Le diable en personne – Peter Farris

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Ghost in the Fields)
Date de publication française : 2017 chez Gallmeister
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Leonard Moye, vieux solitaire excentrique – Maya, jeune prostituée en fuite

Maya est une jeune prostituée de 18 ans sous la houlette de Mexico, un redoutable proxénète, homme d’affaire avisé par ailleurs, qui a des accointances avec le Maire d’une grande ville du sud de la Géorgie (non précisée). Celui-ci est le meilleur client de Maya. Il est tellement accro à elle qu’il l’a faite marquer au fer rouge comme un vulgaire bétail lui appartenant. La fréquentation assidue de ce personnage a permis à Maya de recevoir des confidences, comme si elle était l’épouse. Ainsi elle a appris des choses que ses protecteurs ne veulent pas que l’on sache. Ce sont des combines immobilières impliquant des gens hauts placés. La connaissance de ces magouilles lui vaut de se retrouver dans le coffre d’une voiture à destination d’un endroit discret où l’on pourra la faire disparaître tranquillement. Mais Maya réussit à s’échapper, elle se réfugie sur les terres de Leonard Moye, un vieux solitaire qui n’apprécie pas du tout que l’on entre ainsi dans son domaine. Les poursuivants de Maya vont l’apprendre à leurs dépends. Leonard Moye recueille Maya. Entre eux s’installe une étonnante amitié. Mais le danger subsiste, d’autres vont venir pour éliminer définitivement le risque que représente la jeune femme vivante avec tout ce qu’elle sait et pourrait dévoiler.

L’intrigue n’est pas bien compliquée : une fuyarde qui en sait trop se réfugie dans un coin paumé en pleine campagne de Virginie où elle tombe sous la protection d’un vieil excentrique. Tous les deux vont être menacés par les gangsters venus de la ville pour liquider la fille et le vieux mec par la même occasion. Ce qui fait l’originalité de cette histoire, c’est d’une part le personnage de Leonard Moye et d’autre part le cadre du roman.

Leonard Moye est un homme âgé qui vit seul dans sa ferme au milieu des bois. Sa maison est entourée d’épouvantails dont l’utilité reste mystérieuse. Avant l’arrivée de Maya, Leonard n’était pas tout à fait seul puisqu’il vivait avec un mannequin nommé Marjean. Ce n’est pas un mannequin de mode, en chair et en os, Marjean est un mannequin de couture en mousse et en chiffons. Ce n’est pas un être vivant mais seulement la représentation d’une femme que Leonard a bien connue et aimée. Leonard installe Marjean à sa table pendant les repas et sur le siège avant de sa voiture quand il va au village faire ses courses. Il lui parle comme à une personne. Il est connu de tous, c’est une légende vivante à cause de la bizarrerie de son comportement mais aussi à cause d’un passé sulfureux de contrebandier d’alcool.

Le cadre est la campagne de Géorgie où se tient la ferme de Leonard Moye. Une région reculée faîte de forêts et de grottes inexplorées. La présence de nombreux épouvantails dans les champs ajoute encore du mystère à cet endroit. On se doute que les mafieux venus de la ville ne vont pas être dans leur élément.

Autre caractéristique du roman : la corruption omniprésente dans cette partie de L’Amérique. Ainsi le Maire de la ville s’est accoquiné avec un proxénète, tous les deux sont aussi de mèche avec d’autres individus peu recommandables pour monter une opération immobilière frauduleuse. Le seul enquêteur du comté est lui-même complice de ces truands.

Du meilleur côté de la nature humaine, il y a quelques bons sentiments : la générosité et l’altruisme de Moye. Il y a aussi la belle relation d’affection et d’amitié entre la jeune prostituée et le vieil extravagant. Deux personnes écorchés par la vie qui se rapprochent. La nostalgie imprègne la partie finale du roman où le vieux Leonard se lance dans une croisade émouvante pour tirer d’affaire sa protégée.

Le diable en personne est un roman noir qui ne révolutionne pas le genre mais offre une lecture agréable et divertissante. Parfois on n’en demande pas plus.

Extrait :
Ronelle l’observa depuis le guichet de la pharmacie, se rappelant les rares fois où elle avait vu Leonard Moye en chair et en os. Il faisait quasiment figure de légende à Trickum et dans les comtés environnants. La rumeur le disait contrebandier actif de tord-boyaux artisanal, avec des alambics dissimulés sur son terrain et une fortune enterrée aussi profondément que les tombes qu’il avait creusées pour ceux qui avaient eu l’idée folle de s’aventurer sur ses terres. On racontait qu’il avait un jour coupé son whiskey avec du sirop d’ipéca pour le vendre à tous ses débiteurs, événement relaté par la grand-mère de Ronelle comme “la nuit où le vomi a coulé à flots dans les rues de Trickum”. Leonard, disait-on, n’avait plus de débiteurs.

Certaines histoires sur lui étaient plus sinistres encore, propres à effrayer les adolescents. Le bruit courait qu’il avait tué sa femme avant de la manger. Ou qu’elle s’était suicidée et que, la douleur étant trop grande, il s’était pris un mannequin pour la remplacer et faisait comme si de rien n’était. Que ses terres étaient hantées par les esprits de tous les enfants qu’il avait kidnappés et torturés, et que si vous n’étiez pas sage, le vieux Moye allait vous suspendre et vous dépecer comme un porc, disperser vos os dans son champ au milieu des épouvantails.

Une douzaine d’épouvantails crucifiés hantaient le pâturage.

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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Top 10 de l’année 2017

Sélection des meilleurs livres que nous avons lus et chroniqués en 2017, mais pas obligatoirement publiés cette même année.
Nous nous sommes limités à 10 livres, 5 livres par chroniqueur.
Il n’y a pas d’ordre de préférence, pas de classement de 1 à 10. Mais comme il faut bien un ordre pour présenter les livres, c’est de la chronique la plus récente (en haut) à la plus ancienne (en bas), en alternant les choix de chaque chroniqueur.
Le lien sur le titre renvoie à la chronique correspondante.

Rivière Tremblante d'Andrée A. Michaud

Date de publication française :
2017 (Québec-Amérique, Nomades)
Genre : Roman noir
Niveau de satisfaction :


Choix de Michel
Six-quatre de Hidéo Yokoyama

Date de publication française : 2017 (Liana Levy)
Genres : Policier, Enquête
Niveau de satisfaction :


Choix de Raymond
L'autre reflet de Patrick Senecal

Date de publication française : 2016 (Alire)
Genre : thriller, noir, violent
Niveau de satisfaction :


Choix de Michel
La serpe de Philippe Jaenada

Date de publication française : 2017 (Julliard)
Genre : Enquête
Niveau de satisfaction :


Choix de Raymond
Quand sort la recluse de Fred Vargas

Date de publication française : 2017 (Flammarion)
Genre : Enquête
Niveau de satisfaction :


Choix de Michel
Mercy, Mary, Patty de Lola Lafon

Date de publication française : 2017 (Actes Sud)
Genre : Sociétal
Niveau de satisfaction :


Choix de Raymond
À qui la faute ? de Chrystine Brouillet

Date de publication française : 2017 (Druide)
Genres : Enquête, thriller
Niveau de satisfaction :


Choix de Michel
Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt

Date de publication française : 2017 (Seuil)
Genre : Enquête
Niveau de satisfaction :


Choix de Raymond
Jours de haine d'Anna Raymonde Gazaille

Date de publication française : 2017 (Leméac)
Genres : Enquête, Thriller
Niveau de satisfaction :


Choix de Michel
Les animaux de Christian Kiefer

Date de publication française : 2017 (Albin Michel)
Genres : Roman noir, grands espaces
Niveau de satisfaction :


Choix de Raymond
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Rivière Tremblante – Andrée A. Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Québec-Amérique, Nomades)
Genre : Noir
Personnages principaux :
Marnie Duchamp, Bill Richard

Andrée A. Michaud est une des grandes écrivaines québécoises actuelles. Au début de l’été 2014, j’étais président du jury de la Société du roman policier de Saint-Pacôme et, lors d’une rencontre avec les deux autres membres, le brillant écrivain Martin Michaud (aucun lien de parenté avec Andrée) et l’impressionnant comédien Gildor Roy, nous avions discuté ferme pour déterminer les trois meilleurs romans parmi la trentaine de concurrents. Il nous restait quatre ou cinq romans à lire et, même s’il était assez facile de choisir les cinq ou six meilleurs, nous ne nous entendions par sur l’ordre dans lequel nous devions les classer. Après avoir écouté les arguments de chacun, nous avons décidé de terminer nos lectures et de nous réunir de nouveau dans une dizaine de jours. Et alors, avant même de commencer à discuter, nous avons sans hésiter décidé d’accorder le premier prix à Bondrée d’Andrée Michaud, que nous n’avions pas encore lu au moment de notre rencontre précédente et qui venait de nous subjuguer. Expérience rare, surprenante, qui suffit à démontrer les talents de l’auteure.

Rivière Tremblante s’inscrit sous la thématique de la disparition. Comme Bondrée, comme les romans de Coben et comme plusieurs séries télévisées depuis The Killing. Nous sommes dans un petit village, assez semblable à Bondrée, et deux disparitions se produisent à trente ans d’intervalle : d’abord, Michael, douze ans, l’ami de Marnie qui l’a vu disparaître; puis, trente ans après, Billie, enfant de huit ans, fille de Bill et Lucy-Ann, évaporée à la sortie de l’école, à des kilomètres de Rivière Tremblante. Dans les deux cas, on enquête sans résultat.

Aujourd’hui, Marnie, dans la quarantaine, rencontre Bill qui s’est terré dans ce village perdu pour tenter de tout oublier. Survient alors une autre disparition d’enfant, celle de Michael Faber. Marnie et Bill, dont on connaît le passé, sont soupçonnés. L’acharnement et la stupidité des policiers les pousseront presque à l’aveu ou au suicide.

Malgré le processus du décalage temporel, le sujet n’est pas neuf. Ce n’est pas non plus l’alternance entre le récit de Marnie et celui de Bill qui sauve la mise. Mais, peu importe le thème, ce qui compte c’est la façon de le traiter. La force de Michaud est non pas de décrire (de l’extérieur) les deux principaux personnages, c’est plutôt de nous faire entrer dans leur peau. On saisit ainsi le monde de Marnie et celui de Bill de l’intérieur, à partir de leur sensibilité propre, de leurs émotions distinctes et de leur intelligence qui ne s’oriente pas selon les mêmes points de repère. Nous devenons ainsi Marnie et Bill. Michaud met l’accent sur la difficulté de vivre ce genre de disparition, le rejet de Marnie par les villageois et sa solitude, le démantèlement de la famille de Bill, la haine de sa femme, puis la résilience difficile de Bill. Pas de psychologie pour les nuls : Michaud ne nous livre pas d’indigestes élucubrations; elle nous montre des gestes et des comportements et il nous appartient de comprendre ce qu’ils révèlent.

Ce que nous comprenons des comportements des policiers, par exemple, n’est pas flatteur, mais on comprend aussi que la vie des enquêteurs, surtout quand il s’agit d’enfants, est démoralisante et d’autant plus frustrante lorsque les enquêtes n’aboutissent pas. Ceci dit, l’enquête n’est pas au premier plan même si, à travers les personnages de Marnie et de Bill, le souci de retrouver les disparus, et de comprendre leur disparition, ne nous quitte pas.

Ce qui nous prend par-dessus tout, c’est la façon d’écrire et de nous impliquer. La lecture est exigeante : c’est plus qu’un problème qu’il faut résoudre ou un mystère qu’il faut éclaircir. Chaque phrase recèle des surprises, un brin d’humour inattendu, une image poétique savoureuse, un trait d’intelligence rare. Le lecteur ne doit pas chercher à passer à travers le langage; il faut, au contraire, s’y laisser prendre, s’en imbiber. Ce n’est pas un livre fait pour les gens pressés.

C’est peut-être cela la grande littérature : une rencontre entre l’intelligence de l’auteur et celle du lecteur, une coïncidence entre deux sensibilités.

Extrait :
La nuit tombait sur Rivière-aux-Trembles. Dans le cimetière planté d’érables, mon père dormait dans le brouillard soulevé par le redoux des derniers jours, au terme duquel février couvrirait de nouveau le sol d’une couche de glace où se figeraient les cailloux et les bouts de branche sectionnés par le gel. Derrière le cimetière, sur la colline des Loups, stagnait un nuage dont la densité laissait croire qu’il pleuvait sur la colline, seulement là, au milieu des sapins noirs. Les derniers oiseaux du jour finissant lançaient des notes solitaires dans l’air saturé de silence, et moi, je demeurais immobile, à me demander que faire de cette sombre beauté coincée entre la mort et la proche obscurité.

Niveau de satisfaction : 
(4,8 / 5)

 

 

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Six-quatre – Hidéo Yokoyama

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2012 (Rokuyon)
Date de publication française : 2017 Liana Levy
Genres : Policier, Enquête
Personnage principal : Commissaire Yoshinobu Mikami, directeur du Service Relations avec la Presse

Dans un commissariat de province du nord de Tokyo de fortes tensions existent entre les Enquêtes criminelles et les Affaires administratives pour des questions de suprématie. Les tensions sont exacerbées par l’annonce de la venue du Directeur général de la police. Cette visite du grand chef est l’occasion de faire remonter à la surface une affaire douloureuse pour la police. Quatorze ans plus tôt, la fille d’un industriel a été kidnappée, une rançon a été demandée. Cela s’est terminée par un fiasco total : la fille a été tuée, la rançon versée et non retrouvée, l’assassin en fuite. Non de code de l’opération : Six-quatre. Le Directeur, lors de sa visite, veut rencontrer le père de la fille assassinée pour lui affirmer, devant caméras et appareils photos, que la police n’a pas abandonné l’affaire, que la traque du meurtrier continue. Une opération de communication qui précède une annonce de réorganisation. Le commissaire Yoshinobu Mikami, directeur du Service Relations avec la Presse, a fort à faire pour rétablir la paix avec les journalistes qui sont en conflit avec la police et préparer aussi la venue du grand patron. À ce contexte de discorde s’ajoute l’ambiance morose qui règne dans son foyer depuis la mystérieuse disparition de sa fille. Un nouvel enlèvement survient la veille de la venue du patron de la police. Un remake du Six-quatre ? Tous les plans sont bouleversés.

Dans ce gros pavé de 615 pages, on trouve une première partie qui pose le contexte. Dans cette partie, l’auteur décrit avec précision les antagonismes qui existent dans la police entre les hommes de terrain, ceux qui mènent les enquêtes et les administratifs, ceux des bureaux. Entre la police et les journalistes, ce n’est pas mieux. Les journalistes exigent la transparence des actions policières alors que la police souhaite préserver l’anonymat des victimes et ne veut pas divulguer ce qui pourrait contrarier les enquêtes. Il faut un peu s’accrocher dans cette partie qui est lente et où l’auteur décrit méticuleusement les frictions internes de la police et les relations houleuses avec la presse. Le cadre étant fixé, tout s’accélère dans une deuxième partie très enlevée, haletante, où l’on assiste en temps réel à la remise de la rançon et à la traque du ravisseur. Et quelle surprise au bout de tout ça ! L’auteur nous a concocté une intrigue astucieuse, très bien ficelée qui non seulement nous captive mais aussi nous surprend.

Mais ce n’est pas la seule qualité de ce roman. Il y a aussi la force des personnages. Le personnage central, le commissaire Mikami est un homme intègre, courageux, zélé parfois, mais dont la position est inconfortable. Ancien de la PJ, il est maintenant au service Relations avec la presse. Un poste exposé aux critiques des siens et des journalistes à la fois : entre le marteau et l’enclume en quelque sorte. Il se débat avec beaucoup de persévérance pour aplanir les conflits et faire que tout se passe pour le mieux. Ce n’est pas facile. D’autant plus que chez lui ce n’est pas la joie : sa fille a brutalement disparu et depuis on n’a plus de nouvelles d’elle. En dehors de ce personnage principal, il y a une multitude de personnages secondaires, toujours crédibles, mais qu’il n’est pas évident de fixer du fait de leur nombre et des noms japonais qui nous sont peu familiers.

Le côté psychologique et humain est aussi remarquable. Les luttes pour le pouvoir, les rivalités, les conflits et les batailles d’ego sont au premier plan. D’autre part les souffrances de ceux qui ont perdu un enfant sont parfaitement rendues avec l’espoir qui persiste ou s’amenuise. L’importance que joue le physique aussi : la beauté ou la laideur et ce que ça implique sur les comportements.

Les rôles de la police et de la presse dans la société sont aussi abordés avec beaucoup de subtilité.

Enfin il y a aussi un petit parfum exotique dans ce livre où l’on peut remarquer des différences de codes de société entre les japonais et nous : les salutations respectueuses, les révérences, les repas, l’encens que l’on brûle …

Six-quatre est un roman complexe et abouti. Il aborde avec bonheur plusieurs thèmes. Un excellent livre qui sort des sentiers battus.

Extrait :
Il avait rompu le fil du pantin Mikami, affronté l’extérieur de son propre chef et accompli son devoir sans transiger avec sa conscience. Il avait utilisé sa journée entière pour « aujourd’hui », non pour « demain » ; s’était dépouillé de sa livrée de flic, de sa peau, de son être de flic, entièrement. Exilé, il avait pourtant pris conscience du fait qu’il vivait désormais ici. Il lui fallait fixer la réalité s’il voulait comprendre ce qui allait se présenter. La direction de la PJ allait être piratée. Il sentait la rage au fond de lui. Seulement, il devait empêcher ses émotions de biaiser les faits, éviter de s’abandonner à la colère et à la vengeance.

Niveau de satisfaction : 
(4,5 / 5)

 

 

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Vengeance en eau froide – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Revenge in a cold river)
Date de publication française : 2016 (10/18)
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : Commissaire Monk

Depuis bien des années, j’ai du plaisir à lire les romans d’Anne Perry et à les faire connaître. Les enquêtes de Monk se situent aux alentours des années 1870 à Londres, près des quais et le long de la Tamise, puisque Monk dirige la police fluviale.

Dans Vengeance en eau froide, un premier cadavre, un dénommé Blount, est découvert dans la Tamise, noyé, mais victime aussi, post mortem, d’une balle dans le dos. C’est un détenu qui a échappé aux douaniers qui l’interrogeaient et qu’on soupçonnait d’être un faussaire réputé. Le chef des douaniers, McNab, refile l’enquête à Monk. Les relations entre McNab et Monk sont franchement inamicales, pour ne pas dire haineuses, et Monk, victime d’une absence de mémoire de son passé, suite à un accident de 1856, en ignore totalement la cause.

La situation ne s’améliore pas quand un deuxième prisonnier échappe aux douaniers et aux policiers qui le poursuivent; Monk cherche alors à sortir de l’eau le douanier Pettifer qui finit par se noyer, et dont la mort est attribuée à Monk par McNab.

Monk imagine d’abord qu’un gros coup se prépare contre le millionnaire Aaron Clive, qui a fait fortune en Californie au temps de la ruée vers l’or au milieu du siècle. Puis, il a plutôt l’impression, au moment où il est officiellement accusé du meurtre, que c’est lui-même qui est victime d’un complot visant à le discréditer et à le faire moisir en prison. D’où le recours à son ami, l’avocat Rathbone, qui a déjà accompli des miracles.

J’avoue d’emblée que ce roman m’a semblé écrit par quelqu’un d’autre qu’Anne Perry : ça prend beaucoup de temps à décoller; l’animosité entre Monk et McNab semble l’enjeu véritable de cette aventure; donc, une grande partie de la solution se trouve dans le passé, où tous les personnages principaux se retrouvent en Californie; dans tous les romans, Monk est handicapé par son amnésie, mais ici elle prend toute la place. Si ce peut être utile de revenir sur quelques événements passés, ne serait-ce que pour éclairer le lecteur, ici on revient longtemps sur le roman précédent et le personnage de Beata est longuement résumé; et sa relation avec Rathbone occupe une très grande place. Le procès lui-même, dont le motif est très mince, n’a rien de brillant. Et bien que les méchants finissent par être dénoncés, on ne connaît vraiment pas leur sort. Sauf celui d’un personnage secondaire qui avait commis un crime une quinzaine d’années auparavant. Enfin, notre pauvre Monk semble avoir pris un coup de vieux en un an : assommé par les circonstances, défaitiste, un peu perdu, vidé de son énergie.

Ou bien je traverse une mauvaise passe, ou bien c’est un roman qu’il vaudrait mieux oublier.

Extrait :
Monk était atterré. Il était parti dans l’intention de capturer Owen avant que McNab le trouve, peut-être pas cependant pour les meilleures raisons. Il avait espéré établir un lien entre les événements qui s’étaient déroulés récemment. D’abord, il y avait eu l’évasion et le meurtre de Blount, puis l’évasion d’Owen, le tout à quelques jours d’intervalle. Cela faisait-il partie d’un ensemble ? Au premier abord, on pouvait penser à une coïncidence, mais était-ce bien le cas ?
Les deux incidents étaient liés à l’administration des douanes. Monk avait toujours la certitude que les pirates qui avaient déclenché la fusillade où Orme avait trouvé la mort avaient été avertis de l’opération par McNab. Que c’eût été pour de l’argent, pour acquérir du prestige ou par simple inimitié à son égard, il l’ignorait. Tout comme il ignorait d’où venait cette inimitié. Il fallait qu’il le découvre et puis qu’il prouve cela, qu’il prouve tout. Il n’avait que trop attendu. McNab en avait-il conscience ? Monk avait-il sauté à pieds joints dans un piège que ce dernier lui avait tendu ? C’était une pensée glaçante.

La Tamise

Niveau de satisfaction :
(3 / 5)

 

 

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Monteperdido – Augustín Martínez

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2015 (Monteperdido)
Date de publication française :
2017 (Actes Sud)
Genres :
Roman noir, enquête
Personnage principal : Sara Campos de la Brigade de Protection de la famille

Monteperdido est un village au fond d’une vallée entourée de montagnes et de forêts au cœur des Pyrénées. Là, deux fillettes de onze ans ont disparues à la sortie de l’école. Elles n’ont pas été retrouvées. Mais voilà que cinq ans après une voiture bascule au fond d’un ravin, le conducteur est tué sur le coup mais il y a quelqu’un d’autre dans la voiture qui n’est que blessé, c’est Ana une des jeunes disparues. Santiago Baín et Sara Campos, agents de la Brigade de protection de la famille de la police nationale, arrivent sur place pour mener l’enquête. Cet événement va raviver les craintes et les tensions chez les habitants du village, d’autant plus que le ravisseur semble bien être un des leurs.

L’auteur place l’intrigue dans une petite communauté fermée vivant quasiment en autarcie une bonne partie de l’année. En été il y a bien quelques touristes qui viennent admirer la nature sauvage et les paysages magnifiques mais la plupart du temps, surtout l’hiver, les gens sont entre eux. Ils se connaissent tous et n’apprécient guère les étrangers, sauf ceux qui sont de passage et laissent un peu d’argent. À Monteperdido, on parle une langue étrange, typique de ce village. Dans ce cadre, la réapparition d’une des filles perdues va soulever beaucoup de questions. L’inquiétude et la suspicion aussi. Surtout quand Ana commence à parler. Mais ses souvenirs semblent flous, à moins que ce soit une excuse pour ne pas tout dire. Pourquoi une telle attitude ? Que craint-elle ? Qui protège-t-elle ? Qu’est devenue Lucía sa copine ?

L’auteur observe avec acuité les réactions des habitants. L’événement a un impact sur tous, chacun réagit à sa façon. C’est la diversité des comportements que montre l’auteur. Monteperdido un village tranquille ? Pas si tranquille que ça finalement. Les vieilles rancunes, les secrets enfouis refont surface. Et les démons de chacun aussi. Les policiers eux-mêmes ont leur propre fragilité. Sara a des blessures qui datent de son enfance et qui l’affaiblissent encore. Son supérieur Santiago Baín est une sorte de père pour elle, il la protège et lui redonne souvent confiance. Augustín Martínez joue habilement sur le nombre et la complexité des personnages pour nous mener sur plusieurs fausses pistes. Les suspects se succèdent. Le suspense est ainsi entretenu jusqu’à la fin du roman qui reste surprenante.

Monteperdido est aussi un drame de l’amour, plus exactement du manque d’amour. C’est la misère affective et la solitude qui poussent les personnages à commettre des actes funestes.

Monteperdido est un roman noir, bien écrit (et bien traduit par Claude Bleton), sombre, dense et complexe. Un premier roman tout à fait remarquable.

Extrait :
Dans ce village, si on ignore comment s’appelle votre putain de grand-père et comment il prenait son café, vous êtes un étranger. On adore les gens qui vont et viennent et qui, au passage, laissent leurs billets de banque à Monteperdido. Mais ceux qui viennent et restent, on les trouve beaucoup moins marrants !

Gaizka se rappelait ces propos d’Álvaro, un soir où il était resté avec son ami et une bouteille de gin
— Parce qu’ils n’ont foutrement aucune idée de qui peut être ton grand-père.
— Pardi ! Ils ne peuvent pas dire par exemple “Tiens, voilà Gaizka, le petit à Sebastián”, ou des trucs dans ce genre…

Niveau de satisfaction : 
(4,2 / 5)

 

 

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Total Khéops – Jean-Claude Izzo

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1995 (Gallimard)
Genres :
Enquête, Géographique
Personnage principal : Fabio Montale, flic à Marseille

C’est le premier roman de la trilogie qui tourne autour du flic Fabio Montale, italien d’origine mais marseillais de cœur, malgré les injustices contre les immigrés, les violences de la pègre, les policiers corrompus, les quartiers insalubres où il est chargé de maintenir un semblant d’ordre. C’est avec un certain amour qu’Izzo décrit une Marseille qui n’est pourtant plus ce qu’elle était à l’époque de Pagnol, et on comprend que Total Khéops ait reçu le prix du meilleur roman francophone en 1995. Jolie Marseille où les riches profitent du soleil et de la mer, mais dure Marseille où on ne se promène plus dans les quartiers arabes après 21h. Au milieu de tout ça, la mi-quarantaine, l’inspecteur de police Fabio Montale s’efforce de continuer à aimer sa ville malgré les épisodes violents qu’il ne peut éviter, alors qu’il ne rêve que de musique, de poésie, de partie de pêche, de rougets grillés, de Lagavulin ou d’un Rosé de Provence. Un gars bien simple, au fond, pas encore intoxiqué par la drogue ou l’alcool, comme les détectives américains de la série noire à qui il ressemble par plusieurs aspects, mais passablement désabusé.

Il y a une vingtaine d’années, Fabio, fils d’immigrés italiens, Ugo et Manu, ses amis, cherchaient à se sortir de leur condition humaine malheureuse; ça avait commencé par des vols; puis, il y avait eu mort d’homme. Ils se sont évanouis dans la nature. Fabio, engagé dans la Coloniale, se retrouve à Djibouti, où il voit Ugo pour la dernière fois. Vingt ans après, il est commissaire à Marseille, responsable des quartiers nord, les plus violents. Il apprend que Manu, impliqué dans des magouilles pégreuses, s’est fait tuer. Ugo revient au pays pour le venger. Il se fera descendre à son tour, volontairement, après avoir fait justice. Fabio n’accepte aucune de ces morts, se sent nostalgique et coupable. Difficile de laisser impunie la mort d’Ugo. Il enquête et s’efforce de comprendre ce qui s’est produit. D’autres cadavres, dont celui d’une femme mal aimée, comme c’est souvent le cas avec lui, le feront quelque peu dévier. Verra-t-il la lumière au bout du tunnel ? Pas sûr.

Je pourrais essayer de serrer de plus près l’enquête de Fabio, mais ça risquerait de fausser le sens même de cette histoire. C’est l’histoire d’un homme, devenu policier, et d’une ville bien aimée, devenue dure à vivre. La plupart du temps, on voit ce qui se passe à travers les yeux et les sentiments de Fabio. On dirait presqu’une autobiographie, celle d’un homme qui cherche à conserver quelques repères qui rendent la vie agréable malgré tout : les petits plats d’Honorine, le café où on joue les chansons de Ferré, son bateau de pêche, le soleil et la mer, toujours recommencée, un baiser de Lole. Alors, malgré tout, « Le monde se remettait en ordre. Nos vies. Tout ce que nous avions perdu, raté, oublié, trouvait enfin un sens. D’un seul baiser ».

Les souvenirs, les rêves et le temps présent se télescopent sans avertir. Le lecteur peut être déséquilibré. Pourtant, c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle. Toute perception est teintée de quelque souvenir, et le présent prend sens selon nos projets. Nous finissons ainsi par être embarqués dans la vie de Fabio, dont on partage les malheurs et quelque bonheur fugace mais réel. Et, pendant un temps, nous vivons à l’heure de Marseille. Même si le regard de Fabio est sans complaisance, ce roman d’Izzo est un beau cadeau pour les gens de Marseille, parce qu’il est emballé avec beaucoup d’amour.

Extrait :
L’envie de pisser me réveilla vers midi. Le répondeur affichait six messages. Je n’en avais rien à foutre, vraiment. Je replongeai aussitôt dans le noir le plus épais, comme celui d’une enclume que j’aurais percutée. Le soleil se couchait quand je refis surface. Onze messages, qui pouvaient tous bien attendre encore (…)
Je ne pourrais pas rester longtemps ainsi. Derrière la porte, la terre continuait de tourner. Il y avait quelques salauds de moins sur la planète. C’était un autre jour, mais rien n’avait changé. Dehors, ça sentirait toujours le pourri. Je n’y pourrais rien. Ni personne. Ça s’appelait la vie, ce cocktail de haine et d’amour, de force et de faiblesse, de violence et de passivité. Et j’y étais attendu (…)
J’avais tout mon temps. Besoin de silence. Pas envie de bouger, encore moins de parler. J’avais un farci, deux tomates et trois courgettes. Au moins six bouteilles de vin, dont deux Cassis blancs. Une cartouche de cigarettes à peine entamée. Suffisamment de Lagavulin. Je pouvais faire face. Encore une nuit. Et un jour. Et une nuit encore peut-être.

AIM – Total Khéops Sentenza

Marseille – Quartiers nord

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

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Le syndrome Noah – Michael Fenris

Par Raymond Pedoussaut

Date de publication originale : 2016 (Éditions Prisma)
Genres :
biblique, fantastique
Personnage principal : Noah Gibson, survivant d’une catastrophe mondiale

Tout d’abord il y eut l’Onde Rouge. Un sifflement aigu, suivi d’une lumière rouge semblant sortir du sol et des murs. Puis le silence. Quand Noah Gibson remonte de sa cave, il ne retrouve qu’un tas de vêtements ayant appartenu à sa compagne. Celle-ci a totalement disparue. Dans les rues de New York, plus aucun habitant. Ils se sont tous volatilisés, il ne reste d’eux que leurs vêtements. Noah se retrouve seul. Seul survivant d’on ne sait quelle catastrophe. Plus d’humains, mais des animaux. Les animaux ont survécu et retrouvé leur liberté. Après de longues recherches, Noah découvre qu’il y a au moins un autre survivant. C’est une survivante : Nahama. Ensemble, ils vont rejoindre Washington où le colonel Douglas Brennon Maxwell, autre survivant, s’apprête à riposter par l’arme nucléaire aux ennemis ayant mis en œuvre le projet Red Wave. Dans cette ambiance d’apocalypse, Noah, Nahama, des enfants et tous les spécimens d’animaux vont se réfugier dans le Qardu, un supertanker aménagé en arche qui représente leur salut quand viendra le déluge provoqué par le feu nucléaire.

L’auteur a mené un projet ambitieux : revisiter et actualiser le thème biblique du déluge et de l’arche de Noé. Rien que ça ! L’imagination ne lui fait par défaut, c’est certain, mais la réalisation, elle, ne me semble pas à la hauteur de ses prétentions. Même en essayant de contenir un esprit trop cartésien, on a quand même du mal a avaler la série d’événements extraordinaires qui se succèdent pour aboutir à la fin du monde. Que l’homme travaille à sa propre destruction et à celle de toute l’humanité n’a rien d’invraisemblable, mais qu’il disparaisse d’un coup d’un seul, pulvérisé sans aucune autre trace d’un tas de vêtements me paraît difficile à gober. D’autant plus que l’auteur ne s’est pas placé délibérément dans le domaine du fantastique. Ni de la science-fiction d’ailleurs. C’est plutôt une sorte de longue parabole dans laquelle l’auteur insinue que la pulsion de destruction de l’homme pourrait être renforcée par une volonté divine de détruire une humanité qui a mal tournée pour reconstruire un nouveau monde.

Si on peut admirer la témérité de l’auteur de s’attaquer à un sujet aussi énorme, on peut regretter en même temps un certain manque de rigueur. Ce que Fenris réussit c’est mettre en lumière l’acharnement humain à détruire la planète et la folie meurtrière de l’homme. Le message contenu dans le livre est humaniste et finalement plein d’espoir. Cependant ce roman évoque davantage un scénario de bande dessinée ou le spectaculaire est privilégié, qu’un roman à l’intrigue bien construite.

Extrait :
Qu’un supervirus affecte et tue cent pour cent de la population mondiale était incroyable, mais en admettant… Qu’étaient devenus les cadavres ? Au moment de l’Onde Rouge, Noah avait perdu connaissance une heure ou deux, et encore, et lorsqu’il était revenu à lui, il n’avait trouvé que des vêtements vides dans les rues. Pas de trace de corps, ni même de sang ou de résidus corporel, rien. Le Grand Pulvérisateur Universel avait sévi. Mais ce Grand Pulvérisateur, c’était quoi ? Une guerre bactériologique ?

Niveau de satisfaction :
(3 / 5)

 

 

 

Et le premier mot qui lui vint à l’esprit fut forcément
celui qui ne cessait d’obnubiler ses pensées. L’Arche !

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La fille sous la glace – Robert Bryndza

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (The girl in the ice)
Date de publication française : 2017 (Belfond)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Erica Foster, DCI (inspecteur-détective en chef) dans un poste de police londonien

C’est le premier roman policier de Robert Bryndza, de nationalité anglaise mais qui vit en Slovaquie (la DCI Foster a été élevée en Slovaquie également). Il est déjà connu pour avoir publié avec succès un grand nombre de comédies romantiques. Ce polar est le premier d’une série qui met en vedette la policière Erica Foster; devenu rapidement un best-seller, il a été traduit en 27 langues. De fait, je l’ai lu tout d’une traite sans comprendre exactement pourquoi.

Jeune femme de 23 ans, Andrea Douglas-Brown, fille d’un riche industriel britannique, est portée disparue. C’est peut-être elle qu’on a retrouvée dans le lac gelé du Horniman Museum de Forest Hill. Le Chief Superintendent Marsh fait venir de Manchester la DCI Erica Foster et lui confie l’affaire. Les deux se connaissent depuis longtemps. Marsh lui fait confiance, même si Erica se remet difficilement de la mort de son époux lors d’une mission qu’elle dirigeait et qui a mal tourné.

Les Douglas-Brown ont l’habitude de tout diriger autour d’eux et supportent difficilement la présence tapageuse de Foster qui brasse pas mal la cage. Ils aimeraient bien, évidemment, qu’on découvre ce qui est arrivé à leur fille, mais sans trop entrer dans les détails, surtout si ceux-ci s’avèrent déplaisants. L’aide qu’elle reçoit de ses confrères policiers est mitigée : Foster vient d’ailleurs et c’est une femme ! Et les autorités s’entêtent à lui faire suivre une piste qui plaît beaucoup à la famille Douglas-Brown, qui a le bras long. La tâche de l’inspectrice ne sera donc pas facile, d’autant moins que l’assassin a décidé de l’éliminer.

De multiples rebondissements nous tiennent en haleine. L’enquête est menée dans une Londres moderne, où l’auteur souligne les oppositions sociales; une société actuelle dans laquelle les couples homosexuels semblent acceptés et bien intégrés. Le milieu policier est décrit sans complaisance : rivalités, conflits, rapports difficiles avec les journalistes, nécessité de ne pas déplaire à ceux qui ont le véritable pouvoir, c’est-à-dire les riches. Par contre, une réelle solidarité se manifeste également, le cas échéant. À ces facteurs positifs s’ajoute une description substantielle de plusieurs personnages secondaires. La trame policière se déroule donc dans un milieu vivant passablement réaliste. Le roman est captivant parce qu’on a hâte de voir comment vont se dénouer plusieurs destins, en plus de l’intrigue principale.

Beaucoup de points forts, donc, dans ce roman. Quelques faiblesses, cependant, selon mes exigences personnelles : d’abord, à court terme, malgré un bon travail accompli par les enquêteurs, deux événements imprévisibles permettent au problème de se solutionner, genre de deus ex machina un peu frustrant pour les lecteurs qui apprécient la force suffisante des petites cellules grises. Deuxio : plusieurs événements dramatiques sont dus à l’impétuosité de Foster, qui se targue de marcher à l’instinct, ce qui l’amène à se mettre souvent les pieds dans les plats. Elle compte sans doute sur sa bonne étoile qui lui permet, effectivement, de se sortir de situations extrêmes où plusieurs auraient laissé leur peau. Elle est rudement amochée mais ne sombre pas, ce qui est souhaitable parce qu’on espère une suite, mais ça se produit trop souvent pour nous faire frémir pour vrai.

Dans un premier polar, on peut passer l’éponge. L’auteur accorde peut-être plus d’importance aux aspects sociologiques et psychologiques de son travail.

Extrait :
Tandis qu’elle avançait vers la porte, prenant soin de poser les pieds bien à plat et sans bruit à chaque pas, la sonnerie de son téléphone se déclencha et la trahit, déchirant le silence. Bordel ! Quelle putain d’erreur débile ! Son cœur se mit à battre à cent à l’heure tandis que les pas se dirigeaient vers sa chambre. Maintenant, c’étaient des pas lourds, assurés, qui ne cherchaient pas à être discrets; les pas de quelqu’un qui n’avait plus peur qu’on l’entende.

La suite se produisit dans un éclair : l’intrus ouvrit la porte d’un coup de pied et, vêtu de noir des pieds à la tête, encagoulé, les mains gantées de cuir, il se jeta sur elle et l’agrippa à la gorge. La poigne était si puissante qu’elle fut sonnée et sentit sa trachée s’écraser. La lampe lui échappa de la main tandis que son agresseur la poussait sur le lit sans la lâcher. Elle essaya de le frapper avec ses pieds, se débattit à l’aide de ses jambes mais il esquiva tous les coups et la cloua sur le matelas. Elle essaya alors de lui arracher sa cagoule; cette fois, il lui rabattit les bras brutalement, avec la pointe de ses coudes. Il serrait toujours plus fort. Elle ne pouvait plus ni inspirer ni bouger.

Horniman Museum

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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Mercy, Mary, Patty – Lola Lafon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2017 (Actes Sud)
Genre :
Sociétal
Personnages principaux : Patricia Hearst, petite-fille d’un célèbre magnat de la presse – Gene Neveva, professeure chargée de rédiger un rapport sur Patricia Hearst

Gene Neveva est une professeure américaine qui passe quelques temps en France, dans une petite ville des Landes. Elle est contactée par l’avocat de Patricia Hearst afin qu’elle écrive un rapport devant servir sa cliente avant le début de son procès. Pour l’aider dans sa tâche, Gene va recruter une timide jeune fille, Violaine. Elle ne seront pas trop de deux pour traiter le cas de Patricia Hearst. Patricia est alors, en 1974, très célèbre aux États-Unis : c’est la petite-fille d’un grand patron de presse, elle a été enlevée par l’Armée de libération symbionaise (Symbionese Liberation Army – SLA) et elle s’est convertie aux thèses de ses kidnappeurs, allant même jusqu’à participer librement à un braquage de banque, faisant équipe avec ses ravisseurs. Une victime du syndrome de Stockholm diraient les psychiatres. À travers le travail de recherche de Gene et de Violaine, l’auteur retrace le parcours de Patricia Hearst (Patty) et revient par la même occasion sur d’autres cas de jeunes femmes enlevées qui se sont ensuite ralliées à la cause de leurs ravisseurs.

Dans ce roman Lola Lafon bouleverse tous les repères de notre société. Le kidnapping d’une jeune fille de 20 ans, même riche, aurait normalement dû entraîner une réprobation unanime. Cela n’a pas été le cas. Au contraire le pays s’est divisé entre les défenseurs des valeurs de la société traditionnelle et les contestataires, les jeunes surtout, qui ont compris voire adopté les objectifs de la lutte menée par l’énigmatique Armée de libération symbionaise. La SLA n’a jamais demandé d’argent à la famille de Patricia. Elle a imposé le Food Program : « chaque personne en possession d’une carte de retraité, de chômeur, de vétéran, handicapé, ex-prisonnier, recevra pour 70 dollars de nourriture gratuite, la viande, les légumes et les produits laitiers seront de bonne qualité. … » L’Amérique, stupéfaite, va découvrir que des foules entières se précipitent sur la nourriture distribuée gratuitement. Il y a des crève-la-faim dans cette Amérique blanche, blonde et prospère. Les pauvres deviennent visibles. Les États-Unis sont un pays où on s’étripe pour une dinde ! Et pire que tout : cette gosse de riches va se retourner contre les siens pour affirmer des choses aussi incroyables que : « Le 4 février 1974, en me kidnappant, ils m’ont sauvé la vie … J’ai été manipulée pendant vingt ans, ça a pris six semaines à la SLA pour me remettre d’aplomb. » Elle se sent plus libre avec ses kidnappeurs qu’avec sa famille. Elle change même de prénom, elle devient Tania, combattante de la SLA. Bien sûr on va affirmer qu’elle a subi un lavage de cerveau. Pour tous les médias officiels de tels propos sont inacceptables et sans nul doute obtenus par la contrainte. Pas un journaliste ne va évoquer un choix délibéré, on ne lui accordera pas qu’elle exprime une opinion construite par elle-même. Personne pour lui attribuer un cerveau ! Quand la SLA sera liquidée, Patricia sera faite prisonnière et jugée, pour ce qu’elle est devenue plus que pour ce qu’elle a fait. Cette riche héritière qui a viré gauchiste et hors la loi est perçue comme un danger national par les risques de contagion qu’elle présente pour une jeunesse idéaliste.

À travers le cas Patricia Hearst, Lola Lafon évoque plus généralement les cas des ces jeunes femmes capturées par des barbares, anéantis ensuite par les civilisés, qui les libéreront pour mieux les emprisonner chez elles. C’est avec acuité, avec des mots forts et percutants, qu’elle soulève des questions sur le conditionnement social, le libre arbitre et la liberté dans ce beau roman qui remet en question des certitudes de la société bien-pensante.

Extrait :
Pour la majorité silencieuse, cette expression de Nixon pour qualifier la classe moyenne de Blancs mécontents qui votent républicain dès 1972, Patricia sera le symbole absolu du mal. Une Hearst qui dilapide sa fortune en étudiant à l’université de Berkeley, cette ville de hippies. Qui pactise et se déclare solidaire de l’ennemi : des Noirs qui combattent pour leurs droits, des femmes qui ne se contentent plus d’être spectatrices des héros. Elle est toxique, cette “mauvaise victime” qui à aucun moment ne cherche à s’évader et nargue le FBI, on craint qu’elle ne devienne contagieuse, 80 % du courrier qui lui est adressé en prison soutient ardemment Tania.

Nous nous sommes tues tandis que Patti Smith haranguait Tania Hearst.
You know what your daddy said, Patty ? He said, well, sixty days ago she was such a lovely child and now here she is with a gun in her hands.

Patti Smith – Hey Joe

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

 

Patricia Hearst filmée par les caméras de
surveillance lors du braquage d’une banque

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