La dame de Reykjavík – Ragnar Jónasson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2015 (Dimma)
Date de publication française : 2018 (Penguin; La Martinière/Points)
Traduction de la version anglaise, (revue et améliorée par l’auteur): Philippe Reilly
Genres : Enquête, thriller, géographique
Personnages principaux : Hulda Hermannsdóttir, inspectrice principale de la police de Reykjavík  

Après l’épuisant roman de Sveistrup, j’avais besoin de me reposer un peu. Les librairies fermées et les maisons d’édition en veilleuse, le choix était limité. J’ai vu que Jónasson avait commencé à écrire une nouvelle série de romans (Hidden Iceland, après Dark Iceland), une trilogie se passant autour de Reykjavík, donc beaucoup plus au sud qu’à Siglufjördur où se déroulaient les premiers romans. Ari Thór Arason n’est plus dans le coup (mais il reviendra). Au centre de l’histoire, l’inspectrice principale de la police de Reykjavík, Hulda Hermannsdottir, intelligente et tourmentée, 64 ans, sur le bord de la retraite. Les deuxième et troisième romans de la trilogie ont lieu plus loin dans le passé.

Pour Hulda, veuve et sans enfant depuis que sa fille de 13 ans s’est suicidée, son travail est la chose la plus importante dans sa vie. Il ne lui reste plus que six mois à fréquenter des collègues qu’elle apprécie peu, et un chef, Magnus, qu’elle ne respecte pas plus qu’il ne faut, mais c’est mieux que de se retrouver seule devant rien. Or, quand Magnus lui propose-impose une retraite anticipée, parce qu’un jeune et brillant agent arrive dans deux semaines pour la remplacer, elle tombe de haut. Ses affaires ont déjà été confiées à d’autres et, si elle tient malgré tout à travailler encore un peu plutôt qu’à prendre des vacances bien méritées, elle peut toujours regarder du côté des cold cases.

Après avoir été victime du machisme des autres policiers, elle se sent maintenant victime de l’âgisme. La dernière proposition de Magnus est une façon de se débarrasser d’elle, mais c’est mal connaître Hulda, qui saute sur l’occasion. Il y a un an, une jeune immigrante russe, Elena, demandeuse d’asile, avait été retrouvée morte, apparemment noyée au bord de la mer, portant des plaies à la tête qui n’avaient intéressé ni le légiste ni le policier chargé de l’enquête. Hulda se rend à la maison d’hébergement où vivait Elena, où la responsable de l’établissement, Dora, ne lui apprend pas grand-chose d’utile. Elle revient à Reykjavík et rencontre l’avocat d’Elena, Albert Albertsson, qui lui dit que la demande d’asile d’Elena allait être acceptée, ce qu’il avait confié au policier Alexander, qui n’avait pas inscrit cette information dans son rapport, pour ne pas affaiblir son hypothèse d’un suicide. Puis, l’interprète Bjartur, qu’Alexander n’avait pas pris la peine de rencontrer, apprend à Hulda qu’Elena lui avait révélé qu’elle s’était mise sur le marché de la prostitution et que c’est d’ailleurs dans ce but qu’on l’avait emmenée en Islande. L’organisateur aurait été un Islandais qu’elle craignait.

S’efforçant de terminer sa carrière sur un grand coup, mais limitée par le temps et toujours anxieuse, toujours aussi secrète et solitaire, Hulda précipite ses décisions et ses actions. Elle ne révèle pas à son chef que, dans sa dernière enquête, une femme lui avait avoué qu’elle avait frappé intentionnellement, avec sa voiture, un pédophile qui risquait de s’en prendre à son fils; et quand cette femme lui téléphone quelques jours après, passé minuit, elle ne prend pas la peine de lui répondre. Puis, sa collègue Karen lui ayant appris, sous le sceau de la confidence, qu’un dénommé Aki Akason, qu’on essaie de coincer sans succès depuis longtemps, pourrait être impliqué dans un trafic d’êtres humains, Hulda lui rend visite, l’interroge, éveille ses soupçons, et risque de ruiner une stratégie mise en place par une équipe de policiers spécialisés dans ce genre de trafic. Enfin, elle se lance tête baissée sur une fausse piste qui ne lui apportera rien de bon.

Un point positif : le paysage islandais, la mer, les champs de lave, les montagnes, les falaises, les grottes de glace, le soleil de minuit et le jour qui n’en finit plus : tout cela est bien intégré aux déplacements que Hulda opère autour de Reykjavík . La policière Hulda est décrite de fond en comble : une héroïne tragique admirée par les uns mais peu sociable et rongée par la culpabilité pour les autres. L’enquête est classique et réserve peu de surprises. Le processus d’alternance de récits utilisé par l’auteur pour rompre la monotonie d’une histoire continue fonctionne bien. Mais c’est vraiment le personnage de Hulda qui est au centre de cette histoire.

Ne nous attendons pas, cependant, à une finale classique.

Extrait :
Et si Elena était la clé de tout ? Une façon pour elle de trouver l’absolution, de laver son honneur ? Résoudre cette affaire permettrait-il de sauver quelque chose dans le naufrage de son existence ? Ou, au moins, de la réconcilier avec elle-même ?
À défaut de lui apporter une réponse, les eaux agitées de la baie de Faxafloi lui laissaient entrevoir une mince lueur d’espoir. Elle avait promis à Magnus d’abandonner l’enquête, mais si elle s’y consacrait encore un peu. juste pour le reste de la journée, quelle chance y avait-il pour qu’il le découvre ? Elle allait tirer profit de ses dernières heures avant la retraite. Il lui restait deux pistes à suivre, ça ne gênerait personne qu’elle les reprenne. Elle serait amenée à mentir, à prétendre qu’elle était toujours dans la police, mais il était peu probable qu’on lui pose la question.
Oui, elle allait faire ça. Juste pour aujourd’hui. C’était sa dernière chance. Et cela l’aiderait à passer le temps jusqu’à ce qu’elle ait rassemblé le courage nécessaire pour retrouver Pétur dans la soirée.

Reykjavík

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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La certitude des pierres – Jérôme Bonnetto

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions Inculte
Genre : Roman noir
Personnage principal : Guillaume Levasseur, berger

Ségurian, village de montagne, quatre cents âmes, cent chasseurs.
C’est le jour de la Saint-Barthélémy, le 24 août, que Guillaume Levasseur rentre dans le village. Il vient pour monter une bergerie. Les habitants sont goguenards devant cette initiative : drôle d’idée ! La dernière bergerie avait fermé au moins quarante ans plus tôt. Mais ce costaud : 1,90 mètres, 100 kilos, est particulièrement déterminé. Un an après, à sa deuxième Saint-Barthélémy, la bergerie est  terminée, il installe ses premières bêtes, une cinquantaine de têtes. Et il ne participe pas à la fête du village. « Bouder la Saint-Barthélemy, ça ne se fait pas ». Ce berger dérange l’ordre des choses. D’autant plus que ses moutons sont sur le territoire de chasse. Entre les chasseurs et le berger les désaccords ne cessent de s’aggraver. Les membres de la société de chasse multiplient les incidents pour le contraindre à partir. Mais Guillaume est résolu à rester. La tension ne cesse de monter.

