Feux de détresse – Julien Capron

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Seuil)
Genres : Techno-thriller, anticipation
Personnages principaux : Robin, Léandre et Sixt, membres de la société la Mise à Jour

The C : le plus grand concours de Hight Tech du monde. Cinquante mille candidats – tous les pays du monde représentés – douze équipes retenues pour l’épreuve finale – un seul gagnant – Ambition changer le monde – Célébrité et richesse assurées pour le vainqueur. C’est l’œuvre d’Eduardo Sanchez Garcia, dit Duardo, le créateur de la multinationale loK, leader mondial de la sécurité informatique. Duardo, pour être indépendant des états, a décidé de délocaliser le siège de sa société sur un immense paquebot : l’Excelsior, doté des meilleures technologies assurant la sécurité et le confort. C’est donc sur ce gigantesque palace flottant, que se déroule pendant une semaine entière le fameux concours dont l’audience médiatique est énorme. Des événements inattendus vont perturber la semaine : une succession inexpliquée de passages au rouge des notes de popularité aussi bien des participants que des membres de l’équipage. Or ces notes déterminent les permissions de déplacement dans le bateau : vert – l’accès est permis, rouge – il est verrouillé. L’équipe française créatrice de l’application mondialement utilisée eVal, qui calcule la nOte, est chargée de déterminer la cause de ces passages au rouge incontrôlés.

Le livre nous plonge dans un univers ultra-technologique où tout passe par les téléphones portables. Le comportement social est évalué dans une application eVal qui synthétise la réputation de chaque membre par une couleur : vert, orange ou rouge, comme les feux de circulation. Chacun surveille sa nOte en permanence. Un passage au rouge est une punition pour un comportement non conforme à l’attente générale. Un rouge vous met en marge de la société. L’auteur n’y fait pas allusion mais on ne peut s’empêcher de penser au projet chinois de notation des citoyens prévu pour 2020 1. Donc l’auteur anticipe à peine sur ce sujet. D’autres notions techniques sont développées concernant l’informatique, le big data 2, la protection des données, les virus, les sauvegardes et l’intelligence artificielle. Rassurez-vous tout cela reste très accessible, ce n’est pas du niveau expert et on pardonnera à l’auteur les simplifications et quelques invraisemblances. C’est un roman, pas un traité scientifique.

Dans cette société où tout le monde note tout le monde, le téléphone portable est indispensable. Il permet de s’informer, bien sûr, mais aussi de se déplacer, se nourrir, se distraire, d’assurer des services comme par exemple des traductions instantanées. C’est l’outil qui détermine la position d’un individu dans la société. Dans le polar classique, une victime perd la vie par un acte violent commis contre elle : tir d’arme à feu, coup de couteau … Ici c’est différent car « chacun avait deux corps : le vrai et la nOte eVal. Les coups pouvaient se révéler mortels sur l’un comme sur l’autre. »

L’enquête menée par l’équipe de la Mise à jour est, elle, on ne peut plus classique. Quant à l’indice qui désigne les coupables il est d’une totale banalité qui contraste avec le cadre futuriste. Un indice à l’ancienne !

Une des qualités du roman c’est de mettre en évidence les ravages de la société d’évaluation et de signaler le danger d’une technologie d’avant garde non maîtrisée dans une société déshumanisée.

L’écriture est simple, banale, sans relief. À noter le tic de l’auteur de mélanger majuscules et minuscules dans n’importe quel ordre : loK, eVal, nOte, lAw, PIAcE, sIZE … cela concerne les applications informatiques et les projets technologiques. C’est probablement sensé faire plus techno, plus geek.

Ce n’est pas par ses qualités littéraires que ce livre se distingue, c’est par ce qu’il montre des excès d’une technologie envahissante reléguant au deuxième plan l’intelligence humaine. Il y a dans ce roman une réflexion intéressante sur une évolution de la société qui paraît assez vertigineuse.

2. Le big data, littéralement « grosses données », ou mégadonnées, parfois appelées données massives, désigne des ensembles devenus si volumineux qu’ils dépassent l’intuition et les capacités humaines d’analyse et même celles des outils informatiques classiques de gestion de base de données ou de l’information (source Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Big_data)
 

Extrait :
— Au moins, ils visaient eVal. En nous faisant juger par un algorithme, ils ont voulu nous faire prendre conscience du système délirant auquel nous nous soumettons. Ce monde binaire, en Y. Gagner ou perdre. Échouer ou réussir. Bien ou mal. Un monde de résultats sûrs et certains. L’idée est que nous cédons tous nos rôles aux machines. Alors pourquoi pas celui que nous avons arraché à Dieu en mordant dans la pomme ? Celui de juge du bien et du mal ?
— Tu es toujours en train d’analyser leur prétexte idéologique ou tu nous présentes le programme politique de ton nouveau parti ?
Léandre ignora son frère :
— Le souci, ce n’est pas l’intelligence artificielle, c’est le mépris pour notre propre intelligence. Le souci, ce n’est pas qu’on demande aux machines les vérités dont elles sont capables, c’est que nous soyons convaincues qu’elles sont plus vraies que les nôtres. On est des hommes. On ne sait pas. Mais penser sans savoir, c’est justement notre aventure…

L’Excelsior. Un paquebot transatlantique de trois cent quarante-cinq mètres de long, haut comme un immeuble de vingt-trois étages,

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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L’Oracle et le révolver – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018
(Éd Guy Saint-Jean)
Genres : Dystopie, enquête, thriller
Personnage principal : Joseph (ou l’Amiral), la Voix

Morrissette nous a habitués aux enquêtes de l’inspecteur Héroux dans la région de Trois-Rivières; j’ai rendu compte des quatre dernières aventures de Héroux. L’Oracle et le revolver nous entraîne ailleurs, et quel ailleurs ! Dans un petit village perdu au milieu de nulle part, une centaine d’habitants sont soumis aux impératifs d’un étrange personnage appelé la Voix. Cet étonnant androgyne aurait le pouvoir de tuer simplement en désignant du doigt sa victime. Est passible du châtiment toute personne qui cherche à fuir le village, qui boit de l’alcool, qui enfante après l’âge de 25 ans, qui manque de respect au dictateur. Les exécutions se multiplient et la peur règne; c’est le prix qu’il faut payer pour vivre dans une société stable.

