L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski – Romain Slocombe

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (La Bête noire)
Genre : Historique
Personnage principal : Léon Sadorski, chef de brigade de voie publique à la 3e section de la direction générale des Renseignements généraux et des Jeux

Nous sommes en 1942, la France est occupée par les troupes allemandes. À Paris la police française collabore avec les forces d’occupation nazies. Elle est chargée, entre autres, du contrôle du port de l’étoile jaune par les juifs, ordonné par les Allemands. Léon Sadorski, chef de brigade aux Renseignements généraux, est affecté au Rayon juif. Il déploie beaucoup de zèle dans la vérification et la détection des juifs, surtout des juives, qui ne respectent pas la consigne. Il jouit de la crainte et de la peur qu’il suscite et abuse de son statut de policier, la conscience parfaitement tranquille. C’est aussi un enquêteur. Il va être chargé de la recherche des auteurs de l’attentat du bar-tabac Chez Moreau qui visait les Brigades spéciales. Spéciales surtout par les tortures et les traitements brutaux infligés dans les salles d’interrogatoire. Sadorski aura aussi la chance de découvrir, dans une forêt de banlieue, le cadavre d’une femme nue. Là aussi il va mener l’enquête. Une des autres occupation de notre homme est de participer à la rafle du Vél d’Hiv. Un collabo exemplaire Léon Sadorski !

Ce livre retrace des événements historiques relativement récents (1942) et bien connus qui ont fait l’objet d’une littérature abondante sur laquelle s’appuie l’auteur. La forme du roman permet à l’auteur de situer ces événements au niveau des personnages. Le choix de Slocombe a été de se placer à la hauteur d’un policier français, collaborateur convaincu, raciste, antisémite, anticommuniste et pervers : Léon Sadorski. C’est un choix audacieux de faire d’un tel salaud un héros de roman et même de plusieurs romans. Je n’ai pas lu le premier tome, L’affaire Léon Sadorski, je ne lirai pas le(s) suivant(s). Ce n’est pas pour fermer les yeux sur un passé honteux de l’histoire de France mais je trouve qu’il y a une forme de masochisme à ressasser à longueur de temps les turpitudes de certains Français de l’époque. D’autant plus qu’aucun personnage positif ne vient contrebalancer la noirceur des principaux acteurs. Même les résistants n’obéissent pas à des objectifs nobles. Il y a soit des persécuteurs, soit des victimes. De ce fait la lecture du livre m’a parue assez pénible. Plus de 550 pages difficiles à avaler, truffées de documents d’archives publiés intégralement, de notes de police, de témoignages, de fiches des juifs, de listes de noms, de noms des rues de l’époque, des commissions rogatoires … Bref, des longueurs pas vraiment utiles dans le cadre d’un roman.

C’est le deuxième volet des aventures de Léon Sadorski. Il y en aura probablement un troisième, les trilogies sont à la mode. Espérons que ça s’arrêtera là, que nous n’aurons pas droit à la tétralogie, à la pentalogie …

Au crédit de l’auteur je mettrai le fait qu’il se soit tenu au plus près de la vérité historique et qu’il a dû faire des recherches importantes pour cela. Et aussi un talent indéniable pour décrire la noirceur humaine et la bassesse des hommes dans des temps difficiles.

L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski est un roman historique particulièrement bien documenté qui s’attarde sur les atrocités commises par l’administration française en 1942. La mise en avant d’un héros détestable ne procure pas un énorme plaisir de lecture mais rappelle opportunément que la bête immonde n’est pas si loin.

Extrait :
Un nouveau défilé d’autobus longe le trottoir du Vél’d’Hiv, cerné de gardes mobiles et entouré de petits groupes de badauds. Les gendarmes ont reformé la double haie, des familles montent sur les plates-formes. Il y a une intense bousculade. Sadorski observe en grignotant machinalement une madeleine. Il remarque le manège d’une femme qui tient un nourrisson dans ses bras. Elle s’approche le plus possible de la haie d’uniformes noirs, jette un regard pressant à une Française parmi les spectateurs. Les gendarmes font ce qu’ils peuvent pour contenir la foule. La Française et la Juive ne sont plus qu’à un ou deux mètres l’une de l’autre, la seconde ballottée par les mouvements de la masse des internés extraits du centre sportif, et des hommes armés qui viennent de former une chaîne. La bousculade augmente ainsi que les cris, les pleurs, les vociférations. La mère jette prestement le bébé à l’autre femme, qui le récupère.
Les gendarmes n’ont rien vu, il n’y a que Sadorski. Il étudie cette Française, vêtue d’une robe et d’une cape sombres. Un petit crucifix en argent brille à son cou. Elle s’éloigne comme si le bébé était le sien, le serrant contre sa poitrine sous la cape. Traverse la rue en diagonale pour se rapprocher de la Seine. La Juive, les bras vides, entre deux gendarmes, pleure. On la pousse dans l’autobus. Sur le trottoir opposé, la Française ouvre soudain sa cape, retourne le nourrisson pour le positionner face à la mère. Sourit à celle-ci. Un sourire calme, accompagné d’un long regard, comme pour lui inspirer confiance. Serrée sur la plate-forme, l’internée regarde la femme à qui elle vient d’abandonner son enfant. Puis à nouveau le bébé. Une dernière fois.

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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La servante écarlate – Margaret Atwood

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1985 (The Handmaid’s Tale)
Date de publication française : 2017 (Robert Laffont)
Genres : Conte noir, dystopie
Personnage principal : Defred, servante écarlate

Une dystopie, c’est un récit imaginaire (par opposition à historique), sombre dans la mesure où on nous présente un monde dans lequel un système totalitaire empêche la plupart de ses membres d’atteindre le bonheur, malgré de minces compensations auxquelles quelques individus peuvent avoir accès. On pensera à 1984 d’Orwell, au Meilleur des mondes d’Huxley, à Farenheit 451 de Bradbury, au Monde des non-A de Van Vogt.

