Des fleurs pour ta première fois – Guillaume Morrissette

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Éd. Guy Saint-Jean)
Genres : Enquête, psychopathe
Personnage principal : J-S Héroux, inspecteur de la police de Trois-Rivières

Ce troisième polar de Guillaume Morrissette met en scène l’inspecteur Jean-Sébastien Héroux, un type intègre dans la quarantaine, parfois même un peu naïf, bon gestionnaire qui sait répartir le travail entre ses hommes et ses femmes. L’affaire Mélodie Cormier avait remporté le prix du Meilleur premier polar et le prix Coup de cœur à la Société du roman policier de Saint-Pacôme en 2015. Terreur domestique a suivi en 2016.

Des fleurs pour ta première fois se passe encore à Trois-Rivières (c’est là qu’habite Morrissette), où l’équipe de l’inspecteur Héroux est aux prises avec un violeur en série spécialisé dans l’agression des jeunes filles, de préférence vierges, mais c’est négociable. Deux caractéristiques remarquables : ces assauts seraient commis sans violence (si je puis dire, parce que les victimes n’étaient quand même pas consentantes), accompagnés d’une longue période de massages et d’honneurs à la beauté. Non seulement l’agresseur s’efforce de ne pas faire mal à ses victimes, mais il vise à leur procurer un très grand plaisir, « des fleurs pour ta première fois ». Il s’explique mal d’ailleurs leur résistance. Bref, c’est un original, pas moins psychopathe pour autant.

Deuxième caractéristique liée aux scènes de crime : un indice important est abandonné sur le corps des victimes : du sperme, donc de l’ADN probablement identifiable. Pourtant, les deux premières fois, le jeune homme s’était efforcé de cacher son visage et avait emprunté la voiture dont il s’était servi.

Héroux confie à son équipière de terrain Brigitte Soucy, qui tient le grand rôle dans cette histoire, le soin de s’entretenir avec les jeunes femmes, de recueillir leur déposition et de les consoler un peu comme le ferait une grande sœur. Et, comme les traces d’ADN ont permis d’identifier leur propriétaire, il ne semble pas que l’enquête traînera en longueur.

On retrouve avec plaisir, cependant, le sens du jeu de Morrissette : alors que l’utilisation de l’ADN à fin d’identification se heurte à des problèmes substantiels, une troisième victime est assaillie; bientôt, une quatrième sera enlevée.

L’histoire se déroule à un rythme lent mais cohérent : on passe par toutes les étapes du travail policier, chacun creuse une piste et on se rassemble pour faire la synthèse; le lecteur suit le progrès de l’enquête minutieusement. Ça se lit tout seul et avec intérêt.

La découverte et la neutralisation du coupable ne me paraissent pas, cependant, être le souci majeur de l’auteur. Comme dans un Colombo, on sait d’avance qui est le coupable, mais on ignore comment le détective va l’apprendre, quel piège il va lui tendre, et comment il va l’appréhender : le suspense est maintenu jusqu’à la fin. Pas ici, malheureusement. Le lecteur sait que le coupable rencontre régulièrement une psychologue, qui doit l’évaluer pour déterminer la nature et le degré de sa maladie, et le traitement dont il a besoin. La préoccupation de Morrissette semble être d’expliquer, de faire comprendre le comportement déviant du violeur. Ce souci jette un peu d’ombre sur la dernière scène (magnifique) entre Brian et son ultime victime, suivie de sa neutralisation prévisible par les forces de l’ordre. Tout cela au profit des explications de la psychologue Oriana Mancini. Même Héroux finit par se prendre pour un psychologue au cours de sa dernière entrevue avec Brian.

