Le mystère d’Edwin Drood – Charles Dickens

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1870
(The Mystery of Edwin Drood)

Date de publication française : 1956 (Marabout)
Traduction : Paul Kinnet 1
Genres : Enquête, thriller, historique
Personnages principaux : Edwin Drood et John Jasper, son oncle

C’est une surprise pour plusieurs de retrouver Dickens parmi les auteurs de romans policiers. C’est son dernier roman, interrompu par sa mort soudaine en 1870. On ne savait pas encore comment Dickens aurait terminé son récit, et les hypothèses n’ont pas manqué de se multiplier. L’auteur belge Paul Kinnet a trouvé une solution au mystère de la disparition d’Edwin Drood, qui semble avoir satisfait la plupart des commentateurs. Fidèle aux personnages et au sens de l’intrigue, Kinnet a ajouté environ 15% à l’ensemble déjà écrit.

Vers le milieu du XIXe siècle, dans une petite ville d’Angleterre pas très loin de Londres, Cloisterham, connue surtout pour sa vieille cathédrale et son pensionnat pour jeunes filles, c’est habituellement le calme plat. La veille de Noël, cependant, le jeune et fringant Edwin Drood disparaît. Il était sur le point d’épouser Rosa, orpheline plus ou moins confinée au couvent des Nonnes, qui lui avait été promise par testament à cause de l’amitié entre les deux pères. Rosa est jeune et belle, naïve dans bien des domaines, attachante et séduisante malgré elle. On comprend que plusieurs hommes la convoitent : Edwin, bien sûr, mais aussi son oncle John Jasper qui enseigne le chant à Rosa, de même que le bouillant Neville Landless, qui arrive de Ceylan avec sa sœur jumelle, Helena; et plusieurs autres hommes mûrs qui s’intéressent à elle plus ou moins paternellement. Rosa est d’autant plus attirante qu’elle détient une petite fortune.

Sexe, argent… il ne reste plus que le meurtre pour réunir les principaux ingrédients des romans de détection, les whodunit. Après des mois de recherches, on a retrouvé dans une petite rivière la montre et l’épingle à cravate d’Edwin, mais rien de plus. Plusieurs estiment qu’il est mort, probablement assassiné. Neville est soupçonné mais, sans le corps, on ne peut rien faire contre lui. Bien d’autres personnages sont d’ailleurs liés à Edwin et Rosa : d’abord l’oncle Jack (seulement 6 ans de plus qu’Edwin), le révérend Crisparkle, sportif et apparemment bienveillant, le tuteur de Rosa, Grewgious, maladroit en société, qui manifeste plus de bonne volonté que de diplomatie, le commissaire priseur Sapsea, prétentieux et peu brillant; et qu’en est-il de la jumelle de Neville, Helena, qui aime beaucoup son frère, ou de Miss Twinkelton, directrice du couvent, discrète, efficace, et qui aime beaucoup Rosa ? Dickens prend tout son temps pour nous présenter ces personnages dont certains semblent venir des drames de Shakespeare, d’autres des comédies de Molière.

On en oublie presque la disparition d’Edwin : aurait-il simplement voulu fuir la rupture de ses fiançailles avec Rosa ? Pour l’oncle Jasper, c’est un meurtre et il jure bien de dépister le meurtrier et de venger Edwin. Mais l’histoire se complique par l’arrivée du voisin de Neville, un certain Monsieur Tartar. Qu’est-ce qu’il vient faire dans cette histoire ? Sans parler de l’étrange individu Dick Datchery, un vieil « oisif, qui vit de ses revenus et désire s’installer à Cloisterham », comme il se définit lui-même. S’installer à Cloisterham, quelle drôle d’idée ! Enfin, pourquoi Rosa doit-elle s’enfuir de Cloisterham ?

Lentement, mais sûrement, Crisparkle, Grewgious et Tartar s’associent pour passer à l’action dans le but de coincer l’assassin d’Edwin. Avec l’aide de Neville et de l’étrange monsieur Datchery. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises.

Roman d’enquête original, bourré d’imagination, où on retrouve quelques décors typiques au XIXe siècle anglais : les fumeries d’opium, le macabre, la cathédrale sinistre à côté du cimetière, les cloîtres ou couvents, la présence douteuse de l’Orient, des Chinois qui gèrent les fumeries aux immigrés comme Neville et Helena. Dickens nous entraîne dans ces petites villes de la banlieue londonienne qu’il connaît bien; et on reconnaît son style décapant et son ironie mordante quand il décrit des bourgeois décadents et des parvenus qui ont plus d’argent que d’intelligence ou de culture. On a parfois l’impression d’assister à des dialogues socratiques. Ne disons pas que l’intrigue policière est négligée, mais elle s’inscrit dans un roman d’auteur qui ne renonce pas à ses qualités d’écrivain. Le mystère capte notre intérêt; l’ensemble nous séduit.

1 Kinnet est un écrivain belge, qui a achevé l’œuvre interrompue par la mort soudaine de Dickens, qui avait alors rédigé 85% de son roman. Kinnet a ajouté quelques pages au chapitre 23 et a rédigé les chapitres
24 à 29.

Extrait :
C’est une très vieille ville que Cloisterham, et pas du tout l’endroit rêvé pour quiconque apprécie les attraits du monde tumultueux. C’est une ville monotone, silencieuse, qui semble imprégnée de l’odeur d’humus qui se dégage de la crypte de sa cathédrale. On y trouve tant de vestiges de tombes monastiques que les enfants de Cloisterham font pousser leurs salades dans la poussière vénérable d’abbés et d’abbesses, et que leurs pâtés de sable sont faits de nonnes et de petits frères. En retournant son champ, le paysan accorde le même intérêt aux puissants lords trésoriers, archevêques et évêques de jadis que l’ogre de la fable en portait à son importun visiteur : il moud leurs os pour en faire son pain.
C’est aussi une ville endormie que Cloisterham. Ses habitants semblent considérer, avec une inconscience plus étrange que rare, qu’elle a vécu toutes ses aventures dans le passé et qu’elle n’en connaîtra plus d’autres. C’est là une curieuse manière de tirer la leçon de l’Histoire, mais il en a toujours été ainsi depuis la nuit des temps. Quant aux rues de Cloisterham, elles sont tellement silencieuses – encore que toujours prêtes à faire écho à la moindre provocation – que, par les jours d’été, les volets de ses boutiques osent à peine claquer lorsque souffle le vent du sud. Et lorsque passent les chemineaux tout rongés de soleil, ils ont un regard étonné et pressent le pas pour échapper plus vite à son oppressante respectabilité et sortir de ses murs.

