Meurtre en écho – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016
(An echo of Murder)
Date de publication française : 2017
(Éd. 10/18)
Genres : Enquête, historique (Londres 1870)
Personnage principal : Commissaire Monk

Dans un entrepôt du bord de la Tamise, on découvre un cadavre victime d’un meurtre sauvage : doigts disloqués, lèvres découpées, le corps transpercé d’une baïonnette et entouré de 17 bougies trempées dans son sang. Il s’agit d’un Hongrois, Imrus Fodor, un citoyen tranquille et aimable, un veuf qui a travaillé dur pour réussir, apprécié dans sa communauté par tous (moins un). Monk et Hooper entreprennent une enquête difficile, qui stagnera pendant des semaines.

Pendant ce temps, on fréquente Crow qui soigne des centaines de pauvres dans son dispensaire, assisté de Scuff, gamin des rues qui a été adopté par Monk et sa femme Hester, devenu un grand jeune homme qui vise à devenir médecin. Devant le cas grave d’un individu qui ne parle que la langue hongroise, Scuff obtient l’aide d’Herbert Fitzherbert, un Anglais qui a vécu assez longtemps en Hongrie pour maîtriser la langue. Il était médecin en Crimée où il a connu les pires horreurs en compagnie d’Hester. Au dispensaire, des cas lourds se succèdent et Fitz décide de rester pour donner un coup de main à Scuff et Crow. Ses retrouvailles avec Hester sont émouvantes.

Au tiers du roman, alors que l’enquête semble se poursuivre sans résultat, on découvre un autre cadavre, assassiné selon le même mode que le précédent; un autre Hongrois d’un certain âge, aussi inoffensif que le premier.

Au dispensaire, on assiste en détail aux moyens utilisés à la fin du XIXe siècle pour combattre la gangrène, couper un bras et se servir de fers chauffés à blanc. Dure école pour Scuff. En même temps, belles expériences de solidarité entre ces soignants pourtant si différents au départ. Fitz se mérite le respect de Scuff et de Crow, mais il est accablé de terribles cauchemars et de violentes hallucinations qui l’entraînent dans une autre réalité. Hester a connu aussi les angoisses causées par les traumatismes vécus en Crimée.

Au deuxième tiers du roman survient un autre meurtre, toujours mis en scène selon le même modus operandi. L’enquête ne donne toujours pas de résultat et les policiers doivent maintenant se méfier des réactions violentes de la communauté hongroise, impatiente et terrifiée. Suite à une quatrième boucherie, Monk et Fitz sont poursuivis par une foule qui veut leur peau. Monk doit alors mettre Fitz sous arrêt pour lui sauver la vie. Un procès suivra. Fitz n’a pas d’alibi et, à cause de ses pertes de conscience occasionnelles, se demande s’il n’est pas lui-même l’assassin. Hester aura recours à Rathbone, un ami et un des meilleurs avocats du royaume.

Ces événements donneront l’occasion à Hester de revoir son frère Charles à qui elle n’avait pas donné de nouvelles depuis la guerre de Crimée, ce qui nourrissait un sentiment de culpabilité qui la rongeait de l’intérieur.

Et l’intrigue policière là-dedans ? On a des cadavres, on mène une enquête, on trouve quelques suspects et on élucidera sans doute les conditions de ces drames. On aura deviné que ce n’est pas surtout cet aspect de son histoire qui intéresse Perry. Les motifs des meurtres sont peu convaincants et la façon de les découvrir relève d’un beau hasard.

Ceci dit, peut-être parce que je suis un lecteur acharné d’Anne Perry (j’ai lu tous les Pitt et tous les Monk), j’ai été très intéressé et souvent ému par ce roman. C’est comme si l’auteur avait voulu nous faire connaître de plus près des personnages secondaires mais récurrents dans les histoires de Monk; et nous présenter Hester sous un nouvel angle, ses expériences traumatisantes de la guerre de Crimée, son amitié avec le vieux complice qui a vécu avec elle l’enfer de la guerre, les retrouvailles avec son frère Charles, qu’elle redoutait, parce qu’elle avait l’impression de l’avoir laissé tomber comme d’avoir laissé tomber Fitz. Sentiment de culpabilité un peu agaçant mais pratiquement inévitable quand on veut sauver le monde entier. Tout compte fait, avant d’être un polar, c’est un roman aux observations psychologiques subtiles et aux descriptions sociologiques pertinentes.

Si l’aspect historique avait été moins réussi, j’aurais certainement été indisposé par l’aspect un peu facile de l’intrigue. Alors que, dans ce cas-ci, j’ai lu avec émotion un grand roman.

Extrait :
Les hommes se pressaient autour de la porte. Plusieurs d’entre eux tenaient des gourdins et des pioches. L’un brandissait une paire de ciseaux à couture. La lumière se reflétait sur les lames, suffisamment aiguisées pour découper du bon tissu sans tirer un seul fil.
Un des hommes fit deux pas en avant.
– Vous n’allez pas vous sauver, ce coup-ci, dit-il dans un anglais très clair.
Puis son regard alla de Fitz à Monk.
– Ne nous causez pas d’ennuis, et nous ne vous ferons pas de mal.
Monk savait exactement ce qu’il allait faire. Il avait vu le bac se diriger vers eux, répondant à son signal.
– Vous n’allez pas me faire de mal, répondit-il. Si vous m’attaquez, vous allez devoir me tuer. Et le meurtre d’un policier en toute connaissance de cause, alors qu’il fait son devoir, vous conduira à la potence, vous tous qui y aurez participé. Est-ce cela que vous voulez pour votre communauté ? Pour vos familles ? Cinq ou six d’entre vous jugés et pendus pour le meurtre du chef de la brigade fluviale ? Vous pensez que vous avez peine à nourrir vos familles à présent ? Attendez que vos veuves et vos enfants découvrent ce qu’est la vraie misère !
– Vous protégez un homme qui a assassiné quatre des nôtres, qui les a tués comme une bête sauvage, et même pire !
Ses compagnons grognèrent leur assentiment et s’avancèrent à leur tour.
– Je ne fais que vous protéger d’un crime sur lequel vous ne pourrez jamais revenir, imbéciles ! riposta Monk, furieux. Je l’arrête et je l’emmène pour qu’il soit jugé ! Si vous voulez qu’il soit condamné, vous déposerez vos armes et commencerez à vous comporter comme les bons citoyens que vous prétendez être !

