Dernière sommation – David Dufresne

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Grasset)
Genres : sociétal, politique
Personnage principal : Étienne Dardel, journaliste indépendant

Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux, c’est ce lit Étienne Dardel sur le gilet de la femme qui l’interpelle quand il s’approche de l’abri de fortune des Gilets jaunes. Poussé par un réflexe de journaliste, Dardel s’est arrêté pour se renseigner en revenant d’une séance de signatures pour la promotion de son livre sur Brel, près de Graulhet, dans le Tarn. Pour lui c’est le début d’un nouveau projet : suivre les manifestations des Gilets jaunes et être témoin de la violence avec laquelle la police réprime la contestation. Ça devient une mission, sa mission. Ainsi il va recenser tous les abus des forces de l’ordre et les mettre en ligne sur Twitter. Tous ses tweets commencent par la même formule « Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement ». Outre les Gilets jaunes, Dardel va aussi rencontrer une jeune activiste qui a eu la main arrachée par une grenade de la police, une street medic bien étonnante, des cadres policiers magouilleurs, des animateurs de chaînes de télévision au service du pouvoir. C’est un condensé sur la révolte des Gilets jaunes en France.

Ainsi Dardel nous fait un compte-rendu détaillé de la guerre sociale qu’un gouvernement mène contre une partie de son propre peuple. Il montre que les dirigeants ont fait le choix délibéré de la répression violente. Les éborgnés (24 personnes), les blessés au visage (une centaine), ne sont pas le fruit d’un accident, d’un malheureux manque de précision des lanceurs de balles de défense LBD 40. Non ! Les têtes sont visées volontairement alors que c’est strictement interdit. Les tireurs sont couverts par la hiérarchie. Le dénie de réalité sévit jusqu’au plus haut niveau : Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit ose affirmer sans sourciller le Président. Il a fallu marquer les corps et les esprits quand la colère de ceux qui ne sont rien (expression du Président) a envahi les beaux quartiers de Paris, faisant trembler les nantis. Dardel montre ce que les chaînes de télévision ne montrent jamais, elles qui préfèrent s’attarder longuement sur les graffitis de L’Arc de Triomphe ou sur la brasserie des riches, le Fouquet’s, en flammes. Le choix des images est un choix politique.

Le personnage principal Étienne Dardel, c’est l’auteur David Dufresne. L’un est l’incarnation, à peine romancée, de l’autre. Étienne Dardel est un journaliste indépendant qui travaille seul et n’a aucun compte à rendre à une direction. Il est totalement libre. C’est un solitaire, son seul appui c’est son épouse. Pour lui l’objectif est de faire connaître les abus, les actions illégales de la police. Ses signalements, c’est sa façon d’aider les gens. Son travail est méthodique, il rassemble des preuves irréfutables, ses signalements sont documentés : vidéos, photos, certificats médicaux, radiographies, plaintes. Difficile de contester le sérieux de son travail. Bien sûr cela lui vaut quelques ennuis du côté des autorités qui aimeraient bien dénicher quelque chose pour le discréditer.

On pourrait s’étonner que l’auteur ait choisi la fiction plutôt que le reportage pour raconter ces événements. David Dufresne l’explique ainsi : « La fiction, permet d’enlever ces filtres et d’aller au plus près du vocabulaire et du comportement. Elle autorise aussi la restitution de lieux inaccessibles, comme la salle de commandement de la Préfecture. C’est une façon de mieux comprendre la réalité ».

Dernière sommation est un livre courageux et glaçant. Il est édifiant sur la façon dont la colère sociale a explosé en France et la manière dont le gouvernement a décidé d’y répondre. C’est une œuvre d’utilité publique pour une prise de conscience concernant les forces qui régissent la société française.

Pour en savoir plus sur ce livre : David Dufresne sur Radio Parleur

Extrait :
Monsieur Macron, combien de blessés ? Combien de mutilés parmi nos compatriotes va-t-il encore vous falloir, avant que vous preniez la mesure du scandale d’État ? Votre État, votre scandale ! Combien ? Combien de Vicky, combien de mains arrachées, combien de pieds en lambeaux, combien d’yeux perdus, exorbités, explosés, combien de trous noirs vous faut-il pour ouvrir les vôtres ? Vous faire descendre de votre trône. Combien de condamnations injustes ? Combien d’arrestations arbitraires ? Combien d’arrestations dites préventives ? Et maintenant, même les lunettes de piscine font de votre peuple des suspects ? Des séditieux, des factieux comme vous dites ? monsieur Macron : et c’est nous, les fascistes ?

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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La Rage – Zygmunt Miloszewski

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2014 (Gniew)
Date de publication française : 2016 (Fleuve noir)
Traduction : Kamil Barbarski
Genres : Enquête, thriller
Personnages principaux : Teodore Szacki, procureur 1

Né en 76 à Varsovie, Miloszewski est un auteur talentueux de la jeune génération polonaise. Journaliste et chroniqueur judiciaire, il publie depuis 2004 des nouvelles et des romans, dont la trilogie qui nous présente les enquêtes du procureur Teodore Szacki. L’action de La Rage se passe à Olsztyn, une petite ville dans le bout de Gdansk. Novembre et décembre 2013 : le temps est toujours moche à cette période de l’année, très gris, pluie verglaçante, impitoyable humidité. Les gens sont de mauvaise humeur; c’est vrai aussi pour le procureur, qualifié de courroucé en permanence par sa fille.

Son humeur ne s’améliore pas quand il doit enquêter sur l’identité d’un squelette découvert dans une sorte d’ancien bunker au centre-ville; et surtout quand on finit par s’apercevoir que ce squelette est constitué de plusieurs parties de corps différents. L’enquête met à contribution son adjoint, l’intraitable Edmund Falk, le policier Jan Pawel Bierut, le légiste Ludwig Frankenstein (sic), la psychiatre devenue généraliste Teresa Zemsta, et quelques autres. L’auteur s’attarde à décrire ses principaux personnages longuement et avec humour, alors que le procureur Szacki les fréquente avec impatience ou, au mieux, indifférence.