L’auteur nous montre une communauté ancrée dans les traditions, perturbée par l’arrivée d’un étranger. Même si ses parents habitent le village, lui c’est un étranger. Il arrive d’ailleurs, il n’a pas la même façon de vivre, pas les mêmes distractions, pas les mêmes rêves. Et en plus il est grand, robuste, beau et cultivé ce qui représente un danger supplémentaire. C’est ce que ressent tout de suite Joseph Anfosso, patron de l’entreprise de construction qui a bâti la moitié des maisons du village, il est aussi président de la société de chasse. C’est l’homme fort du village, il pressent qu’un rival se présente. Rien ne se fait sans les Anfosso à Ségurian. Bien que Guillaume se contente d’élever ses moutons sur son terrain, il est perçu comme un perturbateur, un empêcheur de chasser en rond. Un estranger, un hippie, un monsieur de la ville qu’on aimerait mépriser pour sa fainéantise et son incompétence. Mais voilà que ce type a monté sur son dos tout le matériel nécessaire à la construction et qu’il a édifié la bergerie tout seul, suscitant l’étonnement et presque l’admiration des habitants.  Mais il faut quand même le faire partir pour retrouver la sérénité et l’art de vivre d’ici : le plaisir de la chasse et les longues trinqueries du samedi soir.

Bonnetto n’a pas son pareil pour décrire les mesquineries, les lâchetés, les peurs et les angoisses des uns et des autres. Il y a le grossier effet de meute des chasseurs, bien sûr, mais plus subtil, il y a le chœur des femmes : des avis étaient débattus et des ordres susurrés aux oreilles des hommes. On les pilotait depuis ces vieilles chaises en paille tressée. Une tension grandissante s’installe, on est complètement happé par l’ambiance toxique du village. Ici ce n’est pas la loi du code civil qui s’applique, c’est une loi biblique, sans texte, sans police et sans juge qui a cours.
La Corse n’est jamais nommée mais on ne peut s’empêcher d’y penser. La sonorité des noms, le village perché, l’omerta, l’évoquent irrésistiblement.

C’est vraiment d’un œil acéré que tout est observé et retransmis par une écriture magnifique, intense et d’une redoutable efficacité. Un vrai régal !

Un auteur quasi inconnu et une maison d’édition pas des plus célèbres nous ont donné ce formidable roman noir d’une grande puissance. Une belle découverte vraiment !

Extrait :
Le berger avait jeté une mauvaise onction sur le village. C’était un gâcheur de fête, un empêcheur de tourner en rond, un perturbateur d’horizon, un branleur de situation. Il dérangeait l’ordre établi, il barbouillait les lignes, troublait l’air comme l’eau le pastis. Un mouton noir, c’était le mouton noir, un Boche, un Turc. Joseph voyait les Turcs revenir par un étrange jeu de morphisme sous les traits du berger. Il avait vu ça à la télé dans une série américaine, le don de certains êtres venus d’ailleurs de changer de visage pour mieux s’immiscer dans le monde et prendre le pouvoir. Mais Joseph voyait juste désormais, sa peau mate, ses yeux noirs : le berger était un Turc. Il fallait un sauveur, un Lascaris.

Des moutons à Ségurian ? Quelle drôle d’idée !

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

 

 

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Octobre – Søren Sveistrup

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Kastanjemanden)
Date de publication française : 2019 (Albin Michel)
Traduction : Caroline Berg
Genres : Thriller, enquête
Personnages principaux : Naia Thulin (police de Copenhague) et Mark Hess (Europol)

Au Danemark, Sveistrup est surtout connu comme scénariste de séries télévisées, des thrillers, comme celle qui a été traduite en anglais et en français, The Killing (titre français et anglais de la série américaine, adaptée de la série danoise Forbrydelsen). Octobre est son premier roman et, je l’espère, pas son dernier.

Ça commence raide : 31 octobre 1989, une famille est massacrée à la hache et au fusil, y compris le policier qui les découvre, peut-être par un petit garçon de 10 ou 11 ans. Le lecteur craint s’être aventuré dans une roman gore mais, à part quelques mains et un pied coupés, ça n’a rien à voir. Tout tourne, au contraire, autour de la jeune inspectrice de la brigade criminelle de Copenhague, Naia Thulin, et de l’inspecteur d’Europol Mark Hess qu’on a expédié dans la capitale danoise pour s’en débarrasser. Ce qui ne fait l’affaire de personne. Surtout pas de Naia, habituée à travailler seule et qui est chargée de le tenir en laisse.

Un étrange meurtre survient qui monopolisera leur attention : une jeune femme de 37 ans, Laura Kjaer, est sauvagement assassinée à l’extérieur de chez elle; la main droite a été coupée. Le légiste et spécialiste en scène de crime, Simon Genz, guide Hess et Thulin et leur montre le seul indice qu’on a découvert à côté du cadavre : un petit bonhomme fait de marrons et d’allumettes est accroché par une ficelle à la solive de la véranda. L’enquête suit son cours, on interroge le conjoint de Laura, Hans Henrik Hauge, qui sera longtemps suspecté. Puis, éclate un coup de tonnerre : sur un des deux marrons, on découvre l’empreinte digitale de Kristine Hartung, la fille de la ministre des Affaires sociales, qui a été enlevée et supposément tuée il y a un an, par Linus Bekker, un récidiviste (viol), schizophrène paranoïde, qui a avoué le meurtre et chez qui on a retrouvé une machette maculée du sang de Kristine.

Rosa Hartung est persuadée que sa fille est morte et ne voit aucune explication à son empreinte sur le petit bonhomme. On s’efforce de comprendre cette étrange situation, mais Thulin et Hess sont soudain confrontés à un nouveau meurtre, celui d’Anne Sejer-Lassen, suspendue à une haie, amputée des deux mains, un petit bonhomme en marrons planté dans l’épaule gauche, et qui porte aussi l’empreinte de Kristine.