La Tamise des entrepôts

Niveau de satisfaction :
(4,2 / 5)

 

 

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Wazházhe – Hervé Jubert & Benoît Séverac

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(Le Passage)
Genres : Enquête, fantastique
Personnages principaux : Chef Jack Marmont, indien Osage et ranger – Claire Tourment, lieutenant de gendarmerie à Montauban

En 1829, trois indiens Osages, se sont rendus à Montauban pour rechercher l’aide de l’évêque qu’ils avaient connu lors d’une mission d’évangélisation. Complètement perdus en France, victime d’un escroc, l’évêque était la seule personne qu’ils connaissaient susceptible de les aider à rentrer chez eux. Ce qu’il fit. De nos jours l’entente Oklahoma-Occitanie entend célébrer cet événement par un don de terre dans la commune de Laprade près de Montauban. Le chef Jack Marmont, indien Osage et Ranger en Oklahoma est délégué par le Conseil des Anciens pour les représenter à la cérémonie du don. Marmont est aussi homme-médecine, il dialogue avec les esprits. Or dans la prairie que l’on a attribuée aux Osages, Marmont ne ressent rien, la terre ne lui parle pas. Il refuse le don en attendant un signe. C’est le début d’une série d’événements dramatiques : enlèvement d’une petite fille, découverte d’un cimetière sauvage, affrontements des pro-don et des anti-don … La gendarmerie sous l’autorité du lieutenant Claire Tourment essaie de démêler cet imbroglio.

L’intrigue est inspirée d’événements vrais. L’épisode des trois Osages venus requérir l’aide de l’évêque en 1829 est authentique. Les auteurs ont ensuite brodé autour des ces événements. Même si ça a l’air d’une blague, l’association Oklahoma-Occitanie, Ok’Oc1, existe bel et bien. Les auteurs ont imaginé qu’il y avait un quatrième Osage mais celui-ci ne serait pas arrivé à Montauban. Son sort tient une grande place dans une intrigue où les rebondissements sont aussi nombreux que les victimes et les coupables. Pas toujours facile à suivre ! On se demande aussi pourquoi l’esprit est allé chercher si loin, à Montpellier à près de 300 kilomètres, une jeune fille qui portera ses exigences. Aucune n’était disponible sur place ? Heureusement encore qu’il n’a pas choisi une Parisienne² ! Les mystères des esprits sont insondables !

Dans les personnages principaux le chef Marmont tient une place de choix. Ce colosse de 2 mètres et 120 kilos sait parler aux âmes des morts. Le dialogue n’est pas toujours facile, mais il sait attendre le bon moment. D’autres n’ont pas cette patience, ils manifestent leur irritation en attendant que l’emplumé reçoive le signe qui permettrait de procéder à la cérémonie du don. Plus prosaïquement Marmont est aussi capable de participer à une enquête.
Claire Tourment, lieutenant de gendarmerie, mène l’enquête sur l’enlèvement de la jeune fille. Elle est entourée de mystère :
à 35 ans, pas de mari, pas d’enfant, pas d’amis, elle ne dort pas à la gendarmerie, mais on ne sait pas où, certains pensent qu’elle est homosexuelle. Cependant elle est respectée car elle est capable et compétente.

Washáshe (signifie enfants de l’eau du milieu) est l’autre autre nom des indiens Osages. Le livre se base sur des événements assez méconnus qui se passèrent il y a près de deux siècles dans la région de Montauban. Les auteurs en ont tiré un roman à la fois instructif et divertissant. On appréciera d’autant plus cet ouvrage en mettant de côté toute conception trop cartésienne. Il faut admettre que les morts puissent se manifester, parfois avec véhémence.
Les auteurs préparent une suite à cet ouvrage.

1 Site de l’association Ok’Oc (Oklahoma-Occitanie) http://oklahoccitania.canalblog.com/

²Parisien(ne) désigne pour les autochtones toute personne venue du nord de la Loire

Extrait :

L’homme raccrocha, laissant Bergougnoux haletant, adossé à un arbre qui l’empêchait de s’affaler de tout son long. Sa tête tournait, des étoiles dansaient derrière ses paupières fermées. Il crut un instant qu’il allait avoir un infarctus et crever là, seul, comme un con, dans cette forêt. Tout ça à cause d’un salopard d’Indien ! Tout ça à cause de ces connards de post-soixante-huitards, Richardson et sa bande, qui avaient eu l’idée débile de refiler le bois de Peyregoux à d’autres connards venus d’Amérique. Au nom de quoi ? Putain ! On était peinards avant que tous ces zozos ne débarquent à Laprade. C’était mieux, avant.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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Tenebra Roma – Donato Carrisi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Il Maestro delle Ombre)
Date de publication française : 2017 (Calmann-Lévy)
Genre : Thriller
Personnages principaux : Markus, pénitencier – Sandra, policière

L’auteur italien Donato Carrisi poursuit sur une poussée qui a commencé avec son premier roman, Le Chuchoteur en 2010. La fille dans le brouillard en 2016 fut adaptée au cinéma avec Jean Reno. Tenebra Roma est son dernier-né.

Après plusieurs jours de pluies et de vents intenses, une des quatre centrales électriques de la ville de Rome est détruite. Pour empêcher la situation de se détériorer davantage, les autorités décrètent un black-out de 24 heures, le temps de procéder à des réparations majeures.

D’un côté, la police est sur les dents, parce qu’on sait bien que bon nombre de détraqués n’attendent qu’un moment comme celui-là pour se défouler.

D’un autre côté, la cardinal Erriaga a confié au pénitencier1 Markus la tâche de retrouver un enfant disparu neuf ans plus tôt, Tobia Frai. Puis, il le charge de faire le ménage dans l’appartement de l’évêque Garda, un saint homme sauvagement assassiné, qui a des secrets qui doivent le rester. La policière Sandra se joint à l’enquête de Markus. Bientôt, une série de tortures et de meurtres est mise à jour : un fabricant de jouets ambigus, un Alchimiste redoutable, un commissaire de police pourtant bien sympathique, et un pauvre hère qui s’avère être le kidnappeur de Tobia. Derrière ces cadavres se profile le Maître des Ombres, meneur de jeu impitoyable.