Edwin et Rosa

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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La machine Ernetti – Roland Portiche

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Albin Michel
Genres : Techno-polar, historique, thriller religieux
Personnages principaux : Pellegrino Ernetti, prêtre musicologue et physicien – Natacha Yadin-Drori, archéologue israélienne

Milan 1955.
Leonardo, prêtre et savant du Vatican, capte par hasard la voix de son père en faisant des essais sur un magnétophone à fil. Le plus étonnant c’est que son père est mort depuis des années et que ses paroles datent de trois quarts de siècle. Leonardo vient d’enregistrer une voix du passé. Il demande à son jeune assistant, le père Pellegrino Ernetti, de l’aider à étudier cet étrange phénomène. Ernetti est prêtre, musicologue, il a aussi étudié la physique quantique. Leonardo est appelé au Vatican pour étudier les travaux du physicien Majorana, mystérieusement disparu, mais dont les résultats de ses recherches sont gardés au Vatican. Le pape Pie XII et son bras droit l’archevêque Montini, futur pape Paul VI, pensent que les plans d’une machine à explorer le temps imaginée par Majorana pourraient les aider à prouver la vérité des Évangiles et relancer la foi chrétienne. C’est ainsi que Leonardo et Ernetti mettent au point le chronoviseur, une machine permettant de voir le passé. L’engin fonctionne au-delà des espérances et permet même de remonter jusqu’à l’époque de Jésus-Christ. Les bases du christianisme vont-elles être confirmées de façon éclatante ? La machine à voir dans le passé réserve aussi quelques mauvaises surprises.

Comme le précise l’auteur dans l’avant-propos, « aussi incroyable que cela paraisse, ce roman est basé sur une histoire vraie. Elle s’est déroulée à Rome, au Vatican. Un homme, un prêtre, aurait construit entre 1956 et 1965, en pleine guerre froide, une machine à voir dans le temps. » Partant de cet événement, Roland Portiche a imaginé un récit où il est question du voyage dans le passé, de neutrinos, de physique quantique mais aussi des luttes intestines à l’intérieur de la hiérarchie catholique, des secrets et de la rétention d’information concernant les manuscrits de la mer Morte, de la rivalité des services de renseignement de la CIA, du KGB, du Mossad et de politique. C’est en mêlant astucieusement des faits réels avec des aventures imaginaires, des personnages historiques et des héros fictifs, que l’auteur a élaboré une intrigue assez complexe mais captivante même s’il faut bien admettre que les possibilités du chronoviseur sont un peu trop ébouriffantes pour être crédibles.

Le père Ernetti a bien existé. Il aurait fabriqué une machine qui lui aurait permis de remonter le temps mais l’engin n’a fait l’objet d’aucune publication scientifique. Il y a eu controverse sur cette invention : pure affabulation ou réalité ? Une rumeur dit que la machine à remonter le temps aurait été démontée et qu’elle serait conservée avec ses plans dans les caves du Vatican, connues pour renfermer bien d’autres secrets.

Roland Portiche nous offre avec ce roman une histoire fascinante et mystérieuse qui excite l’imagination. Un prodigieux voyage dans l’espace et le temps à condition de ne pas s’enfermer dans un esprit rigidement cartésien.

Extrait :
– Je comprends, dit le pape qui se retourna vers Pellegrino. Père Ernetti, il nous faut des images plus fortes. Voyez le padre Pio. Ses stigmates ont déplacé des milliers de personnes parce qu’ils étaient magiques. L’instant d’avant, ses mains étaient intactes. L’instant d’après, il y avait les stigmates. Le miracle se voit au premier coup d’œil !
– Mais le padre Pio souffrait de névroses, objecta Pellegrino. Nos films montrent Jésus en personne !
– Hélas, quand on le dira, personne ne nous croira. Je le déplore, mais c’est ainsi. Il faut montrer un événement vraiment extraordinaire dans la vie de Jésus.
– Un autre miracle ? hasarda Pellegrino.
– Nous nous heurterons aux mêmes objections. Ceux qui y croient contre ceux qui préfèrent une explication naturelle. Je ne vois qu’une chose à filmer, à présent : la crucifixion de Jésus, suivie de sa résurrection. Je craignais que le chronoviseur, par son réalisme, ne rende cette scène trop cruelle. Mais il faut en arriver là. Nous nous sommes bien compris, père Ernetti ?
– Oui, Saint-Père.
Il était abasourdi.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Goldstein – Volker Kutscher

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2010-2011 (Goldstein)
Date de publication française : 2013 (Seuil)
Traduction : Magali Girault
Genres : Enquête, thriller, historique
Personnages principaux : Gereon Rath, commissaire à Berlin

J’avais passé à travers le premier de la série (Poisson mouillé) comme une flèche. Je n’ai pas trouvé en librairie le deuxième (La Mort muette), mais voici le troisième; chaque tome a son autonomie propre. Et une fois le roman commencé, ça n’a pas été facile de m’arrêter. Sans trop que je sache pourquoi.

Berlin 1931. Le FBI avertit les Allemands qu’un redoutable tueur à gages new-yorkais, Abe Goldstein, va bientôt arriver chez eux. De fait, il est signalé à Berlin, et le commissaire Gereon Rath est chargé de le surveiller. Des leaders importants des deux organisations mafieuses rivales, la Berolina et les Pirates, disparaissent et seront vraisemblablement assassinés. La presse antisémite accuse Goldstein qui a, semble-t-il, échappé à la surveillance de Rath, mais le gangster paraît avoir un alibi. Par ailleurs, l’amie de Rath, Charly, a pour mission de suivre de près le schupo (agent de police allemand) Kuschke, soupçonné d’avoir tué un jeune voleur, et devenu l’objet de la vengeance de l’amie de ce jeune homme, Alex. Charly tente d’aider Alex, qui n’est ni facile à trouver, ni facile à convaincre.

Rath subit la pression des autorités policières mais aussi d’un grand chef mafieux, Marlow, avec qui il entretient une relation ambigüe, et qui cherche à savoir qui a fait disparaître Hugo le Rouge. Rath ne sait plus où donner de la tête, d’autant moins que sa relation avec Charly est problématique. Pas facile de travailler dans un contexte de frustrations économiques qui attisent l’antisémitisme, stimulent la criminalité, favorisent la multiplication des ripoux, et encouragent les manifestations sanglantes entre communistes et fascistes. Cette montée de l’extrême-droite, qui implique le mépris de la République, l’irrespect des lois, la violence pro germanique pure et dure, est soulignée sans complaisance par Kutscher, aspects qu’on est bien placé pour comprendre depuis l’arrivée de Trump à la Présidence des États-Unis.

