Dans son ombre – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Druide)
Genre : Enquête
Personnage principal : Maud Graham, police de Québec

Chrystine Brouillet est l’auteure québécoise la plus prolifique dans le domaine des polars, il n’est donc pas surprenant qu’elle soit l’écrivaine que j’ai le plus commentée; en général, pour en dire du bien.

Dans son Ombre est un roman à deux temps : d’une part, le beau Sacha Walters, qui attire aussi bien les femmes que les hommes, après s’être expatrié à Toronto, s’est volatilisé. D’autre part, dans la ville de Québec, un climat de tension domine la famille de Martin Chevrette, ministre au provincial : sa femme, Laure Genest, s’efforce de tout gérer mais est incapable de négocier avec les jumelles Alizée et Lili-Rose. Alizée fuguera à quelques reprises et on finira par la retrouver morte, assassinée, déguisée en suicide. Maud Graham et ses collègues enquêtent directement sur ce cas. L’enquête sur la disparition de Sacha et celle sur le meurtre d’Alizée se recouperont quand les policiers apprendront que le ministre Chevrette et Sacha entretenaient une liaison dangereuse.

À première vue, et comme c’est souvent le cas avec Brouillet, on a l’impression de lire un roman psychologique, ce genre de romans plutôt artificiels où l’intrigue est secondaire et l’enquête truffée de beaux hasards. Pas chez Brouillet : c’est vrai que la dimension psychologique est importante, mais ce qui intéresse surtout notre auteure c’est l’analyse des relations interpersonnelles des principaux personnages, l’effet des événements sur leur caractère et dispositions, dont on peut presque prévoir l’avenir. La description de Laure Genest est fine et exhaustive, depuis le début de son congé de maternité jusqu’au choc de l’adolescence de ses filles, où les belles apparences sont de plus en plus difficiles à maintenir. Il ne s’agit pas seulement de doter les personnages d’une épaisseur consistante, mais d’intégrer les relations interpersonnelles au cœur de l’intrigue. Les techniques policières proprement dites deviennent ainsi moins arides. Et les liens d’amitié entre les enquêteurs facilitent le travail en commun plutôt que de l’en détourner.

Brouillet se penche sur la réalité de la vie et de la famille bourgeoises, un peu comme le fait Chabrol dans ses films; et là où Chabrol opposait les belles images du décor aux laideurs des sentiments cachés, Brouillet oppose la solidarité des liens d’amitié de son équipe aux passions tristes et solitaires de ses assassins.

Extrait :
Sa fille était morte.
Et elle ne ressentait rien. Alors qu’elle aurait dû éprouver un grand soulagement. Pourquoi ne ressentait-elle jamais rien ? Il lui semblait qu’elle n’avait plus rien éprouvé depuis des années. Dix ans, douze ans ? Depuis qu’elle avait compris que la complicité des jumelles l’excluait de leur intimité. Elle secoua la tête, faillit dévisser la bouteille de VSOP pour boire une gorgée, se raisonna. Ce n’était pas le moment de s’abandonner à ses états d’âme. Elle devait conserver son sang froid.

Gare du Palais

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Le Cherokee – Richard Morgiève

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Joëlle Losfeld)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Nick Corey, shérif de Panguitch dans le comté de Garfield (Utah)

Comté de Garfield dans l’Utah, septembre 1954. En ce début d’automne le shérif Nick Corey fait sa tournée de nuit. D’habitude il ne se passe rien lors de ces tournées mais ce jour là une série d’événements étranges va bouleverser la routine habituelle : l’apparition d’un puma blanc, la découverte d’une voiture abandonnée sans chauffeur, et l’atterrissage d’un avion de combat, tous feux éteints et sans pilote. Fin de la tranquillité pour Corey : l’armée et le FBI débarquent en force et les ennuis commencent.

Le contexte du roman est celui des année cinquante où l’on ne savait pas trop si les multiples apparitions d’OVNIs qui étaient signalées étaient dues aux martiens prêts à débarquer ou à l’URSS qui développerait une nouvelle arme. La guerre froide entretenait ce climat paranoïaque. Quant un chasseur militaire Sabre, sans lumière et sans pilote vient se poser dans le coin, ça met en ébullition les autorités.

L’intrigue est basée sur deux histoires indépendantes mais qui convergent au niveau du personnage principal : le shérif Nick Corey. D’une part il y a il y a cette affaire étrange de l’avion chasseur Sabre et d’autre part ressurgit plus de vingt ans après le fantôme du tueur en série qui a assassiné les parents de Corey. Ces deux événements se percutent le même jour, au même endroit. Étrange coïncidence ! Des coïncidences il y en a beaucoup ! Il bénéficie de sacrés coups de bol notre shérif enquêteur ! Dès qu’il se rend à un endroit, il y a là un témoin qui lui permet de continuer sa traque. Quand ce n’est pas la chance, c’est son flair et son intuition qui lui permettent de rester sur la piste du tueur. Ainsi juste une petite flagrance d’un parfum chic lui permet de deviner le retour de l’assassin des ses parents. Le gars est un peu visionnaire aussi : il voit le passé comme sur un écran, en noir et blanc. Ça tombe bien : le tueur joue avec lui en semant des indices qui passeraient inaperçus avec un tout autre pisteur. Malgré toutes ses qualités, Corey est souvent en échec mais il persiste, encore et encore, parfois découragé, souvent désespéré, toujours nostalgique et tenace.

Les personnages, que ce soit le principal, le shérif Nick Corey, ou les secondaires, sont étranges. Tous sont un peu fêlés, en tout cas pas ordinaires : – un shérif qui a du sang apache dans les veines, ancien combattant de la guerre contre les Japonais, il a reçu les plus grandes distinctions militaires, c’est un homme en souffrance, toujours à vif – un agent du FBI, un gars très class, détaché auprès du président des États-Unis – un sauvage qui vit à moitié nu au milieu des bois, avec arc et flèches – un adjoint du shérif qui écrit une histoire des États-Unis – et un tueur très laid et très méchant qui glougloute comme un dindon. Il y en a quelques autres du même acabit.