La situation est aggravée du fait que le Tibre déborde, envahissant la ville et ses souterrains. Ce qui n’empêche pas une partie de la ville de flamber. Le lecteur subit ce méli-mélo grâce au style de composition de Carrisi, qui nous bouscule dans l’espace et dans le temps. Et multiplie les rebondissements. Et puis, nous ne pouvons pas rester insensibles devant la destruction d’une partie de cette ville-musée magnifique. Il semble bien que la tâche de Sandra et de Markus soit une mission impossible.

Les personnages sont intrigants plus que sympathiques : Markus a un petit côté mystique dépaysant; Sandra est une femme à la sexualité originale et au tempérament imprévisible; Vitali est un beau salaud efficace. Ce n’est pas cet aspect du roman qui nous y attache. Plutôt l’ensemble des problèmes rencontrés qui exigent des réponses pour que notre esprit puisse enfin se reposer.

C’est ici que le défi est énorme. Carrisi multiplie les problèmes, mais aussi les dimensions : l’enlèvement de Tobias, les tortures terribles et mystérieuses, les victimes exécutées selon un rite plus ou moins religieux, les objectifs cachés de Vitali, l’amnésie de Markus, le double-jeu de Crespi, le destin de Matilde, et que vient faire Van Buren là-dedans, ce tueur en série sadique, gardé par les religieuses depuis une vingtaine d’années ? Et qui est donc le Maître des Ombres ?

Tous ces problèmes m’ont intrigué, mais je ne suis pas certain que Carrisi les ait solutionnés rigoureusement. Markus et Sandra ont souvent des intuitions surprenantes et ils se tirent de situations inextricables, sinon par magie, du moins avec beaucoup de chance. Vitali a un sens de l’orientation surprenant : on dirait qu’il a implanté des puces dans nos deux enquêteurs pour pouvoir les suivre. L’histoire de l’Alchimiste est plutôt bizarre. Quant à la solution des meurtres et du rôle de Van Buren, il faut beaucoup de bonne volonté pour les accepter.

C’est pourquoi je suis resté un peu sur ma faim. Mais peut-être que le puzzle était un peu trop fort pour moi.

1 Un pénitencier est un prêtre qui fait partie de la garde rapprochée du Saint-Siège et qui se spécialise dans des missions périlleuses dans le but de sauvegarder, par tous les moyens, la réputation et la sécurité de l’Église.

Extrait :
Battista Erriaga se tenait debout devant la grande baie vitrée de son luxueux appartement du dernier étage avec vue sur les Forums Impériaux (…)
Sa journée avait commencé très tôt, de la pire des façons.
Et dire que la veille au soir, après avoir écouté les prévisions météo, il avait prévu de profiter de la tempête bien au chaud chez lui, calé dans son fauteuil préféré en compagnie de Mozart, d’une boîte de Montecristo No 2 et d’une bouteille de Glenfiddich Rare Collection 1937 (…L’Avocat du diable du Tribunal des âmes possédait un pouvoir énorme.
Le « premier confesseur » de Rome connaissait les péchés les plus secrets des hommes, et il s’en servait pour conclure des pactes et calmer ses ennemis, au sein ou hors de l’Église. On aurait pu appeler « chantage » ses banals avertissements, mais Erriaga aimait se voir comme un bon père de famille, parfois appelé à remettre ses enfants dans le droit chemin.

Niveau de satisfaction :
(3,8 / 5)

 

 

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Taqawan – Éric Plamondon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Quidam éditeur)
Genres : Thriller géographique, historique
Personnages principaux : Yves Lecherc, garde-chasse – William Metallic, indien mi’gmag

Le 11 juin 1981 dans la péninsule de la Gaspésie, au centre-est du Québec, éclate la guerre du saumon. Les agents de la protection de la faune saisissent les filets de pêche des indiens de la réserve Mi’gmag, avec l’appui des policiers de la Sûreté du Québec, renforcés par la Gendarmerie Royale du Canada, 300 hommes armés en tout. Ils ont ordre de retirer les filets à saumon de la rivière Restigouche. La protection de l’espèce et la non discrimination servent de prétexte fallacieux à la lutte intestine que se livrent les autorités provinciales du Québec et le gouvernement fédéral du Canada. C’est grâce à cette pêche que les indiens gagnent leur vie et peuvent nourrir leurs familles. Il y a des affrontements et des exactions. Une adolescente de 15 ans est violée par des hommes de la Sûreté du Québec. Le garde-chasse Yves Leclerc recueille la jeune fille. Il aura besoin de l’aide de son ami indien William Metallic pour continuer à la protéger contre ceux qui profitent de la situation.

Le livre est construit de façon tout à fait étonnante : l’intrigue principale est découpée en plusieurs chapitres entre lesquels s’insèrent d’autres courts chapitres didactiques qui éclairent sur des sujets historiques ou culturels. L’ensemble donne une vue générale cohérente du pays dans lequel se déroulent les événements relatés. C’est une façon de faire surprenante mais qui se révèle à la fois efficace et agréable. Ainsi nous en apprenons beaucoup sur le saumon, les Indiens, les pièges imaginés pour chasser l’ours ou l’orignal, la chasse à la outarde, le sirop d’érable, les ZEC (Zones d’Exploitation Contrôlées) … Il y a même une recette de cuisine : le Miskwessabo, autrement dit la soupe aux huîtres. On pourrait craindre que le rythme de l’intrigue souffre de ce morcellement, en réalité il lui donne une respiration, tout en imprégnant le roman de l’ambiance bien particulière de cette région de la Gaspésie.

L’auteur fait de nombreuses digressions historiques : sur la naissance du Québec, sur les conquêtes des blancs sur les territoires indiens, sur le référendum de la souveraineté de 1995. Plus que l’histoire du viol de la jeune indienne qui aurait pu se passer n’importe où ailleurs, c’est ce retour sur l’avènement et la culture du Québec qui est original tout comme le saumon taqawan qui revient dans sa rivière natale après des années passées en mer.

Côté politique, Plamondon enfonce le clou sur les contradictions du Québec. Le gouvernement québécois refuse aux Indiens ce qu’il demande pour lui-même au gouvernement canadien : le droit à la culture et à la langue française au Québec à l’intérieur du Canada, alors qu’il refuse le droit à la culture et à la langue mi’gmag à l’intérieur du Québec.

