L’été circulaire – Marion Brunet

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Albin Michel)
Genre : roman noir
Personnages principaux : Jo et Céline, sœurs de 15 et 16 ans – Manuel, leur père – Séverine, leur mère

« Ce soir, Céline, c’est pas une main au cul qu’elle se prend, c’est une main dans la gueule. Le père, fou de rage, s’en étouffe à moitié. » Manuel, rude maçon d’origine espagnole, a du mal a admettre que sa fille, Céline, soit enceinte. Elle a à peine 16 ans. Ce qu’il veut savoir, c’est qui a fait ça. C’est son obsession. Il veut faire payer ce salaud. Oubliant que lui-même a mis sa femme enceinte alors qu’elle avait le même âge. Dans ce petit village du Luberon où tout le monde se connaît où tout se sait, cet événement bouscule la routine familiale. Céline peut compter sur le soutien de sa sœur Jo qui n’a que 15 ans mais possède le recul et la distance dont Céline manque cruellement. En fait la cadette se conduit comme la sœur aînée, c’est elle qui protège l’autre. Ses yeux vairons lui confèrent une particularité qui la rend différente des autres. Céline sait très bien qui est le père de son futur enfant mais malgré la pression familiale, elle ne le dit pas. Elle ne veut pas le dire. On comprendra plus tard pourquoi.

Marion Brunet nous fait la chronique d’une famille du sud de la France. Le point de départ de l’histoire est on ne peut plus ordinaire : une jeune fille enceinte trop tôt, des parents pas contents. De prime abord, on pourrait penser que ça ne fait pas un sujet formidable pour un bon roman noir. Tout le talent de l’auteure consiste à transformer ce banal événement familial en une tragédie sombre et tendue. D’abord, à travers une belle galerie de personnages, elle montre les désillusions, les frustrations de chacun. Les parents modestes, lui maçon, elle cantinière, se sont endettés pour longtemps pour se payer un petit pavillon dans un lotissement. Ils sont encore jeunes, mais les rêves se sont envolés depuis longtemps. Les filles, elles, luttent contre l’ennui en se rendant à la fête foraine annuelle ou en profitant des piscines des belles propriétés, habitées un mois par an. Ce ne sont pas les garçons du coin qui les font fantasmer, ils sont grossiers, lourds et frimeurs.

Les personnages, d’un réalisme saisissant, évoluent dans un cadre idyllique pour vacanciers et touristes mais maussade pour les habitants du village. Sous le soleil et le ciel bleu de la Provence et du Luberon la vie est dure pour les autochtones. Marion Brunet réussit à créer une atmosphère pesante : la chaleur étouffante, la morosité des lotissements, l’ennui, le jugement des voisins, l’alcoolisme, les préjugés, le racisme. Dans cette ambiance poisseuse, l’insatisfaction et le sentiment d’injustice provoquent la haine qui se cristallise contre celui qui est différent par ses origines, même si celui-ci est né dans le village, a depuis toujours fréquenté les autres enfants et qu’il se comporte exactement comme tous les autres. Mais la colère doit trouver un exutoire, alors ce qui différencie quelqu’un, comme être arabe, sera suffisant pour en faire un coupable. Le pire étant que celui qui tourne sa haine contre l’immigré est lui-même un descendant d’immigré.

L’écriture de l’auteure, simple et limpide, est d’une redoutable efficacité. Les personnages sont analysés froidement. Il y a quelque chose de chirurgical dans la précision de l’écriture et même une certaine cruauté tant les analyses sont fines, sans concessions et visent juste. Pas de fioritures, c’est cru, direct, implacable.

Dans L’été circulaire Marion Brunet nous démontre qu’avec du talent on peut réaliser un grand roman noir avec des personnages ordinaires, ni bons ni mauvais, des gens frustes, évoluant dans un cadre habituel qui n’est magnifique que pour les gens qui n’y habitent pas. C’est un roman impressionnant à la fois par sa simplicité et par sa force.

Extrait :
Il a jamais été facile, le père, mais là c’est autre chose. On dirait qu’elle a fait ça juste pour le faire chier. Il a pris dix ans, hargneux comme un dogue, le sourcil bas sur un regard menaçant. Alors, quand elle débarque à la maison après s’être fait virer par Kadija, et qu’elle le trouve causant avec Patrick, elle se cache derrière ses cheveux, rentre son ventre et file droit, direct à l’étage. Les deux se taisent en la suivant des yeux. Au milieu des escaliers elle s’arrête, fixe Patrick un instant puis tranche le silence d’une voix tendue :

– Saïd va passer tout à l’heure.
Et elle reprend sa montée pour aller s’enfermer dans sa chambre. Casque sur les oreilles, musique à fond, elle serre les pans de sa couette comme on enlace un corps ou un doudou. Céline se balance un peu, les yeux dans la lumière. Une chaleur à crever, encore. Il aurait fallu croiser les volets pendant la journée pour garder un peu de fraîcheur, mais ce matin elle a oublié. Le paulownia tend ses branches jusqu’à hauteur de fenêtre. Elle observe les panicules violines, déjà pourries, collées au bois. Ça l’écœure un peu. Elle imagine qu’ils parlent d’elle, en bas. La traitent de pute, peut-être. Et puis elle monte le son, se lève pour danser devant le miroir. Lentement, elle se déhanche : de face, ça va, mais de profil, c’est déjà foutu, le renflement habité transforme sa silhouette. Elle ne chialera pas.

Freed from Desire résonnait encore plus fort, là-haut.
C’était grisant, soudain, cette embardée au-dessus du monde. Jo avait oublié. Elle aurait aimé autre chose en fond sonore, du grandiose ou du râpeux au lieu de cette daube éculée. N’empêche, elle a savouré le tournis et ses jambes en coton. Ils se font tellement chier ici que toute émotion forte est bonne à prendre.

Gala – Freed from Desire

 

Village du Luberon

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)
Coup de cœur 

 

 

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L’héritage des espions – John Le Carré

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017
(A Legacy of Spies)
Date de publication française : 2018 (Seuil)
Genres : espionnage, historique
Personnage principal : Peter Guillam, disciple de George Smiley

Pour les amateurs de romans policiers, thrillers, romans d’aventures ou d’espionnage, John Le Carré est une institution et n’a plus besoin de présentation1.

1961 : au cours de l’Opération Windfall, l’espion britannique Alec Leamas et son ami Liz Gold sont assassinés au pied du mur de Berlin. Ce double meurtre, apparemment, ne faisait pas partie de l’opération élaborée par George Smiley et son bras droit Peter Guillam.