Des lettres anonymes avaient dénoncé le mauvais traitement que Laura et Anne auraient infligé à leurs enfants. La ministre Rosa Hartung est aussi harcelée. Quel lien y aurait-il entre ces trois affaires ? Et entre ces affaires et le carnage commis il y a 30 ans ? Hess, qui veut rouvrir l’enquête sur la mort de Kristine, passe pour un fou et le patron de Thulin, Nylander, qui subit des pressions de partout, menace de la suspendre, et elle sent bien que son passage au NC3 (National Cyber Crime Centre) risque d’être bloqué. Bref, ça va mal. Et ça sera encore pire quand la ministre se retrouvera en mauvaise posture sur une table d’opération, Naia prisonnière dans le coffre d’une voiture et Mark ligoté dans une maison en flammes.

C’est une brique de 640 pages qui se lit en 3 jours de confinement, si on prend le temps de manger et de dormir. Je n’aime pas l’expression page-turner; disons donc que c’est un roman haletant, captivant, fascinant. Des chapitres de 4 à 6 pages qui rythment un récit qui, de lieux en lieux, de personnages en personnages, se déroule à fond de train. Les inspecteurs ne sont ni héroïques ni super intelligents, mais ils sont coriaces; mal assortis au départ, ils finissent par constituer un duo redoutable. Le tueur (ou la tueuse) a toujours un pas d’avance sur eux, mais on espère que l’intelligence (démoniaque, bien sûr) de l’un(e) sera mise en échec par le courage des deux autres. La dimension politique est présente en arrière-fond et l’aspect familial des agents et des victimes contribue au réalisme de l’enquête. C’est parce qu’on y croit qu’on ne peut plus interrompre la fuite en avant de l’histoire. Et qu’on fonce, tête la première, dans les pièges si habilement conçus par l’auteur.

Extrait :
Thulin balance les faisceaux de sa lampe torche sur les arbres mouillés, les souches et les branches. Elle appelle la femme dans le noir. Loin devant elle, sur la gauche, elle entend Hess qui fait la même chose et elle aperçoit la lumière mouvante de sa lampe qui progresse rapidement. Ils ont couru longtemps, plusieurs kilomètres, et Thulin veut appeler de nouveau, mais au même instant, une douleur fulgurante à un pied la projette au sol. L’obscurité se referme sur elle. Elle cherche, fébrile, sa lampe de poche qui a dû s’éteindre. Elle se met à genoux, fouille les tas de feuilles humides. Soudain, elle a l’impression d’apercevoir une silhouette et elle se fige. L’individu est immobile et il la regarde depuis l’autre côté d’une petite clairière. Il est à peine à 20 mètres et se confond avec l’obscurité.
« Hess ! »
Son cri résonne dans la forêt, elle sort son pistolet de son holster, tandis que Hess court vers elle, sa torche allumée. Quand il la rejoint, elle tient son arme braquée vers la silhouette et Hess, essoufflé, éclaire la nuit dans la même direction.
Anne Sejer-Lassen est accrochée à une haie. Deux branches passent sous ses aisselles et maintiennent debout son corps martyrisé. Ses pieds nus se balancent au-dessus du sol, elle a la tête affaissée sur la poitrine et ses longs cheveux lui recouvrent le visage. Quelque chose lui semble bizarre. En s’approchant, Thulin comprend ce qui la trouble. Les bras d’Anne Sejer-Lassen sont trop courts. Ses deux mains ont disparu. Et c’est alors qu’elle remarque le petit bonhomme en marrons planté dans l’épaule gauche d’Anne Sejer-Lassen. Thulin a l’impression qu’il sourit.

Châtaignier

Niveau de satisfaction :
4.7 out of 5 stars (4,7 / 5)
Coup de cœur

 

 

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La sentence – John Grisham

Par Raymond Pédoussaut

 Date de publication originale : 2018 (The Reckoning)
Date de publication française : 2020 – JC Lattès
Traduction : Dominique Defert
Genres : Thriller, roman noir Personnage principal : Pete Banning, planteur de coton et héros de la guerre des Philippines

Octobre 1946 – Clanton Mississipi.
Pete Banning prend son colt 45, se met au volant de son pick-up Ford pour se rendre à l’église méthodiste de Clanton, entre dans le bureau du révérend Dexter Bell, un ami de la famille, et lui tire trois balles : deux dans le cœur et une dans la tête. Il se laisse ensuite arrêter sans opposer la moindre résistance. Stupeur dans la petite ville de Clanton peu habituée aux crimes entre blancs. D’autant plus que le meurtrier est un notable respecté : c’est un des grands planteurs de coton de la région et un héros de la guerre des Philippines. La victime, le pasteur Bell, en poste depuis cinq ans, était lui aussi apprécié et aimé de la population. La grande question que tout le monde se pose est : pourquoi ? Quand on interroge le meurtrier il se borne à répondre : « Je n’ai rien à dire. » Il est condamné à mort. Lorsque le gouverneur du Mississippi lui propose de le gracier à condition qu’il explique pourquoi il a tué le révérend, il fournit toujours la même réponse : « Je n’ai rien à dire. » Personne n’arrivera à obtenir de Pete une autre réponse. Que s’est-il passé de si terrible entre ces deux hommes pour que l’un tue froidement l’autre et qu’il s’enferme ensuite dans un silence qui le condamne lui aussi à mort ?

L’auteur ne se contente pas de développer l’affaire Banning-Bell. Dans la deuxième partie une longue parenthèse raconte la jeunesse de Banning puis sa participation à la guerre des Philippines qui a opposé les États-Unis et le Japon. Le roman se transforme alors en récit de guerre. Grisham décrit de façon détaillée les horreurs de la marche de la mort de Bataan et du camp de prisonniers de O’Donnell. C’est l’occasion de montrer comment Banning a souvent frôlé la mort puis est devenu un héros de guerre. C’est quelqu’un de particulièrement courageux, déterminé et solide, ce qui rend le meurtre qu’il commettra encore plus étrange.

Dans la troisième partie nous revenons dans le Mississippi pour assister au prolongement de l’affaire Banning-Bell. John Grisham est avocat de formation et ça se sent. Il décrit finement les batailles juridiques concernant la défense ou l’appropriation des biens de la famille Banning. Il montre aussi comment un homme envieux et avide tente de dépouiller les enfants du meurtrier en utilisant toutes les ficelles de la loi américaine.

En écrivain expérimenté, l’auteur arrive à amener jusqu’au bout les questions : Pourquoi Pete Banning a-t-il tué le révérand Dexter Bell ? Et pourquoi a-t-il voulu ne rien dire ? D’autres événements tout aussi inexpliqués renforcent cette impression de mystère, comme par exemple l’internement de l’épouse de Banning. Nous finirons par avoir ces réponses, bien sûr, mais il faudra attendre les dernières pages. Avec la malice d’un auteur chevronné Griham nous laisse entrevoir une explication évidente avant de nous réserver une belle surprise. C’est d’ailleurs étonnant qu’après avoir étiré l’histoire en longueur il boucle l’affaire en quelques lignes.