Côté fiction, les personnages créés sont attachants. Le garde-chasse Yves Leclerc est un homme intègre qui n’hésite pas à démissionner, écœuré et ne supportant plus les méthodes des policiers. Il est aussi généreux : il n’hésite pas à secourir et soigner une jeune indienne maltraitée. Son ami indien William, vit seul au fond de la forêt, en dehors de sa communauté. C’est un homme redoutable qu’il vaut mieux avoir pour ami. Il y a d’autres personnages secondaires tout aussi remarquables : – Caroline, une enseignante française – Un drôle d’expert à la Commission des droits à la personne – une apprentie journaliste … Et puis il y a les personnages historiques et bien réels : René Lévesque, Pierre-Elliot Trudeau, entre autres.

Taqawan est un roman magistral mêlant une intrigue prenante et des considérations historiques et politiques fort intéressantes. C’est un livre à la fois divertissant et instructif.

Extrait :
Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu’on leur avait pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. Des lois ont été votées pour qu’ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.
Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n’a pas marché. Ils n’ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L’homme blanc a voulu imposer à l’Indien en un siècle ce qu’il a mis des millénaires à développer et à intérioriser : agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon. Comment faire comprendre à un Indien la nécessité de tondre l’herbe autour de sa propriété pour que ce soit beau et propre ? Comment imposer cette idée à un cerveau sain si on n’a rien à vendre ? Et pourquoi acheter quand la nature vous fournit tout ce dont vous avez besoin ? On leur a donc accroché au cou l’offre et la demande, le profit, le marché. À Restigouche, le seul bien monnayable étant le saumon, alors on les a obligés à vendre le saumon tout en réglementant son commerce. Un marché contrôlé par le pouvoir. Une variable d’ajustement. Le saumon, celui qu’il suffisait d’attraper pour vivre, ils devaient désormais le vendre pour survivre.

La Sûreté du Québec protège les agents de conservation de la faune (à l’arrière plan) afin qu’ils puissent retirer les filets de pêche de la rivière Restigouche.

Niveau de satisfaction :
(4,4 / 5)

 

 

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Dans l’ombre – Arnaldur Indridason

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Pyska husid)
Date de publication française : 2017 (Métailié, Points)
Genres : Enquête, historique (1941)
Personnage principal : Flovent, policier de la Criminelle à Reykjavik – Thorson, soldat canadien affecté à la police militaire américaine

Le polar d’enquête donne souvent l’impression d’être dépassé. Si l’enquêteur n’a pas le génie d’un Holmes ou d’un Poirot, l’histoire risque de se résumer à une suite d’entrevues dont on accumule les informations pour en déduire une solution au problème posé à l’origine. Quelles conditions faut-il réunir pour qu’un polar d’enquête nous séduise ? Indridason relève ici brillamment le défi.

Nous sommes en 1941 à Reykjavik. L’Islande est d’abord occupée par les Britanniques; en 41, les Américains leur succèdent. Ça n’empêche pas les sous-marins allemands de couler les bateaux islandais qui s’acheminent vers l’Amérique.

Dans un modeste appartement, on découvre le cadavre d’un vendeur itinérant, une croix gammée gravée au front. Ce n’est pas ici qu’il habite, en réalité, mais on apprendra bientôt que le logeur est aussi un représentant itinérant, un ancien ami de la victime (ils étaient ensemble à l’école), et le fils d’une riche famille allemande installée depuis longtemps en Islande.

Le seul policier ès-criminalité de la capitale islandaise est le jeune Flovent; comme il n’y a jamais de crime à Reykjavik, les autres policiers sont requis par l’armée. La victime a été tuée par un colt de fabrication américaine; on adjoint donc au policier islandais un jeune soldat canadien (né au Canada de parents islandais), Thorson, qui maîtrise aussi bien l’anglais que l’islandais. Il servira de pont entre la Criminelle et l’armée et s’efforcera, le cas échéant, d’empêcher qu’un scandale ne salisse les forces armées.

Les deux jeunes combinent leurs forces dans une enquête qui sera ardue : la croix gammée dessinée sur le front de la victime est-elle un leurre ? Y a-t-il vraiment une dimension internationale à ce drame ? N’est-ce pas plutôt une vengeance qui a mal tourné ? Ou une tentative plus banale pour se débarrasser d’un conjoint trop accaparant qui ne comprenait pas que tout était fini ?

La reconstitution historique est intéressante. Les personnages sont bien décrits par leurs comportements : le faible Eyvindur, la séduisante Vera, le tenace Flovent aux questions interminables, le vaillant Thorson qui se démène dans la campagne islandaise, l’irascible docteur Lunden qui ne veut rendre de compte à personne, la mystérieuse Brynhildur qui joue un grand rôle, mais lequel ? Nous avons là toute une galerie de personnages qui contribuent à la véracité du récit. En dépit du décalage historique, nous embarquons donc sans difficulté.

Le contexte, choisi et illustré par Indridason, est également intéressant : les Alliés n’ont pas intérêt à ce que l’Islande tombe aux mains des nazis. Ça n’empêche pas les habitants d’être méprisés autant pas les Allemands que par les Américains. Même s’il n’insiste pas, Indridason fait sentir la différence entre la gestion américaine de la guerre et celle des Britanniques. Il donne aussi un bon aperçu de la vie sous l’occupation même d’une nation amie : l’économie n’est pas facile à la campagne et dans plusieurs recoins de la capitale, sauf pour les bars et les dancings où plusieurs jeunes islandaises rêvent au mariage avec un bel étranger, se contentant, en attendant, de cigarettes, d’alcool, et de parties de jambes en l’air.

L’intrigue n’est pas pour autant négligée. La relation entre les deux enquêteurs est efficace et sympathique. La solution se construit comme un puzzle, morceau par morceau. Et quelques rebondissements bien placés stimulent notre intérêt. Une grande scène achève le drame, comme dans un opéra italien et, en épilogue, l’auteur se permet un clin d’œil historique.

Extrait :
Thorson lui semblait maintenant devoir choisir son camp, or il ne supportait pas d’être placé devant ce dilemme et cela lui déplaisait au plus haut point de ne pas pouvoir être entièrement honnête avec Flovent.