2017 : plus de 50 ans après, Guillam, qui vit maintenant en Bretagne, est convoqué à Londres et soumis à un impitoyable interrogatoire, qui dure plusieurs jours, par la nouvelle équipe de direction des Services secrets britanniques. La nouvelle génération au pouvoir craint que ses Services ne soient éclaboussés par un procès qui remettrait en question l’intelligence ou la moralité des anciens dirigeants, du moins ceux qui avaient mis au point l’Opération Windfall. Et, pour preuve de bonne volonté et d’une moralité absolument conforme aux normes actuelles, les directeurs d’aujourd’hui sont prêts à sacrifier, sans trop de bruit si possible, les héros d’hier.

On se promène entre 2017 et 1961; plusieurs petits retours en arrière s’insèrent à l’intérieur du grand retour en arrière. En 2017, l’essentiel est une sorte de partie d’échecs entre Guillam, espion à la retraite qui détiendrait des informations de première main sur la mort de son ami Alec, et l’avocat Bunny de l’Espionland-sur-Tamise qui a succédé au Cirque; sa mission est d’obtenir des aveux sur l’objectif de l’Opération Windfall, dans le but de dénoncer et châtier le ou les responsable(s) de la mort d’Alec. Sans quoi, c’est l’ensemble des Services secrets qui seront incommodés par un procès public retentissant mené par les descendants d’Alec et de Liz.

En 1961, c’était la guerre froide. Entre les Britanniques et les Allemands de l’Est, soutenus par les Russes, les agents secrets passent et repassent, s’infiltrent, informent et désinforment, se retournent et se font retourner, de sorte qu’on ne sait plus très bien qui travaille pour qui. Alec avait-il été retourné? Essayait-il, au contraire, de passer pour quelqu’un qui était prêt à se faire retourner ? Et qui l’a tué ? Un Britannique qui pensait qu’il voulait trahir ? Un Allemand qui le prenait pour un espion britannique ? En fait, c’est encore un peu plus compliqué que cela.

On retrouve ce style précis et ironique de Le Carré. Les personnages se multiplient à travers les époques. Le lecteur risque d’être un peu mêlé mais c’est parce que la réalité est mêlante. Comme d’habitude, Le Carré ne nous épargne pas les détails. Pendant des pages et des pages, Guillam lit des rapports, mémos et correspondances extirpés des dossiers supposément secrets. Alors que les James Bond incitent sans doute les jeunes à devenir espions, les agents de Le Carré (et leur travail) serviraient plutôt à les décourager. Malgré un certain suspense qui a rapport avec l’avenir de Guillam et, un peu, avec le sens de la mort de nos espions devant le mur de Berlin, l’ensemble reste un peu difficile à digérer. Je salue l’audace d’avoir écrit ce type de roman. Mais un coup de maître n’est pas nécessairement excitant.

1 cf. mon compte rendu d’Une Vérité si délicate.

 Extrait :
– Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans l’opération Windfall et je pense que j’ai le droit de comprendre, lancé-je, enchaînant sur le discours que j’ai préparé.

– Le droit de comprendre ? Par quelle autorité ? Grands dieux, Peter !
– C’est juste une question toute simple, George.
– Je ne savais pas que nous faisions dans les questions toutes simples.
– Quelles sont les attributions d’Alec ? C’est tout ce que je veux savoir.
– De faire ce qu’il est en train de faire, comme vous le savez très bien. De devenir un raté de la vie, un rebut du Service. De paraître colérique, vindicatif, rancunier, susceptible d’être séduit, acheté.
– Mais dans quel but, George ? Avec quel objectif ?
Son exaspération commence à prendre le dessus. Il s’apprête à répondre, puis inspire profondément et poursuit.
– Votre ami Alec Leamas a reçu l’ordre de faire étalage de tous ses défauts notoires, de s’arranger pour qu’ils attirent l’œil des dénicheurs de talents de l’ennemi, avec un petit coup de pouce du traître ou des traîtres parmi nous, et de mettre sur le marché son énorme stock de secrets en y ajoutant quelques articles trompeurs concoctés par nos soins.

Le mur de Berlin

Niveau de satisfaction :
(3,5 / 5)

 

 

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Une assemblée de chacals – S. Craig Zahler

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2010
(
A Congregation of Jackals)
Date de publication française : 2017 – Gallmeister
Genre : Western
Personnages principaux : Oswell et Godfrey Danford, Richard Sterling dit Dicky et Jim Lingham, ex membres du gang du grand boxeur

Quand Oswell Danford reçoit un télégramme en provenance du Montana pour l’inviter au mariage de son ami Jim Lingham, son sang se fige. Pas parce que son ami se marie mais parce qu’il précise : Toutes les vieilles connaissances seront présentes. Son frère Godfrey et Richard Sterling à New York reçoivent la même invitation. Ils savent tous ce que ça signifie : leur passé de braqueurs de banque et de criminels va refaire surface. Et surtout va réapparaître quelqu’un qu’ils pensaient et souhaitaient mort, un ancien complice : le terrible Quinlan. Entre eux et Quinlan il y a des comptes à régler. Les trois hommes ne peuvent pas reculer, ils partent pour le Montana pour assister au mariage de leur ami. Un mariage qui se présenterait fort bien si Quinlan n’avait décidé de s’inviter à la fête. Effectivement tout commence bien mais la suite sera plus agitée. Ce sera un mariage explosif. Un souvenir inoubliable pour la mariée !

Des hommes qui ont eu une jeunesse criminelle mais qui se sont rangés voient leur passé les rattraper. L’action se déroule en 1888 dans la ville de Trailspur au Montana. L’auteur met en place une belle brochette de personnages, tous prompts à jouer de la gâchette. Il y a les membres du gang du grand boxeur avec les frères Danford, Oswell et Godfrey, qui sont devenus fermiers et ont fondé une famille. Leur coéquipier Dicky s’est établi à New York. C’est le beau gosse qui multiplie les conquêtes féminines mais qui finalement est frustré de ne pas avoir de descendance. Et il y a Jim, le futur marié, un géant débonnaire qui se prépare a épouser la belle Beatrice, fille du shérif. Côté représentants de la loi, on trouve le shérif T.W. Jeffries, le père de la mariée, homme vieillissant, aux articulations qui coincent mais qui garde l’autorité et se montre aussi sans pitié. Son adjoint, Goodstead, est un Texan efficace au visage sans expression mais doté d’un humour caustique. Et enfin les méchants sont vraiment horribles, notamment leur chef, le redouté Quilan, un estropié sadique sans cœur ni âme, mais malin, avec un grand sens stratégique. Les jumeaux, dont un est mué et l’autre bavard, sont de redoutables hommes de main, mauvais comme des teignes. Un petit Français, cruel et pervers et un drôle de pasteur complètent le tableau de cette bande de dégénérés, psychopathes, complètement cinglés et très dangereux. Quand tous ces gens vont se retrouver face à face, les balles vont voler bas et les dégâts collatéraux seront considérables.

