42 degrés – Wolf Harlander

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020
(42 Grad)
Date de publication française : 2022 – Éditions Hervé Chopin
Traduction (allemand) :
Joel Falcoz et Catherine Weinzorn
Genres :
Anticipation, thriller, écologie
Personnages principaux :
Elsa Forsberg, analyste de données – Julius Denner, étudiant en hydrologie

L’Europe est victime d’une grande vague de chaleur. La sécheresse qui en résulte entraîne de graves conséquences : les feux de forêt se multiplient, les rivières et les lacs s’assèchent, l’eau devient rare. Comme si cela n’était pas suffisant, les centrales de distribution de l’eau fonctionnent mal, des fleuves sont empoisonnés. Des régions entières se retrouvent sans eau provoquant une migration vers les zones où l’eau est encore présente. C’est le chaos, les manifestations et les émeutes se multiplient. Dès le début du dérèglement, Elsa Forsberg, analyste de données à l’Agence européenne pour l’environnement, avait signalé des anomalies dans les départs de feu et l’hydrologue Julius Denner avait prévenu qu’une aggravation de la situation était à prévoir. Ils n’ont pas été écoutés jusqu’à ce que le contexte devienne tellement dramatique que les autorités se décident à faire appel à leurs compétences.

Dans ce livre, Wolf Harlander a concocté une intrigue complexe, mais totalement réaliste qui tient à la fois de l’alerte écologique et du roman d’espionnage. Il a imaginé qu’une pénurie d’eau potable provoque le chaos en Europe et que profitant de cela des groupes terroristes manipulés par un pays hostile, accentuent la panique en procédant à des attentats et des cyberattaques. Admirons au passage les qualités de visionnaire de l’auteur:  dans cet ouvrage publié en Allemagne en 2020, il est dit que les troupes russes envahissent l’Ukraine (et la Lettonie et Lituanie) deux ans avant que la Russie n’attaque réellement l’Ukraine en 2022. L’intrigue fait appel à de nombreux personnages et elle se déroule dans beaucoup de lieux différents, ce qui exige une bonne attention de la part du lecteur.

Ce livre est une fiction, mais il est tellement précis et documenté que ça pourrait devenir la réalité de demain. Les récentes canicules et les épisodes de sécheresse qui ont frappé le monde attestent que le scénario présenté est tout à fait crédible. Et c’est bien ce qui rend ce roman effrayant, ce sentiment que tout cela est non seulement possible, mais devient même probable si de grands changements dans la gestion des ressources naturelles n’interviennent pas rapidement, ce qui ne semble pas se présenter pour l’heure.

42 degrés est un roman d’anticipation très bien réalisé, glaçant parce qu’il montre un futur vers lequel on semble se diriger. Espérons qu’il ne soit pas prémonitoire. L’auteur y joue parfaitement un rôle de lanceur d’alerte.

Extrait :
— Oui, en effet. Ici, à Berlin, on a l’impression de voir plus de militaires que de civils dans les rues. Et pourtant, tous les jours, des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre font plusieurs dizaines de victimes.
Titus hocha la tête d’un air songeur.
— Il faut reconnaître une chose : le plan des terroristes était diaboliquement génial. Ils ont profité de la pénurie d’eau potable et l’ont accentuée avec leurs cyberattaques sur les compagnies de distribution. Ensuite, pour couronner le tout, ils déversent des agents biologiques dans les lacs pour faire paniquer la population et intensifier encore la crise.
— L’objectif de ces criminels est manifestement de semer le chaos et de provoquer des insurrections contre les plus hautes instances du pays en démontrant que celles-ci sont incapables d’approvisionner les citoyens en eau potable. Et ils n’ont pas hésité à tuer pour arriver à leurs fins. Les activistes de PON voulaient prouver combien l’accès à l’eau est important et combien notre quotidien en dépend. D’une certaine manière, ils ont gagné leur pari.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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L’incendiaire de Sudbury – Chloé LaDuchesse

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Héliotrope noir)
Genre :
Noir
Personnage principal :
Emmanuelle

Roman plutôt déconcertant : pas vraiment une étude sociologique de Sudbury, parce que ça se passe surtout dans un quartier de paumés et les quelques aspects du centre-ville n’ont rien de bien accueillant; pas vraiment une enquête policière, parce qu’il n’y a pas vraiment de policiers ni de détectives; ni une enquête tout court parce qu’Emmanuelle fouine au hasard, à la recherche d’on ne sait quoi, probablement d’elle-même; pas vraiment un thriller parce que les personnages sont si peu définis que, quoi qu’il leur arrive, ça nous est plutôt égal. J’opterais plutôt pour une biographie, celle d’une pseudo-artiste qui, pour vivre, accepte des contrats de design web plus ou moins légaux, partage un trois-pièces avec un type amateur de sorcellerie, et passe son temps à marcher au hasard, à boire et à vomir ses tripes.

Pas vraiment de fil directeur, alors on s’y perd facilement.

J’essaie toujours de dire comment il faut être disposé pour apprécier un roman; cette fois-ci, je n’ai pas trouvé de réponse.

