Fermé pour l’hiver – Jørn Lier Horst

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 (Vinterstengt)
Date de publication française : 2017 (Gallimard)
Genre : Enquête
Personnage principal : William Wisting, inspecteur de police (Larvik, à une centaine de km d’Oslo)

J’avais bien aimé Les chiens de chasse, le premier polar de Horst à être traduit en français. C’était le huitième de la série des William Wisting, qui a raflé bien des prix. Fermé pour l’hiver est le septième. On y retrouve les paysages norvégiens dans une saison pluvieuse et fraîche : l’hiver s’en vient. Une grande importance est encore accordée à ses compagnons (et compagnes) de travail; on compare volontiers Wisting à Walander mais, alors que Walander gère vraiment la répartition du travail entre ses comparses, les événements auxquels est affronté Wisting sont d’une telle ampleur qu’il contribue forcément avec d’autres services policiers impliqués malgré lui dans l’affaire qui l’intéresse.

Dans ce cas-ci, ce qui a l’apparence d’un petit vol de chalets débouche sur une sorte de trafic de drogues international, crimes et châtiments inclus. Le début de l’enquête est lent et, tandis qu’on nage dans la grisaille nordique, plusieurs incidents bizarres se produisent : des oiseaux viennent mourir étrangement autour du chalet de Wisting (qu’habite actuellement Line, sa fille), le propriétaire d’un chalet, et animateur connu d’une émission télé, disparaît, un sombre individu venu de nulle part agresse Wisting et vole sa voiture, le cadavre d’un cambrioleur est dérobé à la morgue et des appartements suspects sont incendiés. Line a un rôle moins important que dans le roman précédent, mais elle semble liée à l’enquête du fait qu’elle fréquente un beau et jeune récidiviste qui est copropriétaire d’un resto-bar où se retrouvent de louches personnages.

Malgré ces événements spectaculaires, le roman est assez long pour que Horst nous fasse profiter de son expérience passée de policier, ce qui serait sans doute très utile dans un cours de techniques policières : quels sont les indices que laisse derrière lui un incendie, qui nous permettent de comprendre comment il s’est développé, quelle est sa source et la nature de son origine ? Qu’est-ce qu’il faut à un policier pour devenir un expert en interrogatoires et qui ne se trouve pas dans le contenu de ses cours ? En quoi consiste l’art de la surveillance ? Comment utiliser les outils modernes de la technologie pour identifier un individu, retracer le parcours d’une automobile, communiquer à plusieurs en même temps. De sorte que l’enquête ne se réduit pas à une suite d’interrogatoires plus ou moins efficaces.

Il y a là de la matière pour faire un très bon film (ou série télé). Dans un roman comme celui-ci, le lecteur doit peut-être prendre des notes, parce qu’il y a beaucoup de personnages et que les noms norvégiens ne sont pas faciles à mémoriser. L’intrigue est passablement compliquée (et les hypothèses explicatives très diversifiée), de sorte qu’on apprécie que Wisting résume souvent la situation, rappelle ce qui a été fait et annonce ce qui devra être fait. Quant au rythme, aux rebondissements et à l’originalité des personnages, on pense moins à Mankell ou au Larsson de Millénium qu’à l’Islandais Ragnar Jonasson. Nul doute, cependant, que l’expérience de policier de Horst nous fait entrer dans l’intimité du travail policier et des organisations criminelles.

Extrait :
La pluie cingla le pare-brise quand Wisting sortit du garage du commissariat. Un torrent gris. Il alluma les essuie-glaces. Les gouttes étaient repoussées, revenaient, disparaissaient de nouveau.
L’eau s’écoulait le long des trottoirs et formait des mares là où les égouts ne parvenaient pas à l’évacuer.
Il descendit Prisegata et prit à gauche au feu de la gare. Les rues étaient désertes, nimbées d’un voile humide.
Le trajet jusqu’à Revet ne prit guère plus de trois minutes. On l’arrêta à un barrage routier. Deux voitures sérigraphiées étaient postées face à face. Et devant elles encore une voiture de police.
Un policier en cape de pluie vint le trouver. Ses bras reposaient sur un pistolet-mitrailleur suspendu sur sa poitrine.
Wisting baissa sa vitre. Le policier le reconnut et le salua en portant deux doigts à sa casquette.
– Du nouveau ? s’enquit Wisting.
Le policier secoua la tête. Des rideaux de pluie balayaient la zone industrielle. L’hélicoptère œuvrait en larges cercles.
Dans son rétroviseur, Wisting vit les phares d’une voiture. Le policier se redressa et regarda dans la même direction. Une petite Golf rouge s’arrêta derrière lui, et Garm Sobakken du journal local en bondit.
– Que se passe-t-il ? interrogea-t-il en se postant sous la pluie.
Le policier en tenue ne répondant pas, le journaliste s’adressa à Wisting.– Nous cherchons une voiture volée, expliqua ce dernier.
– Avec armes et hélicoptère ?

Larvik

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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Artana ! Artana ! – Didier Daeninckx

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Gallimard)
Genres : Social, politique, enquête
Personnage principal : Erik Ketezer, vétérinaire en Normandie

Erik Ketezer est vétérinaire en Normandie. Si sur le plan professionnel tout va bien, sur le plan sentimental ce n’est pas reluisant : sa compagne Sylvia a été internée d’office par sa propre famille. Or un jour il reçoit un appel de la demi-sœur de Sylvia, lui apprenant que son jeune frère Rayan a été tué en Thaïlande. Erik éprouvait beaucoup d’affection pour ce jeune homme. Il décide de se rendre à Phuket pour les formalités de rapatriement du corps et pour en savoir un peu plus sur ce qui s’est passé. La-bas il va apprendre que Rayan a été assassiné. Curieusement son enquête va le ramener à Courvilliers où il a passé son enfance. Là, il va découvrir l’état de déliquescence de la municipalité et les raisons de la mort du jeune homme.