Dans ce western violent et sanglant l’auteur n’y va pas de main morte en ce qui concerne les affrontements et les batailles. C’est d’une grande violence, avec force détails. Âmes sensibles s’abstenir. On pourrait reprocher à l’auteur une certaine complaisance dans les horreurs et les atrocités. Cependant un humour réjouissant, surtout dans les dialogues, compense un peu l’âpreté de l’ensemble. L’écriture cinématographique évoque parfois les westerns spaghettis, parfois les westerns plus durs tels que La horde sauvage de Sam Peckinpah.

Le titre du roman, une assemblée de chacals, correspond bien au contenu de ce western noir et violent qui peut heurter par sa sauvagerie ceux qui supportent mal les bains de sang mais qui accroche bien le lecteur en ménageant jusqu’au bout tension et suspense.

Extrait :
— Deux choses se déroulent ici. La première est la seule qui vous concerne directement. On vous vole, moi et ma bande, pas ceux du Gang du grand boxeur qui faisaient ce genre de choses mais qui maintenant vont à l’église et ont des familles. Voilà comment on va procéder. L’église est divisée en deux moitiés. Voilà la partie un. (Il pointa son pistolet à sa gauche.) Et voilà la partie deux. (Il montra les bancs à sa droite.) J’allais utiliser les termes droite et gauche, mais ça pourrait vous embrouiller de savoir si c’est ma gauche ou la vôtre, et je veux que tout soit bien clair.
— La partie un (il pointa à nouveau son pistolet) quitte l’église. Vous allez chez vous et vous prenez vos objets de valeur. Tous les trucs qui valent quelque chose. On veut de l’or, on veut de l’argent, on veut des bijoux, on veut des montres, on veut des billets. Ramenez tout ici.
Si quelqu’un de la partie un ne revient pas, on exécute quelqu’un de la partie deux. Si dix personnes de la partie un s’enfuient, on exécute dix personnes de la partie deux. James. Oswell. Vais-je mettre à exécution cette menace ?
— Ouais, dit Jim.
— Avec délectation, fit remarquer le rancher.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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L’Ombre des monastères ou Retrouvailles à Rivière-du-Loup – Jean-Louis Fleury

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Alire)
Genres :
Enquête, historique
Personnage principal : Aglaé Boisjoli, psychologue, profileuse

J’ai rendu compte du précédent roman de Fleury, L’Affaire Céline, une enquête policière sur fond d’événements historiques récents. L’enquêtrice Aglaé Boisjoli finissait par prendre une retraite anticipée. On la retrouve aujourd’hui dans une agence de sécurité dirigée par son ancien patron et nouvel amant Alex Demers. Or, une affaire criminelle se révèle si troublante que la Sûreté du Québec engage les services d’Aglaé, dont on a besoin comme profileuse.

Des attentats sauvages, pourtant soignés, sont perpétrés contre des musulmans en Belgique, en France et maintenant à Rimouski au Québec (deux jeunes montréalais qui voulaient partir pour la Syrie). Un modus operandi semblable signifie que ces crimes sont planifiés pour toucher en même temps plusieurs pays et, donc, inciter à croire qu’une mouvance internationale islamophobe a décidé de se manifester. Et tout porte à croire qu’un second coup va bientôt frapper le Québec. Peu d’indices révélateurs sont relevés sur les lieux des crimes. On connaît les deux criminels européens, et on suppose qu’ils partagent une idéologie commune, des objectifs bien définis, une personnalité typique. Ce sera donc la tâche d’Aglaé de se plonger dans une étude des mouvements d’extrême droite en Occident et, depuis la fin de la guerre, au Québec qui a accueilli un grand nombre de fascistes francophones, protégés et, pourrait-on dire, quasi honorés par le clergé catholique et les politiciens de tendance duplessiste, sans parler des disciples d’Adrien Arcand.

Le meurtre d’un imam radical orientera de plus près les démarches d’Aglaé et d’Alex, soutenus par Cigo, leur confrère de Rimouski. Un troisième attentat est évité, mais ce n’est pas sans mal qu’Aglaé parviendra à la solution finale.

Fleury n’écrit pas des polars ordinaires et il exige beaucoup de ses lecteurs. On le conseillera, entre autres, à ceux qui ont l’impression de perdre leur temps en se divertissant à lire un roman policier. Ses romans sont qualifiés d’érudits par N. Spehner : l’auteur, qui s’est installé au Québec au début des années 70, nous en apprend beaucoup, en effet, sur la société québécoise depuis 1945, et sur son rapport avec la France, après tout notre mère-patrie.

Qu’on ne s’attende donc par à un roman d’action. Le lecteur est rarement jeté directement dans l’action, sauf dans l’affrontement final. On a plutôt l’impression de lire un journal d’information où un journaliste de talent nous raconte les événements. Fleury recherche une certaine vérité historique : les lieux, les idées, les personnages-références, les atmosphères. Alors que les personnages de tous les jours apparaissent plutôt comme des épiphénomènes chargés de communiquer des informations. Sauf Aglaé, bien sûr, autour de qui le récit pivote, agitée par les tiraillements de ses valeurs opposées, obsédée par son travail d’enquêtrice-profileuse, éprise par le besoin de baiser une fois de temps en temps pour se libérer l’esprit et mieux travailler le lendemain. Elle n’est pas très sympathique parce qu’elle ne doit pas trop retenir notre attention; ce qui compte ce sont les déplacements historiques, leurs orientations, leurs causes, leurs effets, et les idées qu’ils charrient.

