Red Light – T2 Frères d’infortune – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (VLB)
Genres : Enquête, noir
Personnage principal : Eugène Duchamp, détective

En juin, j’ai commenté le tome I de Red Light, Adieu Mignonne. C’était le premier polar de Bourassa, pas loin d’un coup de maître. J’avais hâte de lire la suite. Je recommande la lecture du premier tome d’abord : le deuxième tome développe une intrigue particulière, mais les principaux personnages, le milieu, l’époque (deux ans après) sont les mêmes, et le sens du récit suppose la compréhension de ce qui se joue dans le premier.

C’est en même temps l’inconvénient du deuxième tome : l’effet de surprise est passé et l’auteure n’ajoute pas grand-chose à ce qu’on connaît déjà : les personnages n’ont pas vraiment évolué; les clubs se modernisent un peu, mais sont dirigés par les mêmes caïds, Tony Frank à la tête des Italiens, et Harry Davis, leader des Juifs; alcool, drogues, prostitution, règlements de compte, c’est toujours la même histoire, même si le prix de l’héroïne a augmenté. L’enquête que mène Duchamp ressemble aussi à celle qui caractérisait le premier tome : Duchamp tentait alors de retrouver un bébé; dans ce cas-ci, Duchamp recherche une adolescente disparue, Vera, à la demande de sa grande et insupportable sœur, Nellie, et de leur oncle, le docteur Haywood du Montreal General Hospital.

L’accent est mis sur les relations entre Duchamp et Beaudry, déjà paradoxalement liés dans la première histoire du fait que les deux hommes avaient été, tour à tour, amoureusement liés à l’irrésistible Mignonne et abandonnés par elle. On aimerait bien que ce tandem ressemble un peu au duo redoutable de Dave Robichaux et Clete Purcel (cf. James Lee Burke), mais c’est loin d’être les cas : Beaudry est fort sur l’alcool et les femmes, mais il semble tremper dans des magouilles risquées, et il est d’ailleurs diminué par une vilaine blessure à l’abdomen tout au long du roman; Duchamp se perd tellement dans la drogue, principalement l’opium, qu’il n’a plus toute sa tête et encore moins son cœur; ses jugements manquent d’intelligence et ses élans manquent leur cible, sa femme, son amie Marcelle, son ex Mignonne, son vieux pot Beaudry, détournés par son obsession schizophrénique de la drogue. Il est donc difficile de s’attacher à eux.

Enfin, on parle beaucoup dans ce roman; peu d’action, sinon pour aller d’un tripot à l’autre. Donc, rythme très lent, sans grand rebondissement, sans surprise.

Extrait : 
Après l’incendie de la fumerie et, par conséquent, du domicile que ma femme et moi partagions, je m’étais installé seul dans une chambre de la rue De La Gauchetière en attendant le retour de Pei-Chan, toujours hospitalisée. Je n’avais pas été surpris outre mesure de voir le beau Beaudry atterrir avec ses bouteilles de bière, et ce, dès le premier soir. Abandonné par sa femme, il ressentait le besoin de tromper la solitude et, pauvre gars, n’avait pas trouvé mieux qu’Eugène Duchamp pour épuiser l’ennui. Suffisant, fiérot, arrogant, chicanier, l’inspecteur Beaudry n’avait malheureusement jamais été particulièrement doué pour se faire des amis : il était donc tout naturel qu’il vienne frapper à ma porte et, au bout du compte, je dois avouer qu’on était bien assortis, lui et moi. L’habitude s’était donc installée d’elle-même, sans qu’on la force; d’ailleurs, si on s’y était attardés ne serait-ce qu’un instant, elle nous aurait probablement donné la nausée. À la manière d’un vieux couple qui ne s’est jamais aimé, on était trop fatigués, surtout trop peureux pour remettre en question une routine qui, contre toute espérance, fonctionnait plutôt bien. Et, invariablement, chaque soir, on s’installait côte à côte au bar du Paradise.

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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Un trou dans la toile – Luc Chomarat

Par Raymond Pédoussaut

untroudanslatoileDate de publication originale : 2016 (Payot & Rivages)
Genres : roman sociétal, humour
Personnages principaux : Thomas, créateur de clips publicitairesL’Inconnu, créature virtuelle
Prix : Grand prix de littérature policière 2016 (roman français)

L’Inconnu fait le buzz sur le net. Ce personnage, s’il existe, est l’opposé de l’individu connecté moderne qui veut se faire connaître, s’expose narcissiquement sur le réseau. L’Inconnu n’est pas sur les réseaux sociaux, aucune trace de lui sur les connexions à internet, pas d’accès à un quelconque compte bancaire, pas de carte de crédit, pas de smartphone, pas d’ordinateur. Totalement invisible ! Mais c’est devenu un phénomène et même une sorte de légende sur les réseaux. Dans ce contexte Thomas, créateur de clips publicitaires dans un grand groupe mondial de communications, est un peu dépassé. Il travaille encore à l’ancienne, il est réfractaire à tous les gadgets technologiques dont sont friands ses jeunes collègues. A quarante ans passés, c’est un vieux dans sa boîte qui ne va pas tarder à l’éjecter. Sans conviction Thomas postule à une nouvelle agence qui vient de se créer : le Ministère des Nouveaux Médias. À sa grande surprise son patron l’engage avec pour mission de trouver l’Inconnu. La raison en est : « L’existence même de l’Inconnu est une insulte à la médiatisation en général, au désir de médiatisation pour être précis, donc une menace économique et sociale. » Et en plus il y a l’émergence du mouvement Off : des gens qui se déconnectent, qui n’utilisent plus les technologies de communication. Thomas a un nouveau job, même s’il ne saisit pas très bien en quoi il consiste, il a un salaire, c’est ce qui compte.