Un style vraiment singulier, alliant gouaille et humour noir, mélange de San-Antonio et de Michel Audiard en plus sombre. Des digressions nombreuses, amalgames de pensées d’un vieux sage et de celles d’un gros plouc. Un humour particulier, souvent désespéré, parfois incompréhensible. Des dialogues surréalistes.

Et aussi une histoire d’amour, forte et intense, mais bien sûr pas banale. Il semble que l’auteur ait décidé que rien ne pouvait être ordinaire dans son bouquin.

Fin bâclée et frustrante, qui ne termine rien, comme si l’auteur en avait marre de tourner en rond dans cette poursuite désespéré d’un tueur insaisissable qui pourrait continuer jusqu’à la fin des temps. Peut-on vaincre le mal et la destruction ?

Malgré tous ses défauts, ce roman a souvent été encensé. Il n’est pas dénué de qualités et je dois reconnaître qu’il a réussi à m’accrocher, surtout grâce à cette belle ambiance crépusculaire qui règne dans une Amérique profonde, totalement parano. Les personnages hors normes, le style percutant dans son genre et la double intrigue qui ménage un bon suspense, sont les autres points attrayants. Ce n’est pas un livre qui privilégie toujours la subtilité, il est souvent déroutant mais dans le genre noir intense, il fait parfaitement l’affaire.

Extrait :
Au début du dix-neuvième siècle aucun Blanc n’avait mis les pieds par ici. Il avait fallu attendre Étienne Provost qui avait donné son nom à la ville de Provo. Désormais les Blancs étaient ici chez eux et lui, Nick Corey, était là pour faire régner l’ordre, la justice des Blancs. Et il avait une tête de matraque, pas du tout la tête de sa maman ni de son père. C’était un tourment pour lui, d’autant plus qu’ils étaient morts et qu’il ne se reconnaissait pas en eux. Leurs voix avaient disparu et même parfois leurs traits le fuyaient. Il ne parvenait pas à les faire apparaître derrière ses paupières. Il était un orphelin extrême. Il avait perdu ceux qui l’avaient engendré et ceux qui l’avaient recueilli et lui avaient tout donné. Comment vivre seul à ce point ? Sans origines à ce point ?

Et puis il est revenu. Il a remis la radio en marche. Un gars présenté sous le nom de Big Joe Turner s’est mis à chanter Shake, Rattle, Roll. Du blues noir qui sonnait comme du rock, c’était quelque chose.

Big Joe Turner – Shake, Rattle, Roll

Panguitch, comté de Garfield (Utah)

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Un innocent à l’Old Bailey – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017
(Twenty One Days)
Date de publication française : 2018
(10/18, Poche)
Traduction : Florence Bertrand
Genres : Enquête, procès
Personnage principal : Daniel Pitt (fils de Thomas), avocat

Le dernier Perry dans la série des Pitt, Un traître à Kensington Palace, m’avait un peu lassé, d’autant plus que Vespasia et Narraway étaient en voyage de noces. Le suspense et le rythme rendaient captivantes les cent dernières pages. Mais la récurrence du décor et des personnages ménageait peu de surprises.

Les auteurs aussi ont besoin de changement, et c’est pourquoi Perry a créé, il y a quelques années, la série des Monk, dont les intrigues précèdent d’une génération celle des Pitt. Cette fois-ci, cependant, on est toujours dans la série des Pitt, mais un certain temps s’est écoulé : Narraway et tante Vespasia sont décédés, la fille de Thomas Pitt et de Charlotte, Jemima, vit maintenant aux États-Unis, mariée et mère de deux petites filles. Et leur fils Daniel, âgé de 25 ans, commence sa carrière d’avocat après avoir réussi à Cambridge. C’est principalement autour de lui que se déroule l’histoire de l’Innocent à l’Old Bailey.

En guise de prologue, Daniel doit défendre, à la demande de son père, Roman Blackwell, un personnage ambigu que tout accuse du meurtre de John Hinton. Ce procès est à peine terminé, après avoir servi à montrer l’acharnement et l’ingéniosité de Daniel, malgré son peu d’expérience, que son grand patron, Marcus fford Croft, le contraint à seconder maître Kitteridge, qui s’efforce de défendre l’antipathique Russell Graves, accusé du meurtre de son épouse. Hautain, orgueilleux et violent, Graves n’a rien qui plaide en sa faveur; il est d’ailleurs condamné à mort.

Kitteridge et Pitt ont 21 jours pour trouver un argument ou une nouvelle piste qui justifierait un appel. Pendant que le premier reverra les minutes du procès pour tenter de trouver un vice de forme, Daniel enquête auprès de l’entourage de Graves pour découvrir qui aurait eu intérêt à se débarrasser de l’épouse de Graves, Ebony. Le temps qu’il interroge le majordome et les domestiques de la demeure des Graves, on se croirait dans Downton Abbey. C’est plaisant, mais on s’ennuie un peu des enquêtes de Thomas Pitt, le père et le vrai Pitt.

Et puis, une nouvelle dimension donne du piquant à l’intrigue. Daniel tombe sur le manuscrit d’un livre que préparait Graves, qui se complaît à diffamer par des insinuations douteuses et des associations gratuites plusieurs personnages en vue de la société londonienne, dont Narraway et tante Vespasia, et surtout Thomas Pitt et la Special Branch dont il est toujours le chef, après avoir succédé à Narraway. Évidemment, un intéressant motif vient de surgir (on aurait pu tuer Ebony pour faire accuser Graves et discréditer d’avance les affirmations de son livre), sauf que Thomas et la Special Branch deviennent alors les principaux suspects.