Je ne connais pas beaucoup la littérature canadienne anglaise mais, pour la plupart des analystes, Margaret Atwood apparaît comme une des plus grandes écrivaines canadiennes d’aujourd’hui. Depuis la publication de La servante écarlate, en 1985, son étoile n’a cessé de grimper. Le roman a fait l’objet d’un film de Schlöndorff (scénario d’Harold Pinter) en 1990, d’un opéra de Poul Ruders, (Copenhague, 2000), puis d’une série télévisée en 2017. On a dit aussi que ce roman ferait trembler l’Amérique de Donald Trump, mais là on exagère un peu…

Atwood est née en 1939 à Ottawa. Elle commence à écrire vers l’âge de 16 ans et fréquente les universités de Toronto et de Harvard : études en langue anglaise et française, et philosophie. Puis, elle enseigne aux universités de Colombie britannique, de Concordia (Montréal), d’Alberta, de York (Toronto) et de New-York. En même temps, elle publie une douzaine de romans, quelques essais et de la poésie. Elle devient un personnage public à partir de la publication de La servante écarlate en 1985 : à Toronto, on l’accuse d’être dépravée et de dénigrer les religions chrétienne et islamiste, les intégristes de ces deux religions formant ainsi un front commun inattendu. Récemment, elle prend position contre les dérapages du mouvement Metoo, la tendance à condamner les suspects avant de les avoir jugés preuves en mains, la tendance aussi à favoriser les tribunaux populaires au détriment de la justice officielle sous prétexte qu’elle est loin d’être parfaite. Atwood opère un rapprochement avec le maccarthysme et ses listes de suspects qui ont ruiné bien des personnes qui, par la suite, n’ont pas été blâmées par les autorités judiciaires.

La servante écarlate a l’allure d’un conte rédigé de mémoire par une victime d’un système totalitaire, la république de Gilead, qui est advenue dans le prolongement de notre société actuelle minée par la course au profit, le sexe et la drogue, dont les divertissements qui nourrissent notre imaginaire. D’où une sorte de coup d’état mené par des intégristes moraux qui organisent la société pour le salut de nos âmes et le mépris de nos corps. Société fortement hiérarchisée, fondée sur le secret, la délation, la foi en une morale puritaine. Au sommet de la pyramide, les plus puissants des deux sexes; au bas de l’échelle, des hommes célibataires servant dans l’armée (il faut combattre des poches de résistance internes et, apparemment, des menaces extérieures, ce qui justifie l’austérité du mode de vie) et les femmes les plus démunies qui deviendront pour ces soldats des Écofemmes, amalgames de femmes au foyer, de bonnes à tout faire et d’esclaves sexuelles. Un degré supérieur à ces femmes, les servantes, relativement jeunes et en bonne santé, fertiles surtout, car elles serviront à produire des enfants sains (on se débarrassera des autres). Les servantes sont vêtues d’une longue robe rouge (écarlate) et leur visage est encadré par une cornette qui les empêche d’avoir des conversations yeux dans les yeux, encore moins bouche à bouche. Elles vivent dans des maisons, dirigées par les épouses et les commandants. Les épouses représentent l’autorité (sur les servantes et les domestiques); les commandants ont pour fonction de baiser les servantes pour fabriquer des bébés. Des cérémonies (jours de naissance et jours de rédemption, cérémonie de Particicution) servent à des réjouissances sur commande et à des défoulements collectifs. Les manques de discipline sont punis de mort ou de mutilation.

D’un autre côté, les souvenirs d’un passé plus débridé, sans doute, mais plus libre et plus heureux, persistent, suscités par les frustrations nécessaires à la discipline et à l’homogénéité. Comment notre servante Defred pourrait-t-elle s’en tirer et le pourra-t-elle?

Roman sans doute étouffant par bouts, mais tellement intelligent par sa façon de développer des tendances de notre société actuelle dans une direction non désirée. Cri d’alarme, en même temps, dans la mesure où ce non-désir est faible, mou, et insuffisant. C’est le désir du contraire qu’il faut stimuler, le besoin de liberté et la jouissance de la différence. Malgré la possibilité d’excès. À l’unidimensionnalisation, préférons la liberté qui, comme l’indiquait Diogène, permet à l’individu de se réaliser en remettant en question tous les tabous sociaux.

Extrait :
Des milliers, des millions de femmes avaient un job. C’était considéré comme une chose normale. Maintenant c’est comme repenser au papier monnaie, quand il existait encore (…)
Il fallait emporter ces bouts de papier avec soi quand on allait faire des courses, mais quand j’avais neuf ou dix ans les gens utilisaient des cartes en matière plastique; pas encore pour l’épicerie, c’est venu plus tard. Cela semble si primitif, totémique même; comme des cauris, ces coquillages qui servaient de monnaie. J’ai dû utiliser ce genre d’argent moi aussi, un peu, avant que tout ne passe sur l’Ordinabanque.
Je suppose que c’est pour cela qu’ils ont pu le faire, de la manière dont ils l’ont fait, tout d’un coup, sans que personne ne sache rien à l’avance; s’il y avait encore eu de l’argent liquide, ç’aurait été plus difficile.
C’était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l’état d’urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamistes, à l’époque.
Restez calmes, disait la télévision. La situation est entièrement maîtrisée.
J’étais abasourdie. Tout le monde l’était. Je le sais. C’était difficile à croire. Le gouvernement tout entier, disparu comme dans une trappe. Comment sont-ils entrés, comment cela s’est-il passé ? C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n’y a même pas eu d’émeutes dans la rue. Le gens restaient chez eux le soir, à regarder la télévision, à chercher à s’orienter. Il n’y avait même pas un ennemi sur qui mettre le doigt.

Niveau de satisfaction : 
(4,5 / 5)

 

 

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Dossier Kastor – Catherine Fradier

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Au Diable vauvert)
Genres : Espionnage, politique, terrorisme
Personnages principaux : Lauren Valence, Commissaire à l’énergie et au climat à Bruxelles – Tanguy Clavel, agent du Service Européen d’Action Extérieure (SEAE)

Lauren Valence vient d’être nommée commissaire à l’énergie et au climat à la Commission européenne, à Bruxelles. Peu de temps après sa nomination, un physicien et un ingénieur nucléaire sont assassinés. Ils sont soupçonnés d’avoir divulgué des informations sensibles. Peut être à cette organisation antinucléaire, INES7, qui a fait survoler par des dizaines de drones les centrales nucléaires européennes ? Consciente du danger que ferait peser sur les pays un accident majeur dans un réacteur à l’uranium, Lauren veut relancer le projet de réacteur au thorium, beaucoup plus sécurisé. Elle va se faire des ennemis puissants qui ne vont pas tarder a ressortir une vieille histoire selon laquelle elle aurait tué son amant alors qu’elle travaillait à la bourse de New York. Cependant les institutions européennes vont avoir plus urgent à traiter : des actions terroristes d’envergure, utilisant des bombes sales radioactives, visent les capitales européennes. Une course contre la montre s’engage contre les terroristes nucléaires.

Dans l’intrigue une multitude de thèmes sont traités : les querelles intestines, le rôle des lobbys, l’influence des états membres, les différentes technologies nucléaires, une histoire d’amour, le passé sulfureux, l’activisme écologiste, le terrorisme d’état. Les personnages aussi sont nombreux et il n’est pas évident de se souvenir du rôle de certains personnages secondaires. L’ensemble dégage une impression de densité et même de complexité. Mais ce qui ressort aussi de la lecture c’est que l’auteure a travaillé la question du nucléaire, qu’elle s’est informée sérieusement. En atteste la longue bibliographie sur le nucléaire qui se trouve en fin d’ouvrage.