Le recueil poétique de l’auteure Exosquelette a été finaliste du Prix du Gouverneur général.

Extrait :
L’avantage de ne pas avoir d’amis, pensais-je, est que tu n’as personne à décevoir sauf toi-même. En fait, jusqu’ici, tu t’en es plutôt bien tirée, à part la cheville je veux dire, tu as su fermer ta gueule, c’est bien, mais maintenant, Em, lâche le morceau avant qu’il soit trop tard. Tu devrais, conclus-je pour moi-même, rejoindre un club de couture ou faire du bénévolat, Ça te changerait les idées et tu pourrais parler à du vrai monde d’autre chose que d’incendies et de disparitions. Mais je savais que je n’en ferais rien.

Sudbury

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

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Ceux d’ici ne savent pas – Heather Young

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – The Distant Dead
Date de publication française : 2021 (Belfond)
Traduction anglais (États-Unis) :
Carla Lavaste
Genres :
Enquête, roman noir
Personnages principaux :
Nora, professeur de sciences sociales – Jake, pompier volontaire –
Sal, garçon de 11 ans

Adam Merkel était le nouveau professeur de mathématiques du collège de Lovelock dans l’Idaho. C’était un homme discret que les élèves n’ont pas tardé à baptiser Merkel la Tortue. Quand cet homme sans histoire a été retrouvé mort, cela a fait du bruit dans la région. D’autant plus que les circonstances de sa mort sont on ne peut plus étranges : il a été découvert dans une colline à quelques kilomètres du village, carbonisé et les pieds attachés avec une corde à sauter d’enfant. Sal Prentiss, un de ses élèves, a trouvé le corps et prévenu Jake Sanchez pompier volontaire de permanence. Nora Wheaton, professeur de sciences sociales avait sympathisé avec Merkel. Très troublée par la mort de son collègue, elle veut comprendre comment cet homme si ordinaire est mort de si horrible façon. Elle va mener une enquête parallèlement à celle de la police.

L’histoire est racontée essentiellement à travers les actions de trois personnages :
– Nora, professeur de sciences sociales. Elle s’occupe de son père prostré dans la douleur à qui elle reproche la mort de son frère. Elle est curieuse et prend des initiatives qui déplaisent à la police, mais font avancer l’enquête.
– Sal, 11 ans, est orphelin depuis que sa mère a succombé à une crise cardiaque, en réalité à une overdose. Il a été confié à la garde de ses deux oncles, des marginaux solitaires. Il a découvert les restes de la dépouille de son prof de mathématiques avec qui il entretenait une relation affectueuse. Sal est un garçon farouche et très observateur.
– Jake, pompier volontaire, était secrètement amoureux de la mère de Sal, il a pris sur lui de masquer le décès par overdose, épargnant ainsi à la morte et son fils la honte d’une mort déshonorante.
Outre ces trois personnages principaux, de nombreux personnages secondaires viennent enrichir l’histoire. Ils sont tous suffisamment complexes pour être crédibles et intéressants.

À partir d’un point de départ simple : une mort mystérieuse d’un homme modeste, l’autrice tisse une intrigue dans laquelle apparaissent une multitude de thèmes tels que l’addiction aux médicaments et à la drogue, l’alcoolisme, la solitude, le deuil, la culpabilité, la vengeance, le pardon et l’attachement à la terre. L’enquête à laquelle s’ajoutent ces sujets forment un ensemble consistant et cohérent tout à fait captivant. Le rythme est plutôt lent, mais le suspense est maintenu tout le long du récit. Nous ne sommes pas dans un thriller trépidant, ici l’ambiance et la psychologie des personnages sont prépondérantes.

Cette fiction, comme tout bon roman noir, met en évidence les problèmes de la société. Heather Young le fait à travers des personnages tourmentés dont les failles psychologiques sont finement analysées. C’est un excellent roman.

Extrait :
Le collégien raconta son histoire d’une voix posée. Ezra dealait des antalgiques de contrebande qu’il achetait à un type de Reno et il l’avait forcé à les distribuer dans le jardin public de Lovelock. Mais comme Gideon avait jeté l’argent et les réserves d’Ezra dans le puits, celui-ci avait décidé de vendre de l’héroïne pour pouvoir rembourser sa dette au plus vite. Cependant, Sal n’avait pu se résoudre à la distribuer parce que sa mère était morte d’une overdose. Il avait demandé de l’aide à M. Merkel, qui avait proposé de payer les dettes d’Ezra s’il promettait de ne plus vendre de drogue.
Nora écoutait, appuyée contre la paroi extérieure en vinyle du mobil-home. Elle n’avait eu aucune idée de ce qui se passait. Évidemment : alors qu’Adam avait invité Sal à partager ses déjeuners et à jouer aux échecs, elle-même ne s’était jamais souciée que des faiblesses scolaires du collégien.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Proies – Andrée A. Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Québec-Amérique)
Genre :
Thriller, enquête
Personnages principaux :
trois ados : Abe, Alex, Jude

Par une chaude journée d’août, trois adolescents, Abe, Alex et Jude s’aventurent pour cinq jours de camping dans le coin de la Rivière-Brûlée. C’est un village perdu dans d’immenses forêts qui s’étendent jusqu’au Maine. Au village, on se prépare pour la foire annuelle. Les trois ados installent leur campement près de la rivière dans une petite clairière, à une dizaine de km du village. Le premier soir, on mange, on boit, on rit et on se conte des peurs. Pendant trois jours, on explore les bois, on combat la pluie, on profite du soleil, mais on a l’impression de ne pas être seul. Le matin du quatrième jour, en sortant de sa tente, Alex aperçoit à l’extrémité de l’éclaircie un gars masqué en tenue de camouflage et armé d’une carabine. Il leur donne 15 minutes pour fuir « avant que la chasse ne commence ».