– Qu’est-ce qui te gêne à ce point ? s’enquit Flovent, remarquant combien son équipier hésitait. Il y a un problème ? Tes supérieurs se méfient de quelque chose ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? Et de quoi tu ne dois pas me parler ?
– Ils veulent prendre cette enquête en main, soupira Thorson. Et ils prévoient le faire rapidement. Ils ne se fient pas à la police islandaise. Ils craignent qu’elle ne fasse pas le travail convenablement. Ils se fient ni à toi, ni à vous, ni aux Islandais en général.
Flovent le dévisagea longuement.
– Ça a un rapport avec cette visite ?
– Non, je ne crois pas. Enfin, je n’y ai pas réfléchi. Ils supposent que l’assassin est un militaire, étant donné l’arme utilisée. D’ailleurs, il n’est pas impossible qu’ils aient ouvert une enquête de leur côté.
– C’est ce qu’ils t’ont dit ?
– Non.
– Merci de m’avoir expliqué tout ça. Après tout, rien ne t’y obligeait.
– Je refuse d’être un … mouchard. Je n’aime pas les petits secrets. Je devais te le dire pour que tout soit clair entre nous.
– Peu de gens feraient preuve d’une telle honnêteté à ta place, reconnut Flovent.
– La manière dont ils se comportent avec vous me déplaît. Et je n’aime pas non plus jouer double jeu…

La visite de Churchill en Islande en août 1941

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

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Les mauvaises – Séverine Chevalier

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 chez La Manufacture de livres
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Micheline dite Roberto et Ouafa, jeunes filles de 15 ans – Oé, garçon bizarre de 11 ans

Dans un village du centre de la France, deux jeunes filles de 15 ans et un garçon de 11 ans, sont liés par un lien étrange basé sur « une commune inadaptation fondamentale et primitive à la société des hommes ». Micheline a été bizarrement surnommée Roberto. L’autre fille c’est Ouafa et le garçon Oé. Dans la forêt voisine, les filles ont construit une cabane-hutte tandis que le garçon s’est fait un nid dans un grand chêne creux. Tout leur univers est menacé par l’extension de l’usine locale et la déforestation qu’elle entraîne. Les enfants installent des dérisoires barrières de fils pour empêcher cela. Ils écrivent des messages adressés aux esprits de la forêt et les accrochent aux branches des arbres. Ouafa et Oé mènent l’inutile résistance, Roberto, elle, a déjà disparue.

Le livre s’ouvre sur une phrase formidable : « Le cadavre disparut la même nuit que les bêtes. ». Une énigme est posée d’entrée. Mais ce n’est pas la résolution de cette énigme qui prime, on n’est pas dans un roman policier, il n’y a pas d’enquête. Par contre ce que l’on ressent tout de suite c’est l’atmosphère. Le décor est celui d’un village du centre de la France, sans charme particulier. Mais les éléments constituant le paysage créent une atmosphère crépusculaire : le lac dans un volcan éteint, le barrage dont l’assec pour travaux d’entretien révèle le village englouti, le viaduc plus en service qui domine toute la vallée et la gare abandonnée.

Dans cet endroit retiré, les personnages à l’image du paysage, sont en souffrance. Le père de Roberto a vu son épouse le quitter quelques jours après la naissance de l’enfant. La mère de Ouafa vit seule avec sa fille qui n’a jamais connu son père. Le grand-père de Roberto vit dans le garage en attendant la mort en compagnie de son chien. Le directeur de l’usine ne s’épanouit qu’au travail tandis que son épouse vit dans la terreur du réveil du volcan et des problèmes causés par le comportement asocial de son fils. Les enfants voient avec désespoir leur environnement détruit. Des personnages secondaires viennent rajouter du piment à l’ensemble tel Fortuna Moureau le vagabond cracheur de feu qui s’installe un moment dans une maison abandonnée avant d’être de nouveau repris par l’appel de la route. Il y a aussi la sorcière qui plante des livres en terre comme des graines.

La violence est contenue mais omniprésente. La violence psychologique. Personne ne cherche vraiment à faire le mal, c’est le rapport entre les personnages et le manque de compréhension qui engendrent une violence souterraine, invisible. Il a y a des scènes terribles : par exemple quand Roberto lave et masse les pieds de son grand-père incestueux, celui-ci déclare alors son amour … à sa chienne ! et ignore complètement Roberto qui devient « ce qu’elle avait toujours été sans vouloir le reconnaître. Un monstre ou pire, du rien. »

L’écriture est précise, fluide et raffinée. Il s’en dégage un mélange de désespoir, de grâce et de poésie. On relève un bon nombre de phrases chocs qui font mouche : « Quand elle était morte il ne s’en était pas rendu compte car elle ne parlait pas beaucoup – Il ne s’occupait pas trop des jeunes, il vivait parmi les vieux et les morts – Certains pleurant, oui, car il n’était pas si commun qu’on meure à quinze ans. » …

Les mauvaises est un roman sombre, mélancolique et beau.

Du même auteur : Recluses et Clouer l’Ouest.

Extrait :
L’année des tragédies, voilà comment on l’appela ensuite, cette année 1988, mais on pensa aussi confusément, sans précisément le formuler, que le petit pays du Centre ne fit qu’expurger ses graines infectées, celles qui, si elles avaient continué de pousser et de prospérer, l’auraient envahi tout entier, précipitant toutes les agonies.

C’était comme si, avec le remplissage du barrage qui venait clore la terrible séquence avec ses morts, ses blessés, ses disparus, le corps même du territoire reprenait les couleurs et la chair saines d’un petit garçon potelé et plein d’avenir, courant à perdre haleine a travers champs ; comme si le cours des choses, l’accroissement, la vie vivante pouvait s’exalter à nouveau.

 

Puis ils contemplent le grand machin en fer, et, parfois, ils voient passer un train, au ralenti, comme suspendu dans le ciel. C’est beau.

Niveau de satisfaction :
(4,2 / 5)

 

 

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Deux balles, un sourire – Jean-Jacques Pelletier

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Hurtubise)
Genres : Enquête, Thriller
Personnage principal : Inspecteur-chef Henri Dufaux, Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM)

Au début de ce siècle, c’est Jean-Jacques Pelletier qui m’a fait prendre au sérieux le polar québécois à saveur internationale : Blunt, les treize derniers jours (Alire, 1996) fut pour moi la révélation. Jusqu’en 2015, j’ai lu tous les Pelletier avec plaisir et passion. Puis, entre 2004 et 2009, Pelletier fit une pause; moi aussi, forcément. Et les retrouvailles n’ont pas été faciles. Après quelques déceptions, j’ai essayé Deux balles, un sourire, dont on a dit pas mal de bien.