Il n’y a aucune fioriture dans l’écriture de Grisham. Ce sont des phrases simples, courtes, qui s’enchaînent facilement avec une redoutable efficacité. Sans le moindre effet de style l’auteur arrive à nous captiver. Dominique Defert, le traducteur, a parfaitement réussi à rendre cette sobriété.

Ce pavé de 500 pages est palpitant. Par une construction habile Grisham maintient la curiosité et le suspense tout au long de cette étrange histoire marquée par le poids d’un secret inavouable. La sentence est un bon roman, solide et consistant.

Extrait :
— Alors voilà, monsieur Banning, comme vous le savez, j’ai le pouvoir de commuer la sentence de mort en peine de prison à perpétuité, et c’est la raison de ma présence aujourd’hui. Je ne vois pas quel bénéfice votre exécution apporterait à l’État du Mississippi.

Pete l’écouta avec attention puis répondit :
— Je vous remercie, monsieur le gouverneur, mais je n’ai rien demandé.
— Ni vous ni personne. C’est une initiative tout à fait personnelle de ma part. Je suis décidé à accorder ma grâce et à empêcher cette exécution, à une condition : que vous expliquiez à moi, au shérif et à votre avocat, pourquoi vous avez tué ce pasteur.
Pete fusilla Wilbanks du regard comme s’il était l’auteur d’un guet-apens. L’avocat secoua la tête.
Pete reporta son attention sur le gouverneur et, d’un ton glacial, répondit :
— Je n’ai rien à dire.
— C’est votre vie qui est en jeu, monsieur Banning. Je suis sûr que vous n’avez aucune envie de vous retrouver sur la chaise électrique dans quelques heures.
— Je n’ai rien à dire.
— Je suis sérieux, monsieur Banning. Exposez-nous les raisons de ce meurtre, et il n’y aura pas d’exécution.
— Je n’ai rien à dire.
John Wilbanks baissa la tête et s’éloigna vers la fenêtre. Nix Gridley poussa un soupir agacé, comme pour signifiez : « Je vous avais prévenu ! » Le gouverneur regarda fixement Pete qui ne sourcilla pas.
Finalement, Wright jeta l’éponge :
— Très bien. Comme vous voudrez.
Il se leva et quitta le bureau. Il sortit de la prison, ignora encore une fois les journalistes, et partit en voiture chez un médecin de Clanton où on l’attendait pour dîner.

Champ de coton

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)    

 

 

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Révélation brutale – Louise Penny

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2009 (The Brutal Telling)
Date de publication française : 2012 (Flammarion)
Traduction : Claire Chabalier et Louise Chabalier
Genres : Enquête, régional
Personnage principal : Armand Gamache, Sûreté du Québec

Louise Penny est certainement l’écrivaine québécoise qui a obtenu le plus de prix. Née à Toronto (1958), elle a épousé un médecin de l’Hôpital pour enfants de Montréal, et elle s’est installée à Sutton dans les Cantons de l’Est, connue surtout pour son magnifique Centre de ski. C’est dans un de ces villages caractéristiques de l’Estrie, Three Pines (Les Trois Pins), que se passent les enquêtes de son policier montréalais, Armand Gamache, de la Sûreté du Québec. Séduit par la publicité qui entoure Penny, j’avais essayé un de ses romans (Sous la glace1), mais je l’avais terminé rapidement en lisant que « comme tout bon québécois, Gamache ne pouvait pas rater à la télé un match de curling » (je cite de mémoire). Pour moi, une telle absurdité jetait le discrédit sur l’ensemble du roman. Un ami qui me veut du bien observa que mon jugement avait peut-être été un peu rapide et m’encouragea à lire un autre de ses romans.

Fin de l’été à Three Pines : dans le bistro d’Olivier, lieu de rassemblement par excellence des villageois, on découvre un cadavre inconnu apparemment pour tout le monde, ce qui est assez étonnant dans un village où chacun connaît la vie de chacun. Gamache mène l’enquête, assisté par l’inspecteur Jean-Guy Beauvoir, spontané pour le meilleur et pour le pire, de l’agente Isabelle Lacoste, travailleuse et intelligente, et du jeune Morin, naïf mais prometteur. L’enquête consiste à interroger tous les habitants du village deux fois plutôt qu’une. Ces habitants sont décrits succinctement par Penny : Ruth, poète et à peu près folle, toujours accompagnée de son canard appelé Rose; le patron du bistro, Olivier, aimable et aimé; son conjoint Gabri, gentil colosse; la libraire Myrna, serviable mais rancunière; Peter et Clara Morrow, absorbés par leur potager; les nouveaux-venus qui ont acheté la maison des Hadley, Marc et Dominique Gilbert, ambitieux et entreprenants, et la mère de Marc, Carole, qui surveille les choses de près, mine de rien. Et j’en passe.

On finit par découvrir que le cadavre est celui de l’Ermite qui habitait une cabane dans les bois, à l’insu de tous, ou presque, et qu’il avait été transporté au bistro. Sa cabane abrite des trésors de verrerie, de vaisselle, d’objets rares et précieux; des billets de 20$ servent de papiers de toilettes et de bouche-trous. De petites sculptures en bois et le prénom Charlotte obsèdent Gamache, qui se rend aux Iles Charlotte, pour apprendre que l’Ermite n’était pas seulement apeuré mais terrorisé.

Ce qui l’amènera à déduire l’identité de l’assassin.

Impulsivement, je citerais : « Beaucoup de bruit pour rien ! » Si on suit l’enquête policière comme telle, en laissant de côté des histoires de peu d’intérêt eu égard à l’intrigue, comme les divagations de Ruth, les tourments de Clara et la mesquinerie de Peter, l’obsession de Dominique pour les chevaux, les vagues déclenchées par la venue à Three Pines de Vincent Gilbert, on trouve peu de matière et l’auteure doit insister souvent sur le fait que Gamache est génial (ce qui n’est pas évident : « Gamache avait été si subjugué par les objets dans la cabane, jamais il n’avait envisagé qu’il pouvait manquer quelque chose ») et que le drame de Three Pines est horrible. On préférerait qu’elle nous le fasse sentir plutôt que de tenter de nous convaincre par ses répétitions. Ce n’est pas non plus en exagérant des traits de caractère qu’on va être persuadé que la situation est dramatique.

Il serait peut-être préférable de considérer ce roman comme une sorte de littérature du terroir, ou rurale, une sorte de sociologie d’un village des Cantons de l’Est où, au niveau du langage comme au niveau des relations, l’anglais et le français se mêlent. Et, d’un point de vue sociologique, les bâtiments, les conversations, les habitudes des habitants, la curiosité et la méfiance vis-à-vis des nouveaux-venus, les vieilles rancunes, tout cela est décrit de façon vraisemblable.