Le roman démarre comme une critique sociale sur les dérives du monde ultra connecté mais assez rapidement on s’oriente vers une toute autre direction : qu’est-ce qui fait l’existence d’une personne ? Ainsi l’Inconnu n’existe que parce les gens parlent de lui. Il n’a aucune réalité, aucune consistance. C’est une créature virtuelle qui ne se manifeste pas mais devient célèbre par sa non-existence. Mais on va chercher à l’identifier comme une personne humaine. Ainsi devant le succès de la créature, certains vont essayer de faire croire qu’ils sont l’Inconnu. Qui est l’Inconnu ? est la question qui hante les réseaux sociaux, les forums et la blogosphère. Le monde connecté bascule dans l’irréel. Certains vont même pousser jusqu’à l’extrême le processus : ils vont tenter de s’encoder, de devenir une suite de codes informatiques perdant ainsi toute matérialité pour passer intégralement dans l’univers numérique et devenir ainsi plus libre, plus vivant qu’une vraie personne. D’autres au contraire, vont se débarrasser de tous les objets de communication, c’est le mouvement Off.

L’intrigue est ambitieuse et pourrait devenir le sujet d’un roman de science-fiction. Mais l’auteur a pris un autre parti : traiter le problème par l’absurde, montrer une succession de situations totalement ubuesque, quasiment délirantes. Thomas, le personnage principal, avec son air d’ado attardé, toujours à côté de la plaque, qui n’adhère jamais complètement à quoi que se soit, faisant preuve d’un détachement insupportable, accentue le grotesque de tout cela.

J’avoue ne pas avoir été convaincu par la démarche de l’auteur qui, tout au long de l’histoire, oscille entre la farce et la critique sociale sans vraiment se décider de quel côté tomber. Si le livre ne m’a pas vraiment emballé, il semble avoir séduit les jurés du Grand prix de littérature policière, bien que je ne sois pas certain que ce roman soit de la littérature policière.

Extrait : 
Le pouvoir, aujourd’hui, c’était l’Inconnu. Buzzati n’était pas encore de son côté, il était toujours du côté de ceux qui le craignaient : les médias, anciens ou nouveaux, et ceux qui les possédaient. Car le pouvoir officiel, c’était eux. Mais le vrai pouvoir ? Buzzati avait fait disparaître des strates entières de sa biographie, et il savait ce que cela représentait dans un monde où les satellites pouvaient dire à qui voulait le savoir, en temps réel, qui vous étiez, où vous étiez, ce que vous faisiez et avec qui. L’Inconnu, lui, échappait aux satellites. Il échappait aux bloggers, aux influencers, à la police et aux médias, tout en étant la personne la plus en vue du moment. L’Inconnu n’avait pas de biographie officielle, il n’avait pas de biographie du tout.

Note : 3 Stars (3 / 5) untroudanslatoile-amb

 

 

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Péril sur le fleuve – Daniel Lessard

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Éd. Pierre Tisseyre inc.)
Genre : thriller politique et écologique
Personnages principaux : Amélie Breton, biologiste – Marie-Lune Beaupré, journaliste à Radio-Canada

J’ai eu beaucoup de satisfaction à traverser le précédent polar de Lessard, Le puits, en mars 2015; l’expérience de Lessard comme journaliste-observateur, sa nostalgie de la Beauce, sa région d’origine, la restitution d’un passé pas si lointain, et une histoire touchante, c’étaient là des éléments suffisants pour agrémenter un bon polar.

Dans Péril sur le fleuve, on se familiarise encore avec une région du Québec, mieux connue dans la mesure où elle longe le fleuve Saint-Laurent entre Berthier-sur-Mer et Montmagny : l’Anse-aux-Sarcelles. Située (vers l’est) à environ 60 km du port de Lévis et de la ville de Québec. Il y a 40 ans, c’était une superbe région pour la faune et la flore; or, la pollution de l’espace et du fleuve, devenu un véritable dépotoir pour les égouts, a causé la disparition d’un grand nombre d’oiseaux. Lessard a vécu dans cette région et, cette fois-ci, c’est à partir de son expérience d’ornithologue et son souci écologique qu’il élaborera ce thriller.

La jeune écologiste Amélie Breton examine les bords du fleuve et tente de sauver, en vain, deux cannetons d’une sarcelle empoisonnés par les déchets d’huile usée et de mégots de cigarettes de quelques riverains qui se débarrassent dans le fleuve de leurs produits toxiques. Le premier ministre René Saint-Martin et le gouvernement québécois ne s’en préoccupent guère, comptant sur la puissance du fleuve qui finirait bien par venir à bout de toutes ces cochonneries.

Certains écologistes, rassemblés dans la cellule Sauvons le Saint-Laurent, décident d’entreprendre des actions ambigües et audacieuses pour réveiller les décideurs : d’abord, l’explosion d’un petit bateau rempli de barils de pétrole; puis, un béluga est retrouvé mort sur la grève de l’Isle-aux-Grues, portant l’inscription : « Mort à Saint-Martin et à Mesmer ! ». Le gouvernement préfère tenir ça mort, mais la journaliste de Radio-Canada, Marie-Lune Beaupré, qui bénéficie de sources occultes bien renseignées, annonce au bulletin de midi : « Une vague de terrorisme menace le Québec ».

L’action se situe en 2018, peut-être par prudence, mais on dirait bien que ça se passe hier. Du moins jusqu’à l’apparition d’un superpétrolier en pleine tempête, qui semble s’être enlisé dans les fonds marins en face de l’Anse-aux-Sarcelles. La cargaison d’une énorme quantité de pétrole doit être déchargée à Lévis; déjà une partie a été déversée dans le fleuve pour tenter d’alléger le bateau. Rien n’y fait. Quelques marins semblent s’être sauvés; d’autre sont retrouvés morts. Aucune possibilité de communiquer avec le capitaine, ce qui paraît inexplicable. Là réside le mystère de ce thriller qui, après un début sentimental un peu fade, se transforme soudain en suspense international qui nous réserve quelques belles surprises. Lessard ne veut pas ralentir l’action par des considérations politiques trop poussées, mais on comprend bien les relations tumultueuses entre le maire, le premier ministre québécois, le premier ministre du Canada et, à la rigueur, la Maison blanche et ses services de sécurité. Il y a là matière à un bon film d’action.

