Shibumi – Trevanian

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1979
Date de publication française : 2008 (Gallmeister)
Genres : Thriller, Aventures
Personnages principaux : Nicholaï Hel

Ce roman passe pour être le chef d’œuvre de Trevanian. J’ai rendu compte dans ces pages de The Main, que j’avais bien aimé. Trevanian nous présente des personnages atypiques, et lui-même est un auteur original, qui a quitté les États-Unis pour s’installer dans les montagnes du Pays basque français. Alors que The Main (titre français) s’apparentait à un récit quasi intimiste dans la mesure où tout se passait dans une ville et même dans une rue, Shibumi nous transporte dans l’espace et dans le temps et on peut qualifier l’intrigue de multinationale.

Au centre du récit, l’homme le plus recherché au monde ou pour le tuer, ou pour réclamer ses services : Nicholaï Hel. Fils d’une mère russe et d’un père allemand disparu, élevé par un général chinois, dans une Chine occupée dans les années 30, particulièrement par les Japonais, puis, après la guerre, par les Russes et les Américains, Nicholaï est expédié au Japon chez un ami du général chinois pour sa sécurité. À la fin de la guerre, il possède plusieurs passeports, parle sept langues, et est devenu expert au jeu de go et dans les arts martiaux. Mais il est incarcéré et torturé par les Américains; après quelques années, on lui propose une missions-suicide en échange de sa liberté. Il l’accomplira avant de disparaître et de devenir un exterminateur de terroristes.

Enfin, espérant jouir de sa retraite dans son domaine du Pays basque, il aura alors à livrer son plus dur combat contre la Mother Company, constituée par les magnats internationaux du pétrole qui imposent leur volonté à tous les dirigeants de tous les pays, afin que les profits liés à l’exploitation et à la circulation du pétrole croissent sans limite. C’est à cet énorme consortium que la CIA fait appel pour déposséder Nicholaï de ses avoirs monétaires et de ses terres. Ce sera sans doute une tactique efficace pour le neutraliser. Mais il reste à Nicholaï une arme redoutable que le Gnome lui a confiée.

Ce roman de Trevanian est difficilement racontable. C’est un peu comme les sagas de James Lee Burke où on nous résume la Nouvelle-Orléans en marche depuis deux siècles. Dans le cas de Trevanian, ça semble plus international, mais la constance à partir de laquelle il faut comprendre tous ces épisodes apparemment débridés, c’est la course au profit à travers l’industrie pétrolière. La critique de notre culture et de notre civilisation américano-européenne est impitoyable et s’effectue d’autant plus aisément qu’elle s’appuie souvent sur des valeurs et des modes de vie orientaux, du moins le Japon avant la défaite et la Chine avant Tchang Kaï-chek.

C’est vrai qu’on a affaire à une grande œuvre. Mais elle n’est pas parfaite. Le récit tient moins à l’invention imaginative qu’à l’observation cultivée. Aussi, la continuité importe moins à l’auteur qu’un déploiement de scènes qui ont besoin de temps pour s’imbriquer. On retombe sur nos pieds, mais ça reste déroutant. Enfin, de la page 268 à 318, on suit de près les expéditions spéléologiques de Le Cagot et de Nicholaï dans le gouffre de Port de Larrau. C’est assez long, ça ne fait pas avancer l’action et ça ne fait que développer un peu le contraste entre la robuste personnalité de l’un (le basque Le Cageot) et la généreuse subtilité de l’autre (son ami Nicholaï).

Comme on l’a souvent remarqué à d’autres occasions, c’est un roman riche et attachant, une critique remarquable du mode vie américain, mais un roman difficilement qualifiable d’espionnage ou de policier. Ce n’est pas une critique mais, pour moi, une information pertinente.

Extrait :
Par exception, je soumettrai à votre attention quelques citations plutôt qu’un texte continu : on verra ainsi davantage le talent et le style de Trevanian.

  • C’est un truisme de la politique américaine qu’un homme à même de remporter une élection n’en a jamais l’étoffe.

  • Tu méprises les Américains en tant que race. Mais ce n’est pas une race. Pas même une civilisation. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen.

  • Il ne l’aimait pas assez pour désirer lui devoir quoi que ce soit.

  • Tous les Américains étaient des marchands et le fondement même du génie américain – de l’esprit yankee – est d’acheter et de vendre.

  • La propagande du vainqueur devient vite l’histoire du vaincu.

  • Les Américains confondaient niveau de vie et qualité de la vie, égalité des chances et médiocrité institutionnalisée, bravade et courage, machisme et virilité, libertinage et liberté, verbosité et clarté de langage, amusement et plaisir.

  • La Mother Company et les pays de l’OPEP passaient à l’heure actuelle par une période délicate de transition; la première tentait de transformer son monopole de l’énergie pétrolière en une hégémonie couvrant toutes les autres sources d’énergie, afin de conserver ses pouvoirs et ses avantages au-delà de l’épuisement des ressources pétrolières mondiales; l’autre s’efforçait de transformer ses richesses pétrolières en acquisitions industrielles et territoriales dans le monde occidental. Et c’est pour leur permettre de franchir cette phase difficile que Diamond et Able avaient le pouvoir illimité de résoudre les trois obstacles les plus dangereux à leur succès : les efforts furieux de l’OLP pour semer le désordre afin d’obtenir une part des richesses arabes; l’interférence stupide et maladroite de la CIA et de son organe la NSA; et l’insistance tenace d’Israël à survivre.

  • Les généralisations ne sont critiquables que lorsqu’elles s’adressent à des individus.

  • Diamond se voyait tel le héros viril et solitaire, arpentant bravement une rue poussiéreuse d’un quartier perdu de Hollywood, la main à quelques centimètres de l’étui de son ordinateur. Il est révélateur que le cow-boy soit le héros type de la culture américaine : un immigrant victorien brutal et sans éducation, issu de la masse rurale.

Jeu de go

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Lynwood Miller – Sandrine Roy

Par Raymond Pédoussaut

lynwoodmillerDate de publication originale : 2016 (Éditions Lajouanie)roy-sandrine
Genres : Enquête, fantastique, sentimental
Personnages principaux : Lynwood Miller, américain installé dans les montagnes françaises – Élisabeth Kellermann, jeune fille possédant d’étranges pouvoirs – Simon Borrie, expert en informatique.

