La route 117 – James Anderson

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Lullaby Road)
Date de publication française : 2020 chez Belfond
Traduction : Clément Baude
Genre : roman noir
Personnage principal : Ben Jones, chauffeur-routier dans Utah

« S’IL TE PLAÎT, BEN. GROSSE GALÈRE. MON FILS. – EMMÈNE-LE AUJOURD’HUI. IL S’APPELLE JUAN. – CONFIANCE À TOI SEULEMENT. – NE LE DIS À PERSONNE. PEDRO. » Ce message est agrafé sur la chemise d’un petit garçon de cinq ou six ans, accompagné d’un gros chien, qui attendent Ben près de la pompe numéro huit de la station où il fait le plein. Ben Jones est chauffeur-routier indépendant à Price dans L’Utah. Ses clients sont en majorité situés le long de la route 117. Il leur livre de l’eau, du propane, des pièces détachées et un tas d’autres marchandises mais jusqu’à ce jour aucun colis humain ne lui avait été confié. Et comme si ça ne suffisait pas son amie Ginny lui colle d’autorité son bébé pour la journée. Ben, qui a l’habitude de voyager seul, se retrouve avec un jeune garçon, un bébé et un chien dans sa cabine. Et pour corser le tout la route est enneigée et glacée. Le petit garçon s’avérera un peu plus tard être une petite fille. Ce n’est que le début de ses surprises … et de ses ennuis.

Le désert de l’Utah est le cadre de ce roman. La route 117 longe la mesa aride, érodée par les vents la pluie et la neige. L’ambiance dans ce lieu est tout à fait spéciale et elle influe sur le caractère des gens qui sont durs, peu causants et plutôt méfiants. Ainsi nous trouvons quelques spécimens hauts en couleurs : – Walt, l’octogénaire le plus en forme du monde est aussi un type complètement imprévisible et qui peut se montrer redoutable et féroce – Dan habite une maison en tourbe, il s’est marié et divorcé sept fois. Il se prépare à un huitième mariage – Roy a une drôle de dégaine avec ses bottes de cow boy, son chapeau noir, son holster et son pistolet mais le plus étrange est sa monture : un vélo d’enfant. Roy a construit la niche du futur en utilisant de vieux pneus – Et puis il y a John le Prêcheur qui sillonne la 117 en se coltinant une croix de bois de grandeur nature sur l’épaule pendant des kilomètres tous les jours. John et Ben sont amis, quand Ben aperçoit la silhouette caractéristique du Prêcheur au bord de la route, il s’arrête pour une courte conversation en partageant une cigarette fictive : ni l’un ni l’autre fume mais ils miment les gestes, ça facilite la discussion. Un jour John se fait écraser et le chauffard s’enfuit. Il doit sa survie à un médecin qui vit reclus, ne veut voir personne et accueille les gens à coup de fusil. Ben, lui-même, a des origines indiennes et juives. Avant de devenir camionneur, il a eu un passé tumultueux. Il a aussi perdu celle qu’il aimait de façon tragique. Son souvenir le hante toujours. Ben est attiré par le désert, il s’y sent bien.

Dans ce désert il se passe des choses étranges. La petite fille que Ben récupère, on ne sait pas qui elle est ni d’où elle vient et comme elle est parfaitement mutique, ce pas par elle que l’on apprendra quoi que ce soit. Il y a aussi ce camion rouge qui roule à tombeau ouvert et qui évite la police. L’accident de John le Prêcheur n’en était pas vraiment un, il a été renversé volontairement, mais qui peut s’en prendre à ce prêtre un peu fou mais sympathique ? Et puis surviennent les assassinats. La vie de Ben est aussi menacée. Après les énigmes, l’action s’accélère et la tension monte.

Tout le talent de James Anserson dans cet ouvrage est d’avoir su installer l’atmosphère à la fois âpre, dangereuse mais attirante du désert de l’Utah, d’avoir mis en place des personnages farfelus et attachants et d’avoir construit une intrigue prenante. Dans La route 117, le rocambolesque, l’inquiétant et le sordide se mêlent pour constituer un excellent roman noir.

Extrait :
John, ou le Prêcheur, comme les gens l’appelaient, était un vrai mystère. Personne ne connaissait son nom de famille ni ne savait exactement quand il était arrivé dans le coin, sinon que c’était après la fermeture de la mine de charbon, presque vingt ans plus tôt. Son église, si l’on pouvait employer ce terme, s’appelait la Première Église de la Croix du Désert, religion inconnue au bataillon. Installée dans un ancien magasin de bricolage bon marché au centre de Rockmuse, elle se résumait à quelques transats sur un sol au plancher abîmé et à pas grand-chose d’autre. Quand John était en ville, il prêchait devant cette congrégation de transats vides. Il dormait sur un lit de camp, derrière une chaire improvisée, en réalité deux cageots en plastique fixés par du ruban adhésif.
… Depuis ce jour, si j’en avais le temps, s’il était à l’heure et si nous en avions tous les deux envie, je m’arrêtais souvent pour discuter avec lui. Il était capable de parcourir environ quinze kilomètres par jour. Le soir, il dressait le camp sur une de ses officieuses Stations de la Croix, au bord de la route. Il avait attaché le montant et le pneu en caoutchouc d’une brouette sur la base de la croix, côté route, et sanglé plus haut un baluchon contenant du matériel de camping. En dehors de ça, sa croix était authentique – jusqu’aux dimensions et au bois sculpté à la main – et sacrément lourde.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Zec la Croche – Maureen Martineau

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020
Genre : Noir, Thriller
Personnage principal : Lorie Soulanges, jeune campeuse

J’aime bien les écrits de Maureen Martineau, très ancrée dans les terroirs québécois (Tingwick et le Centre-du-Québec, Hull-Ottawa, Nunavic, et aujourd’hui : Haute-Mauricie); très originale aussi. Dans son roman d’aujourd’hui, comme elle l’avait fait dans Une église pour les oiseaux, elle nous révèle ses talents de conteuse.