Si l’intrigue nous amène faire un tour en Thaïlande, c’est tout à fait secondaire, le vrai cœur de l’action se situe en région parisienne, en Seine-Saint-Denis, dans une de ces banlieues dites difficiles, Courvilliers. Le nom est imaginaire mais il n’est pas difficile de faire le rapprochement avec une autre cité bien réelle dont la consonance est proche. C’est une façon d’éviter les ennuis, certains élus auraient pu se sentir directement visés, et ils le sont vraiment, mais l’accusation en diffamation n’est pas possible puisque la ville est soi-disant fictive. S’inspirant donc de faits réels, Daeninckx, dénonce violemment un système de corruption qui gangrène l’administration de cette ville auparavant tenue par un maire communiste à poigne, le Commandeur. Profitant de la faiblesse de son successeur, une bande de mafieux a installé un véritable système de corruption, avec tout le lot des perversions qui va avec : faux et usage de faux, clientélisme à outrance, nominations illégales, trafics de drogue et d’armes de guerre … Les voyous ont fait main basse sur la ville. Ils profitent d’une impunité totale, jusqu’au point où le coup de balai ponctuel va provisoirement interrompre les trafics qui ne manqueront pas de reprendre dans les territoires oubliés de la république. Artana ! Artana ! est le cri d’alerte des guetteurs signalant l’arrivée de la police sur une zone de trafic.

Dans ce roman l’enquête sur la mort d’un jeune homme n’est qu’un prétexte pour dénoncer la corruption et la main mise de malfrats sur l’administration d’une cité qui n’a pas besoin de ce fléau supplémentaire. C’est fait avec force et réalisme. Cette œuvre tient davantage du pamphlet politique que du polar classique.

Extrait :
En 2014, dans des villes comme Aubervilliers, Saint-Denis, Noisy-le-Sec, Bobigny, et à Courvilliers bien sûr, des têtes de liste aux municipales ont passé alliance avec les bandits du secteur pour se faire élire ou se maintenir en place. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que les caïds s’apercevraient assez vite qu’ils étaient plus forts, plus organisés, plus fortunés, que les appareils politiques. Regardez : tous les partis traditionnels sont partis en sucette ! Les voyous exigent maintenant leur part du gâteau quand ce n’est pas le gâteau tout entier. Et la perspective des jeux Olympiques aiguise un peu plus leur appétit… Si tout demeure en l’état, on assistera aux Jeux les plus propres de toute l’histoire de l’olympisme. Pas la moindre trace de produits dopants dans le sang des athlètes qui évolueront pourtant au cœur d’un territoire inondé de came ! S’ils n’ont pas le courage, en haut lieu, de casser le trafic et son cortège de  corruption, de criminalité, qu’ils s’inspirent au moins de la loi SRU…

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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Crimes au musée – Collectif (Richard Migneault, dir.)

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Druide et Belfond)
Genre : Nouvelles variées
Personnages principaux :

Après Crimes à la librairie (2014) et Crimes à la bibliothèque (2015), Richard Migneault nous revient avec ces Crimes au musée, pour lesquels il a recruté dix-huit femmes québécoises ou européennes francophones. Moins homogènes que les deux premiers recueils, ces courts récits n’en demeurent pas moins intéressants et permettent de découvrir de nouveaux auteurs, en l’occurrence de nouvelles auteures.

L’idéal serait de lire ces nouvelles de temps en temps, quand on a un moment de disponibilité. Pas possible pour un critique talonné par un éditeur sévère. L’opération est donc plutôt fastidieuse. C’est pourquoi je me conterai d’un point de vue très subjectif, une sorte d’aide-mémoire que j’écris d’abord pour moi, en espérant qu’autrui puisse en profiter.

Parmi les auteures déjà connues, j’ai trouvé troublante la nouvelle d’Ariane Gélinas, Les météores saignent. Dans Crimes à la librairie, je l’avais comparé à Senécal : ce qu’ils ont en commun c’est la capacité de distiller des atmosphères charnelles mystérieuses.

Andrée A Michaud, une de mes auteures préférées, brillante, sensible et ludique, y va d’un pastiche du polar hard-boiled américain, Mobster’s Memories, émaillé de références pertinentes, rigoureusement fidèle à la littérature américaine des années 30-40, et traversé par un humour bien placé qui subvertit toute scène de violence.

Florence Meney nous transporte dans les paysages arides de la Cappadoce au Musée à ciel ouvert de Göreme. La mort à ciel ouvert met en scène le conservateur d’âge mûr du Musée archéologique de Florence, Frederico, et Elsa, une jeune restauratrice d’art antique. Après une dizaine d’années d’union, l’une est infidèle, l’autre le sait mais ignore qu’elle sait qu’il le sait. L’avenir est menaçant.

J’avais bien aimé La vie comme avec toi de Geneviève Lefebvre, même si l’aspect psychologique l’emportait de beaucoup sur le drame policier proprement dit. Dans L’Homme à la machette, c’est encore le cas. L’après-guerre au Rwanda sert de décor au meurtre d’un écrivain, Rémi Chrétien, massacré dans la roseraie du Musée de Kigali, qui présentait la genèse de l’extermination d’un million de Tutsis et de Hutus modérés. Bien sûr, on connaîtra l’assassin, mais on apprendra surtout que les hommes égocentriques ont intérêt à se méfier de la mémoire des femmes blessées.

Martine Latulippe, dans La Vieille, insiste aussi sur une femme blessée par la mort de son fils policier; le lecteur apprendra qu’il faut se garder d’éveiller des douleurs qui sommeillent.

Je n’avais pas été conquis par Le Cruciverbiste de Claire Cooke. Par contre, j’ai trouvé digne d’intérêt Un thé pour le gaijin. Un journaliste québécois au Japon est témoin d’un assassinat dont il semble devenir le principal suspect. Dépaysement garanti, un brin d’exotisme, mobile pas très clair et dénouement incongru.

