auteure opère une séparation entre deux types de population : Eux, ce sont nos gouvernants et les industriels milliardaires à la tête des lobbies qui les tiennent sous leur coupe et Nous, les gens, une addition de milliards d’individus différents et pensants. Eux, dissimulent ce que Nous aurions dû savoir, si bien que nous avons continué d’avancer à l’aveugle, inconscients et crédules, laissant continuer la destruction du monde. D’où ce livre pour lutter contre cette intolérable désinformation.

S’en suit une longue énumération des menaces qui pèsent sur notre monde mais aussi les solutions ou innovations qui permettraient d’y remédier. Cette partie, jugée indispensable par son auteur, est assez austère et truffée de renvois vers les sources utilisées. C’est un peu aride, bien que très riche en informations. Cela permet aussi de se rendre compte de la quantité de travail que s’est infligée Vargas pour écrire son livre. Il fallait qu’elle soit vraiment motivée !

Ainsi nous apprenons que face à la situation critique de notre monde, il existe plusieurs types de personnes :
– les partisans du déni : ils choisissent le refus de savoir, l’ignorance, l’évitement
– les collapsologues (familièrement les collapsos), tenants de l’effondrement ou collapse, ils prédisent un effondrement général si rien n’est fait
– les survivalistes anticipent la catastrophe imminente et s’y préparent en essayant d’apprendre à survivre en dehors du confort, du monde urbain. Une variante : les survivalistes riches qui se préparent de façon tout autre en s’armant jusqu’aux dents, construisant des bunkers et y stockant des vivres
– et enfin les  espérantistes : ils espèrent que les actions actuelles et à venir arriveront à éviter le cataclysme. L’auteure se situe dans cette dernière catégorie.

Vous serez aussi éclairés sur les courbes de Meadows. Ce sont des simulations mathématiques sur les limites de la croissance. Modélisé depuis 1970 et appliqué à la période 1970-2010, le scénario qui correspond à ce qui s’est réellement passé est celui de Business as usual (« Les Affaires comme toujours »). Et si l’humanité continue à suivre un tel scénario, voilà ce qui s’annonce : – la quantité des ressources non renouvelables continuera de décliner très fortement jusqu’en 2030 – La production industrielle par habitant après un pic retombera en 2100 à celle des années 1920 – La nourriture par habitant décrochera et descendra pour atteindre en 2100 un niveau légèrement inférieur à 1900 – Les services par habitant, atteindront leur pic vers 2025 avant de s’effondrer pour aboutir en 2100 à un niveau un peu inférieur à celui de 1900 – La population mondiale augmentera jusqu’en 2030-2035 puis chutera lentement, égalant en 2100 son niveau de 1975. Enfin la pollution globale : elle croîtra fortement jusqu’en 2030-2035, puis chutera pour atteindre en 2100 le niveau de 1950. Pas d’apocalypse donc mais un retour en arrière. Ce serait presque rassurant mais deux paramètres très aggravants n’ont pas été pris en compte : le réchauffement climatique et la perte de la biodiversité.

Les mots clés du désastre qui a commencé sont Argent et Croissance. « Pour que l’argent continue à entrer à flots, à accroître encore et encore leurs milliards de milliards quasi exemptés d’impôts ou bien nichés à l’abri dans les planques fiscales, il faut de la croissance. Pour que cette croissance persiste et augmente, il faut donc que les gens achètent, consomment, tout et n’importe comment, mais toujours plus. » Quant  aux responsables, ils sont nombreux mais Vargas en cible plus particulièrement deux : l’agriculture et l’élevage intensifs et l’industrie agroalimentaire.

Ce livre est assez touffu et l’impression de fouillis est accentuée par l’absence de parties bien identifiées et de chapitres qui auraient donné un peu d’air à la masse compacte d’informations qui nous est assénée dans le plus pur style livraison en vrac. On sent vraiment que l’auteure s’est concentrée sur le contenu et le message plus que sur la structure du livre.