Quoi qu’il en soit, une overdose de publicité risque souvent d’entraîner une amère déception.

1 J’ai rendu compte de ce roman le 6 juillet 2012, et Raymond a commenté Nature morte à la même date.

Extrait :
Ils traversèrent le parc du village à la hâte, leurs imperméables claquant au vent. Se battant avec son parapluie, Myrna Landers vint à leur rencontre et, ensemble, ils se précipitèrent au bistro. Le jour se levait, gris et pluvieux. Ils atteignirent l’établissement en quelques enjambées seulement, mais, déjà, ils avaient les cheveux plaqués sur la tête et leurs vêtements étaient trempés. Or, pour une fois, ni Olivier ni Gabri ne se plaignirent. Glissant à côté de Myrna, ils s’arrêtèrent devant le bâtiment en brique.
J’ai appelé la police. Elle devrait bientôt arriver, dit-elle.
Es-tu certaine de ne pas t’être trompée ? demanda Olivier en dévisageant son amie et sa voisine.
Elle était grosse, ronde, mouillée, chaussée de bottes en caoutchouc jaune vif et vêtue d’un imperméable vert lime, et tenait serré dans sa main un parapluie rouge. C’était comme si un ballon de plage avait explosé. Mais jamais elle n’avait paru plus sérieuse. Bien sûr qu’elle était certaine de ne pas s’être trompée.
Je suis entrée et j’ai vérifié, répondit-elle.
Oh, mon Dieu, murmura Gabri. Qui est-ce ?
Je ne sais pas.

Niveau de satisfaction :
3.2 out of 5 stars (3,2 / 5)

 

 

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La Preuve Ultime – Peter James

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Absolute Proof)
Date de publication française : 2020 – Fleuve noir
Traduction : Raphaëlle Dedourge
Genre : Thriller mystico-religieux
Personnage principal : Ross Hunter, journaliste d’investigation

Ross Hunter, journaliste d’investigation, reçoit un appel téléphonique d’un ancien professeur de l’histoire de l’art lui assurant avoir la preuve de l’existence de Dieu. Cet homme a besoin d’un journaliste de réputation comme Ross pour l’aider à être pris au sérieux. Il est porteur d’un manuscrit qu’il prétend avoir écrit sous la dictée de Dieu lui-même. Le texte contient trois informations sous forme de coordonnées géographiques. Les premières désignent l’endroit où se trouve le Saint-Graal. Les deuxièmes, permettent de localiser un objet ayant appartenu à Jésus-Christ. Les troisièmes coordonnées ont à voir avec la Seconde Venue de Jésus sur terre. Ross se demande s’il a affaire à un fou, mais un détail de sa vie passée révélé par l’homme l’ébranle suffisamment pour qu’il se décide d’aller sur place faire une vérification aux endroits signalés par les coordonnées. Il met ainsi le doigt dans un terrible engrenage.

Je connaissais le Peter James créateur du commissaire Roy Grace, un policier aux méthodes peu conventionnelles, mais humain et attachant. Changement total de décor et de style dans cette Preuve ultime. On passe du polar classique au thriller mystico-religieux à grand spectacle. Peu importe la vraisemblance, là on fait dans le sensationnel, l’époustouflant, le truc à couper le souffle. Et donc l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère. Nous trouvons un manuscrit inspiré par Dieu lui-même (si ! si !). Le Saint-Graal ? Pas de problème on va le dénicher ! L’ADN de Jésus Christ ? On l’aura aussi, ce qui permettra de trouver ses descendants. Finalement le monde entier assistera stupéfait à un phénomène météorologique aussi spectaculaire qu’inexplicable, sauf pour le journaliste Ross Hunter. Lui, sait ce que tout cela signifie. Il a bien fait de me pas lâcher l’affaire, il tient le plus grand scoop de tous les temps !

Peter James ne manque pas d’ambition pour se lancer dans un tel roman. Les révélations sont si énormes que j’ai hésité entre admirer l’auteur pour son imagination ou éclater de rire tellement c’est incroyable. Ce livre est un mélange de naïveté et d’audace assez étonnant. Quant à la preuve ultime, sans dévoiler le fin mot de l’histoire, je dirai que je suis resté assez dubitatif quant à son caractère irréfutable.

L’éditeur proclame : « 19 millions d’exemplaires vendus dans le monde ». Un best-seller donc. Effectivement l’auteur a mis dans ce livre tous les ingrédients du best-seller moderne : – scénario travaillé – pédagogie sur la religion – beaucoup de dialogues – solitude et grande adversité pour le héros, mais soutien d’une femme intelligente, jeune et jolie, bien sûr ! – écriture cinématographique … L’éditeur s’est chargé de la publicité sur les réseaux sociaux. Est-ce une grande œuvre littéraire pour autant ? Je laisse aux lecteurs le soin de faire leur propre jugement. Pour ma part,  je synthétise mon degré de satisfaction par la note au bas de l’article.

Pour goûter ce genre de bouquin il faut abandonner tout esprit rationnel et s’ouvrir sur l’existence du merveilleux. Ne pas se poser de questions sur la vraisemblance, accepter la présence d’une part de fantastique. Ne pas être gêné par l’utilisation des ficelles un peu grosses de la fabrication d’un best-seller. Si vous avez aimé le Da Vinci Code ou les films d’Indiana Jones, vous êtes probablement le genre de lecteur qui saura apprécier ce roman aussi spectaculaire qu’invraisemblable.

Extrait :
— Selon le professeur, Dieu pense que, si la foi était rétablie, nous repartirions sur le droit chemin. Mais, au Moyen Âge, quasiment tout le monde avait la foi, et cela n’a pas empêché des siècles de guerre, puis l’holocauste et les attaques nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Pourquoi en irait-il autrement aujourd’hui ?

Delaney esquissa un sourire empreint de sagesse et redevint momentanément une seule personne, un vieil homme à la peau fripée.
— Peut-être parce que les foules écoutent une poignée de personnages arrogants. Des scientifiques et des spécialistes imbus d’eux-mêmes, qui pensent qu’il ne peut rien y avoir de plus important dans l’univers que leur ego. Des gens persuadés de savoir comment le monde a commencé, mais qui ne peuvent pas l’expliquer. Ils parlent de façon convaincante du big-bang, mais ça ne va pas très loin. Des particules sont entrées en collision, et puis ? Qui les a placées là ? Ils évitent soigneusement d’aborder ce sujet. Tout comme ils évitent la question du pourquoi. Pourquoi quelqu’un a-t-il mis ces particules là ? Personne ne peut répondre à ça, parce que la seule réponse possible, c’est : quelqu’un de plus grand que l’homme.