La réputation de Karine Giebel n’est plus à faire. Son récit L’intérieur est poignant. Harcelée jusqu’au viol par son patron François Charmant (sic) au Musée d’Art moderne, Virginie subit une situation difficilement dépassable : si elle résiste ou dénonce, elle perd son travail et ne peut plus subvenir aux besoins de ses deux enfants; si elle consent, elle perd le respect d’elle-même et se dégrade à vue d’œil. La force du récit, c’est qu’il illustre rigoureusement un chantage impitoyable auquel bien des femmes sont soumises, même si c’est souvent à un degré moindre. Et, comme dans cette nouvelle, les solutions entraînent parfois d’autres problèmes assez effrayants.

Parmi celles que je ne connaissais pas et que j’aurais du plaisir à lire, qu’on me permette de souligner L’ombre d’Alphonse de Danielle Thiéry, amusant par son excès, surprenant mais, après tout, peut-être pas impossible. Un bon point aussi pour Catherine Lafrance, une des rares qui ont respecté l’idée du musée et d’un véritable polar d’enquête dans Le Christ couronné d’épines; j’ai bien aimé ce duo journaliste/policier dont les compétences complémentaires donnent de bons résultats. Ingrid Desjours m’a embarqué, piégé, dans une histoire angoissante mais pas désespérée, Le second linceul. Nouvelle bien servie par une écriture coulante et un esprit agréablement pervers.

Une œuvre de collection, grâce au dynamisme de Richard Migneault.

Extrait : (Andrée A Michaud, Mobsters Memories)
Jim Latimer me traquait depuis le début de la nuit et j’étais à bout de souffle, à bout de ressources, à bout d’imagination. Toute la journée, j’avais couru de ruelles en impasses, empruntant un parcours labyrinthique où je m’étais plus d’une fois perdu, reprenant le même embranchement alors que je me croyais à des kilomètres de mon point de départ, marchant dans mes propres pas et repassant sous des marquises qui jetaient sur moi l’ombre glaciale des jours mortels.
Si je ne trouvais pas rapidement une solution, je n’aurais bientôt plus d’autre choix que de me réfugier dans l’un de ces bars minables où je risquais de tomber sur les hommes de Latimer, un petit chef de gang sans foi ni loi qui avait décidé d’avoir ma peau. Tout cela avait commencé la veille, quand j’avais entraîné Julia Levinsky, une femme qu’il considérait comme sienne, sur la piste de danse d’un bar rétro alors que résonnait sous les lustres étincelants la musique langoureuse de Samba Pa Ti.
J’avais encore le parfum de Julia sur la peau, là où elle avait frotté sa joue contre la mienne mais, d’heure en heure, ce parfum se couvrait d’une sueur âcre me rappelant que j’étais un homme en fuite, un rat perdu dans les dédales d’une ville impitoyable.

Musée québécois de culture populaire     (Trois-Rivières)

Niveau de satisfaction :
(4 / 5) (très approximatif, compte tenu du genre d’œuvre)

 

 

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Fournaise – Philippe Le Marrec

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Éditions Coëtquen)
Genres : roman catastrophe, enquête
Personnages principaux : Fabrice Bromberg, ingénieur – Marie-Laure Duprat, directrice de com. – Karim, jeune délinquant – Béatrice, jeune fille anorexique …

Dans le laboratoire de la Compagnie des Eaux, sur les hauteurs de Nice, l’ingénieur Fabrice Bromberg détecte une pollution de l’eau au benzène. Conjuguée à la sécheresse cette contamination est préoccupante. D’autant plus qu’il s’avère que c’est un acte criminel. La pluie est espérée non seulement pour mettre fin à la canicule mais aussi pour augmenter le débit des rivières et diluer le produit toxique. Mais quand elle survient, c’est la tragédie : le ravinement entraîne des inondations, des ruptures de barrages, des glissements de terrains. Dans ce chaos, Karim, jeune délinquant et Béatrice, jeune fille anorexique, vont s’allier pour essayer de se sortir de ce cataclysme.

L’intrigue est un patchwork qui assemble des histoires indépendantes qui n’ont en commun que le lieu où elles se déroulent : il y a d’un côté la pollution au benzène qui se révélera être une vengeance, d’un autre côté on découvre un cadavre mutilé, là ce sont des mafias qui sont à l’œuvre et enfin nous avons la catastrophe naturelle qui, finalement, règle tout.

Il n’y a pas à vrai dire de personnages principaux. Il y a une galerie de personnages qui sont tour à tour prédominants suivant les parties du roman : parfois ce sont les gens de la Compagnie des Eaux, l’ingénieur Bromberg et la directrice de la communication Duprat, parfois ce sont les enquêteurs de la gendarmerie qui sont au premier plan et parfois ce sont les jeunes, Karim et Béatrice. Tous ces protagonistes sont bien campés et ont suffisamment d’humanité pour être attachants.

Le point d’orgue du roman est la calamité qui frappe la région, provoquée par des pluies torrentielles succédant à une grande sécheresse. L’auteur s’est apparemment bien renseigné sur la situation géologique à risque de la région, sa description du désastre, bien que romancée, est tout à fait réaliste. Contrairement à certains livres ou films apocalyptiques, ce roman ne s’enfonce pas dans un sombre pessimisme concernant l’avenir, au contraire il se termine sur une note d’espoir : les inondations qui ont tout détruit sont aussi l’occasion d’un nouveau départ pour certains.

Malgré une intrigue qui manque un peu de cohérence, ce récit réussit à retenir l’attention grâce à des personnages intéressants et à un scénario catastrophe qui semble plausible.

