Le Tribunal de la rue Quirion – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Ed Guy Saint-Jean)
Genre : Enquête
Personnage principal : Inspecteur Héroux (Police de Trois-Rivières)

Guillaume Morrissette s’est fait surtout connaître par la série policière qui met en vedette l’Inspecteur Héroux de la police de Trois-Rivières. L’an passé, il a réalisé un vieux fantasme en publiant une dystopie très réussie, L’Oracle et le révolver. Cette année, il revient à Trois-Rivières avec l’Inspecteur Héroux : dans un boisé au nord de la ville, des enfants découvrent un péroné qui n’est plus de prime jeunesse. Des analyses révèlent qu’il a été enterré il y a une vingtaine d’années.

Héroux et ses acolytes prennent le cas au sérieux, d’autant plus que, au cours de la nuit qui a suivi la découverte, quelqu’un est revenu sur le terrain et semble avoir fouillé les lieux. D’un côté, on découvre que l’os appartient à un jeune homme disparu il y a 20 ans; d’un autre côté, les enfants constituent une sorte de tribunal et cherchent à savoir qui est retourné dans le bois et dans quel but.

L’enquête officielle est très classique et révèle peu de surprises , sinon qu’on mène les recherches auprès des enfants et de leurs parents, en même temps qu’on remonte dans le temps pour essayer de découvrir des informations auprès de ceux et celles qui auraient rencontré le porté disparu lors d’un rassemblement d’une vingtaine de personnes, qui communiquaient entre elles sur internet, dans l’anonymat, chacun ne connaissant les autres que par leur surnom. Pendant ce temps, malgré les animosités et les chamailleries, les enfants parviennent presque à établir lequel des parents s’est mêlé de leur affaire.

Morrissette profite un peu de l’occasion pour donner plus d’espace aux collègues de Héroux, notamment Brigitte Soucy, très habile avec les enfants, l’enquêteur Jérôme Landry, tout feu tout flamme, et Christian Berberat, le technicien en identité judiciaire tout heureux de travailler sur le terrain. L’originalité du roman réside surtout dans la présentation du monde des enfants, dont l’un est d’ailleurs l’auteur d’une bonne partie du récit. On sent bien la nostalgie de Morrissette.

Bref, un écrit sympathique, presque reposant pour un roman policier, où l’auteur nous présente une nouvelle facette de son talent.

Extrait :
S’il y avait une fille qui était mince, c’était bien la grande Magalie Flamand. Moi, je la trouvais même un peu belle, surtout depuis la fois où j’avais grimpé sur la première marche de l’escabeau pour lui donner un bec, dans la remise en arrière de chez Cloutier. Bon, elle avait été obligée de le donner, le bec, mais elle aurait pu courir plus vite et éviter que je la tague. J’ai toujours pensé qu’elle avait fait exprès pour se faire poigner. Avec des jambes de même, elle pouvait battre n’importe qui à la course, même les cinquièmes pis les sixièmes 1 .
– Pourquoi tu la traites de grosse ? que j’ai demandé. Elle est loin d’être grosse.
– Je dis pas qu’elle est grosse tout de suite, je dis qu’elle va être grosse plus tard. Martin Mainville faisait des courbes avec ses bras pour mimer son explication.
– C’est à cause de ses genoux. Mon père dit que quand les genoux plient par en dedans, de même, c’est que le corps se prépare à ce que la fille soit grosse. « C’est la science, comme c’est arrivé avec ta mère ! » qu’il m’a expliqué.
– Ta mère est grosse ?
– Ben…pas tant.
– Y’est biz, ton père.
J’étais pas d’accord, science ou pas.
– Moi, je la trouve belle de même, Magalie.

1 Au Québec, les cinquièmes et sixièmes années correspondent aux cinquièmes et sixièmes années du cours primaire, donc à des élèves de 10 à 12 ans.

Niveau de satisfaction :
3.6 out of 5 stars (3,6 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Moyen, Québécois | Marqué avec , | Laisser un commentaire

La Reine Noire – Pascal Martin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions Jigal)
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Thomas Wotjeck, alias Mata, tueur professionnel – Michel Durand, policier d’Interpol  

Chanterelle-les-Bains, village de Lorraine, autrefois prospère quand la raffinerie de sucre fonctionnait, aujourd’hui citée ouvrière morte depuis que la Reine Noire, la raffinerie qui faisait vivre tout le village a été délocalisée en Indonésie. La morne vie des habitants va être chamboulée par l’arrivée d’un homme tout habillé de noir, portant des lunettes noires et se déplaçant dans une puissante voiture noire en écoutant des chants médiévaux à pleine puissance sonore. Les gens sont intrigués par ce personnage aussi impressionnant que mystérieux. Le même jour arrive Michel Durand, un enfant du pays, qui se dit psychiatre alors qu’en réalité c’est un policier d’Interpol. Coïncidant avec l’arrivée de ces deux hommes se déclenche une série d’événements aussi désagréables qu’inquiétants. Le village est en ébullition d’autant plus que l’homme en noir a maintenant été identifié. Serait-il venu assouvir une vengeance liée au passé ?

Un décor qui ressemble à celui d’un western : village mort et rues désertes, mais les affrontements ne sont pas du même style : pas de face-à-face frontal, pas de duel du bien contre le mal. En effet les personnages principaux baignent dans la plus grande ambiguïté. Ils évoluent tant au fil de l’histoire que finalement ils sont l’inverse de ce qu’ils paraissaient être au départ. Il ne faut pas se fier aux apparences, ni aux souvenirs. Ainsi le pire voyou que Chanterelle ait connu vaut mieux que le garçon d’une famille bourgeoise qui a reçu une bonne éducation. Il en est de même pour leurs intentions. Le motif de leur venue dans ce petit bled est tout autre que celui supposé au départ. Bref, l’auteur se plaît à brouiller les cartes et il balade le lecteur de surprise en surprise.