Catherine Fradier nous livre un roman militant. Pour elle, la soi-disant sécurité du nucléaire est une illusion basée sur un mensonge. Si le but de l’auteure était de nous sensibiliser sur le danger du nucléaire, il est parfaitement atteint. Les centrales font peser sur les populations un danger permanent comme l’ont déjà démontré les accidents majeurs de Tchernobyl et de Fukushima. Mais pire encore, il y a la menace du terrorisme nucléaire. En utilisant des bombes sales contenues dans de simples valises, les dégâts seraient considérables et les régions touchées deviendraient des zones mortes pour au moins 150 ans. On en frémit d’autant plus que le scénario n’a rien d’invraisemblable. Espérons qu’il n’est pas prémonitoire !

L’écriture simple se lit facilement. L’objectif de l’auteure semble être de délivrer un message fort plutôt que d’avoir une belle écriture. Quelques longueurs concernant les luttes internes alourdissent un peu le récit. On a aussi un peu de mal à croire en la vie sentimentale et sexuellement torride de la commissaire européenne quinquagénaire avec le bel espion Tanguy qui, lui, a décidé d’ignorer les avances permanentes et explicites de la belle et jeune Aneliese.

Il est à noter que les femmes tiennent des rôles centraux dans cette histoire, qu’elles soient technocrates ou terroristes. À signaler aussi que certains pays risquent de ne pas être vraiment ravis de l’image donnée d’eux par cette auteure qui ne manque pas de culot.

Dossier Kastor est un roman d’espionnage et de géopolitique inquiétant, basé sur une importante documentation scientifique avec une intrigue, certes imaginée, mais totalement crédible.

Extrait :
Et vous, monsieur Dautin, vous et votre clique, vous faites partie de ces aveugles incapables de voir le monde tel qu’il est, dans quel abîme il s’enfonce, et ce, par votre faute. Votre lecture de la réalité est sclérosée, parce que vous ne savez raisonner qu’en parts de marché, en plus-values et en maximisation des profits au mépris de la survie même de l’humanité. Ces millions de gens que vous laissez au bord du chemin, vous ne les voyez pas. Vous fabriquez de la destruction sans jamais vous remettre en question. Et lorsque vous vous penchez sur le berceau d’un jeune artiste à qui vous jetez quelques piécettes, vous n’êtes même pas foutu de vous arrêter un seul instant sur l’un de ces visages saisis par le photographe et de vous interroger sur votre responsabilité. Je vous méprise, monsieur Dautin, vous et vos amis, je vous méprise et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour ébranler vos empires. Soyez-en assuré.

Niveau de satisfaction : 
(4,1 / 5)

 

 

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Illusion tragique – Gilda Piersanti

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Le Passage)
Genres :
Roman noir, thriller
Personnages principaux : Mario Serini, garçon de 10 ans – Elisabetta, auteure célèbre

Dans un immeuble de Rome, le petit Mario a pris l’habitude de monter sur la terrasse de son immeuble pour observer à travers un vasistas l’étrange cérémonial auquel se livre son voisin du neuvième étage, monsieur Rupert. Celui-ci prend son bain avec une très belle femme qu’il cajole tendrement. Pourtant monsieur Rupert vit seul, on n’a jamais vu personne entrer ou sortir de chez lui, à part lui-même. Piqué par la curiosité, Mario parle de ce mystère à son copain Riccardo. Tous deux décident de s’introduire dans l’appartement du voisin en son absence. Pendant leur exploration, ils sont surpris par Rupert. Mario réussit à s’enfuir mais Riccardo reste coincé dans l’appartement. Il réussira à s’échapper, mais il est poursuivi par Rupert. Riccardo finira tragiquement, noyé dans le Tibre. Accident ou agression ? Cet événement sera déterminant pour l’avenir de Mario. Toute sa vie sera marquée par cela.
Parallèlement, Gilda Piersanti met en scène une auteure virtuelle, Elisabetta, qui serait la créatrice de l’histoire du petit Mario. La vie d’Elisabetta, sous les apparences du bonheur, de la richesse et du bon goût, recèle des zones d’ombre et de grandes fêlures soigneusement dissimulées.

Illusion tragique est un roman surprenant. Par sa forme d’abord : c’est deux histoires bien séparées qui nous sont présentées. Chacune de ces histoires pourrait faire l’objet d’un roman autonome. Serait-ce parce que ces romans seraient trop légers (en longueur) que l’auteur les a rassemblés en un seul volume ? Même ainsi constitué de ses deux parties, l’ouvrage reste relativement mince : 235 pages. Surprenant également par le fond : dans les deux intrigues les personnages principaux, Mario et Elisabetta, sont victimes de trahison et d’abandon. Leur vie en sera profondément affectée. Le meurtre sera le moyen le plus efficace pour vaincre leurs démons.

Personnellement je n’aime pas trop le nombrilisme des artistes, lorsque ceux-ci s’épanchent sur les difficultés de la création, sur la douleur de l’enfantement d’une œuvre. Cette façon façon, pour un écrivain, de mettre en scène un autre écrivain, comme c’est la cas ici, m’agace. C’est bien ce qui s’est passé au début de ma lecture. Ensuite j’ai été pris par la double intrigue.

L’intrigue est double mais chacune des intrigues constituant le roman est bien construite. Le suspense est toujours bien instillé. Les retournements sont nombreux et arrivent à point nommé.

Les personnages sont parfaitement bien définis. L’analyse psychologique est fine et nous montre comment un événement dans la vie d’un enfant influence son avenir. Comment les victimes peuvent aussi se transformer en bourreaux. Le final nous réserve une belle surprise que l’on ne voit pas du tout venir.

Mais ce qui se remarque d’abord c’est l’écriture parfaitement maîtrisée. C’est une écriture claire et élégante, toujours facile à lire mais aussi riche et sophistiquée.

En conclusion : Illusion tragique est un roman bien écrit, surprenant par sa forme et par son fond. C’est un polar de belle qualité littéraire.

Extrait :
Sa mère faisait confiance à monsieur Ruper, entre ce salaud et lui, son choix était déjà arrêté. Il était seul au monde, personne ne se souciait de ce qu’il allait devenir. Même Cinzia ne le croyait plus. S’ils voulaient qu’il arrête ses séances, il les arrêterait : sur ce point monsieur Ruper avait raison, ça ne servait plus à rien. Quand il avait essayé, par exemple, d’expliquer à Cinzia que le mec de sa mère était un malade mental, elle l’avait regardé d’une drôle de manière. Elle croyait elle aussi qu’il « inventait des choses ». Riccardo seul le comprenait, tout mort qu’il était.