Je n’aime pas les romans policiers qui mettent en scène un malade mental incohérent, parce que n’importe quoi peut se produire sans motif (ou raison) nécessaire. Quand tout est possible, c’est trop facile. Ce n’est pas vraiment le cas dans ce roman-ci : notre psychopathe agit et pense selon une certaine logique; comme Hannibal Lecter. Mais quand on accorde trop de place aux explications psychologiques, au lieu d’interpréter de vrais indices et de créer une véritable tension, le suspense se dissout. Je n’accuse pas Morrissette de manquer de rigueur, mais je préfère sa tendance ludique à sa dérive psychologique.

Extrait :
− Je l’ai pas violée ! Un viol, c’est quand tu fourres la fille par en arrière en te crissant d’elle ! Moi, j’ai été doux !

− Pas si doux que ça, la victime était couverte d’égratignures
− C’est sa faute ! C’est elle qui sait faite ça ! Toute seule !
Héroux se rassit et ne rajouta rien.
− Vous essayez de me faire passer pour un sale ! poursuivit Brian.
L’enquêteur planta les yeux dans les siens et ferma le magnétophone de la main gauche. C’en était trop, il décida d’outrepasser légèrement son rôle et de dire le fond de sa pensée. Lesage fut surpris lorsqu’il remarqua le changement d’attitude et il eut un mouvement de recul instinctif.
− Êtes-vous un sale, monsieur Lesage ?
− Non !
− Dans ce cas, comment expliquez-vous vos petits dérapages psychologiques, ces derniers temps ?
− Hein ?
− Quand vous tombez dans les pommes, les yeux hagards, comme ça ? (Héroux mimait de la tête)
− C’est quoi le rapport ?
− Vous ne supportez pas vos propres gestes, Brian, voilà ce qui se passe. Je ne suis pas psy, mais je parierais que vous vous détestez pour ce que vous faites. Vous vous trouvez sale vous-même.

Ma note : 3.75 Stars (3.75 / 5) 

 

 

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Sous la neige, nos pas – Laurence Biberfeld

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (La Manufacture de livres)
Genres : Roman noir, rural
Personnages principaux : Esther, maîtresse d’école, puis propriétaire de galerie d’art – Lucien, paysan de la Lozère

Sur le plateau de la Margeride, en Lozère, près de Langogne, la vie s’écoule lentement, loin de l’agitation des villes. L’arrivée d’une nouvelle maîtresse d’école et de sa petite fille va apporter au village un peu d’agitation. Esther, venant de la Seine-Saint-Denis va découvrir ce qui est une nouvelle planète pour elle. Sa petite fille, Juliette, en jeune sauvageonne qu’elle est, va s’y épanouir. Les autochtones les observent d’un œil d’abord inquisiteur puis adoptent une attitude bienveillante et protectrice. Mais voilà, Esther a entraîné dans son sillage quelques uns des fléaux qui frappent les banlieues difficiles : drogués, petites frappes, maquereaux. Deux mondes ignorant tout l’un de l’autre vont se rencontrer. Pas pour le meilleur.

L’auteur nous montre d’abord la Margeride, un endroit rude, où la nature peut être à la fois magnifique et hostile, où les hivers sont terribles. La vie y est certes difficile mais il y règne une certaine harmonie et la paix. Les gens se connaissent tous, sont solidaires et s’entraident. Esther, habituée à un autre style de vie, va trouver dans ce lieu une sérénité qu’elle pas encore connue et une sorte de cocon protecteur bien agréable, aux antipodes de son précédent vécu. L’intrusion des délinquants venus de la ville va de nouveau la mettre en danger. Mais maintenant elle fait partie des habitants de la Margeride qui l’ont adoptée. Ceux-ci vont se sentir responsables d’elle et de sa fille, ils vont les protéger. Et ce ne sont pas toujours des agneaux !

L’auteur fait ensuite un saut dans le temps de plus de trente ans. Les chapitres entre période récente et ancienne deviennent alternés. Dans la partie consacrée à la période récente, nous découvrons ce que sont devenus les protagonistes de cette histoire. C’est la nostalgie qui domine alors.