La bergerie d’un voisin de Simon Borrie, a été rachetée par un inconnu qui se lance dans de gros travaux. Cet inconnu est un grand gaillard américain peu bavard et mystérieux mais qui finit par sympathiser avec Simon. Il s’appelle Lynwood Miller. Il pensait prendre une retraite paisible dans un coin perdu des montagnes françaises. Il a bien fait de venir là, Lynwood : peu de temps après son arrivée il sauve une jeune fille agressée par deux bandits que Lynwood met en fuite. Après avoir porté secours à la fille, il la fait soigner à l’hôpital. En sa présence il se produit d’étranges phénomènes : la télévision explose, les aiguilles de la pendule se mettent à tourner très rapidement, des objets se déplacent tout seuls … Elle s’appelle Élisabeth, elle a le don de télékinésie, entre autres. D’abord fasciné, Lynwood tombe éperdument amoureux. Avec son ami Simon et le commissaire Marchand, ils vont mener l’enquête sur l’agression. Cela les amènera en Allemagne. C’est dans le passé de la jeune fille qu’ils espèrent trouver les raisons des récents événements.

L’auteure nous fait voyager des montagnes françaises (les Pyrénées, bien que n’étant pas explicitement citées) jusqu’en Allemagne où tout se dénouera. Les conditions de la naissance d’Élisabeth expliquent la suite de son histoire. L’intrigue est bien élaborée et le scénario se déroule parfaitement bien jusqu’à l’explication finale.

Si on a gardé la fraîcheur de sa jeunesse on trouvera les personnages originaux et intéressants. Les amateurs de romans noirs risquent de les juger un peu trop parfumés à l’eau de rose. Élisabeth est une fille solaire, fragile, mais aussi redoutable grâce à ses pouvoirs. Elle est capable de déplacer les objets à distance, de guérir avec ses mains, de s’introduire dans l’esprit des gens ou de clouer au mur  un ennemi, comme un papillon. Lynwood est un grand bel homme qui fait rêver les dames, mais lui n’en voit qu’une : Élisabeth. Il ne faut pas lui chercher des noises, ni l’énerver, c’est un ancien des forces spéciales, il sait se battre et il est costaud. Simon est un personnage très contrasté : il ressemble à ce que serait un assemblage entre un berger des Pyrénées et un surdoué sortant de Harvard : il vit chez sa maman, vend des cloches à moutons et à vaches sur les marchés de son bled, ne se lave pas (ou peu) mais c’est aussi un génie de l’informatique, sollicité par les plus grandes boites du monde pour résoudre des problèmes compliqués. Il parle couramment cinq langues.
Avec de tels protagonistes il y en a pour tous les goûts. Les dames vont adorer Lynwood, un type viril, protecteur, attentionné, avec un grand cœur. Les messieurs vont fantasmer sur  Élisabeth, capable de se glisser à distance dans le lit de son chéri. Les branchés techno vont admirer Simon, l’incontournable hacker présent dorénavant dans tous les polars d’enquête, un gars capable de pénétrer tous les réseaux et même d’accélérer une liaison internet sur ligne téléphonique poussive de montagne, ce qui tient plus de la magie que de compétences techniques poussées.

L’écriture est simple, sans complication ni recherche. Le livre se lit facilement mais il n’y a aucun style personnel. Le style, l’histoire d’amour, la happy end peuvent donner l’impression d’être dans un roman pour la jeunesse.

Sur la couverture, on peut lire : Roman policier mais pas que… Effectivement ça correspond bien à ce qu’est ce livre, un mélange de polar, de fantastique et de littérature sentimentale. Bien réussi toutefois, ce qui n’est pas évident avec de tels ingrédients.

Lynwood Miller est un roman agréable à lire, reposant, recelant une certaine fraîcheur plutôt rare dans le domaine polars. Il conviendra parfaitement à ceux qui n’ont d’autre objectif que se distraire.

Extrait :
– Cent pour cent de réussite, dit Kellermann avec un soupçon de fierté. Et c’est là le moindre de ses talents. Vous n’imaginez pas l’étendue de ses facultés. Si elle se découvrait au grand jour, on la traiterait comme un rat de laboratoire au mieux, ou comme une bête de foire. Elle a très rapidement pris conscience de sa différence, même en vivant enfermée comme vous l’avez souligné. À partir du moment où elle a réalisé qu’elle pouvait soigner, faire le bien autour d’elle, il y a eu comme un déclic. Elle est parvenue à canaliser ses pouvoirs, à gérer ses émotions. Il était même envisageable de l’intégrer dans un établissement scolaire à cette époque-là. Mais c’est elle qui s’y est opposée. Elle avait pris l’habitude de suivre des cours à domicile, avec des professeurs particuliers, et cela lui convenait. Les premiers ne sont pas restés longtemps, ils prenaient peur rapidement dès qu’elle déplaçait leurs livres, plus par jeu que par malice.

Ma Note : 3.75 Stars (3.75 / 5) lynwood-amb

 

 

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Brunetti en trois actes – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Falling in love)
Date de publication française : 2016 chez Calmann-Lévy
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Brunetti

Depuis quelques romans, j’étais déçu que Donna Leon mette moins d’énergie sur les éléments mystérieux de l’intrigue ou sur les subtilités de l’enquête au profit de la juste cause qu’elle défendait. J’allais l’abandonner tranquillement, quand la télésérie allemande a ressuscité mon intérêt pour Brunetti et sa famille, Vianello et Elettra, Venise et ses décors fascinants. Il arrive souvent qu’une télésérie ou un film ne rende pas justice à un roman (par exemple : Les petits meurtres d’Agatha Christie, délibérément humoristique; ou la série britannique des Enquêtes de l’inspecteur Wallander, où notre pauvre Kurt ressemble à un sans abri déprimé et alcoolique). La série allemande des Brunetti rehausse, à mon sens, la valeur des romans de Leon, et c’est peut-être pourquoi elle ne l’aime pas beaucoup.

Dans ce roman-ci, pas de cause à défendre, sinon celle des malheurs et de la solitude des divas. En l’occurrence, on retrouve Flavia Petrelli, à la Fenice de Venise, qui chante Tosca avec beaucoup de succès, noyée sous les roses. Elle avait rencontré Brunetti à cette même Fenice dans le premier roman de la série, Mort à la Fenice, vingt-cinq ans auparavant. Quatre ans plus tard, Brunetti avait revu Flavia et son amie archéologue Brett Lynch (Entre deux eaux), impliquée dans une affaire de fausses figurines chinoises, et violemment agressée pour l’empêcher de déplacer trop d’air.