Les chapitres sont courts, un peu comme dans un montage cinématographique nerveux. Plusieurs histoires substantielles différentes alternent rapidement. Le lecteur est bousculé, mais il en redemande, parce qu’on sent bien que le dénouement sera spectaculaire et éclairant. C’est vraiment le rythme qui est l’atout principal du roman; le réalisme du contexte et des personnages également : on participe à cette montée du fascisme devant laquelle les citoyens, épuisés et écœurés, n’ont ni le goût, ni la force, de réagir.

Enfin, certains apprécieront peut-être la ténacité de Rath ou à la générosité de Charly, mais ce ne fut pas mon cas : en vieillissant, Rath ne s’améliore pas, jaloux, possessif, macho; et Charly me fait penser aux jeunes filles aux vertes espérances qui participaient aux Jeunesses Étudiantes Catholiques dans les années 60. Que, malgré cette restriction, l’œuvre nous prenne et ne nous lâche plus, c’est là toute la force de Kutscher.

NB. Un complément bénéfique aux films Cabaret (1972) et L’Ange bleu (1930).

Extrait :
– Gardez les mains en l’air, monsieur Goldstein ! hurla Böhm dans le mégaphone.
Gould-stine. Le reprit Abe Goldstein.
En entendant sa voie, Rath faillit pousser un cri de joie. Son plan avait fonctionné !
Je m’appelle Gould-stine, poursuivit le gangster. Je suis citoyen américain et il doit s’agir d’un malentendu.
Vous êtes en état d’arrestation, monsieur… Gouldstine. Vous êtes soupçonné des meurtres de Jochen Kuschke, Gerhard Kubicki, Hugo Lenz, Rudolf Höller et Aberhard Kallweit.
Dans ce cas, dites à vos hommes de me passer les menottes, mes bras sont en train de s’engourdir !
Vous n’avez rien d’autre à ajouter ?
La surprise s’entendait dans la voix de Böhm.
Non, sinon que je suis innocent, bien entendu, répondit Goldstein
Tornow et Rath n’avaient pas raté un seul mot de l’échange.
L’évacuation du gangster prit un temps considérable, mais le calme finit par revenir dans les jardins ouvriers. Les membres de la police judiciaire et les schupos qui s’étaient assurés qu’aucun voisin innocent ne se retrouve dans la ligne de tir furent les premiers à sortir, suivis des policiers qui avaient encerclé la cachette de Goldstein, avec parmi eux les deux hommes qui entouraient le gangster.
Goldstein, les mains menottées dans le dos, semblait d’assez bonne humeur, jusqu’à ce qu’il reconnaisse Rath, et peut-être aussi Tornow. Au moment où il les aperçut, sa mine s’assombrit et la colère se lut sur son visage avant de laisser la place à un profond mépris.

Une rue de Berlin en 1931 (George Grosz)

Niveau de satisfaction :
4.6 out of 5 stars (4,6 / 5)

 

 

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R.E.S.E.T – Jean-Sébastien Pouchard

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Livresque éditions
Genres : Enquête, Thriller
Personnages principaux : Agathe Leroy, caissière de supermarché, gagnante d’un séjour au White Mountain Resort Hotel

Ils sont sept à se retrouver au White Mountain Resort Hotel & Spa. Ils ne se connaissent pas. Ils sont venus pour des raisons différentes : parce qu’elle a gagné un séjour, un autre pour se ressourcer, un autre pour un séminaire, ou encore pour travailler. Le lieu est paradisiaque, en pleine montagne des Alpes à 2500 mètres d’altitude : un endroit où la technologie et le confort sont au service de la nature. Un lieu unique au profit d’un panorama à couper le souffle, affirment ses promoteurs. Mais arrivés sur place les invités ne trouvent qu’un hôtel vide, silencieux et angoissant. La vue panoramique se réduit à un brouillard dense, il n’y a pas de réseau téléphonique, les portes sont verrouillées et les clients commencent à mourir de mort violente les uns après les autres. Agathe Leroy, dernière survivante, se réveille, sans transition, dans une chambre d’hôpital, ne comprenant pas comment elle est arrivée là.

L’intrigue démarre comme une reprise du scénario des Dix petits nègres d’Agatha Christie avant de bifurquer, dans une deuxième partie, vers une direction complètement différente qui permet à Jean-Sébastien Pouchard d’aborder un thème qui lui tient à cœur me semble-t-il : celui des E.M.I, les Expériences de Mort Imminente, dans lesquelles les personnes se trouvent en état de mort clinique alors que leur cerveau enregistre une intense activité, avant finalement de se réveiller. Dans la dernière partie, l’auteur aborde encore un troisième thème : Le R.E.S.E.T , un concept qui fusionne les techniques des jeux vidéos et la lecture sur liseuse électronique. Il permettrait au lecteur de visionner les images, que lui-même crée dans son cerveau, dans des lunettes de réalité virtuelle. Ce n’est pas évident de bâtir une intrigue solide en rassemblant des thèmes aussi différents que le huis-clos, les E.M.I et le R.E.S.E.T. La difficulté apparaît bien dans ce roman. Peut être valait-il mieux se concentrer sur une seule idée et la traiter à fond plutôt que de survoler des sujets, certes intéressants, mais qui n’ont pas assez de zones de recouvrement pour élaborer une histoire cohérente.

Du coup les personnages ne sont que grossièrement définis. Ils manquent de crédibilité, particulièrement celui d’Agathe. Comment admettre sans broncher que la petite caissière de supermarché se transforme instantanément en enquêtrice convaincante et tenace. Qu’elle tienne la dragée haute à deux vieux loups de l’édition et du journalisme. Qu’elle arrive facilement à les persuader de l’aider dans son enquête, qu’elle les bouscule, qu’elle impose ses conditions, suscitant même leur l’admiration. On a du mal a y croire, d’autant plus que son seul argument est se mettre en rogne quand ces vieux briscards ne lui donnent pas satisfaction.

On sent que l’auteur a essayé de partager des sujets qui le passionnent mais sans réussir totalement à créer une œuvre homogène. Ce R.E.S.E.T donnera satisfaction à tout lecteur qui cherche un bon divertissement. Il laissera probablement sur sa fin le lecteur exigeant qui s’attache à la complexité et la crédibilité de personnages évoluant dans une intrigue bien élaborée.

