Ah, les braves gens ! – Franz Bartelt

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Seuil Cadre noir)
Genres : Enquête, humoristique
Personnage principal : Julius Dump, piètre écrivain

À la mort de son oncle, Julius Dump hérite de sa maison, de son compte en banque, d’une Cadillac jaune citron et d’un tas de cartons contenant les archives de son père qu’il n’a pas connu. Ce père a fait une belle carrière de tueur, lui apprit son oncle. Parmi les documents divers, il trouve une carte et une liste de noms de villes, tous barrés à l’exception d’un seul : Puffigny. À côté de ce nom, une mention manuscrite indiquait : Nadereau, un nom de personne probablement. Espérant trouver dans cette énigme la matière d’une histoire qui pourrait lancer sa carrière d’écrivain, jusqu’ici ponctuée d’échecs retentissants, Julius Dump se rend à Puffigny, sur les traces de son père. Ses espoirs ne seront pas déçus.

Puffigny, un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France déshéritée que les cartographes n’ont jamais vraiment pu le situer avec exactitude, est le cadre pittoresque du roman. À Puffigny, les gens sont renommés pour être tous des menteurs, incapables de dire la vérité, même sous la torture. Ils ont le mensonge dans le sang. Autre particularité : on ne retrouve jamais rien à Puffigny, surtout pas les cadavres qui disparaissent dans des trous, une commodité bien pratique dont bénéficie le village. Le cauchemar de la police ! D’ailleurs les habitants ne font jamais appel à la police, ils règlent leur affaires entre-eux.

L’intrigue se compose de deux parties. Il y a d’une part la recherche d’un tableau d’une inestimable valeur puisqu’il représenterait le portrait de Dieu peint avec le sang du Christ. Rien que ça ! Un groupe de cardinaux est sur le coup, utilisant des méthodes pas très catholiques. Et puis il y a la disparition d’une jeune fille qu’on ne retrouve pas bien sûr. On ne retrouve jamais rien à Puffigny.

L’auteur met en place une palette de personnages truculents : – Le maire, un tribun au discours facile, ne rate jamais une occasion de pérorer – Le patron du bistrot de la gare, le centre névralgique du village, pousse toujours à la consommation des clients qui n’ont pourtant pas besoin d’encouragements pour picoler, d’ailleurs ne pas boire est considéré comme une impolitesse à Puffigny – La femme du patron est une travailleuse sociale qui dispense ses bonnes œuvres en couchant avec un peu tout le monde, elle accompagne ainsi de la meilleure manière les mourants jusqu’à leur dernier souffle – L’ancêtre, ironique et sarcastique, était la mémoire vivante du village, il a bénéficié de l’accompagnement spécial de la femme du patron pour quitter ce monde – Le détective au grand standing et à haute opinion de lui-même, se sent capable de mener une enquête d’envergure alors que jusqu’à maintenant il n’a eu à traiter que des bricoles – Il y a aussi l’homme qui n’aime que sa motocyclette, deux vieux rockers déjantés, des gendarmes qui essaient de retrouver une disparue alors qu’on ne retrouve jamais rien à Puffigny, un curé qui manifeste son admiration aux paroissiennes qui le font fantasmer d’une drôle de façon, quelques jeunes filles qui n’ont pas froid aux yeux, ni ailleurs …

On a bien compris que l’auteur ne cherche ni la vraisemblance ni la rigueur. Le but est de surprendre et de faire rire. Bartelt a toujours le sens de l’absurde et de la dérision mais il faut bien avouer que ce qui fonctionnait parfaitement dans le précédent roman de l’auteur, Hôtel de Grand Cerf, a beaucoup de mal à marcher dans le présent ouvrage. J’ai eu l’impression que l’auteur en faisait trop, qu’il forçait un peu son talent. On s’enlise dans le folklore local et dans des dialogues un peu épais qu’on n’a pas l’habitude de trouver chez Bartelt. On tombe dans la grosse farce lourdingue et outrancière. L’ironie, la subtilité et même la cruauté, qu’on pouvait trouver dans Hôtel de Grand Cerf, ont disparu. Reste tout de même un livre divertissant qui fera parfaitement l’affaire pour se détendre et se changer les idées, mais disons-le tout net : à mon avis, ce n’est pas le meilleur roman de Franz Bartelt.

Extrait :
– Il n’est pas trop tard pour vous racheter. Promettez-moi qu’il y aura du nazi dans votre prochain livre ! Peu importe ce que vous raconterez ! Le nazi va avec tout ! On l’accommode à toutes les sauces ! On lui fait tenir tous les rôles de méchants ! Il est à l’aise dans les histoires de guerre, mais il ne l’est pas moins dans les contes de fées, dans les romans d’aventure, dans les drames familiaux. Aussi dans les équipées amoureuses qui s’achèvent par un beau carnage. Un polar digne de ce nom ne saurait faire l’économie d’une société plus ou moins secrète, mais intégralement gérée en sous-main par des nazis. Soyez à la hauteur de votre art, monsieur Dump, mettez du nazi partout. Et mettez-en encore plus dans les passages où votre récit subit des baisses de tension. Le nazi, c’est la vitamine de l’imagination. Et l’assurance que le lecteur ira jusqu’au bout de l’ouvrage.

À Puffigny, personne ne s’étonnait de me voir circuler au volant d’une Cadillac volumineuse et grotesque.