Elle vit maintenant à Milan, est marié et a deux enfants. Souvent en tournée, sa vie est remplie mais difficile. Donna Leon, elle-même amateur d’opéra, décrit avec empathie la solitude et la vie difficile d’une diva. Dans ce cas-ci, en particulier, Flavia semble victime d’un admirateur excessif, qui n’a de cesse de la submerger de roses jaunes (des centaines!), et de lui faire des cadeaux exorbitants, sans se faire connaître. Puis, le supposé adulateur semble s’attaquer physiquement aux personnes pour qui Flavia éprouverait de l’estime. Comment Brunetti parviendra-t-il à neutraliser un tel individu qui menace réellement la santé mentale (et peut-être aussi physique) de Flavia.

Peu d’action, et on reconstitue les attentats contre Francesca et Freddy une fois qu’ils ont eu lieu. À la questure, ça ne bouge pas trop non plus, parce qu’Elettra est en grève contre l’affreux Scarpa, et Patta qui a tendance à le couvrir, au détriment de l’infortuné et vulnérable Alvise, suspendu pour avoir agressé un manifestant. Vianello et Paola n’ont pas non plus un grand rôle. Quant à la musique, c’est un prétexte pour développer le personnage de Flavia, sa vie, l’éducation de ses enfants, son mariage; c’est sa prestation qui émeut Brunetti, plus que la musique de Puccini : les plaisirs musicaux de l’auteure commencent à Haendel et s’arrêtent à Mozart.

Le contexte de l’opéra n’en est pas moins plaisant et Leon nous ménage quelques belles surprises comme le premier chapitre du roman. Par contre, j’émettrais quelques réserves sur les dialogues (entre Brunetti d’une part, et Elettra, Flavia et Claudia d’autre part). Est-ce un problème de traduction ? Les principaux personnages manifestent une étonnante agressivité; pour Flavia, on comprend son stress, mais ses réactions vis-à-vis de Brunetti frisent l’hystérie. Ça m’a rappelé certains romans de Patricia Cornwell qui dotaient ses personnages d’une bonne dose d’agressivité, peut-être pour avoir l’impression d’écrire quelque chose de dramatique. Enfin, j’ai trouvé la finale plutôt bâclée et difficile à se représenter.

Vivement la télésérie !

Extrait : 
Brunetti se tourna vers elle et déclara, sans ambages : « J’ai besoin d’informations sur vos derniers amants, Flavia. Peu m’importe qui c’était, ou qui c’est, mais j’ai besoin de savoir comment ils s’appellent et comment ces relations ont fini, s’il y avait du ressentiment entre vous. » S’il s’était penché sur une table dressée pour le dîner et qu’il eût craché dans la soupe, elle n’en aurait pas été plus choquée. Et dégoûtée.
«  Et voulez-vous savoir, aussi, ce que j’ai fait avec eux?
− Contentez-vous de jouer la comédie sur scène, Flavia, rétorqua-t-il, soudain lassé par son attitude. Celui ou celle qui a fait cela à Freddy est la même personne que celle qui vous a envoyé les fleurs et qui a poussé cette fille sur le pont. Vous êtes le seul lien entre eux. »
Brunetti lui laissa la possibilité d’émettre une objection ou d’exprimer sa colère, mais elle resta assise en silence, le regardant fixement, le visage encore figé par la surprise et tout rouge sous l’emprise de la rage.

La Fenice

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

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Les Empocheurs – Yves Beauchemin

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Québec Amérique)
Genres : roman sociétal, thriller
Personnage principal : Jérôme Lupien, jeune homme ambitieux

Jérôme Lupien commence sa carrière professionnelle par une année sabbatique. Son diplôme d’études en lettres en poche, il décide de prendre un peu de bon temps avant de se lancer dans le monde du travail. Mais son année sabbatique vire au cauchemar, victime de deux escroqueries successives, il déprime et se fait larguer par sa petite amie. Ses déconvenues vont transformer Jérôme : le jeune idéaliste laisse la place à un jeune homme froid et cynique. Lors de vacances à Cuba, il va faire la connaissance d’une ravissante maman qui deviendra sa maîtresse. Il va également sortir d’une situation difficile un fils à papa victime d’une agression. Ces deux événements vont changer sa vie. Le père du garçon secouru sera reconnaissant en l’embauchant pour un travail un peu spécial mais bien payé. Son nouveau patron est un lobbyiste influent de Montréal dont les affaires ne sont pas toujours très nettes. Partagé entre scrupules et ambition, Jérôme va tracer son chemin dans ce milieu de requins de la magouille et de la politique.

L’intrigue montre la transformation d’un garçon plein de bonnes intentions mais un peu naïf, en un homme ambitieux, efficace, évoluant dans un milieu où la moralité et l’honnêteté n’existent pas. C’est l’occasion pour l’auteur de dénoncer toutes sortes de manigances utilisées par des agents d’influence peu scrupuleux pour aider des entrepreneurs ou hommes d’affaires à détourner l’argent des contribuables. Il y a des exemples assez savoureux comme celui de la construction d’un pont où sévissait autrefois la guerre des pharaons et des modernes. Auparavant c’est la conception des pharaons qui s’imposait : construire solide pour durer des siècles. Aujourd’hui c’est celle des modernes : construire fragile pour continuer à rapporter aux entrepreneurs après la construction car on bâtit seulement une fois mais on entretient et on répare plusieurs fois. Il y a aussi ces appels d’offres truqués où les soumissionnaires se sont entendus entre eux et dont les dépassements de coût sont prévus d’entrée. Ces combines se font avec la complicité du pouvoir politique qui en profite pour ramasser l’argent qui servira à sa prochaine campagne électorale.

L’auteur dénonce ces méthodes qui se pratiquent au Québec, comme elles se pratiquent aussi dans beaucoup d’autres pays. Mais dans tous les tripatouillages décrits il y en a un qui est typique du Québec : l’anglicisation de la Belle Province. Programmée en douce, par un petit groupe rassemblé autour du premier ministre, elle a pour but de favoriser l’économie en unifiant la langue du Canada. Il serait dommage qu’une particularité identitaire gêne les affaires, surtout si elles sont juteuses. Les Québécois ne sont pas surpris par la corruption, ils ont l’habitude, ils sont blasés, mais l’anglicisation décrétée dans leur dos c’est beaucoup plus grave, c’est impardonnable ! Par cet épisode l’auteur exprime son inquiétude concernant la pérennisation de la langue française au Québec.