Bords du Tibre

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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Red light – T3 Le sentier des bêtes – Marie-Ève Bourassa

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (VLB)
Genres :
noir, enquête, historique
Personnage principal : Eugène Duchamp, ex-détective

Voilà donc le troisième et dernier tome de la trilogie Red Light de Marie-Ève Bourassa, sous-titré Le sentier des bêtes. Dès 2016, la Société du roman policier de Saint-Pacôme avait décerné au premier tome, Adieu Mignonne, le prix Jacques-Mayer, accordé au meilleur premier roman. L’année suivante, le prix Arthur-Ellis lui accordait le prix du meilleur roman policier francophone. C’est suffisant pour affirmer que la jeune auteure a du talent et du souffle. Le premier roman se passait dans les années 20, après la Première Guerre, les Années folles, et réactualisait certains souvenirs familiaux transmis par mes parents : le Red Light faisait beaucoup parler de lui; c’était un quartier hanté par les commerces de la rue Saint-Laurent, principalement de la rue Lagauchetière à la rue Sherbrooke : bordels plus ou moins sophistiqués, fumeries d’opium, clubs de nuit, maisons de jeux, viols, meurtres, bref un quartier qui a nourri une multitude de légendes urbaines. Le deuxième roman prolonge cette ambiance jusqu’à la crise de 1929, où les fortunes s’effondreront ou changeront radicalement de mains. Augmentation de la pauvreté et de la criminalité : la petite, visible dans les rues, et la grande, dissimulées dans des manoirs, protégée par les forces de l’ordre et le pouvoir politique. Telle est l’atmosphère du troisième roman.

Le personnage principal récurrent, Eugène Duchamp, ex-militaire, ex-policier, ex-détective privé, s’adonne à la contrebande d’alcool sur une échelle assez modeste pour ne pas être nuisible à la pègre, mais assez grande pour que son ami Herb Parker et lui profitent d’un train de vie bien acceptable. Duchamp a laissé tomber l’opium; il se contente de la codéine (pour ses douleurs permanentes à sa jambe estropiée à la guerre) et d’un mélange de tabac et de haschich (pour supporter la vie en général). Il vit maintenant séparé de Pei-Shan et couche de temps en temps avec l’obsédante et insaisissable Mignonne mais, et tel est le drame de notre homme, il ne veut plus s’attacher ni qu’on s’attache à lui parce qu’il craint de mettre ses proches en danger. Pas facile dans ces conditions de ne pas se perdre sur le sentier des bêtes. Surtout quand on est resté bêtement sentimental.

Soudain : coup de tonnerre dans un ciel serein, la superbe Miss Montreal, Carole Morgan, est retrouvée battue et étranglée près des rails du chemin de fer. Or, Duchamp avait regardé danser Herb et Carole, la veille, dans un club de jazz. Et, plus tard, on a observé que Carole quittait le club avec Herb. Dans des circonstances comme celles-là, être noir est suffisant pour être suspect. Pour disculper son ami, Duchamp s’efforcera donc de découvrir le véritable assassin.

Aborder cette trilogie comme un polar d’enquête ou comme un documentaire sur la ville de Montréal dans l’entre-deux guerres risque de nous décevoir un peu, même s’il y a enquête et même si l’action se situe entre 1920 et 1933; dans le troisième tome, on constate, par exemple, les effets de la crise économique de 1929. Malgré tout, je trouve préférable de comprendre cette œuvre comme une biographie détaillée d’un gars bien ordinaire plutôt blasé, lourdement estropié par la guerre, au cours de laquelle il a aussi perdu sa femme; puis, qui s’est retrouvé policier au cœur de magouilles que refusait ce qui lui restait d’idéalisme; détective enfin, abimé par l’alcool et l’opium, fréquentant des milieux qui achevaient de le déprimer. Vers 1933, il finit par devenir une petit trafiquant d’alcool, dont se méfient la pègre et la police, physiquement diminué, rongé par le désir de vengeance, accablé sous le poids de la solitude. Eugène Duchamp est un véritable antihéros, brisé par une période historique qui en a détruit bien d’autres.

Dans cette optique, on appréciera la galerie de personnages peu fréquentables que dépeint Marie-Ève Bourassa. De même que l’atmosphère lourde et inquiétante dans laquelle baigne cette tranche de notre histoire. L’intrigue policière sert de fil conducteur; sans être dénuée d’intérêt, elle vaut surtout pour la reconstitution d’une époque qu’elle nous permet d’entrevoir.

Bref, une trilogie qui m’en a rappelé une autre : les péripéties du flic Fabio Montale à Marseille (Total Khéops de Jean-Claude Izzo).

Extrait :
La nuit installée, les noctambules et les malfrats prenaient d’assaut les rues. Les Roaring twenties avaient donné naissance aux Dirty Thirties, et les gens faisaient de leur mieux pour survivre, ce qui signifiait trop souvent s’adonner au pire. Depuis belle lurette, on accusait le Red Light d’être un véritable berceau pour les voyous de toutes classes : cette réputation était plus que jamais méritée. Les vols de banques et de voitures blindées étaient fréquents, et pas toujours perpétrés par des cerveaux du crime. En conséquence, les arrestations pullulaient, et les prisons étaient pleines à craquer de pères de famille coupables, en fin de compte, de n’avoir pas trouvé d’autre façon de nourrir leurs flos.
Les tripots interlopes profitaient aussi grandement de la misère du monde qui, dans l’espoir d’en avoir assez, misait tout, c’est-à-dire presque rien, et perdait la plupart du temps encore plus que ce avec quoi il avait commencé. Selon des chiffres non officiels, Montréal comptait plus de deux cent cinquante casinos illégaux ayant pignon sur rue, ce qui excluait bien entendu les nombreuses barbotes volantes et officines de paris.
La crise touchait bien sûr les prostituées et leurs Madames, qui se plaignaient de faire de moins en moins de profit. Traînée récemment devant la cour du recorder, une tenancière bien connue avait d’ailleurs pleuré sur sa condition, se lamentant de ne plus gagner que cent dollars par semaine, moins les trente-cinq qu’elle devait payer à la police pour assurer la sécurité de ses filles.