Chalice Well

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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Les Veufs noirs – Isaac Asimov

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1974 à 1990
Date de publication française : 2010 (Omnibus regroupe 5 recueils de nouvelles, édités chez 10/18, publiés de 1974 à 1990, et traduits de 1989 à 1991)1
Traduction (américain) : Michèle Valencia
Genre : Récits à énigmes
Personnages principaux : Henry, honnête homme

C’est tout un monument cet Asimov ! Né en 1920 en Russie, immigré aux États-Unis en 1923, naturalisé américain en 1928, enfant prodige, polyglotte, il publie plus de 500 livres, beaucoup de science-fiction, plusieurs policiers, d’autres livres sur les sciences (physique, chimie, mathématiques, astronomie, histoire, littérature), plus une exégèse de la Bible et une introduction à Shakespeare. Un prix littéraire porte son nom, de même qu’un astéroïde et un cratère sur Mars. Professeur de biochimie à l’Université de Boston, c’est en 1958 qu’il devient écrivain et conférencier à plein temps. Ont contribué à sa réputation 3 Cycles de romans de science-fiction : le Cycle Fondation, le Cycle de l’Empire et le Cycle des Robots.

Je m’intéresserai ici plus particulièrement à un ensemble de nouvelles policières écrites entre 1971 et 1990 : l’ensemble des Veufs Noirs, soit une soixantaine de récits énigmatiques d’une vingtaine de pages. Plus précisément, j’ai lu (d’abord, en anglais) et relu le premier des 5 livres qui constituent la série (Le Club des Veufs Noirs), puis j’ai parcouru une bonne partie des quatre autres livres pour voir si des changements significatifs s’étaient produits, ce qui ne m’a pas semblé être le cas.

Asimov n’aimait pas la série noire américaine et il a voulu renouer avec la tradition européenne (surtout anglaise) du roman de détection, qui met en scène un grand détective (Holmes, Poirot, Marple, Fell…), confronté à (au moins) une énigme, qu’il parviendra à résoudre après enquêtes (induction) et déduction intelligente (cellules grises…). Asimov prétend s’être inspiré du Club du Mardi de Miss Marple, mais le talentueux vulgarisateur scientifique Martin Gardner lui confie que ses nouvelles font plutôt penser aux histoires du Père Brown de G K Chesterton.

Peu importe, car l’idée est la même. Je ne résumerai évidemment pas chaque nouvelle; ce n’est pas le problème qui est important, c’est la structure du déroulement qui, elle, ne change pas. Les veufs noirs, qui ne sont d’ailleurs ni noirs ni veufs, sont de vieux amis qui se réunissent une fois par mois au Restaurant Milano, sur la 5e Avenue, à New York, pour manger, boire et bavarder dans un salon particulier, où ils seront servis par Henry Jackson. Un des amis introduit un invité qui leur confie habituellement un problème mystérieux. Après le dessert, quelqu’un est chargé de le cuisiner : « Monsieur X, comment justifiez-vous votre existence ? » Puis, le problème est explicité et on interroge l’invité pour chercher la solution. On digresse alors, et ce n’est pas la partie la moins intéressante du récit, sur Shakespeare, Lewis Carroll, Homère, l’astronomie, certains problèmes mathématiques … Se greffe à ces sujets la thématique des problèmes à résoudre : la formation universitaire et la tricherie, l’utilité sociale du mensonge, l’art de collectionner les allumettes et d’organiser une fuite de renseignements importants, et ainsi de suite. Enfin, alors que chacun est prêt à donner sa langue au chat, le serveur Henry demande la parole, pose deux ou trois questions et propose une solution qui satisfait tout le monde.

Une bonne partie de l’intérêt du récit dépend des interventions des amis : l’écrivain Emmanuel Rubin (romans policiers), dit Manny, toujours en train de critiquer derrière ses verres épais et sa mince barbe; l’avocat Geoffrey Avalon, dit Jeff, armé d’une jolie moustache et d’une voix grave et puissante comme il se doit; Roger Halsted, professeur de mathématiques, bon mangeur, qui s’efforce de traduire chaque chant de l’Iliade et de l’Odyssée en limericks (poème de 5 vers rimés, de structure AABBA); Mario Gonzalo, l’artiste, élégant et raffiné; James Drake, spécialiste en chimie organique, fumeur invétéré, plutôt réservé; et l’incontournable Thomas Trumbull, bourru, impatient, et qui travaille au gouvernement dans le domaine des codes, mais on n’en sait pas plus parce que c’est secret défense. Le serveur Henry fait officiellement partie des veufs noirs, même s’il ne connaît pas les six autres membres depuis longtemps; mais, comme il parvient toujours à résoudre les énigmes, avec intelligence, simplicité et discrétion, c’est plus qu’il n’en faut pour que chacun le reconnaisse comme un des leurs. Ces personnages sont inspirés par les propres amis ou confrères d’Asimov.

On est loin des romans d’enquêtes sur le terrain, des thrillers psychologiques, ou des romans historiques. Le roman de détection, ou roman à énigmes, préconise une certaine épuration de tout ce qui s’écarte du mystère à résoudre et de la logique (ou la raison) pour y parvenir. Asimov publiait d’ailleurs ses nouvelles dans le Ellery Queen’s Mystery Magazine, Queen étant lui-même le prototype du détective rationnel, qui s’inscrit dans la lignée des Holmes, Poirot, Philo Vance, Gideon Fell… Dans une nouvelle de 20 pages, on ne peut pas traiter de problèmes trop complexes et, si on le fait, on ne peut pas s’attendre à ce que la solution ne soit pas quelque peu tirée par les cheveux. Le serveur Henry n’a pas le génie de Holmes ni la perspicacité de Poirot et, du seul point de vue de l’intrigue et de sa solution, le lecteur sera parfois un peu frustré, mais le charme vient immanquablement de l’ambiance de ces soupers amicaux et des sept personnages récurrents, cultivés et intelligents. À la fin de chaque nouvelle, Asimov y va d’une double remarque, d’ordre à la fois public (contexte de la publication) et privé (origine de l’idée, conséquence de la nouvelle…).

Bref, tout cela est extrêmement sympathique et stimulant.

1 Le Club des Veufs Noirs (publié en 1974, traduit en 1989); Retour au Club des Veufs Noirs, (1976, 1989); Casse-tête au Club des Veufs Noirs (1980, 1990); À table avec les Veufs Noirs (1984, 1989); Puzzles au Club des Veufs Noirs (1990, 1991). En 2003, à titre posthume, Charles Ardai a publié le sixième livre de la série, The Return of the Black Widowers, comprenant une dizaine de nouvelles dont six qui n’ont jamais été publiées.