Puis, suite à une négligence de Szacki, une femme est victime de violence conjugale et en meurt. Le mari se livre à la police mais n’explique rien, victime lui-même d’une blessure qui l’empêche de parler. On en vient à penser à un justicier; mais comment lier cette idée au fait que la fille même du procureur disparaît, probablement kidnappée ? Isolé dans ses réflexions, démuni dans ses actions, Szacki croit tout comprendre et pouvoir tout régler. Il fonce tête la première et finira peut-être par se la cogner.

On comprend pourquoi Le Monde a classé ce roman comme le meilleur onzième polar publié en 2016. Plusieurs atouts justifient ce choix : à travers les yeux du procureur Szacki, cette région de la Pologne révèle une certaine beauté, mais surtout la dureté de son climat et la grisaille de la ville où subsistent quelques bâtiments germaniques plus ou moins désaffectés. Et, même si le procureur n’est pas très sympathique, il pourrait bien être français ou québécois par ses références culturelles qui nous sont familières : le nom de Frankenstein, bien sûr, la référence à Jack Nicholson, l’allusion à Sherlock Holmes, les McDo, les IKEA, et le temps des Fêtes où essaient de se faire belles les rues et les maisons… Bref, on se sent ailleurs et chez soi à la fois.

Par ailleurs, au centre du récit, le problème des violences conjugales est abordé avec subtilité : comment un homme très comme nous autres, actif et sympathique, devient un batteur et même un tueur de femmes; sans aller jusqu’à en faire un caractère génétique des hommes, l’auteur nous montre clairement la rage plus ou moins contenue chez plusieurs hommes, même chez son procureur.

Ce n’est pourtant pas un roman à thèse. C’est un vrai roman qui nous touche profondément parce que l’auteur parvient à atteindre l’universel à travers la singularité de l’histoire qu’il nous raconte.

Un conseil au lecteur : La Rage est le troisième et dernier roman de la trilogie qui met en scène le procureur Szacki. Miloszewski a d’abord publié Les Impliqués (traduit chez Mirobole en 2013, chez Pocket en 2015 – Chroniqué sur ce blog) et Un fond de vérité (Mirobole 2015, Pocket 2016). Tâchez de lire les deux premiers avant le troisième, qui est explicitement le dernier de la trilogie, et même, explicitement, son dernier polar. Même si chaque roman a son autonomie relative, ça ne doit pas être facile de lire les deux premiers après le troisième.

1 En Pologne, le procureur mène l’enquête un peu comme le fait en France le juge d’instruction.

Extrait :
18 heures.
Il entra dans la maison, accrocha son manteau et, malheureusement, ses narines ne furent pas envahies par l’odeur d’un repas chaud. Szacki alla à la cuisine et prit une brique de jus de tomate au frigo. Il la secoua. Elle était pleine ou presque pleine. Bordel, il ne se souvenait plus s’il l’avait ouverte ou non.
Il posa un verre sur le plan de travail et ôta le bouchon; une moisissure duveteuse et blanche fleurissait en dessous. Donc il l’avait déjà ouverte.
Il vida le jus dans l’évier, se versa un verre d’eau et s’assit à la table.
Et il ressentit la faim; ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il comprit réellement qu’il ne percevait pas cette odeur de repas chaud. Vacciné par les événements de la semaine précédente, il ne se mit pas à hurler, mais vérifia s’il n’avait pas reçu d’abord un SMS de sa fille. Ensuite, il appela Zenia. Il apprit que la gamine ne s’était pas tournée vers elle, qu’elle ne s’était pas justifiée de n’avoir rien préparé, n’avait pas demandé pardon. Rien.
C’était peut-être mieux ainsi, cette fois elle n’échapperait pas à la poigne de la justice courroucée.

Olsztyn

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Tempêtes – Andrée A. Michaud

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Québec Amérique
Genres : Roman noir, fantastique
Personnages principaux : Marie Saintonge, héritière d’une maison sur le Massif Bleu – Ric Dubois, couverture médiatique d’un écrivain à succès

Après la mort de son oncle, Marie Saintonge hérite d’une maison située dans la Massif bleu qu’elle surnomme Cold Mountain. Elle décide de s’y installer. Elle découvre alors une demeure sinistre, située au pied de la falaise du Loup dont l’oncle s’est jeté pour se suicider. La baraque est soumise au sifflements du vent et aux grondements d’orgue provenant de la montagne. Ça devient encore plus lugubre lorsque la tempête se lève et qu’une couche de neige de soixante centimètres recouvre tout et isole complètement la maison. Mais le pire survient lorsqu’elle se retrouve avec un pendu dont elle ne sait comment se débarrasser du cadavre. Ces conditions et l’atmosphère du Massif bleu, imposant et effrayant, perturbent Marie jusqu’à la folie.

Les Chutes rouges, proches du Massif bleu, ne sont pas plus accueillantes. C’est ce que  constate Ric Dubois lorsqu’il s’installe dans un camping sur les berges de la Red River. Ric représentait devant les médias Chris Julian, un écrivain à succès, avant que celui-ci ne se suicide. Ric décide alors de terminer le roman commencé par l’écrivain. Pour cela il doit s’imprégner de l’atmosphère des Chutes rouges, cadre du roman. Dans un climat de canicule ponctué de furieux orages, des morts violentes se produisent ayant une similitude avec celles décrites dans le roman. De quoi perdre la raison.

Les deux personnages principaux sont des perdants qui n’ont pas réussi ce qu’ils ont entrepris. Ils sont en manque de confiance et n’ont pas une bonne opinion d’eux-mêmes. Fortement perturbés dès le départ, ils basculent dans la folie sous l’influence d’événements traumatisants qui se produisent dans un cadre oppressant. Ce sont deux suicides, celui de l’oncle et celui de l’écrivain, qui amènent Marie et Ric dans cette région maléfique du Massif bleu et des Chutes rouges, un endroit où la nature finit par rendre fous ceux qui étaient étaient déjà bien perturbés.