Extrait :
Le glissement de terrain avait obstrué la gorge à la hauteur du grand pont, formant un barrage étanche qui portait la Vésubie à vingt-cinq mètres au-dessus de son niveau normal. L’embâcle formé d’arbres, de rochers et de terre submergeait le parapet. En amont, les torrents s’étaient déversés dans le cours d’eau. Une partie de la route et le poste électrique avaient disparu, engloutis par les éléments. En contrebas, le clocher de l’église des Templiers émergeait comme un vestige du passé. Une retenue de près de cent mètres de large formait un lac naturel dont le trop-plein tombait en cascade sur le lit inférieur de la rivière. Borelli redoutait que le milieu de l’arche ne cède sous le poids, entraînant tout sur son passage. L’ouvrage n’avait pas été conçu pour subir de telles pressions. Seuls les ingénieurs du génie civil avaient une chance de résoudre l’équation.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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Neiges rouges – François Lévesque

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Alire)
Genres : Enquête, noir
Personnages principaux : Vincent Parent (SQ), Dominic Chartier (SPVM)

Soupçonnant un trafic de stupéfiants, les policiers Parent et Lemay, du poste de la Sûreté du Québec de Nottaway (nord du Québec, plus haut que Val-d’Or) se rendent au domicile d’Anna Wabanonik, une autochtone de la région. Anna et sa jeune fille, Kanti, prennent la fuite. On les rejoint. Lemay abat Anna sans prévenir. Et, selon Parent, Lemay cherche aussi à se débarrasser de lui qui, plus rapide, le tue. La jeune Kanti parvient à se sauver.

Une enquête menée par le sergent-détective Vadeboncoeur (Service de police de la Ville de Montréal) confirme qu’il s’agit d’un acte de légitime défense.

Vincent Parent et son ami Dominic Chartier (cf. le roman précédent de Lévesque, Une maison de fumée) recherchent Kanti, qui risque d’être victime d’un hiver particulièrement rigoureux et, peut-être aussi, de quelque chose d’autre… Pourquoi, en effet, Lemay a-t-il abattu Anna ? D’où vient la rumeur selon laquelle les deux autochtones gèreraient un trafic de stupéfiants ? Pourquoi Kanti rend-elle visite à Vincent ?

On aura les réponses au bout d’une quinzaine de chapitres d’une quinzaine de pages. Chapitres au cours desquels, l’enquête passe au second plan derrière les paysages majestueux de l’hiver nordique, la coexistence pas si pacifique que ça entre Autochtones et Québécois non autochtones, l’approfondissement psychologique des principaux personnages, l’intégration malaisée d’un policier gai et sympathique (j’ai pensé à la série télévisée Instinct). Lévesque a beaucoup à dire sur bien des sujets et on dirait que l’enquête policière sert de prétexte à ses illustrations et réflexions. L’aspect dramatique est d’ailleurs atténué par des conversations débridées et des plaisanteries puériles entre les deux amis. L’ensemble n’est pas déplaisant, mais j’avais trouvé plus convaincante Une maison de fumée.

 Extrait :
Aux alentours de minuit.
La motoneige monta une butte de neige durcie sans ralentir et, bondissant hors de la forêt, atterrit presque directement sur le chemin des Moulins.
Vincent, qui sentait la douleur dans son bras gauche se réveiller, négocia un périlleux virage à quatre-vingt-dix degrés sur la chaussée déneigée par la municipalité même si elle n’était plus guère fréquentée.
Derrière eux se trouvait le cimetière, puis Malacourt et, devant eux, le premier des deux moulins abandonnés : celui qui avait été reconverti, sans succès, en usine de transformation de copeaux de bois.
Vincent fit vrombir le moteur et accéléra de plus belle en apercevant dans la nuit légèrement bleutée la silhouette noire des bâtiments agglutinés.
Au bout d’une centaine de mètres, un haut banc de neige marquait la fin de la zone de déblaiement.
Sans ralentir, Vincent contourna le monticule et propulsa son bolide sur le chemin à présent surélevé à cause de la neige accumulée.
La motoneige atteignit bientôt une haute clôture surmontée de barbelé.
Arrivé devant les portes de grillage cadenassées, Vincent stoppa le véhicule sans éteindre le moteur. Détachant une lampe de poche qu’il gardait fixée près du siège, il alla examiner les cadenas qui retenaient une chaîne à gros maillons pendant que Dominic inspectait la base de la clôture en y braquant la lampe intégrée de son téléphone.

Niveau de satisfaction :
(3,4 / 5)

 

 

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La mort selon Turner – Tim Willocks

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Memo From Turner)
Date de publication française : 2018 chez Sonatine
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Radebe Turner, policier implacable – Margot Le Roux, femme forte.

En Afrique du Sud, au Cap, une jeune noire SDF est écrasée par une voiture conduite par un homme complètement saoul, qui avait fait la fête avec ses copains dans un bar. Le conducteur ne s’est aperçu de rien mais d’autres qui l’accompagnaient ont vu la fille agoniser, ils n’ont rien fait. L’inspecteur de police Turner de la brigade criminelle du Cap est appelé sur cet accident. Sur le cadavre de la femme, il trouve une carte de visite à son propre nom. Turner décide de résoudre l’affaire au plus vite. Ses investigations le conduisent jusqu’au fils de Margot Le Roux, une femme forte de la province Cap-Nord. Partie de rien elle est maintenant riche propriétaire de mines de manganèse. Véritable bienfaitrice du coin, elle règne sur toute une région. Malgré les multiples conseils pour transiger qu’il reçoit de partout, Turner décide de mener jusqu’au bout de son enquête. Margot Le Roux, elle, a bien l’intention de protéger son fils. Ces deux puissantes personnalités vont s’opposer dans une lutte terrible aux conséquences dramatiques.