Rappelons que Fred Vargas, avant d’être auteure à succès, est aussi docteur en archéozoologie et a exercé comme chercheur au CNRS. Elle a donc une solide formation scientifique, ce qui la rend tout à fait légitime pour aborder un sujet aussi lourd que l’avenir de l’humanité. Il est incontestable qu’elle a dû consacrer beaucoup de temps et d’énergie pour écrire cet ouvrage, probablement bien plus que pour écrire un polar. Elle s’est attaquée à cette tâche difficile avec conviction mais aussi avec quelques doutes semble-t-il. Il y a peut être un peu de naïveté ou de maladresse, parfois un manque de rigueur, ce qui n’ôte rien à son mérite. Certains esprits forts, ceux qui savent toujours tout, trouveront qu’il n’y a rien de nouveau et que les arguments sont convenus. Je leur ferai remarquer que malgré les avertissements des experts, rien n’a fondamentalement changé. Alors qu’une personnalité d’une notoriété certaine dans un tout autre domaine lance elle aussi un cri d’alerte ne peut être que bénéfique car elle va toucher un public complètement différent et c’est tant mieux. Remercions plutôt Fred Vargas d’affronter ce problème avec une telle détermination. Pour ma part j’ai appris certaines choses, fixé et précisé certaines autres. Et puis ce n’est pas si courant qu’un écrivain lève les yeux de la courbe de vente de ses bouquins pour se lancer hardiment dans une nouvelle direction risquée, de s’exposer ainsi aux critiques plutôt que de pondre un nouveau best-seller lucratif. Saluons cette démarche salutaire, et espérons-le influente.

Extrait :
Mais nous y sommes.
À la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.
Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi. Évidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Dis-moi qui doit mourir – Marc-André Chabot

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Libre Expression)
Genres : Thriller, enquêtes
Personnages principaux : Antoine Aubin, publicitaire – Donald McGraw, lieutenant (SPVM)

Voici un roman intelligent d’un auteur qui a le sens de l’intrigue et qui sait raconter une bonne histoire avec un soupçon d’humour et un clin d’œil à l’actualité québécoise et montréalaise, ce qui rend le récit encore plus plausible.

Antoine Aubin travaille paisiblement pour une agence de publicité et s’amuse à jouer au hockey dans une ligue de garage. C’est là qu’il retrouve des amis dont il a bien besoin depuis que sa petite fille a été victime du syndrome de la mort subite du nourrisson et que sa séparation d’avec sa conjointe, Élizabeth, s’en est suivie. Après une partie, alors qu’au bar Le Planqué il prend une bière avec son ami François, arrive, escorté de deux gardes du corps, le chef de la mafia montréalaise, Charles Péloquin, Sir Chuck pour les intimes. Se déclenche alors une violente fusillade qui extermine trois hommes, mais dont se sort Sir Chuck, la cible fort probablement, sauvé par Antoine qui, réflexe insensé, s’est jeté sur le sbire payé pour tuer Charles.

Antoine ne se prend pas pour un héros et ne demande pas mieux qu’à oublier tout ça, mais Sir Chuck n’est pas du genre à oublier : c’est un gars qui a la réputation de payer ses dettes. Il estime qu’Antoine l’a sauvé, lui et sa famille, et qu’il lui doit donc 5 vies : Antoine doit lui désigner 5 personnes qui seront rayées de la carte. Sinon, c’est lui qui sera tué pour avoir empêché Sir Chuck de payer ses dettes. On ne rit plus !