On découvre à Montréal deux cadavres qui sont morts le sourire aux lèvres : Gaylor Raines, de la Toronto Royal Bank of Commerce, « vice-président aux paradis fiscaux », et John Maynard, ou « Monsieur Pipeline », contractuel comme Raines pour la compagnie minière Pure Gold, profiteur lui aussi des profits générés par les industries minières et pétrolières.

Un groupe éco-terroriste, Vert Demain, revendique leur élimination et en promet bien d’autres, puisqu’il s’agit de « légitime défense contre ceux qui détruisent notre planète, polluent nos eaux et souillent notre air ».

L’industrie entend bien riposter avec vigueur mais, alors que Vert Demain recommandait de se défendre efficacement mais sans douleur, on semble vouloir maintenant, par mesure de représailles, se débarrasser avec violence des responsables de la pollution, liés à l’extraction et au commerce de l’or. Des gens qui portent des bijoux en or se font même attaquer dans la rue. Et les cadavres s’accumulent.

Le SPVM est débordé, le groupe de Dufaux risque d’être démantelé, un traître semble agir dans l’ombre, Dufaux lui-même est victime de sérieux harcèlements et assassiné électroniquement : ses comptes bancaires et ses multiples cartes sont invalidés. On le considère comme officiellement mort. En haut lieu, on souhaite le démettre de ses fonctions.

J’ai retrouvé plusieurs éléments qui m’avaient séduit chez Pelletier : des personnages principaux bizarres; des situations mystérieuses apparemment absurdes; et l’alternance entre les tracas de la vie quotidienne (les cônes oranges, les nids de poule, l’abus des sigles…) et un sérieux problème de fond (les exactions causées par les compagnies minières et pétrolières)1.

Pourtant, je n’ai pas retrouvé le plaisir d’antan. C’est tout le contraire d’un roman qui ferait un bon film : Pelletier manie bien les dialogues, mais ça parle tout le temps. Et les ordinateurs, les téléphones intelligents, les mouchards et maintenant les drones font la plus grande partie du travail. Il en résulte que les personnages manquent de chair, même les membres de l’équipe de Dufaux auxquels il est difficile de s’attacher. Dufaux lui-même est assez mou, et reste peu convaincant dans sa défense de la loi et l’ordre qui couvrent les grands exploiteurs. En un sens, tant mieux ! Mais dramatiquement, privé de l’affrontement entre deux grandes idéologies opposées, le problème de fond ne lève pas beaucoup. Le personnage le plus sympathique (et le plus vivant), c’est finalement Tonino, le barman du 3845.

1 Sur l’implication canadienne, on lira avec profit : Noir Canada, Pillage, corruption et criminalité en Afrique, par A Deneault, D Abadie et W Sachen (Écosociété, 2008, Montréal)

 Extrait :
Communiqué de Vert Demain
Les pollueurs exploitent sans scrupule l’environnement, détruisent l’écosystème qui nous permet de vivre. C’est pourquoi ils seront détruits. Sans plaisir. Sans violence inutile. Mais impitoyablement.
Cette planète est l’écosystème qui rend notre vie possible. Sans elle, nous sommes morts. Et ils la détruisent en l’exploitant à outrance. En éliminant des formes de vie essentielles à son équilibre.
Ils saccagent la terre, qui est le support de toute vie. Ils empoisonnent l’eau, qui est la source de toute vie. Ils polluent l’air qui assure le maintien de toute vie.
Rien ne sert d’attendre un miracle technologique. Le sort de notre planète est entre nos mains. Il faut lutter pour la protéger. Lutter pour que cesse cette destruction (…) Lutter contre ce qui détruit les conditions de notre survie collective est un devoir.

Chaque fois qu’on élimine un pollueur, on renforce l’espoir. On contribue à sauver la planète. Chaque personne dont la conscience est éveillée par notre action est une raison de plus d’espérer.
C’est pourquoi Vert Demain a décidé d’agir. Éliminer des pollueurs n’est pas un crime, c’est de la légitime défense.

Niveau de satisfaction :
(3,7 / 5)

 

 

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L’invention des corps – Pierre Ducrozet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 chez Actes Sud
Genres : sociétal, thriller scientifique
Personnages principaux : Álvaro Beltrán, jeune professeur mexicain – Adèle Cara, biologiste française – Parker Hayes, leader du transhumanisme
Prix : Prix Flore 2017

Au Mexique, Álvaro, jeune professeur passionné d’informatique, participe à une manifestation d’étudiants qui tourne au massacre quand des policiers cagoulés mitraillent leur bus. Il y a 43 étudiants abattus à Iguala. Álvaro en réchappe. Dans un état second, il dérive plusieurs jours en direction de la frontière américaine, qu’il passe en prenant beaucoup de risques. Arrivé aux États-Unis, il sollicite un emploi chez Parker Hayes, figure de proue du transhumanisme et créateur du Cube, un lieu de recherche contre le vieillissement. Álvaro finira par se faire embaucher mais pas comme expert informatique comme il le voulait mais comme simple volontaire pour subir des tests. Adèle Cara, brillante biologiste française finit par céder aux offres insistantes de poste que lui propose Parker. Adèle et Álvaro se rencontrent au Cube. Cette rencontre changera leur vie.

Avec le personnage de Parker Hayes nous découvrons les ambitions des transhumanistes dont le but ultime est d’abord de vaincre le vieillissement, ensuite carrément de vaincre la mort. « Nous repousserons la dernière frontière : nous vaincrons la mort ». Ce n’est pas le rêve d’un savant fou. Aujourd’hui les grands acteurs de l’internet, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) participent activement à ce mouvement. Ils disposent pour cela de moyens financiers considérables et de l’agrégation de banques de données colossales, alimentées entre autres par leurs propres réseaux sociaux. Dans le centre d’étude Le Cube, travaillent les chercheurs les plus en pointe dans leur spécialité, comme la biologiste française Adèle Cara qui, bien que salariée chez Parker, ne partage pas ses ambitions démesurées. D’autres, non seulement n’adhèrent pas aux idées de Parker, mais les combattent, comme ces idéalistes d’internet, restés fidèles au concept original : un espace de liberté absolue et de savoir partagé. Réunis autour du vétéran Werner, la fine fleur mondiale des hackers sous la bannière des Anonymous, va mener la guerre pour contrarier les plans de grandeur de Parker et ses alliés. À côté de ces visions opposées se développe une histoire d’amour qui redonne au corps, dont il est beaucoup question, une dimension plus humaine. Le corps physique, naturel, est une merveilleuse machine même sans être amélioré, renouvelé, augmenté.