Le roman est bâti autour de deux fortes personnalités qui vont entrer en conflit : le flic implacable venu du Cap et la toute-puissante femme d’affaire de province. Le conflit sera à la mesure de leur force et de leur détermination. « Deux trains fonçant l’un vers l’autre à toute vapeur sur la même voie » c’est la vision qu’en donne un autre policier de Cap-Nord. Willocks a l’habitude de créer dans ses romans, des personnages hors normes, dotés d’une volonté et d’un courage formidables. C’est bien le cas dans ce roman. Turner, le policier est intègre et implacable mais il fait aussi preuve d’une rigidité et d’un jusqu’au-boutisme impressionnants. Margot Le Roux a créé, seule, un empire qui lui a permis de donner la meilleure éducation à son fils. Elle ne peut pas admettre que tout soit remis en cause à cause d’un banal accident de voiture et d’un flic borné. Et ce qui ne simplifie pas les choses en Afrique du Sud : Turner est noir et Le Roux blanche. Donc ce sera la guerre. Turner est particulièrement apte à la mener : il est expert en arts martiaux, il sait manier les armes, il est décidé et intelligent. Mais il est seul. Margot habite une véritable forteresse moderne, elle est aussi orgueilleuse et déterminée. Elle est entourée d’hommes qui ne reculent devant rien. Le combat paraît disproportionné, il ne l’est pas car Turner a des ressources incroyables. Il faut s’accrocher quand l’auteur décrit son opération de survie dans le désert brûlant et dénudé ! Je conseille aux plus sensibles de sauter quelques pages tellement c’est horrible.

Il ne faut pas penser que c’est une histoire manichéenne : le policier incorruptible opposé à la riche femme d’affaires au-dessus des lois. C’est plus subtil que cela. Turner n’est pas vraiment un idéaliste, c’est un homme qui s’est créé un modèle personnel, un code auquel il s’accroche pour vivre. C’est un paradoxe vivant : il méprise la police, sa brutalité, sa corruption et pourtant il est policier. Il nourrit une véritable passion pour la justice. Quant à Margot Le Roux, elle était enceinte à 16 ans, elle a ensuite hérité de la ferme de son mari, éleveur de moutons. Elle a alors tout misé sur la recherche géologique, découvert du manganèse, s’est démenée, trouvé des investisseurs et construit un empire, seule femme dans un univers masculin. Ces deux personnes pourraient s’entendre, mais Turner s’y oppose voulant à tout prix rendre justice à la femme tuée. Le prix à payer sera considérable. En fait les raisons de Margot, qui veut simplement protéger les siens, sont plus compréhensibles que celles de Turner dans sa quête absolue de justice, même s’il suscite beaucoup d’admiration.

Willocks a le talent pour donner de l’ampleur à ses livres. Avec des personnages d’une grande force, un décor aride, il développe une tragédie shakespearienne moderne avec beaucoup de souffle et d’intensité. Du grand roman noir !

Extrait :
Toute sa vie, les êtres inférieurs l’avaient fait enrager. Ou plus exactement, des personnes inférieures lui disant ce qu’elle pouvait ou ne pouvait pas faire. Ses parents. Ses professeurs. Willem. Nombre de banquiers, d’avocats et d’ingénieurs. Des gens qui ne voyaient pas qui elle était, qui ne voyaient pas au-delà de leurs petits esprits étriqués et de leurs limites, et qui les projetaient sur elle. Elle leur avait prouvé à tous qu’ils avaient tort. Et voilà qu’un flic du ghetto lui avait jeté sa précieuse intégrité à la gueule, avait retourné son fils contre elle, tué le seul homme qu’elle ait jamais aimé. Elle avait fait toutes les concessions possibles, avait tenté de faire la paix. Il n’avait apporté que la mort. Il avait changé la maison que Hennie et elle avaient bâtie en un mausolée. Comment pourrait-elle vivre ici en sachant qu’elle avait laissé Turner s’en tirer? Comment vivre, tout simplement ?

 

Paysage d’Afrique du Sud – Cap-Nord

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

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Rinzen, la beauté intérieure – Johanne Seymour

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Libre Expression)
Genres : Enquête, psychologique
Personnage principal : Rinzen Gyatso, SPVM

Dans le quartier Saint-Michel, à Montréal, à l’entrée du parc Frédéric-Back, une jeune femme est retrouvée, la poitrine rouée de coups, le visage défiguré par une balafre en diagonale, le torse brûlé à la cigarette de manière à former les mots la chica fea, la fille laide. Suite aux coups encaissés, une hémorragie interne a causé la mort. L’enquête commence par l’interrogatoire du jeune mexicain qui a découvert le cadavre.

La sergente Gyatso est elle-même aux prises avec les coups de téléphone d’un meurtrier, Adam Petit, qui semble vouloir la prendre pour confidente, alors qu’il a justement tué son frère, qui était son confident.

Le coéquipier de Gyatso, Luc Paradis, se préoccupe des individus qui ont tabassé son ancien ami de cœur Thomas, est agité par des émotions qui le déchirent et tente de mettre de l’ordre dans sa vie émotive.

Le patron de Gyatso, le lieutenant Desautels, semble au bout du rouleau, ne se préoccupe plus tellement de son travail, subit des pertes de mémoire, croule sous le poids du travail pénible qui l’accapare depuis trop longtemps. Gyatso l’a déjà redémarré après une apparente tentative de suicide et aujourd’hui, sa femme, à qui il a donné à lire une partie de son journal, Le Destin de Rosa Parks, est bouleversée et craint le pire pour lui et pour eux.

Bref, on évoque le besoin d’une thérapie pour plusieurs de ces personnages. Le lecteur les rencontre alors qu’ils semblent tous arrivés à un point de non-retour.

On l’aura compris : nous évoluons plus ici dans un roman psychologique que dans un polar proprement dit. On finit, bien sûr, par remonter la pente jusqu’au cartel de Ciudad Juarez, parce qu’un personnage se met à table. On peut parier que Luc sera probablement séduit, pour un temps, par la beauté intérieure de Thomas, qui a été défiguré lui aussi. Desautels consulte un psy et sa femme croit qu’ils pourront recommencer sinon à zéro, du moins sur des bases plus transparentes. Et, quand tout semble aller pour le mieux, Gyatso s’aperçoit qu’elle est loin d’avoir tout réglé.