À travers le parcours initiatique d’un jeune homme revanchard, Yves Beauchemin nous propose avec Les Empocheurs un roman fort intéressant, édifiant sur les méthodes utilisées par des affairistes avides pour capter l’argent des contribuables. La délinquance des riches et des puissants est ici concrètement mise en évidence. Un humour froid contribue à rendre cette lecture bien agréable.

Extrait : 
Séverin Sicotte suivait le débat attentivement, mais pour de tout autres raisons. Une de ses antennes à Québec venait de lui apprendre qu’à la reprise de la session d’automne le premier ministre Labrèche annoncerait la participation du Québec au projet du musée ; des modalités restaient à être précisées, mais l’implication financière du gouvernement s’annonçait importante. En fait, Westwind et Labrèche avaient conclu une entente officieuse trois mois auparavant, souhaitant par cet exemple spectaculaire de collaboration promouvoir l’unité canadienne.
L’unité canadienne, tout comme le sort du Québec, n’avait jamais empêché Séverin Sicotte de dormir ni même de ronfler. Par contre, à l’idée des montants colossaux que les deux paliers de gouvernement s’apprêtaient à dépenser dans un but de pure propagande, il lui passait dans tout le corps des frissons de plaisir qui le tenaient parfois éveillé durant de longues heures.

… il s’était assis au piano pour tenter de se remettre le Träumerei sous les doigts et au bout d’une dizaine de minutes, à son grand étonnement, les choses étaient tombées en place assez rondement.

Schumann – Träumerei

Ma note : 4 Stars (4 / 5) 

 

 

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Red Light – T2 Frères d’infortune – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (VLB)
Genres : Enquête, noir
Personnage principal : Eugène Duchamp, détective

En juin, j’ai commenté le tome I de Red Light, Adieu Mignonne. C’était le premier polar de Bourassa, pas loin d’un coup de maître. J’avais hâte de lire la suite. Je recommande la lecture du premier tome d’abord : le deuxième tome développe une intrigue particulière, mais les principaux personnages, le milieu, l’époque (deux ans après) sont les mêmes, et le sens du récit suppose la compréhension de ce qui se joue dans le premier.

C’est en même temps l’inconvénient du deuxième tome : l’effet de surprise est passé et l’auteure n’ajoute pas grand-chose à ce qu’on connaît déjà : les personnages n’ont pas vraiment évolué; les clubs se modernisent un peu, mais sont dirigés par les mêmes caïds, Tony Frank à la tête des Italiens, et Harry Davis, leader des Juifs; alcool, drogues, prostitution, règlements de compte, c’est toujours la même histoire, même si le prix de l’héroïne a augmenté. L’enquête que mène Duchamp ressemble aussi à celle qui caractérisait le premier tome : Duchamp tentait alors de retrouver un bébé; dans ce cas-ci, Duchamp recherche une adolescente disparue, Vera, à la demande de sa grande et insupportable sœur, Nellie, et de leur oncle, le docteur Haywood du Montreal General Hospital.

L’accent est mis sur les relations entre Duchamp et Beaudry, déjà paradoxalement liés dans la première histoire du fait que les deux hommes avaient été, tour à tour, amoureusement liés à l’irrésistible Mignonne et abandonnés par elle. On aimerait bien que ce tandem ressemble un peu au duo redoutable de Dave Robichaux et Clete Purcel (cf. James Lee Burke), mais c’est loin d’être les cas : Beaudry est fort sur l’alcool et les femmes, mais il semble tremper dans des magouilles risquées, et il est d’ailleurs diminué par une vilaine blessure à l’abdomen tout au long du roman; Duchamp se perd tellement dans la drogue, principalement l’opium, qu’il n’a plus toute sa tête et encore moins son cœur; ses jugements manquent d’intelligence et ses élans manquent leur cible, sa femme, son amie Marcelle, son ex Mignonne, son vieux pot Beaudry, détournés par son obsession schizophrénique de la drogue. Il est donc difficile de s’attacher à eux.

Enfin, on parle beaucoup dans ce roman; peu d’action, sinon pour aller d’un tripot à l’autre. Donc, rythme très lent, sans grand rebondissement, sans surprise.

Extrait : 
Après l’incendie de la fumerie et, par conséquent, du domicile que ma femme et moi partagions, je m’étais installé seul dans une chambre de la rue De La Gauchetière en attendant le retour de Pei-Chan, toujours hospitalisée. Je n’avais pas été surpris outre mesure de voir le beau Beaudry atterrir avec ses bouteilles de bière, et ce, dès le premier soir. Abandonné par sa femme, il ressentait le besoin de tromper la solitude et, pauvre gars, n’avait pas trouvé mieux qu’Eugène Duchamp pour épuiser l’ennui. Suffisant, fiérot, arrogant, chicanier, l’inspecteur Beaudry n’avait malheureusement jamais été particulièrement doué pour se faire des amis : il était donc tout naturel qu’il vienne frapper à ma porte et, au bout du compte, je dois avouer qu’on était bien assortis, lui et moi. L’habitude s’était donc installée d’elle-même, sans qu’on la force; d’ailleurs, si on s’y était attardés ne serait-ce qu’un instant, elle nous aurait probablement donné la nausée. À la manière d’un vieux couple qui ne s’est jamais aimé, on était trop fatigués, surtout trop peureux pour remettre en question une routine qui, contre toute espérance, fonctionnait plutôt bien. Et, invariablement, chaque soir, on s’installait côte à côte au bar du Paradise.