L’arrière plan de l’intrigue est ce village ravagé par le chômage dont le principal artisan de la délocalisation, un type sans scrupule et magouilleur, est parvenu à devenir maire, mais il s’est fait quelques ennemis qui ont de bonnes raisons de lui en vouloir. L’unique bistrot est le cœur de la commune. C’est là que les hommes jouent aux cartes en s’échangent des informations, des potins et toutes sortes de ragots. Ce sont de véritables pipelettes, lâches et médisantes. La patronne est bienveillante et compréhensive tandis que la jeune serveuse est rebelle et éprise de liberté. Tous les petits secrets, les trahisons, les lâchetés et les compromissions refont surface. Beaucoup sont coupables ou au moins complices de quelques saloperies. Même le curé est impliqué dans un scandale. C’est un tableau peu flatteur mais assez réaliste d’un village sinistré de la France profonde qui nous est montré.

La Reine Noire est un polar efficace, avec une intrigue astucieuse, des gens peu fréquentables mais dépeints de façon plaisante, bien caustique, dans un décor triste d’un village frappé par la crise économique. Un bon roman noir.

Extrait :
— Bon Dieu ! Trop c’est trop ! rugit le quincailler. Ça ne peut pas continuer comme ça. La série noire a commencé avec l’arrivée de Wotjeck. Ça suffît ! Il faut le chasser du village, qu’il aille semer la mort ailleurs.
Les joueurs de cartes approuvèrent. Ils étaient tous à cran, Alors qu’ils végétaient tranquillement dans leur cocon mortifère, le retour du « pire voyou que le village ait jamais connu » avait réveillé toutes leurs peurs, toutes leurs angoisses, toutes leurs hontes. Les événements tragiques qui venaient d’émailler la vie du bourg les avaient mis à vif. Pour eux, un seul coupable : Wotjeck en qui ils voyaient le diable en personne.
— C’est lui qui a saboté les engins, affirma Paufilet. C’est signé ! Il veut empêcher le maire de construire une nouvelle usine. Il veut se venger de lui, de nous, de tout le monde.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Remarquable, Roman noir | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Le Manufacturier – Mattias Köping

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Ring)
Genres : Roman noir, thriller
Personnages principaux : Vladimir Radiche, alias Zéro, flic détesté et brutal – Milovan Horvat, rescapé croate d’une attaque de paramilitaires serbes – Irena Ilić, avocate serbe chasseuse de criminels de guerre

Dans le dark web le Manufacturier de Jasenovac met en ligne sur son site des scènes de meurtres et de tortures. Il y a des amateurs pour ce genre de vidéos, le Manufacturier gagne beaucoup d’argent. Au Havre, le capitaine de police Vladimir Radiche est un flic efficace aux méthodes brutales, détesté par tous ses collègues et collaborateurs, mais respecté par la hiérarchie car il a des résultats. Il est appelé sur une scène crime horrible, une des œuvres du Manufacturier. Dans le Causse de Mende Milavan Horvat, survivant croate d’une attaque d’un commando sanguinaire de paramilitaires serbes, s’occupe de son père adoptif devenu grabataire. À Belgrade Irena Illić, avocate de l’ONG Dignité et Justice traque les criminels de guerre de l’ex-Yougoslavie. Tous ces personnages sont liés par les violents conflits qui ont opposé, de 1991 à 2001, les républiques de l’ex-Yougoslavie. En 2017 la haine née de cette époque est toujours vivace chez certains protagonistes, prêts à tout pour l’assouvir.

Avec en toile de fond la dislocation de la Yougoslavie et la guerre qui a opposé les républiques qui la composaient, l’auteur développe une intrigue touffue où la haine et la vengeance tiennent une part prépondérante. Pour le montrer Köping n’y va pas de main morte. Il y a dans ce roman toute une série de scènes vraiment horribles. Deux anges de la mort, l’un serbe, l’autre croate, se livrent à un concours de monstruosités. Viols, tortures, supplices raffinés se succèdent. Faut s’accrocher !

J’avais apprécié son précédent livre Les démoniques malgré sa noirceur et sa violence. Mais ce n’était rien à côté des spectacles monstrueux décrits en détail dans ce présent ouvrage. Sans être d’une sensiblerie excessive il est quand même difficile de supporter un tel niveau d’horreur. Cette complaisance gratuite dans les atrocités me paraît totalement inutile. Si l’intention de l’auteur était de secouer, de mettre mal à l’aise le lecteur, c’est réussi. Sans nul doute ce livre provoquera la répulsion chez certains. D’autres m’objecteront que ce qui est décrit n’est plus ni moins que la réalité en temps de guerre et que l’impact n’aurait pas été le même si l’ultra-violence ici présente avait été édulcorée. Je pense que c’est céder à la facilité de décrire dans le détail les supplices infligés, qu’il aurait été tout aussi efficace de suggérer et de laisser le lecteur se créer ses propres images. Mais peut être est-ce plus subtil et plus difficile à réaliser ? On peut se demander à quel objectif correspond un tel déballage d’abominations : choquer ? montrer la sauvagerie, l’inhumanité ? Ou plus simplement faire étalage de perversité ? En quatrième de couverture, l’éditeur indique : « N’ayez pas peur ». Ce n’est pas la peur qu’inspire ce bouquin, c’est le dégoût.

C’est bien dommage que le roman soit ainsi plombé par son côté gore. On ne retient que ça alors que d’autres qualités sont de ce fait sont totalement estompées par des tableaux d’épouvante rebutants. Et pas la moindre lueur d’espoir, pas le moindre rayon de soleil ne viennent éclairer les ténèbres, comme c’était le cas dans Les démoniaques. Rien de positif, tout est noir, très noir. La justice et le droit sont représentés par l’avocate serbe Irena Ilić qui traque les criminels de guerre de quels côtés qu’ils soient. Mais elle est mourante, ravagée par un cancer. Le bien est à l’agonie tandis que le mal triomphe. Cependant je dois reconnaître qu’il y a quelque chose d’envoûtant et d’hypnotique dans cette noirceur sans fond. D’autre part Köping est parfaitement documenté, il connaît en profondeur les sujets dont il parle. Son écriture est percutante et incisive, dépourvue de fioritures inutiles. Des qualités indéniables qui se remarquent tout de même.