Beaucoup de qualités dans ce nouveau roman de Lessard, qui m’a intéressé sans trop m’émouvoir. Son engagement est clair et fort opportun. Mais les personnages, y compris les deux jeunes femmes Amélie et Marie-Lune, sont moins attachants que les personnages du Puits. Peut-être parce que, comme il s’agit d’un récit d’action plutôt que d’un roman historique, l’auteur glisse plus sur les personnages qu’il ne critique pas pour insister sur l’affrontement entre les forces de l’ordre et les forces obscures qui gouvernent le bateau. Les hommes politiques, par contre, prenant parti pour les intérêts économiques au détriment de la qualité de l’environnement, sont dénoncés avec force. De même que l’autocensure des media et la surveillance policière des journalistes. Sujet d’actualité s’il en est un, au moment où on enquête, au Québec, sur la surveillance électronique de plusieurs journalistes dont celui de La Presse et de TVA, Patrick Lagacé.

Le plaidoyer écologique de Lessard, fort louable par ailleurs, apparaît comme l’essentiel de ce roman. Un peu comme ces écrivains de polars qui, craignant vers la fin de leur carrière, d’être associés à des amuseurs publics, se livrent à quelques romans sérieux pour montrer qu’ils en sont capables, que leur rôle ne se réduit pas à celui de divertisseur. Pour ceux qui ont suivi sa carrière à Radio-Canada, jamais Lessard ne saurait être soupçonné de n’être qu’un amuseur. Il ne doit donc pas hésiter à se laisser aller à développer davantage l’aspect ludique de ses romans.

Extrait : 
Le premier ministre reprend la parole.
− J’ai promis que l’environnement serait la priorité de ce mandat, mais sans négliger les projets créateurs de richesse. Nous avons trop souvent reculé, abandonné des projets prometteurs et baissé les bras devant les pressions des écologistes. Ce temps est révolu. Chaque fois qu’un écolo nous attaquera, nous devrons répliquer. Nous devons démontrer que nous prenons l’environnement au sérieux, mais sans pour autant écarter les projets rentables. Quand les Steven Guilbeaut de ce monde hurleront, nous crierons plus fort qu’eux. Et s’il devait s’avérer que des écologistes sont les auteurs de ces deux incidents et des deux communiqués, il faudra leur donner une bonne leçon. Mais ça ne doit pas nous détourner d’aller vers une économie de plus en plus verte.
Le ministre des Finances branle furieusement la tête.
− Une économie verte ! répète-t-il d’un ton railleur. En promettant des milliers d’examens environnementaux, en consultant ad nauseam et en dépensant des millions pour sauver des bibittes et faire plaisir à ces tarés d’enverdeurs ! C’est ça notre grand projet ?

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Inflammation – Éric Maneval

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (La Manufacture de livres)
Genre : Thriller
Personnage principal : Jean Mourrat, époux d’une disparue et père de deux enfants

La femme de Jean Mourrat est partie un soir d’orage. Sans explication, sans même un mot. Cette disparition aussi brutale que mystérieuse va laisser Jean complètement désemparé. D’autant plus qu’il va trouver sur son répondeur téléphonique un message déconcertant de son épouse Liz : « Pardon, Jean ! Pardon ! ». Jean, complètement dérouté aura besoin du soutien de ses amis, de ses enfants … et de la bouteille avant de réagir et de chercher une justification à ce départ précipité. Un livre sur l’ésotérisme avec une dédicace à son épouse, un prénom et un numéro de téléphone, seront le point de départ de sa recherche. Cela le mènera jusqu’en Belgique pour une étonnante découverte.

Plusieurs thèmes sont abordés dans ce roman. D’abord celui de la connaissance de l’autre : même aussi proche que mari et femme, connaît-on vraiment la personne avec qui on vit ? Jean va faire un constat amer : il ne savait rien du passé de son épouse ni de ses activités hors du domicile. Le deuxième thème est celui des apprentis sorciers de la recherche scientifique, qui, après une réussite, deviendraient totalement mégalomanes, poussant leurs expériences jusqu’à la catastrophe. Un troisième thème apparaît vers la fin : celui de la dérive sectaire.

L’intrigue utilise successivement ces thèmes pour créer une atmosphère de mystère, d’angoisse et de doute dans une première partie réussie. Mais les choses se compliquent quand on aborde les explications dans la deuxième partie. C’est là que j’ai commencé à tiquer, en lisant des phrases telles que : « un langage symbolique de l’ordre de l’ésotérisme et de l’alchimie. » Ou encore « le principe philosophique allié à la molécule miracle de Thauma-conseil. » Qu’es aquò ? Si encore c’était présenté comme un délire de savant fou, on l’accepterait mieux. Mais non, ce sont des affirmations « sérieuses »! Des explications qui épaississent le mystère au lieu de le lever. À ce niveau l’auteur aurait pu carrément basculer dans le fantastique au lieu de simplement l’effleurer, cela l’aurait exempté d’éclaircissements aussi alambiqués. Mais Maneval a choisi de rester dans le domaine du rationnel. Dans ce contexte, l’association de l’alchimie et de l’ésotérisme avec la recherche avancée en pharmacologie est surprenante. Peut être a-t-il voulu montrer qu’il y a une quête commune entre les alchimistes et quelques scientifiques de pointe ? La connaissance pourrait leur donner un sentiment de supériorité et ils en viendraient à se prendre pour des dieux. Alors l’échec deviendrait insupportable. La mort, la solution, encore plus s’ils sont convaincus de pouvoir renaître ailleurs. Ce qui expliquerait la sérénité affichée au moment fatal. On pense évidemment aux suicides collectifs des membres de l’Ordre Temple Solaire en 1994 et 1995. Le rationnel bascule dans le totalement irrationnel. C’est une interprétation, je ne suis pas certain que ce soit vraiment ce qu’à voulu exprimer l’auteur.

C’est le personnage principal, Jean, qui raconte l’histoire. Jean, est un type bon, c’est dit et répété. Un gars aimant et aimé croit-il. Mais complètement aveugle. Croyant le bonheur familial définitivement acquis, il passe son temps à collectionner les maisons qu’il retape, sans voir qu’autour de lui il se passe des choses qui devraient l’inquiéter. Sa cécité concerne autant sa famille que son meilleur pote. Quand tout s’effondre brusquement autour de lui, il est complètement paumé. L’auteur a cherché à le rendre sympathique en montrant son désarroi et ses efforts pour tenter d’appréhender les évènements. Insouciant avant et malheureux comme les pierres après le drame. J’ai eu autant envie de lui botter le cul que de le plaindre. D’autres personnages manquent d’un peu de crédibilité, comme le policier statisticien et sa compère voyante qui ont compris avant tout le monde.