C’est ici que se réveille, un beau matin, le dénommé Joseph, que tous appelleront bientôt l’Amiral ou Maître (pour les intimes). Joseph ne reconnaît personne et se demande ce qu’il fait là, et comment il y est arrivé. On lui dit qu’une prophétie avait prévu son arrivée. Et on le prend pour un sauveur.

L’Amiral refuse de jouer le jeu de la Voix et de condamner à mort des habitants responsables de peccadilles. La situation dégénère et le conflit entre les deux maîtres devient inévitable. Quelques-uns aspirent à une certaine liberté et tentent de convaincre Joseph de soutenir leur cause. Mais que peut Joseph, qui ne sait même pas sur qui il peut vraiment compter, et qui dispose d’un revolver et d’une seule balle, qui lui est d’ailleurs volée, et de deux bouteilles de scotch ?

Ce thriller angoissant rappelle le climat de La Servante écarlate de Margaret Atwood (compte rendu en février 2018) et s’inscrit dans la lignée des grandes dystopies de Huxley (Le meilleur des mondes) et d’Orwell (1984) : récits imaginaires où cherchent à survivre les membres d’une société totalitaire qui a sacrifié la liberté individuelle au profit d’une stabilité à toute épreuve; pour soutenir cet objectif, un dictateur aux pouvoirs apparemment illimités manipule les gens par la peur et la violence. Lors d’une entrevue au Nouvelliste (Kim Alarie), Morrissette confiait : « C’est une allégorie sur comment le changement peut être perçu par les gens comme quelque chose de néfaste alors que, pour moi, c’est ressourçant ».

Morrissette a l’audace, l’imagination et l’intelligence nécessaires pour se lancer dans une telle aventure. Rendre crédibles des personnages improbables et angoissante une histoire impossible n’est pas une tâche facile. Le pari est gagné.

Par ailleurs, plus que dans les enquêtes de l’inspecteur Héroux, Morrissette peut ici se laisser aller à des considérations morales et philosophiques : d’un côté, il définit la vie comme une série de choix, allusion à peine voilée à la philosophie sartrienne; d’un autre côté, il va jusqu’à poser les principes d’une réelle démocratie, sans alourdir un récit qu’on peut à peine délaisser : comment finira l’affrontement entre la Voix et l’Amiral, comment Joseph est arrivé dans ce village et comment le quittera-t-il ? Notre sommeil dépend des réponses à ces questions.

Enfin, remercions Morrissette de rendre hommage au scotch, qui apparaît ici comme une arme de dissuasion massive.

Extrait :
Le Barde pivota sur lui-même et affronta les yeux qui l’observaient. Malgré le silence de la foule, il était clair qu’il n’avait pas l’avantage. Il parla haut et fort, s’assurant que tout un chacun entendait ce qu’il clamait :
Oh oui je saurais le dire ! Je suis coupable d’avoir voulu partir de cet endroit, Amiral ! déclara-t-il en revenant vers lui. De vouloir franchir la forêt et de jouer ma musique dans d’autres lieux ! De faire connaître mon vécu à ceux qui existent ailleurs !
Les gens retenaient leur souffle. Une tension s’installait.
Et en quoi cela est-il un crime, Barde ?
Vous savez très bien quelles sont les lois de ce village, Barde ! interrompit la Voix en s’avançant.
Il avait une voix stridente et agressante. Joseph se déplaça et mit les mains sur les hanches. Il eut l’impression que la suite allait être intéressante. L’Oracle sortit un petit calepin et défit l’élastique qui l’entourait (…)
– Loi quatorzième, importance capitale : « Nul ne doit quitter le village ni en démontrer l’intention ». Ça me semble pertinent en ce moment. Vous demandez justice ? s’enquit la Voix.
Je…oui, je demande justice, cria le Barde sans retenue.
Il regardait vers Joseph avec confiance. La Voix, qui était maintenant tout près, ferma son petit carnet, replaça l’élastique et pointa la main vers le condamné.
Alors, que justice soit faite, dit-il doucement en bougeant les doigts.
L’Amiral toisa le drôle de personnage. Il commença à prendre la défense du jeune homme.
C’est ridicule… il veut seulement voyager…
Mais lorsqu’il regarda vers le Barde, il était déjà trop tard. Ce dernier gisait par terre, inanimé.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Population : 48 – Adam Sternbergh

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (The Blinds)
Date de publication française : 2018 (Super 8 Éditions)
Traduction : Charles Bonnot
Genre : Thriller
Personnage principal : Calvin Cooper, shérif de Caesura au Texas  

Aucune visite – Aucun contact – Aucun retour. Bienvenue à Caesura, au Texas ! À Caesera, pas de réseau pour les téléphones portables, pas d’internet. Une ligne téléphonique et un fax sont les seuls liens avec le monde extérieur. Pas de monnaie en circulation non plus. 48 habitants et rien autour dans un rayon de 150 kilomètres. Tout nouvel arrivant doit choisir un nouveau prénom en piochant dans une liste d’acteurs et d’actrices célèbres, et un nouveau nom de famille dans une liste d’anciens vice-présidents. Les résidents ne savent pas eux-mêmes qui ils sont, ils ont oublié leur vrai nom. Certains peuvent être des criminels, d’autres des témoins qu’il faut protéger. On ne sait pas qui est qui. Pendant huit ans cette communauté a vécu tranquillement mais ces deux derniers mois il y a eu deux morts par balles alors que théoriquement il n’y a pas d’armes à Caesura. Calvin Cooper fait office de shérif. Ces morts brutales le contraignent à sortir de sa routine d’autant plus qu’un policier venu de la ville d’Amarillo a aussi l’intention d’enquêter. Le passé enfoui de chaque habitant refait surface. C’est ce qu’il fallait éviter pour continuer à vivre en paix.

L’intrigue est complexe et habilement élaborée. L’auteur nous livre l’histoire de Caesura par strates successives. Nous découvrons ainsi progressivement comment a été conçue cette étrange communauté et qui sont réellement ses habitants. Car Caesura est le fruit d’un projet. C’est une expérimentation basée sur le travail sur la mémoire. Je n’en dévoilerai pas plus, mais c’est intrigant, non ? Alors qu’au départ on imagine un genre huis clos en plein air, on va de surprise en surprise en découvrant toutes les ramifications imaginées par un auteur qui semble prendre un malin plaisir à nous amener dans des directions inattendues.