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

 

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Ceux de là-bas – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Alire)
Genre : suspense ésotérique
Personnage principal : Victor Bettany, psychologue consultant

Au début de ce siècle Jean-Jacques Pelletier et Patrick Senécal m’apparaissaient comme les deux auteurs de polars québécois les plus intéressants avant que ne se fasse valoir la génération des Martin Michaud, Andrée A Michaud, Hervé Gagnon, Guillaume Morrissette, André Jacques (et j’en passe comme les très bons Houde, Côté, Lemieux, Martineau et l’éternelle Chrystine Brouillet). Le dernier Pelletier (On tue) m’avait montré que certains des vieux loups n’avaient pas jeté la serviette. Qu’en est-il du dernier Senécal?

Le récit principal est encadré par une parenthèse dramatique qui nous montre bien que le principal personnage du roman, Victor Bettany, psychologue consultant au Cégep de Drummondville, est un gars bien malchanceux : après un tour dans un bar avec des amis, à Montréal, Victor rentre à pied à son hôtel et doit se retirer dans une ruelle pour uriner; il est alors témoin d’un apparent deal de drogues; son témoignage à la police reste plutôt vague. Mais le truand impliqué, Fêlé Nadeau, de crainte d’être dénoncé par Victor à son procès, lui ordonne de disparaître avant de recevoir un éventuel subpoena. Victor disparaît donc à l’étranger et rentre au Québec 4 ans après.

C’est alors que commence le récit principal. Bien que sceptique, Victor décide d’assister à un spectacle d’hypnose. Malgré lui, il est choisi comme cobaye par Crypto, le jeune hypnotiseur qui lance un spectacle dans lequel il prétend explorer les zones sombres de l’être humain. Quand Victor sort de son sommeil hypnotique, il constate que plus de 100 personnes qui assistaient au spectacle sont étendues autour de lui, mortes. Abasourdi, il regagne son logement après avoir emporté plusieurs cellulaires qui appartenaient aux morts pour essayer de voir ce qui s’était produit. Impossible d’aller à la police, au cas où il serait toujours recherché comme témoin, et où Fêlé apprendrait qu’il s’est entretenu avec des policiers.

En essayant de voler l’ordinateur de Crypto pour en apprendre davantage, Victor est surpris par Arnaud, le jeune ami de l’hypnotiseur, spécialiste en sécurité cybernétique, qui veut aussi comprendre ce qui s’est passé, mais qui se méfie de Victor. Pendant qu’il tentera de décrypter les cellulaires, Victor, obsédé par la peur de la mort, subira la mort de son père et sera hanté par des hallucinations de plus en plus affreuses. Puis, il lui semblera provoquer la mort d’autres personnes, sans le vouloir.

Sur le point de comprendre le processus qui l’emmène à provoquer la mort, il est arrêté par la police, suite à une bagarre dans un bar. Rien de sérieux, sauf que Fêlé l’apprend et projette de se débarrasser définitivement de Victor.

Le sujet est, sans doute, original. Et le personnage de Victor est ciselé dans les détails. De sorte que c’est le personnage, plutôt que l’intrigue, qui est travaillé avec minutie : un raffinement psychologique par une description minutieuse des gestes de Victor liés à sa peur de la mort, plutôt qu’à une dissertation soporifique de ses complexes et de son enfance malheureuse. C’est en le voyant agir qu’on comprend sa désintégration progressive, la perte de sa vigueur musculaire et de sa lucidité intellectuelle. L’intrigue, c’est où s’arrêtera la décadence de Victor.

Les romans de Boileau-Narcejac partaient presque toujours d’un personnage central qui péchait par une petite faiblesse, qui en entraînait une autre, un peu plus grosse, et encore une autre … jusqu’au drame terrible et inévitable. Il y a un peu de ça ici aussi : Victor commet une petite lâcheté, puis une autre, jusqu’à la procrastination envahissante, qui rend finalement le personnage peu sympathique. Comme je ne me suis pas vraiment attaché à lui (d’autres le pourront peut-être, on n’aime pas tous le même genre de personne), son destin m’est devenu assez indifférent. Et, alors que Senécal a souvent le don de développer une logique de l’incohérence qui satisfait, avec un demi-sourire, l’amateur de problèmes, dans ce cas-ci son flirt allègre avec le surnaturel (dixit Senécal) lui procure un plaisir suffisant.

Un roman qui plaira davantage aux fervents d’ésotérisme qu’aux amateurs de casse-têtes.

Extrait :
Assis sur le divan, échevelé et les yeux injectés de sang, Arnaud avale la dernière gorgée de son café, contemple l’intérieur de sa tasse vide et, la voix rauque, articule :
  – Donc, tu penses que tu vois des morts pour vrai ?
Victor est installé face à lui dans un fauteuil. Il est tout aussi cerné, l’air abattu, comme si lui-même avait pris une cuite la veille. Il vient de finir de raconter à Arnaud les discussions qu’il a eues avec sa mère et son voisin, puis il a partagé le fruit de ses pénibles réflexions. Pendant dix minutes, Arnaud l’a écouté en silence, le visage décomposé autant par sa gueule de bois que par les paroles de son hôte.
Il est maintenant sept heures et vingt et Arnaud attend la réponse du psychologue. Celui-ci, la voix égale mais l’œil angoissé, articule :
  –
Oui, je le crois.
  –
À cause de… de ce qui t’est arrivé à Trois-Rivières ?
Victor hoche la tête. Arnaud dépose sa tasse sur la petite table, grimace en se penchant vers l’avant, puis, en se redressant, reprend :
  –
Tu réalises que ce que tu dis est complètement délirant ?
  –
Tout concorde, Arnaud. Ça peut pas être juste des hasards.
  –
Pis quand on meurt, il nous arrive ce qui nous faisait peur à propos de la mort, c’est ça?
Nouvel acquiescement du psychologue. Arnaud croise ses bras et se gratte la barbe.
  –
Dude, je pense que t’es en train de … (Il soupire.) Quand ton père est mort devant toi, au CHSLD, pourquoi t’as pas vu son fantôme tout de suite ?
  –
Je sais pas, c’est … Peut-être qu’après le décès, ça prend un certain moment ou … ou …
  –
Ah oui, un délai protocolaire. Faut que l’âme signe des papiers administratifs avant de devenir un fantôme …
Arnaud, ciboire …