Le titre Inflammation est aussi énigmatique. Encore une référence à l’alchimie ou simplement le rapport avec les incendies de la partie finale ? Même les couvertures (il y en a plusieurs) sont sujettes à questionnement : tantôt une madone penchant à gauche, la même penchant à droite mais avec une robe à fleurs, une autre version la montre avec des dents de vampire ! Pourquoi ces différentes couvertures ? Et pourquoi surtout cette vampirette qui donne une mauvaise idée du bouquin ? Bien que l’image cinématographique du vampire soit bel et bien évoquée.

Ceux qui liront ce livre pour passer un agréable moment de lecture, pour bouquiner un bon thriller, y trouveront mystère, tension, rythme et quelques retournements bien sentis. Ils seront probablement satisfaits. Ceux qui analysent un peu plus, s’attachent à la vraisemblance, à la cohérence, seront beaucoup plus critiques. Pour ma part je me pose beaucoup de questions. En plus de celles soulevées plus haut il y a : quel genre de roman a voulu écrire Maneval ? Une simple distraction ? Une œuvre plus ambitieuse abordant de grands sujets ? Je penche pour la deuxième proposition : l’œuvre ambitieuse. Peut être un peu trop ?

Thriller étrange, frisant l’ésotérisme et le fantastique sans vraiment tomber dedans. Tout pose question dans ce roman. L’auteur n’apporte pas les réponses. Au lecteur pas trop flemmard de les trouver. Expérience intéressante !

Inflammation serait un beau livre si l’on en croit Jean Cocteau : « Un beau livre, c’est celui qui sème à foison les points d’interrogation. »

Extrait : 
— Il y a beaucoup trop d’éléments, Jean. Il faut dissocier. Prenons Markus, Liz, la molécule et les effets secondaires, d’accord ? Si j’en crois ton récit, ta femme et son ancien compagnon étaient des génies de la pharmacologie à l’origine de la découverte d’une molécule révolutionnaire, mais désastreuse. Néanmoins, cette découverte, alliée à un mystérieux principe philosophique, représenterait une formidable avancée. Cela ferait une quinzaine d’années que la société Thauma-Conscils en tirerait d’énormes bénéfices tout en parvenant à maintenir secret le fondement de la découverte. Imaginons que tout soit vrai. Cela exigerait un secret absolu, un cryptage total des activités de la société, ce qui paraît tout à fait improbable. Aujourd’hui, un lanceur d’alerte est en mesure de divulguer les plus grands secrets de la CIA, et personne n’aurait jamais eu accès à la formidable découverte de cette société ? Personne n’aurait jamais entendu parler du sort de Markus ? Aucun de ces fameux chercheurs ayant accès aux données de Thauma-Conseils n’aurait été tenté de reprendre à son compte cette incroyable découverte ? Ils seraient tous tenus par un entier secret ? C’est difficile à croire.

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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Top 10 de l’année 2016

Sélection des meilleurs livres que nous avons lus et chroniqués en 2016, mais pas obligatoirement publiés cette même année.
Nous nous sommes limités à 10 livres, 5 livres pour chaque chroniqueur.
Il n’y a pas d’ordre de préférence, pas de classement de 1 à 10. Mais comme il faut bien un ordre pour présenter les livres, c’est de la chronique la plus récente (en haut) à la plus ancienne (en bas), en alternant les choix de chaque chroniqueur.
Le lien sur le titre renvoie à la chronique correspondante.

parmilesloupsParmi les loups et les bandits d'Atticus Lish

Date de publication française : 2016 (Buchet Chastel)
Genre : Roman noir
45etoiles-r3


Choix de Raymond
Lumière du monde de James Lee Burke

Date de publication française : 2016 (Payot et Rivages)
Genre : Thriller
45etoiles-r3


Choix de Michel
cartelCartel de Don Winslow

Date de publication française : 2016 (Seuil)
Genres : Thriller, mafia, géopolitique
425etoiles-r3


Titre associé à Cartel La griffe du chien
Choix de Raymond
Code Bezhentzi de Luc Chartrand

Date de publication française : 2015 (Libre Expression)
Genre : Thriller politico-géographique
45etoiles-r3


Choix de Michel
lanuitjamaiscompleteLa nuit n'est jamais complète de Niko Tackian

Date de publication française : 2016 (Scrineo)
Genres : mystère, fantastique, suspense
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Choix de Raymond
L'attentat de Lancaster Gate d'Anne Perry

Date de publication française : 2016 (10/18)
Genres : Enquête
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Choix de Michel
linventiondelaneigeL'invention de la neige d'Anne Bourrel

Date de publication française : 2016 (La Manufacture de livres)
Genre : Roman noir
45etoiles-r3


Choix de Raymond
Red Light - T1 Adieu, Mignonne

Date de publication française : 2016 (Éditions VLB)
Genres : Enquête, roman noir

Choix de Michel
aucunhomme-top12Aucun homme ni dieu de William Giraldi

Date de publication française : 2015 (Éditions Autrement)
Genres : Roman noir, grands espaces
425etoiles-r3


Choix de Raymond
L'appât de José Carlos Somoza

Date de publication française : 2011 (Actes Sud)
Genre : Thriller

Choix de Michel
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Meurtre au Ritz – Michèle Barrière

Michel Dufour

meurtreauritzDate de publication originale : 2013 (Livre de poche)barriere-michele
Genre : historique, enquête
Personnage principal : Quentin Savoisy, filleul d’Escoffier

Michèle Barrière est militante écologiste, journaliste culinaire et écrivaine. Elle appartient au mouvement Slowfood France, qui lutte pour sauvegarder le patrimoine culinaire mondial en s’efforçant de concilier les plaisirs de la table et le respect de l’environnement. Voilà une noble tâche. Je n’avais pas été séduit outre mesure par son Souper mortel aux étuves. Pourtant, je souhaiterais tellement aimer cet auteur ! D’où cette deuxième tentative.