Les personnages, les habitants de Caesura, sont tous des gens sans passé. Un passé ignoré d’eux en tout cas, et c’est préférable pour beaucoup d’entre-eux, mais connu par ceux qui ont imaginé la ville. Ils ne sont pas là par hasard, ils ont été choisis, sélectionnés, en fonction de ce qu’ils ont été justement.

Pour tous Caesura, c’est Blind Town, une ville aveugle : on ne voit pas le monde extérieur et il ne nous voit pas non plus. Mais Blind Town a aussi une autre signification, c’est la ville des dossiers aveugles : chaque habitant est considéré comme un dossier aveugle. Une affaire classée, une vie archivée et une destinée placée entre les mains d’une scientifique ambitieuse qui n’imaginait pas que son projet puisse prendre une telle tournure.

Le récit est teinté d’un humour discret. Un humour noir bien agréable. La partie finale bascule parfois dans la grandiloquence et les envolées lyriques sans que cela altère la qualité globale du roman.

Population : 48 est un thriller bien conçu et original avec une touche de science-fiction dans un décor de western. Vous ne vous ennuierez pas un seul instant à la lecture de ce roman.

Extrait :
Holliday expliqua que Caesura offrait une alternative idéale : vous ne savez même pas qui vous êtes ni ce que vous avez fait. Si tu veux garder un secret, commence par le protéger de toi-même fut le credo fondateur de la ville. Un nouveau vous, une nouvelle vie, un nouveau départ. Les responsables du WITSEC furent séduits par Caesura, y voyant un moyen de se débarrasser de leurs témoins les plus répugnants : les tueurs, les violeurs en série, les pédophiles, ceux qui avaient des informations et une marge de négociation pour pouvoir offrir leur témoignage contre une amnistie, mais pour qui il était difficile, politiquement, de justifier un compromis et une mise en liberté. L’idée d’un effacement volontaire de la mémoire suivi d’un internement consenti dans une communauté isolée sécurisée, surveillée par les pouvoirs publics et laissée aux bons soins de l’Institut, paraissait à la fois plus facile à digérer pour l’opinion publique et plus humain vis-à-vis des témoins : c’était du moins ce que tout le monde s’est dit le jour où on a coupé le ruban à l’entrée de Caesura.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Terminal Grand Nord – Isabelle Lafortune

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Éditions XYZ)
Genre : Enquête
Personnage principal : Émile Morin, Sûreté du Québec

C’est toujours émouvant de lire le premier roman d’un auteur. Isabelle Lafortune, diplômée de l’UQAM en études littéraires, a travaillé plusieurs mois à l’Hôtel Royal de Schefferville, ex-ville minière florissante, perdue quelque part dans le Grand Nord québécois. Aujourd’hui déclinante économiquement, la ville compte environ un millier d’habitants qui survivent tant bien que mal, pouvant toujours compter sur la chasse et la pêche. C’est cette sorte d’huis-clos qui a donné à Lafortune l’idée d’écrire un roman policier qui lui permettrait de retrouver ses amis autochtones, leur mode de vie difficile, et une nature ingrate mais si belle.

En avril 2012, les corps de deux jeunes filles autochtones, Natasha et Gina, sont retrouvés dans un sentier enneigé de Schefferville; violées et assassinées. La Sûreté du Québec charge le policier d’expérience et Directeur des enquêtes criminelles Émile Morin de régler cette affaire sans tambour ni trompette. Morin sera accompagné de l’écrivain Giovanni (Johnny pour les vieux amis autochtones) Celani qui, ayant déjà vécu à Schefferville, connaît bien ses habitants et sera en mesure de conseiller le policier. Celani est un peu le Watson de Morin; c’est lui qui raconte cette histoire tragique dans laquelle il s’implique à fond.

Par où commencer l’enquête ?
D’abord, qui sont ces jeunes Innues qui sont venues de Maliotenam (quelques centaines de kilomètres plus au sud), et qu’est-ce qu’elles font à Schefferville ? Sont-elles impliquées dans le trafic de drogues de leur ami Lucas ? Des photos compromettantes les relient au ministre chargé de négocier les conditions d’exploitation minière de la compagnie Métald’Or; quel rapport ? Voulait-on faire chanter le ministre ? C’est apparemment le chef de bande de Uashat-Maliotenam, Joe Cardinal, qui aurait présenté Natasha à Marc, un gars mystérieux qui épongeait les dettes de Joe en l’incitant à parler en faveur des projets miniers de Métald’Or. Pour mettre un peu plus de pression, un message dénonçant ses exploits sexuels avec des jeunes femmes, photos à l’appui, et le reliant explicitement aux deux Innues assassinées, pourrait être divulgué publiquement. Quel rapport entre les intérêts de Métald’Or et l’assassinat des deux jeunes filles ?

Émile et Giovanni cherchent à comprendre. Le vieil ami de Giovanni et propriétaire de l’Hôtel de la ville, Antoine, qui connaît tout le monde, ne les aide pas beaucoup. Sam, un Innu de la réserve voisine, semble comprendre davantage ce qui se passe, mais ses propos énigmatiques s’avèrent peu éclairants pour les enquêteurs. Et quand les choses paraissent se clarifier, la fille adoptive d’Émile, Angelune, disparaît. On n’est pas sorti du bois.

L’intrigue policière est complexe et le lecteur est souvent dérouté par les ramifications politiques, sociales et économiques où on est conduit. L’auteure ne cache pas son désir de recréer cette société isolée et vulnérable où elle a vécu. Au début de plusieurs chapitres, en exergue, une citation de Machiavel souligne les jeux de pouvoir politiques et économiques qui polluent une telle société et dont sont victimes les Autochtones. La dimension policière n’est pas pour autant négligée, et Lafortune combine plusieurs problèmes avec bonheur. Mais ça reste un prétexte pour peindre une région et des gens qu’elle a aimés. Pas surprenant qu’un film inspiré du roman soit en préparation.