Ce court roman (170 pages) décrit admirablement un monde rural, austère, où les valeurs humaines telles que l’amitié et la solidarité ne s’expriment jamais par les mots, seulement par les actes, chez ces gens durs, pudiques et bougons. Une écriture recherchée au vocabulaire riche sert remarquablement l’intrigue. Des touches d’humour parsèment agréablement cette histoire.

Un bon roman noir, âpre et mélancolique.

Extrait :
Cette immixtion infernale dans ma vie privée était constante, naïve et décomplexée. Je finis par conclure, en me familiarisant avec eux, que la vie privée était une notion trop luxueuse pour des conditions de vie pareilles. Ils étaient obligés de considérer loute existence cohabitant avec la leur sous toutes ses facettes et dans tous ses développements. Car savoir, c’est pouvoir agir ou, dans le meilleur des cas, prévenir les emmerdements. II fallait donc que tout le monde sût à quoi s’en tenir sur tout. Mais jamais ils ne s’en servirent contre moi ni n’émirent la moindre remarque. J’étais tout simplement sous leur responsabilité, comme une enfant mineure. Là où je me trouvais, toutes les compétences que j’avais acquises dans les charnière de mon enfance, dans les quartiers, dans la rue, dans la zone, me laissaient nue comme un nourrisson. Je ne connaissais ni la montagne, ni la neige, ni le froid, Je ne connaissais pas les codes ni les nécessités de cette vie moyenâgeuse qui réclamait tant de courage, d’abnégation et d’ingéniosité. Je ne savais rien du lien, ambivalent mais lourd comme un câble d’amarrage de pétrolier, qui unit les bêtes et les hommes. Je ne connaissais pas la terre, ni les arbres, ni les herbes. Je ne savais rien des rivières. Un nourrisson.

La Margeride en hiver

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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Snjór – Ragnar Jónasson (2ème chronique)

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2010 (Snjóblinda)
Date de publication française : 2016 (Éd. de La Martinière)
Genres : Enquête, géographique
Personnage principal : Ari Thór Arason, jeune policier islandais

Alors que je terminais la lecture de Snjór[1], Raymond me fit remarquer qu’il en avait déjà fait le compte rendu le 26 septembre 2016. J’avoue avoir oublié la chronique et le jugement de mon estimé collègue. Nous avions déjà imaginé faire le compte rendu d’un même roman pour que nos lecteurs, aussi bien que nous-mêmes, puissions mesurer nos différences. Et bien, le hasard nous a un peu forcé la main.

Comme le résumé de l’action correspond au premier paragraphe de l’article de Raymond, et que je n’ai rien à ajouter, je passerai directement à la partie critique. C’est bien le roman que je commente, et non le jugement du chroniqueur, même si quelques recoupements sont inévitables et ne manquent pas d’intérêt.

D’abord, il s’agit d’une sorte d’huis-clos : pendant l’enquête, la neige ne cesse de tomber et de tout paralyser, et quelques avalanches empêchent de quitter la ville, même par avion. Pour un Québécois, s’éveille spontanément un sentiment de solidarité pour des gens qui vivent un hiver sans doute plus court mais parfois aussi impitoyable que chez nous. J’ai appelé ce polar « géographique », parce qu’on nous montre l’effet du paysage et du climat islandais sur le mode de vie des habitants. Je n’avais pas tellement vu ça chez Indridason ni chez Thorarinsson, alors que j’espérais un peu d’exotisme islandais.

L’huis-clos concerne un nombre réduit de personnages : une douzaine, dont trois policiers. Et l’auteur semble avoir fait un certain effort pour qu’on ne se perde pas trop dans des noms difficilement prononçables: les deux principaux policiers s’appellent Ari et Tomas; plusieurs personnages liés au théâtre se nomment : Palmi, Carl, Nina, Anna et Ugla.