L’action se situe à Paris, fin XIXe, alors que la France se polarise autour de l’Affaire Dreyfus. Les communards ont été écrasés; l’Église et l’Armée consolident le pouvoir politique; socialistes, anarchistes et nationalistes brassent la cage.

Alors que César Ritz est sur le point d’ouvrir les portes de son palace parisien dont les cuisines ont été confiées au grand Escoffier, on fait la malencontreuse découverte du cadavre d’une jeune femme pendue aux crochets à bestiaux dans une chambre froide du Ritz. Pas question d’informer la police : le Ritz n’a pas besoin de cette mauvaise publicité, alors qu’on y attend prochainement les gens riches et célèbres du monde entier. L’enquête est confiée au filleul d’Escoffier, Quentin Savoisy, journaliste gastronomique au Pot-au-feu, jeune oisif amateur des plaisirs de la table et du lit, peu enclin à l’action, malgré une fiancée féministe, Diane de Binville, qui le contraint à tenir compte de certaines réalités; motivé aussi par le besoin de ne pas déplaire à Escoffier, qui fut pour lui une sorte de père de substitution.

Or, ce sont justement les élégants restaurants d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et de France qui sont visés par des explosions meurtriers. Quentin doit donc aller enquêter à Rome au Grand Hôtel, ouvert en 1895 par Ritz et Escoffier, et qui vient d’être victime d’un attentat. Ça lui permet de relier les explosions au meurtre de la jeune fille du Ritz. Il cerne aussi de plus près le groupe responsable des ces actes terroristes. Diane enquête de son côté et tombe, un peu malgré elle, sur les têtes dirigeantes du complot à Paris qui la capturent.

Séverine, journaliste à La Fronde et amie de Diane, et Quentin entreprendront de la délivrer. Mais les forces en présence ne semblent pas les avantager.

J’aime beaucoup ce Paris fin de siècle où, à défaut d’une vie politique encourageante, le monde artistique innove considérablement (la Tour Eiffel et l’Exposition universelle de 1889, les grands peintres qui remettent en question le réalisme, Debussy et Ravel en musique…); les plaisirs gastronomiques (Escoffier simplifie Carême) comptent aussi pour beaucoup dans l’attrait qu’exerce la Ville Lumière sur les étrangers. C’est ce monde que nous ouvre Michèle Barrière; avec Diane et Quentin, nous sillonnons les petites rues de Montmartre avec plaisir. Un événement comme la naissance du Ritz suscite beaucoup d’émotions chez le lecteur gastronome. Et nous vivons avec joie la création de la pêche Melba et des fraises à la Sarah Bernhardt.

Et l’aspect policier ? Euh !… Il y a bien un meurtre, et même un deuxième, des bombes explosent dans des marmites et entraînent bien des morts; Quentin se déplace pour interroger quelques personnes et parvient même à s’infiltrer dans un groupe suspect. Et on finit par découvrir quelques coupables. Donc, une trame policière est tracée, mais j’ai l’impression que ce n’est pas ce qui compte le plus pour l’auteur. De fait, pour un gros lecteur de polars, c’est reposant : un genre de petite sucrerie inattendue.

Extrait : 
Au coin de la rue de la Paix et de la rue des Capucins, quelqu’un lui tapa sur l’épaule. Il se retourna et reconnut le policier de Ritz.
− Que me voulez-vous ? demanda Quentin, surpris et inquiet.
− Armand Vassière, commissaire de police, déclara l’homme avec un grand sourire.
Âgé d’une cinquantaine d’années, de taille moyenne, légèrement corpulent, la mine débonnaire, le commissaire lui inspira immédiatement confiance.
− Faisons quelques pas ensemble, si vous le voulez bien, proposa le policier.
Quentin hésita. Allait-il trahir la promesse faite à son parrain de tenir sa langue ? L’autre s’aperçut de son trouble et lui lança un regard moqueur.
− Je vous envie d’avoir accès aux cuisines d’Auguste Escoffier. Je lui porte une grande admiration. Malheureusement, mon salaire de commissaire ne me permet pas de goûter à ses plats légendaires. Ah ! La dodine de canard au Chambertin, le soufflé d’écrevisses à la Florentine, le sorbet au Cliquot doré, j’en rêve…
Drôle d’entrée en matière, pensa Quentin. Vassière attendait-il de lui une invitation à la table du Ritz ? (…)
− Je suis affecté à la sécurité du Ritz, reprit-il. Vous savez comme moi que les temps sont troublés. On peut à chaque instant redouter des actions criminelles visant les grands de ce monde. Il nous faut redoubler de vigilance. Par chance, le Ritz m’a l’air préservé de ces turbulences. Votre patron m’a expliqué que tout se passait au mieux et que l’ouverture s’annonçait sous les meilleurs auspices. Tant mieux ! Je pourrai profiter en toute tranquillité du luxe et de la volupté d’un palace. Quand je pense à certains de mes collègues infiltrés chez ces ignobles anarchistes, je bénis mon chef de m’avoir confié cette mission. Pendant qu’ils leur courent après dans de sordides galetas, je vais péter dans la soie ! Alors, dites-moi, vous qui êtes dans le saint des saints, que va nous concocter Escoffier pour l’inauguration ?

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Le Ritz

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

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Le problème à trois corps – Liu Cixin

Par Raymond Pédoussaut

leproblemeatroiscorpsDate de publication originale : 2006 (San Ti)cixin
Date de publication française : 2016 chez Actes Sud
Genre : Science-fiction
Personnages principaux : Ye Wenjie, astrophysicienne – Wang Miao, expert en nanotechnologie – Shi Qiang, policier atypique

Lors de la Révolution culturelle Ye Wenjie, fille d’un professeur de physique victime des gardes rouges, doit suivre un programme de rééducation. Elle est affectée au Pic du Radar, un endroit coupé du reste du monde, dans lequel se déroule un projet secret, le projet Côte Rouge. Une gigantesque antenne tournée vers le ciel domine le lieu. D’abord chargée de banales opérations de maintenance, Ye Wenjie devient indispensable au fonctionnement du centre de recherche. Trente huit ans plus tard, la communauté scientifique est en plein désarroi. Tandis que des phénomènes mystérieux et inexpliqués se produisent, les scientifiques constatent que les lois de la physiques, qu’ils croyaient immuables, n’existent plus. De nombreux physiciens se sont suicidés. Des experts scientifiques, des membres de la police, de l’armée et des représentants des organisations internationales (OTAN, CIA …) tous réunis (en Chine évidemment), aboutissent à la conclusion qu’on cherche à détruire la recherche scientifique. La guerre est déclarée contre un ennemi invisible et non identifié. Un drôle de jeu de réalité virtuelle, le jeu des Trois Corps, en vogue chez les élites, semble avoir un rapport avec la situation présente, il donne des pistes pour la compréhension des événements qui se déroulent.