L’analyse psychologique de Daniel aux prises avec lui-même et des relations entre Daniel et Thomas, dans laquelle excelle Anne Perry, ajoute des ingrédients non négligeables à l’enquête déjà engagée et complexe. Et là, il devient difficile de lâcher le livre.

Au début, j’ai craint de trouver ça long. À la fin, j’étais déçu que ça soit déjà terminé. Décidément, comme Le Carré et comme PD James, Perry ne vieillit pas : l’essentiel persiste dans le changement. Elle nous captive par la complexité de l’enquête, le caractère mystérieux du crime (parce que, enfin, quel intérêt à brûler le visage de la morte ?) commis dans un contexte qui est presque celui de la chambre close, et surtout la vérité des personnages et du jeu des relations interpersonnelles. Enfin, son goût aussi du paradoxe : au fond, tout le monde voudrait qu’on élimine Graves : ses enfants, sa maisonnée (les domestiques témoignent des violences dont l’épouse et les enfants de Graves étaient victimes), les membres du jury, et Daniel lui-même puisque l’enquête lui a montré la personnalité monstrueuse de Graves, particulièrement eu égard à son père et aux grands amis de la famille. Mais son devoir est de le défendre, de faire en sorte qu’on lui sauve la vie. Et, problème sans doute secondaire mais non négligeable : comment empêcher ce foutu manuscrit d’être publié ?

Bref, encore un bon coup d’Anne Perry.

Extrait :
Daniel avait une compréhension toute neuve du fardeau que son père portait, et des raisons pour lesquelles il devait parfois prendre de mauvaises décisions : d’autres décisions eussent été plus terribles encore. Mieux valait qu’elles fusent entre ses mains plutôt qu’entre celles d’un homme ivre de pouvoir. Un instant, il eut la gorge nouée.
Pitt rompit le silence :
Tu dois le sauver s’il est innocent, mais tu le sais déjà, dit-il doucement. Il ne t’appartient pas de renier la justice. Si tu le fais, tu le regretteras jusqu’à la fin de tes jours. Si ignoble que soit cet homme, tu te perdras toi-même si tu le laisses être exécuté. En un sens, il aura triomphé…
Je ne vais pas me conduire ainsi ! Si je peux l’empêcher, je le ferai. Vous ne me croyez pas capable de faire cela, si ?
Non. Mais j’ai commis des erreurs, rien ne justifie que tu commettes les mêmes.
Daniel esquissa un sourire, désireux de mettre fin à la tension qui devenait insupportable.
– Ne vous inquiétez pas, j’en commettrai d’autres.
Pitt sourit à son tour. Il y avait de l’anxiété, et une immense tendresse dans ce sourire.

l’Old Bailey : ouverture en février 1907

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Paradigma – Pia Petersen

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Les Arènes)
Genres : Politique-fiction, roman d’amour
Personnage principal : Luna, Hacker et blogueuse influente

Los Angeles de nos jours ou dans un futur proche. Le riche et le pauvre vivent séparément, chacun de son côté. Le riche dans Beverly Hills, le pauvre dans Skid Row. Cette frontière entre la pauvreté extrême et la richesse ostentatoire va voler en éclats lors des Oscars du cinéma. Cet événement attire beaucoup de monde mais cette année c’est un public assez spécial qui va investir les lieux : les miséreux se sont rassemblés dans Skid Row et ils marchent vers les beaux quartiers où doit se dérouler la remise des Oscars. Dans un premier temps on prend les marcheurs pour des figurants d’une quelconque production. Ils ont l’air tellement authentiques que c’en est bluffant : il y a même l’odeur de la pauvreté, c’est vraiment bien fait disent les habitués de la cérémonie. Ils sont nombreux mais pas de cris, pas de slogans, pas de casse, pas de pillage. C’est la marche silencieuse des pauvres et ce silence la rend encore plus impressionnante. C’est Luna qui est derrière tout ça. C’est elle qui écrit des lettres subversives sur son blog. C’est elle aussi qui a décidé de rendre visibles les invisibles. Personne ne sait qui est Luna.

Voilà un roman bien dans l’air du temps. En cette période de manifestations des Gilets Jaunes, il rencontre un écho particulier. Mais l’auteure va bien plus loin que le simple fait de rendre visibles les pauvres. Elle défend un changement complet de système, un changement de paradigme. Il s’agit de créer un nouveau monde en changeant la façon de penser la société. Il est temps de changer de monde puisque rien ne marche. Le travail disparaît, il faut donc dissocier le revenu et le travail et instaurer la rente comme droit élémentaire qui permettrait à chacun de pourvoir à ses besoins vitaux, même sans travailler. Les gouvernants et les riches ne sont pas prêts à accepter de pareilles revendications, ils vont s’y opposer violemment.

Le roman ne se limite pas à l’aspect politique, ce n’est pas un essai, il y a aussi une intrigue. Il faut convaincre les sans-abris de participer à la marche d’une part et d’autre part de faire que tout se déroule dans le calme. Pour éviter les saccages, l’auteure a imaginé faire jouer le rôle du service d’ordre aux gangs qui sévissent dans les quartiers. Un service d’ordre musclé et bigrement convaincant ! En marge de la marche se déroule une action de hackers qui prennent en otage les données numériques des assurances, trusts, multinationales, bourses, banques. C’est un ransomware : pour récupérer leurs données tous ces établissements devront payer sinon tout sera effacé. On rencontre aussi le président POTUS, brutal, sanguin, borné, la ressemblance avec l’actuel président des États-Unis est évidente.