Extrait :
Aloysius Gordon se présenta calmement en donnant son nom, sa profession et en annonçant sur un ton détaché qu’il travaillait au commissariat du 17e District. On aurait dit qu’un store venait soudain de masquer le soleil car le dîner perdit immédiatement son éclat.
Gordon ne pouvait pas savoir que ce calme n’avait rien à voir avec le tumulte qui présidait d’ordinaire aux banquets des Veufs Noirs. Il ne pouvait pas savoir à quel point il était inhabituel qu’Emmanuel Rubin fût d’une réserve presque surnaturelle et n’eût encore contredit personne; que la voix de Thomas Trumbull, même lorsqu’il en faisait usage, fût contenue; que Geoffrey Avalon réussit à terminer son second apéritif; que par deux fois, James Drake écrasa une cigarette avant qu’elle ne fût réduite à l’état de mégot; et que Roger Halsted, , qui avait déplié la feuille sur laquelle il avait écrit le limerick résumant le cinquième chant de l’Iliade, se contentât de la considérer d’un air doux avant de la remettre dans sa poche en plissant son front haut et rose.

Niveau de satisfaction :
4.8 out of 5 stars (4,8 / 5)

 

 

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Un jour tu paieras – Pétronille Rostagnat

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 (Marabout)
Genre : Thriller
Personnage principal : Pauline Caret, jeune avocate

Pauline Caret, jeune et fringante avocate pénaliste, est commise d’office pour défendre un jeune homme accusé d’un double homicide. Le cas est particulièrement difficile : le garçon a été retrouvé accroupi près des corps des deux victimes, la chemise en sang et un pistolet à la main. C’est pour l’ambitieuse avocate un challenge important pour la suite de sa carrière. Ailleurs Arnaud Allard s’inquiète, sa fille n’est pas rentrée après une soirée rallye qui a eu lieu dans un château. Elle sera retrouvée plus tard dans un fossé, blessée et inconsciente. Les deux affaires vont finalement converger. Ce sera une occasion pour Pauline de montrer son talent mais aussi de revoir surgir des événements passés qu’elle préférerait oublier.

L’intrigue est assez complexe, elle déroule deux affaires en parallèle qui, au final, se rejoignent tout en faisant remonter à la surface des épisodes du passé. Il faut un effort d’attention pour ne pas mélanger les protagonistes, souvent désignés par leur prénom, ni s’embrouiller dans les nombreuses péripéties. D’autant plus que les personnages ont des secrets et que leur comportement révèlent des contradictions. Ils sont souvent si ambigus qu’on ne sait pas trop à quoi s’en tenir avec eux. Cette ambivalence touche les principaux acteurs du roman : – Mathieu, le brillant étudiant en médecine, accusé de double meurtre – Océane, jeune fille sans histoire, qui s’est retrouvée inanimée dans un fossé – Pauline l’avocate talentueuse au passé trouble. Chacun d’eux a une face visible et une autre cachée.

Outre le travail de l’avocate et sa douloureuse histoire personnelle, c’est le rôle de l’avocat qui est au centre de ce roman. De très bons passages décrivent l’ambition et le cynisme des avocats. Un bon avocat pouvait-il permettre à un criminel de s’en sortir sans une lourde peine, voire sans peine du tout ? L’épilogue, totalement immoral, apporte une réponse à cette question.

Ce roman enlevé, plein de rebondissements, offre un bon divertissement pour les amateurs de polars. Ne pas y chercher d’autre ambition.

Extrait :
Délivrée de ce poids qui l’empêchait de vivre, Pauline s’était plongée dans l’étude du droit pénal. Maîtriser les rouages de la loi pour enfermer un maximum de prédateurs avait été sa nouvelle obsession. Elle avait passé cinq années à étudier des fiches de cours à la bibliothèque, à déambuler dans les couloirs du Palais de justice dans le premier arrondissement pour s’imprégner de l’atmosphère, à se faufiler dans des salles d’audience pour écouter les plaidoiries de ses futurs confrères. Cinq années, mises entre parenthèses, pour s’apercevoir un matin que le pire des hommes pouvait s’en sortir avec l’aide d’un bon avocat !
Ce jour-là, Pauline avait changé son fusil d’épaule et décidé de s’attaquer au problème d’une autre manière. Elle ne défendrait plus les opprimés, mais ces monstres qu’elle avait en horreur… Elle était devenue lucide.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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L’assassinat de Socrate – Marcos Chicot

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016
(El Asesinato de Socrates)

Date de publication française : 2018 (Plon)
Traduction : Santiago Artozqui
Genres : historique, thriller
Personnages principaux : Socrate – Persée – Cassandre, fille d’Euripide

Un autre gros bouquin, presque 700 pages, et pourtant je ne me suis pas ennuyé deux secondes. Quand on dit qu’un roman est long, ça signifie habituellement qu’on l’a trouvé long au sens où on pense qu’il aurait gagné à être raccourci. Mais il y des romans longs où on se complaît et dont on ne voudrait plus sortir. C’est le cas de cet Assassinat de Socrate, premier roman traduit en français de Marcos Chicot, né en 1971 à Madrid, qui en a écrit quelques autres à tendance historique, même s’il a été formé en psychologie et en économie.

Malgré le titre, ce n’est pas un polar. Plutôt une sorte de suspense, qui recouvre plusieurs thrillers secondaires mais pas anodins. Un suspense d’abord, parce qu’il nous faut comprendre pourquoi la Pythie de Delphes a confié à Chéréphon que « Socrate sera tué par l’homme au regard le plus clair »; on sait bien que la Pythie, toujours assez ambigüe, ne ment pourtant jamais; mais nous savons aussi comment Socrate est mort. Donc, il y a là un problème qui hante l’ensemble du récit, d’autant plus que cette déclaration coïncide avec la naissance de Persée qui a justement des yeux très clairs. Ce problème, toutefois, n’obsède pas le lecteur aux prises avec plusieurs autres drames dans lesquels sont empêtrés les principaux personnages, sans parler de la guerre du Péloponnèse aux multiples péripéties qui sert de théâtre au développement des intrigues : le récit de Chicot va de 437 à 399 avant Jésus-Christ, alors que la guerre s’étend de 431 à 404.

Le roman est principalement historique, mais plusieurs drames mortels le constituent : le violent et ambitieux spartiate Ariston finira-t-il par tuer Callicratès, le fils de sa femme et de son frère décédé ? Ou sa femme Deyanira parviendra-t-elle à tuer Ariston avant qu’il ne la tue elle-même ou son autre fils Persée ? Qu’adviendra-t-il des amours de Persée et de Cassandre, la fille d’Euripide ? Anytos et Eudora parviendront-ils à séquestrer Cassandre, et Anytos la possédera-t-il enfin ? Comment se termineront le conflit entre Anytos et Persée et celui entre Persée et Ariston ? Et qu’adviendra-t-il d’Alcibiade ? Puis, qui finira par l’emporter entre Sparte et Athènes, entre la ligue du Péloponnèse et la ligue de Délos ? Et, enfin, la prédiction de la Pythie se réalisera-t-elle ?