Apeurés, colériques et angoissés, les ados tentent de se sauver; Abe se blesse et tire de la patte; le psychopathe la capture; Jude s’enfuit vers le village; Alex se cache dans les bois dans le but de revenir chercher Abe quand le gars se sera éloigné. Pendant ce temps, la fête bat son plein au village. C’est le quatrième jour, vendredi, que Gilbert, le père de Jude, va chercher les trois jeunes. On constate leur disparition. La police organise des battues. Les parents sont désespérés. Gilbert se lance à corps perdu à leur recherche. Les parents d’Alex, Nathalie et Paul, accompagnent les forces policières, qui ne sont pas vraiment équipées pour régler ce genre de problème. Et Marie, la mère d’Abe, se noie dans l’alcool.

Abe est capturée et attachée à un poteau; Jude échappe momentanément  au ravisseur mais doit lutter contre la pluie, la noirceur, les insectes et les animaux, le découragement. Alex sera porté disparu après s’être égaré dans les forêts du Maine.

Le psychopathe Gerry s’efforce d’éliminer tous ceux qui pourraient le dénoncer : la jeune Jude, qui l’a bien vu, son ami Shooter, complice après le fait, son frère Ric qui semble avoir deviné le sens des événements, le voisin de Shooter qui pourrait le faire chanter; à la rigueur, le policier Chouinard, mais il semble un peu perdu.

Le récit est loin de se terminer là. Michaud rapporte l’histoire comme si c’était un conte; elle intervient parfois comme auteure. Ça pourrait alléger le drame, mais ce n’est pourtant pas le cas, car c’est comme si elle mettait le lecteur dans la confidence. Et on sent bien que cette histoire n’aura pas de fin parce que « la vie continue ».

Dès la troisième page, on s’est aperçu, et c’est ce qui caractérise les écrits d’Andrée A Michaud, qu’on avait affaire plus à un roman qu’à un polar. Je veux dire un livre où l’écriture (et la composition) est aussi importante que l’intrigue proprement dite. On n’en demande pas tant à un bon auteur de roman policier. Mais, chez un grand auteur, la richesse du vocabulaire nous permet de mieux voir le paysage, de mieux sentir les effluves de la terre, de mieux entendre les bruits inquiétants de la forêt. Et l’habileté de la composition manipule nos émotions avec efficacité, de la peur au répit, du répit à l’angoisse. Et l’auteure puise en elle-même et partage des sentiments qu’on a vécus comme ados (joie de la liberté, grain de folie, plaisir d’une certaine puissance, mais aussi peur de l’inconnu, anxiété de la solitude), puis comme parents (inquiétude, désarroi, impuissance).

Bref, un roman qu’il faut lire lentement, moins pour découvrir un assassin que pour jouir des atmosphères.

Extrait :
Immobile au milieu du campement, Alex ne sentait toujours pas son genou, ni la rosée sous ses pieds, ni aucun de ses membres. Les arbres tournaient autour de lui et il oubliait de respirer, de gonfler sa poitrine et d’aspirer l’air frais du matin. C’est la main de Jude sur son épaule qui l’avait ramené à la réalité, et il avait échappé un grand râle, comme un plongeur en apnée accueillant la lumière du ciel à la surface de l’eau trouble.
Après qui tu criais, Al ? La voix de Jude se voulait douce, car Alex était de la pâleur cireuse de Clara à la peau claire, qui flottait depuis trois jours à la périphérie de ses rêves, mais la tension qui crispait les muscles d’Alex n’incitait pas à la douceur. Elle irradiait de son épaule jusque dans la main froide de Jude, qui se contractait aussi et enfonçait ses ongles dans la chair.
Puis Abe était apparue avec sa tête de gorgone en beau joualvert, comme si les gorgones sautaient du lit avec un sourire radieux aux lèvres, et avait demandé ce qui se passait encore dans ce maudit campement de fous, pas moyen de dormir tranquille, saint cibouère.