De nombreux personnages secondaires touchants interviennent dans des mini-scènes très colorées. Une histoire d’amour forte et contrariée vient apporter une touche de romantisme sombre.

Dense et touffu, Paradigma aborde avec talent une réflexion politique profonde. C’est symptomatique que ce soit un écrivain qui défriche un tel sujet alors que les hommes politiques de métier en semblent bien incapables. C’est un livre intelligent et intéressant qui fait réfléchir tout en ne négligeant pas la dimension romanesque.

 Extrait :
La révolution n’est pas toujours constituée de bombes qui explosent ou de bains de sang. Une révolution peut passer inaperçue. La rupture entre l’ancien et le nouveau monde a modifié la manière dont on se voit en tant qu’être humain. Je ne suis plus un être humain, je suis une valeur économique faible. C’est là qu’a commencé la déshumanisation de la société, quand la société est devenue un système fait pour servir l’économie. La révolution se trouve dans ce séisme.

Marche silencieuse de Beverly Hills

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Mort contre la montre – Jorge Zepeda Patterson

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Muerte contrarreloj)
Date de publication française : 2019 – Actes Sud
Traduction : Claude Bleton
Genres : Enquête, sport
Personnage principal : Marc Moreau, cycliste professionnel

Marc Moreau, né d’une mère colombienne et d’un père français, est devenu cycliste professionnel après un passage dans l’armée où il a été caporal de la police militaire. Dans un camp d’entraînement pour cyclistes il se lie d’amitié avec Steve Panata. Pourtant les deux garçons sont très différents : Marc est réservé, timide mais c’est un coriace, capable de faire le coup de poing alors que Steve est un séducteur, brillant au charme irrésistible mais totalement incapable de se défendre. Les deux jeunes hommes vont devenir inséparables. Ils le resteront dans les compétitions cyclistes. Steve sera dans le rôle du vainqueur et Marc dans celui du gregario, celui qui sert un leader, le protège, le met en situation favorable pour gagner. Le gregario se sacrifie pour que le champion puisse gagner. Leur association est particulièrement efficace, Steve a remporté quatre tours de France, Marc n’a jamais rien gagné mais il a fait gagner son équipier. Steve veut un cinquième succès pour égaler les grands champions et rester dans l’histoire. Mais ce Tour s’annonce très particulier.

L’auteur développe une intrigue avec un double suspense :
– Qui en veut au Tour de France ? Avant et pendant l’épreuve une série d’accidents frappe les équipes des champions qui ont des chances de gagner. Il y a des blessés et même des morts. Chaque équipe se sent menacée et regarde les rivales avec hostilité. La police enquête et demande à Marc Moreau, en tant qu’ancien de la police militaire, de collaborer. Sa place au sein du peloton est idéale pour observer et recueillir des renseignements.
Qui va gagner le Tour ? Steve est encore une fois le favori mais cette fois Marc est aussi fort que lui et même supérieur en montagne. Ses proches le poussent a enfin saisir l’occasion qui se présente. Pour cela il doit trahir son équipier et ami. Pourra-t-il s’y résoudre ?

Au niveau des personnages, il y une opposition intéressante entre les deux athlètes : Steve est bien né dans une bonne famille américaine. Il est beau, flamboyant, possède beaucoup de classe. Ses succès ne sont pas que sportifs. Il est dans la lumière. Marc, au contraire, n’a connu que peu ses parents, a grandi dans un quartier marginal de Medellín, est passé par l’armée française à Perpignan avant de devenir cycliste professionnel. Il est réservé, en retrait. Il est dans l’ombre et ça lui convient parfaitement. Mais les circonstances de la course vont révéler un autre aspect de leurs personnalités. C’est fort habilement que l’auteur montre cette évolution. L’abnégation va faire place à l’ambition, la confiance va se transformer en méfiance.

Jorge Zepeda Patterson est un fin connaisseur du Tour de France : il décrit non seulement la course de façon tout à fait réaliste mais il montre aussi le rôle des directeurs sportifs, des sponsors, des mécaniciens, des masseurs, des journalistes … Bref de toute cette population qui gravite autour de cet événement sportif. C’est très bien réalisé et le roman est prenant de bout en bout. Il n’est pas nécessaire d’être fan de vélo pour apprécier ce roman, l’intrigue et les personnages sont suffisamment bien détaillés pour tout comprendre sans connaissance particulière en cyclisme mais il est indéniable que la compréhension de ce genre de courses, même en tant que spectateur, ne peut qu’augmenter la satisfaction de lire ce livre, excellent dans son domaine.

Extrait :
Cela signifie-t-il que je suis un perdant, un lâche ? Était-ce la tare que mon père avait perçue, ce qui expliquait son mépris ? Je ne l’ai jamais pensé, pas jusqu’au jour où commencèrent de me tourmenter les insinuations de Fiona et de Lombard, selon lesquelles j’étais meilleur coureur que je ne le croyais. Ou ce que je devenais peut-être, car j’étais enfin en mesure d’arriver parmi les premiers à Paris, même si c’était grâce aux interventions d’un assassin. Pour la première fois, être gregario ne me suffisait plus. Était-ce de la lâcheté ou de la loyauté, ce que j’avais éprouvé pendant si longtemps ? Allais-je enfin ouvrir les yeux ? La vie m’avait-elle assez endurci pour que je brigue une meilleure place que celle d’éternel perdant ? 