On est dérouté aussi par le grand nombre de personnages et par la discontinuité chronologique des événements; celle-ci m’a paru nécessaire pour nous faire sentir la mauvaise surprise des victimes du tueur (et du lecteur). Par contre, le grand nombre de personnages implique qu’ils ne sont pas suffisamment décrits pour qu’on s’y attache vraiment.

Le roman a été bien accueilli par les critiques. J’espère que ça va encourager Isabelle Lafortune à récidiver. Comme elle est encore trop jeune pour être retraitée, on sait bien que la tâche ne sera pas facile; mais, comme le disait Machiavel : « Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent ».

Extrait :
– Nous venons tout juste d’apprendre que les deux jeunes filles qui étaient portées disparues dans la région de Sept-Îles depuis le mois de mars dernier ont été retrouvées mortes à quelques kilomètres de Schefferville. Il s’agit vraisemblablement d’un double homicide. Avec nous pour en parler, notre journaliste d’enquête, Pierre Rabouin.
– Bonjour, Pierre. Dites-nous, il s’agit bien de ces deux jeunes filles innues disparues qui ont été retrouvées ?
Absolument, Gilles. Selon la police, il s’agit de deux meurtres. Il n’y a, pour l’instant, aucun indice sur les motivations du ou des meurtriers. Nous ne sommes pas sans savoir qu’il y a beaucoup de tensions, de drogues et d’alcool dans les réserves. Il faut comprendre qu’il y a de la méfiance aussi envers la SQ du côté des Premières Nations, après le scandale de l’affaire Gabriel et Ambroise à propos des comportements inappropriés de certains policiers…

Schefferville

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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Deux femmes – Denis Soula

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions Joëlle Losfeld)
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Une femme éplorée par la perte de sa fille – Une autre femme tireur d’élite dans les Services

Une femme raconte sa douleur après le deuil d’une de ses filles. Son combat quotidien pour continuer à vivre. Combat moral. Une autre femme expose la nature de son travail dans Les Services. Elle aussi doit se battre pour préserver sa vie. Combat physique pour elle. Bien que leurs modes vies soient aussi éloignés que possible, leurs chemins vont se croiser de façon tragique. Elle vont lutter ensemble pour leur vie.

L’auteur retrace les parcours de deux femmes dont on ne connaît pas le nom. Deux femmes très différentes. La première est marquée est marquée par la disparition de sa fille la plus jeune. Elle s’accroche à la présence de celle qui lui reste. Son compagnon est parti depuis longtemps. Il ne lui reste que l’aînée et la moto. Elle a toujours aimé les motos. Cela l’aide à tenir debout et à avancer lentement hors du malheur. Dans l’épreuve elle reste libre et indépendante. Il y a beaucoup de nostalgie et de douleur dans la vie de cette première femme.

La deuxième est très différente. Jeune, après un baccalauréat obtenu avec la mention très bien et la mort de sa mère dans un accident de voiture, elle a collé une balle dans la tête d’un type en lui lançant : Salaud de riche. C’était son père. Il venait de lui présenter une nouvelle femme. Après ça, pour échapper à la prison, elle accepte d’entrer dans les Services secrets. En 1981 c’est l’élection d’un président de gauche, le nouveau gouvernement a besoin de jeunes déterminés, qui n’ont pas froid aux yeux et s’ennuient un peu dans la vie. Elle devient alors tireur d’élite, chargée d’éliminer des ennemis de la France. C’est justement en traquant un terroriste, bon père par ailleurs, qu’elle va faire une irruption aussi brutale autant que décisive dans la vie de l’autre femme.

Ce livre est court : à peine 110 pages. Il n’y a rien de superflu dans l’écriture, on a même l’impression que l’auteur a éliminé tout ce qui n’est pas strictement nécessaire à l’intrigue. De ce fait les passages d’une situation à une autre peuvent paraître brutaux. Il n’y a pas de transition, pas d’explication, juste l’action. Surtout dans la dernière partie. Pas de fioritures, pas d’enjolivure de style, pas de pathos. Cela donne un roman tendu, condensé et percutant. S’il existait un championnat du monde de la concision pour les écrivains nul doute que Denis Soula décrocherait la médaille d’or. Mais finalement c’est cette brièveté qui fait la force de ce roman.

Extrait :
Chez Hernu, d’emblée, j’ai posé problème. Pas parce que j’étais une criminelle, d’autres aussi avaient des dettes de sang qu’ils remboursaient chaque jour à la nation et aux colonels qui se transmettaient leurs dossiers. Non, j’étais un problème, car j’étais une femme. Même si à dix-huit ans, je ressemblais beaucoup à un garçon, j’étais la seule fille du régiment, fanfaronnait l’adjudant Filippi, j’aurais dû en toute logique finir dans un bureau, sous-fifre exécutante d’un gradé. Mais voilà, j’étais la meilleure au tir, la plus précise sur cible rapprochée, la moins imprécise à longue distance. Un vrai emmerdement.

Springsteen avait joué mes préférées, Fire, Stolen Car, Point Blank et Candy’s Room à la suite, comme un cadeau, comme s’il était au courant. Je n’en revenais pas. C’est un signe, lâcha mon jules.

Bruce Springteen – Fire

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Mauvais genre – Isabelle Villain

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Taurnada Éditions)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Rebecca de Lost, commandant de police

Hugo, 12 ans, assiste au meurtre de sa mère. Son père la tue devant lui à coups de pieds dans le ventre. Vingt-cinq ans plus tard le commandant Rebecca de Lost enquête sur le meurtre d’une femme. L’autopsie révèle que ce n’était pas une vraie femme mais un transsexuel, un homme devenu femme. L’enquête va permettre de faire remonter à la surface l’histoire de Hugo. Rebecca de Lost va devoir ouvrir une investigation supplémentaire quand une femme de 60 ans est assassinée. Cet homicide la vise particulièrement puisque le meurtrier a laissé un message à son attention : « En souvenir du bon vieux temps ». La façon dont la victime a été abattue rappelle à l’équipe du commandant d’autres assassinats perpétrés sept ans plus tôt. Le cauchemar du Tueur au marteau semble recommencer. Avec deux enquêtes sur les bras, dans une situation où elle-même est menacée Rebecca et son équipe ont du pain sur la planche.