C’est d’abord l’histoire de la jeune Lorie, à peine 20 ans, qui a décidé d’aller faire du camping à Zec la Croche1, au nord de La Tuque, là où sa mère a été assassinée l’année précédente, alors que, pour une fois, elle avait refusé de l’accompagner. C’est aussi l’histoire de deux Atikamekws2, Mikona et sa fille Sylvette, qui plantent leur tente à 2 km du barrage de l’Hydro-Québec sur la Saint-Maurice, et qui poursuivent une mission qui leur apporterait la paix de l’esprit. Pas très loin de Lorie puisque, quand Mikona tire un coup de feu, Lorie l’entend. C’est enfin l’histoire d’une ourse, solitaire et enceinte, qui rôde dans les environs pour trouver de la nourriture et un endroit sûr où elle pourra mettre bas avant que commence la saison de la chasse.

On se doute bien que ces histoires vont se recouper. Ces trois femmes sont liées par un passé tragique : l’assassinat de la mère de Lorie; l’agression contre la fille et la nièce de Sylvette. Dans ce dernier cas, l’agresseur a été identifié mais l’enquête n’a pas abouti : les Autochtones n’ont ni l’argent ni le statut nécessaires pour espérer gagner une poursuite ou un procès. Mais elles ont la souffrance qui alimente la rancune. Lorie échappe de justesse à une tentative de viol, et les trois femmes forment maintenant un dangereux trio. Un suspect et un éventuel complice sont dans la mire des vengeresses. Ont-elles trouvé le véritable coupable ?

Très simplement, Martineau déroule une aventure plutôt noire, tout en rappelant, mine de rien, quelques injustices faites aux femmes, particulièrement aux Autochtones (l’auteure s’est explicitement inspirée des abus commis dans la région de Val D’Or), d’autant plus que la pourvoirie de Zec la Croche se trouverait sur leur territoire. Les paysages sont majestueux et les barrages très utiles, mais on a tendance à oublier les villages d’Obedjiwan qui ont été inondés quand on a mis à l’eau le réservoir Gouin.

Cet engagement social de Martineau, qu’on retrouve dans tous ses romans, ne l’empêche pas de construire des récits attachants et captivants, bien servis par une écriture simple et claire.

1 ZEC : zone d’exploitation contrôlée.
2 Les Atikamekws sont issus de la grande famille algonquine. Ils occupent les territoires qui s’étendent du Nord-est canadien au Sud-ouest américain.

Extrait :
L’ourse nage dans le petit lac que forme l’élargissement de la rivière Saint-Maurice au-dessus du barrage de La Trenche. L’endroit regorge habituellement de truites, mais la saison de la pêche a été achalandée et les eaux sont vides. N’empêche, se rafraîchir calme la faim. La bête agite les pattes pour contrer le courant, mesurant la puissance de ses muscles. Sa force est grande. À son âge, les loups et les coyotes ne sont plus une menace. Elle domine tous les prédateurs par sa vitesse et sa capacité à grimper aux arbres. Ne reste que les humains dont il faut se méfier.
Son ventre reprend sa plainte. Où trouver des baies ? Juin a été catastrophique. Un gel tardif et des pluies diluviennes ont empêché les framboisiers et les rosiers sauvages de fleurir. Ce n’est pas en grignotant des racines qu’elle réussira à accumuler la graisse nécessaire pour traverser l’hiver.
L’ourse regagne le rivage, s’ébroue vigoureusement. Le soleil couchant se mire dans les perles d’eau qui s’accrochent à son pelage. Elle soulève quelques roches, grappille un amas de fourmis. Si elle crève, ce sera de faim et non de la balle d’un chasseur. Elle a appris à déjouer les pièges.
Les arbres allongent leurs ombres. Il est temps pour l’ourse de regagner sa cache.

Poste d’accueil

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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Péter les boulons – Laurence Biberfeld

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (In8)
Genres : Pamphlet social, utopie
Personnage principal : Irène, mère de quatre enfants

Irène est devenue folle à 10H25, le jour où elle a appris que son père, hospitalisé pour une petite hernie, s’est retrouvé avec deux mètres d’intestins en moins et la prostate rabotée, sans qu’on lui ait demandé son avis. Les explications du chirurgien zélé lui paraissent si peu convaincantes qu’elle lui éclate la tête à coups de contrepoids d’un appareillage médical. C’est le début d’une croisade contre tous ceux qui vivent sur le dos des modestes gens : assistantes sociales, psychiatres, conseillers de Pôle emploi et même gendarmes quand ils deviennent curieux. Irène entraîne dans son opération vengeresse ses quatre enfants et ses nombreux amis des quartiers populaires. C’est finalement une petite armée, joyeuse et colorée, qui s’en prend aux profiteurs, qu’elle appelle les boulons parce qu’ils maintiennent une structure d’oppression des pauvres. Après les premiers succès, l’ambition augmente, les actions prennent de l’envergure. Le pétage de boulons prend alors une ampleur considérable et se finira en apothéose.