L’invention des corps est un livre touffu pour lequel plusieurs niveaux de lecture sont possibles : présentation des options d’évolution de l’homme en ce 21ème siècle, thriller scientifique ou cavale à travers le Mexique et les États-Unis. Un peu des trois à la fois.

Extrait :
— Tu as tout pour toi, dit Werner en posant tout à coup sa main sur l’épaule de Parker, tu pourrais faire des grandes choses, et pourtant tu ne fais que de la merde. Je ne me l’explique pas vraiment.

Ils sont assis à la terrasse d’un restaurant italien sur les hauteurs d’Eddy Street, dans le quartier de Fillmore.
— Eh ça va l’ancien combattant ? Je comprends, la partie est passée pour toi, tu l’as perdue, tu t’ennuies.
— Je ne suis pas si sûr d’avoir perdu la partie, Parker. Apparemment, oui. Les gars comme toi dominent le monde, et avec vous le polissage des formes, le contrôle, la domination sociale et politique. Tout ce pour quoi j’ai lutté, cette communauté libre où la pensée se construirait collectivement, où tout serait accessible mais où l’intime demeurerait hors d’atteinte, tout cela est mort. Ce qui a gagné, c’est le bleu pâle de Facebook : un déroulé débectant de dégueulis personnel, de plaintes, de chats faisant du skate, d’opinions imbéciles sur tout et n’importe quoi.
— Je suis entièrement d’accord, Werner. Tu me mets dans un sac dont je ne fais pas partie. Certes, j’ai participé au lancement de Facebook, et j’ai gagné du fric avec ça, mais je ne cautionne pas cet affaissement des choses. Moi je pensais conquête de l’espace, homme bionique, îles flottantes dans les airs, pas les cent quarante signes de Twitter qui font office de pensée.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

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Les chiens de chasse – Jorn Lier Horst

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Jakthundene)
Date de publication française : 2018 (Gallimard)
Genres : Enquête, Thriller
Personnage principal : Inspecteur William Wisting

 C’est le huitième roman de Horst qui met en scène William Wisting, le deuxième seulement à être traduit en français mais, étant donné les prix que ce roman a raflés, les autres devraient suivre. On le compare déjà à Mankell, ce qui est peut-être un peu prématuré, mais c’est certain que le roman est prenant, que les personnages principaux, Wisting et sa fille Line, journaliste en affaires criminelles, sont sympathiques et efficaces, et que le suspense est bien entretenu : plusieurs problèmes apparaissent en même temps, dont deux intrigues principales qui devraient bien se recouper quelque part.

Il y a 17 ans, la jeune Cecilia Linde a été enlevée et retrouvée morte, assassinée. C’est Wisting qui était alors responsable de l’enquête. Après quelques semaines d’interrogatoires et d’analyses d’indices, on arrête, juge et condamne Rudolf Haglund à 17 ans de prison pour meurtre.

Haglund est aujourd’hui libéré et son nouvel avocat, Sigur Henden, de bonne réputation, vient de déposer une demande à la Commission de révision. Selon lui, des preuves auraient été fabriquées et un témoin n’aurait pas pu se faire entendre, alors qu’il aurait pu fournir un alibi à Haglund. Les journaux s’emparent de l’affaire, la population s’émeut, le chef de police capote et suspend Wisting.

De son côté, Line, la fille de Wisting, travaille comme journaliste pour le quotidien populaire VG. Elle accepte de couvrir un meurtre qui vient juste d’être commis, espérant faire la Une au lieu de la nouvelle de la suspension de son père. En se rendant au domicile de la victime, elle tombe malencontreusement sur un individu qui l’agresse et s’enfuit.

Devant les arguments de l’avocat Henden, Wisting reprend les démarches de l’enquête en assumant, comme hypothèse, que les policiers ont peut-être agi comme des chiens de chasse qui, convaincus de la culpabilité d’un suspect, ne retiennent que les indices qui l’accusent et oublient ceux qui plaideraient plutôt en sa faveur.

Puis, une autre jeune fille est aujourd’hui portée disparue, Linnea Kaupang. Par ailleurs, la victime sur qui enquête Line est justement le témoin qui n’avait pas pu communiquer à qui de droit l’information qui aurait pu servir d’alibi à Haglund. Or, même si Wisting trouve probable que des preuves contre Haglund aient été fabriquées, le fait qu’une jeune fille soit disparue et qu’une connaissance de Haglund, Jonas Ravneberg, soit assassinée quelque temps après sa libération, contribuent à ancrer Wisting dans la conviction que Haglund est l’auteur du meurtre de Cecilia et même d’Ellen Robekk, la nièce de son ami policier, assassinée l’année précédant celui de Cecilia.

Pas facile pour un policier suspendu, que le chef de police et la Commission de révision semblent considérer comme l’auteur des fausses preuves (« fake proofs », comme dirait l’autre), de régler tous ces problèmes, même s’il reçoit l’aide de ses collègues, actifs et retraités, et des collaborateurs de Line. Mais Wisting a pour lui la persévérance, le respect de ses hommes et l’acharnement de sa fille.

C’est un roman difficile à lâcher, qui ferait un très bon film. Horst est visuel et olfactif : les paysages finlandais sous la pluie, les vagues de la mer, les bâtiments de ville ou de ferme (et leurs odeurs), et surtout les scènes d’action (je pense à la scène de poursuite automobile où le téléphone intelligent devient un outil indispensable). Le lecteur est jeté dans l’action sans répit. Les personnages principaux sont sympathiques : Wisting n’est pas un héros mais est loin de s’apitoyer sur son sort; Line prend souvent des décisions risquées, mais elle apprend vite. Ancien inspecteur de police lui-même, Horst insiste sur la solidarité et l’amitié entre ses personnages. Les intrigues sont composées avec intelligence : on avance morceau par morceau, et de nombreux rebondissements stimulent notre intérêt.