Finalement, outre l’horreur, l’auteur montre que :
– Des psychopathes profitent de la guerre pour laisser libre cours à leurs pulsions destructrices.
L’homme est capable de tout, surtout des pires abjections.
– Le mal est partout et il triomphe.

Si la violence, le viol, les tortures vous effraient ce livre est déconseillé. Si vous n’êtes pas dans cette catégorie nous pouvez lire Le Manufacturier, émotions fortes garanties !

Extrait :
La réplique prouvait en tout cas à Marthe qu’elle ne s’était pas trompée. Aleksandar était mouillé d’une manière ou d’une autre dans la mort de Sanja et de son fils. Et les quatre, là, avec leur sale gueule mal rasée d’égorgeurs, ils puaient le meurtre à plein nez. Elle les avait vus arriver chez eux, à sa table, des criminels identiques à ceux-là, dans les années 80, quand Radomir était devenu un fervent ultranationaliste. Ils avaient débarqué, la fureur plein la gueule, mousseux et enragés, affolés par les odeurs des massacres à venir. Ceux d’en face, chez les Croates et les Bosniaques, ne valaient pas mieux. Les mêmes ordures fanatiques, sous des bannières différentes, tous avec de grands principes pour justifier leurs horreurs et maquiller leurs forfaits. Et les peuples imbéciles de suivre en bêlant, moutons qui méritaient finalement le carnage qu’ils appelaient de leurs vœux. Tous ces pourris qui précipitaient le pays dans la guerre civile… Quant à son mari, l’homme qu’elle avait aimé et épousé, qu’était-il devenu ? L’effondrement du communisme avait révélé ses appétits et à sa véritable nature. Cet homme cultivé s’était peu à peu transformé en un machiavélique pousse-au-crime, un politique corrompu, puis un membre éminent de la Sûreté. Il avait bercé Aleksandar, encore un gamin, de ses visions d’une Grande Serbie, et lui, son fils, devenu un adolescent à la froideur détestable, un sociopadie avéré, il avait deviné tout le parti qu’il y aurait à tirer d’une guerre, pour assouvir ses penchants sadiques. Sa progéniture n’était qu’un tueur en série habillé d’une commode idéologie.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Moyen, Roman noir, Thriller | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire

L’Outsider – Stephen King

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Outsider)
Date de publication française : 2019 – Albin Michel
Traduction : Jean Esch
Genres : Enquête, fantastique, thriller
Personnages principaux : Raph Anderson, policier – Holly Gibney, détective privée  

Terry Maitland, habitant connu et apprécié de tous à Flint City, est arrêté en plein match de base-ball par le policier Raph Anderson. Terry était le coach de l’équipe locale. L’arrêter devant tout le monde est une humiliation publique. C’est ce qu’a voulu le policier avec l’aval du procureur. Ils ont voulu montrer à la population que la police et la justice sont intraitables et efficaces quand il s’agit d’un crime aussi horrible que celui commis par Maidland. En effet le corps d’un garçon de 11 ans a été retrouvé violé et affreusement mutilé dans le parc. Des témoignages multiples et accablants accusent sans l’ombre d’un doute le coach. Les empreintes digitales et les tests ADN confirment sa culpabilité. Mais l’accusé dément et affirme avoir été dans une ville voisine située à 120 kilomètres au moment de l’agression. Des témoins le confirment et un enregistrement de télévision le prouve. Finalement on se retrouve dans une situation incompréhensible où des preuves incontestables montrent la présence simultanée en deux endroits du prévenu. Une autre enquête commence, déroutante et beaucoup plus compliquée que celle initialement envisagée.

Dans une première partie l’auteur raconte une enquête policière des plus classiques avec recueil des témoignages, analyse des faits, utilisation des procédés scientifiques (empreintes, ADN). Mais voilà que ces investigations aboutissent à une impasse aussi inattendue que déconcertante. Les enquêteurs se trouvent devant un cas d’ubiquité. Quelques autres éléments troublants sont également apparus. C’est avec l’intervention de Holly Gibney, une modeste détective privée, timide et peu sûre d’elle, que le roman prend une tournure fantastique. Car si Holly est en général réservée et hésitante, elle devient pleine d’assurance et déterminée quand il s’agit de combattre l’Outsider. L’Outsider c’est quelqu’un venu d’ailleurs, une créature surnaturelle, connue depuis la nuit des temps sous forme de légende : c’est El Cuco, une créature maléfique qui boit le sang des enfants et se frotte le corps avec leur graisse, pour rester jeune. Se pourrait-il qu’une telle entité soit derrière les meurtres qui ont été perpétrés ? Non, si vous êtes cartésien et ne croyez pas au surnaturel. Oui, pour Stephen King, qui en plus vous expliquera que l’existence d’El Cuco n’est pas plus inexplicable que certaines choses épouvantables qui se produisent dans le monde. Donc pour apprécier ce roman il faut être ouvert et accepter de suivre l’auteur dans le domaine du fantastique. Ceci fait vous pourrez alors trembler pour nos héros qui vont affronter la créature au fond d’une grotte qui menace de s’effondrer, dans un final hallucinant qui tient à la fois du thriller et du roman d’horreur. Le grand jeu !

Suivant la catégorie de lecteur à laquelle vous appartenez ce roman vous rebutera ou vous ravira. Si vous êtes rationnel, logique, raisonnable, si vous ne lisez que pour vous cultiver, vous instruire, améliorer vos connaissances, découvrir d’autres cultures, d’autres pays … je pense que vous apprécierez peu ce livre. Par contre si la lecture est pour vous une distraction, si vous êtes ouvert au merveilleux, au fantastique, que vous adorez frisonner devant des monstres, des vampires et redécouvrir les frayeurs de l’enfance, ce roman vous réjouira. On peut être l’un ou l’autre de ces lecteurs suivant les moments. Stephen King sait très bien raconter les histoires aussi extraordinaires soient-elles. Avec lui tout est possible … pourvu que vous acceptiez que le surnaturel fasse partie de la vie.

La chaîne américaine HBO a acquis les droits pour une série qui est en cours de production.