Extrait :
— Je vois. Le coup du complot, répondit l’éditeur en mimant des guillemets. Même si votre coup de fil m’a fortement intrigué, vous avez intérêt à mettre le paquet pour que je reste ici, Mademoiselle Leroy. Sachez que j’ai chamboulé mon agenda pour venir et croyez-moi, me rencontrer n’est pas chose si aisée.
— Agathe, s’il vous plaît !
Marc Gautier devint pressant.
— Au téléphone vous avez dit que Sylvain avait été assassiné. Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que cet accident n’en est pas un ?
Le cafetier déposa la tasse d’arabica et l’éditeur baissa d’un ton devant le serveur intrigué. Inutile de colporter de fausses rumeurs durant les discussions de comptoir.
— Croyez-moi ! Tout ceci n’est que poudre aux yeux, un spectacle monté de toutes pièces pour des spectateurs très peu regardants, reprit Agathe.
— C’est peut-être parce qu’il n’y a rien à regarder justement. Vous avez chuté de soixante mètres et vous êtes vivante. Vous êtes sous le coup d’un violent trauma et vous culpabilisez d’être encore en vie. Alors vous refusez d’admettre ce qui pourtant est une évidence.
— Ne jouez pas les putain de psys avec moi ! Je ne sais pas pourquoi j’ai cru que vous pourriez m’aider. Qu’est-ce que je peux être conne.
Agathe se leva subitement pour abandonner l’incrédule éditeur. Dans son élan, son plâtre se cogna sur le pied de la table et elle échappa un cri aigu de douleur.
— Rasseyez-vous ! Je viens de m’infuser sept heures de train alors vous n’allez pas me laisser en carafe maintenant, répondit sèchement Marc Gautier en retenant le bras d’Agathe contre sa volonté. Je vous promets de vous écouter jusqu’au bout, d’accord ?

Un lieu unique au profit d’un panorama à couper le souffle

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Freeman – Roy Braverman

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020
(Hugo Thriller)

Genres : Enquête, thriller
Personnages principaux : Zacharie Beauregard, Douglas Howard, police de la Nouvelle-Orléans (NOPD)

On le connaît surtout sous le nom d’Ian Manook, que nous a fait connaître sa trilogie mongole (Yeruldegger, Les Temps sauvages et La Mort nomade, de 2013 à 2016). En réalité, il s’agit d’un romancier français qui s’appelle Patrick Manoukian et qui a choisi le surnom de Roy Braverman pour écrire la trilogie de Freeman : Hunter (2018), Crow (2019) et Freeman (2020). Avant de tâter le Droit et la Science Politique à la Sorbonne, Manoukian a fait du stop au Canada et aux États-Unis, alors qu’il n’avait que 18 ans. Puis, il travaille comme journaliste et voyage en Islande, au Bélize et au Brésil. D’où son agence d’édition de livres de voyage en 1987; Il n’avait pas alors encore 40 ans. De 2003 à 2011, il publiera quelques bandes dessinées et deviendra écrivain en 2013.

Même si Freeman est le troisième tome d’une trilogie, il peut se lire indépendamment des deux autres romans. Ce roman reflète la complexité et la richesse de son auteur : descriptions précises de la faune et de la flore des bayous de la Nouvelle-Orléans, grâce à un vocabulaire étendu et à une connaissance méticuleuse des fleurs, des oiseaux et des alligators. Des commentateurs y ont vu tout ce qu’il fallait pour tourner un film : tellement précis et coloré qu’on est comme happé par le paysage. Ça commence par un ouragan qui frappe Patterson, quelque peu à l’ouest de la Nouvelle-Orléans : on a l’impression que le vent nous défrise, que nos oreilles bourdonnent et qu’on respire les odeurs de terre mouillée à plein nez, tandis que la fureur de la pluie nous menace de ses hallebardes. Puis, de l’autre côté du pont, on retrouve la Nouvelle-Orléans de James Lee Burke, baignant dans un air de fête qui dissimule mal la ville peut-être la plus corrompue des États-Unis, au taux de criminalité très élevé, et où dominent les jeux, la prostitution, la drogue, la violence, protégés par une justice corrompue et gérés par une mafia impitoyable, royaume de l’énorme Sobchack. L’écriture de Braverman est si étourdissante qu’on saute presque les passages d’action pour se repaître des images et des mots de l’auteur.

On pourrait croire après ça que l’intrigue est négligée. Ce n’est pas le cas. Car, là encore, on est bien servi et presque dérouté. Pendant l’ouragan, l’affreux et effrayant Sobchack est soulagé de deux millions de dollars, dissimulés dans un coffre inviolable (ou presque, faut croire), dans sa résidence du type château fort, gardée par des caméras et des sbires intraitables. Qui a osé s’y aventurer ! De l’autre côté de la rive, l’ex-policier Freeman, qui cherche à empêcher sa maison de partir au vent, est témoin d’une partie des événements qui se passent dans le domaine de son voisin Sobchack. L’œil de la tempête succède à la première vague; au cours des deux heures de grâces, un étrange Arménien vient remettre à Freeman un million et demi de dollars, moins sa commission. D’où sort cet argent ? Et Sobchack aurait-il raison de croire que ça a un rapport avec le vol dont il a été victime ? Quoi qu’il en soit, il veut mettre la main dessus. Freeman a beau dire qu’il a été lui-même volé, les morts commencent à se multiplier dans son entourage.

Quel est le rapport entre ces incidents et le fait qu’un jeune noir de douze ans a été « exécuté d’une balle dans le cul » ? Deux flics de la Nouvelle-Orléans enquêtent sur ce meurtre : Zach Beauregard, qui passe la plus grande partie de son temps au chevet de sa femme, qui est sur le point de mourir; et Douglas Howard qui, depuis un an, recherche désespérément son jeune frère disparu. Drôle de duo, des durs au cœur tendre, efficaces malgré leurs dissemblances. Howard tombera plus ou moins en amour avec Louise, la fille de Freeman qui a été séquestrée pendant quatorze ans. D’où le lien éventuel entre Howard et Freeman, détecté et utilisé par Sobchack pour mettre la main sur l’argent de Freeman. Qu’adviendra-t-il de l’affrontement entre le méchant Sobchack et le bon Freeman ? Et où est donc passé l’argent de Sobchack et celui de Freeman ?

Environnement réaliste réussi, intrigue d’une complexité mystérieuse et fascinante. À ces deux atouts s’ajoute un troisième ingrédient décisif : des personnages hauts en couleurs, même dans des rôles secondaires : le chef Martineau et son inépuisable Dr Pepper; la touchante Molly, la femme de Zach; la tendre et écorchée Louise, la fille de Freeman; et l’inoubliable arménien Gaïzag Mardirossian (Mardiros), qui sort on ne sait d’où, disparaît soudain et réapparaît aux moments opportuns, armé de son révolver, de sa philosophie et de ses proverbes du genre : «Si tu coupes les oreilles à un âne, tu n’en feras pas un cheval!»