Jónasson les définit moins par des caractéristiques psychologiques élémentaires que par leur passé, leurs parents et leur enfance plus ou moins malheureuse. C’est certain que ça ralentit l’action, mais tout ralentissement n’est pas mauvais quand l’ambiance est bonne. Et c’est vrai qu’on songe parfois à un Agatha Christie, peut-être parce qu’on sait que Jónasson en a traduit une quinzaine en islandais.

L’auteur aime bien aussi semer de petits problèmes ici et là (les deux cadavres principaux évidemment, mais aussi : l’informateur du journaliste, l’homme dont Nina est amoureuse, l’effraction dont Ari est victime etc.…), et sa façon de construire l’histoire va aussi dans ce sens; ça tient le lecteur en alerte et compense un peu la lenteur du rythme.

Ari Thor lui-même n’a que 24-25 ans; c’est sa première affectation et c’est un gars de Reykjavik, mal à l’aise dans une petite communauté qui le voit comme un étranger, ce qui n’améliore ni sa claustrophobie, ni son anxiété. On ne peut pas s’identifier à lui comme aux héroïque Holmes ou Poirot. Il est un peu naïf et pas mal spontané, dangereux mélange chez un policier. Dans le roman suivant de la série, Ari Thor a 28 ans, est marié et a un enfant. Jónasson, prévoyant le déroulement de la série Dark Iceland, a probablement voulu attaquer bas.

Bref, parce que j’ai considéré ce roman comme un premier-né, et que le décor enneigé a touché chez moi quelque chose de familier, j’imagine que j’ai mis en veilleuse mon esprit critique et que je me suis attaché à des aspects positifs du roman qui devraient contribuer au succès du reste de la série.


[1] Neige

Extrait :
La neige tomba toute la soirée du samedi et une bonne partie de la nuit. Après avoir somnolé par intermittence pendant quelques heures, Ari Thór parvint enfin à s’endormir. La météo l’affectait sérieusement. En temps normal, il s’accordait un peu de lecture avant d’aller se coucher, mais il était désormais incapable de se concentrer. Toutes ses pensées se focalisaient sur l’obscurité qui, peu à peu, l’étouffait. Il avait bien essayé d’écouter de la musique classique pour combattre le silence assourdissant de la tempête, mais c’était comme si la musique amplifiait l’ambiance lugubre de la soirée.
Nuit après nuit, ses rêves l’entraînaient vers ces endroits sombres et dangereux où il luttait pour retrouver son souffle, écrasé par une force inconnue qui ne pouvait venir que de l’intérieur. Il faisait des longueurs de piscine, s’entraînait à plonger avec un masque, touchait le fond du bassin et relevait la tête pour savourer cet instant − mais au moment de donner l’impulsion pour remonter, ses pieds étaient comme paralysés, il se sentait pris au piège, lourd comme le plomb. Il voyait d’autres nageurs sillonner la surface de l’eau alors que lui restait tout au fond, incapable du moindre mouvement. Et le cauchemar se répétait. Quand Ari Thór se réveillait, suffocant, accablé, l’impression de noyade était si réelle qu’il pouvait sentir l’eau dans ses poumons. L’angoisse s’emparait alors de lui et, engourdi de sommeil, il tendait la main vers quelqu’un − Kristin peut-être −, à la recherche d’un peu de chaleur.

Siglufjördur

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5)

 

 

 

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Jour de chance – Joseph Finder

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2015 (The Fixer)
Date de publication française : 2016 aux Éditions Bragelonne
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Rick Hoffman, journaliste

Rick Hoffman voulait devenir grand journaliste d’investigation. Après de bons débuts dans la profession, il a cédé à l’appel de l’argent et est devenu interviewer complaisant de personnalités célèbres dans un journal people. Quand, après des difficultés financières, son journal s’est reconverti au tout internet, il a été licencié. Il se retrouve sans boulot, sans petite amie qui s’est tirée et sans appartement. Il en est réduit à squatter sa maison familiale, abandonnée depuis des années. Pour faire fuir des rongeurs, qui eux aussi ce sont établis dans la maison, Rick frappe une cloison, provoque une chute de bibliothèque et finit par découvrir 3,5 millions de dollars cachés sous une bâche dans le grenier. Rick, retrouvant son goût pour les investigations, décide de remonter jusqu’à la source de ce magot. Fin de galère ou début d’autres ennuis ?