Ce roman policier, assez classique, permet d’aborder plusieurs thèmes, qui eux ne sont pas habituels dans ce genre d’ouvrage. Le premier est celui des troubles de l’identité. L’auteure est à ce sujet très didactique : elle précise les différences entre le transvestisme (s’habiller avec des vêtements de l’autre sexe), le transgenre (personne qui vit dans le genre qui ne correspond pas à son sexe de naissance) et enfin le transsexualisme (changement de sexe). À un autre moment c’est la nuance entre sociopathe et psychopathe qui est développée. Autre sujet : la manipulation mentale. Elle peut amener des suspects à endosser des crimes qu’ils n’ont pas commis, soit pour la gloire, soit pour protéger la personne faisant l’objet de leur adoration. Il y a un passage savoureux sur la fascination des femmes pour les meurtriers : il y a les killer groupies qui se conduisent envers les criminels prisonniers comme s’ils étaient des stars et celles qui plaignent les tueurs et veulent les aider. Ainsi un juge, éberlué, avait constaté que “les mecs en prison, ils font deux castings : un pour choisir leur avocat, un autre pour choisir les filles.” Tous ces sujets sont intégrés dans le cadre du travail des policiers, ils pimentent les enquêtes d’une touche d’érudition bien agréable. Comme quoi lire des polars est parfois très instructif.

Cette pédagogie est au service d’une intrigue complexe qui se développe sur plusieurs niveaux. C’est avec habileté que l’auteure déploie un scénario bien élaboré qui retient toute l’attention. Plusieurs fausses pistes apparaissent, le lecteur est un peu baladé. Ainsi quelques faux indices l’orientent vers un probable coupable puis vers autre pour finalement le surprendre totalement quand le vrai coupable est révélé. Le final tourne au thriller avec l’action qui s’emballe et le suspense atteint son maximum. Tout cela est réalisé avec une belle maîtrise.

Le personnage principal est le commandant de police Rebecca de Lost. C’ est une femme qui approche la cinquantaine, elle est veuve sans enfant. Elle entretient une relation suivi avec un collègue, lui aussi policier mais aussi marié. Cette relation lui convient, pendant un certain temps. En marge des enquêtes, les relations entre les divers personnages sont intéressantes et apportent une dimension humaine et des sentiments qui atténuent la dureté de l’environnement policier.

Mauvais genre est le troisième volume qui met en scène Rebecca de Lost. À plusieurs occasions l’auteure fait références aux événements relatés dans les tomes précédents, malgré cela ce livre peut se lire indépendamment des autres. D’ailleurs Isabelle Villain laisse dans ce roman suffisamment de choses en suspens pour présager une suite probable. C’est vraiment le seul reproche que je ferai : celui de ne pas boucler complètement une histoire dans chaque livre et d’utiliser le procédé, irritant pour moi, des épisodes qui s’enchaînent même si le lien entre-eux est suffisamment ténu pour pouvoir les lire séparément.

Mauvais genre est un roman policier assez classique dans le sens où c’est une enquête avec simplement une recherche de coupable, n’abordant pas de grand problème de société ou politique, mais qui se distingue par la connaissance en profondeur des thèmes évoqués, par une intrigue bien bâtie et des personnages attachants. Du classique dans le genre mais de l’excellent !

Extrait :
– Il y a en fait deux types de femmes. Les premières sont celles qui en général ont été violentées par un père dans leur enfance ou bien par un petit ami ou un mari. Elles sont fragiles et pensent qu’une relation avec un homme derrière les barreaux est une relation “sécurisée”. Cet homme ne pourra pas leur faire de mal. Leur vie leur paraît tout de suite plus excitante et dangereuse. On les appelle les killer groupies. Elles écriraient de la même façon à des stars de rock, mais ne pourraient espérer au mieux qu’une réponse formatée. Alors que là, elles peuvent rêver d’une demande en mariage. Les secondes leur offrent le bénéfice du doute. Elles estiment que leur homme n’est pas coupable, qu’il a des circonstances atténuantes et dans tous les cas qu’il ne mérite pas de rester seul durant son enfermement. Elles les voient comme des personnes extraordinaires, car ce sont des hors-la-loi. Après, elles ont envie de les aider, elles les plaignent. Je me souviens d’un juge qui n’en revenait pas du fan-club de l’un des meurtriers qu’il avait en face de lui au procès. Je me rappelle parfaitement de ce qu’il m’avait dit à l’époque : “Les mecs en prison, ils font deux castings : un pour choisir leur avocat, un autre pour choisir les filles.”
– Mais de là à assumer un crime à sa place…
– Effectivement, c’est moins courant.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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La rivière de l’oubli – Cai Jun

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication française : 2018 (XO Éditions)
Traduction : Claude Payen
Genres : fantastiques, enquêtes
Personnages principaux : Shen Ming, Professeur de chinois – Si Wang, garçon prodige

« Je suis mort le 19 juin 1995. » Nous sommes en Chine du nord et celui qui parle ainsi est un jeune professeur de chinois, Shen Ming, qui a été assassiné après avoir été lui-même suspecté d’avoir tué une de ses élèves et avoir réellement abattu le censeur de son lycée. Il est mort dans une usine désaffectée, un endroit mystérieux : la Zone de la Démone. Le meurtrier n’a pas été arrêté mais plusieurs années après un bon nombre de ceux qui étaient dans l’entourage du professeur passent brutalement dans l’autre monde. On commence à penser que Shen Ming est revenu de cet autre monde, qu’il s’est réincarné pour se venger. D’autant plus qu’un garçon de neuf ans, Si Wang, semble avoir « récupéré » la mémoire et les connaissances du professeur. Le mystère concernant cette étrange affaire va se prolonger jusqu’en qu’en 2014.