Bref, on s’attendait à lire un auteur, et on trouve un homme exceptionnel qui parvient à nous communiquer son sens des atmosphères, sa culture multiforme et son pari que la vie heureuse peut jaillir des boues glauques et puantes des bayous.

Extrait :
Il n’a pas le choix. C’est aujourd’hui ou jamais. Mais l’homme cagoulé n’a pas anticipé une telle violence. L’ouragan se déchaîne. Les bourrasques défoncent et emportent jusque sous le ciel noir tout ce qu’elles déchirent. Les traits de pluie, glacés et violents, fouettés par le vent, le cinglent comme autant de lanières. La pelouse est jonchée de projectiles hétéroclites qui retombent lourdement du ciel. Il pleut des barques, des barbecues, des poubelles. Des lampadaires. Des remorques. Tout ce que l’ouragan arrache sur l’autre côté du bayou Teche, il le crache sur cette pelouse. Une baignoire se fiche dans un parterre de géraniums, à deux mètres à peine de l’homme qui sursaute. Il reprend son souffle (…). Deux bidets fracassent leur porcelaine sur le mur en face de lui. Il se protège la tête dans ses bras contre les éclats qui fusent. C’est en se retournant pour voir à quoi d’autre s’attendre qu’il aperçoit l’alligator. Un monstre de quatre bons mètres. Trois cent cinquante kilos de fausse pesanteur préhistorique. Caparaçonné d’une armure d’écailles cornées et de plaques osseuses. Le crâne incrusté de coquillages. La plus puissante mâchoire sur Terre. Quinze fois celle d’un rottweiler.

Les bayous de Nouvelle-Orléans

 Niveau de satisfaction :
4.7 out of 5 stars (4,7 / 5)
et coup de cœur

 

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Attentifs ensemble – Pierre Brasseur

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Payot & Rivages
Genres : Roman noir, situationniste
Personnages principaux : Marion Philippe et ses amis membres d’un groupe d’activistes

Dans la banlieue parisienne, des individus mènent des opérations coup de poing contre des symboles de notre société. Ainsi des hommes déguisés en Robin des Bois pillent une épicerie de fruits et légumes bio qu’ils vont ensuite distribuer gratuitement sur un marché populaire. Plus loin un chef de projet de la banque BNP est enlevé puis relâché, sa veste couverte de goudron et de plumes. Le groupe d’activistes se fait appeler Front Républicain Populaire (FRP). Et chose étrange il se réclame du général de Gaulle. D’ailleurs sa signature est une croix de Lorraine entourée d’un cœur. Chaque opération est filmée et la vidéo diffusée sur internet. Au fil des actions répétées et des vidéos du FRP, son audience augmente. Les médias présentent ses membres comme des dangereux terroristes et les autorités, se sentant ridiculisées, décident de rétablir l’ordre.

Le FRP est aussi inclassable qu’imprévisible. Certains le situent à l’extrême gauche mais la référence à de Gaulle sème le doute. Ses cibles sont variées : une boutique bio, un chef de projet dans une banque, un cadre d’Ubisoft le leader français du jeu vidéo, la numéro 3 de la RATP et même une figure des black bloc. Sa façon d’opérer tient plus du burlesque que de la violence réelle, bien que le FRP ne recule pas devant la torture, comme le démontre le traitement horrible infligé à la dirigeante de la RATP : elle doit dormir sur trois fauteuils défoncés pour qu’ainsi sa nuit ressemble à celles des SDF avec les sièges anticlochards des stations de métro. Elle est nourrie de sachets de Kinder Bueno, de madeleines industrielles, de Mars et de Bounty, ainsi que des canettes d’Orangina et d’autres sodas remplis de sucres et d’additifs. Ainsi vous mangerez les mêmes cochonneries que vos passagers lui disent-ils. Mais le plus terrible est encore la sérénade que des millions d’oreilles entendent chaque jour dans le métro : Pour voyager en toute tranquillité, nous vous invitons à faire attention à vos sacs, téléphones ou tout autre objet personnel … pour votre sécurité … Attentifs ensemble ! Deux enceintes diffusent ces avertissements en boucle. Suivent les versions anglaise, allemande et espagnole des messages, chacune répétée deux fois. Pour la cadre supérieur de la RATP, la bourgoise qui ne prend jamais le métro, c’est insupportable. Voilà la sauvagerie et la barbarie dénoncée par les médias dominants et comme l’affirme un journaliste d’une chaîne d’infos en continu : la France est entrée dans l’horreur !

Les militants du FRP viennent de milieux très différents, c’est un rassemblement hétéroclite allant des jeunes d’une cité de banlieue jusqu’à de vieux professeurs bourgeois, très distingués, en passant par le hacker, expert en informatique, ou encore le couple d’anarchistes installé dans une ferme. Ils ont en commun de ne pas supporter l’injustice sociale, la surveillance généralisée et la destruction des services publics. Ils veulent le changement. Comme ils sont tous désignés par leur prénom, on s’y perd un peu pour mémoriser qui est qui et qui fait quoi : il y a Marion, Jean-Marc, Tamara, Hendrix, Karim, Elena, Lola, Alice, Antoine, Manu, Greg et les autres.

Cependant l’humour ne cache pas la noirceur et le côté désespéré des adeptes du FRP. Ils sont souvent indécis, ils doutent et ils ont la conviction qu’ils vont se faire prendre. D’autant plus que la police les présente comme de dangereux malfaiteurs, ce qui lui permet d’utiliser de gros moyens pour leur traque, alors qu’ils ne sont que de simples provocateurs qui s’inspirent des idées de l’Internationale situationniste. Mais comme ils défient l’ordre établi, leur groupe doit être démantelé.

Dans Attentifs ensemble, Pierre Brasseur (qui n’a rien à voir avec le célèbre acteur) livre une œuvre militante dans laquelle l’humour potache et la dérision côtoient le pessimisme et le défaitisme dans un combat totalement déséquilibré entre trublions sympathiques et forces de l’ordre chargées de maintenir la tranquillité des puissants par tous les moyens.