Niveau de satisfaction :
3.2 out of 5 stars (3,2 / 5)

 

 

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La police des fleurs, des arbres et des forêts – Romain Puértolas

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 – Albin Michel
Genre : Enquête policière
Personnages principaux : Michel, jeune officier de police – Jean-Charles Provincio, garde champêtre, chef de la Police des fleurs, des arbres et des Forêts

Nous sommes en 1961 dans le petit village de P. (les communes sont désignées par l’initiale de leur nom uniquement). Le maire demande à la Procureur de la République d’envoyer un policier pour enquêter sur la mort de Joël que l’on a retrouvé découpé et emballé dans huit grands sacs des Galeries Lafayette abandonnés dans une cuve de l’usine de production de confitures locale. C’est un jeune officier de police de 24 ans qui est envoyé sur place pour mener l’enquête. Il est secondé dans ses investigations par le garde champêtre du village qui représente la poétique Police des fleurs, des arbres et des Forêts. Les suspects, d’abord fort nombreux, se réduisent au fil d’une enquête classique. Finalement après quelques rebondissements le coupable est découvert. Il passe même aux aveux. L’enquête, brillamment menée est bouclée. Mais il reste une surprise de taille !

D’entrée l’auteur nous prévient de trois choses :
– Que c’est une enquête policière spéciale
– Que la découverte du coupable n’est pas le plus important
– Et qu’il y a un coup de théâtre final époustouflant.
De quoi titiller notre curiosité.

Du coup on s’attend à un coup de Jarnac de la part de l’auteur et on se méfie, on reste vigilant et on scrute tous les indices. Mais l’enquête de l’officier de police et du garde champêtre se révèle on ne peut plus classique : reconstitution des faits, analyse des indices, interrogatoires, perquisitions … Un premier suspect semble être le coupable, mais ce n’est pas le bon. Finalement la police arrive à appréhender le meurtrier après une histoire compliquée d’amour et de vengeance. Là, il n’y a plus de doute puisque la personne passe aux aveux. Quand tout semble fini, une dernière grosse surprise nous amène à reconsidérer l’ensemble de l’enquête. C’est alors que les avertissements du début prennent tout leur sens.

L’enquête policière outre son coté classique a aussi un aspect délicieusement vintage et pas seulement parce qu’elle se déroule en 1961. Le policier venu de la ville, avant de s’adapter à la vie rustique, découvre effaré une population de ploucs arriérés aux mœurs choquantes pour un citadin comme lui. Comme un gros orage a coupé les lignes téléphonique, c’est par lettres manuscrites que se font les échanges police – Procureur de la République. L’officier de police enregistre tout sur un magnétophone à cassettes qui dévore un nombre considérable de piles.

C’est assez drôle et malin. Ça fait sourire mais c’est un peu gros ! Il ne faut donc pas voir ce livre comme un roman policier sérieux mais plutôt comme un jeu dans lequel l’auteur roule le lecteur dans la farine. C’est une mystification habile et réjouissante à condition de ne pas trop s’attacher à la vraisemblance. Déjà le titre laisse à penser qu’on n’a pas affaire à un polar tendu et violent mais qu’il y a plutôt de la fantaisie et de la facétie dans ces pages. Ça évite un mauvais choix. Ce roman est une joyeuse duperie : le lecteur est berné mais content de l’être, à condition d’avoir gardé la fraîcheur de l’enfance.

Extrait :
— C’est l’histoire d’un homme, un policier donc, l’un des plus brillants de la grande ville. À sa mort, on retrouva sous son lit une boîte à biscuits en fer contenant neuf bandes magnétiques d’enregistrement, une liasse de lettres et quelques feuilles volantes, le tout réuni sous le nom de Affaire Joël.
— Jamais entendu parler.
— C’était le début de sa carrière et il avait été envoyé un matin de l’été 1961 à P., où l’on venait de retrouver, dans l’usine de confiture locale, le corps d’un certain Joël, aimé de tous, égorgé et démembré à l’aide d’une scie à métaux. Il avait été découpé avec rage et emballé dans plusieurs sacs avant d’être laissé pour compte dans l’une des cuves à cuisson, comme si on avait voulu qu’il y brûle. Je ne vous raconte pas le choc. Personne ne s’expliquait comment une telle chose avait pu arriver dans un si petit village où tout le monde se connaissait. Et où tout le monde aimait Joël.
— C’est d’un sordide !
— Le macabre a toujours subjugué les gens. Il y a encore une plaque à la mémoire de ce policier sur le monument de la place de P. Maigre consolation. Sa vie et sa carrière n’ont plus été les mêmes après cela.

Je fixe le cliché, bouche bée, ne sachant si je dois en rire ou en pleurer…

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Lou après tout – 2 La Communauté – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2019 – Syros
Genres : Science-fiction, post apocalypse
Personnage principal : Lou, jeune fille de 17 ans

Lou veut mourir. Maintenant qu’elle a enterré Guillaume dans un bois en lui lisant un poème de la Pléiade d’Apollinaire, elle n’a plus le goût à la vie. Elle veut mourir mais pas n’importe où, n’importe comment. Ce sera face à la mer, sur la plage où elle a connu un moment de bonheur avec Guillaume, son grand amour. Mais pour atteindre la mer, le chemin est long et semé d’embûches. Et quand elle y parvient, elle s’assied sur la plage et lit L’odyssée, indifférente à la horde de Bougeurs qui se rapproche. Mais d’autres ont observé la scène et ils la sauveront malgré elle. Elle est recueillie dans la communauté Wim, dominée par le Délégué, un genre de gourou, pas si bienveillant qu’il en a l’air au premier abord.

Il serait difficile de lire ce deuxième volet de la trilogie sans avoir lu le premier, Le Grand Effondrement . Ce serait très compliqué de comprendre comment le monde s’est effondré, comment ces créatures d’Entre-Deux (entre les vivants et les morts) ont apparu et quels étaient les rapports de Lou et de Guillaume pour que la jeune fille soit inconsolable au point de vouloir mourir. Ce deuxième tome est donc une suite dépendante du premier.

Nous retrouvons Lou, seule et désespérée dans un premier temps, sous le coup de la mort de Guillaume. Désespérée mais combative quand même pour atteindre son objectif : la plage où elle va se laisser mourir. Mais au lieu de mourir, elle va revivre en trouvant l’amour passion, en la personne d’Amir, un garçon de son âge. Mais ça ne plaît pas à tout le monde alors il faut continuer à se battre. Se battre elle sait le faire, heureusement car ce monde est dangereux. En plus de toutes ces créatures de morts-vivants et il a aussi des humains qui deviennent menaçants quand on contrarie leurs plans. Le roman est rythmé par tous les combats que doit livrer Lou.

L’auteur imagine, à partir des dangers actuels qui nous menacent, une évolution catastrophique de l’humanité. La pollution rend l’air irrespirable, le dérèglement climatique rend les saisons erratiques, les Entre-Deux sont le résultat d’une dépendance aux réseaux sociaux, aux réalités virtuelles ou aux médicaments anti-dépresseurs dont les effets secondaires ont été ignorés. Le mur de la Séparation isole les riches des pauvres. Les Graves sont les contaminés par la radioactivité des centrales nucléaires détruites.

Ce qui est aussi remarquable dans cette dystopie c’est que malgré la catastrophe, il existe un certain optimisme. L’humanisme, l’amitié et l’amour n’ont pas disparu. Même la poésie subsiste. Un monde meilleur peut renaître de ce désastre. D’ailleurs les Hackers des Derniers Jours pensaient qu’il fallait précipiter la chute de ce monde pourri pour pouvoir reconstruire, sur de nouvelles bases, un nouveau monde. C’est ce qu’ils ont fait, ils ont porté le coup de grâce à la société en propageant un virus particulièrement agressif. Tout s’est écroulé, la reconstruction c’est pour plus tard, éventuellement. Reste un monde particulièrement périlleux.

Après Le Grand Effondrement, ce deuxième volet de la trilogie est aussi addictif que le premier. Étant en général allergique à ce genre de suites, je dois avouer que cette fois, après avoir lu les deux premiers livres, j’attends avec intérêt le troisième et dernier tome.

Extrait :
– Donc, on fait quoi, nous, les filles ?
– Tout ce que vous voulez dans la mesure où ça ne met pas votre vie en danger. Ni vos capacités reproductrices.
– Moi, ma vie est en danger si je ne me bats pas, si je ne me bats plus. Je perds mon entraînement, mes réflexes. Je m’amollis. Ça a failli me coûter cher plusieurs fois… »
Et j’ai revu, au Brandhoek-Castel, le moment où je m’étais laissé avoir par Émilien Rozeau à cause de l’eau chaude.
J’ai continué :
« Et puis, je ne vais pas passer ma vie à faire la bouffe pour les hommes ou à apprendre à lire aux mômes. En plus, ça veut dire que les hommes seraient les seuls à manier des armes ? Guillaume m’a toujours appris que la dictature, ça commençait quand une partie de la population – comment il disait, déjà ? -, oui, c’est ça, quand une partie de la population avait le monopole des armes et de la force. Que ça finissait toujours de la même manière : par des massacreurs et des massacrés. Je ne me laisserai pas dépouiller de mes armes, Délégué. Je préfère m’en aller. Et si je m’en vais, je m’en vais avec Cesaria!


Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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Lou après tout – 1 Le Grand Effondrement – Jérôme Leroy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale :
2019 – Syros
Genres : Science-fiction,  post apocalypse
Personnages principaux : Lou, jeune fille de 17 ans – Guillaume, homme de 30 ans

Lou et Guillaume sont installés dans la villa Yourcenar sur le Mont-Noir. Autour de cette bâtisse, comme partout ailleurs à l’extérieur, c’est le danger : les Cibs et les Bougeurs rodent. Ce sont deux catégories différentes de morts-vivants aussi funestes l’une que l’autre. Autrefois ils avaient été des êtres humains avant de se transformer en dangereuses créatures qui se déplacent en hordes et s’attaquent à tout ce qui est vivant. On est en mars 2053, treize ans après le Grand Effondrement, quand le monde a sombré dans le chaos en quelques heures. Guillaume, 30 ans, a connu le monde d’avant alors que Lou, qui a été recueillie par Guillaume alors qu’elle avait 4 ans, ne connaît que ce nouveau monde périlleux. Comme d’autres qui ont survécu, ils tentent ensemble de survivre dans cet univers impitoyable.

Avant que ne survienne la Grande Panne il y a eu des signes avant-coureurs : – des troubles du comportement d’un nombre croissant de jeunes devenus cyberautistes, incapables de lâcher smartphone ou tablette – ceux qui se plongeaient de plus en plus souvent dans les jeux de Réalité Augmentée étaient pris d’accès de violence incontrôlables – l’usage immodéré de la thymosomaline, un médicament miracle pour lutter contre les dépressions, sensé rendre les gens heureux mais qui finalement les transformait en zombies – il y a eu la Séparation : un mur qui isolait les bons citoyens, riches et bourgeois (les Inclus) des misérables, les pauvres et les modestes (le Dehors) – et puis il y a eu les sabotages des Hackers des Derniers Jours qui ont piraté les jeux en introduisant des virus hybrides qui provoquaient des réactions incontrôlées chez les joueurs, ou qui s’en sont pris aux ordinateurs des institutions accélérant ainsi l’arrivée de la débâcle. Finalement, tout s’est écroulé d’un coup le 13 juin 2040 à 21H47 (les collapsologues avaient raison). Fin de la civilisation. Retour de la barbarie.

En montrant comment on en est arrivé là, Jérôme Leroy fait en creux la critique du monde actuel : addiction aux écrans, surconsommation de médicaments, ségrégation sociale, luttes autodestructrices, surveillance généralisée des individus … Espérons que ce ne soit pas annonciateur de notre avenir.

Certains pourraient se dire : un bouquin post apocalyptique de plus ! C’est vrai que c’est un roman qui décrit l’avant et l’après d’une grande catastrophe planétaire. Mais il se distingue de ceux que j’ai pu lire par un côté inventif très développé et aussi par un pessimisme nuancé, pas totalement sombre, il y a encore des îlots de culture, de poésie, d’espoir et d’amour sur cette planète totalement dévastée où la menace est partout. Ce livre est classé « littérature pour la jeunesse » mais je dois tout de suite préciser que pas un adulte qui le lira ne le trouvera trop naïf. C’est un livre qui peut être lu par les jeunes ou les plus vieux. Ce serait idiot de se priver du plaisir de lire un si bon roman au prétexte d’un classement jeunesse restrictif et loin d’être évident.

Lou après tout, dystopie post apocalyptique, se démarque par sa profondeur, par l’imagination foisonnante de son auteur et par la place occupée par la poésie. Il est conseillé pour tout type de lecteur.

Le Grand Effondrement est le premier tome d’une trilogie. Le deuxième tome La Communauté a paru en octobre 2019.

Extrait :
Mais Lou en avait déjà d’autres, ailleurs, qui témoignaient que les treize ans qu’ils avaient passés ensemble n’avaient pas été faciles.
Lou, sa guerrière couturée…
Guillaume pensait pourtant, au bout du compte, dans ce chaos terrifiant, qu’ils avaient été heureux parce qu’ils étaient tous les deux. Un couple improbable, au début. Un jeune homme rêveur, pas vraiment de son époque, et une toute petite fille, si vulnérable dans cet effondrement généralisé.
Qui aurait parié sur leurs chances respectives ?
Mais ils avaient survécu. Elle avait été pour lui sa raison de continuer quand c’était trop dur. D’une certaine manière, l’emmener avec lui avait été un acte égoïste. Il s’obligeait à survivre parce qu’il était responsable de cette petite fille tiède et soyeuse qu’il avait sauvée alors qu’elle ne demandait rien.
Lou.
Il déposa sa Pléiade d’Apollinaire près d’elle. Pauvre héritage…
Il ouvrit la porte de la chambre, sans la faire grincer.

Marvin chante What’s Going On. C’était prophétique, cette chanson :
« Qu’est-ce qui se passe ? »

Marvin Gaye – What’s Going On

Niveau de satisfaction : 
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

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Pour seul refuge – Vincent Ortis

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 –
La Bête Noire

Genres : Thriller, roman noir
Personnages principaux : Ted Cortino, policier – Edward McCarthy, juge – Alan Marocco, jeune délinquant

Sur une route déserte du Montana, sous une pluie battante, Ted Cortino, policier, porte secours à un automobiliste en panne qui est juge. Les deux hommes se réfugient dans une cabane de bûcheron, en pleine montagne enneigée du Montana, à plus de deux mille mètres d’altitude. Le juge veut repartir le plus tôt possible car il doit assister son fils impliqué dans une affaire de drogue. Mais le policier le retient sur place plusieurs jours prétextant l’enneigement de la route. En fait le policier a un autre plan concernant le juge et la façon de quitter le refuge. Un plan longuement et minutieusement mûri.

L’intrigue de ce roman est comme le plan du policier Ted Cortino : méticuleusement élaborée. Le début du récit nous donne une vision réduite et même biaisée des événements. Puis au fur et à mesure que les pièces du puzzle s’emboîtent, le point de vue évolue et donne une nouvelle compréhension de l’histoire, totalement différente de celle du départ. Une utilisation habile de faux-semblants maintient jusqu’à la fin les changements de perspective. C’est astucieusement réalisé et c’est indéniablement le point fort de ce thriller.

Une autre qualité de ce polar est la mise en place d’un décor aussi impressionnant que dangereux. Une cabane perdue au milieu de la montagne, puis une randonnée obligée de cinq jours dans la neige et la glace, avec la présence inquiétante des loups et des ours. Dans cet environnement hostile, un jeu de piste pervers contraint deux hommes que tout oppose à collaborer pour rester en vie. S’ils s’affrontent, ils meurent car chacun détient seulement une partie des informations nécessaires pour mener à bien leur expédition.

Il se dégage de ce roman une morale : il faut se méfier des idées préconçues, les gens ne sont pas forcément ce qu’ils paraissent. D’ailleurs l’auteur dédie son œuvre « À tous ceux qu’on prend pour des Alan Marocco et qui ne sont que des enfants malheureux. » (Ici le nom d’Alan Marocco représente un délinquant violeur et assassin).

À la lecture de ce thriller on pourrait penser que l’auteur est américain, il en a le style et le décor est celui des États-Unis. Mais non ! Vincent Ortis est bien français. C’est son premier roman. Il a reçu un bel encouragement : le Grand Prix des Enquêteurs pour sa première édition.

Extrait :
— T’as tout compris, monsieur le juge. Tu as cinq jours pour te faire une idée de la personnalité du prévenu. Hors de tout ce qui peut perturber ton jugement. Et, au bout des cinq jours, tu rendras ton verdict. On est au Montana, c’est pas à toi que je vais apprendre que c’est au juge de décider de la sentence.
— C’est dément !
— Tu m’insultes et tu me déçois. Tu ne perçois pas la richesse de l’expérience ? Je ne veux de mal à personne, ni à toi ni à lui. Je veux que justice soit rendue. Or je doute tellement de la justice. J’aimerais tant avoir tes certitudes, le juge ! Je suis flic, j’ai prêté serment. Je ne peux pas toucher à un de vos cheveux, sauf en cas de légitime défense, bien entendu.
— À deux, on pourra s’entraider.
— Je l’espère ! Ce sera une obligation, même. Car si monsieur le juge a le trajet dans sa tête, c’est la crapule qui a les caches des étapes dans la sienne. Vous aurez besoin l’un de l’autre : c’est pour ça que je ne vous donne pas de cartes, monsieur le juge. Il serait capable de vous tuer pour vous les prendre.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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À sang perdu – Rae DelBianco

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Rough Animals)
Date de publication française : 2019 – Seuil
Traduction : Théophile Sersiron
Genres : Grands espaces, roman noir
Personnages principaux : Wyatt Smith, jeune fermier dans le comté de Box Elder en Utah – « La fille », une adolescente redoutable de 14 ans dont on ignore le nom.

Wyatt et Lucy Smith, jumeaux de 23 ans, vivent seuls dans le ranch familial du comté de Box Elder dans l’Utah. Un beau matin alors que Wyatt va nourrir son troupeau de bovins, un tireur embusqué abat plusieurs de ses bêtes. Le tireur n’est autre qu’une gamine de 14 ans environ qui se laisse capturer sans opposer de résistance. Elle est séquestrée un moment dans une chambre mais réussit à s’enfuir. Wyatt se lance à sa poursuite laissant sa sœur seule au ranch. Cette poursuite l’amène jusqu’à un gang de producteur de drogues dont la dernière livraison tourne mal. Une fuite à travers le désert brûlant, en compagnie de la gamine qui a abattu ses animaux, représente le salut à condition de rester vivant dans cet enfer minéral.

Ce qui distingue d’entrée ce roman c’est le style et l’ambiance particulière qui est créée. L’écriture est à la fois poétique et d’une grande précision dans les descriptions des paysages et de la nature en général. Elle plonge le lecteur dans les grands espaces désolés et déserts de l’Utah. L’auteure réussit parfaitement à rendre l’immensité, l’aridité et la sauvagerie des lieux. On est véritablement plongé dans le désert de l’Utah, on a chaud, on a soif, on respire la poussière, on redoute les attaques de coyotes. Cette immersion dans un décor rude est, à mon avis, la grande qualité de ce roman.

L’intrigue me paraît fournir un prétexte à ces belles descriptions de l’environnement mais elle n’est pas très élaborée. On ne comprend pas pourquoi cette fille surgie de nulle part se met à faire un carton sur les vaches. On a du mal à voir l’intérêt de la poursuivre à travers le désert et de risquer sa peau au milieu des fusillades entre cartels de drogue, pour récupérer éventuellement 4600 dollars, somme qui représente le prix des bêtes tuées.
D’autre part un certain nombre de redites alourdissent le récit et les incessants retours sur la nature fusionnelle de la relation des jumeaux, « t’es moi, je suis toi » sont si répétitifs qu’ils finissent par lasser.

J’ai les mêmes réserves pour les personnages, surtout au sujet de la fille dont on ne connaît pas le nom, une sauvageonne tout juste adolescente. Là, on a l’impression qu’on a affaire à une créature diabolique : une gamine fluette qui fout la trouille aux membres les plus aguerris d’un cartel de drogue, une guerrière sans peur et sans pitié dont la réputation a fait le tour des organisations mafieuses. Elle possède une force et une résistance hors du commun, elle connaît toutes les méthodes de survie dans le désert, elle a l’expérience d’un vieil aventurier, la folie de la jeunesse et la sagesse des anciens. Tout ça à 14 ans ! Elle doit garder les souvenirs de ses vies antérieures !

Pour un premier roman on pardonnera ces excès inhérents à la jeunesse et on retiendra surtout l’ampleur qui se dégage de ce livre, à la mesure des grands espaces qui lui servent de cadre. À sang perdu est un roman puissant, qui a du souffle, bénéficiant d’une écriture remarquable mais pas dénué de défauts concernant l’intrigue et la définition des personnages.

Extrait :
Elle se plia en deux et détacha le canidé de son cou, serrant son avant-bras droit contre sa poitrine en s’asseyant au pied d’un des piliers de l’arche, et Smith et Matthew s’assirent en face. Ils n’avaient rien pour faire du feu. La fille sortit son couteau, découpa une longueur en bas de son t-shirt et la noua sur son bras saignant, puis elle tourna le coyote mort sur le dos et lui ouvrit la poitrine de haut en bas pour le vider. Elle laissa le sac d’entrailles tomber sur le côté et ramassa le corps, elle le plia en deux sur son genou et remonta la manche nouée autour de sa bouche, la laissant ainsi en travers de son nez comme un nœud coulant à moitié enfilé. Elle attendit une minute, puis installa la tête du coyote contre ses genoux et plongea son visage à l’intérieur avant de ressortir couverte de sang jusqu’au menton.

Désert de l’Utah

Niveau de satisfaction : 
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

 

 

 

 

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Top 10 de l’année 2019

Sélection des meilleurs livres que nous avons lus et chroniqués en 2019, mais pas obligatoirement publiés cette même année.
Nous nous sommes limités à 10 livres, 5 livres par chroniqueur.
Il n’y a pas d’ordre de préférence, pas de classement de 1 à 10. Mais comme il faut bien un ordre pour présenter les livres, c’est de la chronique la plus récente (en haut) à la plus ancienne (en bas), en alternant les choix de chaque chroniqueur.
Un clic sur l’image ou le titre renvoie à la chronique correspondante.

On tue...
de Jean-Jacques Pelletier

Mécanique de la chute
de Seth Greenland

Ghetto X
de Martin Michaud

La Boulangère du Diable
de Hubert Huertas

Oscar Wilde et les crimes de la Tamise
de Gyle Brandreth

Des hommes en noir
de Santiago Gamboa

Dis-moi qui doit mourir
de Marc-André Chabot

Les dieux de Howl Mountain
de Taylor Brown

L'Oracle et le révolver
de Guillaume Morrissette

Grise Fiord
de Gilles Stassart

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Coup de vent – Mark Haskell Smith

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Blown)
Date de publication française : 2019 – Gallmeister
Traduction : Julien Guérif
Genre : Thriller financier
Personnages principaux : Bryan LeBlanc, trader à Wall Street – Neal Nathanson, chargé des recouvrements spéciaux – Seo-yun directrice d’une équipe de traders – Chlöe, navigatrice en solitaire

Bryan LeBlanc est trader à Wall Street. C’est un des meilleurs : il est doué pour décrypter l’info et prendre la bonne décision. Là, Bryan prend une sacré décision : disparaître en détournant 17 millions de dollars. Bien sûr ça ne plaît pas à InterFund, la société de courtiers qui l’emploie, plus habituée à voler les gens qu’à se faire voler. Neal Nathanson, chargé des recouvrements spéciaux et Seo-yun, la supérieure de LeBlanc, se lancent aux trousses du scélérat. S’ensuit une course poursuite dans les Caraïbes pour retrouver le fugitif et surtout pour récupérer le magot.

Dans ce roman l’auteur nous a concocté une intrigue assez jubilatoire : les traders de Wall Street se font rouler dans la farine par un des leurs. Et comme c’est un des leurs il sait comment s’y prendre pour ne pas se faire repérer. C’est seulement quand il disparaît qu’ils s’aperçoivent qu’il n’est pas parti les poches vides : il a emporté 17 millions de dollars en l’argent virtuel qu’il a converti en argent bien réel, soit dix gros sacs bourrés de billets de banque de tous pays. Bien sûr ils vont tout faire pour récupérer le fric.

Les personnages sont hauts en couleurs. Le voleur, LeBlanc, est un type brillant qui aurait aussi bien pu s’enrichir en continuant d’exercer son métier. Mais il en a marre de cette vie aseptisée, il veut prendre du bon temps, apprécier les plaisirs simples de la vie. Il est décontracté et sympathique. Celui qui est chargé de le retrouver, Neal, est homosexuel et il souffre d’une récente séparation avec son petit ami. C’est quand même un gars efficace qui connaît son boulot. La chef de l’équipe de traders, Seo-yun, est une femme solitaire et excentrique mais extrêmement douée qui rapporte beaucoup de fric à sa boîte. Elle va se marier, ce qui ne la réjouit pas outre mesure. Elle est régulièrement harcelée par son fiancé pour la préparation du mariage. Elle, elle le prépare à sa façon en se livrant à de belles parties de jambes en l’air avec des inconnus. Quant à Chlöe, elle adore la navigation en solitaire mais elle supporte difficilement les contraintes de promotion imposées par ses sponsors.

Mark Haskell Smith nous donne ici un roman tonique, drôle et plein de punch. L’humour, le cynisme et le sexe cohabitent dans cette histoire, ce qui n’empêche pas la critique féroce des loups de Wall Street. Le ton est corrosif, l’écriture percutante. C’est un livre divertissant et fort réjouissant.

Extrait :
BRYAN LEBLANC n’avait jamais vu une telle bande de trous du cul.
Certes, ils étaient bosseurs et intelligents, ces battants qui trimaient quatre-vingts heures par semaine sans jamais se plaindre. Ils restaient assis à leur bureau des journées entières à regarder les images clignoter et défiler sur leurs moniteurs, alignés dans l’open space telles des vaches laitières branchées à des machines qui leur pompaient la vie du corps. Et ils adoraient ça.
Ils n’avaient aucune vie sociale, aucun ami en dehors du travail. Ils surfaient sur l’algorithme, ils chevauchaient les marchés pour exécuter des combines toujours plus complexes afin d’extraire le lucre du système et d’engraisser leur employeur. Ils oubliaient de dormir et enchaînaient les nuits blanches. Ils gonflaient les résultats. Ils bouffaient des chiffres. Et une fois qu’ils étaient rassasiés et qu’ils avaient savouré leur victoire, ils allaient prendre une douche dans la salle de sport. Ils faisaient le nécessaire pour mériter leur pécule, pour décrocher leur bonus, pour goûter aux délicieux fruits du système. Ils étaient les héros de l’économie libérale, les marines du capitalisme, les heureux élus, si fiers et totalement imbus d’eux-mêmes. Les vecteurs de la culture d’entreprise dispensée par les gros bonnets d’InterFund.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Derniers mètres jusqu’au cimetière – Antti Tuomainen

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016
(
Mies joka kuoli)
Date de publication française : 2019 – Fleuve Éditions
Traduction : Alexandre André
Genre : humour noir
Personnage principal : Jaakko Kaunismaa patron d’une petite entreprise

Jaakko Kaunismaa est patron d’une petite entreprise de commerce de champignon à Hanima en Finlande. Les affaires marchent bien : le matsutake ou champignon des pins est très recherché par les japonais avec qui il a un bon contrat. Mais il y a des jours où tout va mal : son médecin lui apprend qu’il est empoisonné, ses organes vitaux sont gravement détériorés, il lui reste quelques jours à vivre, tout au plus quelques semaines. Quant il veut annoncer la triste nouvelle à son épouse, il trouve celle-ci en plein ébats sexuels avec le jeune et vigoureux chauffeur de l’entreprise. Et comme si tout ça ne suffisait pas, des concurrents s’installent dans le village avec la ferme intention de lui piquer les clients. On pourrait être accablé pour moins que ça, ce n’est pas le cas de Jaakko. Il décide d’utiliser ses derniers jours de vie pour mener sa propre enquête sur son empoisonnement. Et finalement sa mort prochaine lui donne un regain d’énergie. Il va se produire de grands changements dans le reste de sa vie.

L’histoire commence par la mort annoncée d’un homme, ça pourrait être tragique mais ça ne l’est pas. Le ton, celui de l’humour pince-sans-rire, fait que jamais on ne tombe dans la déprime et le lugubre. C’est avec le sourire que l’on suit les aventures de l’empoisonné qui finalement ne se porte pas si mal. Ce n’est pas non plus la farce complètement déjantée, c’est un humour discret, caustique qui amène le sourire, pas la grosse rigolade. Le décès prévu ne vient pas, par contre d’autres morts non programmées se produisent. Des morts violentes. On pardonnera à l’auteur les largesses qu’il prend vis à vis de la vraisemblance.

Notre homme apprenant sa mort prochaine ne se laisse pas aller à la dépression. Au contraire il prend le recul qui lui permet de voir les événements sous un autre angle. Il acquiert un certain détachement, de la sérénité même. Et il devient capable de réaliser ce qu’il ne faisait pas en bonne santé. Au seuil de la mort il prépare l’avenir mieux qu’il ne l’a jamais fait. En somme son prochain décès lui donne le goût de la vie et lui offre un avenir plus audacieux, plus ardent que le précédent.

Ce roman offre un bon divertissement teinté d’un brin d’exotisme. Un bon moment sans autre prétention. Parfois on n’en demande pas plus.

Extrait :
Je ne jette pas de coup d’œil dans mon rétroviseur, j’agite ma main gauche par ma vitre ouverte – je l’ai fait pour la dernière fois quand j’étais petit. Le matin est chaud, ma main est comme une aile cherchant le vent pour décoller. Je conduis de manière détendue avec la droite, j’adoucis les virages, j’appuie doucement, mais sûrement sur l’accélérateur.
Je vis.
Il vaut la peine de mourir au moins une fois pour voir la beauté d’un matin.
Tout scintille, rayonne. La grande étendue bleue de la mer est émaillée de petites barques blanches. Sous le ciel, le sol est une couverture verte et moelleuse.
Agiter ma main gauche produit un autre effet : les gens croient que je les salue et me répondent, la plupart du temps réjouis. Je leur souris, un bonjour se lit sur mes lèvres. Nous sommes tous ce matin d’été.
J’envoie un baiser à une dame qui tressaillit et manque percuter la clôture d’un lotissement sur Mannerheimintie.

Matsutakes ou champignons des pins

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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