Si vous cherchez un livre qui vous change réellement de vos lectures habituelles, celui-ci est le bon. D’abord parce que l’action se passe en Chine, que c’est une culture différente de la nôtre. On y vénère les morts et on leur rend hommage en brûlant des bâtons d’encens et de la monnaie de papier. La gastronomie locale c’est : beignets à la vapeur, nouilles à la sauce soja, wontons et la soupe de Mengpo. Vous serez plongé dans les rites et coutumes d’un monde mystérieux où les fantômes n’effraient pas. Où devant un comportement insolite les gens se posent tranquillement la question de savoir si oui ou non ils sont en présence d’un fantôme. Et surtout il y a la croyance à la réincarnation. Tout le roman est basé sur cette idée. C’est avec une certaine poésie que le processus est décrit : le défunt doit franchir les portes de l’enfer et traverser les Sources Jaunes puis il lui faut traverser la Rivière de l’Oubli en franchissant le pont à l’entrée duquel une vieille femme l’attend avec un bol de soupe qu’il doit absorber pour oublier sa vie antérieure et enfin être réincarné. Tout un programme !

L’auteur a réussi à imprégner son roman d’une ambiance à la fois fantastique et poétique. Le roman est parsemé d’extrait de poèmes. Il y a même un Cercle des poètes disparus : dans le souterrain de la Zone de la Démone ils sont quatre à réciter des poèmes. Deux mois plus tard deux d’entre eux sont morts de mort violente. Il y a aussi une enquête et même plusieurs qui s’échelonnent sur dix-neuf ans. Il y a deux policiers qui les mènent. Il y a un méchant qui tue beaucoup de monde. Et il y a beaucoup de morts.

Si l’on fait l’effort d’essayer de comprendre tous les événements et les interactions entre tous les personnages, c’est un bon exercice de gym cerveau. En effet les personnages sont nombreux et les noms chinois ne nous sont pas familiers. Pire encore certains personnages changent de nom, soit parce qu’ils se réincarnent, soit parce qu’on les appelle différemment suivant les situations. Ainsi Shen Ming se réincarne en un jeune garçon, Si Wang, qui sera plus tard adopté sous le nom de Gu Wang mais qu’on appelle aussi Wang Er. Vous suivez ? Conscient de la difficulté, l’éditeur XO, a inséré une liste des principaux personnages en début d’ouvrage. Elle s’avère bien utile à la lecture.

La Rivière de l’oubli est un roman fortement dépaysant pour un lecteur occidental. Bien que sur la couverture s’affiche le qualificatif de Thriller, il n’a rien à voir avec le thriller traditionnel qui, souvent, s’appuie sur un rythme débridé et des rebondissements multiples. Ici le rythme est lent, l’intrigue complexe, l’ambiance poétique et le fantastique toujours présent.

Extrait :
Un vent glacial soufflait ce matin-là. Wang Er s’était levé à six heures et avait introduit un CD dans le lecteur du salon. Le lugubre prélude commença…
Réveillée par le bruit, Gu Qiusha descendit en chemise de nuit et trouva Wang Er assis dans le salon, le regard triste fixé sur l’écran de télévision. Une île désolée apparut. D’étranges rochers se dressaient hors de l’eau sur un ciel gris de fer. Une barque conduite par un mystérieux rameur tout de blanc vêtu s’approchait de l’île.
— Wang Er ! cria Gu Qiusha en se plantant devant lui et en le secouant par les épaules. Qu’est-ce que tu écoutes ?
— L’île des Morts, un poème symphonique de Rachmaninov.
— À cette heure-ci ? Tu es fou ? Tu n’as pas froid ? Wang Er secoua vigoureusement la tête. Gu Qiusha voulut éteindre, mais ne trouva pas la télécommande, non plus que le cordon d’alimentation. La musique continuait à résonner, perçant les tympans comme un poignard.
— L’homme de la barque représente la mort.
— Dépêche-toi d’éteindre !
— Qiusha, tu connais la rivière que les Grecs appellent le Styx ou l’Achéron ?
Sans lui laisser le temps de répondre, il continua :
— Pour pénétrer dans le monde des morts, il faut traverser la rivière. Celui qui ne peut pas payer est impitoyablement jeté à l’eau par le nautonier Charon.

Poème symphonique de Rachmaninov : L’Île des Morts

Tableau d’Arnold Böcklin L’Île des Morts

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les démoniaques – Mattias Köping

Par Raymond Pédoussaut

 Date de publication originale : 2016 (Éditions Ring) – 2018 (La Mécanique Générale) Genre : Roman noir
Personnages principaux : Kimy, jeune fille de 18 ans – Henri, professeur de français quinquagénaire – Jacky Mauchrétien dit l’Ours, père de Kimy, Proxénète et trafiquant

Kimy a 15 ans. On fête son anniversaire d’une terrible façon : elle est violée par son père, son oncle et quatre autres acolytes, aux cris de « Joyeux anniversaire, salope ! ». Trois ans plus tard elle se prostitue une dernière fois en se jurant de faire payer tous ces bâtards. En attendant elle deale pour le compte de son père, c’est sa solution pour obtenir un peu de liberté. Elle fait connaissance de Henri, un professeur de français dépressif. Entre les deux des affinités se créent. Leurs malheurs ont une source commune : le réseau de proxénétisme, de pédophilie et de trafic de drogues dirigé par Jacky Mauchrétien, le père de Kimy. Ensemble ils vont mûrir une vengeance risquée.

Âmes sensibles et amateurs de romances passez votre chemin ! Mattias Köping nous plonge d’entrée dans l’enfer du trafic d’êtres humains, de la pédophilie, de la drogue et de la corruption. Il le fait à travers le portrait d’un certain nombre de tarés de grande envergure dont la figure de proue est Jacky Mauchrétien dit l’Ours à cause de sa forte corpulence. C’est le père de Kimy. L’auteur nous décrit ce monde sans la moindre concession, il montre la réalité brute et brutale : des filles considérées comme des marchandises, la corruption, la perversité, l’implication des notables, le sentiment d’impunité et de toute puissance. Et l’horreur absolue pour les victimes. Les proxénètes et narcotrafiquants sont de vrais businessmen : ils parlent nouveaux marchés, extension des activités, créneaux à prendre, connexions internationales … On pourrait croire que tout ça se passe dans une capitale ou une grande ville. Pas du tout ! Le cadre c’est Viaduc-sur-Bauge, petite ville de l’Eure, entourée de forêts où l’on pratique la chasse. D’ailleurs l’Ours organise chaque année une fête de la chasse orgiaque à laquelle participe la fine fleur des notables régionaux.