Le roman est composé de deux histoires indépendantes qui finissent par converger :
– deux lieux proches mais différents : le Massif bleu et les Chutes rouges
– deux saisons : hiver et été
– deux personnages : une femme et un homme.
Sur les deux versants d’une montagne, dans un cadre sombre et menaçant, la femme et l’homme, vont franchir la frontière entre le réel et l’invisible. Le roman bascule alors dans le fantastique et dans l’horreur quand les personnages tombent définitivement dans la folie.

Andrée A. Michaud ne lésine pour provoquer la tension et l’angoisse : il y a la solitude et l’isolement en pleine montagne, un pendu, des suicides, de mystérieuses créatures inquiétantes, un rôdeur qu’on entend mais qu’on ne voit pas, des dessins troublants, des disparitions inexpliquées, des morts brutales et par dessus tout une nature écrasante et inhospitalière. Difficile de se sentir à l’aise dans ce contexte ! Il est facile perdre la raison devant une telle accumulation d’éléments effrayants, surtout quand on n’est spécialement fort psychologiquement. La tempête est autant dans les esprits qu’à l’extérieur. Mais  ce qui est assez déroutant, pour le lecteur, c’est de ne plus savoir si on se trouve dans l’univers réel ou dans celui hallucinatoire de la folie.

Si vous êtes d’une sensibilité à fleur de peau, il est préférable de lire ce roman noir et angoissant, marqué par l’obsession de la folie et de la mort, dans un moment de parfaite sérénité, cela vous évitera le risque de chavirer dans un autre monde, comme les héros du roman. Par contre si vous aimez avoir peur et appréciez les atmosphères anxiogènes, ce roman est pour vous.

 Extrait :
J’allais atteindre l’un des sommets du Massif quand un éclair a illuminé une paroi rocheuse. Devant moi, quatre personnages gravés dans la pierre depuis des siècles ou des décennies ouvraient grand la bouche pour aspirer l’air qui se raréfiait. Je m’en suis rapproché et, en voyant leurs paupières lourdes de trop de secrets, j’ai compris qu’ils marquaient la frontière entre le réel tel qu’il m’apparaissait et ce versant de l’univers où l’invisible prenait forme. C’est ici que mon destin allait se jouer, sur cette ligne de démarcation qui, si je la franchissais, risquait de me couper du monde des vivants. Je me suis penché sur l’un des visages torturés et j’ai aperçu un objet noir, au pied de la paroi, qui luisait sur un lit de mousse. Le téléphone de Maddy, avec lequel, dans une dernière tentative pour appeler à l’aide, elle avait dû essayer de capter un signal. J’ai ramassé le téléphone, l’ai glissé dans l’une de mes poches, à côté de l’espadrille que j’avais nouée à ma ceinture, et j’ai franchi la frontière qui me séparait de Maddy.

La beauté de ce bloc de roc qui écrasait la vallée, ne tenait pas à l’harmonie du paysage, mais à son impérieuse obscurité.

Niveau de satisfaction : 
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

 

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Halifax Express – Lionel Noël

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Alire)
Genres : Espionnage, thriller, historique
Personnage principal : Francis Lemay, Gendarmerie royale du Canada

J’avais bien aimé Opération Iskra de Lionel Noël et, avec plaisir, j’ai retrouvé une ambiance et une écriture semblables dans ce roman. Au centre de l’intrigue, le détournement d’un des convois de l’Halifax Express, un train chargé de transporter une partie des 800 millions de livres sterling de Halifax à Ottawa via Montréal. Churchill et King se sont entendus pour mettre à l’abri en sol canadien la totalité du Trésor national britannique, au cas où l’Allemagne finirait par envahir l’Angleterre. Des oreilles indiscrètes ont appris le projet; l’information est communiquée au criminel Sean Finnegan, qui organise un vol du train entre Halifax et Montréal. On est en juillet 1940.

La réputation du braqueur de banques Sean Finnegan datait de loin. En septembre 39, la GRC lui avait tendu un piège : la banque Dominion de Toronto attendait un fourgon blindé chargé d’un transfert d’argent considérable. En réalité, le fourgon et la banque dissimulaient une vingtaine de policiers armés. S’ensuivit une violente fusillade où l’ami du sergent Francis Lemay fut tué et d’où échappa miraculeusement Finnegan. Depuis ce temps, Lemay le traque impitoyablement.

Le récit de Noël est divisé en deux parties, chacune possédant sa propre intrigue. D’une part, en 39-40, le début de la guerre et le piège raté tendu à Finnegan, la traque de Finnegan par Lemay dans le Red Light1 montréalais, jusqu’à la préparation du détournement du Halifax Express. D’autre part, à la fin de la guerre, et alors que les Soviétiques contrôlent Berlin Est, Lemay est envoyé à Ravensbrück supposément pour rapatrier Delphine Sauvé, qui avait été la compagne de Finnegan, et probablement la seule à savoir ce qu’il est devenu. C’est en l’interrogeant qu’il saura ce qui s’est passé après le vol de la cargaison du train. Mais, cherchant à rentrer à Berlin Est, accompagnés du major Vassilevski poursuivi par les sbires de Béria, Francis et Delphine ne sont pas au bout de leur peine. Et Francis finira par s’apercevoir qu’il a peut-être été manipulé par son oncle Charles des Services Secrets. Et ce n’est pas la dernière de ses surprises.

Noël décrit avec précision Québec et Montréal au début de la guerre, particulièrement ce qui se magouille dans le Red Light. On est assailli par les odeurs de bières et de vomissures, et ébranlé par ces jolies jeunes femmes qui offrent leurs charmes. La conscription ne mettra pas fin à ces activités; bien au contraire. Les descriptions des effets de la déroute allemande, des villes et des routes détruites, et de la domination des Russe qui asservissent les Allemands, tout autant qu’ils sont manipulés par Staline et le NKGB (ancêtre du KGB), sont impressionnantes. J’ai parfois pensé à Alistair MacLean.

La force de Noël, c’est aussi la pluralité des intrigues et l’habileté des rebondissements; l’auteur aime jouer avec le lecteur, qui doit rester sur le qui-vive. Si c’est vrai qu’on peut lire Halifax Express comme un roman historique, ce serait à la condition que l’historien ait été contaminé par des récits d’espionnage.