The Doors – Hello, I Love You

Niveau de satisfaction :
4.7 out of 5 stars (4,7 / 5)
Coup de cœur

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SARA – Elle veille sur vous – Sylvain Forge

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Fayard noir
Genres :
Techno-polar, thriller
Personnage principal :
Isabelle Mayet, commandante de police à Nantes

Dans la ville de Nantes, deux disparitions ont lieu simultanément : celle du jeune Léo Fournier, activiste connu, et celle du fondateur de la société Moon Robotics, Elso Lombardi, expert en robotique. Léo sera retrouvé noyé dans la Loire et Lombardi noyé dans sa piscine. Les deux ont été assassinés. Le nouveau maire profite de la forte délinquance et des nombreuses manifestations violentes qui secouent la ville pour promouvoir le système de télésurveillance SARA (Search And Report Application) basé sur des caméras en réseau pilotées par intelligence artificielle. La police conventionnelle se trouve ainsi concurrencée par une technologie de surveillance de pointe. Dans ce contexte, la commandante de police Isabelle Mayet, mène une enquête difficile sur la mort de Lombardi. Elle n’est guère aidée par son nouvel adjoint assez incontrôlable qui n’en fait qu’à sa tête. Heureusement elle est assistée par un expert en cybersécurité. Il va lui permettre de comprendre la découverte faite par Lombardi juste avant sa mort et la convoitise qu’elle suscite de la part de la société chinoise Corpo Network gérante du système SARA.

Dans un avertissement en début de livre l’auteur précise : « Tous les personnages de l’histoire sont fictifs. Les technologies, en revanche, sont bien réelles. » Les personnages sont nombreux et les technologies décrites le sont tout autant. Ce qui fait un roman dense et complexe, mais très intéressant. Le grand mérite de l’auteur est de réussir à expliquer clairement et de façon digeste les technologies mises en œuvre. Ainsi nous apprenons ce qu’est une faille zéro day, l’effet Tempest, la falsification de la voix par deepfake. Sont aussi expliqués les concepts de Safe Cities, des villes connectées et l’utilisation de la reconnaissance faciale pour contrôler les populations. Rassurons certains lecteurs : ce n’est pas un ouvrage technique, il n’y a besoin d’aucune connaissance scientifique pour comprendre ces technologies. C’est surtout leurs effets négatifs qui sont montrés. Elles servent des femmes et des hommes lancés dans la course au pouvoir et à la domination des autres. Il y a indéniablement un côté inquiétant dans tout ça.

Outre l’aspect technique, l’auteur développe une intrigue touffue où les protagonistes sont poussés par l’ambition, la soif du pouvoir ou simplement l’amélioration facile de leur condition sociale. Dans ce monde dur et dangereux, la pauvre commandante Isabelle Mayet se débat entre une vie familiale frustrante, des trahisons et une enquête compliquée qui la met en danger. Comme dans tout bon thriller, il y a du suspense, du rythme, de l’action, des retournements de situations.

La moderne Big Sister Sara – Elle veille sur vous se réfère à l’ancien Big Brother is Watching you de George Orwell dans 1981. Ce qui était une dystopie prémonitoire en 1949 est devenu la réalité d’aujourd’hui.

Sara est un mélange réussi de techno-polar et de thriller. Instructif et divertissant à la fois.

Extrait :
– Laisse-moi finir, s’il te plaît. Corpo Network prétend investir et soutenir l’innovation dans certains domaines précis : l’intelligence artificielle, les neurosciences ou la médecine régénérative. Ils disent vouloir permettre aux femmes de belles carrières en accouchant plus tardivement, quitte à congeler leurs ovocytes, comme Google le propose pour ses salariées. En fait, ce sont des prédateurs : leur but est de détourner toutes les innovations qui les intéressent. Le profit de l’humanité leur est totalement indifférent. Le groupe ne croit pas à l’avenir, mais à sa propre survie. Il a parfaitement compris vers quoi on se dirige : périls écologiques, crises sanitaires, logiciels de traçage, reconnaissance faciale…
Corentin jeta un coup d’œil vers la véranda.
– Derrière Corpo Network, il y a des milliardaires qui sont convaincus que l’avenir appartient aux meilleurs et que notre civilisation va s’effondrer d’ici une quinzaine d’années. Pour eux, le temps presse. Certains veulent même bâtir une ou plusieurs «arches», pour s’y abriter. À ce jour, deux projets sont à l’étude : un programme de construction d’îles artificielles en Polynésie et un immense bunker souterrain, en Albanie.

 Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

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Le carnet Moldov – Olivier Descamps

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Triptyque)
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Antoine Guerrier, détective privé

Antoine Guerrier est un détective bien ordinaire qui aimerait être écrivain : il raconte ses aventures dans des cahiers. Peu après la mort annoncée, apparemment un suicide, de l’écrivain Jason Moldov qui se serait immolé par le feu, Guerrier reçoit la visite d’une admiratrice de Moldov, Huguette Nobois, qui est persuadée qu’il ne s’est pas suicidé. Les autorités policières et l’éditeur endossent la thèse du suicide. Guerrier le croit aussi mais il décide de lire les quatre romans de Moldov. Les deux premiers ont été de francs succès, le troisième un semi-échec, et le quatrième, pas encore publié mais confié au détective par l’éditeur Duloc, modifie passablement le style d’écriture, mais est attendu avec impatience par ses lecteurs.