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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La chance du perdant – Christophe Guillaumot

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 – Liana Levy
Genres :
Policier, enquête, Thriller
Personnage principal : Renatto Donatelli, dit le Kanak, policier au SRPJ de Toulouse

Renatto Danatelli est un géant débonnaire de 1,99 mètres. Natif de la Nouvelle Calédonie, on le surnomme le Kanak. Il est policier affecté à la section Courses et jeux du SRPJ de Toulouse. Il fait équipe avec son chef, le jeune lieutenant Jérôme Cussac. Tous deux ont été mutés dans ce service par mesure disciplinaire. On ne leur demande pas de résultats, juste de se tenir tranquille et de se faire oublier. Ce n’est pas leur genre, surtout pour le Kanak. Celui-ci va abattre une vache dans un traditionnel loto-bouse (je ne détaille pas ici les règles de ce jeu, bien que ce soit assez savoureux). Pendant ce temps le SRPJ est sous tension après la découverte d’un cadavre dans un bloc de déchets compactés et qu’une vague de suicides bizarres semble toucher des joueurs invétérés. Autre bizarrerie tous ces joueurs étaient porteurs d’une carte : la dame de pique. L’équipe Courses et jeux, renforcée de deux nouvelles recrues, va mener une enquête difficile dans le cercle des jeux clandestins dominé par un mafieux local au bras long.

Ce roman se distingue par une série de personnages originaux et hauts en couleurs. D’abord, il y a le Kanak, un gros et grand balèze, redouté pour ses gifles amicales qui laissent groggy le bénéficiaire. Son mot doux, destiné à ses amis, c’est gros chameau. Sous ses airs de sauvage mal dégrossi, c’est un excellent policier. Pas toujours maîtrisable par sa hiérarchie. Et ce n’est pas son chef, le jeune inexpérimenté lieutenant Cussac, qui peut le contrôler car l’expérience, le savoir, la force de l’équipe sont détenus par le Kanak. D’autant plus que le lieutenant est complètement brisé par le sort funeste réservé à son amour, une fille de la DGSE. L’équipe a été renforcée par un tricheur magicien et par un mathématicien truqueur. Leur apport à l’enquête sera bien utile. Et puis il y a May, une graffeuse de talent, une artiste des rues qui embellit les murs hideux de la ville. Elle aussi contribuera à l’enquête, de façon bien involontaire.

L’intrigue, alambiquée, est construite comme un jeu de puzzle. Elle fait le grand écart entre le loto-bouse et les paris clandestins sur des épreuves mortelles. On ne voit pas de prime abord le lien entre le street art pratiqué par May et les jeux clandestins. Mais si, il y en a un, vous verrez ! La fin du livre ne boucle pas l’histoire, l’auteur semble s’être ménagé un marche-pied pour une probable suite.

Quelques invraisemblances subsistent : je ne sais pas comment se passe le recrutement au SRPJ de Toulouse, dont l’auteur est capitaine, mais d’après lui il semblerait que ce soit facile d’embaucher des renforts. Renforts qui n’offrent pas toutes les garanties de moralité ni d’honnêteté : un tricheur et un truqueur de jeux intègrent l’équipe policière au pied levé. Bon d’accord, c’est un roman mais j’apprécie que, dans un polar, on ne s’éloigne pas trop des réalités.

Le livre se lit facilement et accroche bien le lecteur. Un humour de bon aloi et une bonne part d’humanité rendent ce livre bien agréable. Avec ses personnages pittoresques et un sujet original, c’est un polar sympathique qui ne bouleverse pas le genre mais offre simplement un bon moment de lecture.

Extrait :
Serge Nicolo cherche l’adjectif le plus adapté à la situation.
– Disons, originaux.
– Un homme a tenté de traverser sur une poutrelle entre deux immeubles, intervient Jules Letocart.
– Splash, huit mètres plus bas pour l’équilibriste de pacotille, ajoute Serge. Un autre s’est installé sur une voie de chemin de fer. Le conducteur du train qui l’a percuté a déclaré que l’individu avait tenté d’éviter la locomotive dix mètres avant qu’elle n’arrive sur lui. Le pauvre a été happé sous les roues et déchiqueté en morceaux.
– Bien entendu, nous avons notre nageur dans les bouteilles en plastique du centre de tri ainsi que la vieille dame qui s’est jetée sous les roues d’un camion sur le périphérique, ajoute l’adjoint de sécurité.
– Et les deux derniers ? demande le Kanak.
– Une femme qui a tenté de traverser l’enclos des lions au zoo de Plaisance-du-Touch et un étudiant qui a descendu la colline de Jolimont à vélo. Les résidents du quartier ont déclaré aux policiers qu’à aucun moment le cycliste n’a fait usage de ses freins pour céder le passage ou respecter un stop. Résultat, le jeune garçon s’est écrasé comme une crêpe contre un 38 tonnes.

En remerciement, Renato entame a cappella 25 Minutes to Go, de Johnny Cash. L’histoire d’un condamné à mort qui égraine les vingt-cinq dernières minutes de sa vie.

Johnny Cash – 25 Minutes To Go

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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La mort a ses raisons – Sophie Hannah

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Closed Casket)
Date de publication française : 2016 (Lattès)
Genre : Enquête
Personnage principal : Hercule Poirot

C’est le deuxième Poirot de Sophie Hannah. J’avais accueilli le premier, Meurtres en majuscule, avec une certaine satisfaction. Ce dernier m’a déçu.

La célèbre écrivaine Athelinda Playford, dont les romans à mystères pour la jeunesse ont réjoui bien des ados depuis une vingtaine d’années, a réuni dans son manoir une dizaine de personnes, qui ignorent à quoi s’attendre. Athelinda est friande de mystères dans sa vie privée et adore ménager les suspenses et mettre en scène des surprises. Au souper, on apprendra que le but de cette réception est d’annoncer les nouvelles clauses de son testament. Pas surprenant qu’on y retrouve sa fille Claudia et son fiancé le docteur Kimpton, son fils Harry et son épouse Dorro, ses avocats Gathercole et Rolfe, et son secrétaire Scotcher flanqué de son infirmière Sophie Bourlet. Étrangement, ont été également invités Poirot et son sous-fifre Catchpool, qui ne la connaissent pas personnellement.

On apprend que les enfants d’Athelinda sont déshérités au profit de Joseph Scotcher, dont la vie semble pourtant tirer à sa fin, victime d’une étrange maladie dégénérative. L’atmosphère déjà morose s’alourdit davantage. Poirot et Catchpool craignent de deviner la raison de leur invitation.

De fait, on retrouve en soirée le cadavre de Scotcher, le crâne apparemment défoncé par Claudia armée d’un gourdin. Sauf que l’autopsie révèle qu’il aurait été préalablement empoisonné. Quelle est l’idée de tuer quelqu’un qui est déjà mort ?

Même si, en principe, on peut toujours sortir du manoir et se promener dans les jardins, on a affaire à une sorte d’huis-clos. Un plan des deux étages renforce cette idée. De même que le nombre limité de suspects. Et, en effet, une grande partie du roman consiste en une multitude de récits où quelques indices apparaîtront. Ce début est donc assez prometteur.