1 On appelle Red Light le quartier de Montréal qui s’étend sur la rue Saint-Laurent au sud de Sherbrooke jusqu’au Quartier chinois; il est réputé pour la prostitution, la drogue, le crime organisé géré par la mafia.

Extrait :
Excédé par la chaleur, Francis baisse la vitre du wagon pour laisser s’infiltrer un souffle d’air. Le soleil est couché depuis un moment, l’obscurité le plonge dans une incertitude grandissante. Dans le compartiment au confort spartiate, l’atmosphère s’alourdit. Aucun des vingt-quatre convoyeurs en attente de leur tour de garde ne parvient à calmer ses angoisses. La Thompson posée sur les genoux, sa casquette de mécano rabattue sur le visage, la respiration lentement contrôlée, seule Anne Doucet1 somnole tranquillement. Personne n’a osé émettre une remarque sur sa présence ici, même si Francis se doute que tous pensent que ce n’est pas un endroit pour une femme. Et même si, depuis la descente chez Manzani, plusieurs savent de quoi elle est capable avec une arme en main.

1 Voir : Opération Iskra.

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

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Au loup – Lisa Ballantyne

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(
Little Liar
)
Date de publication française : 2019 – Belfond
Traduction : Carla Lavaste
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Angela, adolescente de 13 ans – Nick, père de famille et comédien

Angela, 12 ans, est une adolescente difficile : agressive, elle se bagarre, la rage la possède. Elle veut mourir, elle avale une boîte de médicaments. Comme ce n’est que de l’aspirine, après quelques vomissements, elle est tirée d’affaire. Nick est comédien, marié à une belle femme et père de deux charmants enfants. En attendant un rôle il donne des cours d’art dramatiques dans les écoles. Tout semble aller pour le mieux dans sa famille jusqu’à ce qu’un soir deux détectives débarquent chez lui pour lui signifier qu’il est accusé d’agression sexuelle par une de ses élèves. L’accusatrice c’est Angela. Tout va être bouleversé dans la vie de Nick et de sa famille, ainsi que dans celle d’Angela, de sa mère et de son père.

L’auteure a élaboré une intrigue qui met en évidence l’effet dévastateur d’une accusation de pédophilie. C’est non seulement l’existence de l’accusé qui est chamboulée mais aussi celles de ses proches : son épouse, ses enfants, ses parents, ses amis. Il en est de même côté victime où sa mère et son père sont grandement affectés, pour des raisons différentes. C’est fort habilement qu’elle montre comment le doute s’installe progressivement pour remplacer la confiance des premiers instants suivant l’accusation. Jusqu’au bout la question de la culpabilité de Nick se pose : des indices subtilement disséminés laissent à penser qu’il est tantôt innocent, tantôt coupable. L’explication finale, tout à fait crédible, donne un éclairage nouveau sur le comportement des différents protagonistes.

Lisa Ballantyne s’appuie sur un éventail de personnages consistants :
– Nick, époux et père de famille comblé, est un comédien qui a eu son heure de gloire lors d’une série à succès. C’est un homme épanoui, bien dans sa peau mais qui cache aussi quelques désirs obscurs
– Marina, son épouse, est une beauté d’origine espagnole. Elle un bon boulot. Elle est libérée, énergique et exigeante
– Angela, 12 ans, est trop grosse et négligée. Mal dans sa peau elle est agressive et méchante
– Donna, mère de d’Angela, est une femme effacée. Divorcée, sa fille Angela l’accuse d’avoir fait partir son père
– Stephen, ex mari de Donna et père d’Angela, est policier. C’est un homme ordonné et rigide qui exige que Nick, dont la culpabilité ne fait pas de doute selon lui, soit châtié. Il y veille.
Tous ces personnages et quelques autres permettent à l’auteure de montrer comment est ressentie, de différents points de vue, une accusation de viol.

Sur un sujet dérangeant, Lisa Ballantyne a élaboré un excellent roman noir qui montre les résultats déflagrants d’une dénonciation d’agression sexuelle. Il est bien réalisé et il pose de bonnes questions.

Extrait :
« Et maintenant, ça ! Melissa m’a envoyé un SMS pour me dire qu’on parlait de moi dans le journal. » Il ouvrit le quotidien à la bonne page et le lui tendit. « La photo est un des selfies que j’ai pris avec la classe d’Angela. »
Marina prit le journal et lut l’article rapidement.

UN ACTEUR MIS EN LIBERTÉ SOUS CAUTION
APRÈS AVOIR SEXUELLEMENT AGRESSÉ
UNE ÉLÈVE DE DOUZE ANS
DE LA CROYDON ACADEMY

Une élève de cinquième âgée de douze ans a été victime d’une violente agression sexuelle au sein de la Croydon Academy.
L’acteur et professeur d’art dramatique Nicholas Dean, connu pour avoir joué dans la série Scuttlers de la BBC, a été arrêté et interrogé par la police au sujet de l’agression présumée avant d’être remis en liberté sous caution.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Les Offrandes – Louis Carmain

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (VLB)
Genre : Enquête
Personnages principaux : Maude Cantin Espejo, enquêtrice ès-animaux

Pour se dépayser, on cherche souvent des polars islandais ou d’Afrique du Sud. Et bien, même si le polar dont je dis un mot aujourd’hui se passe à Mexico, pas si loin du Québec en fin de compte, j’avoue avoir été passablement désorienté en lisant ces Offrandes de Louis Carmain. Jeune écrivain, qui a gagné le Prix littéraire des collégiens pour son roman Guano en 2013, Carmain nous entraîne dans une ville cauchemardesque où il ne fait pas bon vivre. On connaît pourtant la réputation de cette ville. Par la médiation de son personnage principal, Maude Cantin Espejo, cependant, les appartements, les rues, les bars, les gens de Mexico nous collent à la peau, et c’est loin d’être agréable.