Niveau de satisfaction : 
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Andrea Camilleri n’est plus (1925-2019)

Par Michel Dufour

Sur une centaine de romans inspirés par la vie en Sicile aux XIXe et XXe siècles, Camilleri a publié 35 polars dont 27 ont été traduits en français (Fleuve noir). Metteur en scène au théâtre, scénariste (adaptation des enquêtes de Maigret), professeur d’art dramatique, Camilleri a aussi réalisé quelques séries télévisées, dont celles du commissaire Montalbano pendant une quinzaine d’années; France 2 et France 3 les ont diffusées depuis l’an 2000. On peut en voir un bon nombre sur Youtube, en italien sous-titré en anglais : https://youtu.be/FWQYvG-KLvQ

Le père du giallo (polar à l’italienne), comme on l’appelle, nous a laissé une image plutôt sympathique des Siciliens et de leur art de vivre. Son commissaire vit seul dans le village de Vigata, amoureux de la mer et friand de fruits de mer; il assume cette solitude relative (finira-t-il par se brancher avec Livia ?), manifeste un caractère souvent grognon, et brille par des intuitions qui le surprennent lui-même. Camilleri met au monde Montalbano en 1994; le nom du commissaire s’inspire du nom du romancier catalan Manuel Vasquez Montalban, plus jeune que lui, mais qui a publié son premier Pepe Carvalho en 1972.

C’est un clin d’œil de solidarité, les deux ayant lutté contre le fascisme et ses séquelles en Espagne et en Italie; les deux ayant été aussi déçus par les espoirs suscités par mai 68 et par la faillite des partis communistes. Et leurs deux enfants naturels, Pepe et Salvo, désabusés par les vaines promesses politiques, se réfugient dans des plaisirs moins trompeurs et plus modestes comme la gastronomie et la solidarité amicale.

Nous resterons reconnaissants à Camilleri d’avoir passé son œuvre, et peut-être sa vie, à illustrer la réplique de Malraux : « si  la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie ».

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L’excursion à Tindari – Andrea Camilleri

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2000 (La Gita A Tindari)
Date de publication française : 2002 (Fleuve Noir, Poche)
Traduction : S. Quadruppani et M. Loria
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Montalbano

Il y a des livres comme celui-là que je laisse de côté pour des jours où la déprime me gagnerait. Ce Camilleri, je crois que je l’avais franchement oublié au fond d’une boîte. J’ai retrouvé, du même coup, cette atmosphère du Sud de l’Italie fort particulière, qui sert ici de cadre à une intrigue policière complexe qui met à l’épreuve le pouvoir intuitif du commissaire Montalbano.

Dans une maison appartements de Vigata, un jeune don juan, Nenè Sanfilippo, se fait tuer d’une balle en plein front, et un couple de vieillards, les Griffo, disparaît la même journée au cours d’une excursion à Tindari, dans une activité pour âge d’or. Dans le cas de Nenè, deux indices ouvrent une piste : son besoin d’argent pour soutenir le train de vie qu’il mène; un paquet de lettres amoureuses et érotiques avec une dame apparemment mariée. Quant aux Griffo, qui mènent une vie tranquille et retirée, on ne comprend guère leur disparition, sauf qu’on apprend que tout au long du voyage une voiture les suivait, et qu’ils possèdent en banque une grosse somme d’argent dont leur fils est incapable d’ éclairer la provenance.

En même temps que Montalbano et Mimi (devenu son adjoint) poursuivent leurs enquêtes, le commissaire s’efforce de contourner le questeur qui aimerait se vanter de l’avoir mis au pas, c’est-à-dire sous sa botte, et, sur le plan sentimental, qui n’est pas la dimension préférée du maladroit Montalbano, ses hésitations entre la jolie Ingrid et la fidèle Livia risquent de perturber sa lucidité habituelle. Pour ajouter à la confusion, le parrain d’un des deux clans mafieux de Sicile, Balduccio Sinagra, le convoque soi-disant pour lui fournir quelques informations, mais Montabano se doute bien que c’est dans le but de l’utiliser, sans savoir ni comment, ni pourquoi.

Par ailleurs, les problèmes récurrents de Mimi avec les femmes nuisent souvent à son aptitude à discerner et à sa concentration sauf que, dans ce cas où il étudie la correspondance entre Sanfilippo et sa maîtresse, son expérience lui servira : le motif de son exécution semble se révéler. Et s’ouvre obscurément une nouvelle piste pour relier son assassinat à la disparition des Grillo.

Je me suis permis de simplifier pour ne pas effrayer le lecteur. Et pour le convaincre que l’intrigue n’est pas qu’un prétexte pour développer une tranche de vie sicilienne et les relations intéressantes entre les coéquipiers de Montalbano : l’expérimenté Fazio, le tout feu tout flamme Mimi, et le pauvre Catarella si dévoué mais tellement desservi par son langage tarabiscoté.

Montalbano n’est pas le héros qu’on souhaiterait, malgré ses méditations intuitives, à cause de son mauvais caractère avec ses hommes, mais on finit par comprendre que c’est parce qu’il les aime bien, et je pense ici surtout au tour hypocrite qu’il joue à Mimi. Au fond, on s’attache quand même à lui parce qu’il partage nos imperfections et nos impuissances.

L’humour de Camilleri allège continuellement le récit, comme cette description des familles qui habitent la résidence des Grillo et de Nenè. On se croirait parfois dans une histoire surréelle de Boris Vian. Ou comme l’aventure du vice-questeur à New-York, lors d’un Congrès organisé par le maire Giuliani sur Tolérance Zéro, ou la façon efficace d’irradier la criminalité dans une grande ville, et qui se fait tirer dans une jambe et voler son portefeuille.

Intrigue policière complexe, donc, résolue avec effort et intelligence, mais aussi roman d’atmosphère qu’on aime retrouver parce que, malgré tout, ça nous rappelle que la vie vaut la peine d’être vécue.