Extrait :
Terry Maitland n’a pas tué Frank Peterson et Heath Holmes n’a pas assassiné les sœurs Howard. Ces meurtres ont été commis par quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui se sert de notre science moderne, de notre science médico-légale, contre nous, mais sa vraie arme, c’est notre refus de croire à son existence. Nous sommes formés pour suivre les faits, et parfois nous flairons sa présence quand les faits se contredisent, mais nous refusons de suivre cette piste. Il le sait. Il s’en sert.
– Mademoiselle Gibney, intervint Jeanette Anderson, êtes-vous en train de nous expliquer que ces meurtres ont été commis par une créature surnaturelle ? Une sorte de vampire ?

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Enquête, Fantastique, Remarquable, Thriller | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Feux de détresse – Julien Capron

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Seuil)
Genres : Techno-thriller, anticipation
Personnages principaux : Robin, Léandre et Sixt, membres de la société la Mise à Jour

The C : le plus grand concours de Hight Tech du monde. Cinquante mille candidats – tous les pays du monde représentés – douze équipes retenues pour l’épreuve finale – un seul gagnant – Ambition changer le monde – Célébrité et richesse assurées pour le vainqueur. C’est l’œuvre d’Eduardo Sanchez Garcia, dit Duardo, le créateur de la multinationale loK, leader mondial de la sécurité informatique. Duardo, pour être indépendant des états, a décidé de délocaliser le siège de sa société sur un immense paquebot : l’Excelsior, doté des meilleures technologies assurant la sécurité et le confort. C’est donc sur ce gigantesque palace flottant, que se déroule pendant une semaine entière le fameux concours dont l’audience médiatique est énorme. Des événements inattendus vont perturber la semaine : une succession inexpliquée de passages au rouge des notes de popularité aussi bien des participants que des membres de l’équipage. Or ces notes déterminent les permissions de déplacement dans le bateau : vert – l’accès est permis, rouge – il est verrouillé. L’équipe française créatrice de l’application mondialement utilisée eVal, qui calcule la nOte, est chargée de déterminer la cause de ces passages au rouge incontrôlés.

Le livre nous plonge dans un univers ultra-technologique où tout passe par les téléphones portables. Le comportement social est évalué dans une application eVal qui synthétise la réputation de chaque membre par une couleur : vert, orange ou rouge, comme les feux de circulation. Chacun surveille sa nOte en permanence. Un passage au rouge est une punition pour un comportement non conforme à l’attente générale. Un rouge vous met en marge de la société. L’auteur n’y fait pas allusion mais on ne peut s’empêcher de penser au projet chinois de notation des citoyens prévu pour 2020 1. Donc l’auteur anticipe à peine sur ce sujet. D’autres notions techniques sont développées concernant l’informatique, le big data 2, la protection des données, les virus, les sauvegardes et l’intelligence artificielle. Rassurez-vous tout cela reste très accessible, ce n’est pas du niveau expert et on pardonnera à l’auteur les simplifications et quelques invraisemblances. C’est un roman, pas un traité scientifique.

Dans cette société où tout le monde note tout le monde, le téléphone portable est indispensable. Il permet de s’informer, bien sûr, mais aussi de se déplacer, se nourrir, se distraire, d’assurer des services comme par exemple des traductions instantanées. C’est l’outil qui détermine la position d’un individu dans la société. Dans le polar classique, une victime perd la vie par un acte violent commis contre elle : tir d’arme à feu, coup de couteau … Ici c’est différent car « chacun avait deux corps : le vrai et la nOte eVal. Les coups pouvaient se révéler mortels sur l’un comme sur l’autre. »

L’enquête menée par l’équipe de la Mise à jour est, elle, on ne peut plus classique. Quant à l’indice qui désigne les coupables il est d’une totale banalité qui contraste avec le cadre futuriste. Un indice à l’ancienne !

Une des qualités du roman c’est de mettre en évidence les ravages de la société d’évaluation et de signaler le danger d’une technologie d’avant garde non maîtrisée dans une société déshumanisée.

L’écriture est simple, banale, sans relief. À noter le tic de l’auteur de mélanger majuscules et minuscules dans n’importe quel ordre : loK, eVal, nOte, lAw, PIAcE, sIZE … cela concerne les applications informatiques et les projets technologiques. C’est probablement sensé faire plus techno, plus geek.

Ce n’est pas par ses qualités littéraires que ce livre se distingue, c’est par ce qu’il montre des excès d’une technologie envahissante reléguant au deuxième plan l’intelligence humaine. Il y a dans ce roman une réflexion intéressante sur une évolution de la société qui paraît assez vertigineuse.

2. Le big data, littéralement « grosses données », ou mégadonnées, parfois appelées données massives, désigne des ensembles devenus si volumineux qu’ils dépassent l’intuition et les capacités humaines d’analyse et même celles des outils informatiques classiques de gestion de base de données ou de l’information (source Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Big_data)
 

Extrait :
— Au moins, ils visaient eVal. En nous faisant juger par un algorithme, ils ont voulu nous faire prendre conscience du système délirant auquel nous nous soumettons. Ce monde binaire, en Y. Gagner ou perdre. Échouer ou réussir. Bien ou mal. Un monde de résultats sûrs et certains. L’idée est que nous cédons tous nos rôles aux machines. Alors pourquoi pas celui que nous avons arraché à Dieu en mordant dans la pomme ? Celui de juge du bien et du mal ?
— Tu es toujours en train d’analyser leur prétexte idéologique ou tu nous présentes le programme politique de ton nouveau parti ?
Léandre ignora son frère :
— Le souci, ce n’est pas l’intelligence artificielle, c’est le mépris pour notre propre intelligence. Le souci, ce n’est pas qu’on demande aux machines les vérités dont elles sont capables, c’est que nous soyons convaincues qu’elles sont plus vraies que les nôtres. On est des hommes. On ne sait pas. Mais penser sans savoir, c’est justement notre aventure…

L’Excelsior. Un paquebot transatlantique de trois cent quarante-cinq mètres de long, haut comme un immeuble de vingt-trois étages,

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Moyen, Techno-polar, Thriller | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