L’intrigue, dans sa branche principale, serait simple si une multitude de branches secondaires ne venaient s’y greffer dessus. L’impression générale qu’il en résulte c’est que ça part dans tous les sens. De plus l’auteur s’est efforcé de donner une caution scientifique à son intrigue. Ainsi nous devons absorber des notions de physique, d’astronomie, d’astrophysique, de nanotechnologie, de structure de la matière, d’informatique … Les concepts développés ralentissent beaucoup le déroulement de l’intrigue et peuvent paraître fastidieux. Les lecteurs de formation non scientifique risquent la migraine s’ils essaient d’assimiler les explications fournies par l’auteur … ou de fermer le livre. Les longues descriptions d’un jeu de réalité virtuelle peuvent aboutir au même résultat. C’est donc un univers bien particulier mêlant science et mystère que développe Liu Cixin. Il n’est pas facile ni évident de s’immerger dans ce monde. C’est de la hard science-fiction affirment les spécialistes.

Les personnages, nombreux, sont campés grossièrement. Ils se déterminent surtout par leur rôle (physicien, militaire, policier …). La psychologie ne semble pas avoir beaucoup d’intérêt pour l’auteur. Là aussi le grand nombre d’acteurs accentue encore l’impression de complexité du roman.

Le roman contient une critique de la société chinoise, mais pas l’actuelle, celle qui a précédé : la Révolution culturelle. Certains ont loué le courage de l’auteur, alors que celui-ci n’a fait qu’aller dans le sens des autorités qui ont considéré que la Révolution culturelle fut une «catastrophe pour le Parti, l’État et le peuple tout entier». Il n’y a pas la moindre réprobation du régime autoritaire d’aujourd’hui, ce livre n’a pas dérangé le moins du monde les gouvernants actuels.

Certains chroniqueurs ou commentateurs reprochent à l’éditeur français (Actes Sud) de spoiler l’histoire sur la quatrième de couverture, ils recommandent de ne pas la lire pour préserver le suspense et le mystère. J’ai donc essayé de faire une chronique sans divulguer les éléments essentiels de l’histoire. Ce n’est pas facile !

Le problème à trois corps est un roman assez long (432 pages), ambitieux, exigeant, qui me semble réservé aux passionnés de science-fiction. Les lecteurs occasionnels, qui comme moi, ont du mal à s’immerger dans un monde totalement imaginaire et à suivre les pérégrinations inter-galactiques de l’auteur risquent de se rebuter avant la fin du livre. Toutefois, dans sa dernière partie, un problème passionnant est abordé : si un contact avec une civilisation extra-terrestre se réalisait, quelles seraient les réactions ? Quelles en seraient les conséquences ?

Le problème à trois corps est le premier tome d’une trilogie déjà publiée en totalité en Chine et aux États-Unis. Il a obtenu le prix Hugo du meilleur roman en 2015. Une adaptation cinématographique est en cours, sa sortie est prévue en 2017. Liu Cixin est l’écrivain de science-fiction le plus populaire de Chine.

Extrait : 
Comment et à quel degré d’influence l’établissement d’un contact avec une civilisation extraterrestre allait-il impacter les sociétés humaines ? C’était une question très sérieuse, mais qui n’avait été considérée systématiquement que depuis quelques années seulement. C’était désormais un sujet en vogue qui suscitait beaucoup d’études, dont les conclusions pouvaient parfois être déroutantes.
Les projections idéalistes du passé avaient volé en éclats. Les spécialistes en étaient arrivés à la conclusion que, contrairement aux espoirs romantiques de la plupart des gens, il n’était pas souhaitable que la race humaine dans son ensemble entre en contact avec une civilisation extraterrestre. Au lieu d’unifier l’espèce humaine, ce contact aurait pour effet de la diviser et aggraverait plutôt qu’il ne réduirait les conflits internes entre les différentes civilisations de la Terre. En somme, les experts prévoyaient que, dès qu’un contact serait établi, les différences culturelles entre les peuples seraient exacerbées et que cette division au sein de l’espèce humaine mènerait à la catastrophe. La conclusion la plus effrayante était que ces impacts resteraient invariables, peu importe le degré ou la manière d’entrer en contact – unidirectionnel ou bidirectionnel – avec la civilisation extraterrestre, ou bien avec la forme ou le niveau d’évolution de cette civilisation.

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Familles d’orbites pour un problème à trois corps

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

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Querelle de Dieppe – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

querellededieppeDate de publication originale : 2016 (Createspace Independant lenormandPublishing Platform)
Genres : Enquête, humour, historique
Personnage principal : Voltaire

Ce petit roman d’une centaine de pages (« une novella », dixit l’éditeur) s’inscrit dans la série des Voltaire enquête, habituellement publiée chez Lattès ou au Masque. Probablement à cause de sa brièveté, celui-ci est publié chez Createspace Independant Publishing Platform, une maison d’édition, si je puis dire, qui permet à un auteur d’imprimer et de distribuer un texte à ses frais (je crois), dans le cas où, pour différentes raisons, il ne peut pas (ou ne veut pas) le publier ailleurs. Ceci dit, d’un point de vue littéraire, ce roman fait vraiment partie de la série des Voltaire enquête, même si on peut regretter l’absence de la divine Marquise.