Extrait :
Sur la Walkyrie de Wagner, « La Violence est partout » est le titre du film. Un image-par-image montre des caméras de surveillance, des affiches de publicité, des matraques télescopiques frappant des migrants, des chômeurs prostrés dans leur canapé, et une usine portant la banderole « Fermé pour cause d’actionnaires avides » avec une tête de squelette.
S’ensuit, sans la musique, le visage en noir et blanc du cadre d’Ipsos enlevé la veille, l’air calme, mais qui regarde de tous les côtés, comme dans un film expérimental soviétique du commencement des années 1920.
Une voix off explique que le travail de cet homme consiste à recruter des stagiaires à 400 euros et des free lances payés à la tâche. Il habitue ces gens à la précarité, il les enfonce dans la misère, et provoque ainsi des dérives dans l’alcoolisme et la dépression, qui vont parfois jusqu’au suicide ; et un coup de poing dans le foie n’est qu’un détail, à côté de cette violence froide.
Un texte défile enfin : « 100 % des questions d’Ipsos sont des choix politiques. 100 % de ses dirigeants sont ultralibéraux. 100 % de ses recruteurs sont des néo-esclavagistes. Ce sondage-là est véridique ! » Puis se succèdent les phrases habituelles, « Nous sommes les spectres de votre confort », « Vous êtes le cauchemar. »

Wagner – La chevauchée des Walkyries

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les Liens du sang – Olivia Kiernan

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (The Killer in Me 1)
Date de publication française : 2019 (Hugo Thriller)
Traduction : Vincent Guilluy
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Frankie Sheehan, commissaire à Dublin

C’est le deuxième roman d’Olivia Kiernan, jeune auteure irlandaise, formée en études littéraires, diplômée en anatomie et en physiologie, et bachelière en chiropraxie. Son premier roman, Irrespirable, lui a valu un franc succès.

On est en 2012; pas loin de Dublin, s’étend sur le bord de la mer une petite station balnéaire bien tranquille, Clontarf, du moins jusqu’à il y a dix-sept ans, où un jeune homme de quinze ans, Sean Hennessy, a été condamné à dix-sept ans de prison pour avoir tué sauvagement son père et sa mère, en plus d’avoir essayé de tuer aussi sa jeune sœur, Cara. On vient de le libérer, et deux corps sont retrouvés assassinés dans l’église de la ville, un couple, dont la disposition fait penser à celle des parents de Sean. De son côté, Sean participe à l’élaboration d’un documentaire télévisé dans le but de démontrer son innocence ou, du moins, des faiblesses dans les arguments pour démontrer sa culpabilité dans le passé.

La commissaire Frankie Sheehan est désignée pour mener l’enquête sur l’assassinat de Geraldine et Alan Shine, tandis que sa belle-sœur, l’avocate Tanya West, qui est impliquée dans le documentaire, demande à Frankie de réviser les manœuvres qui ont conduit à la condamnation de Sean. Peu de témoins crédibles dans l’enquête sur l’assassinat des Shine, y compris le prêtre qui a découvert les corps, le père Healy, qui change plusieurs fois de version, ce qui irrite particulièrement le coéquipier de Frankie, Barry Harwood, qui ne cache pas son horreur de ceux qui s’imaginent être au-dessus des lois, comme les prêtres. Quant au dossier de Sean Hennessy, la commissaire trouve qu’on a procédé un peu vite, qu’un interrogatoire décisif a été tendancieux, que le témoignage de la sœur est douteux; elle rencontre Sean qui la persuade ou bien qu’il est innocent, ou bien qu’il est un excellent comédien.

Puis, on découvre le cadavre, sur la plage, de Conor Sheridan, qui avait écrit à l’époque un article qui avait fait du bruit, dans lequel il chargeait Sean et louait la bonté de son père. Hennessy semble avoir des alibis pour les meurtres des Shine et de Sheridan. L’enquête piétine et Frankie n’est pas aidée par sa nouvelle patronne, Donna Hegarty, qui ne connaît rien aux affaires criminelles, mais qui tient à ce que le recours en justice de Sean Hennessy n’aboutisse pas, parce qu’on devrait alors dédommager le plaignant d’une somme astronomique.

Il semble bien qu’il y ait un lien entre le massacre du passé et les meurtres actuels, mais quel est-il ? Quand elle s’imaginera toucher la solution de près, Frankie se rendra compte que ce sont ses proches qui sont maintenant menacés.

Roman d’enquête plutôt classique; on utilise les derniers gadgets électroniques mais on doit analyser les données pour ne pas être trompé. D’où l’importance des analystes et enquêteurs, dont les principaux sont la commissaire et son adjoint, Barry Harwood, alias Baz. L’histoire est vue à travers les yeux (et les sentiments) de Frankie Sheehan, drôle de mélange de fragilité et de dureté, genre de pitbull auquel il ne faut pas trop se frotter, mais capable de reconnaître ses erreurs et de changer d’idée. La situation est complexe parce qu’on oscille du passé au présent, et réciproquement. Mais le nombre de personnages est limité et leur description est suffisante pour qu’on puisse suivre l’action (et les raisonnements) sans trop de mal. Comme dans bien des polars irlandais, l’affreux côtoie un humour noir discret; la réputation des prêtres continue d’être souillée par le scandale des prêtres pédophiles du début du siècle; on les heurte au passage; et la pluie est omniprésente mais, heureusement, les pubs aussi.

Donc, une intrigue complexe, des personnages réalistes et un décor adéquat. Une auteure à découvrir.

1 Penguin Audio Book.

Extrait :
Dans mon boulot, il y a des moments où je dois m’asseoir face à un véritable assassin. Lui serrer la main. Lui parler. Lui laisser croire que nous sommes à égalité, que son esprit n’est pas si différent du mien. C’est un exercice subtil : que ce soit vrai ou non, je dois lui laisser croire que c’est lui qui contrôle les choses – surtout s’il a effectivement les choses en main, en fait. De temps en temps, un flic, un débutant, une lueur entendue à l’œil, viendra vous dire qu’il faut instaurer une confiance. Parce qu’il croit que si un assassin se met à papoter avec lui, c’est qu’il a gagné sa confiance, que le criminel va tomber le masque et tout balancer.
Mais je fais ce métier depuis assez longtemps pour savoir que quand un tueur me sourit, il n’y a pas de quoi se vautrer dans la confiance – il montre simplement un peu de tolérance. La vérité, c’est qu’on ne sait jamais de quoi un homme est capable, malgré le sourire qu’il affiche, la fermeté de sa poignée de main ou sa capacité à mentir en vous regardant droit dans les yeux.