L’Oracle et le révolver – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018
(Éd Guy Saint-Jean)
Genres : Dystopie, enquête, thriller
Personnage principal : Joseph (ou l’Amiral), la Voix

Morrissette nous a habitués aux enquêtes de l’inspecteur Héroux dans la région de Trois-Rivières; j’ai rendu compte des quatre dernières aventures de Héroux. L’Oracle et le revolver nous entraîne ailleurs, et quel ailleurs ! Dans un petit village perdu au milieu de nulle part, une centaine d’habitants sont soumis aux impératifs d’un étrange personnage appelé la Voix. Cet étonnant androgyne aurait le pouvoir de tuer simplement en désignant du doigt sa victime. Est passible du châtiment toute personne qui cherche à fuir le village, qui boit de l’alcool, qui enfante après l’âge de 25 ans, qui manque de respect au dictateur. Les exécutions se multiplient et la peur règne; c’est le prix qu’il faut payer pour vivre dans une société stable.

C’est ici que se réveille, un beau matin, le dénommé Joseph, que tous appelleront bientôt l’Amiral ou Maître (pour les intimes). Joseph ne reconnaît personne et se demande ce qu’il fait là, et comment il y est arrivé. On lui dit qu’une prophétie avait prévu son arrivée. Et on le prend pour un sauveur.

L’Amiral refuse de jouer le jeu de la Voix et de condamner à mort des habitants responsables de peccadilles. La situation dégénère et le conflit entre les deux maîtres devient inévitable. Quelques-uns aspirent à une certaine liberté et tentent de convaincre Joseph de soutenir leur cause. Mais que peut Joseph, qui ne sait même pas sur qui il peut vraiment compter, et qui dispose d’un revolver et d’une seule balle, qui lui est d’ailleurs volée, et de deux bouteilles de scotch ?

Ce thriller angoissant rappelle le climat de La Servante écarlate de Margaret Atwood (compte rendu en février 2018) et s’inscrit dans la lignée des grandes dystopies de Huxley (Le meilleur des mondes) et d’Orwell (1984) : récits imaginaires où cherchent à survivre les membres d’une société totalitaire qui a sacrifié la liberté individuelle au profit d’une stabilité à toute épreuve; pour soutenir cet objectif, un dictateur aux pouvoirs apparemment illimités manipule les gens par la peur et la violence. Lors d’une entrevue au Nouvelliste (Kim Alarie), Morrissette confiait : « C’est une allégorie sur comment le changement peut être perçu par les gens comme quelque chose de néfaste alors que, pour moi, c’est ressourçant ».

Morrissette a l’audace, l’imagination et l’intelligence nécessaires pour se lancer dans une telle aventure. Rendre crédibles des personnages improbables et angoissante une histoire impossible n’est pas une tâche facile. Le pari est gagné.

Par ailleurs, plus que dans les enquêtes de l’inspecteur Héroux, Morrissette peut ici se laisser aller à des considérations morales et philosophiques : d’un côté, il définit la vie comme une série de choix, allusion à peine voilée à la philosophie sartrienne; d’un autre côté, il va jusqu’à poser les principes d’une réelle démocratie, sans alourdir un récit qu’on peut à peine délaisser : comment finira l’affrontement entre la Voix et l’Amiral, comment Joseph est arrivé dans ce village et comment le quittera-t-il ? Notre sommeil dépend des réponses à ces questions.

Enfin, remercions Morrissette de rendre hommage au scotch, qui apparaît ici comme une arme de dissuasion massive.

Extrait :
Le Barde pivota sur lui-même et affronta les yeux qui l’observaient. Malgré le silence de la foule, il était clair qu’il n’avait pas l’avantage. Il parla haut et fort, s’assurant que tout un chacun entendait ce qu’il clamait :
Oh oui je saurais le dire ! Je suis coupable d’avoir voulu partir de cet endroit, Amiral ! déclara-t-il en revenant vers lui. De vouloir franchir la forêt et de jouer ma musique dans d’autres lieux ! De faire connaître mon vécu à ceux qui existent ailleurs !
Les gens retenaient leur souffle. Une tension s’installait.
Et en quoi cela est-il un crime, Barde ?
Vous savez très bien quelles sont les lois de ce village, Barde ! interrompit la Voix en s’avançant.
Il avait une voix stridente et agressante. Joseph se déplaça et mit les mains sur les hanches. Il eut l’impression que la suite allait être intéressante. L’Oracle sortit un petit calepin et défit l’élastique qui l’entourait (…)
– Loi quatorzième, importance capitale : « Nul ne doit quitter le village ni en démontrer l’intention ». Ça me semble pertinent en ce moment. Vous demandez justice ? s’enquit la Voix.
Je…oui, je demande justice, cria le Barde sans retenue.
Il regardait vers Joseph avec confiance. La Voix, qui était maintenant tout près, ferma son petit carnet, replaça l’élastique et pointa la main vers le condamné.
Alors, que justice soit faite, dit-il doucement en bougeant les doigts.
L’Amiral toisa le drôle de personnage. Il commença à prendre la défense du jeune homme.
C’est ridicule… il veut seulement voyager…
Mais lorsqu’il regarda vers le Barde, il était déjà trop tard. Ce dernier gisait par terre, inanimé.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Québécois, Remarquable, Science-fiction, Thriller | Marqué avec , | Laisser un commentaire

Population : 48 – Adam Sternbergh

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (The Blinds)
Date de publication française : 2018 (Super 8 Éditions)
Traduction : Charles Bonnot
Genre : Thriller
Personnage principal : Calvin Cooper, shérif de Caesura au Texas  

Aucune visite – Aucun contact – Aucun retour. Bienvenue à Caesura, au Texas ! À Caesera, pas de réseau pour les téléphones portables, pas d’internet. Une ligne téléphonique et un fax sont les seuls liens avec le monde extérieur. Pas de monnaie en circulation non plus. 48 habitants et rien autour dans un rayon de 150 kilomètres. Tout nouvel arrivant doit choisir un nouveau prénom en piochant dans une liste d’acteurs et d’actrices célèbres, et un nouveau nom de famille dans une liste d’anciens vice-présidents. Les résidents ne savent pas eux-mêmes qui ils sont, ils ont oublié leur vrai nom. Certains peuvent être des criminels, d’autres des témoins qu’il faut protéger. On ne sait pas qui est qui. Pendant huit ans cette communauté a vécu tranquillement mais ces deux derniers mois il y a eu deux morts par balles alors que théoriquement il n’y a pas d’armes à Caesura. Calvin Cooper fait office de shérif. Ces morts brutales le contraignent à sortir de sa routine d’autant plus qu’un policier venu de la ville d’Amarillo a aussi l’intention d’enquêter. Le passé enfoui de chaque habitant refait surface. C’est ce qu’il fallait éviter pour continuer à vivre en paix.