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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Un trou dans la toile – Luc Chomarat

Par Raymond Pédoussaut

untroudanslatoileDate de publication originale : 2016 (Payot & Rivages)
Genres : roman sociétal, humour
Personnages principaux : Thomas, créateur de clips publicitairesL’Inconnu, créature virtuelle
Prix : Grand prix de littérature policière 2016 (roman français)

L’Inconnu fait le buzz sur le net. Ce personnage, s’il existe, est l’opposé de l’individu connecté moderne qui veut se faire connaître, s’expose narcissiquement sur le réseau. L’Inconnu n’est pas sur les réseaux sociaux, aucune trace de lui sur les connexions à internet, pas d’accès à un quelconque compte bancaire, pas de carte de crédit, pas de smartphone, pas d’ordinateur. Totalement invisible ! Mais c’est devenu un phénomène et même une sorte de légende sur les réseaux. Dans ce contexte Thomas, créateur de clips publicitaires dans un grand groupe mondial de communications, est un peu dépassé. Il travaille encore à l’ancienne, il est réfractaire à tous les gadgets technologiques dont sont friands ses jeunes collègues. A quarante ans passés, c’est un vieux dans sa boîte qui ne va pas tarder à l’éjecter. Sans conviction Thomas postule à une nouvelle agence qui vient de se créer : le Ministère des Nouveaux Médias. À sa grande surprise son patron l’engage avec pour mission de trouver l’Inconnu. La raison en est : « L’existence même de l’Inconnu est une insulte à la médiatisation en général, au désir de médiatisation pour être précis, donc une menace économique et sociale. » Et en plus il y a l’émergence du mouvement Off : des gens qui se déconnectent, qui n’utilisent plus les technologies de communication. Thomas a un nouveau job, même s’il ne saisit pas très bien en quoi il consiste, il a un salaire, c’est ce qui compte.

Le roman démarre comme une critique sociale sur les dérives du monde ultra connecté mais assez rapidement on s’oriente vers une toute autre direction : qu’est-ce qui fait l’existence d’une personne ? Ainsi l’Inconnu n’existe que parce les gens parlent de lui. Il n’a aucune réalité, aucune consistance. C’est une créature virtuelle qui ne se manifeste pas mais devient célèbre par sa non-existence. Mais on va chercher à l’identifier comme une personne humaine. Ainsi devant le succès de la créature, certains vont essayer de faire croire qu’ils sont l’Inconnu. Qui est l’Inconnu ? est la question qui hante les réseaux sociaux, les forums et la blogosphère. Le monde connecté bascule dans l’irréel. Certains vont même pousser jusqu’à l’extrême le processus : ils vont tenter de s’encoder, de devenir une suite de codes informatiques perdant ainsi toute matérialité pour passer intégralement dans l’univers numérique et devenir ainsi plus libre, plus vivant qu’une vraie personne. D’autres au contraire, vont se débarrasser de tous les objets de communication, c’est le mouvement Off.

L’intrigue est ambitieuse et pourrait devenir le sujet d’un roman de science-fiction. Mais l’auteur a pris un autre parti : traiter le problème par l’absurde, montrer une succession de situations totalement ubuesque, quasiment délirantes. Thomas, le personnage principal, avec son air d’ado attardé, toujours à côté de la plaque, qui n’adhère jamais complètement à quoi que se soit, faisant preuve d’un détachement insupportable, accentue le grotesque de tout cela.

J’avoue ne pas avoir été convaincu par la démarche de l’auteur qui, tout au long de l’histoire, oscille entre la farce et la critique sociale sans vraiment se décider de quel côté tomber. Si le livre ne m’a pas vraiment emballé, il semble avoir séduit les jurés du Grand prix de littérature policière, bien que je ne sois pas certain que ce roman soit de la littérature policière.

Extrait : 
Le pouvoir, aujourd’hui, c’était l’Inconnu. Buzzati n’était pas encore de son côté, il était toujours du côté de ceux qui le craignaient : les médias, anciens ou nouveaux, et ceux qui les possédaient. Car le pouvoir officiel, c’était eux. Mais le vrai pouvoir ? Buzzati avait fait disparaître des strates entières de sa biographie, et il savait ce que cela représentait dans un monde où les satellites pouvaient dire à qui voulait le savoir, en temps réel, qui vous étiez, où vous étiez, ce que vous faisiez et avec qui. L’Inconnu, lui, échappait aux satellites. Il échappait aux bloggers, aux influencers, à la police et aux médias, tout en étant la personne la plus en vue du moment. L’Inconnu n’avait pas de biographie officielle, il n’avait pas de biographie du tout.

Note : 3 Stars (3 / 5) untroudanslatoile-amb

 

 

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Péril sur le fleuve – Daniel Lessard

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Éd. Pierre Tisseyre inc.)
Genre : thriller politique et écologique
Personnages principaux : Amélie Breton, biologiste – Marie-Lune Beaupré, journaliste à Radio-Canada

J’ai eu beaucoup de satisfaction à traverser le précédent polar de Lessard, Le puits, en mars 2015; l’expérience de Lessard comme journaliste-observateur, sa nostalgie de la Beauce, sa région d’origine, la restitution d’un passé pas si lointain, et une histoire touchante, c’étaient là des éléments suffisants pour agrémenter un bon polar.

Dans Péril sur le fleuve, on se familiarise encore avec une région du Québec, mieux connue dans la mesure où elle longe le fleuve Saint-Laurent entre Berthier-sur-Mer et Montmagny : l’Anse-aux-Sarcelles. Située (vers l’est) à environ 60 km du port de Lévis et de la ville de Québec. Il y a 40 ans, c’était une superbe région pour la faune et la flore; or, la pollution de l’espace et du fleuve, devenu un véritable dépotoir pour les égouts, a causé la disparition d’un grand nombre d’oiseaux. Lessard a vécu dans cette région et, cette fois-ci, c’est à partir de son expérience d’ornithologue et son souci écologique qu’il élaborera ce thriller.

La jeune écologiste Amélie Breton examine les bords du fleuve et tente de sauver, en vain, deux cannetons d’une sarcelle empoisonnés par les déchets d’huile usée et de mégots de cigarettes de quelques riverains qui se débarrassent dans le fleuve de leurs produits toxiques. Le premier ministre René Saint-Martin et le gouvernement québécois ne s’en préoccupent guère, comptant sur la puissance du fleuve qui finirait bien par venir à bout de toutes ces cochonneries.

Certains écologistes, rassemblés dans la cellule Sauvons le Saint-Laurent, décident d’entreprendre des actions ambigües et audacieuses pour réveiller les décideurs : d’abord, l’explosion d’un petit bateau rempli de barils de pétrole; puis, un béluga est retrouvé mort sur la grève de l’Isle-aux-Grues, portant l’inscription : « Mort à Saint-Martin et à Mesmer ! ». Le gouvernement préfère tenir ça mort, mais la journaliste de Radio-Canada, Marie-Lune Beaupré, qui bénéficie de sources occultes bien renseignées, annonce au bulletin de midi : « Une vague de terrorisme menace le Québec ».