Plutôt tourmenté, mais en légitime défense d’une certaine façon, Antoine désigne d’abord un pédophile avéré et récidiviste qui a échappé à la justice à cause d’un vice de forme; puis, un batteur de femmes et d’enfants contre qui personne ne veut témoigner. Les journaux le baptisent le justicier; les gens lui rendent hommage et en redemandent. Antoine, qui a toujours critiqué les injustices dues aux lois qui semblent protéger plus les droits du criminel que ceux de la victime, et qui en a toujours voulu aux avocats habiles qui font passer leur carrière avant toute considération morale, commence à se prendre au jeu. D’où une troisième commande : le cas d’un riche propriétaire d’une compagnie de production cinématographique qui a copié le livre d’un auteur, qui a ruiné ses propres collaborateurs et dont les millions reposent dans des abris fiscaux. Les Québécois sauront lire entre les lignes. Sir Charles fait exécuter ce beau monde avec plaisir et efficacité, ce qui ne l’empêche pas de consolider son emprise sur Montréal, en incitant les Irlandais et les Italiens à se serrer la main, et en exterminant les éclaireurs des amigos du Ciudad Suarès, cartel mexicain soupçonné d’avoir commandé l’assassinat de Chuck.

Pendant ce temps, l’inspecteur Donald McGraw, un vieux routier dans la cinquantaine à quelques années de la retraite, enquête sur ces assassinats sans trop de conviction, car ils lui apparaissent comme des règlements de compte entre truands, difficiles à reconstituer et, somme toute, plutôt salutaires. Ce qui le préoccupe, c’est plutôt qu’il semble y avoir parmi ses amis policiers, avec qui il travaille depuis longtemps, un agent double qui refile des informations à la mafia. Il enquête là-dessus, tout en faisant suivre Chuck et en gardant un œil sur Antoine.

Ce dernier peut prendre un scotch avec Chuck, mais sent bien que sa vie ne tient qu’à un fil. Cette histoire-là est loin d’être finie.

Quel bon roman ! Les principaux personnages sont si bien décrits qu’on a l’impression de les connaître depuis un bout de temps; des familiers, dirait-on, de District 31 ou d’Omerta. L’intrigue est menée de main de maître, dramatique avec un soupçon d’humour, parfois noir. Les rebondissements soutiennent notre attention. Et l’auteur nous tient bien en soulevant des problèmes auxquels on ne peut pas personnellement échapper : peut-on protéger les criminels en faisant valoir les droits individuels ? Une personne peut-elle compenser les lacunes du système judiciaire en rayant de la carte les désaxés non recyclables ? Ne peut-on pas comprendre une grande partie du public qui approuve le comportement d’un tel justicier et qui en redemande ? Bien sûr comprendre ne signifie pas être d’accord, mais le chemin est court de la coupe aux lèvres.

Bref, ce roman m’a captivé et ce serait indécent pour l’auteur de ne pas récidiver.

Extrait :
C’est un premier contrat à Montréal pour l’ex-lieutenant Andrei Mikhaïlev. Une jolie ville, paraît-il. Il n’a pas eu le temps de s’en faire une idée depuis son arrivée (…)
La cible est à une distance aisément atteignable. Les réflexes assimilés durant des années s’imposent sans qu’il ait à y réfléchir. Le simple fait de se retrouver en position de tir, la crosse d’aluminium d’un Tac-50 calée solidement au creux de son épaule droite, le plonge dans un état où seuls des automatismes commandent ses gestes. À travers le télescope, il cadre sa cible. Pas de vent, pas de pluie, cible immobile à moins de 300 mètres. Impossible de rater. Il a réussi des coups au but beaucoup plus complexes et mouché des cibles beaucoup plus éloignées. Chaque fois, elles se sont écroulées, foudroyées. Sa fiche est parfaite. Mikhaïlev est un professionnel à la réputation immaculée (…)
Il exécute rigoureusement chaque phase de sa routine de tir. Comme toujours. Il en est maintenant à l’avant-dernière. Mentalement, il commence le décompte habituel et son index augmente imperceptiblement la pression sur la détente de l’arme. Sept…six…cinq…
À quatre secondes, il bloque sa respiration pour s’assurer d’être totalement immobile au moment du tir. Trois…deux…