L’intrigue est complexe et habilement élaborée. L’auteur nous livre l’histoire de Caesura par strates successives. Nous découvrons ainsi progressivement comment a été conçue cette étrange communauté et qui sont réellement ses habitants. Car Caesura est le fruit d’un projet. C’est une expérimentation basée sur le travail sur la mémoire. Je n’en dévoilerai pas plus, mais c’est intrigant, non ? Alors qu’au départ on imagine un genre huis clos en plein air, on va de surprise en surprise en découvrant toutes les ramifications imaginées par un auteur qui semble prendre un malin plaisir à nous amener dans des directions inattendues.

Les personnages, les habitants de Caesura, sont tous des gens sans passé. Un passé ignoré d’eux en tout cas, et c’est préférable pour beaucoup d’entre-eux, mais connu par ceux qui ont imaginé la ville. Ils ne sont pas là par hasard, ils ont été choisis, sélectionnés, en fonction de ce qu’ils ont été justement.

Pour tous Caesura, c’est Blind Town, une ville aveugle : on ne voit pas le monde extérieur et il ne nous voit pas non plus. Mais Blind Town a aussi une autre signification, c’est la ville des dossiers aveugles : chaque habitant est considéré comme un dossier aveugle. Une affaire classée, une vie archivée et une destinée placée entre les mains d’une scientifique ambitieuse qui n’imaginait pas que son projet puisse prendre une telle tournure.

Le récit est teinté d’un humour discret. Un humour noir bien agréable. La partie finale bascule parfois dans la grandiloquence et les envolées lyriques sans que cela altère la qualité globale du roman.

Population : 48 est un thriller bien conçu et original avec une touche de science-fiction dans un décor de western. Vous ne vous ennuierez pas un seul instant à la lecture de ce roman.

Extrait :
Holliday expliqua que Caesura offrait une alternative idéale : vous ne savez même pas qui vous êtes ni ce que vous avez fait. Si tu veux garder un secret, commence par le protéger de toi-même fut le credo fondateur de la ville. Un nouveau vous, une nouvelle vie, un nouveau départ. Les responsables du WITSEC furent séduits par Caesura, y voyant un moyen de se débarrasser de leurs témoins les plus répugnants : les tueurs, les violeurs en série, les pédophiles, ceux qui avaient des informations et une marge de négociation pour pouvoir offrir leur témoignage contre une amnistie, mais pour qui il était difficile, politiquement, de justifier un compromis et une mise en liberté. L’idée d’un effacement volontaire de la mémoire suivi d’un internement consenti dans une communauté isolée sécurisée, surveillée par les pouvoirs publics et laissée aux bons soins de l’Institut, paraissait à la fois plus facile à digérer pour l’opinion publique et plus humain vis-à-vis des témoins : c’était du moins ce que tout le monde s’est dit le jour où on a coupé le ruban à l’entrée de Caesura.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Américain, Remarquable, Thriller | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Terminal Grand Nord – Isabelle Lafortune

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Éditions XYZ)
Genre : Enquête
Personnage principal : Émile Morin, Sûreté du Québec

C’est toujours émouvant de lire le premier roman d’un auteur. Isabelle Lafortune, diplômée de l’UQAM en études littéraires, a travaillé plusieurs mois à l’Hôtel Royal de Schefferville, ex-ville minière florissante, perdue quelque part dans le Grand Nord québécois. Aujourd’hui déclinante économiquement, la ville compte environ un millier d’habitants qui survivent tant bien que mal, pouvant toujours compter sur la chasse et la pêche. C’est cette sorte d’huis-clos qui a donné à Lafortune l’idée d’écrire un roman policier qui lui permettrait de retrouver ses amis autochtones, leur mode de vie difficile, et une nature ingrate mais si belle.

En avril 2012, les corps de deux jeunes filles autochtones, Natasha et Gina, sont retrouvés dans un sentier enneigé de Schefferville; violées et assassinées. La Sûreté du Québec charge le policier d’expérience et Directeur des enquêtes criminelles Émile Morin de régler cette affaire sans tambour ni trompette. Morin sera accompagné de l’écrivain Giovanni (Johnny pour les vieux amis autochtones) Celani qui, ayant déjà vécu à Schefferville, connaît bien ses habitants et sera en mesure de conseiller le policier. Celani est un peu le Watson de Morin; c’est lui qui raconte cette histoire tragique dans laquelle il s’implique à fond.

Par où commencer l’enquête ?
D’abord, qui sont ces jeunes Innues qui sont venues de Maliotenam (quelques centaines de kilomètres plus au sud), et qu’est-ce qu’elles font à Schefferville ? Sont-elles impliquées dans le trafic de drogues de leur ami Lucas ? Des photos compromettantes les relient au ministre chargé de négocier les conditions d’exploitation minière de la compagnie Métald’Or; quel rapport ? Voulait-on faire chanter le ministre ? C’est apparemment le chef de bande de Uashat-Maliotenam, Joe Cardinal, qui aurait présenté Natasha à Marc, un gars mystérieux qui épongeait les dettes de Joe en l’incitant à parler en faveur des projets miniers de Métald’Or. Pour mettre un peu plus de pression, un message dénonçant ses exploits sexuels avec des jeunes femmes, photos à l’appui, et le reliant explicitement aux deux Innues assassinées, pourrait être divulgué publiquement. Quel rapport entre les intérêts de Métald’Or et l’assassinat des deux jeunes filles ?