L’action se situe en 2018, peut-être par prudence, mais on dirait bien que ça se passe hier. Du moins jusqu’à l’apparition d’un superpétrolier en pleine tempête, qui semble s’être enlisé dans les fonds marins en face de l’Anse-aux-Sarcelles. La cargaison d’une énorme quantité de pétrole doit être déchargée à Lévis; déjà une partie a été déversée dans le fleuve pour tenter d’alléger le bateau. Rien n’y fait. Quelques marins semblent s’être sauvés; d’autre sont retrouvés morts. Aucune possibilité de communiquer avec le capitaine, ce qui paraît inexplicable. Là réside le mystère de ce thriller qui, après un début sentimental un peu fade, se transforme soudain en suspense international qui nous réserve quelques belles surprises. Lessard ne veut pas ralentir l’action par des considérations politiques trop poussées, mais on comprend bien les relations tumultueuses entre le maire, le premier ministre québécois, le premier ministre du Canada et, à la rigueur, la Maison blanche et ses services de sécurité. Il y a là matière à un bon film d’action.

Beaucoup de qualités dans ce nouveau roman de Lessard, qui m’a intéressé sans trop m’émouvoir. Son engagement est clair et fort opportun. Mais les personnages, y compris les deux jeunes femmes Amélie et Marie-Lune, sont moins attachants que les personnages du Puits. Peut-être parce que, comme il s’agit d’un récit d’action plutôt que d’un roman historique, l’auteur glisse plus sur les personnages qu’il ne critique pas pour insister sur l’affrontement entre les forces de l’ordre et les forces obscures qui gouvernent le bateau. Les hommes politiques, par contre, prenant parti pour les intérêts économiques au détriment de la qualité de l’environnement, sont dénoncés avec force. De même que l’autocensure des media et la surveillance policière des journalistes. Sujet d’actualité s’il en est un, au moment où on enquête, au Québec, sur la surveillance électronique de plusieurs journalistes dont celui de La Presse et de TVA, Patrick Lagacé.

Le plaidoyer écologique de Lessard, fort louable par ailleurs, apparaît comme l’essentiel de ce roman. Un peu comme ces écrivains de polars qui, craignant vers la fin de leur carrière, d’être associés à des amuseurs publics, se livrent à quelques romans sérieux pour montrer qu’ils en sont capables, que leur rôle ne se réduit pas à celui de divertisseur. Pour ceux qui ont suivi sa carrière à Radio-Canada, jamais Lessard ne saurait être soupçonné de n’être qu’un amuseur. Il ne doit donc pas hésiter à se laisser aller à développer davantage l’aspect ludique de ses romans.

Extrait : 
Le premier ministre reprend la parole.
− J’ai promis que l’environnement serait la priorité de ce mandat, mais sans négliger les projets créateurs de richesse. Nous avons trop souvent reculé, abandonné des projets prometteurs et baissé les bras devant les pressions des écologistes. Ce temps est révolu. Chaque fois qu’un écolo nous attaquera, nous devrons répliquer. Nous devons démontrer que nous prenons l’environnement au sérieux, mais sans pour autant écarter les projets rentables. Quand les Steven Guilbeaut de ce monde hurleront, nous crierons plus fort qu’eux. Et s’il devait s’avérer que des écologistes sont les auteurs de ces deux incidents et des deux communiqués, il faudra leur donner une bonne leçon. Mais ça ne doit pas nous détourner d’aller vers une économie de plus en plus verte.
Le ministre des Finances branle furieusement la tête.
− Une économie verte ! répète-t-il d’un ton railleur. En promettant des milliers d’examens environnementaux, en consultant ad nauseam et en dépensant des millions pour sauver des bibittes et faire plaisir à ces tarés d’enverdeurs ! C’est ça notre grand projet ?

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Inflammation – Éric Maneval

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (La Manufacture de livres)
Genre : Thriller
Personnage principal : Jean Mourrat, époux d’une disparue et père de deux enfants

La femme de Jean Mourrat est partie un soir d’orage. Sans explication, sans même un mot. Cette disparition aussi brutale que mystérieuse va laisser Jean complètement désemparé. D’autant plus qu’il va trouver sur son répondeur téléphonique un message déconcertant de son épouse Liz : « Pardon, Jean ! Pardon ! ». Jean, complètement dérouté aura besoin du soutien de ses amis, de ses enfants … et de la bouteille avant de réagir et de chercher une justification à ce départ précipité. Un livre sur l’ésotérisme avec une dédicace à son épouse, un prénom et un numéro de téléphone, seront le point de départ de sa recherche. Cela le mènera jusqu’en Belgique pour une étonnante découverte.

Plusieurs thèmes sont abordés dans ce roman. D’abord celui de la connaissance de l’autre : même aussi proche que mari et femme, connaît-on vraiment la personne avec qui on vit ? Jean va faire un constat amer : il ne savait rien du passé de son épouse ni de ses activités hors du domicile. Le deuxième thème est celui des apprentis sorciers de la recherche scientifique, qui, après une réussite, deviendraient totalement mégalomanes, poussant leurs expériences jusqu’à la catastrophe. Un troisième thème apparaît vers la fin : celui de la dérive sectaire.

L’intrigue utilise successivement ces thèmes pour créer une atmosphère de mystère, d’angoisse et de doute dans une première partie réussie. Mais les choses se compliquent quand on aborde les explications dans la deuxième partie. C’est là que j’ai commencé à tiquer, en lisant des phrases telles que : « un langage symbolique de l’ordre de l’ésotérisme et de l’alchimie. » Ou encore « le principe philosophique allié à la molécule miracle de Thauma-conseil. » Qu’es aquò ? Si encore c’était présenté comme un délire de savant fou, on l’accepterait mieux. Mais non, ce sont des affirmations « sérieuses »! Des explications qui épaississent le mystère au lieu de le lever. À ce niveau l’auteur aurait pu carrément basculer dans le fantastique au lieu de simplement l’effleurer, cela l’aurait exempté d’éclaircissements aussi alambiqués. Mais Maneval a choisi de rester dans le domaine du rationnel. Dans ce contexte, l’association de l’alchimie et de l’ésotérisme avec la recherche avancée en pharmacologie est surprenante. Peut être a-t-il voulu montrer qu’il y a une quête commune entre les alchimistes et quelques scientifiques de pointe ? La connaissance pourrait leur donner un sentiment de supériorité et ils en viendraient à se prendre pour des dieux. Alors l’échec deviendrait insupportable. La mort, la solution, encore plus s’ils sont convaincus de pouvoir renaître ailleurs. Ce qui expliquerait la sérénité affichée au moment fatal. On pense évidemment aux suicides collectifs des membres de l’Ordre Temple Solaire en 1994 et 1995. Le rationnel bascule dans le totalement irrationnel. C’est une interprétation, je ne suis pas certain que ce soit vraiment ce qu’à voulu exprimer l’auteur.