La plage de Clontarf

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

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Un feu dans la plaine – Thomas Sands

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(
Les Arènes)
Genres : Roman noir, social
Personnage principal : Jeune homme de 23 ans

On ne connaît pas son nom. Il est jeune, il sort de prison, il est en colère. Une colère sourde, attisée par la jeunesse dorée qui parade en terrasse ou par cette consultante, experte ultralibérale, qui s’épanche tous les jours sur le plateau d’une chaîne d’information ou encore par ce conseiller du Président qui prône un travail sans lois et l’asservissement général. Ce monde le révolte, le dégoûte. Par contre il compatit au malheur de ces travailleurs qui ont vu leur usine fermer. Il se sent des leurs, il les rejoint, fraternise, se bat à leur côté. Un combat perdu d’avance. Puis il continuera ce qu’il a décidé de faire : retrouver les deux arrogants porte-paroles de cette société déshumanisée qui concentrent sa haine.

C’est un livre court (140 pages) qui frappe fort. Il met en scène un homme jeune, même pas 23 ans, mais déjà aguerri par la prison. Il a pris six mois ferme pour absence de papiers, moto volée, rébellion, insultes, coups et blessures contre un représentant des forces de l’ordre. Il en est ressorti amer et révolté, ne supportant plus les exploiteurs, les profiteurs. Il a décidé de les châtier. Il devient un vengeur impitoyable, un fauve solitaire.

Même si le roman laisse apparaître une position politique, il n’y a aucun discours, aucune théorie, aucune tentative de convaincre. On voit cependant très bien qui est ce président de la start-up nation qu’il appelle le jeune baron. Mais c’est avant tout la dérive d’un homme révolté, en proie à une rage irrépressible. Un homme qui a décidé de changer les règles du jeu, quel que soit le prix à payer.

L’écriture est percutante avec des phrases courtes qui claquent. Un style bien en accord avec le contenu.

Il y a dans ce livre de la violence, de la fureur, de la noirceur et même de la sauvagerie. Un feu dans la plaine est un de ces romans qui sortent des sentiers battus, il ne peut laisser personne indifférent. C’est la vision noire du monde actuel. Il est fort possible que certains soient choqués, d’autres seront enchantés, c’est un livre clivant. Premier roman d’un jeune auteur de 27 ans qui s’annonce talentueux.

Extrait :
Seuls comptent pour eux la célébrité, le pouvoir, l’argent, le succès, la réussite. Un homme n’est plus que ce qu’il vaut, pas ce qu’il est. Sa nature, son intelligence, sa sensibilité indiffèrent, les seules questions qui vaillent : combien pèse-t-il, est-il célèbre ? Est-il jeune ? Ils se foutent de quelles façons la célébrité, le pognon, le pouvoir ont été acquis, la manière importe peu, il n’y a que le résultat. La gloire, l’impunité, le fric : ils ont des visages désormais, des corps sculptés. Voici leurs dieux, leurs icônes. Prosternation, fascination, révérence, ils sont prêts à ramper pour approcher ces étoiles. Les autres, tout autour, ce serveur, cette gamine mal fagotée qui passe devant eux et dont ils se moquent avec cruauté, qui traverse sous les lazzis, les ricanements, la femme qui se penche sur la poubelle à deux pas pour en tirer de quoi bouffer, tous ceux-là ne comptent pas. Les pauvres, les moches, les relégués, les anonymes – ce n’est plus la même humanité. Ils suceraient à genoux leur pire ennemi pour peu qu’il soit célèbre, laisseraient crever un bon copain sans boulot, tombé malade, enlaidi par l’épreuve.
Qu’un pauvre, qu’un chômeur, qu’une femme disgracieuse, qu’un homme simple, que ces obscurs puissent être intelligents, sensibles, avoir même du talent, ce n’est pas possible, pas même imaginable pour eux. Il faudrait les châtier.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les Cibles – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Druide)
Genres : Enquête, cold cases
Personnage principal : Maud Graham, SPVQ

Quand vous lisez un roman de Chrystine Brouillet qui met en scène son enquêtrice Maud Graham, vous entrez dans le monde de son équipe, son conjoint, ses partenaires, son fils adoptif, ses amis, la ville de Québec, ses rues animées, ses restaurants réputés. Et vous vous soumettez à un style : tout tourne autour de l’enquête, bien sûr, mais vous pouvez avoir tendance à l’oublier : Graham soigne beaucoup ses relations avec autrui, dont les repas pris en commun au resto ou chez un ami, et elle situe son action dans le contexte d’une problématique sociale, qui est plus qu’une toile de fond : maltraitance des enfants, violence contre les femmes, négligence vis-à-vis des personnes en perte d’autonomie … Dans Les Cibles, on se sensibilise aux crimes haineux visant l’orientation sexuelle.

Brouillet commence par réaliser un portrait très réussi de Gilbert Baril qui, à Montréal en 1996, a pour loisir d’attirer des homosexuels à la montagne pour les massacrer. Puis, 14 ans après, obsédé par les jeux et l’alcool, il espère voir crever son frère gai, Marc-Antoine, pour profiter de son héritage. Lors d’un accident de travail, il se brise une jambe que le docteur Tardieu lui rafistole. En échange de quoi, Baril lui offre une bonne part du chevreuil qu’il a tué. Le docteur l’engage pour quelques réparations dans sa maison. Tardieu, possessif et narcissique, ne s’entend pas très bien avec sa femme, ce qui va s’aggraver quand il commencera à la soupçonner d’entretenir une liaison. Qui plus est avec une femme ! Et davantage quand elle lui signifiera son désir de le quitter.

Mai/juin 2012 : Marc-Antoine est assassiné dans un parc de Toronto et Évelyne, l’épouse de Tardieu, est portée disparue. D’un côté comme de l’autre, les enquêtes piétinent. En octobre, on découvre le cadavre de Gilbert Baril sur la côte Gilmour. Quelques suspects mais aucune arrestation.

Juillet 2018 : Franck Baril, le fils de Gilbert, est devenu une copie conforme de son père : il déteste sa femme qui veut divorcer, hait les étrangers et les homosexuels dont il veut débarrasser le Québec, et commence par assassiner un jeune immigré russe. La police piétine.

Juillet 2019 : un glissement de terrain dévoile les ossements d’un cadavre, qui sera identifié comme celui d’Évelyne Camiran (Tardieu), disparue il y a 7 ans. On reprend l’enquête sur les événements de 2012, sur le meurtre de Gilbert et sur l’assassinat du jeune russe.

En fin de compte, les informations d’un indicateur de Joubert, une intuition de Maud et une autre de Joubert suffisent à ramasser tous les morceaux. Reste à savoir si les suspects passeront aux aveux.