Émile et Giovanni cherchent à comprendre. Le vieil ami de Giovanni et propriétaire de l’Hôtel de la ville, Antoine, qui connaît tout le monde, ne les aide pas beaucoup. Sam, un Innu de la réserve voisine, semble comprendre davantage ce qui se passe, mais ses propos énigmatiques s’avèrent peu éclairants pour les enquêteurs. Et quand les choses paraissent se clarifier, la fille adoptive d’Émile, Angelune, disparaît. On n’est pas sorti du bois.

L’intrigue policière est complexe et le lecteur est souvent dérouté par les ramifications politiques, sociales et économiques où on est conduit. L’auteure ne cache pas son désir de recréer cette société isolée et vulnérable où elle a vécu. Au début de plusieurs chapitres, en exergue, une citation de Machiavel souligne les jeux de pouvoir politiques et économiques qui polluent une telle société et dont sont victimes les Autochtones. La dimension policière n’est pas pour autant négligée, et Lafortune combine plusieurs problèmes avec bonheur. Mais ça reste un prétexte pour peindre une région et des gens qu’elle a aimés. Pas surprenant qu’un film inspiré du roman soit en préparation.

On est dérouté aussi par le grand nombre de personnages et par la discontinuité chronologique des événements; celle-ci m’a paru nécessaire pour nous faire sentir la mauvaise surprise des victimes du tueur (et du lecteur). Par contre, le grand nombre de personnages implique qu’ils ne sont pas suffisamment décrits pour qu’on s’y attache vraiment.

Le roman a été bien accueilli par les critiques. J’espère que ça va encourager Isabelle Lafortune à récidiver. Comme elle est encore trop jeune pour être retraitée, on sait bien que la tâche ne sera pas facile; mais, comme le disait Machiavel : « Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent ».

Extrait :
– Nous venons tout juste d’apprendre que les deux jeunes filles qui étaient portées disparues dans la région de Sept-Îles depuis le mois de mars dernier ont été retrouvées mortes à quelques kilomètres de Schefferville. Il s’agit vraisemblablement d’un double homicide. Avec nous pour en parler, notre journaliste d’enquête, Pierre Rabouin.
– Bonjour, Pierre. Dites-nous, il s’agit bien de ces deux jeunes filles innues disparues qui ont été retrouvées ?
Absolument, Gilles. Selon la police, il s’agit de deux meurtres. Il n’y a, pour l’instant, aucun indice sur les motivations du ou des meurtriers. Nous ne sommes pas sans savoir qu’il y a beaucoup de tensions, de drogues et d’alcool dans les réserves. Il faut comprendre qu’il y a de la méfiance aussi envers la SQ du côté des Premières Nations, après le scandale de l’affaire Gabriel et Ambroise à propos des comportements inappropriés de certains policiers…

Schefferville

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Moyen, Québécois | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Deux femmes – Denis Soula

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions Joëlle Losfeld)
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Une femme éplorée par la perte de sa fille – Une autre femme tireur d’élite dans les Services

Une femme raconte sa douleur après le deuil d’une de ses filles. Son combat quotidien pour continuer à vivre. Combat moral. Une autre femme expose la nature de son travail dans Les Services. Elle aussi doit se battre pour préserver sa vie. Combat physique pour elle. Bien que leurs modes vies soient aussi éloignés que possible, leurs chemins vont se croiser de façon tragique. Elle vont lutter ensemble pour leur vie.

L’auteur retrace les parcours de deux femmes dont on ne connaît pas le nom. Deux femmes très différentes. La première est marquée est marquée par la disparition de sa fille la plus jeune. Elle s’accroche à la présence de celle qui lui reste. Son compagnon est parti depuis longtemps. Il ne lui reste que l’aînée et la moto. Elle a toujours aimé les motos. Cela l’aide à tenir debout et à avancer lentement hors du malheur. Dans l’épreuve elle reste libre et indépendante. Il y a beaucoup de nostalgie et de douleur dans la vie de cette première femme.

La deuxième est très différente. Jeune, après un baccalauréat obtenu avec la mention très bien et la mort de sa mère dans un accident de voiture, elle a collé une balle dans la tête d’un type en lui lançant : Salaud de riche. C’était son père. Il venait de lui présenter une nouvelle femme. Après ça, pour échapper à la prison, elle accepte d’entrer dans les Services secrets. En 1981 c’est l’élection d’un président de gauche, le nouveau gouvernement a besoin de jeunes déterminés, qui n’ont pas froid aux yeux et s’ennuient un peu dans la vie. Elle devient alors tireur d’élite, chargée d’éliminer des ennemis de la France. C’est justement en traquant un terroriste, bon père par ailleurs, qu’elle va faire une irruption aussi brutale autant que décisive dans la vie de l’autre femme.

Ce livre est court : à peine 110 pages. Il n’y a rien de superflu dans l’écriture, on a même l’impression que l’auteur a éliminé tout ce qui n’est pas strictement nécessaire à l’intrigue. De ce fait les passages d’une situation à une autre peuvent paraître brutaux. Il n’y a pas de transition, pas d’explication, juste l’action. Surtout dans la dernière partie. Pas de fioritures, pas d’enjolivure de style, pas de pathos. Cela donne un roman tendu, condensé et percutant. S’il existait un championnat du monde de la concision pour les écrivains nul doute que Denis Soula décrocherait la médaille d’or. Mais finalement c’est cette brièveté qui fait la force de ce roman.

Extrait :
Chez Hernu, d’emblée, j’ai posé problème. Pas parce que j’étais une criminelle, d’autres aussi avaient des dettes de sang qu’ils remboursaient chaque jour à la nation et aux colonels qui se transmettaient leurs dossiers. Non, j’étais un problème, car j’étais une femme. Même si à dix-huit ans, je ressemblais beaucoup à un garçon, j’étais la seule fille du régiment, fanfaronnait l’adjudant Filippi, j’aurais dû en toute logique finir dans un bureau, sous-fifre exécutante d’un gradé. Mais voilà, j’étais la meilleure au tir, la plus précise sur cible rapprochée, la moins imprécise à longue distance. Un vrai emmerdement.