Maude a quitté Baie-Comeau à dix-huit ans pour s’installer chez son oncle et sa cousine à Cuernavaca. Puis, elle s’inscrit à l’Université de Mexico pour faire des études en criminologie. Elle supporte un fiancé pendant sept ans, mais il devient fou. Âgée maintenant de trente-deux ans, cette grande blonde aux yeux bleus est devenue détective privée spécialisée dans les affaires de disparition d’animaux domestiques, volés ou simplement en fugue.

Son ex-belle-mère, pour une raison qui lui semble personnelle mais jamais tellement clarifiée, lui demande d’enquêter sur le meurtre de deux jeunes femmes de ménage retrouvées pendues dans la cour d’un immeuble de luxe. Maude hésite, mais elle a besoin d’argent. Là voilà donc lancée dans une quête d’informations qui nous entraîne des bas-fonds de Mexico aux hôtels luxueux d’Acapulco, des petits truands de tous les jours aux caïds des cartels. Maude dépense beaucoup d’énergie, coure des risques insensés, bénéficie de beaux hasards et finit par obtenir des résultats surprenants.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette enquête n’est pas très classique. D’abord, Maude n’est pas équipée pour ce genre de sport; elle n’est pas non plus très intéressée et se demande souvent si elle ne devrait pas abandonner ses démarches. Évidemment, le petit séjour à Acapulco n’est pas négligeable. Elle s’efforce d’en faire juste assez pour justifier auprès de son ex-belle-mère l’argent qu’elle lui a consenti. Sauf que ses questions ont dérangé bien du monde, ce qui est imprudent au Mexique.

D’une part, l’aspect polar ne me paraît pas l’essentiel de ce roman. L’enquête elle-même est problématique, le personnage principal n’est pas très sympathique; Maude vit dans un quartier délabré et ses fréquentations sont peu intéressantes. Les descriptions de la ville sont longues et ralentissent l’action dont le rythme est déjà assez lent. Par ailleurs, je pense que l’auteur est plutôt soucieux de nous présenter l’exil difficile d’une fille de Baie-Comeau au beau milieu d’un pays pour le moins inhospitalier. En ce sens, Carmain est capable de nous faire voir le délabrement d’une ville, et de nous faire sentir des odeurs typiques de pauvreté et de promiscuité. Et son écriture contribue à nous projeter dans son univers : plusieurs mots espagnols pas trop difficiles à déchiffrer vu le contexte et un vocabulaire très large : un « câline de bine » qui fera sourire les plus vieux, mais des expressions de jeunes qu’ils trouveront hermétiques : « Elle reçut bientôt un WhatsApp de Poncho qui lui demandait si elle était fâchée. Elle le ghosta. Puis continua de swiper à travers ses photos… ».

Bref, on retrouve chez Carmain une originalité dans l’écriture et un sens de l’innovation qui nous réservent de belles surprises.

Extrait :
L’enveloppe brune en papier recyclé gisait sur le plancher de béton. Elle avait probablement été glissée sous la porte dans le courant de la journée. Aucune adresse; aucun nom. Maude l’ouvrit. Elle en sortit un billet Ticketmaster rose et blanc. Le gala de lutte se déroulerait à l’Arena México et débuterait à vingt heures. En vedette : Ultimo Guerrero, Psicosis et Mistico. Je joue dans un film ? pensa Maude. De tous les lieux de rencontre possible, à l’exception peut-être de la plaza Garibaldi, c’était bien le plus ridiculement mexicain. Au verso du billet, trois mots avaient été tracés au crayon de plomb : Tel que demandé.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Graine de sorcière – Margaret Atwood

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Hag-Seed)
Date de publication française : 2019 – Robert Laffont
Traduction : Michèle Albaret-Maatsch
Genres : Aventures, littérature blanche
Personnage principal : Félix Phillips, metteur en scène de théâtre

Félix Phillips était directeur artistique d’un théâtre qui remportait un grand succès lors de son festival annuel. C’était un metteur en scène avant-gardiste qui non seulement surprenait mais parfois choquait et indisposait une partie des spectateurs et des administrateurs du théâtre par son audace. Tony, son homme à tout faire, l’a trahi et a réussi à le faire licencier pour prendre sa place. Félix s’est alors retiré de ce milieu devenu hostile. Il s’est réfugié dans une ferme abandonnée où il s’est installé et s’est fait oublier, mais il rumine toujours une vengeance. Maintenant pour survivre il doit travailler. Il trouve un job au pénitencier de Fletcher : professeur responsable d’un programme intitulé Alphabétisation par la littérature. Sous une autre identité il obtient d’excellents résultats en initiant les détenus au théâtre. Douze ans passent ainsi. Cette dernière année il décide de monter la Tempête de Shakespeare. Les événements vont tourner en sa faveur quand ses ennemis qui l’ont destitué vont venir visiter le pénitencier. Il y voit l’occasion d’assouvir sa vengeance.

L’auteure nous parle beaucoup de création artistique et du pouvoir de l’imagination. Félix qui avait autrefois beaucoup de ressources pour monter ses représentations doit maintenant bricoler avec les moyens du bord et ils ne sont pas grands à l’intérieur d’un pénitencier. Mais avec de l’imagination et de la débrouillardise, il arrive à un bon résultat. Il y a aussi un effet rédemption par la culture pour les détenus. Chacun participe activement, propose même parfois des améliorations et ainsi se sent valorisé. Le directeur du pénitencier peut s’enorgueillir d’un programme original dont on commence à parler à l’extérieur. Il attire même l’attention des politiques. Ce qui fera l’affaire de Félix.

Dans ce roman il y a une œuvre dans l’œuvre. En effet l’intrigue nous montre un metteur en scène trahi et déchu qui se refait une carrière bien plus modeste dans une prison. Là il monte avec les prisonniers la pièce de théâtre de Shakespeare la Tempête. Atwood raconte autant l’histoire de Félix qu’elle décortique l’œuvre de Shakespeare. Les personnages ont chacun deux emplois : celui du roman et le rôle qu’il joue dans la pièce. Ce qui fait un nombre considérable de personnages qu’il est difficile d’appréhender sans trop se mélanger les crayons, d’autant plus si on ne connaît pas au préalable l’œuvre de Shakespeare.

On pardonnera à l’auteure un manque de vraisemblance : comment croire que toute cette organisation avec micros, ordinateur, écrans a pu se mettre en place en douce dans une prison sans éveiller les soupçons ? En tant qu’amateur de polars je trouve surtout que la partie vengeance manque singulièrement de tension et de suspense. Ça ressemble plus à une farce d’étudiant qu’à un châtiment longuement mûri. L’ambiance est plus comique que tragique. Dans le domaine des regrets : la dernière partie m’a semblé trop verbeuse avec un côté scolaire un peu rébarbatif.

Peut être que mon goût pour la littérature noire m’a empêché d’apprécier totalement ce roman qui a incontestablement des qualités mais qui manque à mon avis de rythme et de tension pour une histoire de vengeance, qui est en fait un thème secondaire. C’est le théâtre et particulièrement la Tempête de Shakespeare qui sont les sujets principaux. C’est aussi un hommage au grand dramaturge anglais.
Graine de sorcière est un livre poétique et érudit.

Extrait :
Il avait besoin de se concentrer sur quelque chose, de se trouver un but. Il y réfléchit beaucoup du fond de sa chaise longue. Il finit par arriver à la conclusion qu’il lui restait deux choses – deux projets encore susceptibles de lui apporter une certaine satisfaction. Au bout d’un moment, il commença à les voir plus clairement.

Premièrement, il avait besoin de récupérer sa Tempête. Il fallait qu’il la monte, d’une façon ou d’une autre, dans un endroit ou un autre. Ses motifs dépassaient le cadre du théâtre ; ils n’avaient aucun lien avec sa réputation, sa carrière – rien de tel. Tout simplement, Miranda devait être libérée de son cercueil de verre ; il fallait lui donner vie. Mais comment s’y prendre, où dénicher les comédiens ? Ça ne se trouvait pas sous le sabot d’un cheval, et en plus il n’y avait pas tellement de chevaux autour de sa bicoque.
Deuxièmement, il voulait se venger. Il en crevait d’envie. Il en rêvait du matin au soir. Il était impératif que Tony et Sal souffrent. S’il était dans cette situation dramatique, c’était leur faute, ou pour beaucoup. Ils l’avaient traité de manière sordide. Mais quelle forme cette vengeance pouvait-elle prendre ?
C’étaient les deux choses qu’il voulait. Et ce désir s’aiguisait de jour en jour. Seulement, il ne savait pas comment parvenir à ses fins.

Miranda vue par John William Waterhouse (1916) (Source Wikipédia)

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Geist. Les Héritiers de Nikola Tesla – Sébastien Chartrand

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Alire)
Genres : enquête, fiction, uchronie
Personnages principaux : Georges Parent, lieutenant Geist

Ce roman est une uchronie, c’est-à-dire une réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un événement important, ou d’une série d’événements. Dans ce cas-ci, remontons à l’époque où Napoléon III prend le pouvoir, s’entoure de conseillers voyants et remporte la victoire contre la Prusse en 1858, provoque la chute de la double monarchie austro-hongroise, occupe une partie de l’Espagne, livre une guerre de 4 ans contre les Anglais, mène la campagne de Scandinavie, et a moins de succès contre la Prusse en 70 : décès de Napoléon III, avènement de la Troisième République et instauration de la Régence, à laquelle se soumettra Louis-Napoléon en 1874. Les Régents instaureront un régime autoritaire, grâce aux Phantom, redoutables soldats aux pouvoir spéciaux, et aux Geist, policiers armés et dotés de pouvoirs de perception exceptionnels.

Vers 1880, pour convaincre les sceptiques de l’existence des phénomènes métapsychiques, des citoyens importants comme le docteur Charcot, l’écrivain Guy de Maupassant, le docteur Parent (père du geist Georges Parent, héros en quelque sorte de ce récit) mènent le combat. On compte beaucoup sur la science : Nikola Tesla s’installe en France en 1883, les applications de l’électricité envahissent le quotidien (éclairage, contrôle de la température, transports et, à la limite, construction de la tour du Périkardia pourvue d’un dôme inviolable de particules au-dessus de Paris dans le but de protéger la capitale contre les attaques éventuelles de la Russie trotskiste).

Nikola Testa se suicide en 1907 et son fils, Danijel, est retrouvé mort, mystérieusement, en 1933. Georges Parent est chargé de l’enquête, et c’est ici que le roman commence pour vrai : comment Danijel aurait-il pu être tué par un séculaire (catégorie de personnes atteintes de folies bizarres, de plus en plus nombreuses) puisque, comme l’affirme sa fille Mariska, il était doté de préscience et n’aurait donc pas pu être pris par surprise. L’enquête de Georges, personnage lui-même assez ambigu, nous permettra de connaître de près l’influence de la technologie et de la métapsychologie sur le mode de vie des habitants de la capitale; on grimpera dans la hiérarchie des dirigeants pour aboutir à la constatation de réalités stupéfiantes.

Sébastien Chartrand est un jeune auteur (il n’a pas 40 ans) qui s’est fait connaître plus par des récits fantastiques que par des romans policiers. Dans ce cas-ci, dit-il, la forme enquête policière s’est pratiquement imposée à lui. Pour ma part, je ne lis pas beaucoup de récits de science-fiction, bien que Le Meilleur des Mondes, 1984, La Servante écarlate, de même que plusieurs romans de Philip K Dick et d’Asimov restent des œuvres remarquables et bouleversantes. Il y a un peu de ça dans le roman de Chartrand : insistance sur l’usage de la technologie, comme chez Huxley, description d’une société totalitaire comme chez Orwell. J’ai été heureux de trouver chez un écrivain de chez nous une imagination effervescente, une rigueur certaine et une écriture facile qui nous embarquent dès le début.