C’est le personnage principal, Jean, qui raconte l’histoire. Jean, est un type bon, c’est dit et répété. Un gars aimant et aimé croit-il. Mais complètement aveugle. Croyant le bonheur familial définitivement acquis, il passe son temps à collectionner les maisons qu’il retape, sans voir qu’autour de lui il se passe des choses qui devraient l’inquiéter. Sa cécité concerne autant sa famille que son meilleur pote. Quand tout s’effondre brusquement autour de lui, il est complètement paumé. L’auteur a cherché à le rendre sympathique en montrant son désarroi et ses efforts pour tenter d’appréhender les évènements. Insouciant avant et malheureux comme les pierres après le drame. J’ai eu autant envie de lui botter le cul que de le plaindre. D’autres personnages manquent d’un peu de crédibilité, comme le policier statisticien et sa compère voyante qui ont compris avant tout le monde.

Le titre Inflammation est aussi énigmatique. Encore une référence à l’alchimie ou simplement le rapport avec les incendies de la partie finale ? Même les couvertures (il y en a plusieurs) sont sujettes à questionnement : tantôt une madone penchant à gauche, la même penchant à droite mais avec une robe à fleurs, une autre version la montre avec des dents de vampire ! Pourquoi ces différentes couvertures ? Et pourquoi surtout cette vampirette qui donne une mauvaise idée du bouquin ? Bien que l’image cinématographique du vampire soit bel et bien évoquée.

Ceux qui liront ce livre pour passer un agréable moment de lecture, pour bouquiner un bon thriller, y trouveront mystère, tension, rythme et quelques retournements bien sentis. Ils seront probablement satisfaits. Ceux qui analysent un peu plus, s’attachent à la vraisemblance, à la cohérence, seront beaucoup plus critiques. Pour ma part je me pose beaucoup de questions. En plus de celles soulevées plus haut il y a : quel genre de roman a voulu écrire Maneval ? Une simple distraction ? Une œuvre plus ambitieuse abordant de grands sujets ? Je penche pour la deuxième proposition : l’œuvre ambitieuse. Peut être un peu trop ?

Thriller étrange, frisant l’ésotérisme et le fantastique sans vraiment tomber dedans. Tout pose question dans ce roman. L’auteur n’apporte pas les réponses. Au lecteur pas trop flemmard de les trouver. Expérience intéressante !

Inflammation serait un beau livre si l’on en croit Jean Cocteau : « Un beau livre, c’est celui qui sème à foison les points d’interrogation. »

Extrait : 
— Il y a beaucoup trop d’éléments, Jean. Il faut dissocier. Prenons Markus, Liz, la molécule et les effets secondaires, d’accord ? Si j’en crois ton récit, ta femme et son ancien compagnon étaient des génies de la pharmacologie à l’origine de la découverte d’une molécule révolutionnaire, mais désastreuse. Néanmoins, cette découverte, alliée à un mystérieux principe philosophique, représenterait une formidable avancée. Cela ferait une quinzaine d’années que la société Thauma-Conscils en tirerait d’énormes bénéfices tout en parvenant à maintenir secret le fondement de la découverte. Imaginons que tout soit vrai. Cela exigerait un secret absolu, un cryptage total des activités de la société, ce qui paraît tout à fait improbable. Aujourd’hui, un lanceur d’alerte est en mesure de divulguer les plus grands secrets de la CIA, et personne n’aurait jamais eu accès à la formidable découverte de cette société ? Personne n’aurait jamais entendu parler du sort de Markus ? Aucun de ces fameux chercheurs ayant accès aux données de Thauma-Conseils n’aurait été tenté de reprendre à son compte cette incroyable découverte ? Ils seraient tous tenus par un entier secret ? C’est difficile à croire.

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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Top 10 de l’année 2016

Sélection des meilleurs livres que nous avons lus et chroniqués en 2016, mais pas obligatoirement publiés cette même année.
Nous nous sommes limités à 10 livres, 5 livres pour chaque chroniqueur.
Il n’y a pas d’ordre de préférence, pas de classement de 1 à 10. Mais comme il faut bien un ordre pour présenter les livres, c’est de la chronique la plus récente (en haut) à la plus ancienne (en bas), en alternant les choix de chaque chroniqueur.
Le lien sur le titre renvoie à la chronique correspondante.

parmilesloupsParmi les loups et les bandits d'Atticus Lish

Date de publication française : 2016 (Buchet Chastel)
Genre : Roman noir
45etoiles-r3


Choix de Raymond
Lumière du monde de James Lee Burke

Date de publication française : 2016 (Payot et Rivages)
Genre : Thriller
45etoiles-r3


Choix de Michel
cartelCartel de Don Winslow

Date de publication française : 2016 (Seuil)
Genres : Thriller, mafia, géopolitique
425etoiles-r3


Titre associé à Cartel La griffe du chien
Choix de Raymond
Code Bezhentzi de Luc Chartrand

Date de publication française : 2015 (Libre Expression)
Genre : Thriller politico-géographique
45etoiles-r3


Choix de Michel
lanuitjamaiscompleteLa nuit n'est jamais complète de Niko Tackian

Date de publication française : 2016 (Scrineo)
Genres : mystère, fantastique, suspense
45etoiles-r3


Choix de Raymond
L'attentat de Lancaster Gate d'Anne Perry

Date de publication française : 2016 (10/18)
Genres : Enquête
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Choix de Michel
linventiondelaneigeL'invention de la neige d'Anne Bourrel

Date de publication française : 2016 (La Manufacture de livres)
Genre : Roman noir
45etoiles-r3


Choix de Raymond
Red Light - T1 Adieu, Mignonne

Date de publication française : 2016 (Éditions VLB)
Genres : Enquête, roman noir

Choix de Michel
aucunhomme-top12Aucun homme ni dieu de William Giraldi

Date de publication française : 2015 (Éditions Autrement)
Genres : Roman noir, grands espaces
425etoiles-r3


Choix de Raymond
L'appât de José Carlos Somoza

Date de publication française : 2011 (Actes Sud)
Genre : Thriller

Choix de Michel
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Meurtre au Ritz – Michèle Barrière

Michel Dufour

meurtreauritzDate de publication originale : 2013 (Livre de poche)barriere-michele
Genre : historique, enquête
Personnage principal : Quentin Savoisy, filleul d’Escoffier

Michèle Barrière est militante écologiste, journaliste culinaire et écrivaine. Elle appartient au mouvement Slowfood France, qui lutte pour sauvegarder le patrimoine culinaire mondial en s’efforçant de concilier les plaisirs de la table et le respect de l’environnement. Voilà une noble tâche. Je n’avais pas été séduit outre mesure par son Souper mortel aux étuves. Pourtant, je souhaiterais tellement aimer cet auteur ! D’où cette deuxième tentative.

L’action se situe à Paris, fin XIXe, alors que la France se polarise autour de l’Affaire Dreyfus. Les communards ont été écrasés; l’Église et l’Armée consolident le pouvoir politique; socialistes, anarchistes et nationalistes brassent la cage.

Alors que César Ritz est sur le point d’ouvrir les portes de son palace parisien dont les cuisines ont été confiées au grand Escoffier, on fait la malencontreuse découverte du cadavre d’une jeune femme pendue aux crochets à bestiaux dans une chambre froide du Ritz. Pas question d’informer la police : le Ritz n’a pas besoin de cette mauvaise publicité, alors qu’on y attend prochainement les gens riches et célèbres du monde entier. L’enquête est confiée au filleul d’Escoffier, Quentin Savoisy, journaliste gastronomique au Pot-au-feu, jeune oisif amateur des plaisirs de la table et du lit, peu enclin à l’action, malgré une fiancée féministe, Diane de Binville, qui le contraint à tenir compte de certaines réalités; motivé aussi par le besoin de ne pas déplaire à Escoffier, qui fut pour lui une sorte de père de substitution.

Or, ce sont justement les élégants restaurants d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et de France qui sont visés par des explosions meurtriers. Quentin doit donc aller enquêter à Rome au Grand Hôtel, ouvert en 1895 par Ritz et Escoffier, et qui vient d’être victime d’un attentat. Ça lui permet de relier les explosions au meurtre de la jeune fille du Ritz. Il cerne aussi de plus près le groupe responsable des ces actes terroristes. Diane enquête de son côté et tombe, un peu malgré elle, sur les têtes dirigeantes du complot à Paris qui la capturent.

Séverine, journaliste à La Fronde et amie de Diane, et Quentin entreprendront de la délivrer. Mais les forces en présence ne semblent pas les avantager.

J’aime beaucoup ce Paris fin de siècle où, à défaut d’une vie politique encourageante, le monde artistique innove considérablement (la Tour Eiffel et l’Exposition universelle de 1889, les grands peintres qui remettent en question le réalisme, Debussy et Ravel en musique…); les plaisirs gastronomiques (Escoffier simplifie Carême) comptent aussi pour beaucoup dans l’attrait qu’exerce la Ville Lumière sur les étrangers. C’est ce monde que nous ouvre Michèle Barrière; avec Diane et Quentin, nous sillonnons les petites rues de Montmartre avec plaisir. Un événement comme la naissance du Ritz suscite beaucoup d’émotions chez le lecteur gastronome. Et nous vivons avec joie la création de la pêche Melba et des fraises à la Sarah Bernhardt.

Et l’aspect policier ? Euh !… Il y a bien un meurtre, et même un deuxième, des bombes explosent dans des marmites et entraînent bien des morts; Quentin se déplace pour interroger quelques personnes et parvient même à s’infiltrer dans un groupe suspect. Et on finit par découvrir quelques coupables. Donc, une trame policière est tracée, mais j’ai l’impression que ce n’est pas ce qui compte le plus pour l’auteur. De fait, pour un gros lecteur de polars, c’est reposant : un genre de petite sucrerie inattendue.

Extrait : 
Au coin de la rue de la Paix et de la rue des Capucins, quelqu’un lui tapa sur l’épaule. Il se retourna et reconnut le policier de Ritz.
− Que me voulez-vous ? demanda Quentin, surpris et inquiet.
− Armand Vassière, commissaire de police, déclara l’homme avec un grand sourire.
Âgé d’une cinquantaine d’années, de taille moyenne, légèrement corpulent, la mine débonnaire, le commissaire lui inspira immédiatement confiance.
− Faisons quelques pas ensemble, si vous le voulez bien, proposa le policier.
Quentin hésita. Allait-il trahir la promesse faite à son parrain de tenir sa langue ? L’autre s’aperçut de son trouble et lui lança un regard moqueur.
− Je vous envie d’avoir accès aux cuisines d’Auguste Escoffier. Je lui porte une grande admiration. Malheureusement, mon salaire de commissaire ne me permet pas de goûter à ses plats légendaires. Ah ! La dodine de canard au Chambertin, le soufflé d’écrevisses à la Florentine, le sorbet au Cliquot doré, j’en rêve…
Drôle d’entrée en matière, pensa Quentin. Vassière attendait-il de lui une invitation à la table du Ritz ? (…)
− Je suis affecté à la sécurité du Ritz, reprit-il. Vous savez comme moi que les temps sont troublés. On peut à chaque instant redouter des actions criminelles visant les grands de ce monde. Il nous faut redoubler de vigilance. Par chance, le Ritz m’a l’air préservé de ces turbulences. Votre patron m’a expliqué que tout se passait au mieux et que l’ouverture s’annonçait sous les meilleurs auspices. Tant mieux ! Je pourrai profiter en toute tranquillité du luxe et de la volupté d’un palace. Quand je pense à certains de mes collègues infiltrés chez ces ignobles anarchistes, je bénis mon chef de m’avoir confié cette mission. Pendant qu’ils leur courent après dans de sordides galetas, je vais péter dans la soie ! Alors, dites-moi, vous qui êtes dans le saint des saints, que va nous concocter Escoffier pour l’inauguration ?

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Le Ritz

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

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