On ne va pas épiloguer sur la vraisemblance de l’intrigue. Le but de l’auteure n’est pas là. Ce roman est un cri de rage contre un système social qui exploite les pauvres gens, vus comme une ressource où chaque pauvre fait vivre un employé qui gagne cinq fois plus que lui. La pauvreté étant un minerai plus rentable que l’or, il convient de non seulement la maintenir mais de la faire croître. Laurence Biberfeld n’y va pas de main morte lorsqu’elle s’en prend à tous ces intervenants sociaux qu’elle juge comme étant d’ignobles profiteurs, qui en plus montrent de la condescendance, parfois, ou du mépris presque toujours. D’ailleurs bon nombre d’entre-eux se fait zigouiller sans autre forme de procès. Aucune modération, pas de nuances, c’est la radicalité, comme diraient les médias. Et c’est ce qui fait l’attrait du bouquin, cette sorte d’extrémisme joyeux. Il y a un certain nombre de meurtres mais ils sont toujours perpétrés dans la colère ou la bonne humeur mais jamais dans le vice ou la perversion. L’assassinat est guilleret dans ce roman. Ceux qui seraient choqués par ce genre de transgression (il peut y en avoir), auront déjà refermé le livre.

L’auteure oppose l’avidité et la perversité des classes dominantes et le sens de la famille, l’amitié, la solidarité qui règnent chez le petit peuple. Ce n’est pas une banale dénonciation d’un système, c’est une sorte de révolte anarchique, pleine de gaieté et de fantaisie qui est mise en scène. Totalement utopique mais réjouissante quand même.

Ce roman est engagé et militant. Il ne plaira pas à tout le monde vraisemblablement. Pour ma part j’ai apprécié le ton caustique et sarcastique. Dans cette histoire, racontée avec tonicité et humour, on sent que l’auteure s’est fait plaisir en inventant un renversement de situation dans la guerre que les riches mènent contre les gueux avec l’aide de leurs alliés des classes moyennes : les boulons. Loin de la réalité actuelle mais il n’est pas interdit de rêver.

Extrait :
Elle pencha la tête et me regarda comme si elle m’aimait tendrement, comme si j’étais un de ses enfant avec une grosse peine de cœur sur l’estomac, j’attendais le moment propice. Je n’étais pas pressée. Elle n’aurait pas dû l’être. Après tout, elle venait de passer un agréable moment transgressif avec un homme plus riche que son mari, si j’en croyais la bagnole. Elle préméditait de me foutre à la porte en douceur avant le retour de son propriétaire légal. Quand allait-elle un peu se pencher sur la misère du pauvre monde, dont elle faisait son beurre? Bon Dieu, pensai-je, pourquoi feraient-ils disparaître les pauvres, quand ils sont devenus un champ d’industrie si prospère que chacun d’entre eux fait vivre un employé qui gagne cinq fois plus que lui? Que deviendraient les éducateurs, les assistantes sociales, les orthophonistes, les psychologues, les salariés de Pôle emploi, les flics, les matons, les juges et les psychiatres sans eux? La pauvreté est un minerai plus rentable que l’or.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Sherlock Holmes, détective consultant – John Bastardi Daumont

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2014
(La Martinière)

Genre : Biographie illustrée
Personnages principaux : Sherlock Holmes

C’est un livre que j’avais reçu en cadeau et que j’avais pris surtout pour un livre d’images. C’est, en réalité, bien plus que ça. Bien sûr, les illustrations (près de 150) sont choisies avec soin, dont plusieurs de Sidney Paget pour le Strand, et beaucoup d’autres rappelant les films anciens et nouveaux, de même que les plus récentes séries télévisées. Mais le choix des sujets sur lesquels nous informe l’auteur est très pertinent et ses exposés sont clairs et vont chercher l’essentiel. Pour un néophyte comme pour un vieil amateur dans mon genre, ce livre est précieux, intelligent et agréable.

Neuf chapitres composent le livre : une courte histoire sur la fin du XIXe siècle, en particulier la révolution industrielle (qui entraîne la séparation radicale entre les pauvres et les riches) et l’avènement des sciences humaines et expérimentales, comme la biologie et la chimie; ce que Holmes a emprunté à Scotland Yard et la réciproque; les précurseurs Gaboriau et Poe, et le mentor de Conan Doyle, le docteur Joseph Bell; autour de Holmes, les femmes, Watson, Mycroft, Moriarty, le colonel Moran; Conan Doyle esclave de Holmes et le Grand Hiatus; la multiplication des figures de Holmes, un succès hallucinant international.

À part les illustrations de Paget, les amateurs seront heureux de retrouver les photographies des deux représentants immortels de Holmes : Basil Rathbone et Jeremy Brett. Et celles de nos jeunes héros des séries télévisées, Sherlock (Cumberbatch) et Elementary (Johnny Lee Miller et Lucy Liu en Watson). Ces belles images à elles seules enrichissent notre mémoire et émeuvent notre sensibilité.

La Société Sherlock Holmes de France a reproché au livre de Bastardi Daumont plusieurs erreurs de date et d’orthographe (je n’ai pas eu accès directement à cette critique et je me réfère à quelques résumés). Je n’ai pas vu de fautes d’orthographe comme telles, et mettre des accents aux noms propres dans une version française ne m’apparaît pas comme un péché mortel. Pour les dates, c’est possible, mais c’est souvent un travail de bénédictin qui s’impose pour retracer les dates véritables. Bastardi Daumont a préféré employer son temps à recueillir des illustrations pertinentes et à écrire un texte clair et agréable; ce n’est pas une thèse de doctorat. Qu’un spécialiste se plaise à rechercher les chiures de mouches dans un bel ouvrage plutôt qu’à en écrire un lui-même, je veux bien. Chacun son métier. Et ça n’empêche pas cette Société de publier, par ailleurs, un excellent magazine (https://www.sherlockians.com/sshf.). Pour ma part, une seule ambiguïté mériterait d’être corrigée dans une éventuelle réédition, c’est le texte de la note de la page 117 : « Andrew Scott a donné de Sherlock Holmes une interprétation remarquable… ». Un lapsus a ici substitué au nom de Moriarty le nom de Sherlock Holmes.

Il en aurait fallu plus que ça pour m’empêcher de jouir de cet inestimable livre-cadeau.

Extrait :
Agressions, vols, meurtres : pour le passionné de crime, à la fin du XIXe siècle, aucune ville d’Europe n’est aussi attirante que Londres… Grâce à la révolution industrielle, sa population est passée de 850 000 habitants en 1810 à plus de six millions au début du XXe siècle. Cette explosion démographique pousse les classes défavorisées à pratiquer toutes sortes de petits métiers afin de subsister : les rues sont pleines d’aiguiseurs de couteaux, de fleuristes, de chanteurs, marchands de journaux, diseuses de bonne aventure… À Londres apparaissent aussi des tueurs en série tel Jack l’Éventreur, ou des as de la manipulation comme Adam Worth. Cette situation inédite place Holmes dans un vivier de criminels en perpétuel renouvellement. Le crime est partout : les guides mettent en garde les touristes étrangers contre les pickpockets, spécialité londonienne; on retrouve chaque semaine des corps découpés dans la Tamise ou ailleurs, et jusque dans le chantier de construction des nouveaux bâtiments de Scotland Yard…

Londres 1890

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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Et toujours les Forêts – Sandrine Collette

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 –
Éditions de l’Épée
Genres : Science-Fiction, Post apocalypse
Personnage principal : Corentin, enfant abandonné et survivant d’un cataclysme mondial

Une vie qui commençait comme ça ne pouvait donner rien de bon. C’est ainsi qu’est perçue l’existence de Corentin, avant même qu’il vienne au monde. Sa mère, Marie, avait été enfermée six mois dans une chambre aux volets clos dès qu’on avait appris qu’elle était enceinte. Les vieilles l’avaient ensuite chassée de la maison, en pleine nuit noire au milieu de la forêt. Le petit était né mais sa mère le détestait et cherchait à s’en débarrasser. Ce qu’elle fit en l’envoyant, comme un vulgaire paquet, chez son arrière-grand-mère, Augustine. La vieille femme élève alors le garçon dans l’affection. Il suit des études, se fait des amis qu’il rejoint souvent dans des catacombes pour des nuits festives avec filles, alcool, drogues, tout en refaisant le monde dans des discussions exaltées. Cette période d’insouciance dure jusqu’à ce que survienne la fin du monde. On ne sait pas comment c’est arrivé, mais la réalité est là : tout a été détruit, dévasté, brûlé. Il y a de rares survivants. Corentin se retrouve seul au milieu du chaos. N’ayant personne d’autre vers qui aller, il décide de faire à pied le long voyage qui mène aux Forêts pour éventuellement rejoindre Augustine, en espérant qu’elle vive encore. Une nouvelle vie, ou plutôt une survie, commence dans un monde totalement ravagé.

L’intrigue commence à se dérouler comme la chronique d’un enfant malheureux, non désiré, mal né, mal aimé, pour brusquement basculer dans le genre post apocalyptique. Dans les deux parties, il y a une constante : la lutte pour la survie de Corentin. Le monde était dur pour lui avant la catastrophe : une mère qui ne l’aimait pas, les placements en foyers d’accueil, la solitude mais il l’est encore plus quand tout s’est écroulé, que toute civilisation a disparu et qu’il est seul au milieu de la désolation. L’avenir envisageable se limite aux quelques heures qui suivent. Le danger est permanent. Les moments de découragement et d’espoir se succèdent, mais la vie continue vaille que vaille.

Les romans post apocalyptique sont légion en cette période tourmentée mais celui-ci n’a pas pour objet de nous montrer comment et pourquoi nous en sommes arrivés au désastre. C’est seulement un cadre qui permet de mettre en évidence des personnages symboles de la résilience humaine. D’ailleurs l’auteure appelle le cataclysme la chose, sans s’attarder davantage sur sa nature et sa cause.

C’est quand tout a été détruit, qu’il ne subsiste que peu de traces de l’ancien monde, qu’il faut tout recommencer à zéro dans des conditions terribles, que la valeur de la vie est décuplée. C’est quand on peut la perdre à tout moment, qu’elle prend toute sa valeur. L’instinct de survie, le courage, la persévérance sont des qualités humaines qui sont d’autant mieux mises en évidence qu’autour le monde est dangereux et hostile. Ce roman post apocalyptique est finalement un hymne à la vie.

Avec une écriture sobre et percutante, l’auteure alterne avec bonheur les passages âpres et noirs et ceux qui sont poétiques et chargés d’optimisme.

Sandrine Collette réussit la performance de nous montrer la permanence et la beauté de la vie dans un monde détruit devenu sombre et dangereux. C’est un recentrage sur les éléments essentiels de la vie humaine. Un roman magnifique.

Extrait :
Il serait celui qui tient les autres, et que personne ne tient jamais. Celui qui donne la main – pas celui qui la prend. Celui qui enveloppe, qui rassure, qui fait face, alors même qu’il crève de peur, de froid et de fatigue, celui sur lequel on compte et qui compte les heures qui le séparent du soir et les jours qui le séparent de la mort, là où l’on s’arrête, où l’on se repose enfin, oubliant qu’il faut mentir et être fort, et grand, et increvable.
Il serait tout cela – il fallait juste s’y habituer, se faire à l’idée.
Il le serait, il était revenu pour ça.
Il allait retrouver l’élan.
Il allait dompter la conviction qu’aucune raison, aucune urgence ne pouvait surmonter cette faiblesse inouïe qui l’avait pris en étau.

Il marcha jusqu’à la nuit. De loin, il avait reconnu la silhouette d’une aire d’autoroute.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

 

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Oiseau de nuit – Robert Bryndza

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016
(The Night Stalker)

Date de publication française : 2019 (Belfond)
Traduction : Chloé Royer
Genre : Enquête
Personnages principaux : Erika Foster, DCI Londres1

J’avais lu tout d’une traite son premier roman, La fille sous la glace, et ce n’était pas nécessairement bon signe. Il y a des romans si captivants qu’on ne peut pas les lâcher. Mais il y en a d’autres qu’on lit vite pour passer au suivant.

Des hommes sont retrouvés nus et attachés sur leur lit, étouffés par des sacs fabriqués exprès pour le suicide, drogués au préalable : un riche médecin, un animateur populaire d’un spectacle télévisuel, un écrivain qui met en scène des hommes qui brutalisent les femmes. Le groupe de policiers londoniens dirigés par Erica Foster enquête. Peu d’indices: une empreinte d’oreille sur une vitre, des traces d’ADN qui mènent sur de fausses pistes, absence de témoins. Ça piétine et l’enquête risque d’échapper à Erica, d’autant plus qu’elle connaît la troisième personne décédée et le suspect qu’on a arrêté. Envers et contre tous, elle s’acharne, désobéit à son patron et au bon sens, fonce en avant sans peur et sans reproche, et échappe à la mort de justesse.

Ce n’est pas l’action qui manque. Mais, à part Erica, les autres personnages sont peu développés. On peut difficilement se les représenter en encore moins s’attacher à eux, donc à leur histoire également. Quant à Erica, c’est difficile de sympathiser avec elle : égoïste, ambitieuse, malheureuse rongée par la culpabilité et obsédée par son travail, irrespectueuse eu égard à ses supérieurs et désagréable avec presque tous les autres, elle cultive un me-myself-and-I, tout en comprenant mal qu’on ne l’apprécie pas. Parfois, la personnalité de l’enquêteur ou de l’enquêtrice passe au second plan, parce que l’intrigue est géniale, mystérieuse, déroutante, parsemée d’ingénieux rebondissements; ou parce que le milieu ou le paysage où l’action se déroule est décrit avec la précision d’un sociologue-historien ou le charme d’un conteur-poète. Pas de ça ici, où les invraisemblances et les raccourcis se multiplient.

Une dernière remarque plus personnelle : il est normal que, dans un roman policier, se glisse une opinion favorable à une cause sociale, l’homosexualité, par exemple. Inutile, pour ce faire, d’introduire plusieurs personnages; dans la série télévisée Instinct, le couple Dylan/Andy, mine de rien, est un sérieux atout en faveur de l’homosexualité et du mariage gai.

En conclusion, ce polar me rappelle les romans de Julien Saurel (alias Pierre Daignault) que je dévorais quand j’étais ado; chaque roman de 32 pages se vendait à 30 000 exemplaires. Au total : 28 millions. C’est certain que le roman de Bryndza est plus développé. Il y a quelques années, à une époque pré-tablettes, on l’aurait probablement classé, avec tout le respect que je peux y mettre car je n’ai rien contre le divertissement, dans les romans de gare.

1 DCI = Detective Chief Inspector

Extrait :
La porte d’entrée, vitrée, jetait une flaque de lumière sur la moquette, mais, en avançant vers le salon, Erika se retrouva dans l’obscurité complète. La porte de la seconde chambre était entrouverte, la silhouette des deux énormes fauteuils à peine visible dans l’ombre, menaçante, silencieuse.
La musique s’interrompit un moment, et Erika s’efforça de guetter le moindre son en provenance du salon. Puis, la basse sourde, sans mélodie discernable, reprit sur le même rythme. La porte de la salle de bain, elle aussi, était grande ouverte, et la pollution lumineuse de la côte s’infiltrait par une petite fenêtre au-dessus de l’évier. Les yeux d’Erika commençaient à s’habituer à la pénombre.
Elle surprit un froissement, puis un reniflement, et s’arrêta net, tendue comme un arc. Reprenant lentement sa progression, elle tira son téléphone de sa poche, et en activa la lampe au moment précis où elle franchissait la porte. (…)
Sans comprendre ce qui lui arrivait, elle se retrouva violemment plaquée contre le mur, un couteau sous la gorge
.

Prison de Belmarsh

Niveau de satisfaction :
3.1 out of 5 stars (3,1 / 5)

 

 

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Presidio – Randy Kennedy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018
(titre original : Presidio)

Date de publication française : 2019 – Delcourt
Traduction : Éric Moreau
Genres : Aventure, road movie, grands espaces
Personnages principaux : Troy Alan Falconer, voleur professionnel – Harlan, frère de Troy, honnête et naïf – Martha jeune mennonite de onze ans

Troy Alan Falconer a une façon de vivre spéciale : elle consiste à s’affranchir totalement de la propriété privée. Comment arrive-t-il à cette performance ? C’est simple : il vole. Il a ainsi la jouissance des choses sans en avoir la propriété. Et quand il a l’impression de s’approprier les biens volés, il s’en débarrasse et en dérobe d’autres. C’est tout un art de vivre qui exige une grande vigilance. Après avoir dérobé une nouvelle voiture il revient vers le village de son enfance pour aider son frère Harlan à retrouver son épouse qui s’est fait la malle en emportant tout ce qu’il possédait. Sur le chemin de la traque, Troy pique une nouvelle voiture et c’est des heures et des kilomètres après que les deux frères s’aperçoivent qu’une gamine de onze ans, Martha, était planquée dans la voiture. Celle-ci ne veut pas du tout revenir chez elle, elle veut rejoindre son père à El Paso. Et la fillette est têtue.

Le road movie des deux frères et de leur passagère clandestine alterne avec les notes manuscrites de Troy, une sorte de journal qu’il l’écrit à l’attention de la police ou quiconque trouvera ces pages et souhaitera les lire. Il répond probablement au besoin d’un solitaire de laisser un témoignage de son passage terrestre. Il explique quels sont ses plaisirs dans la vie, il raconte ses souvenirs et ses expériences. Parallèlement se déroule le périple du trio à travers le Texas. Bien que les deux frères soient recherchés par la police, non seulement pour vol mais aussi pour enlèvement d’enfant depuis qu’ils ont embarqué, bien involontairement, la petite Martha, l’ambiance n’est pas celle d’une cavale effrénée c’est plutôt celle d’une excursion presque paisible à travers des régions rurales peu peuplées où la police est absente.

Le Texas montré n’est pas celui des grandes villes et des industries lourdes de pétrole et de gaz, c’est le sud-ouest du Texas, région austère, avec des déserts, des petits bleds agricoles, des routes défoncées et des motels miteux. L’auteur arrive à dégager une sorte de poésie dans ce voyage à travers des paysages pourtant bien mornes et monotones.

Au niveau des personnages, Troy est un homme sur le qui-vive permanent, tant il redoute l’apparition de la police mais il fait aussi preuve d’une certain détachement et d’une philosophie toute personnelle concernant la possession. Harlan, contrairement à son frère est profondément honnête et même un peu naïf. Il s’est fait rouler dans la farine par sa femme qui a réussi à le dépouiller complètement de ses biens. Martha n’a que onze ans mais elle est déterminée, elle ne lâche jamais son objectif de retrouver son père. On découvre aussi la communauté des mennonites dont fait partie la jeune Martha.

Ce roman se distingue par l’ambiance parfaitement restituée d’une Amérique profonde, celle du Texas rural près de la frontière mexicaine, dans les années 1970 et par ses personnages de marginaux qui se battent et se débattent dans les difficultés de leur vie. Tout cela est raconté dans un style personnel tout à fait remarquable.

Extrait :
Je sais que vous aimeriez comprendre comment on peut atteindre cet extrême – ne plus supporter le moindre sentiment de propriété, qu’il s’agisse d’un simple vêtement ou, à plus forte raison, d’un téléviseur, d’une voiture ou, horreur suprême, d’une maison –, au point où l’idée même de posséder quoi que ce soit de plus conséquent qu’un gobelet à café en carton vous emplit d’une sorte d’effroi.
Je suis incapable de vous expliquer ce qui s’est produit. Je sais juste qu’un matin, à mon réveil, le monde n’était plus le même, et que je n’ai pas retrouvé le chemin de celui que j’avais quitté. Je crois qu’il existe une porte de ce genre en chacun de nous, et que si on la laisse ne serait-ce que s’entrouvrir, il est très difficile de la refermer.

Paysage du sud-ouest du Texas

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Les Testaments – Margaret Atwood

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (The Testaments)
Date de publication française : 2019 (Robert Laffont)
Traduction : Michèle Albaret-Maatsch
Genres : dystopie, thriller
Personnage principal : Tante Lydia, exécutrice de Galaad

15 ans ont passé depuis la tentative de fuite de la servante écarlate. La République de Galaad1 continue de préconiser une stabilité sociale fondée sur une hiérarchie sophistiquée et la soumission à l’autorité, particulièrement la subordination des femmes aux hommes. Pour les récalcitrants, on n’hésite pas à pratiquer la torture, la mutilation et la mise à mort. On se débarrasse aussi des intellectuels et des membres de profession libérale (avocat, juge…) qui semblent préférer la réflexion à la foi aveugle. Les dirigeants abusent de leur pouvoir, même entre eux : ambitions démesurées, assassinats systématiques des commandants et des épouses, corruption … Quand chacun se méfie de tous, quand les secrets s’accumulent et risquent d’éclater, et quand la peur s’accroît au point de transformer la paralysie en révolte meurtrière, le régime a du plomb dans l’aile et risque de disparaitre.

Cette histoire de la décadence de Galaad nous est communiquée à travers le récit de trois femmes : le témoignage d’Agnès, élevée dans une famille riche de Galaad; celui de Daisy, fille de Mélanie et Neil, vivant au Canada et dénonçant le régime autoritaire et théocratique de Galaad; enfin, le testament de Tante Lydia, ex-juge qui a failli être victime de la purge des intellectuels et qui dirige maintenant d’une main de fer les destinées de la République, sous l’autorité absolue du Commandant Judd, bien entendu.

Atwood n’a pas de difficulté à entrer dans la peau des trois femmes en question. Les personnages principaux sont convaincants. Les horreurs du régime sont décrites sobrement. Chaque biographie, rapportée alternativement, constitue une sorte de suspense, qui s’inscrit dans la trame générale de l’effondrement de la dictature. Même si nous ne sommes pas envoûtés par l’effet de surprise qui émanait de la prise de contact avec le monde de la servante écarlate, c’est avec beaucoup d’intérêt que nous sommes rivés aux récits des trois femmes, composés avec rigueur et intelligence.

La forme de ce roman est bien différente de la forme de La Servante écarlate, et pourtant il s’agit bien d’une suite qui satisfera ceux et celles qui s’interrogeaient sur le sort de cette servante et de cette dictature théocratique. Et on ne peut pas nier que le risque de sombrer sous une telle dictature existe toujours, comme on peut le constater aux États-Unis aussi bien qu’en Iran. D’ailleurs, à Toronto en 2009, on a accusé La Servante écarlate d’être antimusulman et antichrétien.

1 Dans La Servante écarlate, le nom de la République est Gilead. Le changement s’est produit « pour mieux restituer les tonalités de la langue originale », selon la traductrice.