Guerrier ne déduit pas grand-chose de tout ça et sa réflexion est interrompue par une nouvelle cliente, l’élégante et mystérieuse Éva Kermal, obsédée par l’impression qu’on la suit. Elle demande à Guerrier de la suivre pour détecter son suiveur, s’il existe. Éva ne donne pas beaucoup d’informations à Antoine, qui semble subir son charme sans trop de résistance, et accepte sa mission. Il découvre qu’elle est effectivement suivie et se retrouve dans un rôle de garde du corps, ce qui ne lui convient pas parce qu’il n’est vraiment pas costaud. Éva lui demande de livrer une valise d’argent à des malfrats qui auraient enlevé son frère.

En attendant l’heure fatidique de la livraison, Guerrier réfléchit sur la disparition de Jason et une intuition le saisit, confirmée par une information que lui donne l’hypnotiseur qui partage l’appartement où ils ont leur bureau. La livraison s’effectue sans trop de mal. Éva, satisfaite, lui offre une lettre amicale qui, pour le détective, jette un ultime éclairage sur la mort de Jason Moldov.

Guerrier livre ses conclusions à Joseph, son ami policier. Et il règle un dernier compte avant de remettre à sa cliente Huguette le quatrième livre que Duloc lui avait offert pour elle.

C’est un premier roman. L’intrigue ne manque pas d’intérêt, même si les policiers qui ont conduit l’enquête sur la mort de Jason ont raté un aspect important de la situation. La façon de boucler la boucle est assez subtile. Ce qui a nui à ma lecture, et ce ne sera peut-être plus le cas dans les romans suivants parce que Guerrier a gagné en maturité, c’est la manie du détective de commenter continuellement sa façon d’écrire et sa façon d’être. Son autoflagellation devient insupportable et, au lieu d’alléger le récit, l’alourdit.

Extrait :
– Jason Moldov est quelqu’un de très privé. Il vit en dehors de la société, et attend qu’on le rejoigne.
– Vivait
Là, forcément, je me serais mordu les doigts. À la place, j’ai arrêté de respirer, comme un enfant pris en faute.
(Mauvaise métaphore. Comme si mon manteau s’était accroché dans un miroir sur pied, et que je l’aurais senti bouger. Je me serais arrêté, espérant qu’il ne tombe pas, figé devant le travail de la gravité.)
(Mais le miroir n’est pas tombé, ce qui en fait une histoire inintéressante.)
Bref, j’ai arrêté de respirer. Elle, au contraire, a pris une inspiration. Puis, sincèrement dramatique :
Oui, vous avez raison.
Nous nous y prenons mal. Expliquez-moi exactement comment vous en êtes venue à venir me voir.
J’ai vraiment dit ça.  « Vous en êtes venue à venir ». J’ai repensé à cette phrase pendant qu’Huguette commençait la sienne, donc j’ai manqué le début.

Niveau de satisfaction :
3.3 out of 5 stars (3,3 / 5)

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L’autre femme – Mercedes Rosende

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Mujer equivocada)
Date de publication française : 2022 – Quidam Éditeur
Traduction de l’espagnol (Uruguay) :
Marianne Million
Genre :
roman noir humoristique
Personnage principal :
Úrsula López, femme en surpoids, traductrice

Úrsula López est grosse. Elle essaie désespérément de maigrir, elle suit des régimes, va aux réunions des Obèses Anonymes. Entre temps, elle exerce le métier de traductrice et envoie des lettres à sa voisine du dessus qui fait claquer ses talons de façon insupportable sur le parquet. Un soir un coup de téléphone la sort de sa routine. Une voix d’homme lui dit : « nous tenons votre mari ». Avant qu’elle ait le temps de réagir, l’homme lui fixe un rendez-vous dans un bar du centre de Montevideo. Úrsula est d’abord stupéfaite : elle est célibataire et vit seule. Se reprenant, elle décide de se rendre au point de rencontre et d’exploiter la méprise des ravisseurs.

Ce roman met en scène une héroïne vraiment atypique : une femme grosse qui lutte en permanence contre les kilos et sa boulimie chronique. L’autrice la montre dans sa vie quotidienne : les réunions des Obèses Anonymes, les papotages avec sa sœur, l’exaspération contre le bruit des talons sur le parquet, l’enregistrement d’une émission de téléréalité, le nettoyage d’une collection de statuettes japonaises et même un examen gynécologique. Pas de quoi soulever l’enthousiasme des amateurs de polars ! À tel point qu’il faut atteindre la moitié du livre pour qu’un coup de téléphone sorte l’histoire de la routine journalière d’Úrsula.

Il faut préciser que si l’intrigue est celle d’un enlèvement avec demande de rançon, elle n’est pas traitée de façon dramatique. Ici c’est l’humour qui domine. Les ravisseurs sont gentils et même prévenants. Ils ne sont pas le moins du monde menaçants, et font en sorte que leur otage soit à l’aise, que ses liens ne sont pas trop serrés. Celui qui sert de contact avec Úrsula est complètement largué, il veut discuter du montant de la rançon dans un bar qui a fermé depuis trois ans et Úrsula doit lui rappeler son numéro de portable pour le prochain appel concernant la rançon. Pas vraiment des professionnels aguerris, ces kidnappeurs ! Et en plus ils se sont trompés de madame Úrsula López : ils ont demandé la rançon à celle qui n’a pas de mari, alors que la vraie épouse surenchérit pour qu’on la débarrasse définitivement de son mari. L’humour noir et le ton décalé et cynique agrémentent cette aventure d’Úrsula López, femme aussi grosse et solitaire que maline et roublarde.