Springsteen avait joué mes préférées, Fire, Stolen Car, Point Blank et Candy’s Room à la suite, comme un cadeau, comme s’il était au courant. Je n’en revenais pas. C’est un signe, lâcha mon jules.

Bruce Springteen – Fire

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Français, Remarquable, Roman noir | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Mauvais genre – Isabelle Villain

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Taurnada Éditions)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Rebecca de Lost, commandant de police

Hugo, 12 ans, assiste au meurtre de sa mère. Son père la tue devant lui à coups de pieds dans le ventre. Vingt-cinq ans plus tard le commandant Rebecca de Lost enquête sur le meurtre d’une femme. L’autopsie révèle que ce n’était pas une vraie femme mais un transsexuel, un homme devenu femme. L’enquête va permettre de faire remonter à la surface l’histoire de Hugo. Rebecca de Lost va devoir ouvrir une investigation supplémentaire quand une femme de 60 ans est assassinée. Cet homicide la vise particulièrement puisque le meurtrier a laissé un message à son attention : « En souvenir du bon vieux temps ». La façon dont la victime a été abattue rappelle à l’équipe du commandant d’autres assassinats perpétrés sept ans plus tôt. Le cauchemar du Tueur au marteau semble recommencer. Avec deux enquêtes sur les bras, dans une situation où elle-même est menacée Rebecca et son équipe ont du pain sur la planche.

Ce roman policier, assez classique, permet d’aborder plusieurs thèmes, qui eux ne sont pas habituels dans ce genre d’ouvrage. Le premier est celui des troubles de l’identité. L’auteure est à ce sujet très didactique : elle précise les différences entre le transvestisme (s’habiller avec des vêtements de l’autre sexe), le transgenre (personne qui vit dans le genre qui ne correspond pas à son sexe de naissance) et enfin le transsexualisme (changement de sexe). À un autre moment c’est la nuance entre sociopathe et psychopathe qui est développée. Autre sujet : la manipulation mentale. Elle peut amener des suspects à endosser des crimes qu’ils n’ont pas commis, soit pour la gloire, soit pour protéger la personne faisant l’objet de leur adoration. Il y a un passage savoureux sur la fascination des femmes pour les meurtriers : il y a les killer groupies qui se conduisent envers les criminels prisonniers comme s’ils étaient des stars et celles qui plaignent les tueurs et veulent les aider. Ainsi un juge, éberlué, avait constaté que “les mecs en prison, ils font deux castings : un pour choisir leur avocat, un autre pour choisir les filles.” Tous ces sujets sont intégrés dans le cadre du travail des policiers, ils pimentent les enquêtes d’une touche d’érudition bien agréable. Comme quoi lire des polars est parfois très instructif.

Cette pédagogie est au service d’une intrigue complexe qui se développe sur plusieurs niveaux. C’est avec habileté que l’auteure déploie un scénario bien élaboré qui retient toute l’attention. Plusieurs fausses pistes apparaissent, le lecteur est un peu baladé. Ainsi quelques faux indices l’orientent vers un probable coupable puis vers autre pour finalement le surprendre totalement quand le vrai coupable est révélé. Le final tourne au thriller avec l’action qui s’emballe et le suspense atteint son maximum. Tout cela est réalisé avec une belle maîtrise.

Le personnage principal est le commandant de police Rebecca de Lost. C’ est une femme qui approche la cinquantaine, elle est veuve sans enfant. Elle entretient une relation suivi avec un collègue, lui aussi policier mais aussi marié. Cette relation lui convient, pendant un certain temps. En marge des enquêtes, les relations entre les divers personnages sont intéressantes et apportent une dimension humaine et des sentiments qui atténuent la dureté de l’environnement policier.

Mauvais genre est le troisième volume qui met en scène Rebecca de Lost. À plusieurs occasions l’auteure fait références aux événements relatés dans les tomes précédents, malgré cela ce livre peut se lire indépendamment des autres. D’ailleurs Isabelle Villain laisse dans ce roman suffisamment de choses en suspens pour présager une suite probable. C’est vraiment le seul reproche que je ferai : celui de ne pas boucler complètement une histoire dans chaque livre et d’utiliser le procédé, irritant pour moi, des épisodes qui s’enchaînent même si le lien entre-eux est suffisamment ténu pour pouvoir les lire séparément.

Mauvais genre est un roman policier assez classique dans le sens où c’est une enquête avec simplement une recherche de coupable, n’abordant pas de grand problème de société ou politique, mais qui se distingue par la connaissance en profondeur des thèmes évoqués, par une intrigue bien bâtie et des personnages attachants. Du classique dans le genre mais de l’excellent !

Extrait :
– Il y a en fait deux types de femmes. Les premières sont celles qui en général ont été violentées par un père dans leur enfance ou bien par un petit ami ou un mari. Elles sont fragiles et pensent qu’une relation avec un homme derrière les barreaux est une relation “sécurisée”. Cet homme ne pourra pas leur faire de mal. Leur vie leur paraît tout de suite plus excitante et dangereuse. On les appelle les killer groupies. Elles écriraient de la même façon à des stars de rock, mais ne pourraient espérer au mieux qu’une réponse formatée. Alors que là, elles peuvent rêver d’une demande en mariage. Les secondes leur offrent le bénéfice du doute. Elles estiment que leur homme n’est pas coupable, qu’il a des circonstances atténuantes et dans tous les cas qu’il ne mérite pas de rester seul durant son enfermement. Elles les voient comme des personnes extraordinaires, car ce sont des hors-la-loi. Après, elles ont envie de les aider, elles les plaignent. Je me souviens d’un juge qui n’en revenait pas du fan-club de l’un des meurtriers qu’il avait en face de lui au procès. Je me rappelle parfaitement de ce qu’il m’avait dit à l’époque : “Les mecs en prison, ils font deux castings : un pour choisir leur avocat, un autre pour choisir les filles.”
– Mais de là à assumer un crime à sa place…
– Effectivement, c’est moins courant.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Publié dans Enquête, Français, Remarquable, Thriller | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire