La surprise du chef – Anthony Bourdain

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1995 (Bone in the throat)
Date de publication française : 2002 (Christian Bourgeois)
Traduction : Hugues de Giorgis
Genres : thriller, sociologique
Personnage principal : Tommy Pagano, sous-chef cuisinier

On connaît Anthony Bourdain comme chef, gastronome et passionné par toutes les cuisines du monde qu’il nous a fait connaître par sa série télévisée : (https://www.evasion.tv/emissions/anthony-bourdain-sans-reservation)
Disparu prématurément en juin 2018, Bourdain nous a laissé quelques polars où j’espérais retrouver la dimension exotique et souvent mystérieuse de ses expériences culinaires. En fait, j’ai plutôt retrouvé l’ambiance violente de la série noire américaine traditionnelle : la mainmise par la petite pègre newyorkaise italienne sur des établissements culinaires de qualité.

Une certaine éducation a permis à Tommy Pagano de se démarquer de sa famille douteuse; il rêve de devenir le grand chef d’un établissement gastronomique reconnu. Pour le moment, il se contente d’être sous-chef au Liner, un restaurant de poissons plutôt moyen. C’est son oncle Sally « La Moumoute » qui l’a installé là. Parrain local, sadique impénitent, Sally est le fil à la patte de Tommy. Qui a un autre fil à la patte : l’agent Al du FBI, qui espère faire témoigner Tommy contre Sally. Travail de longue haleine, mais Al en a vu d’autres et Tommy déteste se faire embarquer par Sally dans des initiatives pas très catholiques.

Plusieurs personnages secondaires se greffent à l’action, comme le chef du Liner, qui cherche à se sevrer de l’héroïne, ce qui permet à l’auteur d’explorer de plus près le monde de la drogue dure. C’est d’ailleurs une sorte de document sociologique que nous livre Bourdain. Et la trame policière m’est apparue comme un prétexte pour montrer de près comment s’organisent les relations entre pègre locale et travailleurs liés, plus ou moins malgré eux, au milieu.

Le roman est constitué de plusieurs petits chapitres (une dizaine de pages) qui mettent en scène deux personnages principaux. Le suspense consiste surtout à savoir si Tommy va survivre et dans quel état.

Extrait :
– Ils ne sont pas bêtes ici : ils ne servent que vingt couverts à la fois, pas un de plus, j’ai compté, comme ça il n’y a pas de surchauffe en cuisine, ils ont le temps de tout bien préparer. Sans se presser. C’est pour ça que c’est si bon.
Et bien, Tommy, prononça Al, nous y voilà comment t’es-tu retrouvé dans le métier toi-même ? Comment ça s’est passé ?
Tommy se détendit un peu, alla jusqu’à esquisser un sourire.
J’ai toujours aimé ça. Depuis môme. Je passais mon temps dans la cuisine chez nous : normal, parce que, si je voulais voir ma mère, elle était forcément dans la cuisine en train de faire griller des poivrons, de préparer une sauce. Elle faisait ça pour le plaisir et elle distribuait ce qu’elle faisait cuire. Il y avait des gens qui venaient à la maison avec de la bouffe, ils faisaient un plat à leur idée, ma mère en faisait un autre, et puis, on se mettait tous à table et on mangeait.

Brasseries des Halles, brasserie distinguée de Manhattan où Bourdain a travaillé

Niveau de satisfaction :
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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Le roman de Jeanne – Lidia Yuknavitch

Par Raymond Pédoussaut

 Date de publication originale : 2017 (The Book of Joan)
Date de publication française : 2018 (Éditions Denoë)
Traduction : Simon Kroeger
Genre : Science-fiction
Personnages principaux : Jeanne la Terreuse, héroïne résistante à la tyrannie – Christine Pizan, artiste rebelle

2049. La terre est devenue une planète quasiment morte, complètement dévastée. Vue de l’espace c’est une boule de poussière, une vague tâche couleur sépia. L’espace c’est là où se sont réfugié les classes dirigeantes après le géocataclysme qui a balayé la terre. Ils sont quelques milliers, venus de pays aujourd’hui disparus à vivre dans la station orbitale CIEL. C’était l’élite, les pauvres, eux, sont restés sur cette terre inhospitalière. La station CIEL pompe les quelques ressources restant sur terre par l’intermédiaire des aéroducs, sorte de cordons ombilicaux. Mais dans CIEL tout n’est pas rose : la durée de vie ne dépasse pas 50 ans. Les humains ont muté, ils sont devenus des créatures blanches, sans cheveux, ni cils ni sourcils, au sexe atrophié, incapables de se reproduire. Sur terre quelques êtres vivants survivent, notamment Jeanne la Terreuse, héroïne emblématique qui représente la résistance de la terre face à la tyrannie de l’empereur du CIEL, Jean de Men.

Le point de départ du roman est que les hommes ont bousillé la terre et que les plus riches ont trouvé le salut dans l’espace. C’est l’occasion pour l’auteure de réécrire l’histoire d’une Jeanne d’Arc futuriste qui ressemble beaucoup à l’historique à quelques détails près : condamnée à être brûlée vive, elle réussit à s’échapper pour ensuite continuer son combat contre l’empereur du CIEL. Ce n’est plus l’épée son arme de prédilection, c’est le lance-roquette. Au sein même de la station CIEL, il y a des résistances mais elles sont durement réprimées. Et finalement c’est sur cette terre saccagée qu’il subsiste de la beauté et de la vie alors que dans le cocon artificiel qui héberge les puissants il n’existe que laideur et survie moribonde.

La science-fiction est le genre littéraire qui permet à l’imagination de s’exprimer complètement. Les auteurs ne s’imposent aucune contrainte : pas de réalisme, de vérité scientifique ou historique, de vraisemblance, à respecter. C’est bien le cas dans ce roman et l’auteure s’en donne à cœur joie en agrégeant plusieurs genres : post apocalyptique, anticipation, science-fiction, fantastique, écologie, poésie et même romance amoureuse. Il en ressort une impression générale d’un roman touffu, complexe et lyrique qui ravira les amateurs de SF. Par contre ceux qui ne sont pas férus du genre, ceux qui, comme moi, ne sont que des lecteurs occasionnels de science-fiction auront quelques difficultés à suivre les pérégrinations mystiques de Lidia Yuknavitch. Ce Roman de Jeanne est plus destiné aux vrais amateurs de SF qui sauront l’apprécier pleinement qu’aux lecteurs épisodiques du genre qui risquent d’être quelque peu désorientés par tant d’imagination débridée, même si on doit reconnaître que ce livre est vraiment troublant.

Extrait :
« L’extinction des organes génitaux. Notre corps n’était plus capable d’exprimer nos désirs les plus primaires, ni nos projets d’avenir les plus nobles. Dans notre désespoir, dans notre déni, nous nous sommes tournés vers notre seul espoir de salut, la technologie, et vers ceux qui en connaissaient les ficelles. Et une fois que nous étions tous lassés de la télévision et du cinéma, une fois que les réseaux sociaux ne pouvaient plus satisfaire notre appétit, une fois que les hologrammes, les réalités virtuelles, les drogues et les états de conscience de plus en plus hallucinés ne nous faisaient plus d’effet, l’un ou l’une d’entre nous a baissé les yeux de désespoir et remarqué la peau flasque de son bras. Une nouvelle frontière à explorer. »

La gorge de Jeanne se noue, ses yeux se mettent à piquer et elle se mord l’intérieur de la joue pour contenir l’émotion.
Une comptine.
Une comptine française.
Une comptine française qu’elle connaît par cœur :

Ballade à la lune

« Quant à la Terre, c’est cette boule moribonde … »

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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Les féroces – Jedidiah Ayres

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Fierce Bitches)
Date de publication française : 2018 (Les Arènes)
Traduction : Antoine Chainas
Genre : Roman noir
Personnages principaux : María, prostituée à Politoville

Une demi-douzaine de baraques dans le désert, au Mexique, près de la frontière américaine : c’est Politoville. Ce camp a pris le nom du trafiquant Harlan Polito. C’est là qu’il envoie les mercenaires qu’il a payé pour une mission, quand il ne veut pas qu’on remonte jusqu’à lui par les gars employés habituellement. C’est dans cette planque mexicaine que disparaissent les hommes de main temporaires du bandit. C’est juste un dépôt de marchandises et des prostituées. Baise à volonté et bronzage nickel. Mais au bout de quelque temps tout le monde veut se barrer de ce trou à rats. Il y en a qui vont réussir. D’autres vont échouer et mourir.

Ce court roman se distingue d’abord par son décor et son ambiance. Décor c’est beaucoup dire pour ce coin de désert aride ou il n’y a que poussière et merde de lézard. C’est un camp avec quelques baraques délabrées, un dépôt de marchandises tenu par Ramón, sorte de gardien du camp, des fripouilles qui ont besoin de se faire oublier et des putes. La vie se résume à supporter la canicule et l’ennui avec comme seules distractions l’alcool, la drogue et le sexe tarifé. Les prostituées n’ont pas choisi d’être là, elles ont été capturées et réduites à l’esclavage. Les clients ne font même pas l’effort de retenir leurs prénoms, ils les appellent toutes María, c’est plus simple ! Plusieurs María vont s’évader, se retrouver pour former une redoutable bande sans pitié. Elles vont devenir les féroces. Les rencontrer, c’est perdre ses dents … et la vie en même temps ! C’est le retour à la barbarie.

L’auteur ne se perd pas à faire des phrases alambiquées. Le style est sec comme le climat, en accord avec l’ambiance du roman. C’est noir, violent, cruel.

Un roman court et efficace, qui ne fait pas dans la dentelle. Il installe une ambiance de décadence et de sauvagerie tout à fait réussie. Attention il y a un piège : sur le bandeau qui orne la couverture l’auteur proclame : C’est la plus douce histoire d’amour que j’aie jamais écrite. Ne vous y fiez pas, c’est ironique. Si vous êtes amateur des romances à l’eau de rose, vous serez horrifié par l’âpreté de ce livre. Par contre ceux qui cherchent des romans différents de la production courante peuvent se lancer dans cette lecture.

Extrait :
Des années de prostitution, suivies d’un exode sanglant et d’une vie de recluses, le lointain toujours en point de mire et les cris des âmes maudites dans leur dos, avaient balayé toute velléité de compréhension. Incarner la colère divine avait un prix. Fini les petits jeux, les sourires aguicheurs et autres formes de manipulation. Toute coercition plus subtile qu’un coup de pied au ventre, un doigt dans l’œil ou un couteau dans le cœur était proscrite. Elles allaient s’établir dans une région plus fertile et y prospérer. Elles survivraient à l’absence de Ramón comme elles avaient survécu à sa présence.
Il avait aimé chacune d’elles. Ses chiennes féroces.

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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J’ai toujours aimé la nuit – Patrick Chamoiseau

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Sonatine)
Genres : Roman noir, philosophique
Personnages principaux : Hypérion Victimaire, tueur en série – Éloi Éphraïm Évariste Pilon, commandant de police

Le commandant Éloi Éphraïm Évariste Pilon finit mal sa carrière de policier à Fort-de-France. Pour sa dernière nuit de permanence avant la retraite, il se retrouve face à un tueur qui lui braque un énorme pistolet sur son œil gauche. Le type n’est pas un meurtrier banal : quand il est investi par l’Archange de la mort, il devient alors un justicier implacable qui frappe des crapules désignées par Hortensius Capitolas, un appeleur de zombies, qui, pour satisfaire ses clients, a finalement jugé plus efficace de commanditer un tueur professionnel que de s’en remettre aux démons dont les résultats sont aléatoires. Hypérion Victimaire, l’Archange, est aussi enclin à la communication au moment de tuer. Il raconte longuement sa carrière et les derniers événements qui l’ont fortement perturbé. Le commandant est sidéré de se retrouver devant un assassin d’envergure, chose dont il avait rêvée durant ses quarante ans de police, lui qui a le regret de ne pas avoir été employé à sa juste mesure. En cette dernière nuit en tant que policier, il est servi !

Les personnages inventés par Chamoiseau sont savoureux. Hypérion Victimaire, l’Archange de la mort est un drôle de bonhomme. C’est un exécuteur sans pitié, effrayant mais il a des valeurs : le sens de l’ordre, de l’honneur et du devoir. C’est aussi un fin gourmet et un bon cuisinier, bien que certaines de ses recettes soient assez spéciales, celles à base de sang humain frit par exemple. Il a un vision romantique de l’amour, cette convergence entre deux âmes, ce brusque enclenchement de deux esprits sur un pic d’enchantement. Il ne peut s’empêcher de faire la morale aux truands, après les avoir complètement anéantis. Par contre il n’aime pas la jeunesse, du moins la jeunesse actuelle. C’est un papy dépassé par le comportement et ses mœurs débridées des jeunes. Faut dire qu’il est obligé de se coltiner un trio infernal formé du Bad Boy, du Jumpie et de la Karo. Malgré l’incompréhension totale, il finit par éprouver une sorte d’affection pour eux et plusieurs fois il les sortira d’un mauvais pas. Autre caractéristique de cet étrange tueur : il ponctue ses actions de citations en latin. En somme Hypérion Victimaire est un tueur en série cultivé, sensible, humain, il ne trucide que des nuisibles. Un mec bien, quoi !

Le commandant Éloi Éphraïm Évariste Pilon, le kôlbôkô (la Loi), rencontre, la dernière nuit de sa carrière de policier, le criminel haut de gamme qu’il aurait aimé affronter plus tôt dans de meilleures conditions. En recevant la confession du tueur il va s’apercevoir qu’il a beaucoup de points communs avec lui : même rigueur morale, goûts littéraires et musicaux identiques, même voiture ancienne (DS 21 Pallas), même arme et vie familiale catastrophique identique. Tous les deux sont des hommes relativement âgés, nostalgiques du temps passé, d’une autre Martinique moins décadente et moins violente. Une proximité vertigineuse ! L’assassin semble être un double sombre du policier.

Il y a dans ce roman beaucoup d’humour. L’écriture utilise des mots hauts en couleur du créole. Malgré cette histoire de tueur en série, l’atmosphère du livre n’est pas sombre, il y a même un petit côté enjoué qui confère au roman une belle légèreté, ce qui n’empêche pas l’auteur de faire des digressions philosophiques profondes.

J’ai toujours aimé la nuit est un roman plein d’humour et de couleurs tout en étant par moments poétique ou philosophique. C’est aussi la Martinique d’aujourd’hui qui est montrée à travers cette histoire.

Extrait :
J’ai vécu l’horreur durant toute cette nuit, inspectère, mais (maintenant que je pense à tout cela) j’ai vécu aussi un moment très précieux ! Un moment rare, irremplaçable, m’avait été donné d’aider mon fils, de le sortir de la nuit sans espoir où il s’était échoué, tout comme cette nuit avait été pour toi et la Karo une chance offerte par la divinité de vous retrouver, elle de te reconnaître, et toi de lui tendre enfin une main d’autorité, d’amour, d’humilité et de respect ! Et nous avons ensemble, chacun à un bout de la nuit, raté tout cela, et nous voici, toi et moi, face à face, avec le cœur en incendie et l’âme, toute l’âme, dévastée à jamais ! Abyssus abyssum invocat ! Et mesures-tu cette ironie ? Moi, l’Archange, fils de l’Archange, l’habité de l’Archange, vengeur suprême, nettoyeur ultime, celui qui sanctifie les hautes misères du monde, incapable de reconnaître et de sauver son fils ! Et toi le kôlbôkô, l’homme de l’ordre, de la force légale et des valeurs sociales, toi qui as tant donné, toute ta vie, toutes tes nuits, tous tes instants à cet ordre et à cette force, tu ne pouvais que t’incliner devant l’enfer qui prospérait dans ta propre maison, ton propre ventre, ton propre cœur !

Je demeurai quelques instants immobile au volant de la DS éteinte, avec juste l’aria de Bach que j’écoute toujours un peu dans ces circonstances-là.

Rue de Fort-de-France

 Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

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Simple mortelle – Lilian Bathelot

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (La Manufacture de livres)
Genres : Roman noir, roman d’amour
Personnages principaux : Nicole, institutrice à Malissègre petit village de l’Aude – Louis Lacan, habitant de Malissègre et militant écologiste

Nicole rejoint sa première affectation d’institutrice : Malissègre, un petit village au fin fond de l’Aude. Prise dans un violent orage, elle fait la connaissance de Louis Lacan, un habitant de la commune qui vit en solitaire dans son mas. Le courant passe immédiatement entre eux. Ils deviennent amants. Tous les deux ont eu une autre vie complètement différente avant d’atterrir dans ce petit bled. Au contact de Louis, Nicole se sent revivre, elle qui avait auparavant une vie bien morose. Il lui fait découvrir l’amour-passion et la grandeur des paysages de la région. Le barrage, en construction dans la vallée, est pour lui une offense à la beauté du pays. En bon militant écologiste il s’oppose à ce projet. Mais d’autres mènent dans l’ombre des manœuvres aussi secrètes que néfastes.

Les deux principaux personnages, Nicole et Louis, sont tous les deux des êtres en reconstruction. Nicole avant de refaire sa vie, en devenant institutrice alors qu’elle est proche de la cinquantaine, avait élevé seule ses trois enfants. Cette maman courageuse et méritante avait alors une vie sexuelle des plus tristes faîte de fantasmes et de plaisirs solitaires. Louis était légionnaire. Un vrai chien de guerre qui a vécu des scènes terribles au Zaïre ce qui lui a valu des mois d’hospitalisation. Considéré comme un héros par la légion, mais aussi déclaré inapte à poursuivre une carrière militaire. Ce n’est qu’en revenant dans la région de son enfance qu’il est parvenu à retrouver la stabilité et une certaine sérénité. Ces deux personnes vont immédiatement s’apprécier, devenir amants, avoir une sexualité épanouie et vivre un amour fort et réciproque. Une vraie renaissance pour tous les deux. Mais autour d’eux il se trame de dangereuses manigances dont Louis est la cible inconsciente.

Le procédé narratif utilisé est quelque peu troublant. C’est une sorte de zapping : en plein milieu du récit principal, s’intercalent des scènes complètement étrangères dont on n’aura la compréhension que plus tard. C’est un peu comme si en plein milieu d’un film on basculait sur une autre projection en cours avant de revenir au premier film, et cela plusieurs fois au cours du déroulement de l’action. Bien sûr tout finit par converger mais il faut accepter de lire certaines pages sans rien y comprendre tout en supputant avoir l’explication un peu plus tard. Et en plus l’histoire n’est pas racontée par ordre chronologique, ce qui rend encore plus difficile l’entendement. C’est original certes, mais assez déstabilisant. D’autre part ceux qui aiment les enquêtes très structurées où tout est expliqué à la fin peuvent se sentir frustrés que le voile ne soit pas levé sur la raison des agissements néfastes des services de renseignement.

Le décor a une grande importance dans ce roman. Il est constitué par la campagne, les montagnes, les vallées et les grottes de ce coin reculé de l’Aude. On voit une nature puissante mais peu fréquentée ou délaissée, comme ce vieux mas abandonné et cette source qui s’est tarie. On cueille des figues bien mûres et des asperges sauvages. Louis est amoureux de son pays. Il communique sa passion pour la nature à sa compagne, au lecteur aussi.

Simple mortelle est à la fois un roman noir et un roman d’amour. Ce mélange est ici parfaitement réussi. C’est une belle romance sombre et tragique.

Extrait :
Toute trace de malaise s’évanouit et je me retrouvai baignée par la simplicité du monde. Avais-je menti ? La belle affaire… Une peccadille, à peine une maladresse. Frédéric en penserait bien ce qu’il voudrait. Quelle importance ? J’étais bien. Heureuse. Non, pas heureuse. Plus que cela. Vivante. Et peu importait que je ne fasse pas tout de manière absolument parfaite. Je méritais mon indulgence. Je méritais mon amour. J’étais une belle personne, là, dans cette voiture, glissant dans la lumière de ce paysage immense vers cette vieille bâtisse anarchique que j’aimais déjà, avec la chaleur de cette main posée sur ma cuisse droite.

Village de l’Aude

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

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Malefico – Donato Carrisi

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2014 (Il Cacciatore Del Buio)
Date de publication française : 2015 (Calmann-Lévy)
Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza
Genres : Enquête, thriller
Personnages principaux : Marcus (pénitencier 1), Sandra Vega (police de Rome)

Après avoir lu Tenebra Roma l’été dernier, j’avais été un peu décontenancé et je m’étais promis de lire un autre roman de cet auteur italien original et populaire. Malefico est du même genre que Tenebra Roma, se passe aussi à Rome et met en scène les deux mêmes enquêteurs, le pénitencier Marcus et la policière-photographe Sandra Vega. Même atmosphère mystérieuse, crimes affreux du même genre, rebondissements surprenants qui secouent le lecteur.

Un tueur en série hante la ville de Rome : il exécute de jeunes couples, le gars reçoit une balle dans la nuque, la fille est torturée longuement et poignardée. Ce sont souvent des couples qui s’apprêtent ou qui ont commencé à faire l’amour. On dirait que le tueur fait exprès pour abandonner quelques indices sur les lieux de ses crimes. Par contre, un groupe de personnes bien placées semble le protéger et brouille les pistes. Et nos deux enquêteurs sont, en grande partie, orientés dans leur enquête et mystérieusement soutenus eux aussi jusqu’à un certain point. La panique gagne la ville et on traite la police d’incompétente. À quel mobile obéit le monstre de Rome ? Qui a intérêt à l’aider et dans quel but ? Et comment se fait-il que ses protecteurs semblent finir par le lâcher ? Marcus comprendra difficilement que, « pour protéger le bien, il faut protéger le mal ».

Pas facile de s’y retrouver : l’intrigue est compliquée, les personnages nombreux, les rebondissements désarçonnants. Marcus et Sandra ont des personnalités auxquelles il est difficile de s’identifier. Même si les problèmes affrontés sont énormes, ils se meuvent avec une certaine légèreté, comme si on était dans une bande dessinée. C’est certain que le lecteur est fasciné par Rome et intrigué par les situations abracadabrantes créées par Carrisi, mais on n’est pas convaincu par la facilité avec laquelle les enquêteurs découvrent le sens de ces problèmes.

On ne lit pas ce genre de romans pour que nos petites cellules grises se satisfassent de l’élucidation brillante d’un mystère apparent. On le lit pour être sous l’emprise d’une atmosphère irrationnelle et angoissante, qui persiste une fois qu’on est sorti du livre.

1 Un pénitencier est un prêtre qui fait partie de la garde rapprochée du Saint-Siège et qui se spécialise dans des missions périlleuses dans le but de sauvegarder, par tous les moyens, la réputation et la sécurité de l’Église.

Extrait :
La porte de l’édifice du XVIIe siècle n’était pas verrouillée (…)
La beauté de l’endroit rappelait beaucoup de palais romains, certes plus célèbres et fastueux, comme le palais Rispoli ou le palais Doria Pamphili, sur le Corso.
À gauche, un énorme escalier en marbre menait aux étages supérieurs. Marcus monta.
Il entra dans un salon orné de fresques. Des meubles d’époque et des tapisseries décoraient la pièce. Une légère odeur flottait dans l’air, de vieille maison, de bois sec, de peinture à l’huile, d’encens. C’était une odeur accueillante, qui évoquait l’histoire et le passé.
Le pénitencier traversa d’autres pièces semblables à la première, donnant les unes sur les autres sans couloir qui les séparât, à tel point qu’il avait l’impression d’entrer toujours dans la même.
Sur les tableaux, des personnages aux noms oubliés – dames, nobles et chevaliers – observaient son passage, et c’était comme si leurs yeux, en apparence immobile, suivaient ses mouvements (…)
Un bruit le tira de ses pensées. Il était bas et constant. Une seule note, répétée à l’infini. Comme un message codé. Comme une invitation : il proposait de lui servir de guideMarcus le suivit.

Les jardins du Vatican

Niveau de satisfaction :
3.7 out of 5 stars (3,7 / 5)

 

 

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Je tue les enfants français dans les jardins – Marie Neuser

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2011 (Éditions L’Écailler)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Lisa Genovesi, professeur d’italien dans un collège difficile

« N’essayez même pas de faire cours, mademoiselle. Sauvez votre peau. » C’est ce que dit l’inspecteur d’académie à Lisa Genovesi. Lisa a 28 ans, elle est professeur d’italien dans un collège difficile de Marseille. Elle ne vit réellement que deux jours par semaine : le samedi et le dimanche. Les autres jours elle doit subir les injures, les menaces de ses élèves. En bon petit soldat de l’Éducation Nationale, elle fait face, cache sa peur et son angoisse, essaie quand même de faire cours. Ainsi se déroule son année scolaire, dans l’indifférence des collègues, de la hiérarchie et des parents, jusqu’à ce qu’un des meneurs de la petite horde que forment ses élèves aille un peu trop loin dans ses manœuvres d’intimidation. Alors, pour se protéger elle et sa famille, elle va réagir, de façon toute aussi inattendue que radicale.

Y-a-t’il encore des gens qui pensent que les enseignants sont des privilégiés ? Si c’est le cas il faut qu’ils lisent ce roman. L’auteure leur fera partager le quotidien d’un professeur de collège. Et c’est assez terrible ! D’autant plus que le professeur est une jeune femme fragile et jeune, que ses élèves ont 15 ans, que des garçons rivalisent pour s’imposer à ses dépends en tant que chef de meute, que des filles les excitent en portant des tenues plus que légères. Affirmer qu’ils n’ont aucun respect pour elle est peu dire : les insultes et les menaces sont courantes. Une seule de ses élèves suit ses cours avec intérêt et application, elle est d’origine étrangère, elle porte un voile. Mais si au moins elle pouvait compter sur le soutien du directeur ou même de ses collègues, s’il y avait un tant soit peu de solidarité entre membres de l’institution, ce serait un peu réconfortant. Mais non, le directeur reste planqué dans son bureau, laissant les profs aller seuls au combat tels des petits gladiateurs. Pire il considère que c’est Lisa qui crée dès problèmes en étant incapable de faire respecter la discipline. Ce genre d’attitude annonçait, dès 2011, le mouvement qui a agité récemment l’Éducation Nationale : sous le mot clé #Pasdevagues les enseignants ont dénoncé les violences dont ils sont victimes et la passivité de leur hiérarchie. Les collègues ont leur propres problèmes à régler pour ne pas avoir à s’occuper de ceux des autres. Quant aux parents, démissionnaires et incapables de se faire obéir par leurs enfants, que peut-on leur demander ?

Lisa est d’autant plus dépitée qu’elle est entrée dans ce métier suivant les traces d’un père lui-même instituteur, mais à une autre époque. Une époque où il allait au travail joyeux et serein, où les marques de respect et même d’affection de la part des élèves étaient nombreuses. Le métier était alors épanouissant, l’enseignant était considéré comme un notable. C’était un autre monde qui a disparu. Aujourd’hui Lisa exerce sous les crachats et les injures. Elle part au travail comme on va à la guerre. Seule face à ses élèves et à ses difficultés. Elle va trouver, seule, la façon de les régler. Façon qui n’est pas enseignée dans les manuels de formation des enseignants, mais sacrément efficace !

Le long titre donne une mauvaise idée de l’œuvre. Ici il n’est pas question de tueur en série opérant dans des jardins d’enfants. Il est tiré d’un fait divers anecdotique datant du début du XXe siècle. Ne vous laissez donc pas abuser ou repousser par ce titre alambiqué.

Faire du récit des malheurs d’une prof d’aujourd’hui un polar tendu et puissant est une performance. C’est que qu’a parfaitement réussi Marie Neuser dans ce livre court mais percutant. Il y a de la tension, du suspense, de la noirceur, ingrédients d’un excellent roman noir. Belle écriture incisive aussi. L’auteure sait de quoi elle parle puisqu’elle est enseignante à Marseille et que certaines scènes du roman sont si réalistes qu’elles doivent être tirées de son propre vécu.

Extrait :
Je suis charmante et souriante, ma voix est posée ; je ne pense pas que je serai agressive ce soir, je n’en ai absolument pas la force. Les mots du type me font l’effet de notes dissonantes à mon oreille, d’un léger mistral de conneries banales contre lesquelles il est inutile de mener croisade. Je parie en mon for intérieur que, dans cinq minutes, il va me sortir le doux refrain des vacances. Et paf, ça ne rate pas : de toute façon ils se plaignent de quoi les profs, avec leurs quatre mois de vacances ? Ils se plaignent tout simplement d’être constamment en danger – je réponds au beau monsieur –, de partir travailler le matin avec la peur au ventre, de se faire cracher à la gueule toute la journée, de devoir tenter de maîtriser par groupes de trente des gamins que les parents ne parviennent même pas à faire obéir individuellement, de se faire insulter et menacer chaque jour, et de rentrer à la maison avec des tonnes de travail qui ne leur permettent même pas de se reposer le week-end, quand ce n’est pas avec des points de suture. Et tout en parlant, je lui montre, en soulevant un peu ma frange, la vilaine estafilade rose qui m’enlaidit. Puis je dis au type, enfin, cette phrase que je rêve d’articuler depuis si longtemps : Venez cher monsieur, venez me remplacer ne serait-ce qu’une heure – encore faut-il que vous ayez quelque chose à enseigner –, venez supporter un tout petit moment des choses que jamais, jamais vous n’accepteriez d’affronter dans la vie courante, venez un jour prendre un bain dans la merde de l’humanité, loin des gentils salamalecs feutrés des bureaux de commerce, et ensuite nous pourrons reparler ensemble du problème des vacances.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

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Piranhas – Roberto Saviano

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (La paranza dei bambini)
Date de publication française : 2018 (Gallimard)
Traduction : Vincent Raynaud
Genres : roman noir, mafia
Personnage principal : Nicolas Fiorillo, jeune garçon de 15 ans qui rêve de faire carrière dans la Camorra 

Nicolas Fiorillo est déjà une graine de mafieux à 15 ans. Il humilie un autre garçon du quartier qui a eu l’impudence de  liker  sur facebook les photos de sa petite amie. Bien sûr il n’est pas seul pour cette opération punitive, il est accompagné de sa paranza (bande). Faut dire que les gamins du quartier de Forcella à Naples ont des ambitions très élevées : il s’agit de se faire un nom dans le Système, c’est à dire dans la camorra. C’est l’idée fixe de Nicolas qui malgré son jeune âge a classé les humains en deux catégories seulement : les baiseurs et les baisés. Lui il veut être baiseur, c’est son obsession. Il va donc faire toutes sortes de magouilles pour entrer dans ce monde idéal : il va organiser des trafics, rencontrer les bonnes personnes, se faire adouber par les parrains.

J’ai choisi ce roman à cause de l’admiration que j’éprouve pour son auteur, pour son engagement et son courage. Je rappelle que Roberto Saviano vit sous protection policière depuis le 13 octobre 2006 suite à son livre Gomorra dans lequel il décrit les activités de la mafia napolitaine, la Camorra. Mal m’en a pris, j’ai souffert tout au long des pages que j’ai lues. Faut dire que je déteste les histoires de mafieux mais alors une histoire avec des gamins qui n’ont qu’un idéal : devenir des gangsters, c’est très pénible. Ce n’est pas le côté moral qui ne gêne, c’est la bêtise, les classifications simplistes : baiseurs et baisés qui rappellent beaucoup les concepts djihadistes. Jamais je n’ai pu accrocher à l’intrigue et encore moins aux personnages. Je n’ai pas réussi à m’intéresser à cette histoire d’apprenti mafieux. Alors j’ai enduré durant 160 pages cette histoire de petits mafiosi et comme j’avais encore plus de 200 pages devant moi, j’ai décidé d’arrêter cette auto-torture.

Je ne sais pas si le livre de Saviano est bon ou mauvais, d’autres ont su l’apprécier. Il a seulement provoqué irritation et ennui chez moi, même si je suis conscient que ce roman montre quelque chose de réel et d’inquiétant dans notre société. À la fois le sujet et la façon de le traiter m’ont parus ennuyeux et soporifiques. Je doute de la réussite de Saviano à devenir romancier de talent. Et comme je ne voyais pas d’amélioration se profiler, j’ai décidé de stopper le supplice. Il ne m’arrive qu’exceptionnellement d’arrêter une lecture avant la fin. Pour ce roman c’est un des rares cas, j’en suis d’autant plus désolé que j’ai la plus grande estime pour son auteur.

Exceptionnellement je ne mets pas de note de satisfaction, le fait que je sois rebuté par ce roman tient davantage de mon allergie au thème qu’à la qualité de l’œuvre elle-même.

 Extrait :
Il y a ceux qui baisent et ceux qui se font baiser, c’est tout. C’est comme ça partout, depuis toujours. D’où qu’ils viennent, les baiseurs essaient d’obtenir un bénéfice, se faire inviter à dîner, obtenir un trajet en voiture gratuit, piquer la femme d’un autre, rafler une commande ou un marché. D’où qu’ils viennent, les baisés auront le dessous…

… « Les êtres sont différents dès la naissance, faits pour commander ou pour être commandés, affirmait ce bon vieil Aristote. Et ne manquent ni ceux qui commandent ni ceux qui sont commandés. » En gros, on naît baiseur ou baisé. Les premiers arnaquent et les autres se font arnaquer.

Niveau de satisfaction : Aucun
[Non noté]

 

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Organigramme – Jacques Pons

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Hugo Thriller)
Genre : Thriller
Personnage principal : Yasmina Sall, nouvelle venue dans l’équipe des managers de la maison de luxe Louis Laigneau

Bienvenue dans le monde merveilleux de la mode et du luxe ! La maison Louis Laigneau est un fleuron du domaine. Le management y est moderne : pression constante sur les employés, disponibilité permanente exigée, culture des résultats. Le PDG adore les devises creuses du genre : Créativité – Vision – Exécution. En cette fin d’année 2016, les résultats sont bons, afin d’appréhender les nouveaux défis et de stimuler les forces vives, le PDG invite les managers à un séminaire de créativité et de libération des énergies à Marrakech. Pour ne pas pénaliser les performances ce séminaire se déroulera pendant le week-end. Ce qui ne choque que Yasmina Sall, la dernière arrivée, les autres au contraire estiment que c’est super sympa de la part de notre direction de nous récompenser avec un séminaire comme celui-là. En guise de récompense, ce sera l’horreur : un mystérieux personnage harcèle moralement et physiquement les dirigeants. Il paraît animé par une haine féroce contre tous les membres de l’entreprise. Qui est-il et quelles sont ses motivations ? Personne ne le sait mais il semble connaître parfaitement la boîte.

L’auteur développe une intrigue qui lui permet de réaliser un thriller sur fond de vengeance et procéder à une observation critique du monde de la mode. Côté thriller, le scénario de la vengeance est assez classique même si quelques ficelles sont un peu grosses : par exemple le rapatriement de Yasmina en France qui lui permettra d’échapper à la catastrophe finale. Quelques invraisemblances parsèment aussi cette histoire : des civils participent à l’intervention de la BRI, ce sont même eux qui entrent les premiers sur les lieux d’un assaut. C’est dans la description de l’univers de l’industrie du luxe que l’auteur se montre le plus convaincant. C’est avec un œil ironique qu’il examine ce petit monde souvent superficiel. Le style de management, une vraie machine à broyer les individus, y est aussi dépeint de façon sarcastique. Les ConfCall (Conférence à distance) et les CoDir (Comité de Direction) se succèdent, chacun essaie de s’y montrer à son avantage. Les cadres sont à la fois arrogants et pathétiques.

Des personnages un peu caricaturaux et l’utilisation de quelques clichés dans fonctionnement de l’entreprise n’empêchent pas ce roman d’être captivant et d’offrir une lecture divertissante tout en dévoilant l’envers du décor d’une industrie du luxe peu affriolante.

Extrait :
Comme tout cela s’annonce bien !
J’avais prévu d’entamer la partie au retour de Marrakech, mais les circonstances m’ont offert une entrée en matière spectaculaire. J’observe tout, j’écoute tout, j’analyse tout depuis six mois. Louis Laigneau est une petite boîte, après tout, et dans cette volière de perruches surexcitées, il est aisé de glaner toutes les petites informations que l’on qualifie dans ce milieu de croustillantes, que je traite pour ma part comme de l’engrais précieux qui fertilise les modalités de ma vengeance.
Lorsque je mettrai la touche finale à mon projet, tout ce système fait de faux-semblants, d’humiliations, d’infantilisation à outrance, toute cette machine factice qui se nourrit des personnes en annihilant les personnalités sera réduite à néant. Moi aussi, mais ça m’est égal. J’ai eu la faiblesse de supporter le poids de cette machine pendant si longtemps. Je ne veux pas qu’elle me survive. Ils ont semé la destruction et le chaos jusqu’au plus profond de mon être, mais ils perdront tous cette immunité qu’ils pensent détenir sans condition.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

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Les Disparus de la lagune – Donna Leon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Earthly Remains)
Date de publication française : 2018 (Calmann-Lévy)
Traduction : Gabriella Zimmermann
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Brunetti (Venise)

Pas facile de combattre une addiction, surtout quand une série télévisée rehausse les couleurs et les ambiances d’une série de romans. Les Disparus de la lagune a été accueilli comme un bon roman par plusieurs commentateurs; pour ma part, je crois que ce dernier roman de Donna Leon m’a enfin guéri.

Le premier tiers du roman nous initie à l’art de la rame et nous fournit quelques notions élémentaires d’apiculture. Et, comme Brunetti est allé se reposer à l’île de Sant’Erasmo, il a apporté dans ses bagages un livre de Pline, ce qui nous vaudra quelques réflexions de l’auteur latin sur les animaux.

Puis, le gardien de la villa où demeure Brunetti disparaît au cours d’une tempête : meurtre, suicide ou accident ?, telle est la question !

Pour rompre la monotonie des tâtonnements de Brunetti, on fait un tour avec le sympathique Vianello et l’élégante commissaire Griffoni, on utilise les talents informatiques de la jolie Elettra et on accorde quelques paragraphes à Patta.

L’observateur moyen aura remarqué avec Brunetti que le gardien de la villa, Davide Casati, avait ramassé quelques éprouvettes de terre et d’eau, que l’amie de Davide a déjà enquêté sur la mort de la mer d’Aral, et que l’engagement social de Leon, en général, se concentre sur l’immigration et l’écologie. Reliant cela au fait que Casati et ses collègues travaillaient dans une grosse compagnie qui devait exporter une masse imposante de déchets, et sachant que ce genre d’exportation coûte cher, le lecteur devinera, bien avant Brunetti, quelle hypothèse il faut privilégier, surtout s’il a lu au préalable la quatrième de couverture.

Bien sûr, c’est bien écrit et la cause à défendre est louable, mais cela est insuffisant pour faire un bon polar.

Extrait :
« Que se passe-t-il ? » demanda instamment son supérieur. Brunetti trouva intéressant que Patta ne fasse pas allusion à son absence prolongée de la questure, ni à sa santé supposée fragile.

« Si vous parlez de l’homme qui est mort à Sant’Erasmo pendant que j’étais là-bas, je n’en sais pas plus que les habitants de l’île : il a été pris dans une tempête, est tombé de son bateau et s’est noyé. » (…)
« En vérité, je parlais des problèmes qu’a eus l’avocat Ruggieri. » 
« Ha ha, se dit Brunetti. Mais bien sûr, bête que je suis. Comment Patta pourrait-il s’intéresser à la mort d’un homme, alors que le fils d’un notaire bien nanti traverse un moment difficile ? »
« Je suis désolé, vice-questor, répliqua-t-il, mais j’ignore tout de cette affaire. »
« Alors pourquoi êtes-vous ici ? »
« Comme j’ai trouvé le corps de l’homme qui s’est noyé, dottore, je pensais qu’il serait correct d’établir un rapport, avec l’espoir que cela accélère les démarches. »
 « Brunetti vit passer une telle vague de méfiance dans les yeux mi-clos de Patta qu’il craignit de subir sur l’heure une séance de torture.
« Est-ce la vérité ? », s’informa le vice-questeur d’une voix suffisamment grave pour contenir toute la menace qu’il y injectait.
« Oui, signore. Je n’ai plus songé à cet entretien depuis qu’il a été suspendu », confirma Brunetti, réendossant son rôle de victime d’un évanouissement provoqué par un cœur affaibli.

île de Sant’Erasmo

Niveau de satisfaction : 
3 out of 5 stars (3 / 5)

 

 

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