 Extrait :
Est-ce que je détestais l’organisation que nous étions en train de mettre sur pied ? À un certain niveau, oui : c’était une trahison de tout ce qu’on nous avait appris dans notre vie antérieure, et de tout ce que nous avions accompli. Étais-je fière de ce que nous étions parvenues à accomplir, en dépit des entraves ? Là aussi, à un certain niveau, oui. Les choses ne sont jamais simples.
Pendant un moment, j’ai presque cru que je comprenais ce que je devais croire. Je me comptais parmi les fidèles pour les mêmes raisons que bien des gens à Galaad : parce que c’était moins dangereux. À quoi bon se jeter devant un rouleau compresseur au nom de principes moraux et se retrouver aplati comme une chaussette sans pied ? Mieux vaut se fondre dans la foule, la foule mielleuse qui prie pieusement et se répand en rumeurs haineuses. Mieux vaut lancer des pierres que les recevoir en pleine figure. Ou, disons que, pour rester en vie, c’est mieux.
Ils le savaient très bien, les architectes de Galaad. Les gens comme eux le savent depuis toujours.

Niveau de satisfaction :
4.3 out of 5 stars (4,3 / 5)

 

 

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Que les ombres passent aux aveux – Cedric Lalaury

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Prélude)
Genres : Enquête journalistique, roman noir
Personnage principal : Jessie Belcher, journaliste et écrivaine

Jessie Belcher est revenue vivre chez son grand-père à la suite d’un drame familial. Après la mort du vieil homme, un matin, elle retrouve dans sa boîte aux lettres une grande enveloppe, adressée à son grand-père. Elle contient des coupures de journaux accompagnées d’un petit texte sibyllin. Les extraits de journaux relatent l’agression d’une vieille dame. Dans son témoignage elle dit avoir été attaquée par l’Enfant perdu d’Eden Woods. Cette information laisse perplexe Jessie mais suscite sa curiosité : ce pourrait être un bon sujet pour son prochain livre. Après une petite enquête elle découvre que les articles contenus dans l’enveloppe font référence à un drame qui s’est déroulé dans un manoir situé dans Eden Woods, la forêt qui encercle Keowe, petite ville de Caroline du Sud. Trente ans auparavant on avait retiré des décombres du manoir incendié les corps des parents et de leur petite fille mais manquait le petit dernier. Celui-ci n’a jamais été retrouvé. Cette histoire captive complètement Jessie, d’autant plus que ses racines familiales se trouvent dans cet endroit. Elle convainc son employeur de l’envoyer enquêter sur place. Elle, qui ne pensait ne trouver là qu’un sujet de roman, sera bien plus concernée par cette affaire qu’elle n’aurait pu le penser.

L’auteur nous décrit le cadre impressionnant d’une petite cité où les gens ont un comportement étrange et déstabilisant pour une étrangère. Jessie, qui est arrivée dans Keowe comme une observatrice extérieure, se trouve happée par l’ambiance étrange et envoûtante qui règne dans la ville et ses environs. Un endroit particulier est marqué par une aura maléfique : Eden Woods où le drame du manoir a eu lieu. Des événements et des témoignages insolites ne font qu’accentuer l’impression d’un endroit mystérieux où s’exercent des pouvoirs secrets.

Les personnages, nombreux, sont souvent volontairement ambigus. On ne sait pas vraiment de quel côté les situer par rapport à Jessie : sont-ils francs et honnêtes ou hypocrites et manipulateurs ? Beaucoup de mensonges, de non-dits et de secrets aussi. On n’est jamais sûr de rien. Dans ce domaine l’intrigue nous réserve quelques belles surprises. L’héroïne, Jessie, est elle-même un mélange de gros défauts, tels son alcoolisme qui a déjà causé un drame et de belles qualités comme la ténacité et la persévérance.

L’intrigue est complexe et touffue. Elle se déploie dans de multiples directions avant de bifurquer vers d’autres voies. Les nombreux personnages ne font qu’augmenter cette impression de densité. Il faut être vigilant et concentré pour suivre le déroulement de l’enquête. Mais quand on ne se laisse pas larguer par les nombreuses péripéties et par les incessants retournements de situation, on ne peut qu’apprécier le montage astucieux d’un scénario qui arrive à maintenir le suspense tout le long de cette histoire jusqu’à l’apothéose finale. C’est superbement ficelé !

Que les ombres passent aux aveux est un bon polar, avec notamment une intrigue bien élaborée et une ambiance presque gothique, à la limite du fantastique, du meilleur effet.

Extrait :
Durant ma convalescence, l’enquête concernant mon frère n’apporta que peu d’informations supplémentaires quant à ses motivations. Personne ne comprenait pourquoi il avait agi ainsi ni dans quel but. Pour ma part, je savais bien ce qui l’avait poussé à mettre en branle ce plan macabre : un sentiment d’injustice, profond, sombre, incurable. La terreur d’un petit garçon hanté par une mère dont il était persuadé qu’elle ne l’avait mis au monde que pour remplacer un autre bébé mort au sein d’une famille qui n’était pas la sienne avant d’être confié à des inconnus qui avait accru son malheur au lieu de lui apporter amour et sécurité. Et la seule façon dont cet enfant avait pu se débarrasser de la peur, c’était de la dispenser à son tour tout au long d’une existence conclue dans un univers de meurtres et de chaos, avec la vengeance pour seul repère.