Par après, malgré quelques ingrédients typiques du récit d’enquête classique, je suis resté sur ma faim à deux niveaux. Est-ce un bon polar ? Et est-ce un bon Poirot ? D’abord, on ne reconnaît pas beaucoup Poirot, à part la moustache. Dans la première moitié du roman, on ne le rencontre pas souvent. Puis, quand on le voit, il est hésitant, s’apitoie sur ses facultés intellectuelles défaillantes (style Columbo) et, à part une formidable intuition qui tient de la magie (sur la métaphore du cercueil !), il semble avoir pris un coup de vieux. Bref, je n’ai pas reconnu le brillant détective qu’il est supposé être.

Deuxièmement : est-ce un bon polar ? Pas à mon goût, surtout pour deux raisons : d’abord, j’ai trouvé les personnages peu crédibles, du majordome Hatton trop peu accueillant, à la cuisinière Brigid trop irascible, en passant par la servante Phyllis trop braillarde. Puis, la fille Claudia inutilement agressive, son chevalier servant Kimpton prétentieux et irrationnel (lui qui s’imagine ne compter que sur la raison et les faits comme un scientiste du XIXe siècle); le fils Harry trop nul, sa femme Dorro trop imbécile; je pourrais continuer… L’essentiel c’est : tellement de trop que ce n’est pas croyable, de piètres caricatures, passables dans un pastiche ironique, mais il me semble que l’auteure veut plus que ça. Comme dit un commentateur : « On se croirait dans un asile de fous ! »

Puis, la solution est pour moi inacceptable : ça ressemble à un deus ex machina. Or, dans un bon polar, le lecteur aime lutter à armes égales avec le détective pour trouver la solution de l’énigme. Si cette solution dépend d’un personnage dont on n’a pas entendu parler et qui survient dans le dernier chapitre, ce n’est pas juste. Si le coupable est une sorte de malade mental qui n’a pas besoin de motif pour tuer, ce n’est pas correct non plus. Ici, évidemment, nous ne sommes pas en présence de ces deux cas (je m’en voudrais de vendre la mèche), mais la solution de Poirot implique un comportement inacceptable de la part d’un témoin, trop tiré par les cheveux pour être acceptable, me semble-t-il, selon les règles de Van Dine.

Si vous lisez pour passer le temps, le roman risque de vous plaire, mais pas si vous être un amateur pur et dur, qui aime lutter à armes égales avec le détective plutôt que de le voir tirer un lapin d’un chapeau.

Enfin, il est possible que la traduction n’améliore pas la situation, tel que l’extrait suivant le montrera.

Extrait :
– Vous croyez donc que Sophie Bourlet est coupable de ce crime ? demanda Poirot.
– En effet, répondit Conree. Et cela depuis le début.
– Inspecteur, si je puis me permettre. J’ai la conviction que l’infirmière est innocente. J’espère en être bientôt certain. Je vous demande donc instamment…
– De ne pas l’arrêter, c’est ça ? dit Conree.
– Oui, du moins pas encore.
– Si vous m’aviez écouté patiemment au lieu de m’interrompre, vous sauriez que je ne suis pas ici pour arrêter Mlle Bourlet.
– Ah non ? s’étonna Poirot, puis il me regarda d’un air perplexe, et pour cause. Vous avez dit que vous étiez ici pour procéder à une arrestation, inspecteur. J’ai supposé…
– Votre supposition n’était pas fondée. Je suis ici pour arrêter Mlle Claudia Playford.
– Quoi ? m’exclamai-je. Mais vous venez de déclarer que vous suspectiez Sophie Bourlet.
– Conree fit un signe de tête à O’Dwyer, qui prit le relais :
– Il n’y a aucune preuve que Mlle Bourlet ait agressé physiquement M. Scotcher. Dans le cas de Mlle Claudia, nous en détenons la preuve, et donc nous devons l’arrêter.
– Quelle preuve ? Il n’y a aucune preuve contre Claudia Playford, bafouilla Poirot.
Le voyant chanceler, je me plaçai derrière lui, prêt à le rattraper au besoin.

Lillieoaks

Niveau de satisfaction : 
(3 / 5)

 

 

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Inavouable – Zygmunt Miloszewski

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2013 (Bezcenny)
Date de publication française : 2017 – Fleuve noir
Genres : Espionnage, historique, aventures
Personnages principaux : Zofia Lorentz, chargée du recouvrement des biens culturels – Karol Boznański, marchand d’art – Anatol Gmitruk, major dans les services secrets – Lisa Tolgfors, voleuse de tableaux

Le lendemain de Noël 1944, dans les montagnes des Tatras en Pologne, un homme en pleine tempête de neige, transporte un étui métallique contenant « le plus grand secret de cette guerre ». Épuisé, l’homme réussit à cacher l’objet précieux dans une grotte avant de mourir. Depuis, ce mystérieux objet est recherché par les Américains qui considèrent comme une menace tous ceux qui pourraient s’en approcher d’une façon ou d’une autre.
De nos jours, à Varsovie, Zofia Lorentz, est mandatée par le gouvernement pour retrouver l’œuvre la plus importante perdue par la Pologne pendant la guerre : le tableau du peintre Raphaël Portrait de jeune homme, estimé à cent millions de dollars au minimum. On lui adjoint des équipiers, ayant chacun un domaine d’expertise particulier : – Karol Boznański est un marchand d’art très habile – Anatol Gmitruk est un des agents les plus efficaces des services secrets – Lisa Tolgfors est une voleuse d’objets d’art insaisissable. La recherche commence dans une banlieue de New York où une photo récente montre le tableau accroché à un mur orange, à côté d’une télévision. Une opération illégale de récupération est montée par l’équipe des quatre. Elle va échouer mais déboucher sur des secrets encore plus terribles que les Américains veulent à tout prix dissimuler. Alors leurs vies vont être en danger.

L’intrigue est assez touffue. Elle met en scène, outre nos quatre principaux protagonistes, un nombre importants de personnages secondaires. Elle se déroule dans de multiples lieux : les Tatras, Varsovie, Cracovie, New York, Suède … Donc il faut rester concentré pour ne pas perdre le fil de l’histoire.

Une autre caractéristique de ce roman : il est beaucoup question d’art, de peinture en particulier et des impressionnistes encore plus particulièrement. À travers ses personnages, l’auteur montre un genre de fascination pour les grandes œuvres impressionnistes et une grande admiration pour les peintres de l’époque : Auguste Renoir, Paul Gauguin, Vincent Van Gogh, Camille Pissarro, Édouard Manet … et même de la vénération pour Claude Monet.