Coté personnages, il y a une belle brochette de salopards et parmi eux le pire : l’Ours, père de Kimy. Il n’a pas un brin d’humanité. Ancien parachutiste, il est violent et craint. Outre le fric, il n’est capable d’aimer que sa grosse bagnole. Kimy, malgré les sévices et humiliations qu’elle a subis, a réussi à se forger une carapace. Elle a des ressources, elle est maline et possède une détermination sans faille pour se venger. Elle fera équipe avec Henri, un professeur de français presque quinquagénaire qui écrit régulièrement des lettres à sa fille disparue. Cet attelage improbable fera preuve d’une redoutable efficacité.

Les démoniaques est un roman dur et âpre dans lequel l’auteur ne se contente pas de montrer les horreurs inhérentes au milieu des trafics humains et de drogues, il a aussi élaboré une intrigue suffisamment complexe pour installer la tension et le suspense. Les personnages, qu’ils soient détestables ou sympathiques, ont une belle consistance et l’écriture, efficace, correspond bien au sujet traité.

Certains ont pu trouver qu’il y a dans ce livre une certaine complaisance à décrire des abjections et des atrocités. Je pense qu’au contraire Köping s’est appuyé sur des faits existants, notamment lorsqu’il décrit le trafic d’adolescentes, source de  chair fraîche pour quelques pervers pouvant se payer ce genre de marchandise. L’auteur n’a rien inventé, il s’est renseigné. L’actualité récente l’atteste. Ensuite seulement il a créé des personnages fictifs et a romancé toute l’histoire. Dans toute cette noirceur il y a quand même un peu de lumière avec la belle relation entre Timy et Henri. Ça c’est dû à l’imagination du romancier, pas sûr que dans la réalité de la traite des jeunes filles ce rayon de soleil existe.

Ce n’est pas un livre que l’on lit comme étant une gentille distraction permettant de passer le temps. C’est une œuvre d’une grande noirceur et d’une forte puissance qui nous prend aux tripes, nous happe et nous secoue.

En résumé : les démoniaques est un grand roman noir. Certains ont dit qu’il est réservé aux amateurs du genre, que les autres pourraient être choqués et trouver cette lecture éprouvante. C’est peut être vrai mais la bonne littérature n’est pas toujours facile et légère, elle peut être aussi dérangeante.

Extrait :
Normalement, Jacky Mauchrétien devait le contacter à la fin de l’après-midi pour connaître l’avancée des travaux dans la sélection des candidates. Moyennant un pourcentage raisonnable, Mauchrétien fournissait les lieux pour les passes et rabattait une grosse partie des clients, des habitués pour la plupart, des tontons gâteaux, des messieurs impeccables ou, au contraire, de gros verrats maculés de la boue des champs, alcooliques et violents au dernier degré. Jacky disposait d’un nombre conséquent de points de chute. Il y en avait pour tous les goûts, de la chambre classique dans un studio discret au coin isolé dans un bois, du sous-sol sinistre d’un entrepôt désaffecté à la livraison directe au domicile du client. Les fantasmes variaient, de l’écolière à couettes à la victime suspendue par des cordes. C’était à la carte.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Apocryphe – René Manzor

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Éditions de l’épée)
Genre : Thriller biblique
Personnages principaux : David de Nazareth, fils de Yeshua (Jésus) – Longinus, centurion romain

Le vendredi 7 avril de l’an 30 à Jérusalem, le procureur de Judée Ponce Pilate supervise l’exécution de trois hommes, une exécution atroce : la crucifixion. Parmi eux un homme qui, selon la rumeur persistante, chassait les démons, rendait la vue aux aveugles, guérissait les paralytiques et même ressuscitait les morts : Yeshua de Nazareth (Jésus). Longinus est le centurion romain chargé de l’exécution. En 25 ans de service il n’avait jamais ressenti la moindre compassion pour ses ennemis mais là le regard du supplicié le trouble profondément. Aussi au moment d’achever les condamnés en leur brisant les jambes, Longinus l’épargne se contentant de lui percer le flanc d’un coup de lance. Une blessure non mortelle. À distance un garçon de sept ans observe l’homme cloué sur la croix centrale. C’est David de Nazareth, son fils. Les destins de David et du centurion Longinus sont liés, ils ne le savent pas encore.

Dans ce roman René Manzor revisite les évangiles en donnant une version alternative tout à fait personnelle. Tout n’est pas réinventé, il s’appuie au contraire sur la version officielle de la vie de Jésus, celle donnée par les églises chrétiennes, mais il la fait varier sur bien des points. Ainsi Jésus aurait été marié et aurait eu un fils, David. Il aurait eu aussi un frère. Mais l’intrigue n’est pas centrée sur Jésus, c’est plutôt la vie de ce fils, David, qui est contée, elle est étroitement imbriquée à la rédemption du centurion Longinus.

Les personnages sont nombreux puisqu’on y trouve tous ceux qui apparaissent dans les écrits relatifs à la vie de Jésus et à son enseignement, dans le Nouveau Testament : les apôtres, Ponce Pilate, Barabbas … et d’autres qui sont sortis de l’imagination de l’auteur. De ce fait le roman est dense et touffu. Il s’en dégage une force certaine et une belle ampleur. Mais ce n’est pas une œuvre mystique, ni religieuse. René Manzor a choisi de traiter ce thème sous la forme d’un roman noir, d’après ses propres paroles, alors que sur la couverture apparaît la mention Thriller. En effet il y a beaucoup de rythme, de l’action, des combats, des bagarres, des poursuites et du suspense. Il y a de la violence, du sang, de la sueur et bien sûr beaucoup d’amour. Par moments, le récit prend des allures de péplum. On n’est pas du tout au catéchisme !

Ceux qui connaissent un tant soit peu, l’histoire de la religion chrétienne et la vie de Jésus auront sans nul doute plus de références pour apprécier les modifications que l’auteur a apporté aux versions reconnues par les Églises chrétiennes qui sont seulement au nombre de quatre : évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean, alors que, selon l’auteur, on dénombre aujourd’hui cent trente-et-un évangiles apocryphes. Voici donc le cent-trente deuxième !