Si vous êtes curieux, laissez-vous tenter par ce petit polar uruguayen, sans prétention, basé sur une méprise due à l’homonymie qui donne lieu à un imbroglio savoureux.

Extrait :
— Ils vous ont interrogée ?
— Bien sûr. Ils voulaient savoir quand je l’avais vu pour la dernière fois. Mais ne vous inquiétez pas, désormais je ne dirai plus rien.
— Je vois que vous avez bien compris, maintenant trouvez l’argent sans en parler à personne.
— Dites-moi comment va mon mari.
— Bien. Soyez rassurée, vous payez et nous vous le rendons sain et sauf.
— Écoutez, j’ai quelque chose à vous dire.
— Il est diabétique ? Il suit un traitement ?
— Non. Où avez-vous pris qu’il était diabétique ?
— Je ne sais pas, ne tenez pas compte de ce que je viens de dire.
— Écoutez-moi bien : je ne veux pas que vous le libériez.
— Vous ne voulez pas que nous libérions votre mari ?
— Tout à fait.
— Je ne suis pas certaine de comprendre. Vous voulez que nous l’exécutions ?
— Faites ce que vous jugerez bon. Je vous donne trois millions et vous le faites disparaître. Pour toujours.
— Entendu. Trouvez les trois millions et on s’occupe de lui.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

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Un hiver meurtrier – Wayne Arthurson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012
(A Killing Winter)
Date de publication française : 2022 (Alire)
Traduction :
Pascal Raud
Genre :
Enquête
Personnage principal :
Leo Desroches, journaliste

C’est le deuxième tome de la trilogie edmontonienne qui met en vedette le journaliste Leo Desroches. L’hiver est impitoyable (des journées consécutives où le mercure baisse jusqu’à -30), surtout pour Leo qui mène une vie de sans-abri parce qu’il écrit une série d’articles sur leur mode de vie. Réduit à dormir avec eux dans les stations de métro, à geler dans des habits de fortune et à se heurter à des gardiens de sécurité qui se prennent pour de grands justiciers, Leo doit en plus lutter contre son addiction au jeu. C’est la seule façon qu’il a pour oublier sa condition misérable : seul, ayant laissé derrière lui sa femme et ses enfants, incapable de lutter efficacement contre son addiction, et convaincu qu’elle finira par le détruire.

Un sursaut d’énergie le stimule quand il part à la recherche de Marvin, un vague ami, autochtone et sans-abri, toujours prêt à aider les autres, dont on n’a pas de nouvelles depuis quelque temps. Pour les forces policières un sans-abri autochtone disparu, c’est loin d’être une priorité. Leo le retrouve à la morgue, assassiné, apparemment victime d’une purge du Redd Alert, le gang criminel le plus dangereux du Canada, relié aux Hell’s Angels du Québec et de l’Ontario. On croit qu’il aurait voulu quitter le gang, ce qui est toujours fortement déconseillé.

Un tatouage au poignet confirme qu’il appartenait bien au Redd Alert, mais Leo décide de clarifier la situation. Ce qui l’oblige à entrer en contact avec les membres du gang : pour obtenir quelques informations, il se fera enlever par quelques colosses, se fera tirer dessus, abandonner le long de la route, assommer, et finira presque par passer au feu. Pas drôle le métier de journaliste; mais il en apprendra plus sur Marvin et sur les Autochtones auxquels il appartient par sa mère, sur l’exploitation dont ils ont été victimes par les gouvernements et par l’industrie pétrolière (sans parler de la religion).

Enfin, Leo ne se sort pas trop mal de son enquête, et il a tout pour réaliser un excellent reportage mais, quand il arrive au Journal, on lui fait comprendre que ses ennuis ne font que commencer.

Ce roman d’Arthurson nous permet d’apprendre beaucoup de choses sur la ville d’Edmonton, surtout l’hiver, et sur les Autochtones de l’Ouest du pays. Au Québec, on est surtout frappé par les mauvais traitements commis par les institutions religieuses; en Alberta, la dépossession des territoires autochtones est surtout due aux compagnies pétrolières et minières. Dans les deux cas, il en résulte qu’on ne voit pas qu’entre un Autochtone bourgeois et un Blanc bourgeois la différence est plutôt mince, parce qu’on continue à associer les Autochtones à des pauvres, des drogués, des prostitué(e)s, des petits criminels. L’auteur ne sombre pas dans la mystique du western (méchants Blancs vs bons Autochtones) et ne prétend pas non plus parler au nom de tous les Autochtones. On sent d’ailleurs qu’on a plutôt affaire à un essai sociologique, engagé mais objectif.

En ce sens, c’est un bon roman, mais pas tellement un polar. L’essentiel est centré sur Leo, que je ne trouve pas particulièrement attachant. Les gens rongés par la culpabilité m’ennuient, surtout quand ils se sentent condamnés à l’échec et qu’ils vivent leur souffrance comme s’il la méritait inéluctablement. C’est vrai que ça ne l’empêche pas d’être un bon journaliste. Ni l’auteur d’être un bon historien.