Le McMillan TAC-50

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Ceux que nous avons abandonnés – Stuart Neuville

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2015 (Those We Left Behind)
Date de publication française : 2019Payot & Rivages
Traduction : Fabienne Duvigneau
Genres : Enquête policière, roman noir
Personnages principaux : Serena Flanagan, inspectrice chef à Belfast – Paula Cunningham, agent de probation – Ciaran et Thomas Devine, frères très proches

Belfast. Ciaran Devine sort d’un centre de rétention pour enfants. Sept ans auparavant, lorsqu’il avait douze ans, il a avoué le meurtre du père de la famille d’accueil où il avait été placé avec son frère Thomas. Thomas, lui, n’avait été inculpé que de complicité, il a été libéré deux ans plus tôt. Les deux frères se retrouvent. Entre eux s’est installé un lien très étroit dans lequel Thomas décide de tout. Paula Cunningham, agent de probation de Ciaran, constatant la domination qu’exerce le frère aîné sur son cadet, les soupçonne d’avoir menti. Elle en informe l’inspectrice chef Serena Flanagan qui avait recueilli les aveux de Ciaran. Ce dernier s’était alors beaucoup attaché à la policière qui avait eu une attitude bienveillante et même un peu plus. Daniel Rolston, fils de l’homme assassiné par les frères Devine, supporte mal leur libération. Lui aussi pense qu’ils ont donné une fausse version des faits. Lorsqu’il est retrouvé mort, Serena Flanagan va exiger et obtenir que l’on lui confie l’enquête.

C’est une enquête policière classique mais dans laquelle l’auteur met beaucoup d’humanité. Elle concerne un meurtre dont le coupable, un garçon de douze ans, avait été rapidement identifié, il était tout de suite passé aux aveux. De ce fait aucune investigation n’avait eu lieu. Ce qui fait surgir le soupçon c’est la relation toxique qui s’est établie entre les deux frères. L’aîné, Thomas domine totalement son cadet, Ciaran, incapable de prendre seul une décision, mais qui a avoué spontanément le meurtre, innocentant au maximum son frère. Thomas a un contrôle total sur son jeune frère. Pour le garder il n’hésite pas à le culpabiliser et à lui infliger des sévices. L’auteur décrit cette relation avec beaucoup de finesse.

Autre point fort : les personnages féminins. Ils sont subtilement décrits, avec leur forces et leur faiblesse. L’inspectrice Serena Flanagan n’est pas une super-woman : elle reprend son poste après quatre mois d’absence pour soigner un cancer du sein. Mais dans son job elle est tenace et méticuleuse. Elle se heurte à des collègues qui n’ont pas la même rigueur et à son chef qui désapprouve certaines de ses méthodes. Elle doit faire face à ses propres démons qui peuvent l’entraîner à sortir du strict rôle de policière. Mais elle avance. Paula Cunningham, elle aussi n’hésite pas à secouer le cocotier et à exprimer son désaccord avec la hiérarchie. Elle se réconforte avec la bouteille de vodka.

Dans Ceux que nous avons abandonnés l’auteur développe une intrigue simple, où rien n’est très spectaculaire, mais qui se révèle totalement prenante. Les personnages sont crédibles, consistants, avec leur part d’ombre. C’est un excellent roman noir.

Extrait :
« Parce que tu es placide, parce que tu ne dis pas grand-chose, ils s’imaginent que tu n’es pas très futé. Mais j’ai vu les rapports. Tu es un jeune homme remarquablement intelligent. Tu pourrais devenir tout ce que tu veux dans la vie. Tu pourrais reprendre des études. Suivre des cours du soir, passer ton brevet, même un diplôme de plus haut niveau. Qui sait, tu pourrais aller à l’université, si tu travaillais suffisamment. Mais tu as toujours laissé Thomas parler à ta place, hein ? »
Ciaran repartit. Cunningham le rattrapa et se maintint à son allure.
« Tu laisses Thomas parler, et tu l’as toujours laissé penser à ta place aussi. N’est-ce pas ? Il te fait croire que tu es incapable de parler ou de penser par toi-même, que tu as besoin qu’il s’en charge pour toi. Mais ce n’est pas vrai. Tu peux parfaitement te débrouiller sans Thomas. Je sais que tu l’aimes, mais tu n’as pas besoin de lui.