L’auteur fait beaucoup pour nous embarquer : elle multiplie les problèmes, elle décrit des comportements et des sentiments toujours excessifs, et elle met en scène des femmes fortes et des hommes fragiles. La thématique n’est pas originale, la sergente Gyatso n’est pas géniale, l’enquête n’est pas brillante et ne se caractérise pas par des rebondissements surprenants. Là n’est pas l’intérêt de l’auteure. C’est plutôt de nous présenter des hommes et des femmes, à un tournant de leur vie, qui affrontent des problèmes difficiles que tous et toutes peuvent partager (épuisement professionnel, angoisses face à l’avenir, remises en question sentimentales). L’amateur de roman policier traditionnel obtient satisfaction quand justice est rendue. Dans ce roman-ci, le lecteur retiendra plutôt que « Tout bonheur en ce monde vient de l’ouverture aux autres ; toute souffrance vient de l’enfermement en soi-même » (Bouddha).

 Extrait :
Quand Desautels émergea du labyrinthe de ses pensées, près de deux heures s’étaient écoulées sans qu’il s’en rende compte et il était incapable de se souvenir pourquoi il se trouvait encore une fois assis sur un banc près du fleuve. Il regarda autour de lui. Il était à dix minutes à pied de chez lui. Que faisait-il à Crawford Park en plein après-midi ? Il aurait dû se trouver à son bureau du centre-ville. La fréquence de ces absences et leur durée augmentaient. Son regard restait accroché à un objet, une ligne d’horizon, une tache sur le tapis et il disparaissait dans son musée d’horreur intérieur.
Desautels n’avait pas baissé les bras aux premiers signes de ce mal qui reprenait tranquillement possession de sa personne. Il avait lutté. Il s’était forcé à être optimiste. Il se disait que ça passerait, comme la première fois. Il avait surveillé son alimentation, fait de l’exercice, s’était contraint à socialiser, mais rien de cela n’avait eu d’effet sur lui. Au contraire. Plus il participait au monde, plus il en devenait le spectateur. C’était comme si son corps s’était progressivement détaché de lui. L’enveloppe qu’il habitait continuait de répéter les gestes attendus, s’efforçait d’énoncer les phrases requises, mais lui, le collectionneur d’horreurs, vivait presque continuellement dans son musée de la déchéance humaine, là où l’espoir mourait.

Parc Frédéric-Back

Niveau de satisfaction :
(3,5 / 5)

 

 

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Dans le silence du vent – Louise Erdrich

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2012  (The Round House)
Date de publication française : 2013 (Albin Michel)
Genres : roman géographique, social
Personnage principal : Antone Bazil Coutts dit Joe, jeune indien de 13 ans

Dans une réserve indienne du Dakota, un père et son fils attendent le retour de la mère qui est à son travail. Comme elle tarde à rentrer, l’inquiétude s’installe devant ce retard inhabituel. Quand la mère arrive, elle est prostrée. Elle a été victime d’un viol. Cet événement va profondément bouleverser la famille. D’autant plus que la justice se trouve dans l’incapacité de faire son œuvre. Joe, le fils de treize ans, va se sentir investi d’une mission devant l’impuissance des autorités.

L’intrigue s’appuie sur les complexités de la loi qui régit les réserves indiennes. Suivant l’endroit où le viol a été commis, il peut s’appliquer trois sortes de lois : la loi tribale, si c’est sur le territoire de la réserve, la loi fédérale prédomine si c’est un terrain privé et enfin si c’est un parc national, c’est la loi de l’état qui est en vigueur. Où l’agression a été commise ? Était-ce une terre tribale ? un terrain privé ? une propriété blanche ? de l’État ? Comme on ne le sait pas, les poursuites judiciaires sont rendues impossibles, on ne sait pas quelle est la loi qui s’applique. Donc impunité du coupable. Joe n’admet pas cette situation. Avec sa bande de copains, il va mener sa propre enquête et trouver le coupable qui d’ailleurs ne se cache pas, se sachant à l’abri. Depuis son agression sa mère ne sort plus de sa chambre et s’enferme dans le silence, son père, bien que juge, est impuissant à faire appliquer la loi. Pour sauver sa famille, Joe va prendre les choses en main et tenter de se substituer à une justice défaillante.

Si la trame du roman tourne autour du viol et de la vengeance, bien d’autres thèmes sont abordés concernant la famille, la religion et les traditions indiennes. L’auteure nous décrit surtout l’existence de Joe : la vie familiale bouleversée, les histoires du grand-père Mooshum, sa fascination pour les seins de sa tante Sonja, les réunions et les expéditions avec ses trois copains, souvent à vélo. Le vélo représente pour eux la liberté et la possibilité d’échapper aux carcans familiaux. Toutes ces digressions nous éloignent momentanément du thème principal qui est la recherche de la justice et donnent au roman un rythme lent. Nous sommes dans un roman social pas dans un thriller trépidant bien qu’il s’agisse de rendre justice et de vengeance.

Les statistiques d’Amesty International, publiées en 2009, montrent qu’une femme indienne sur trois sera violée dans sa vie, et leurs agresseurs sont rarement punis. L’imbroglio judiciaire sur le territoire indien participe à cette impunité. Dans le silence du vent est un livre édifiant sur la façon dont sont traités les amérindiens aux États-Unis. Un bon roman, émouvant et instructif.

Extrait :
Je vais t’illustrer ça, fiston.
Il s’est assis et m’a agité deux fourchettes sous le nez. Puis d’un air tranquille et concentré, il a posé délicatement un gros couteau à découper au sommet du ragoût gelé, et tout autour il s’est mis à empiler une fourchette, une autre fourchette, l’une chevauchant la suivante, il a ajouté une cuillère ici, un couteau à beurre, une louche, une spatule, jusqu’à ce qu’il obtienne un fouillis plus ou moins organisé en une sculpture étrange. Il a apporté les quatre autres couteaux de boucher que ma mère gardait toujours bien tranchants. C’étaient de bons couteaux, tout en acier jusqu’au bout du manche en bois. Puis il s’est rassis, en se frottant le menton.
Voilà, a-t-il dit.
J’ai dû avoir l’air effrayé. J’étais effrayé pour de bon. Son comportement était celui d’un fou.
Voilà quoi, papa ? ai-je demandé d’un ton prudent. Comme on s’adresserait à quelqu’un qui délire.
Il a frotté ses pattes grises et dégarnies.
Voilà la loi indienne.
J’ai hoché la tête et regardé l’édifice de couteaux et de couverts posés au sommet du ragoût affaissé.
O.K., papa.
Il a désigné le bas de la composition et m’a regardé en haussant les sourcils.
Euh, des décisions de justice pourries ?