Très bon rythme dans la première partie où le lecteur passe de la curiosité à l’effroi. La deuxième partie est plus ardue parce que, indépendamment d’une quête dont l’objectif n’est pas très clair, l’auteur doit raconter comment tout cela a commencé et fournir des informations sur sa propre biographie. Pour nous faciliter la tâche, Chartrand ajoute en annexe un lexique, un calendrier comparatif (notre univers et l’univers du roman) et quelques pages de notes sur les rapports entre pouvoirs psychiques et maladies mentales au XIXe siècle et sur le contrôle réel et possible de l’électricité aussi bien au niveau militaire que dans l’influence entre l’électricité et l’activité cérébrale.

C’est sûr que le projet est ambitieux et que tout n’est pas parfait, mais l’auteur a du talent et mérite d’être connu.

Extrait :
Le capitaine se leva et adopta la célèbre posture napoléonienne.
– Abrégeons, Parent. S’il s’avère que la victime est quelqu’un de moindrement important, les Phantom vont rappliquer. Avec l’inauguration imminente du Périkardia, tout ce qui pourrait ressembler vaguement à du terrorisme va mettre Paris sur les dents. Je veux que ce dossier soit réglé vitement et proprement, vu ? Et si tout ça s’achève sur un cure-dent, vous me classez l’affaire et vous passez à autre chose.
– Bien reçu, capitaine. Le sergent Quadruppani s’occupe présentement du ramasse-miettes. Je serai fixé quand j’aurai son rapport et celui du docteur Guillemain.
– Excellent, Parent. Vous pouvez disposer.
Georges se leva, salua et quitta le bureau.
Du vent, songea-t-il. Une rencontre qui s’achève sur du vent. Généralement, ces petites réunions se terminaient par une prise de décision, mais cette fois-ci le capitaine n’avait fait que ressasser du grand n’importe quoi.
Il subodore quelque chose et espère que la merde va tomber ailleurs que sur nous.
Ou alors, l’idée que les Phantom se mêlent de l’enquête le mettait sur les dents.

La plus puissante pile au monde activée par Tesla en Australie

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Un fruit amer – Nicolas Koch

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 –
De Saxus

Genres : Roman noir, historique
Personnage principal : Dwayne Olsen, agent spécial du FBI

Alabama, 1963.
Woodbridge en Alabama est une petite communauté calme et paisible. Pour les blancs en tout cas. Les noirs n’ont aucun droit, ils sont considérés comme n’étant pas chez eux. Ici il n’est pas question que s’imposent les droits civiques pour tous préconisés par les Yankees du nord. La police blanche corrompue réprime sévèrement toute revendication des noirs et absout tout délit racial commis par les blancs. Ainsi la ségrégation et la suprématie blanche suivent tranquillement leur cours à Woodbridge. Jusqu’au meurtre et viol d’une jeune fille blanche. Le coupable est vite désigné, c’est un jeune noir. D’ailleurs le Ku Klux Klan lui a déjà réglé son compte, à lui et à sa famille. Affaire réglée. Mais voilà que débarque Dwayne Olsen, agent spécial du FBI pour enquêter. Il y a une bonne raison à cela : avant de mourir la jeune femme avait écrit au FBI que sa vie était menacée. Dans son enquête, le policier du FBI va constater que des personnes appartenant au Ku Klux Klan sont impliquées mais protégées par la police locale. Dans un contexte de tension Dwayne Olsen mène une enquête difficile où il rencontre l’hostilité de tous les notables du coin.

En attaquant ce roman j’ai pensé que cette histoire de ségrégation raciale aux États- Unis avait un côté de déjà vu. Cela m’a rappelé des films tels que Dans la chaleur de la nuit de Norman Jewison ou Mississipi Burning d’Alan Parker. Mais si on retrouve ce climat de haine, l’auteur développe une intrigue originale, bien construite et dense. Il restitue parfaitement l’ambiance pesante qui règne dans la région où des notables racistes essaient de faire renaître un Ku Klux Klan, pas formellement interdit. Ce qui rend la tâche de l’agent du FBI compliquée. D’autant plus que les dirigeants de ce groupuscule ne se salissent pas les mains dans les bases besognes comme les exécutions et les lynchages. Ils utilisent pour cela des petites frappes qui sont ravies de pouvoir laisser cours à leurs plus bas instincts tout en se sentant honorées de faire partie du Klan. L’agent du FBI ne peut pas compter sur l’appui de la police locale, celle du shérif et de ses adjoints. Bien au contraire ce sont des ennemis, ils sont complices du Klan. Quant au gouverneur de l’état d’Alabama c’est un ségrégationniste qui protège le KKK. Les représentants de la cause des noirs et un jeune journaliste local seront ses seuls appuis. L’ambiance pesante, explosive est bien mise en place, on se sent totalement immergé dans cet état du Sud ségrégationniste. Le contexte historique, est lui aussi parfaitement restitué.

Au fil ce cette histoire, l’auteur met en place une belle palette de personnages tout à fait crédibles qui ajoute de la consistance et de l’humanité à cette histoire de ségrégation. À noter aussi que l’auteur ne tombe jamais dans un manichéisme simpliste, même les horribles blancs racistes ont leurs arguments. Personne ne lâche une partie de son pouvoir sans y être contraint. C’est toujours vrai.

La fin est assez surprenante et aussi amère que le titre. S’ajoutant à une intrigue solide, une écriture efficace et imagée et un réel talent de conteur font de ce roman une œuvre puissante et tout à fait remarquable.