À l’automne 1728, Voltaire revient en France de son exil londonien sous le pseudonyme de Sir Francis Volty. Comme il se croit encore traqué de près à Paris, il s’installe à Dieppe chez l’apothicaire Tranquillain Féret. Il en profite pour s’initier à la médecine pour vaincre son « état de langueur ». Féret lui prescrit l’exercice physique pour se distraire et relaxer la surchauffe de son cerveau. Or, justement, au cours d’une de ses rares promenades (en chaise à porteurs !), il découvre le cadavre d’une jolie femme en capeline rouge écrasée au bas d’une falaise. Puis, son copiste disparaît. Enfin, invité à souper au manoir de Varengeville, dont le vicomte était soupçonné du meurtre de ses épouses et de sa belle-mère par les potins qui nourrissaient les légendes urbaines, Voltaire accepte dans l’espoir de se sustenter d’un petit banquet qui le changerait des repas bien intentionnés de son hôtesse dieppoise et des potées londoniennes. La tempête fait rage et le vicomte invite Voltaire et Féret à passer la nuit au manoir. Ils acceptent, faute de mieux, mais Voltaire se sent de moins en moins à l’aise chez cet hôte qui lui fait de plus en plus penser à un savant fou.

Le lendemain, à Dieppe, M Deboulets, l’époux jaloux et violent de l’épouse disparue, soupçonné du meurtre de sa femme, est châtié par ses voisins et emprisonné par le policier Flochard, même si on n’a pas encore établi que la femme retrouvée au bas de la falaise était son épouse. Voltaire émet quelques doutes sur la culpabilité de Deboulets. Et il lance sa propre enquête, armé d’une étrange casquette, d’une pèlerine à carreaux et d’une pipe en bruyère. Une fois qu’il a éliminé le bien fondé de toutes les hypothèses plausibles, celle qui reste, malgré son improbabilité, est la bonne; et elle nous surprendra tout en mystifiant la population de Dieppe.

Jusqu’ici, j’ai suivi de près le déroulement de l’intrigue, mais l’essentiel est peut-être ailleurs. D’abord, historiquement parlant, c’est vrai que Voltaire a passé l’hiver de 1728-29 à Dieppe et qu’il a été hébergé par l’apothicaire Tranquillain Féret. Ce dernier lui enseigne les rudiments de la médecine et n’hésite pas à déclarer que, eût-il continué ses leçons plus longtemps, le disciple eut dépassé le maître.

Puis, surtout, les moqueries de Lenormand sur l’hypocondrie de Voltaire, sa vanité, son chauvinisme et sa bonne conscience sont accomplies avec trop de soin pour ne pas être admiratives, puisqu’elles suscitent spontanément notre sympathie pour ce précurseur, pas tellement de Poirot (comme l’insinue la quatrième de couverture), mais de Sherlock Holmes.

Bref, un roman qu’on déguste avec bonne humeur.

Extrait : 
Dans la calèche qui ramenait en ville les enquêteurs et l’assassin, Tranquillain Féret ne cessait de s’ébaubir de la légendaire sagacité britannique. Su contraire, Sir Volty pria le policier de bien vouloir prendre sur lui toute la gloire et de le citer nulle part. Cela tombait bien, Flochard n’aurait pas su comment le placer dans son rapport. Cet accès d’humilité suscita un regain d’adulation chez les pharmaciens dieppois. Les Anglais étaient des modèles de modestie, en plus de résoudre des intrigues !
− Monsieur, vos mérites, vos qualités, votre discrétion d’anglican font honte aux catholiques !
− C’est bien mon intention, répondit Voltaire.
Il allait vivre en héros méconnu la fin de son hiver dieppois, en attendant d’affronter les périls du printemps dans une capitale où nul ne songeait à le prendre pour un héros.

querellededieppe-amb

Manoir à Varengeville-sur-mer

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Parmi les loups et les bandits – Atticus Lish

Par Raymond Pédoussaut

parmilesloupsDate de publication originale : 2014 (Preparation for the nextlish-atticus life)
Date de publication française : 2016 chez Buchet Chastel
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Zou Lei, immigrée clandestine chinoise –  Brad Skinner, vétéran de la guerre d’IrakJimmy Turner, délinquant récidiviste

Zou Lei est une immigrée clandestine chinoise. De petits boulots en petits boulots elle essaie de gagner sa vie pour se nourrir et se loger. Mais dans le New York post 11 septembre, soumis au Patriot Act, ce n’est pas facile, mais elle ne se décourage jamais. Ce n’est pas évident non plus pour Brad Skinner, de retour de la guerre d’Irak, de se réintégrer. Il est traumatisé par ce qu’il a vécu là bas. Il est victime de crises d’angoisse. Il est soutenu par des neuroleptiques, des somnifères et des tranquillisants pour tenir le coup. Quant à Jimmy Turner, c’est un délinquant récidiviste qui vient de purger une peine de prison. Retrouver la vie civile n’est pas aisé. La détention n’a rien arrangé. Tous les trois vont se croiser dans le même quartier de New York, le Queens.

Les trois personnages principaux sont des marginaux, chacun pour des raisons différentes des autres. La clandestine Zou Lei est une fille courageuse et déterminée. Rien ne la rebute, elle recherche et accepte tous les boulots. Elle est prête à renverser les montagnes pour s’intégrer à la société américaine. Le vétéran Skinner est encore sous le choc des événements horribles qu’il a vécu en Irak. Il est cyclothymique, irritable et instable. La prise de médicaments et sa consommation d’alcool compliquent encore plus les choses. Il lutte en permanence contre ses démons intérieurs. Le délinquant Jimmy est né d’un père inconnu, il a été élevé par un beau-père irlandais qui l’écrasait par sa puissance et sa forte personnalité. Il a commis quelques délits et a fini en taule. Libéré mais oisif et sans boulot, il n’est pas sur le chemin de la rédemption. Il est totalement asocial.

L’intrigue est simple : l’auteur montre la galère quotidienne des protagonistes. Une grande partie de l’histoire est consacrée à la recherche d’un boulot et aux conditions de travail. C’est surtout à travers le cas de la clandestine Zou Lei que l’auteur montre la précarité de ces gens, exploités dans des emplois au jour le jour, sous payés, sans protection sociale. Quant il est difficile de se nourrir, de se loger, aimer n’est pas le plus facile. Pourtant Zou Lei a un grand cœur, elle pense avoir trouvé un peu de douceur et de sécurité auprès du vétéran Skinner qui lui-même en a grand besoin. Mais là aussi ce sera compliqué.