Mais ce qui est vraiment au cœur du livre, c’est le secret. Miloszewski en fait beaucoup pour susciter la curiosité et pour laisser penser que c’est d’un énorme secret qu’il s’agit. Les expressions pour qualifier la chose ne font pas dans la nuance :  « – terrible secret – le plus grand secret de la guerre – menace pour le nouvel ordre … » L’inconvénient dans ce genre de procédé, c’est qu’à la fin, il faut bien que le secret soit révélé. Alors il doit être à la hauteur de l’attente que l’auteur s’est ingénié à créer. Alors est-ce que c’est bien le cas ? Je pense que oui. Bien sûr je ne vais pas en ajouter davantage, il faudra lire le livre pour le connaître. Je dirais simplement que la vérité historique n’est pas attestée. Dans ce roman l’auteur est plus proche des théories du complot que de l’histoire officielle. Le roman offre cette liberté sans que quiconque puisse s’en offusquer.

Inavouable est un roman d’espionnage et d’aventures de grande envergure, bâti sur des événements historiques interprétés d’une façon tout à fait personnelle par l’auteur. Il est habilement construit pour provoquer la curiosité et maintenir le suspense, ce qu’il réussit parfaitement. L’écriture cinématographique et un zeste d’humour permettent d’avaler sans indigestion ce pavé de plus de 600 pages.

Extrait :
Pendant qu’ils mangeaient, ils racontèrent en détail leurs aventures à leur hôte. L’apparition des photographies en Pologne, la mise en place d’une équipe spéciale, la quête du Raphaël, le piège à New Rochelle qui avait failli se terminer très mal, rien ne fut passé sous silence. Leur excursion avait prouvé que, premièrement, le tableau était une contrefaçon, et deuxièmement, que rien de cela n’était arrivé par hasard. Il s’agissait d’une machination soigneusement préparée censée interdire à tout jamais la restitution du véritable portrait. C’était leur théorie. Pourtant, ils étaient incapables d’expliquer pourquoi quelqu’un aurait eu intérêt à monter une supercherie aussi complexe.

Il commença à fredonner dans sa barbe, de plus en plus fort à chaque seconde qui passait.
— À tout le monde ! À tous mes amis ! Je vous aime… je dois partir… these are the last words, I’ll ever speak…

Megadeth – À tout le monde

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

 

 

Portrait de jeune homme de Raphaël
(perdu – vu la dernière fois en 1945)

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Les courants fourbes du lac Tai – Qiu Xiaolong

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2009 (Don’t cry, Tai Lake)
Date de publication française : 2010 (Liana Levi, Points)
Genre : Enquête
Personnage principal : inspecteur principal Chen Cao (police criminelle de Shanghai)

Qiu Xiaolong est né à Shanghai en 1953. Au moment de la Révolution culturelle (1966-1976), son père, traité de capitaliste, est maltraité par les Gardes rouges; le fils Xiaolong perd le droit d’aller à l’école. Lors de la révolte des étudiants sur la Place Tianmen, en 89, Qiu, après avoir appris l’anglais par lui-même, se trouve aux États-Unis. Il étudie la littérature anglo-américaine, rédige une thèse sur T.S. Eliot, et écrit des poèmes. Partisan de la démocratie, ça devient dangereux pour lui de retourner à Shanghai. Il décide de rester aux États-Unis, enseigne maintenant à l’Université Washington de Saint-Louis. Depuis 2000, il a publié une dizaine de romans policiers qui se passent à Shanghai (ou dans les environs) avec l’inspecteur principal Chen : jeune trentaine, brillant, pas trop opportuniste politiquement, mais pas non plus suicidaire.

Le lac Tai se trouve à Wuxi, à une heure de train de Shanghai, où l’inspecteur Chen est en vacances. Par hasard, il rencontre la jeune Shanshan, ardente militante écologiste qui s’efforce de sauver le lac Tai des déchets toxiques déversés par les usines, qui ont déjà commencé à attaquer la santé des habitants. Polluer le lac est inévitable pour les entrepreneurs : les dispositifs anti-pollution coûtent cher, diminuent la productivité, et contribuent ainsi à ralentir l’augmentation du PIB, signe tangible du progrès économique chinois. D’où une réelle complicité entre les entrepreneurs et les hommes politiques qui, en intervenant pour freiner la pollution, deviendraient suspects aux yeux des dirigeants du parti. Deng Xiaoping l’a déclaré : « Le développement est la seule et unique vérité ! ».

Or, Liu Deming, directeur de la plus grande usine de produits chimiques de Wuxi, est assassiné. Shanshan est soupçonnée; son ami Jiang arrêté et accusé. Sans doute ému par Shanshan et par le démon de la curiosité, Chen enquête dans l’ombre, surveillé par la Sécurité intérieure. Pourquoi Liu a-t-il été tué ? Jalousie ou appât du gain de son épouse ? Déception de sa concubine ? Vengeance d’un rival ? Avertissement d’un ou d’une écologiste ? Les vacances de Chen ne seront pas particulièrement reposantes.

Roman très plaisant. Inspecteur sympathique, tenace et brillant, malchanceux avec les femmes (« Qui marche à tes côtés » ?), citant les grands poètes chinois et s’inspirant des circonstances pour écrire ses propres poèmes. Enquête classique malgré le dépaysement du milieu. Bien que, au fond, cette Chine fin XXe-début XXIe siècle, soumise aux quatre modernisations (industrie et commerce, éducation, agriculture, organisation militaire) connaisse des problèmes assez semblables aux nôtres : grand écart entre les riches et les pauvres, capitalisme d’État assez sauvage qui cohabite avec une forme originale de communisme (comme dit encore Deng : « Un pays, deux systèmes », ou « Qu’importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape les souris, c’est un bon chat ! »; Complicité entre leaders économiques et dirigeants politiques (échange d’enveloppes rouges analogues à nos enveloppes brunes); le profit à tout prix…

Xiaolong connaît aussi son public : le nom chinois des principaux personnages est simple; les plaisirs de la table sont à l’honneur et ceux du lit ont le charme discret de la bourgeoisie; une touche d’humour subtil allège le sérieux de la problématique.

Bref, j’ai bien aimé.