Imagination et intelligence, deux ingrédients qui permettent de créer de petits chefs-d’œuvre.

Extrait :
Soudain, Line entendit un cri. Long et inquiétant.
Elle resta interdite, bouche bée. Cela venait de loin, quelque part derrière elle. Puis elle l’entendit de nouveau, plus proche cette fois, et elle leva la tête pour voir d’ou il pouvait venir. Un grand oiseau noir survola la colline boisée derrière elle. Il battit des ailes et cria encore une fois.
Quand elle se retourna, il était là.
Rudolf Haglund se tenait devant sa voiture et la scrutait de ses petits yeux plissés, sans ciller. La pluie ruisselait sur son visage, gouttant de son nez et de son menton.
Elle eut un mouvement de recul, voulut dire quelque chose mais aucun son ne sortit de ses lèvres.
– Je sais qui vous êtes, dit-il d’une voix chuintante, presque noyée sous la pluie.
Elle hocha simplement la tête, comme pour lui dire qu’elle aussi savait qui il était. Il inclina la tête sans détacher d’elle ses yeux qui la transperçaient comme des aiguilles… La sensation d’un danger imminent affola son cœur.
– Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il. Pourquoi vous me suivez ?
Quel regard, pensa-t-elle. Il est si perçant qu’on a presque mal quand il est posé sur vous. Ses yeux froids enregistraient tout. Aspiraient le moindre détail, comme sur l’avenue Karl Johan (…)
– Est-ce qu’on peut parler ?
– De quoi donc ?
– De Jonas Ravneberg.
Haglund ouvrit la bouche… et la referma. Puis son regard glissa sur elle, sur ses seins, et s’arrêta sur ses hanches. Enfin il promena son regard sur la forêt alentour.
-Tenez-vous loin de moi, dit-il en reprenant sa descente. Vous devriez vous tenir loin de moi.
Line le regarda s’éloigner. Elle avait perçu ses paroles comme un avertissement, non comme une menace.

Niveau de satisfaction :
(4,4 / 5)

 

 

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Idaho – Emily Ruskovich

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Idaho)
Date de publication française :
2018 (Gallmeister)
Genre :
roman noir
Personnages principaux : Wade, père d’une famille décimée – Ann, sa seconde épouse

Wade, Jenny, June, May. Une famille : le père, la mère, la fille aînée, la fille cadette. Ils sont sur la montagne en train de couper du bois et de le charger à l’arrière du pick-up. L’instant d’après, plus de famille : il y a une fille morte, l’autre disparue, une mère en état second, un père dévasté. L’irréparable vient de se produire en quelques secondes, balayant un bonheur fragile.
Neuf ans plus tard, Wade a refait sa vie avec Ann. Ils habitent la même maison, en plein milieu des montagnes de l’Idaho. Alors que Wade commence à ressentir les premières séquelles d’une maladie dégénérative, Ann est hantée par la tragédie qui s’est produite, particulièrement par Jenny, la mère et par June, la fille disparue.

Dans ce roman étrange l’intrigue n’est pas le plus important. Elle fixe simplement un cadre et des personnages. On aura une petite idée ce qui s’est passé et jamais on ne saura pourquoi cela s’est produit. Tout est suggéré, rien n’est expliqué. Le livre pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. La démarche de l’auteure est de montrer la façon dont chaque personnage réagit face à un drame brutal et imprévisible. Pour cela Emily Ruskovich retrace la vie de Wade et de ses proches, avant et après le drame, sur une période d’un peu plus de 50 ans. Il y a de multiples allers-retours dans le temps. L’ordre du récit n’est pas chronologique : on passe, de façon aléatoire, des années 2000, aux années 1990, aux années 1970 pour finir dans les années 2020. Comme dans un jeu de construction, l’auteure place, une par une, chaque pièce de l’histoire pour en reconstituer la globalité. Habitué aux récits séquentiels, on est un peu déstabilisé mais finalement on s’adapte facilement à cette façon de faire.

L’auteure nous présente successivement les points de vue des différents acteurs, c’est un roman choral. Elle le fait avec une grande sensibilité et avec beaucoup de subtilité. La tragédie qui est survenue, aurait pu engendrer le ressentiment et la haine mais c’est au contraire le pardon et la générosité qui sont les sentiments dominants. La fragilité de la vie et l’extrême minceur de la séparation entre le bonheur et la douleur apparaissent de façon évidente. Bizarrement, dans une atmosphère sombre où plane un souvenir terrible, il se dégage une sorte de calme et de sérénité. Cependant la multitude des thèmes et l’absence de réponses peut amener le lecteur à se demander ce que veut exactement exprimer l’auteure : – La déperdition de la mémoire ? – La fragilité des situations établies ? – La présence et l’absence ? – L’espoir persistant en la vie ? – Tout cela à la fois ?

Idaho est un livre complexe, d’une grande profondeur humaine. Il y a quelque chose d’envoûtant dans la façon d’écrire d’Emily Ruskovich. La belle traduction de Simon Baril permet de l’apprécier.

Extrait :
Dans l’obscurité de la nuit, elle s’est entraînée. Elle a écrit une centaine de paragraphes différents, a mémorisé les meilleures phrases, a tout détruit par crainte que Jenny les découvre. Comment parler de ce qui s’est passé il y a tant d’années, quand elle ne peut pas comprendre, quand, en réalité, elle ne voit pas la nécessité de comprendre ? Cette tâche impossible est son unique opportunité de se servir de ce qu’elle a appris. En expression écrite, en histoire, en poésie, en art. Le formulaire sur lequel elle va concocter ce paragraphe sera l’apogée de tout ça, ses adieux au monde, la seule chose positive de toute sa vie, en incluant sa vie d’avant.
Essayer de parler avec les mots de Jenny de qui elle était alors et de qui elle est maintenant, essayer de plaquer sur ces mystères terribles et desséchés le genre de langage et le genre de résumé qu’une audience de ce type requiert a obligé Elizabeth à considérer, pour la première fois depuis qu’elle est derrière les barreaux, l’acte qu’elle a elle-même autrefois commis. Elle a tué son petit ami. Quand elle a voulu s’enfuir et que son voisin l’a vue, elle l’a tué, lui aussi.

Le pick-up est garé sur l’un des rares replats, une improbable terrasse taillée dans la flanc de la montagne.

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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