Extrait :
– Vous prenez quelque chose ? demanda don Balduccio en tendant une main vers le tableau de commande à trois boutons fixé sur le bras du divan.
Non, merci.
Montalbano ne put se retenir de se demander à lui-même à quoi servaient les deux boutons restants. Si l’un faisait venir la femme de chambre, le deuxième, probablement, convoquait le tueur de service. Et le troisième ? Celui-là déclenchait peut-être une alarme générale capable de provoquer quelque chose de semblable à une Troisième Guerre mondiale.
Dites-moi, par curiosité, commença le vieux en arrangeant le plaid sur ses jambes, si, tout à l’heure, quand vous êtes entré ici, je vous avais tendu la main, vous me l’auriez serrée ?
« Ah la bonne question, très grand fils de radasse ! », pinsa (sic) Montalbano.
Et aussitôt, il décida de lui donner une réponse qu’il sentait sincère.
Non.
Vous pouvez m’expliquer pourquoi ?
Parce que nous deux, nous nous trouvons des deux côtés opposés de la barricade, monsieur Sinagra. Et pour l’instant, il n’y en a plus pour longtemps, mais l’armistice n’a pas encore été proclamé.
Le vieux se racla la gorge. Puis il se la racla une autre fois. Ce n’est qu’alors que le commissaire comprit que c’était un rire.
Il n’y en a plus pour longtemps ?
Déjà, des signaux il y en a.
Espérons. Passons aux choses sérieuses. Vous, dottore, vous êtes certainement curieux de savoir pourquoi j’ai voulu vous voir.
Non.
Vous, vous savez seulement dire non ?
En toute sincérité, monsieur Sinagra, ce qui, pour moi, comme flic, m’intéresse sur vous, je le connais déjà. J’ai lu tous les dossiers qui vous concernent, même ceux qui vous concernaient quand je ne devais pas encore être né. En tant qu’homme, en fait, vous ne m’intéressez pas.
Vous pouvez m’expliquer, alors, pourquoi vous êtes venu ?
Parce que je ne me crois pas important au point de refuser de parler à qui me le demande.
Bien dit, approuva le vieux.

Tindari

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Le commissaire Bordelli – Marco Vichi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2002
(Il Commissario Bordelli)
Date de publication française : 2015
(Ed Philippe Rey, 10/18)
Traduction : Nathalie Bauer
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Bordelli

Quand Camilleri nous recommande un auteur, on n’hésite pas. Le commissaire Bordelli est le premier roman d’une série de polars qui se passe à Florence dans les années 60, romans d’enquête menée justement par le commissaire Bordelli. Comme le Montalbano de Camilleri, Bordelli (53 ans, nostalgique et solitaire, mais gourmand et amical) est flanqué de deux principaux assistants : Mugnai, un policier d’expérience, et Piras, un jeune Sarde dont le père a fait la guerre avec Bordelli, qui lui aurait sauvé la vie. Son patron, le commissaire divisionnaire Inzipone, garant de la loi et l’ordre, tente en vain de discipliner Bordelli, qui établit de trop bons rapports avec les petits truands, et qui agit selon la vie plutôt que selon le code. Bordelli peut se permettre d’affronter directement Inzipone, à cause de sa réputation de soldat et de policier, et du fait que son équipe l’aime bien. C’est là une différence d’avec Montalbano, qui ruse plutôt avec son supérieur, et qui est souvent bête avec ses hommes, qu’il aime bien quand même. Autre personnage espérons récurrent, le vieux légiste Diotivede, qu’il ne faut pas presser, solitaire lui aussi mais capable d’apprécier la bonne compagnie et une table bien garnie.

Nous sommes à Florence à l’été de 1963. Une chaleur d’enfer. Une vieille femme riche, Mme Pedretti, semble avoir succombé à une crise d’asthme, mais quelques indices suggèrent plutôt un assassinat. Ce ne sont pas les suspects qui manquent : les neveux Anselmo et Giulio et leurs épouses, qui mènent un train de vie extravagant et flambent beaucoup d’argent; le frère de la victime, Dante, génie inventif et original, qui consacre un certain temps à élever les rats de son appartement, et qui poursuit Bordelli de questions philosophiques : « La mort, la conscience, la vie, le mal… ». Et la résurrection de la chair ?!

L’enquête se poursuit lentement et n’empêche pas Bordelli de vivre et de fréquenter la trattoria Da Cesare où « il avait l’impression de manger entre amis ». Le commissaire organise aussi un souper chez lui pour le plaisir : d’abord et avant tout, Botta, voleur distingué et chef cuisinier incomparable; son ancien coéquipier, le truand malchanceux Canapini, que Bordelli surprend chez une vieille amie prostituée à la retraite, dont il doit arroser les plantes, tâche que Canapini assumera dorénavant pour se faire pardonner cette incartade dans l’appartement d’une amie du commissaire; le légiste Diotivede pour qui Botta a préparé une soupe lombarde; l’étonnant Dante qui mène la conversation; le policier Piras, qui a justement confectionné quelques gâteaux sardes; et le psychanalyste Fabiani tout-à-fait à l’aise dans une assemblée aussi hétéroclite.

On le voit, l’aspect social de la vie de Bordelli est important. Ça ne signifie pas que le modus operandi de (ou des) l’assassin est négligé. Mais, on n’a pas affaire à un Poirot, encore moins à un James Bond. Le lecteur baigne dans une atmosphère agréable, malgré la chaleur accablante, les personnages sont attachants et le commissaire sympathique. La ville de Florence est moins exploitée que la Venise de Brunetti, mais elle demeure une toile de fond bien agréable.

Bref, un roman que je quitte avec regret, mais un auteur que je retrouverai avec plaisir.