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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Les Traîtres du camp 133 – Wayne Arthurson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (The Traitors of Camp 133)
Date de publication française : 2018 (Alire)
Genres : Enquête, historique, thriller
Personnage principal : Sergent Neumann

Juin 1944 : à Lethbridge en Alberta, au milieu des Prairies, plus de 12 000 prisonniers allemands vivent dans un camp de prisonniers. La plupart des opérations administratives et logistiques sont supervisées par les Allemands eux-mêmes. Une poignée de militaires canadiens et de Veterans Guards dirigent le camp. Rien ne favorise les contacts entre les Canadiens et les Allemands. Plusieurs clôtures de barbelés entourent le camp et, du haut de leurs guérites, les Veterans Guards (la plupart avaient participé à la Première guerre mondiale) ont ordre de tirer sur tout prisonnier qui tenterait de s’évader (d’où le grand cercle rouge sur le dos de leur chemise). Le logement est minimal mais la nourriture satisfait les prisonniers; ils bénéficient aussi de rations de cigarettes. D’un côté comme de l’autre, l’agressivité est contenue. Ce qui n’est pas toujours le cas entre les prisonniers eux-mêmes qui appartiennent à des groupes différents : quelques SS, les sous-mariniers de la Kriegsmarine du capitaine Koenig, les légionnaires du colonel Ehrhoff, la Wehrmacht du général Horcoff à laquelle appartiennent le sergent Neumann, chef de la Sécurité civile, et son adjoint le caporal Aachen.

Un beau matin, au cours de leur ronde, Neumann et Aachen tombent sur le cadavre du capitaine Mueller, pendu dans une petite salle de classe. Peut-être un suicide, mais probablement un meurtre. Mueller avait la réputation d’être un bon soldat; au camp, il enseignait les mathématiques aux jeunes soldats; mais la rumeur courait qu’il était communiste. Ce pourrait être la raison de son assassinat.

L’enquête n’est pas facile. Neumann a beau être une sorte de chef de police, il a affaire à des chefs de groupe qui lui sont militairement supérieurs, et qui protègent leurs hommes avec férocité. Par ailleurs, pour ne pas être soupçonné de collaboration avec l’ennemi, Neumann refuse de divulguer des informations aux chefs de camp canadiens, ce qui lui vaut une mise en cellule de quelques jours, pendant laquelle le caporal Aachen est durement agressé dans les douches. De retour sur le terrain, Neumann croit connaître l’auteur du meurtre et son motif; l’affrontement final lui coûtera presque la vie.

Plusieurs ignorent qu’il y a eu des camps de prisonniers de guerre au Canada. Voir ça de plus près ne manque pas d’intérêt. Arthurson a fait de sérieuses recherches; il a été informé, entre autre, par son père (un Cree d’Alberta qui a épousé une canadienne française) qui a été membre des Forces armées canadiennes pendant plus de 28 ans. Sa reconstitution historique illustre bien la vie quotidienne des prisonniers dans un tel camp et les relations entretenues entre Canadiens et Allemands, au moment où le débarquement vient d’avoir lieu et où les armées d’Hitler commencent à reculer. Le point de vue de l’auteur ne sombre pas pour autant dans la mystique du western : les prisonniers sont d’abord vus comme des hommes. L’opposition réside plutôt entre ceux qui ont le sens de l’honneur et ceux qui ne l’ont pas

L’enquête de Neumann est le fil conducteur qui nous permet de connaître ce moment historique. L’aspect policier proprement dit est peu développé et Neumann est bien chanceux de s’être souvenu d’une phrase prononcée antérieurement par un personnage. L’affrontement final est bien mené, mais là n’est pas le plus important pour Arthurson (même si une autre enquête de Neumann suivra bientôt). L’auteur aime bien l’histoire; l’enquête policière est une façon stimulante de nous y introduire.

 Extrait :
Presque chaque prisonnier vint assister à la procession funèbre. Ils s’étaient mis en rang le long du chemin depuis le Rhine Hall, où les funérailles se tenaient, jusqu’au portail principal, tous vêtus de leur uniforme de cérémonie : qu’ils aient été de la Wehrmach, de la SS, de la Kriegsmarine, de la Luftwaffe ou de la Légion étrangère n’avait aucune importance. Le camp entier se tenait côte à côte et regarda le cercueil recouvert du drapeau, lorsqu’il fut emporté sur un chariot tiré par un cheval emprunté à un fermier local.
Une garde d’honneur formée par des prisonniers, incluant le sergent Neumann, marchait devant le chariot. Les Veterans Guards avaient même formé leur propre garde d’honneur devant les Allemands : une cornemuse joua Amazing Grace et une version du O Esca Viatorum, ainsi que de la Marche funèbre de Beethoven. Bien qu’il fût étrange d’entendre de la musique allemande jouée sur un instrument aussi peu germanique qu’une cornemuse, c’était un geste plein d’attention de la part des Canadiens.