Le problème avec un cold case comme celui-ci, c’est que, pendant 7 ans, la police qui n’a trouvé ni indice ni témoin, semble oublier le cas. L’auteur doit donc meubler cet espace : soupers délicieux avec les amis (j’y apprends de bonnes recettes et de bons vins), expériences gastronomiques de ses amis à Paris, va-et-vient d’Alain (le conjoint de Maud) de Montréal à Québec, problèmes personnels de ses collègues, tergiversations d’Angela (se confiera-t-elle à la police, ou non ?), et un peu la vie de tout le monde puisque, si l’enquête est arrêtée, la vie continue. Enfin, comme le dit Brouillet : « J’ai voulu illustrer les dangers qui peuvent menacer au quotidien les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles ». La cause est belle et la compréhension des victimes aussi bien que des agresseurs est appropriée. Mais la principale conséquence de tout cela, c’est que l’enquête est plutôt diluée dans l’ensemble. Le hasard et quelque deux ex machina viennent en aide aux forces de l’ordre qui, autrement, resteraient démunies.

Bref, c’est du Chrystine Brouillet, donc c’est toujours agréable à déguster, mais il ne faut pas s’attendre retrouver ici la densité et les rebondissements qui caractérisent plusieurs autres enquêtes de Maud Graham.

 Extrait :
C’est certain que Robin était avec son frère pour profiter de son cash ! Ils avaient quinze ans de différence ! Si Marc-Antoine pensait que Robin le fréquentait pour son charme, il se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Il était bel homme, oui, leur mère le répétait constamment, mais il perdait ses cheveux, commençait à avoir des rides, un petit ventre. Comme quoi son frère était peut-être très brillant au boulot, mais pas assez pour se rendre compte que Robin le manipulait. Et lui devrait souper avec ce type ? Faire semblant qu’il ne voyait pas clair dans son jeu ? D’un autre côté, ce ne serait pas désagréable de constater la faiblesse de Marc-Antoine, de voir jusqu’à quel point il était crédule.

La Côte Gilmour

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

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La société des rêveurs involontaires – José Eduardo Agualusa

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017
(
A Sociedade dos Sonhadores Involuntários)
Date de publication française : 2019 – Métailié
Traduction du portugais (Angola) : Danielle Schramm
Genres : sociétal, géographique, onirique
Personnages principaux : Daniel Benchimol, journaliste – Hossi Apolónio Kaley, propriétaire d’un hôtel

Le même jour Daniel Benchimol, journaliste angolais, apprend qu’il divorce et qu’il est viré de son boulot. Sa façon de mieux réfléchir à tout ça est d’aller nager. C’est en nageant qu’il aperçoit un appareil photo qui flotte à coté de lui. C’est un appareil étanche qui fonctionne encore. Par curiosité, il sort la carte mémoire et regarde les photos enregistrées. Et là, il est sidéré : il reconnaît des images vues dans ses rêves. Car Daniel a la particularité de rêver à des gens qu’il ne connaît pas. L’appareil appartenait à une artiste, Moira Fernandez, qui met en scène ses songes. Quant à Hossi Apolónio Kaley, le propriétaire de l’hôtel où séjourne Daniel, lui ne rêve pas, ce sont les autres qui rêvent de lui. Les gens rêvent de lui quand il est à proximité et ils font tous le même rêve. Ces trois personnages vont se rencontrer en Angola, sous l’emprise d’un gouvernement totalitaire qui commence à être contesté par la jeunesse. La réalité va alors être influencée par la puissance des rêves.

Dans ce livre il est beaucoup question de rêves mais pas uniquement. C’est aussi le récit de la vie de quelques personnages, et à travers eux, c’est l’histoire de l’Angola qui est racontée. Le journaliste Daniel Benchimol entretient des rapports conflictuels avec son ex-épouse autoritaire, Lucrécia, qui a toujours quelque chose à lui reprocher. Lui qui ne s’est jamais vraiment engagé, il éprouve de la fierté et de l’admiration pour sa fille Karinguiri qui a osé défier le président dictateur, avec ses amis les révos, des jeunes révolutionnaires qui protestent contre la dictature. Ils finissent en prison, entament une gréve de la faim et deviennent le symbole de la résistance au totalitarisme, non seulement en Angola mais aussi à l’extérieur du pays. Hossi Apolónio Kaley est aussi un curieux personnage. Il a été frappé par deux éclairs, le premier l’a tué, le deuxième l’a ramené à la vie. Depuis les gens rêvent de lui, il s’introduit dans leurs rêves. Hossi à un long passé de combattant, de guerillero de l’Unita qui s’est battu pour que son pays, l’Angola, soit libéré de l’occupation portugaise.

Les rêves inconscients, les songes, rejoignent et influencent alors les rêves conscients, les idéaux à atteindre (rêves de liberté).

Ce livre a été qualifié de polar onirique mais ce n’est pas du tout un polar. C’est un roman étrange dans lequel L’humour, la fantaisie et la poésie se mêlent. Sous une apparence de légèreté, il est édifiant sur l’histoire de l’Angola et contient une charge contre le pouvoir autoritaire.

Extrait :
Pablo aussi a combattu en Angola. Ce que je veux dire, c’est que peut-être les cauchemars nous aident à affronter des souvenirs traumatiques. En plus, il semblerait que les rêves servent à fixer les souvenirs. Après tout, ils peuvent nous aider à trouver des solutions à des problèmes qui nous préoccupent lorsque nous sommes réveillés. Mendeleïev a créé son tableau périodique des éléments chimiques après un rêve. August Kekulé a rêvé d’un serpent qui se mordait la queue et il s’est aperçu à son réveil qu’il avait découvert la structure de la molécule du benzène. On dit aussi que Beethoven et Wagner entendaient, en rêve, des fragments des compositions sur lesquelles ils étaient en train de travailler. Il leur arrivait de rêver à des pièces entières. Paul McCartney a rêvé de Yersterday. Il s’est réveillé avec la musique dans la tête, il s’est assis au piano et l’a jouée d’un bout à l’autre. Il était persuadé qu’il l’avait déjà entendue auparavant et c’est pour cela qu’il n’a pas voulu l’enregistrer. Il pensait qu’elle n’était pas de lui. Pendant des mois il a sifflé cette musique à ses amis, pour essayer de trouver de qui elle était, jusqu’à ce qu’il finisse par comprendre qu’il l’avait entendue dans un rêve. Tu sais que, tout au long de sa vie, une personne passe en moyenne six ans à rêver ? Cela doit avoir du sens…

Luanda, capitale de l’Angola

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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