Les mouvements d’extrême-droite sont devenus aujourd’hui un thème populaire; ça donne sans doute bonne conscience de les critiquer. Loin de céder à cette tendance, Fleury nous présente certains grands leaders fascistes, souvent considérés comme des héros de la Première Guerre Mondiale, comme des personnes ayant un sens de l’honneur, de la loyauté, de l’engagement, valeurs assez partagées par ceux qui ont été formés par les écoles catholiques, en France comme au Québec, mais qui ont en plus intégré dans leur idéologie des tendances au racisme, à l’islamophobie comme à l’antisémitisme, à la violence, au culte de la force. Dans le roman, l’extrémiste recherché est certes un sombre personnage, mais c’est fondamentalement un malade et accidentellement (si je puis dire) un fasciste. C’est une caricature qui parvient à utiliser en quelques phrases presque toutes les expressions les plus méprisantes qu’on peut utiliser contre une femme. Le véritable point de vue de l’auteur me semble plutôt exprimé par le philosophe Daniel-René Roth, qui confie à Aglaé : « La honte, la retenue, l’absence de toute vaine gloire, là encore j’évoque des notions tout à fait inconnues, voire méprisées de l’extrême droite, toujours sûre d’elle-même et se complaisant dans l’autojustification démagogique ».

Bref, lire Fleury, c’est se cultiver en s’amusant à un jeu sérieux.

 Extrait :
– Que voulez-vous, je suis un démocrate au premier sens du terme. J’ai plutôt tendance à respecter d’emblée mon prochain plutôt que de le craindre ou de souhaiter l’affronter. On est plus démocrate par définition à gauche qu’à droite. Tenez, je crois que c’est le Léon Degrelle de votre enquête qui a osé écrire : La démocratie, c’est la majorité des imbéciles qui décide. C’est assez bien résumer l’opinion de l’extrême droite sur le sujet. Bien sûr que, quant à moi, j’adhère plutôt à celle de Camus … Le démocrate est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand les hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons qu’ils ferment la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus. Refus d’écouter l’autre, haine de l’adversaire politique et recours à la force physique : c’est le cocktail de base du militantisme d’extrême droite.

L’église Saint-Patrice à Rivière-du-Loup

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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Fief – David Lopez

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Seuil)
Genre : Social
Personnages principaux : Jonas et ses copains
Prix : Prix du Livre Inter 2018

Jonas et ses copains habitent une ville moyenne. Pas vraiment la banlieue, pas vraiment la campagne. Ils sont sept à traîner leur peine, à passer leur temps à fumer du shit, à s’envoyer des shots d’alcool, à jouer aux cartes, à avoir des discussions vaseuses et à recommencer ainsi chaque jour. Ils sont liés depuis l’enfance, ils ont grandi ensemble, ils ont maintenant entre 20 et 30 ans, ils sont toujours ensemble. Sans aucune perspective, sans vision du lendemain.

Une des originalités du roman de David Lopez c’est l’improbable entre-deux : décor entre ville et campagne, des personnages plus vraiment adolescents mais pas encore hommes ou du moins qui ne se comportent pas en hommes, pas vraiment des cailleras, pas non plus des petits bourgeois. Dans cet entre-deux végète une bande de copains liés par une amitié indéfectible. Ils ont du mal, voire l’impossibilité de sortir de leur cercle restreint. Un seul parmi eux, Lahuiss, a réussi à être admis dans un groupe socialement plus élevé. Il est encore accepté par ses copains de toujours mais il n’est plus vraiment intégré dans leur groupe, c’est un presque traître. Jonas, lui fait de brèves escapades hors du groupe, avec une jeune bourgeoise qui se dévergonde. Une autre porte de sortie se présente à lui, c’est la boxe. Il a des dispositions. Monsieur Pierrot, son entraîneur, essaie de le pousser à exploiter ses qualités mais Jonas n’a pas vraiment envie de produire les efforts requis pour faire une carrière de boxeur. Et la boxe est un sport difficile. Tenter quelque chose, c’est risquer l’échec. Ne rien faire est finalement très rassurant tant que les autres potes font pareil et qu’on reste entre soi. D’autres ont leur cocon protecteur dans la famille, pour eux c’est la bande.

Une autre caractéristique forte du roman, c’est l’écriture. C’est une écriture 2 en 1, comme les lessives. Il y a d’une part le verlan des cailleras : «j’te nique ta race» et d’autre part le langage normal du narrateur qu’est Jonas lorsqu’il est en dehors du groupe. Ce mélange n’est pas du tout choquant, il donne au contraire au livre du tonus, du piquant, tout en restant compréhensible par tous.

Et enfin la troisième particularité du livre est l’effet poupée russe : à l’intérieur de l’histoire de Jonas et de ses poteaux on trouve des mini scènes qui sont de vrais intermèdes poétiques. Ainsi Jonas sauve une coccinelle tombée dans la piscine et l’aide à sécher ses ailes pour qu’elle puisse s’envoler pendant que la petite bourgeoise qui s’acoquine avec lui l’attend, bien chaude, pour un tout autre exercice. Il y a aussi le feu que Jonas et son pote Sucré ont décidé de faire sur la butte qui domine le coin. Mais attention ! Pas n’importe quel feu ! Un feu parfait, en forme de pyramide qui prend de l’intérieur et se propage vers le sommet. D’autres scènes de ce type viennent éclairer le roman et la vie de Jonas.

C’est quand même une vraie performance de construire un livre si prenant avec des matériaux si pauvres :
– Quasiment pas d’intrigue, il ne se passe rien ou si peu
– Personnages faibles, des loosers, des derniers de cordée
– Un décor morne entre ville et campagne
Et pourtant ça marche ! Il se dégage du livre une poésie de la résignation, du fatalisme, de l’ennui et forcément de l’échec, aux antipodes de tous les discours sur les compétiteurs, les gagnants, les premiers de cordée. C’est passionnant. Ça doit être ça le talent. En tout cas c’est ce qu’ont pensé les jurés du Prix du Livre Inter, dont je faisais modestement partie.

Terminons par une précision : ce blog est dédié aux polars au sens large et à la littérature noire en général. Ce livre n’entre pas dans cette catégorie, bien qu’avec un peu de mauvaise foi je pourrais prétendre que c’est un roman noir qui a parfaitement sa place ici. Mais ne chipotons pas : ce n’est pas un polar. Et alors ? Mon ami québécois, Michel Dufour, et moi-même sommes ni rigides ni sectaires. Tout en restant fidèle à ma littérature de prédilection, je m’autorise une incartade dans la littérature blanche, d’abord parce que j’ai été juré du prix  qui a récompensé ce roman et surtout parce que le livre et son auteur en valent la peine. Amis du polar, je pense même que vous êtes plus aptes que d’autres à apprécier un livre qui est un contre exemple des valeurs de la société libérale mais qui est représentatif des problèmes engendrés par celle-ci. Dans le monde du polar, nous avons l’habitude de lire et d’apprécier de tels livres.