Extrait :
Homme puissant dans les tribunaux, Robert Atkinson l’était davantage face à la croix grignotée par les flammes autour de laquelle les klansmen s’attroupaient. Il laissa un instant la chaleur imprégner son être, avant de haranguer la foule venue se recueillir, et de passer au petit jeu qu’il avait prévu, avec une victime de choix. Un morceau de premier ordre. Autour de la croix, des insectes nécrophages attirés par le feu s’étaient agglutinés, en tenue blanche, noire ; des Monsieur Tout-le-Monde dont la haine débordait de leur être ; des curieux aussi. Ethan et Doug Cole faisaient partie de la première catégorie. Ils devenaient des chevaliers du Klan. Des klansmen. Des exécutants des basses œuvres. Certains venaient chercher l’adrénaline, ils se moquaient bien de l’objectif tant qu’ils pouvaient jouer des poings. D’autres étaient tout entiers voués à la cause. Une manière d’exister sans doute. Robert Atkinson s’en fichait, du moment qu’il trouvait des pigeons pour le suivre.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Cobra – Deon Meyer

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2013 (Kobra1)
Date de publication française : 2014 (Seuil)
Traduction : Estelle Roudet
Genre : Enquête, thriller
Personnage principal : Benny Griessel, policier des Hawks

C’est mon premier roman de Deon Meyer. Besoin sans doute d’un peu d’exotisme. Et puis, les vins d’Afrique du Sud ne sont pas mauvais. À vrai dire, Meyer ne joue pas tellement sur l’exotisme : bien sûr, la population est tricolore : ceux qui vivaient là avant la conquête, les Zoulous, très noirs qui parlent zoulou (langue bantoue); les Néerlandais (appelés aussi Hollandais), ou Afrikaners qui parlent afrikaans langue germanique, qui sont souvent métis; et les Anglais en général Blancs. Parmi les officiers qui assurent l’ordre, la capitaine Mbali Kaleni est d’origine zoulou, Benny Griessel, inspecteur de police à Capetown et le colonel Nyathi, chef de l’unité de groupe contre les crimes violents, sont blancs. Mais tout cela est tellement mêlé qu’on oublie ces caractéristiques en cours de route. Et les problèmes de conflits entre les différents corps de police ressemblent tellement aux nôtres (canadiens, américains, français) qu’on ne se trouve pas du tout dépaysé.

Dans un domaine viticole de Franschhoek (Stellenbosch), trois hommes sont méthodiquement abattus, dont deux gardes du corps expérimentés engagés pour protéger un important scientifique anglais Paul Anthony Morris, qui est disparu. Lorsque Griessel essaye de fouiller un peu, il se heurte aux résistances du consulat britannique et de sa propre hiérarchie. Les agents des Hawks, brigade spéciale des enquêtes criminelles, s’aperçoivent que leurs ordis, leurs téléphones et même leurs bureaux sont sur écoute.

Pendant qu’ils se débattent avec ces problèmes internes, à la marina du Cap le pickpocket Tyrone Kleinbooi est surpris la main dans le sac et sur le point d’être interrogé; les agents de sécurité sont alors subitement abattus par un tueur cagoulé. Les douilles abandonnées sur les lieux sont gravées d’une tête de cobra, ce qui permet à Griessel d’établir un lien entre cet attentat et celui de Franschhoek. Tyrone s’enfuit avec son sac qui semble contenir ce que recherchent le ou les meurtrier(s), mais sa sœur est enlevée et va servir de monnaie d’échange. Cette tentative échoue, Tyrone se retrouve blessé et sa sœur à l’hôpital.

Tyrone élabore un plan plus complexe pour échanger la carte-mémoire si recherchée contre la santé de sa sœur et une bonne somme d’argent, mais la partie sera rude et son adversaire n’est pas seul.

D’un autre côté, les policiers tentent de le retracer en décodant les téléphones qu’il utilise. Et là, c’est une course folle où Griessel et Mbali seront mis à contribution. L’échange se fera à moitié parce que les policiers sont sur place. Reste à retrouver le savant enlevé et à protéger la sœur de Tyrone.

On finira pas comprendre le qui et le pourquoi de cette affaire mais, au moment où tout semble bien se terminer, une terrible catastrophe viendra rappeler que la lutte contre la corruption et la cupidité n’est jamais terminée.

Un roman, finalement, assez classique, plein de rebondissements, qui ferait un bon film d’action; les deux intrigues se croisent naturellement, les personnages sont assez typiques et ça prendrait un ou deux romans de plus pour se familiariser avec eux. Le policier principal est correct, il est en train de vaincre son intoxication à l’alcool et ses faiblesses personnelles ne nuiront pas à son travail si elles ne l’empêchent pas trop de dormir.

1Dans certaines éditions françaises, le tire anglais Kobra est resté !

Extrait :
– Je suis la directrice de BodyArmour, une société de sécurité privée basée au Cap Nous avions loué la guest-house, et notre contrat avec le domaine de Petit Margaux comporte une CC. Ils n’ont pas…
– Une quoi ? la coupa Cupido.
– Une clause de confidentialité, répondit-elle en gardant avec peine un ton calme.
– Pour quoi faire ? demanda Cupido.
– Si vous m’en laissez l’occasion, je vais vous expliquer…
– C’est une course contre la montre, madame.
– J’en suis consciente, mais…
– Nous sommes les Hawks. Nous n’avons pas de temps à gaspiller en parlottes et autres singeries.
– Parlottes ?
Griessel vit qu’elle commençait à perdre son sang-froid. Son visage exprimait un mélange de colère et de chagrin. Elle se pencha en avant et pointa un doigt accusateur vers Cupido.
– Vous croyez que j’ai envie de papoter pendant que mes hommes sont étendus raides morts dans cette guest-house ? Arrêtez votre numéro et asseyez-vous que je puisse vous donner les informations dont vous avez besoin. Ou je sors d’ici et vous pourrez toujours essayer de me joindre.
– Je n’ai pas d’ordres à recevoir d’une…
– S’il-vous-plaît, intervint Griessel d’un ton sec (…)
Jeannette Louw prit une minute pour se calmer puis elle s’adressa à Griessel.
– Tout d’abord, puis-je savoir combien il y avait de corps à l’intérieur ?
– Deux, répondit Griessel.
– Deux seulement ?
– Oui.
– Pourriez-vous me les décrire, s’il-vous-plaît ?
– Entre 35 et 40 ans, cheveux courts, minces, rasés de près, ils portaient apparemment tous les deux des Glock…
Jeannette Louw leva la main pour l’interrompre. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit.
– Ce sont tous les deux mes hommes. B. J. Kikter et Barry Minnaar (…) Ils étaient gardes du corps
– Qui était la troisième personne dans la maison ? demanda Griessel.
– Mon client. Paul Anthony Morris.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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