Lethbridge, Alberta, 1944

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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Le dernier invité – Anne Bourrel

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :  2018 (La Manufacture de livres)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Béatrice, dite La Petite, jeune femme de 37 ans

La Petite va se marier. Elle n’est pas contente. Elle est même en colère. Pourtant elle aime son futur mari, c’est pour lui faire plaisir qu’elle a accepté le mariage. Mais quelque chose de profond, enfoui au fond d’elle, la perturbe. Dans sa tête, ce bruit persistant de feuille de papier qui se déchire. Dans la garrigue, loin du village, là où on ne sent plus la puanteur de bergamotes, elle court. Elle court pour évacuer cette fureur qui monte inexorablement en elle. La Petite, c’est Béatrice, elle a 37 ans mais tout le monde au village continue de l’appeler ainsi. Elle va se marier, la famille se prépare. Une famille pour une fois rassemblée, avec ce dernier invité surprise. La mère est ravie, juste un peu contrariée par une petite tâche de café sur la belle robe blanche qu’elle va mettre. Ce sera la fête. Mais pour l’instant il y a ce bruit de feuille de papier qu’on déchire et cette fureur inexpliquée. Non ! Tout à fait expliquée au contraire ! Elle, elle sait. Elle seule sait. Ça la rend furieuse.

Le roman démarre lentement dans un décor méditerranéen. La mer proche, le ciel bleu, la terre rouge, les pins, les cigales. Il y a cependant quelque chose de lourd et de dérangeant dans l’atmosphère : une odeur de putréfaction venant des bergamotiers qui ont été plantés en remplacement des vignes. Et puis ce cousin César, qui vient d’arriver, il schlingue méchamment aussi. C’est comme si les odeurs annonçaient qu’il y a quelque chose de pourri dans ces lieux. Pourri chez les gens. Des gens pour la plupart sympathiques, ordinaires, ni bons ni mauvais. Des citoyens lambda, bons vivants, qui ont le sens de la famille.

Le décor et les acteurs étant en place, l’auteure nous fait basculer dans l’horreur dans une deuxième partie déchirante et même révoltante. Accrochez-vous ! La maltraitance des enfants, c’est de ça qu’il s’agit. Le viol. Mais pire que ça : cet outrage c’est au sein de la famille qu’il se produit. Avec la complaisance des parents, organisé par eux. Pas de façon délibérée et volontaire bien sûr, par inconscience, cécité, et lâcheté aussi. Une complicité involontaire dans le meilleur des cas, mais pas moins révoltante pour autant. Le plus terrible étant la solitude des petites victimes. Personne à qui se confier : un père qui balaie d’un revers de main ces « jeux d’enfants », une mère trop fragile qu’il ne faut enfoncer davantage, un frère trop jeune. Et encore plus effrayant : les victimes elles-mêmes perpétuent la religion du secret, des non-dits. Se taire et subir. Se taire pour préserver la famille. Anne Bourrel réussit parfaitement à transmettre au lecteur sa colère. C’est fort ! Ça remue ! Ça dérange ! Et ça vous met dans une rage noire ! (Pour avoir une idée plus précise, je vous conseille de lire le petit extrait plus bas).

Outre le talent indéniable de l’auteure pour faire partager sa colère, il faut aussi signaler la qualité de l’écriture, précise ou poétique suivant les situations. À noter une utilisation subtile des symboles : l’odeur de pourriture figure les rapports familiaux malsains, la tâche de café indélébile sur la robe de mariée évoque le viol, quant à la feuille de papier qui se déchire, je vous laisse imaginer. L’auteure s’est aussi payé la fantaisie d’inventer des mots : sciszisri, estambouzer, chichigner, spumander, questiofinner, stopiner … En se basant sur la sonorité des mots on a une idée de leur signification mais ne les cherchez pas dans le dictionnaire, ils n’y sont pas.

On peut aussi remarquer l’ambiance particulière. Sur une toile de fond d’un village méditerranéen qui pourrait, de premier abord, paraître agréable et paisible, il se dégage une impression assez diffuse de la présence d’un dérèglement, d’une anomalie, qu’il y a quelque chose de vicié, symbolisé par la puanteur ambiante. On perçoit que l’on n’est pas dans la romance, la tragédie se profile.

Le dernier invité est un roman fort, poignant, dérangeant et sensuel. Une claque qui réveille ou éveille selon le cas. Le bandeau rouge accompagnant le livre proclame : « Le roman d’une femme pour les femmes, que tous les hommes devraient lire. » J’ajouterai : lisez-le si vous avez des enfants. Et même si vous n’en avez pas. Lisez-le tous, c’est un grand roman noir, âpre et bouleversant.

Extrait :
Allez les enfants, allez jouer en bas.
Aller jouer ? Mais à quoi ? Qui a jamais posé la question ? Qui est jamais venu jeter un œil pour savoir ce qu’il s’y passait, en bas ? Qui a jamais eu la curiosité de se poser la question ? Qui en a jamais eu l’idée ? Qui ?
À quoi vous jouez les enfants ? Vous jouez en bas ? Vous jouez à vous toucher le bas ? C’est comme cela qu’il faut souder les familles ? Avec la soumission de certaines et la force des autres ?
Et nous, en haut, autour de la table, tous ensemble, tous d’accord, pouvons-nous poursuivre l’ingurgitation lente de notre dysfonctionnement, comme on avale des couleuvres et reproduit les non-dits ? Oui ? C’est bien. Allez jouer en bas les enfants.
En haut, les hommes trinquent à l’armagnac, les femmes se réjouissent – jouissent – à leur côté. Une petite goutte, mesdames ? Un sussucre pour bien festoyer ? Allez, vous êtes nos complices, trinquons ensemble. A nous le grand verre, à vous la petite goutte.

Vous jouez, les enfants ? Pouvons-nous continuer à vivre heureux en surface alors qu’en bas se joue et rejoue le drame ? Le viol d’une enfant ?
Vous jouez encore en bas les enfants ? Mais l’autre, là, le ricaneur, il n’est pas un peu grand pour être qualifié d’enfant ?
Vous jouez ? C’est bon ? Tout est en place ? On peut trinquer : encore une fois ? Armagnac? Cognac ? Whisky ? Alcool de fruits ?
À la bonne tenue des familles !
Le drame est toujours en sous-sol, là où nous vous reléguons, toi, La Petite qui ne tournera pas la page, et toi, l’empereur César. Allez, encore un verre, pendant que les enfants jouent et que nous levons haut nos alcools jaunes et rouges et verts, bouches rigolardes, ventres repus et les yeux bien clos.

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

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