Rue de Belfast

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Manucure – Denis Thériault

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Leméac)
Genre : Enquête
Personnage principal : Laetitia, manucure professionnelle

C’est le premier roman de Denis Thériault que je lis; Thériault s’est fait un nom avec des romans plutôt psychologiques et il entreprend aujourd’hui son premier polar.

Amélie, la sœur cadette d’Emma, qui pratique comme elle le métier de manucure professionnelle à domicile, est retrouvée morte, une balle dans la tête : suicide ou meurtre? Les indices penchent du côté du suicide, mais Emma est persuadée que c’est un meurtre parce qu’elle connaissait suffisamment sa sœur pour savoir qu’elle n’était pas du genre à se suicider. D’ailleurs, où est passée sa mallette à manucure ? Et que signifie l’étrange dessin qu’Emma retrouve dans les papiers d’Émilie ? Elle respecte l’Inspecteur Saunier mais le trouve trop cartésien, lui reprochant de manquer d’imagination. Ce n’est pas, en effet, ce qui manque à Emma, persuadée qu’un de ses clients a assassiné sa sœur.

Sous le nom de Laetitia, et sans révéler qu’elle est la sœur d’Amélie, Emma récupère sa clientèle pour étudier de plus près les hommes et les femmes qui recevaient les services de sa sœur. Ce qui nous vaut une galerie de personnages étranges ou originaux, donc suspects, d’une grande comédienne à un agent du renseignement, d’un homme politique à une psychiatre, d’une supposée future vedette de la porno à une ancienne amie d’Amélie…

Ce qu’elle apprend surtout c’est qu’elle ne connaissait pas beaucoup sa sœur, ni elle-même finalement. Au moment où elle touche à la vérité, tout semble perdu pour elle, et les policiers qui sont censés la protéger n’y peuvent rien. Si elle s’en sort, ce sera encore malgré elle.

La force de ce roman, c’est la galerie de portraits : dans un monde avec lequel la plupart d’entre nous ne sont pas familiers (les gens qui sont prêts à payer le gros prix pour se faire faire les ongles), nous rencontrons des personnages qui sortent de l’ordinaire et satisfont notre curiosité.

L’enquête m’a semblé servir de prétexte à cette exposition. Les hypothèses d’Emma sont plutôt gratuites et sa façon de procéder peu efficace (sauf quand elle emprunte un truc à Lisbeth Salander). Emma elle-même a plus d’imagination que de jugement, et je ne trouve pas très sympathique ce type de personnes qui paraissent consacrer leur vie à s’occuper d’autrui à défaut de pouvoir assumer leur propre existence.

Extrait :
C’était un sentier à peine tracé dans la forêt. Il serpentait dans le sous-bois, s’inclinait selon une pente abrupte, puis débouchait au bord d’une rivière au cours tranquille. Tamisés par les frondaisons, les rayons du soleil matinal ensemençaient les eaux. Des oiseaux chantaient, des libellules maraudaient. Des myriades d’alevins fréquentaient le rivage, frétillant dans l’onde qui toutefois n’était pas aussi limpide qu’elle aurait dû. Car les volutes d’une substance sombre la teintaient, lentement aspirés par le courant placide. Cette substance était rouge. Elle provenait, à quelques mètres en amont, du corps inerte d’une femme étendue sur un lit de galets ensanglantés…

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Grise Fiord – Gilles Stassart