Que ceux qui sont d’une autre religion que chrétienne ou ceux qui ont manqué les séances de catéchisme se rassurent, ce livre est aussi pour eux. Ils liront une histoire passionnante et ils apprendront aussi beaucoup de choses sur l’histoire des juifs, de la Palestine, de l’occupation romaine …

Un livre bien surprenant et audacieux de la part d’un auteur de polars reconnu. Apocryphe est qualifié de Thriller biblique, c’est déjà assez étonnant pour susciter la curiosité mais c’est avant tout une belle fiction, inspirée de faits historiques. Ce roman permet plusieurs degrés de lecture selon la religion de chacun ou son absence. Cette œuvre est le fruit d’une quête personnelle mais elle peut être lue comme un simple polar historique.

Extrait :
Damas, Syrie
À l’approche des fêtes de Pâque, les nuits ressemblaient aux jours. Les rues de Damas étaient noires de monde. À commencer par son artère principale, la Voie droite, où une foule s’était rassemblée pour écouter un homme prêcher devant le Temple de Jupiter. Sa formidable voix résonnait jusque dans les rues adjacentes et attirait de plus en plus de curieux. Il parlait en araméen, en grec et en latin ! Et pas un instant sa voix ne faiblissait
— Alors Yeshua s’est tourné vers la foule et leur a répondu : « Les docteurs de la Loi et les Sadducéens sont assis sur le trône de Moïse. Suivez leur enseignement, mais ne suivez pas toujours leurs actes. »
Des prêtres qui passaient dans le quartier ralentirent le pas, interpellés par les derniers mots qui venaient d’être prononcés.
— « Car ils disent une chose et en font une autre. Ils chargent les gens de fardeaux impossibles à porter quand eux ne lèveraient pas le petit doigt pour le faire. »
Une rumeur d’approbation parcourut l’assistance, ce qui préoccupa grandement les prêtres. Ils s’en allèrent trouver les gardes présents à l’entrée du lieu saint et leur parlèrent en désignant l’orateur qui continuait de haranguer son auditoire de plus en plus captivé :

— « Ils payent leurs taxes à l’occupant, mais refusent l’aumône aux mendiants qui croisent leur chemin. »

Au cœur de cette mêlée titanesque, les esclaves, soutenus par les Six, luttaient pour leur survie.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Un soleil sans espoir – Kent Anderson

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Green Sun)
Date de publication française : 2018 – Calmann-Lévy
Traduction : Elsa Maggion
Genre : Roman noir
Personnage principal : Hanson, policier à Oakland

Hanson est un ancien des forces spéciales au Vietnam. Après un retour au pays en tant que seul rescapé de sa section et un intermède comme enseignant, il se décide à reprendre le seul métier qu’il a trouvé après la guerre, un métier où l’on comprend mieux la douleur que la rhétorique : policier. Il intègre à 38 ans l’Académie de police parmi des jeunots d’une vingtaine d’année. Malgré l’hostilité des éducateurs de la police, il va jusqu’au bout de sa formation qu’il doit ensuite valider par un stage de 18 mois sur le terrain avant d’obtenir son diplôme définitif le POST (Peace Officer Standards and Training). C’est dans les rues d’East Oakland que le stagiaire Hanson va effectuer sa période probatoire.

L’intrigue nous amène donc dans les rues d’Oakland où Hanson assure une suite d’interventions en solitaire. C’est l’occasion pour l’auteur de nous faire une peinture d’un quartier pauvre d’une ville des États-Unis avec toute sa diversité : gamin des rues en vélo, baron de la drogue en Rolls Royce, drogués, ivrognes, fous, culturiste nazi, motards Road Devils, Blacks Muslims, petites boutiques … Toute une faune où le misérable côtoie le pittoresque.

Le personnage principal, Hanson, est un type qui a vécu des choses terribles au Vietnam. Ce qui a failli le détruire constitue maintenant sa grande force : il s’en fout complètement de mourir. Dans les moments où l’affrontement devient inévitable, ses yeux impressionnent beaucoup par l’absence totale de peur qu’ils expriment. Ça refroidit les adversaires. C’est donc un homme redoutable qui trouve la sérénité dans les situations de tension extrême où il risque la mort. Il s’y trouve bien, elles lui rappellent la guerre où il se sentait bien vivant à cause de la mort possible à chaque instant. Par contre il n’est pas violent, c’est un flic pacifique, un travailleur social armé qui préfère la négociation aux méthodes brutales employées par ses collègues. Il déteste la paperasse induite par les rapports d’intervention, il fait tout ce qu’il peut pour y échapper.

Kent Anderson nous livre une œuvre crépusculaire, à la fois tableau réaliste d’un quartier misérable d’Oakland et portrait d’un homme revenu de tout mais qui garde le sens de l’ordre et des valeurs sociales. L’auteur bascule parfois dans l’onirique, quand Hanson revit ses souvenirs de guerre et frôle le fantastique avec la vision récurrente d’un gros lapin noir dont on ne sait pas s’il est réel ou imaginaire. Il se dégage de ce livre une sorte de poésie sombre portée par une belle écriture.

Un soleil sans espoir est le dernier volet de la trilogie commencée avec Sympathie For The Devil et Les Chiens de la nuit qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu pour comprendre et apprécier ce dernier volume.

Extrait :
Avec un certificat POST d’Oakland, il pourrait demander un transfert et exercer n’importe où dans l’État. Troquer son expérience de la rue à East Oakland contre un poste dans une petite ville sur la côte. Un endroit où il pourrait passer chef en quelques années, où il incarnerait la loi, où, travailleur social armé, il œuvrerait à faire respecter le contrat social de la juridiction. Où la justice aurait plus d’importance que le Code pénal californien. Et où il pourrait se charger de résoudre les problèmes. Lui-même. S’approcher de la maison, du véhicule, du bar, du magasin de spiritueux, de la foule, du parking. Entrer, avancer, décliner son identité, prendre une décision et régler l’affaire sur-le-champ. Faire respecter sa loi à lui à sa façon à lui, et bon sang, le faire sans pistolet. Et s’asseoir sur toutes ces règles de «sécurité » à suivre au pied de la lettre.

Hanson éteignit ses phares et s’arrêta à deux voitures de distance de l’extérieur du cercle. Donna Summer chantait She Works Hard For the Money.

Donna Summer – She Works Hard For the Money

Niveau de satisfaction : 
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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