Extrait :
Il n’avait lu que deux ou trois pages quand il se rendit compte que quelqu’un approchait.
Il leva les yeux et aperçut une jeune femme élancée qui regarda dans sa direction puis baissa la tête, telle une timide fleur de lotus sous une brise fraîche.
Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans et portait une veste cintrée, un chemisier blanc, un jean, des chaussures noires et une sacoche à l’épaule. Elle se dirigea vers l’autre table, une bouteille d’eau à la main, sans se soucier du propriétaire qui ne voulait pas qu’on apporte sa boisson. Au lieu de consulter le menu elle cria : « Je suis là, Oncle Wang !
– Une minute, répondit le vieil homme en sortant la tête. Tu ne devrais pas trop travailler pendant le week-end, Shanshan.
– Je dois seulement vérifier de nouvelles analyses au bureau, mais ça se complique. Ne vous inquiétez pas. Deux heures dans l’après-midi au maximum. »
Visiblement, elle n’était pas inconnue ici. Le vieux Wang n’était pas un de ses parents, autrement elle ne l’aurait pas appelé Oncle.
Celui-ci sortit avec un récipient de plastique fumant qu’il avait dû réchauffer au micro-ondes. Elle lui avait probablement laissé son déjeuner le matin. Et ce ne devait pas être inhabituel. Au cours de la réforme économique, les entreprises d’État s’étaient débarrassées des cantines du personnel considérées comme trop coûteuses. La jeune femme avait donc dû trouver un autre endroit pour déjeuner.
Son riz blanc était surmonté d’une omelette et de beaucoup de ciboule hachée. Elle sortit de sa sacoche une paire de baguettes en bambou.
« La ciboule fraîche vient de mon jardin, dit Oncle Wang avec un sourire édenté. Je l’ai ramassé ce matin. Totalement bio. »
« C’est très aimable à vous, Oncle Wang ».
Le vieil homme retourna dans la cuisine. Shanshan et Chen restèrent seuls.

Lac Tai

Niveau de satisfaction : 
(4,5 / 5)

 

 

 

 

Ce roman a déjà fait l’objet d’une chronique de Raymond Pédoussaut, publiée sur ce blog le 1 septembre 2011.

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Un homme doit mourir – Pascal Dessaint

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Rivages)
Genres :
Roman noir, écologique
Personnages principaux : Boris, expert environnemental – Alexis, négociant en arbres

Sur la côte océane bordée de dunes, un homme a fait construire une grande villa. Ce doit être quelqu’un de puissant pour avoir obtenu les autorisations nécessaires. D’autant plus qu’il ne s’est pas contenté de poser l’habitation dans un endroit protégé, il aussi fait araser la dune pour dégager la vue sur l’océan. Dans cette région, une autre atteinte à la nature se profile : le projet d’implantation d’un centre de stockage de matières dangereuses. Bien sûr, il y a des opposants à ce projet. Ils vont s’organiser autour d’une Zone À Défendre (ZAD). Un meneur zadiste a découvert ce qui va contrarier le programme : la présence de la cordulie, une libellule protégée. Une bataille d’experts se profile : expert de ceux qui sont favorables au projet contre expert des opposants. Dans ce cas, un expert va contre-expertiser l’expertise de l’expert adverse.

Dans les deux camps qui se font face, Boris est l’expert des méchants, ceux qui polluent. Il n’a pas une position facile. Il est hébergé par des amis écologistes, opposants à l’implantation du centre de stockage. D’autre part un oncle bizarre va l’entraîner, bien malgré lui, dans une croisade vengeresse.
Dans la villa sur la dune, Alexis, négociant en arbres, arrive pour aider Raphaël, son ami, confronté à un grave problème dont il n’a pas connaissance. Mais Raphaël l’a demandé, alors il vient, intrigué mais fidèle en amitié.

C’est autour de ces deux personnages que l’auteur a bâti son récit. Ils prennent tour à tour la parole pour décrire le déroulement des événements. Il y a deux histoires que se déroulent en parallèle : la ZAD et le centre de stockage, raconté par Boris d’une part et ce qui se passe dans la villa sur la dune, raconté par Alexis d’autre part. Dans ce genre de trame, en général les deux épisodes finissent par se rencontrer. Et bien, ce n’est pas le cas ici, ou si peu. Il semblerait que l’auteur n’ait pas réussi à fusionner les deux parties en une seule histoire finale cohérente. Les bons ingrédients du départ ne se sont pas fondus ensemble pour donner le plat savoureux qu’on pouvait attendre. On sent l’auteur plus motivé pour montrer la beauté de la nature et les dégâts que l’homme lui inflige qu’à peaufiner une belle intrigue.

Les personnages principaux eux-mêmes ne sont pas totalement convaincants : des cyniques mais avec un reste de conscience qui les rends capables de bonnes actions. Des mi-salauds : pas totalement détestables ni complètement sympathiques. Finalement c’est un personnage secondaire, le tonton vengeur, qu’on finit par apprécier le plus.

Quant à la partie finale, elle m’a laissé dubitatif. Surtout concernant le personnage d’Alexis. Comment quelqu’un qui vient de vivre un tel événement, disons aussi traumatisant pour ne rien divulguer, peut-il s’en retourner aussi tranquillement à ses coupes d’arbres ? Les affaires reprennent. Voilà c’est fini ! Il me semble qu’un auteur avec le talent de Pascal Dessaint aurait pu nous concocter une conclusion plus élaborée.

Pascal Dessaint a une formation de naturaliste et d’ornithologue, cela se voit. Personne ne sait décrire les animaux, les oiseaux et les insectes comme lui. Il ne perd pas une occasion de nous montrer les chevaliers gambettes, les gravelots, les barges rousses, les pluviers argentés, les courlis cendrés et autres. Le romancier, défenseur convaincu et convainquant de la nature, se double d’un savant en la matière. En plus des atteintes à la nature, Dessaint évoque aussi les atteintes portées à l’homme par ceux qui, sans le moindre scrupule, ferment les usines jetant ainsi dans la misère des centaines de personnes. Une ambiance lourde et inquiétante imprègne le roman. Des menaces sourdes pèsent sur les hommes et sur la nature. C’est l’aspect de ce roman le mieux réussi.

Un homme doit mourir est un roman intéressant par la description érudite de la nature et l’évocation des problèmes liés à la délocalisation des usines. Le message écologique et social c’est bien, le faire passer dans une intrigue bien construite avec des personnages crédibles c’est encore mieux.

Extrait :
La côte n’était plus sauvage sur toute la ligne. Un homme avait commis ce qui était probablement un crime. Il avait posé comme au hasard une construction aux formes prétentieuses, d’inspiration futuriste. Il ne s’était pas contenté de gâter ainsi l’endroit, il avait fini de le défigurer en arasant la dune qui le gênait pour voir la mer. Clément scrutait l’habitation qui à vol d’oiseau se trouvait peut-être à deux kilomètres, une distance qui permet d’espionner les gens en toute tranquillité, surtout lorsqu’on est pourvu d’une bonne paire de jumelles.
– Tu as vu ce qu’il a osé faire ? Ça ne te dérange pas ? J’avais compris la finalité de notre excursion dans les bois, aussi j’ai répondu :
– Est-ce que pour autant il mérite de mourir ?
– Tu es bien compréhensif… Mais j’oubliais la nature réelle de ton boulot… C’est pas de constituer des dossiers? Afin que de grandes entreprises de travaux publics saccagent des paysages en toute impunité ?

Niveau de satisfaction : 
(3,5 / 5)

 

 

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