Extrait :
C’était bon d’avoir de nouveaux amis. Cela me donnait un sentiment d’appartenance. J’avais été seul et perdu pendant si longtemps que c’était une joie d’avoir des gens dans ma vie qui m’appréciaient, qui voulaient être en ma compagnie. J’appréciais la conversation, les échanges de plaisanterie, le soutien et le fait de savoir que si j’avais besoin de quelque chose, ils feraient tout leur possible pour m’aider. J’appréciais aussi leur absence de jugement concernant mon passé.
Mais en même temps, avoir des amis était mauvais, particulièrement pour moi. Avoir des amis signifiait qu’à un moment donné dans le futur, je les décevrais, je les laisserais tomber lorsque je replongerais dans les abysses.

Edmonton sous la neige

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

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Les Loups – Benoît Vitkine

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2022 – Les Arènes
Genre :
Thriller politique
Personnage principal :
Olena Hapko, nouvelle présidente de l’Ukraine

Olena Hapko vient de remporter les élections présidentielles en Ukraine. Dans trente jours ce sera son investiture officielle. Olena veut profiter de ce délai pour préparer sa présidence, elle a bien l’intention de changer le pays. Mais elle est réaliste, elle sait qu’il lui faudra l’appui des oligarques qui contrôlent les industries, les médias et les banques. D’ailleurs elle-même est un des leurs. Elle était la Princesse de l’acier, la femme d’affaires la plus puissante de l’Europe de l’Est avant son élection. Son autre surnom est la Chienne en référence à sa détermination et sa férocité. La seule femme parmi tous les oligarques. Parmi les Loups, elle est la Chienne. Ses crocs sont aussi acérés que les leurs et le combat ne lui fait pas peur.

L’intrigue est articulée autour d’un compte à rebours démarrant à J-30, trente jours avant l’investiture, pour se terminer le jour de l’investiture d’Olena Hapko. Quelques retours en arrière s’intercalent dans ce décompte. Ces trente jours nous montrent les manœuvres, les initiatives de la future présidente pour asseoir son pouvoir. Tous les pièges et les oppositions rencontrés aussi. Ils montrent sa solitude et l’ambition, l’intelligence d’une femme droguée au pouvoir. Car même dans la victoire, Olena est seule. Bien sûr elle a des alliés, des gens qui lui sont dévoués, mais c’est seule qu’elle élabore sa stratégie, qu’elle prend ses décisions. Elle sait qu’à la moindre faiblesse, les alliés se retourneront. Il faut aussi compter sur les manigances des Russes qui ont pour objectif de faire de l’Ukraine un vassal de la Russie à travers un contrat sur le gaz asservissant. Bref, les difficultés et les embûches sont multiples. Mais rien n’arrête la Chienne, elle anticipe, elle évite les traquenards grâce à sa parfaite connaissance des rouages politiques et des magouilles affairistes. Le grain de sable ne viendra pas des milieux de pouvoir. L’ironie du sort fera que c’est de son village natal que surgira le plus grand danger, à travers un simple cahier d’écolier bleu dans lequel la petite Olena avait écrit un texte poétique pour son institutrice : le noyau de cerise. S’y ajoutera le sort réservé à une jeune fille idéaliste éprise de justice et de dignité pour le peuple.

C’est avec une écriture souvent ironique et sarcastique que Benoît Vitkine nous donne dans ce roman un éclairage cru sur les luttes de pouvoir et le mode de fonctionnement du milieu des oligarques en Ukraine. C’était avant que n’intervienne l’invasion de l’Ukraine par la Russie, mais les enjeux géopolitiques et la façon dont le pouvoir russe considérait l’Ukraine étaient déjà mis en évidence.

C’est à la fois passionnant et édifiant.

Extrait :
Ce doit être le dernier mail d’une soirée épuisante. Olena Hapko a l’impression qu’elle n’a pas dormi depuis vingt ans et elle sait que durant les cinq prochaines années ce ne sera pas mieux. Tant pis. C’est ailleurs qu’elle puise son énergie. Longtemps, ce fut la survie. La certitude d’être seule contre tous, la conviction qu’il faut avancer pour ne pas tomber, ne jamais montrer le dos, ne jamais attendre une main secourable. Ne compter que sur elle-même, elle a aimé ça. C’est ce qui lui a évité de devenir une moins-que-rien – vendeuse de vêtements, prof, scientifique sous-payée, qu’importe. Elle pourrait s’arrêter, se reposer. Mais elle n’est pas faite ainsi. Elle s’est prise au jeu : se battre, gagner, dominer, prouver sa force. Ils sont tous comme elle, d’ailleurs : le Gendre, le Chevelu, le Technocrate… Et même, d’une certaine façon, Ivanov, l’ambassadeur. Ce sont des loups. Ils aiment l’odeur du sang plus encore que le goût de la chair arrachée. Le combat, les crocs qui se plantent dans l’échine du rival, être le premier de la horde, le plus puissant, le plus cruel, inspirer le respect ou la peur. Elle n’est pas différente d’eux : parmi les Loups, elle est la Chienne. Si c’était l’argent qui les stimulait, ils se seraient retirés depuis longtemps dans leurs villas sur les bords du Léman. Aucun ne l’a fait : pour eux, l’Europe et ses cadres rassurants, sa sécurité juridique, ne sont au mieux qu’une base arrière.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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La Dame blanche – Denis Zott