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Rouergue noir)
Genres : Aventures, roman noir, ethnologique
Personnage principal : Guédalia, jeune Inuit d’Amarok

Guédalia, jeune Inuit fraîchement sorti de prison, travaille au magasin coopératif d’Amarok, dans l’île de Baffin, au nord du Canada. Il en profite pour faire le commerce de drogues et d’alcool. Guédalia c’est le mauvais fils de la famille. Plus jeune c’était un élève brillant qui a fait de bonnes études chez les blancs, à Montréal. Il a compromis un avenir qui s’annonçait radieux en tombant dans la drogue et l’alcool. Son frère aîné, Jack, à l’origine beaucoup moins brillant mais avec de solides convictions est devenu l’avocat respecté de tous, celui défend la cause des Inuits face aux compagnies prédatrices. Lui, c’était le bon fils. Un jour où Guédalia était complètement défoncé, il tue par accident son frère. C’est sa mère qui assume l’homicide et va en prison. Guédalia se retrouve dans la maison familiale avec pour seule compagnie son père grabataire dont il doit s’occuper. Réveillant ses rêves d’enfant et pour tenter d’échapper l’enfermement, Guédalia décide de partir vers le nord, direction Grise Fiord, vers cet endroit mythique où existent des arches faîtes de côtes de baleine. Il amène son père infirme et Dalia, une vieille chamane qui s’impose pour participer au voyage. Ils se lancent tous trois en traîneau tiré par dix chiens dans cette immensité blanche. Un périple risqué dans des conditions très difficiles.

Après nous avoir narré la dérive et le naufrage humain du jeune Guédalia, l’auteur nous fit vivre son expédition vers un but aussi vague que fantasmé. Guédalia ne connaît pas exactement la position géographique de son but, il se base sur une histoire racontée par son père qui l’avait captivé lorsqu’il était enfant. Commence alors un périple dantesque dans la neige, la glace et le vent. La faim et le froid sont toujours omniprésents. La proximité de la mort aussi. Abandonnant sa culture d’homme civilisé, Guédalia retrouve l’instinct de ses ancêtres pour tenter de survivre.

Ce qui est remarquable dans ce roman c’est la grande connaissance de l’auteur concernant la culture et les traditions des Inuits. L’histoire de ce peuple est aussi évoquée : les populations déplacées vers le nord pour faire la place à la civilisation envahissante des hommes blancs. La similitude avec les Indiens d’Amérique est frappante. L’impression d’un monde qui survit péniblement, en voie de disparition, comme la banquise. Une communauté qui était armée pour survivre dans un climat et des conditions extrêmes mais le danger qui l’a frappée était beaucoup plus insidieux : les vices que le monde occidental a importés : l’alcoolisme et la drogue.

Grise Fiord est un roman noir ethnologique. Il nous immerge complètement dans les paysages glacés, les traditions ancestrales et les croyance du peuple inuit. C’est sauvage et fascinant. Empreint de nostalgie et de poésie aussi. Et totalement dépaysant.

Extrait :
Qu’est-ce qu’elle sait de ce que contiennent ces livres ?
— Suffisamment, petit merdeux. Ne me prends pas pour une gamine. Comme toi, je suis l’Inuite qui est allée à l’école des Blancs, je sais, j’ai appris. Et il se trouve que la police m’a emmenée un jour, que j’ai passé de longues années dans la clinique psychiatrique, au service réservé pour les Natives. J’ai vu ces hommes en blanc mortel s’approcher, des livres, des classeurs sous le bras, des thèses, encore, toujours, bien organisées, une pensée « structurée », des dictionnaires et des listes de troubles… D’autres Blancs, soi-disant bienveillants, et sans blouse cette fois, des ethnopsychiatres, sont venus voir et comprendre les pathologies spécifiques des autochtones pour faire des rapports qui aideraient les pouvoirs publics à mettre en place « des politiques sanitaires cohérentes ».

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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