Le style de l’auteur, efficace et assez percutant, donne au récit puissance et souffle, il installe une certaine distance vis à vis des personnages et des événements. Le rythme est lent, les descriptions nombreuses.

Parmi les loups et les bandits n’est pas une lecture distrayante, c’est un roman sombre et âpre. Par son réaliste, par sa noirceur, par sa tragédie, ce livre secoue, interpelle et dérange parfois. Bref, ce n’est pas la gentille bluette courante vite avalée, c’est une œuvre forte qu’il faut digérer lentement.

Atticus Lish est né en 1972 aux États-Unis. Il a abandonné ses études à Harvard pour enchaîner des petits boulots puis a servi dans les Marines. A aussi soutenu un mémoire sur le théorème d’Ascoli, pratiqué les arts martiaux à haut niveau, puis est devenu traducteur de mandarin avant de se consacrer à l’écriture.

Extrait : 
Le plus évident serait que Zou Lei et Skinner cherchent ensemble une solution, dit-elle. Ils devaient combiner leurs forces pour s’aider à régler leurs problèmes respectifs.
Elle parvint à le faire parler de manière constructive des actions qu’ils devraient entreprendre. Surtout, il ne fallait pas s’appesantir sur les souvenirs tristes du passé. Ce fut la première d’une longue liste de discussions similaires durant laquelle ils formèrent des projets pour l’avenir. Le bon côté, dit-elle, c’était qu’elle l’avait rencontré et qu’ils pouvaient constituer leur propre armée, une unité de deux personnes qui mènerait ces combats difficiles que représentaient la guérison de Skinner et la régularisation de Zou Lei.

Interview d’Atticus Lish sur Diacritik

parmilesloups-amb

New York – Chinatown

Ma note : 4.50 Stars (4.50 / 5)

 

 

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Double piège – Harlan Coben

Par Michel Dufour

doublepiegeDate de publication originale : 2016 (Fool me once)Coben
Date de publication française : 2016 (Belfond)
Genres : Enquête, Thriller
Personnage principal : Maya Burkett, ex-militaire américaine

J’ai lu plusieurs Coben : de très bons et de très moyens. Entre autre, sur Sang d’Encre Polars, j’ai rendu compte de Faute de preuves et de Tu me manques. On a parfois l’impression qu’il y a plusieurs Coben.

Double piège commence laborieusement : Coben profite des funérailles de Joe, l’époux de Maya, pour nous présenter la douzaine de membres de la famille Burkett. Puis, il entreprend de nous intriguer : d’abord, avec un problème qui nous agacera jusqu’à la fin: qu’est-ce qui s’est passé à la frontière syro-irakienne, alors que Maya volait au secours de deux compatriotes sur le point d’être tués, et pourquoi a-t-elle été invitée, peu après, à quitter l’armée? Puis, en créant des situations mystérieuses sous forme de problèmes incompréhensibles : quel renseignement possède l’inspecteur Kierce, qui justifie son acharnement sur Maya ? Qui a intérêt à suivre Maya dans une Buick Verano rouge ? Si Joe est vraiment mort, comment se fait-il que sa sœur Caroline l’aurait vu et que Maya elle-même semble l’avoir aperçu sur une bande filmée par une caméra-espion dans son salon ?

Ces questions continuent de hanter Maya, alors qu’elle enquête sur les motifs qui ont mené à la torture et à l’assassinat de sa sœur Claire, il y a deux ans. Le récit prend alors l’allure d’un cold case, d’autant plus qu’il mène à s’interroger sur la mort louche du frère de Joe il y a dix-sept ans. C’est parfois un peu fastidieux, mais Coben tire les ficelles avec subtilité, machiavéliquement. On ne sait plus qui ment et qui dit la vérité. Pas facile pour le lecteur d’élaborer l’hypothèse gagnante. Qui plus est, nous sommes probablement manipulés depuis le début, même si les règles du genre ont été respectées.

Malgré quelques longueurs, probablement voulues par l’auteur pour provoquer l’impatience du lecteur, donc son besoin exacerbé d’en savoir davantage, et malgré un fragment de solution plutôt sophistiqué, ça demeure un bon Coben. Pour remonter le moral des lecteurs démoralisés par une conclusion assez sombre, Coben rajoute un épilogue plutôt rose, qui se passe vingt-cinq ans plus tard. On a déjà fait la même chose avec le Don Giovanni de Mozart, afin qu’il soit plus digeste pour les amateurs du XIXe siècle. La finale sans épilogue aurait eu plus de punch, mais Coben se soucie des humeurs de son lecteur moyen.

Extrait : 
− Tu t’es disputée avec Isabella, n’est-ce pas ? Elle nous l’a dit. D’après elle, tu prétendais avoir vu Joe. Pourquoi ? Qu’entendais-tu par là ?
− Caroline, écoute-moi. Joe est mort.
− Comment peux-tu en être aussi sûre ?
− J’y étais.
− Mais tu ne l’as pas vu mourir. Il faisait sombre. Et tu t’es enfuie avant le troisième coup de feu.
− Caroline, voyons, la police est venue. Il y a eu une enquête. Il ne s’est pas relevé après les deux premiers coups de feu. Les flics ont même arrêté deux suspects. Comment tu expliques ça ?
Caroline secoua la tête.
− Tu ne me croiras pas.
− Dis toujours.
− Le policier chargé de l’investigation. Son nom est Roger Kierce.
− Exact.
Il y eut un silence.
− Caroline, de quoi s’agit-il ?
− Je sais que ça va te paraître fou…
Maya eut envie de la secouer pour lui faire cracher le morceau.
− On a un compte dans une banque privée. Je te passe les détails. C’est sans importance. Disons qu’il est impossible de remonter jusqu’au détenteur. Tu vois ce que je veux dire ? (…)
J’ai jeté un œil sur les opérations en cours de ces dernières semaines.
Maya hocha la tête d’un air qui se voulait encourageant.
− La plupart des transferts ont été effectués sur divers comptes numérotés : c’est de l’argent qui se balade un peu partout de façon à ce qu’on ne puisse pas le repérer. Encore une fois, je te passe les détails. Mais il y avait un bénéficiaire aussi. Plusieurs versements au profit d’un certain Roger Kierce.
Maya encaissa le coup dans ciller.

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Smith & Wesson 686

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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