L’intrigue principale se divise donc en de multiples aventures singulières où foisonnent plusieurs personnages captivants, sans jamais que se relâche la cohérence de l’ensemble et sans qu’on s’y perde parmi les amis et les ennemis de Socrate, les généraux athéniens et spartiates, les hommes et les femmes qui parcourent la vie quotidienne de la Grèce à cette époque. Les assemblées de la démocratie athéniennes sont décrites avec autant d’attention que la formation guerrière des jeunes spartiates. Bien des passages émouvants mais, en même temps, une histoire dure (la peste, la faim), souvent cruelle (relations père/fils, mutilation des prisonniers de guerre, appels à l’extermination des Spartiates et des Athéniens. Histoire sans complaisance : nos études de jeunesse nous ont montré l’austérité et la violence des Spartiates, mais on se rend compte également que la démocratie grecque est très autoritaire (eu égard à ses colonies) et favorise le succès des démagogues et des grandes gueules. La population grecque, dans son ensemble, est aussi superstitieuse, irrationnelle et naïve. Pas surprenant que ceux qui sont loués par l’Assemblée aujourd’hui sont condamnés à mort demain.

Bien sûr, on a droit à quelques dialogues socratiques (sur la piété, la beauté, la justice, la mort), mais là n’est pas l’essentiel. C’est intéressant de le voir vieillir, épouser Xanthippe, chérir ses enfants, mais c’est loin d’être une biographie de Socrate. C’est dans l’existence même des Grecs que nous sommes immergés, et c’est avec eux que nous espérons, que nous rions et que nous pleurons. Cette lecture nous sort de nous-mêmes pour nous ramener au plus profond de nos tripes.

Bref, un roman intelligent, sensible, captivant.

Extrait :
« Quelle peine vais-je proposer pour m’être toujours refusé à commettre des injustices ? Pour avoir consacré ma vie à tenter de faire en sorte que les citoyens s’occupent plus de leur personne et moins de leurs possessions; pour n’avoir jamais fait partie d’une conspiration, une pratique si fréquente dans notre cité; pour avoir refusé de recourir à des méthodes indignes dans l’espoir d’obtenir l’acquittement ? (…) Que pourrais-je trouver juste pour un homme dont l’unique souci a été de vous exhorter pour votre propre bien ? Athéniens, le plus approprié serait sans doute de concéder à cet homme de se nourrir au Prytanée, comme vous l’accordez aux autres bienfaiteurs de la cité.
Que pourrais-je demander d’autre ? Si je suis convaincu de ne jamais avoir fait de mal à personne, comment pourrais-je proposer qu’on me punisse pour cela ? »

Niveau de satisfaction :
4.8 out of 5 stars (4,8 / 5)
Coup de cœur

 

 

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Je suis l’hiver – Ricardo Romero

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 – Yo soy el invierno
Date de publication française : 2020 (Asphalte Éditions)
Traduction : Maïra Muchnik
Genre : Roman noir
Personnages principal : Pampa Asain, jeune policier

Monge est un petit village perdu dans la plaine argentine. C’est là que s’est retrouvé Pampa Asain, en compagnie de son collègue Parra, après leur récente sortie de l’école de police. Dans ce bled il n’y a pas grand chose et il ne s’y passe rien. De longues journées ennuyeuses se succèdent. Cependant un appel du poste de police central va rompre la monotonie quotidienne. On leur demande d’aller voir du côté de l’étang où on a signalé des braconniers. À l’étang pas de braconniers mais une femme pendue à un arbre. Ce n’est pas un suicide, quelqu’un a accroché la femme après sa mort. Curieusement Pampa garde sa découverte pour lui, il n’en parle ni à son partenaire ni à ses supérieurs mais il revient surveiller le cadavre, pensant que l’assassin va retourner sur les lieux du crime. C’est le début pour lui d’une enquête étrange, menée en solitaire.

Ce roman est marqué par une ambiance spéciale faite de solitude et de désolation. Il se déroule dans la campagne argentine recouverte d’une neige qui ajoute une impression d’austérité et de nudité aux grands espaces déserts, coupés de grands pins noirs fantasmagoriques.

Dans ce cadre particulier les personnages sont en accord avec le décor. Ce sont des solitaires, originaux, souvent en souffrance. L’auteur alterne le récit au présent et les retours dans le passé pour présenter l’histoire de chacun d’eux. Ainsi nous trouvons Gretel, la fille du quincailler, partie faire ses études à Buenos Aires et qui a fini tragiquement. Orlosky, le géant, perclus de rhumatismes et de douleurs, abruti par les médicaments. Une directrice d’école rurale qui porte douloureusement le deuil de son petit-fils qui s’est pendu au grand arbre qui était dans la cour de l’école. Irina est une vieille femme qui vit dans des maisons en ruines, près du cimetière, elle fait du feu avec les croix en bois des tombes. Pampa, le jeune policier au corps d’adolescent est le lien entre ces protagonistes, il mène une enquête d’une façon très personnelle, loin des codes appris à l’école de police dont il est frais émoulu.

Je suis l’hiver est un roman qui sort des sentiers battus, marqué par les ombres du passé et la mort. Pas vraiment joyeux mais fascinant par cette impression d’être plongé dans un autre monde, hors du temps, sensation renforcée par l’écriture envoûtante de Ricardo Romero.

Extrait :
À dix mètres de l’arbre et du corps, Pampa s’arrête à nouveau. Il observe le détail des ombres, il cherche une présence autre que la sienne, une ombre aussi intense que lui. Mais il n’y a personne. Il n’y a que lui et le corps de Gretel Castellanos. Pampa ne marche plus en ligne droite. Il fait le tour de l’arbre, le tour du corps, tapi dans l’herbe humide. Il arrive au bord du lac. Un instant, il contemple la neige qui tombe. Claires taches volatiles qui disparaissent dans l’eau noire et calme. Cette image lui fait prendre conscience d’une chose : Pampa n’a jamais eu aussi froid de sa vie. C’est un froid qui traverse tous ses vêtements, ignorant jusqu’à sa peau et sa chair, pour atteindre ses os. C’est là qu’est le froid. Il est si intense qu’il n’appelle pas un plat de nourriture ou un lit chaud. Ce froid ne peut qu’appeler encore plus de froid. Comme un vertige, la tentation de plonger dans l’eau noire du lac et de toucher le fond. Et là, attendre que tout s’apaise en surface, et que l’eau gelée le transforme en autre chose…

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

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