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2022 (Hugo Poche)
Genre :
Thriller
Personnage principal :
La Dame blanche

Puech Begou, un bourg perdu dans le Tarn. C’est ici qu’on doit livrer une Dame blanche qui a été kidnappée dans la maison d’un riche financier, Philippe de la Salle, le roi du lithium. Juste avant d’arriver au village, cependant, un violent accident empêche le plan de se réaliser. Le jeune Thomas, petit-fils du maire Baron, est frappé par l’automobile des kidnappeurs qui prend feu et explose. On retrouve deux hommes brûlés vifs à l’arrière du véhicule, un troisième à l’extérieur victime de deux balles de révolver. Un témoin a vu une jeune femme blonde vêtue de blanc qui s’enfuyait à travers champs.

Cette femme est précieuse pour bien des gens qui ont des motifs différents. Tout le monde la poursuit : les gendarmes du capitaine Roll, le maire Baron et ses hommes, la famille Renard qui s’imagine qu’elle doit valoir beaucoup puisqu’elle paraît si importante, le demi-frère de la jeune femme, Philippe, et ses amis étranges dont un docteur et celui qu’on appelle l’ombre.

Ces poursuivants sont dangereux : pas tellement le capitaine Roll, neveu de Baron, dépourvu de moyens efficaces; mais le maire Baron, au caractère impitoyable, qui domine tous les habitants, qui lui sont redevables, à une exception près, et dont les troupes n’obéissent qu’à lui. L’exception c’est la famille Renard, une famille de dégénérés, qui traitent sadiquement leur domestique Césaire, qui ne respectent rien et font le trafic de drogues. Enfin, Philippe de la Salle a de bonnes raisons de vouloir retrouver sa demi-sœur, bien qu’on apprenne au cours de la poursuite, que son intérêt pour elle est plutôt ambigu.

Et qu’est-ce qu’elle a de si spécial cette Dame blanche, à part son visage de geisha au sourire énigmatique ? Et qu’est devenu Johnny qui avait dirigé l’opération ? Et pourquoi le jardinier du manoir s’est suicidé ? Et c’est quoi cette maison de Puech Begou dont deux pièces semblent être des copies conformes des pièces du manoir ? La battue s’accentue avec des drones et un hélicoptère, les cadavres se multiplient et le lecteur n’y comprend plus rien, victime de bien des retournements de situation.

Les apparents mystères se dénouent. On commence à y voir plus clair. Quel enchevêtrement ! C’est avec un plaisir sadique que Zott a maîtrisé tous les bouts de la chaîne. Encore un peu confus, le lecteur retombe sur ses pattes, tout essoufflé.

Le suspense est bien mené. Plusieurs chapitres courts changent le mal de place et nous tiennent en haleine. Trop de personnages peut-être, ce qui a pour effet de nous détourner de l’essentiel. Certains personnages principaux me paraissent excessifs, ce qui peut nous empêcher d’embarquer complètement : le maire Baron est vraiment très dominant et, surtout, la famille Renard, principalement la mère Germaine, dépasse en cruauté celle de notre Aurore l’enfant martyre [1]. Le domestique noir Césaire est un souffre-douleur exemplaire. Je sais bien que ces cas existent dans la réalité, mais on en trouve un grand nombre dans ce récit, y compris dans la famille De la Salle. Probablement le vent d’autan.  Cœurs sensibles s’abstenir !

Au total, une aventure époustouflante difficile à lâcher.

[1] Aurore Gagnon a vécu de 1909 à 1920 dans un village du Centre du Québec; elle représente le prototype de l’enfant maltraité à qui on a infligé toutes les tortures. Elle a été immortalisée par des pièces de théâtre et des films, dont celui de Luc Dionne en 2005.

Extrait :
On sort sous de gros nuages noirs, Simone crie que ce n’est pas raisonnable. Je l’envoie promener. On est au bord de l’étang quand le tonnerre gronde. On se presse de rentrer. Devant la tourelle sud, je lui montre un chêne centenaire en mauvais état. Je lui dis qu’on va devoir l’abattre. Elle secoue : « Non, il va tomber. Le feu ! » Son petit doigt montre le ciel lézardé d’éclairs.
« Vite ! » Elle me secoue la main, m’incite à courir. Je la suis. Arrivés à l’entrée de la tourelle, on entend un fracas d’apocalypse. La foudre. Je me retourne. Le vieux chêne est coupé en deux. Je la regarde dans ses yeux si bleus.
Comment tu as su ?
Je ne sais pas.
On dirait que ses yeux flambent.
Elle est si différente. Toujours d’un extrême à l’autre. Absente un jour, si vivante le lendemain. Et elle n’a que quatre ans. Elle me fascine. Elle a quelque chose de féerique et de diabolique en même temps.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

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