Extrait :
« Tu ne veux pas nous dire ce que nous attendons ? » Diotivede avait ôté ses lunettes, il arpentait la chambre de Mme Pedretti, les mains croisées dans le dos. Il brûlait de découvrir pourquoi Bordelli avait organisé cette visite subite à la villa à 20 h 30. Le soleil se couchait lentement, teintant le ciel d’orange. La chaleur était beaucoup plus supportable qu’en ville. Assis devant le secrétaire, Piras était plongé dans ses réflexions. Pour ne pas le gêner, le commissaire fumait à la fenêtre en consultant sa montre à tout instant (…) Il n’avait pas encore répondu à la question de Diotivede, qui insista :
« Nous sommes ici depuis une demi-heure. Peux-tu nous dire ce que nous attendons ?
Pas encore, Diotivede, pas encore.
Bah !
Je n’ai pas l’intention de jouer les mystérieux.
Ah non ?
Je veux juste être certain de ne pas m’être trompé. As-tu apporté ton microscope ?
Tu me l’as demandé, donc je l’ai apporté.
Bien.

Bordelli ne cessait de surveiller la porte ouverte. Au bout de quelques minutes, il déclara : « Nous y sommes, c’est presque l’heure. Si j’ai vu juste, l’assassin ne va pas tarder à entrer.
– Monsieur, devons-nous éteindre la lumière ?
Ce n’est pas nécessaire. »
Diotivede chaussa ses lunettes et laissa échapper un sourire. « D’après moi, c’est une plaisanterie. Piras, vous ne savez pas encore qui est vraiment Bordelli. Un casse-couilles.
Chut, je ne voudrais pas qu’il prenne peur. »
Bordelli consulta sa montre encore une fois : « Il est 21 heures précises. Ne parlez pas trop fort. Il va entrer et s’allonger sur le lit ».

Florence

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Article 36 – Henri Vernet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019
(
Jean-Claude Lattès)
Genre : Thriller politique
Personnages principaux : Maxime Gerfaut, Général – Marc Cardignac, Président de la République – Alice Valbergues, conseillère du président

Paris 2020. Après des attentats sanglants qui ont frappé la France des manifestations violentes se déroulent dans les rues de la capitale. Parmi les groupes d’hommes et de femmes habillés de jaune, des types encagoulés, vêtus de noir, se livrent au pillage. Des magasins de luxe sont saccagés, des voitures incendiées. Pendant ce temps, en Syrie, le général français Maxime Gerfaut, passant outre les ordres hiérarchiques, sauve des femmes yésidies kidnappées par l’armée syrienne. Son acte le rend célèbre et populaire, il devient le général Courage. En France, les choses empirent : un attentat a lieu contre le président de la République Marc Cardignac. Le président s’en sort indemne mais devant le chaos qui s’annonce il décide à faire appel à l’article 36 de la Constitution. Cet article n’a jamais été employé depuis la création de la cinquième République mais il est resté dans la Constitution. Il peut être déclenché dès lors qu’une partie du territoire national est en proie à une insurrection armée. Il confie tout le pouvoir à l’armée. Pour amortir le choc du passage à l’état de siège, le président Cardignac nomme le populaire général Gerfaut à la tête de l’armée. Il est chargé de rétablir l’ordre et l’unité du pays. Après une brève amélioration, la situation va encore plus se compliquer. Dans un pays comme la France les choses sont plus complexes que sur un champ d’opération militaire et le danger ne vient pas d’où on l’attend. Le général Maxime Gerfaut ne va pas tarder à l’apprendre.

Ce roman est un thriller politique, donc une œuvre d’imagination. Cependant il est inspiré de faits bien réels. On reconnaîtra facilement les manifestations de Gilets Jaunes et la présence des Black Blocs. Certains personnages correspondent furieusement à ceux que nous connaissons bien : le président Cardignac par exemple a une forte ressemblance avec Emmanuel Macron, notre président actuel . Quant à l’article 36 de la Constitution, ce n’est pas une invention, il existe bel et bien. C’est donc en se basant sur les événements actuels que l’auteur développe une intrigue complexe et totalement crédible. Il a imaginé une évolution de la situation politique actuelle de la France qui pourrait, au premier abord paraître assez invraisemblable, puisqu’il s’agit de mettre la France sous régime militaire. Mais, au fil des analyses et des arguments développés, on finit par se dire que ce scénario est finalement tout à fait possible. On sent que l’auteur est un fin connaisseur, non seulement des arcanes de la politique, mais aussi des personnes qui la font. Tout y est : de la conseillère influente et ambitieuse, à la chargée de communication dévouée, jusqu’aux ministres aux conceptions démocratiques opposées, en passant par un think-tank aussi puissant qu’inquiétant et un général trois étoiles auréolé de gloire. Les luttes pour le pouvoir et le choc des ambitions des requins de la politique sont impressionnants de vérité.

Dans ce roman légèrement futuriste, puisque les faits sont situés en 2020, l’auteur développe l’intrigue d’un pays en ébullition dont le président décide de confier à l’armée la tâche de rétablir l’ordre en lui accordant les pleins pouvoirs. Un scénario assez réaliste d’une situation poussée à l’extrême mais finalement pas si inconcevable que ça. C’est si bien réalisé que ça en devient tout à fait crédible. Espérons que ça ne soit pas visionnaire.

Extrait :
Passé le choc initial, chacun songeait à ce qu’impliquait l’activation de l’article 36. L’état d’urgence puissance dix, les tanks dans les rues et les cités, les militaires aux commandes, partout. Le pays muselé d’un coup. C’était tout simplement vertigineux. La voix de Cardignac, qui avait perçu ce flottement, brisa le silence pesant :
— Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de jouer en France un remake du Chili de Pinochet. Mais je veux que l’on se donne les moyens d’en finir une bonne fois avec cette chienlit avant qu’elle ne gangrène la nation entière.
Chienlit. Le président avait utilisé à dessein le mot du général de Gaulle en Mai 68, désemparé face à un mouvement qu’il ne comprenait pas. Sauf que la chienlit, aujourd’hui, était mortelle.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

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La faim et la soif – Mickaël Koudero

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Hugo Roman)
Genres : Thriller, enquête
Personnage principal : Raphaël Bertignac, journaliste  

Jeune écrivain français (il n’a pas 40 ans) qui vit maintenant à Montréal, Mickaël Koudero publie aujourd’hui son deuxième thriller.