Extrait :
Je sais très bien où ils veulent en venir, où ils veulent m’emmener. Ils croient que je ne les vois pas arriver. Untel se met à m’expliquer que la vie c’est comme être sur un bateau en pleine mer. Sans cap, on dérive. Je l’accuse de pomper les idées de Lahuiss, genre ça vient de toi ça, et il fait ouais j’te jure Jonas, crois pas, j’suis moins con que j’en ai l’air. Je lui dis que moi, sur un bateau en pleine mer, je regarde juste la prochaine vague, et m’applique à ce qu’elle ne me fasse pas chavirer. Il dit que ce qui compte ce n’est pas la destination mais le voyage, et je lui réponds d’aller se faire foutre avec ses phrases trouvées par terre. Essaie pas de me refiler ta philo à deux balles pour les rastas blancs à qui tu vends de la terre. Mon père, jusqu’ici silencieux et manifestement peu concerné, finit par décrocher la mâchoire après avoir écrasé son joint dans le cendrier. Jonas, tu te plantes, toi t’es pas en pleine mer sur ton bateau. Toi, tu longes la côte.

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

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Vérité – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Hugo Roman)
Genres : aventure, ésotérique
Personnage principal : Roland Sentenac, damné

J’aime bien les romans policiers d’Hervé Gagnon 1.

Le roman Vérité a peu à voir avec les romans de Gagnon qui mettent en scène le journaliste Joseph Laflamme ou l’enquêteur Patrick Kelly. En fait, c’est une sorte de suite à la série Damné, publiée de 2012 à 2014 2. Cette série racontait les exploits du cathare Gondemar de Rossal au cours de ses nombreuses batailles contre les Croisés. Hérité du titre de Cancellarius Maximus de Norbert de Craon, devenu chef du Praetorium et ainsi chargé de protéger la Vérité, c’est à cette tâche que Gondemar avait consacré sa vie. En juin 1279, il s’éteint et le jeune Bernon de Saint-Agnan lui succède, devient chef des Praetores, et s’engage à son tour à protéger la Vérité. Dans le plus grand secret, cependant, Odon, l’ami de Gondemar, se livre à une étonnante manœuvre, une sorte de trahison de Gondemar et des Praetores.

En mars 1939, la guerre est sur le point d’éclater. Les historiens et les archéologues du Reich mettent le SS-Reichführer Himmler sur la piste d’un document secret qui, s’il était dévoilé, suffirait à détruire la religion chrétienne et à faciliter la restauration de la mythique civilisation aryenne. De son côté, l’abbé Clementelli, archiviste adjoint des documents secrets du Vatican, découvre la Vérité, subit une crise de foi (sic), méprise Pie XII, et pourrait bien collaborer avec les plus offrants. Il est bientôt pourchassé par l’Église et approché par les hommes d’Himmler. Pendant ce temps, dans le sud de la France, le scélérat Roland Sentenac est chargé, bien malgré lui, au cours d’un voyage parmi les morts, de protéger la Vérité, même s’il n’a aucune idée de ce dont il s’agit. Il semblerait, enfin, qu’un autre groupe secret s’efforce de découvrir les précieux documents, mais tellement secret qu’il est difficile d’en dire davantage.

Le procédé, qui consiste à mener une course à obstacles entre plusieurs groupes qui ont la même cible mais des intérêts différents et même opposés, est efficace, car il promet beaucoup d’action et engendre des situations pour le moins ambigües. On retrouve ce mode analogue de composition dans Joseph et dans Benjamin. On entre en contact avec bon nombre de personnages, mais les principaux ressortent clairement de l’ensemble. On a droit aussi à des digressions intéressantes sur des célébrités comme le pape Pie XII et l’écrivain allemand Otto Rahn (historien spécialiste des Croisades et inspirateur des aventures d’Indiana Jones). J’ai bien apprécié également l’interprétation du Parsifal de Wagner, dont la musique en général (particulièrement La Chevauchée des Walkyries) est consubstantielle au triomphe et à l’hégémonie de la civilisation aryenne.

C’est certain que ce genre de récit permet à Gagnon de donner sa pleine mesure d’historien et d’homme cultivé. Le récit acquiert ainsi plus d’ampleur et, même si l’auteur affirme avoir conservé le rythme du polar, on se rapproche davantage des aventures tournées par Spielberg, avec une pointe d’ésotérisme non négligeable. Du point de vue de ceux qui n’intègrent pas l’irrationnel dans leur définition du polar, il ne s’agit pas d’un polar à proprement parler, même si la lecture reste agréable.

1 J’ai rendu compte de Jack, Jeremiah, Maria, Benjamin, Joseph et Chemin de croix.

2 La lecture de cette série n’est pas nécessaire pour aborder Vérité.

Extrait :
Pour une rarissime fois, le SS-Reichführer Heinrich Himmler, qui était en représentation quasi-perpétuelle, se laissa aller. Il s’autorisait rarement une telle chose, mais Wagner avait sur sa personne un effet unique. Confortablement assis dans son fauteuil, les coudes appuyés sur les accotoirs, les mains jointes en triangle devant son visage sévère, les yeux fermés, ses lunettes déposées sur le bureau, il se laissait emporter par Parsifal. L’œuvre était d’une rare force; elle avait quelque chose d’apocalyptique. La puissance et l’harmonie des chœurs, si chers au compositeur national, lui donnait l’impression de vibrer tout entier et de s’élever au-dessus de la vile condition humaine. Les sons semblaient tournoyer dans son bureau et le remplir tout entier. Le ruban magnétique était une remarquable innovation, songea-t-il. Une autre réalisation qui devait être attribuée au génie du Reich.
Pour tout Allemand digne de ce nom Parsifal était bien plus qu’un opéra. Quand on le comprenait vraiment, quand on en avait décodé les images et les références, on y découvrait un véritable condensé de l’identité germanique. Il était la lumière dans sa quête d’absolu; une carte du trajet à suivre pour retrouver sa grandeur et sa légitimité.

le Graal

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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Nulle part sur terre – Michael Farris Smith

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Desperation Road)
Date de publication française : 2017 – Sonatine
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Russell Gaines, ex détenu sortant de prison – Maben, jeune femme à la dérive avec sa fille Annalee

Une femme et une fillette marchent en bordure de route sous un soleil accablant. La femme porte sur l’épaule un sac poubelle contenant toutes leurs possessions. La mère s’appelle Maben, la fille Annalee. Elles cherchent à atteindre le prochain relais routier à 15 kilomètres de là. Un vieil homme charitable les y amène en voiture et leur donne 40 dollars. Malgré ça il ne leur reste plus que quelques dollars pour manger et continuer à vivre. Dans l’urgence que peut faire une femme pour que sa fille ne meure pas de faim ? Se prostituer bien sûr. Maben y a pensé, mais finalement elle ne pourra s’y résoudre. Mais elle sera quand même embarqué par un policier sans scrupule qui va profiter honteusement de la situation. Il en mourra. Maintenant Maben et Annelee ont une raison supplémentaire de se faire discrètes.
Russell Gaines sort de prison après 11 ans de détention. Il rentre chez lui. À son arrivée le comité de réception n’est pas celui souhaité : deux types le tabassent. Ce sont les frères du garçon que Russell a tué dans un accident de voiture alors qu’il était complètement ivre. La réinsertion dans la vie civile s’annonce difficile.