Manoir après l’incendie

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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Le Poisson mouillé – Volker Kutscher

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2008
(Der nasse Fisch)
Date de publication française : 2019 (Seuil)
Traduction : Magali Girault
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : Gereon Rath, commissaire à Berlin

Si vous vous lancez dans cette lecture, attachez votre ceinture : c’est tout un monde qui s’ouvre à nous, le Berlin de 1929, des quartiers des spectacles aux quartiers dangereux, les rivalités entre groupes de criminels, les tensions politiques qui vont finir par venir à bout de la République de Weimar et paver la voie à Hitler. Et, dans tout cela, le jeune commissaire Gereon Rath, muté de Cologne à la Brigade des mœurs berlinoise, bien intentionné et appliqué, mais un peu perdu parmi ces policiers ripoux, ambitieux, lèche-culs et respectueux d’une rigide hiérarchie. Ce Poisson mouillé, qu’on appelle maintenant moins poétiquement cold case, n’est que le premier tome d’une trilogie (II. La Mort muette; III. Goldstein), qui a connu beaucoup de succès dans la série télévisée Babylon Berlin.

Le 1er mai 1929, fête des travailleurs, les communistes bravent l’interdiction de manifester; la plus grande partie des forces policières est mise à contribution. L’affrontement est violent. On ne compte plus les morts côté manifestants; même des spectatrices sont tuées par des balles perdues. Au cours de cette première semaine de mai, une automobile plonge dans le Landwehrkanal : son occupant est trop blessé aux mains et aux pieds pour avoir pu conduire cette voiture. Le commissaire principal Böhm de la Criminelle cherchera en vain pendant des semaines à identifier l’individu en question.

Or, Rath reconnaît l’individu qui, peu auparavant, a forcé son appartement à la recherche d’un certain Kardakov, un russe qui avait occupé l’appartement avant que Rath ne s’y installe. Ne disant rien à Böhm, qu’il trouve stupide, il décide de faire cavalier seul et d’enquêter sur ce Boris. Sans se douter qu’il se retrouvera menacé par les différentes pègres berlinoises et coincé entre les communistes et les groupes d’extrême-droite. Balancé des cabarets pseudo-exotiques aux caves franchement pornographiques, avalant beaucoup de bières et tâtant un peu de coke, fraternisant avec un caïd bien éduqué et se méfiant de collègues qui veulent sa tête, Gereon Rath s’engage dans quelques pistes qui s’avéreront fausses, au désespoir de ses supérieurs qui envisagent de le reléguer au service des chiens écrasés. Entêté, il finit par mettre en scène un rendez-vous ambigu mais décisif entre plusieurs factions où se dévoilera le pot aux roses. La fraternisation entre les instances policière et politique parvient à récupérer le drame final en sauvant la réputation des agents de la paix et en rassurant les partisans de la stabilité politique. Mais, pour Rath, nostalgique de la vérité, le dernier mot n’a pas encore été dit.

Le roman est si complexe et si dense qu’aucun véritable résumé ne peut lui rendre justice. Après la lecture, l’impression persiste qu’on a fait un voyage dans l’espace et dans le temps. La réalité historique ne se contente pas de jouer le rôle d’une toile de fond : on se promène dans les rues de Berlin, on fréquente l’Alexanderplatz où le métro est en construction, les cabarets nous dévoilent leurs secrets. Tout un cadeau pour les Berlinois d’aujourd’hui ! Loin d’être négligée, l’intrigue se développe astucieusement en se fondant dans le décor et en se faufilant dans les événements de l’époque.

Et puis, on s’attache à Gereon Rath, même s’il n’a ni l’intelligence d’un Holmes ni la puissance d’un Bond. C’est un homme plutôt ordinaire, doté d’un gros bon sens, épris de justice et acharné comme un pitbull. Il tient à l’amitié mais y consacre peu de temps, et ses amours sont fragilisées par son travail. Une sorte de cavalier solitaire. Mais il est jeune (début de la trentaine) et ne désespère pas.

Le roman est long mais sans longueur et on n’y chôme pas : un problème succède à un autre. Le lecteur est tenu en haleine. D’autant plus qu’on sent, à raison, qu’on approche du dévoilement ultime. C’est exigeant : bien des noms à retenir, dont plusieurs en allemand ou en russe; multiples enchevêtrements qui nécessitent toute notre attention. Une façon passionnante de nous faire voir de l’intérieur la République de Weimar. Et, pour couronner l’ensemble, une finale hautement satisfaisante.

Extrait :
Le lundi matin, l’ambiance qui régnait au Château Fort était celle d’un lendemain de cuite. Les couloirs du commissariat paraissaient encore plus gris que d’habitude. L’opération qui avait duré trois jours entiers s’était transformée en une véritable catastrophe pour la direction de la police. Les commentaires dans la presse étaient sans pitié; Berthold Weinert n’était pas le seul journaliste à condamner les agissements de la police berlinoise lors des manifestations du 1er Mai. L’expression « Mai sanglant » était dans toutes les bouches. Une expression lancée par le Vossische Zeitung.
Jusqu’à présent, le bilan s’élevait à vingt-deux morts et plusieurs blessés se trouvaient toujours dans un état critique. La police avait fait usage d’un nombre important de munitions : 7 885 coups de pistolet avaient été tirés, plus 3 096 tirs de carabine et de mitrailleuse. Dans ce domaine aussi, la comptabilité de la police berlinoise était d’une précision toute prussienne.
Le comptage des armes confisquées avait demandé moins de travail aux policiers. Ils auraient tout aussi bien pu faire l’économie des perquisitions à Wedding et à Neukölln. Le résultat de cette opération au cours de laquelle des centaines d’appartements avaient été passés au peigne fin était proche de zéro. Une douzaine de revolvers et de pistolets et deux ou trois fusils. On trouvait plus d’armes dans n’importe quel stand de tir de fête foraine.

Alexanderplatz

Niveau de satisfaction :
4.7 out of 5 stars (4,7 / 5)

 

 

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