À Paris, en juin 2015, une jolie femme s’est tailladé les veines après avoir cherché à s’arracher les yeux. On découvre sur les lieux un grand nombre de feuilles sur lesquelles elle a griffonné Nosferatu, sorte de référence aux vampires et au Diable. Ce drame fascine un nettoyeur de scènes de crimes, Raphaël Bertignac, ex-journaliste qui a sombré dans l’alcool et les drogues, ce qui lui a coûté sa fille qui vit maintenant avec sa mère en Amérique, de même que le respect de lui-même. Il tente de se reprendre en mains dans un genre de travail qui intéresse peu de monde. Isolé, près de la cinquantaine, sa curiosité de journaliste survit néanmoins, d’autant plus qu’il découvre le corps déchiqueté et vidé de son sang d’un jeune Roumain abandonné dans un parking. Son imagination l’incite à établir un lien entre les deux victimes; il cherchera donc à en savoir davantage sur ce tueur dénaturé. Des bas-fonds de Paris aux montagnes mystérieuses de la Roumanie, en passant par les quartiers sombres de Prague, où des massacres semblables ont été perpétrés, Raphaël se lance donc à corps perdu, quitte à y laisser aussi son âme.

C’est un roman touffu et ambitieux. Koudero a le souci de la documentation, et se retrouvent dans son histoire plusieurs résumés de sites web, sur la théorie de la mémoire cellulaire, par exemple, sur la ville de Prague, sur l’histoire des vampires et, surtout, sur la Roumanie de Ceausescu et de ses successeurs, démagogues et autoritaires. Tout cela nous informe, évidemment, mais alourdit le récit. Par contre, les principaux personnages qui gravitent autour de Raphaël font figure de satellites peu développés; or, Raphaël n’est pas lui-même un personnage très attachant : égocentrique, contradictoire, confus, téméraire, traits de caractère issus probablement de son passé autodestructeur. Je ne crois pas que Koudero ait voulu nous le rendre particulièrement sympathique. Pour embarquer dans cette histoire, il faut donc se rattacher à l’intrigue comme telle et à la démarche du journaliste-enquêteur.

C’est là que se situe une sorte de suspense : que cherche, au juste, Raphaël ? Quel est son objectif ? Pas vraiment trouver le motif des carnages, puisqu’on établit assez rapidement que ce sont des gestes inhumains, bestiaux, déraisonnables. Quoi alors : traquer l’Ogre ? Il semble bien que ce soit ça. Pourtant, quand l’Ogre le suit, il se sauve. Et, quand il cherche à le traquer du côté de la Transylvanie, il ne se munit pas des précautions élémentaires que prendrait un véritable chasseur. C’est à la fin que Raphaël saisira le sens véritable de son aventure et que le lecteur comprendra que la teneur du roman de Koudero était plus psychologique que policière comme telle; ce qui nous permet de constater aussi que bien des invraisemblances étaient l’œuvre du journaliste et non de l’auteur.

Le roman a été bien accueilli, en général. On a pu louer le style métaphorique de l’écrivain, qui convient mal, cependant, au journaliste Raphaël Bertignac qui raconte lui-même une bonne partie de l’histoire. On a remarqué également le souffle de Koudero, à qui il manque peut-être un peu le sens du rythme pour maintenir plus aisément l’attention du lecteur qui doit traverser bien des informations. Enfin, comme le récit semble se vouloir réaliste, certaines anomalies nous déconcertent : Raphaël, à quelques reprises, subit des traitements dont un homme en santé se remettrait difficilement en quelques jours; or, notre héros a presque 50 ans et, de son propre aveu, n’est pas en grande forme (« Il payait son surpoids et sa mauvaise condition physique. Un soupçon de vieillesse également »), ce qui ne l’empêche pas de récupérer en quelques heures et de rebondir comme si de rien n’était. Puis, c’est étonnant de le voir converser en tchèque et en roumain, alors qu’il ne possède pas ces langues et que sa traductrice ne l’accompagne plus.

Extrait :
L’attention du journaliste se focalisa sur la baie vitrée donnant sur la rue. Des lignes lumineuses, brutes et verticales, frappaient les trottoirs, révélant une envolée du mercure. Nosferatu, la référence du Diable, les portraits de Vlad Dracul et d’Erzsébet Bathory se télescopèrent dans son esprit.
Le sang, le cadavre bouffé, les morsures.
Un mot matérialisait cette réalité insoutenable.
J’imagine un vampire, murmura-t-il. Mathilde et Octavian ont été victimes d’un vampire.
Sa voix était faible. Sa lucidité, intense.
Sérieusement, Raphaël, t’es siphonné.
Le crucifix ! Explique-moi pourquoi une gamine se taille les veines avec cet objet lourd de symboles !
Il existe des tonnes de raisons.
Toussaint n’eut pas le temps de préciser.
Chez elle, j’ai retrouvé des dizaines de feuilles sur lesquelles était noté le mot « Nosferatu ». Je me suis renseigné : il renvoie au mythe du vampire. Maintenant, pense à Octavian, ces traces de morsure, tout ce sang …
Ça s’appelle une signature. Le taré a laissé sa marque. Certains volent des culottes, d’autres disposent le corps dans des positions grotesques et humiliantes. Là, il mord et bouffe des organes !
Et c’est tout ce que ça te fait ?
Le commandant ne releva pas :
Ta gamine. Elle a mis fin à ses jours, non ?
C’est exact …
Elle ne devait pas être totalement claire dans sa tête.

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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