Dans ce roman, où l’action se situe dans le Mississippi, près de la frontière avec la Louisiane, l’auteur nous dépeint le parcours chaotique de personnages malmenés par la vie. Des paumés qui s’accrochent à la vie comme ils peuvent. Des perdants et des laissés pour compte, bien loin du rêve américain. Maben est partie de sa ville natale espérant trouver mieux ailleurs. Elle y revient plus démunie qu’au départ avec une enfant qu’elle n’a jamais voulue mais qu’elle aime et dont elle prend soin autant qu’elle le peut. Russell a vécu une enfance plutôt heureuse jusqu’à l’accident où il a tué un garçon. C’était totalement sa faute il était saoul et roulait à tombeau ouvert. Cela lui a valu 11 ans de prison. Il sait qu’en revenant dans sa ville, il sera attendu par son père mais aussi par Larry et Walt, les frères du jeune qu’il a tué. Larry est fou de vengeance, mais la vengeance est surtout un prétexte pour oublier ses propres échecs : une femme et un fils qu’il n’a plus de droit d’approcher, une nouvelle compagne qui le trompe au vu et au su de tout le monde.

Si les personnages se débattent dans des difficultés innombrables, ils ne plaignent pas de leur sort. Ils ne sont pas dans l’apitoiement, ils sont dans la lutte, dans la survie. Le style de l’auteur fait qu’il se dégage même une sorte de fatalisme et d’acceptation du sort de chacun, mais sans baisser les bras, tout en continuant à se battre. Dans le plus pur style d’écriture comportementaliste, Farris Smith décrit des attitudes, des actions, des gestes, jamais des sentiments, des pensées, des réflexions. Pas de pathos, juste des comportements. Cette écriture puissante imprègne le roman d’une ambiante spéciale, tout à fait remarquable.

Nulle part sur terre est un excellent roman. C’est un roman noir qui se distingue du tout venant par son style et l’ambiance que l’auteur a réussi à créer.

Extrait :
Faut que je me tire d’ici, se dit-elle. Puis elle se remit à faire les cent pas.

C’était trop. L’atmosphère saine et l’air conditionné de cette pièce où elles pouvaient dormir. La Mexicaine qui leur apportait de la vraie nourriture à manger. Les attentions du vieux pour Annalee, et le visage d’Annalee d’où l’angoisse avait soudain disparu. Cet homme qui paraissait faire tout son possible pour les aider sans rien demander en retour. Elle n’était pas habituée à ça. Quelque chose pour rien. Pas dans son monde. Et au creux de cette vaste nuit silencieuse elle était en train de décider qu’il fallait décamper avant que le vent ne tourne. Peu importe ce qu’ils t’offrent à manger et les sourires aimables et peu importe qu’il se mette en quatre pour te venir en aide, ça va pas durer et tu le sais parfaitement. Reste pas là assise sur ton cul comme une conne en attendant que le sol se dérobe sous tes pieds.

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

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Deux coups de pied de trop – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Guy Saint-Jean)
Genre : Enquête
Personnage principal : Inspecteur Héroux

C’est le quatrième polar de Guillaume Morrissette mettant en vedette l’inspecteur Jean-Sébastien Héroux et son équipe; j’ai déjà rendu compte de L’affaire Mélodie Cormier (2015), Terreur domestique (2016) et Des fleurs pour ta première fois (2017).

À Trois-Rivières, Yves Quessy a tellement harcelé Élaine Proulx que la Cour a fini par lui interdire de communiquer avec elle. Une nuit de juin 2013, Vincent Brassard, le conjoint d’Hélène, téléphone à la police pour dire qu’il vient de tuer Yves Quessy. Les enquêteurs arrivent chez lui pour les interroger : Élaine dormait et elle fut réveillée par le bruit et les cris de son conjoint; Brassard raconte qu’il a entendu du bruit au bas de l’escalier, a aperçu Quessy, l’a affronté et assommé à mort. Habituellement, Brassard passe à Québec la nuit du lundi au mardi pour affaires. L’hypothèse première pour l’équipe de Héroux, c’est que Quessy s’est introduit chez les Brassard-Proulx, ayant sans doute appris qu’elle était habituellement seule dans la nuit du lundi, dans le but de rencontrer Élaine. Ce qui regarde mal pour Quessy, c’est aussi qu’on a retrouvé dans ses poches du tape électrique.

En chef d’orchestre compétent, Héroux utilise les compétences des membres de son équipe pour vérifier leur hypothèse de départ. Brigitte Soucy, agente de terrain expérimentée, établit rapidement qu’il n’y a pas eu effraction, que la victime a d’abord été assommée par un objet lourd; puis, elle entreprend d’interroger Élaine. Alexandra Caron, spécialiste des scènes de crime, recherche des empreintes de toutes sortes et multiplie les photographies. Christian Berberat, technicien en identité judiciaire, analyse les traces de sang, complète le travail d’Alexandra et s’efforce de reconstituer les allées et venues des personnes impliquées. Stéphane Larivière, expert en incendies et en accidents de voitures, est chargé de reconstituer le trajet de Quessy en voyant ce que livrent les caméras de surveillance entre la demeure de Quessy et celle de Brassard. Jérôme Landry est le doyen du groupe; intelligent et expérimenté, il accompagne souvent Héroux dans ses démarches. Héroux lui demande de fouiller le passé de Quessy, Brassard et Élaine pour comprendre leur fonctionnement individuel et les interactions. Des plénières régulières tiennent les membres de l’équipe informés et leur permettent de raffiner les hypothèses. Puis, les tâches sont redivisées.

Alors que plusieurs polars d’enquête finissent pas nous lasser à cause des redondances et de la monotonie des démarches, Morrissette nous tient en haleine par son intelligence ludique : tout semble clair, et pourtant : un petit détail par-ci, une petite découverte par-là, un événement inattendu forcent un recadrage de ce qui avait été imaginé. Puis, un nouvel élément oblige à changer de voie. Et, quand on formulera l’hypothèse décisive, comment pourra-t-on trouver des preuves qui convaincront le procureur, puis le jury ?

Loin des lourdes spéculations psychologiques et des beaux hasards, on a plutôt l’impression que Morrissette s’inspire de la méthode des sciences expérimentales1 qu’il applique aux techniques policières. Il en résulte un roman intéressant aux multiples rebondissements, qu’on ne peut pas interrompre trop longtemps.

1 Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, 1865

Extrait :
L’appel au 911 entra à 2 h 23 du matin, précisément. C’est Claire, qui assurait le quart de nuit, à la centrale, qui le reçut. Avec près de 14 années de métier à répondre à toutes les requêtes possibles, le bruit caractéristique de la sonnerie ne la faisait même plus sourciller. Elle laissa sa grille de mots croisés pour répondre.
– 911, quelle est votre urgence ?
Quelqu’un haletait au bout de la ligne.
– Je… je pense que je viens de tuer un gars ! Y’ est rentré chez nous pendant qu’on dormait!
– Gardez votre calme, je vous en prie. Quelle est votre adresse, monsieur ?
L’homme respirait fort, Claire attendit qu’il reprenne son souffle. Elle entendait quelqu’un pleurer derrière lui.
– 2110, de Turenne, 2110.
– Je vous envoie une patrouille immédiatement.
De son pied droit, Claire appuya sur la pédale qui lui permettait de communiquer avec les agents sur le territoire. De cette façon, elle pouvait assurer une réponse immédiate tout en maintenant la communication avec le citoyen. Ce dernier n’entendait pas ce qu’elle disait lorsqu’elle s’adressait aux policiers, alors elle pouvait mener simultanément les deux conversations.
– Invasion de domicile au 2110, de Turenne. Je répète, invasion de domicile au 2110, de Turenne.

Niveau de satisfaction : 
(4,3 / 5)

 

 

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Cirque mort – Gilles Sebhan

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Éditions du Rouergue)
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Dapper, lieutenant de police – Ilyas, adolescent psychotique – Docteur Tristan, directeur du centre des enfants psychotiques.

Théo, le fils du lieutenant de police Dapper a disparu. Depuis des mois Dapper le recherche. En vain, mais il ne se résigne pas. Dans la ville où il officie, dont on ne sait rien, il se passe des événements aussi étranges qu’inquiétants : tous les animaux d’un cirque installé pour Noël ont été abattus à la hache. Quand on a demandé aux gens qui avaient vu les animaux morts de dessiner la scène, Théo a écrit sur son dessin « Cirque mort ». Peu de temps après ce massacre deux adolescents ont disparus. Leurs cadavres sont retrouvés, grossièrement maquillés pour ressembler à des animaux. Les recherches de Dapper l’emmènent à un hôpital pour enfants psychotiques dirigé par le docteur Tristan. Ce médecin a développé une théorie selon laquelle le pouvoir passerait aux mains des anormaux qui ont des facultés plus étendues que les normaux. Il considère ses protégés comme des êtres supérieurs. Parmi ses petits insensés, comme il les appelle, il y a Ilyas qui a des visions. Théo et Ilyas se connaissaient, ils étaient amis. Dans une de ses visions Ilyas a vu Théo. Pour Dapper c’est une piste pour retrouver son fils. La seule à laquelle il peut se raccrocher.

Cirque mort est un polar bien singulier. L’intrigue est relativement classique de prime abord : un policier enquête sur la disparition de son fils qui s’ajoute à d’autres disparitions. Mais très rapidement le roman bascule dans une ambiance étrange à la limite de la réalité et du paranormal. Il y a le massacre des animaux du cirque, les visions d’Ilyas, la mise en scène des cadavres. Et surtout il y a les théories du docteur Tristan. Ce ne sont pas des idées farfelues que l’on pourrait balayer d’un revers de main, des élucubrations de savant fou, comme on peut en trouver dans de nombreux romans. Il y a là matière à réflexion, cela en est même assez perturbant. Pour Tristan, les enfants dont il s’occupe sont des êtres exceptionnels qui n’ont pas perdu l’instinct et l’intuition de l’enfance, contrairement aux gens normaux. Il faut les aimer mais tout ce que les médecins sont capables de faire c’est d’infliger des médications et une pensée toute faite. Par une salutaire inversion, un jour ce sera les anormaux qui détiendront le pouvoir. Ce triomphe de la folie assurerait la survie de l’espèce compromise par les gens normaux qui finalement se conduisent de la façon la plus folle.

L’enquête policière n’est pas négligée mais elle est aussi un prétexte pour aborder d’autres thèmes tels que : la normalité et la folie, les traitements psychiatriques, les capacités paranormales. La différence et la transgression qu’elle entraine sont également des sujets abordées. Ainsi :
– les codes de la société sont évoqués au sujet des enfants qui ont un comportement anormal
– la norme sexuelle est questionnée par l’épouse de Dapper qui a une liaison homosexuelle
– les méthodes conventionnelles des soins psychiatriques sont remises en question par le docteur Tristan.

Cirque mort est un roman court (147 pages) mais il est dense et consistant. Il interpelle et bouscule les idées établies. Il est servi par une belle écriture. Polar complètement atypique, il étonne jusqu’aux dernières lignes de la dernière page par une conclusion inattendue.

Extrait :
Dans la demi-obscurité, le médecin pensa à tous ses grands prédécesseurs, se dit qu’il y avait là une situation inédite mais nullement inattendue. Il se fit encore une fois la réflexion attristée mais résignée de l’extrême naïveté des hommes. Il était vraiment temps d’en finir avec l’homo sapiens. Quelle erreur de langage d’ailleurs, car l’homme qui régnait sur la terre depuis maintenant des centaines de milliers d’années, ne savait rien : plus il se perfectionnait, plus il s’éloignait des merveilleux pouvoirs que recélait son cerveau. Au lieu de développer ses dons, l’homme n’avait eu de cesse de les déléguer à des objets qui finissaient par l’asservir. Bien sûr, le docteur Tristan se considérait comme un précurseur et en tant que tel, il n’espérait pas voir l’avènement d’un nouveau monde : son enseignement visait à préparer les esprits. Il devait bien admettre aujourd’hui que quelque chose avait échoué.

Niveau de satisfaction : 
(4,3 / 5)

 

 

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La Ville allumette – Maureen Martineau

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (VLB)
Genres :
enquête, historique, noir
Personnage principal : Judith Allison, sergente à la Police régionale d’Arthabaska

C’est la quatrième enquête de la jeune Judith Allison. On peut lire les comptes rendus des trois premières : Le Jeu de l’ogre (2012), L’Enfant promis (2013) et L’Activiste (2015); de même qu’une courte nouvelle publiée dans Crimes à la bibliothèque (Page soixante-deux), et un roman noir, Une Église pour les oiseaux.

La sergente-détective Judith Allison suit à Ottawa une formation spéciale de lutte contre le terrorisme avec quelques collègues qui viennent du Québec et de l’Ontario. Dirigés par le lieutenant Adams, les policiers tentent de résoudre quelques problèmes composés avec des allumettes qu’il s’agit de déplacer pour former une nouvelle configuration. Ces problèmes sont liés aux explosions qui ont fait sauter quelques commerces à Gatineau1. Elles étaient accompagnées de messages comme : « Vous avez détruit nos vies ». « Brûlez en enfer ». « Disparaissez pour toujours ». À qui s’adressent ces injonctions ? Si les propriétaires des commerces détruits n’étaient pas visés, qu’ont en commun le restaurant chinois, le nettoyeur et le motel ?

Pour Judith, les réponses à ces questions devront attendre parce qu’elle est soudain sommée d’accompagner le lieutenant Adams au Nunavic, où vient de se faire assassiner Noah Cain, le complice inuit de l’activiste Jacob Lebleu2. On recherche Reynald Plourde, le conjoint de la sœur de Noah, qui est, par ailleurs, portée disparue.

L’action rebondit dans la région d’Ottawa où semble s’être réfugié Plourde. On apprend, d’une part, que Plourde voulait investir dans un bar-salon au Nunavik; d’autre part, que Cain voulait détruire ce bâtiment. Et, comme Plourde avait prévu ce voyage à Ottawa dans le but, peut-on supposer, de discuter avec d’importants entrepreneurs pour financer son projet, se pourrait-il qu’on retrouve en Outaouais comme dans le Grand Nord ce conflit entre entrepreneurs et écoterroristes ? C’est ce que veut croire Judith parce que, en enquêtant sur les explosions du centre-ville de Hull, elle risquerait ainsi d’être sur la piste de Jacob Lebleu. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Martineau connaît le métier. Dès la première page du premier chapitre, nous sommes embarqués. Puis, on se promène de l’Outaouais au Nunavik : deux histoires dont le rapport n’est pas évident à première vue. Au Nunavik, on voit de plus près les relations entre Inuits et Blancs, dans un contexte de pauvreté où prospèrent l’alcool, les drogues et une certaine violence.

Le nœud de l’action principale se situe, cependant, à Hull, cette ville allumette où la manufacture E.B. Eddy s’est installée depuis le milieu du XIXe siècle. On a alors construit, au centre-ville, des maisons pour les allumettières. Quand l’industrie des allumettes s’est effondrée, une classe sociale ouvrière a continué à vivre dans ces logements de plus en plus délabrés. Vers la fin des années 70, le gouvernement canadien eut besoin de loger ses fonctionnaires de plus en plus nombreux. On entreprit de raser le centre-ville, promettant aux habitants une relocalisation avantageuse : 1 500 maisons furent démolies, 5 000 résidents expropriés. La relocalisation fut pratiquement oubliée, en tout cas négligée.

Pour le spéculateur Courville, dont le père fut un des plus actifs reconstructeurs des années 70, il reste un petit quartier à conquérir, malgré la résistance à vendre leur maison de certains propriétaires, dont l’oncle de Judith, qui habite la dernière maison-allumette. Qu’est-ce que Judith peut bien faire, ligotée et bâillonnée dans cette maison ?

Tout est en place pour un bon polar d’enquête. Pourtant, c’est comme si la richesse du contenu historique finissait par l’emporter sur le rythme de l’enquête. On est happé par l’histoire tragique de cette ville et par les traces indélébiles que les expropriations ont laissées sur les habitants. On partage aussi le dégoût que nous inspirent les spéculateurs. À tel point que, quand on examine le conflit entre Judith et l’écoterroriste Lebleu, on ne voit plus l’opposition entre le Bien et le Mal, pourtant assez importante dans un polar. Martineau, elle-même passablement engagée socialement, et qui a vécu à Hull au moment de la démolition-reconstruction, me semble sentir le danger qu’il y a à trouver Lebleu trop sympathique, ce pourquoi elle lui attribue deux actions violentes assez répugnantes non indispensables.

Bref, en cours de route, le polar d’enquête est devenu roman historique. C’est sans doute le roman le plus autobiographique de Martineau. Elle a expliqué à une commentatrice son point de départ: « Je vais retourner à Hull et je vais trouver l’intrigue policière qui me permettra de revisiter les expropriations ».

Si la dimension policière en souffre un peu, la qualité du roman y gagne en authenticité et en humanité.

1 La ville de Hull, où se passe principalement l’action, fait partie depuis 2002 de la ville de Gatineau; se sont jointes également à Gatineau les agglomérations d’Aylmer, Buckingham et Masson-Angers. C’est la quatrième ville la plus importante du Québec, après Montréal, Québec et Laval.

2 Cf. L’Activiste (VLB 2015).

Extrait :
Lorsqu’elle reprit connaissance, une brusque envie de vomir souleva l’estomac de Judith Allison. Sa tête voulait exploser. Elle cligna des yeux pour dissiper l’effet de flou, puis les écarquilla. Un nouveau haut-le-cœur l’assaillit, mais le reflux de bile demeura coincé dans sa bouche. Impossible de cracher : un morceau de duct tape lui recouvrait les lèvres.
Son corps entier la faisait souffrir. Saisie de tremblements, elle tenta de ramener vers son torse ses bras et ses jambes. C’est alors seulement qu’elle réalisa qu’elle était ligotée. En se tortillant, elle mesura la solidité des liens qui maintenaient ses poignets et ses chevilles attachés aux montants du lit de cuivre où elle était couchée. UN édredon élimé la recouvrait, comme si on lui avait tendrement souhaité bonne nuit. Elle portait toujours ses vêtements. La dernière chose dont elle se souvenait, c’était d’avoir posé la main sur la poignée de la porte de la chambre…

Expropriation, démolition, reconstruction

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

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