L’intrigue est simple : un mec à la dérive découvre un pactole. Ce qui se présente d’abord comme une formidable chance s’avère être une découverte dangereuse qui va mettre sa vie en danger. L’enquête que va mener le journaliste lui permettra comprendre deux choses : comment ce tas d’argent est arrivé là et qui est réellement son père dont il ne sait finalement presque rien.

Les rebondissements se succèdent de façon impeccable, peu de temps morts, du rythme, un suspense toujours bien entretenu. Mais on ne s’inquiète pas vraiment pour le héros, sachant très bien qu’il finira par s’en sortir. Les bons sentiments de l’association caritative de son amie contrebalancent la cupidité des puissants prêts à tout pour amasser encore plus de fric. C’est une œuvre typiquement américaine. Il en ressort une impression de déjà vu, qu’on a affaire à une machine parfaitement huilée qui pond régulièrement du best-seller.

L’auteur privilégie l’action. La psychologie des personnages n’est pas sa priorité. Pas plus que la qualité littéraire. L’écriture est simple et claire sans plus.

En résumé Jour de chance est un thriller bien léché. Il se lit avec plaisir si on  ne cherche pas plus qu’un bon divertissement. Si vous avez d’autres exigences telles que l’épaisseur psychologique des personnages et la qualité de l’écriture, il vaudrait mieux vous tourner vers d’autres choix.

Extrait :
Sculley le dévisagea un long moment.
— Laissez-moi vous poser une question, monsieur Hoffman, une question que j’ai toujours voulu poser à un journaliste. Qu’est-ce qui vous motive? (Il plissa les yeux et pencha la tête de côté.) Sérieusement, qu’est-ce qui vous anime? Pourquoi choisir de rester sur le banc de touche à regarder le match? Pourquoi un homme aussi intelligent que vous s’installe-t-il dans le public plutôt que de monter sur le ring? C’est quelque chose que je n’ai jamais compris.
Rick sourit.
— Quand j’étais à l’université, un journaliste célèbre est venu faire une conférence et l’un des étudiants lui a posé exactement la même question : «Quelle est votre motivation?» Et le journaliste a répondu: «Je suis juste un gars qui veut connaître la fin de l’histoire. » J’ai toujours aimé cette réponse.
— Vous êtes un drôle d’oiseau, monsieur Hoffman.

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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La mémoire du temps – Mylène Gilbert-Dumas

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (VLB)
Genres :
Historique, recherche
Personnage principal : Virginie Constantineau, romancière

Mylène Gilbert-Dumas est une romancière connue au Québec par ses romans historiques, ses romans pour ados, un roman fantastique et des romans contemporains grand public. C’est une des rares qui peut vivre de sa plume. La mémoire du temps est présenté comme un thriller politico-religieux, son premier de la sorte; c’est une petite brique (540 pages) qui se lit bien.

Après le récit, en guise de prologue, de la rencontre entre Mélanie la Romaine et Évagre du Pont, en 382 après Jésus-Christ, l’histoire est racontée de trois points de vue différents : celui du chercheur et professeur d’histoire du christianisme, Nicolas Gustave, suspendu par son Université de Saint-Francis-Xavier au début des années 1980, pour avoir soutenu des thèses audacieuses sur les gnostiques, qui remettaient en question les interprétations habituelles des évangiles, des lettres de saint Paul et, à la limite, des paroles du Christ. Celui de Bill Stillman, organisateur politique du Parti Canadien qui sévit à Ottawa, ultraconservateur, et qui vise à criminaliser l’avortement et, éventuellement, l’homosexualité et l’aide médicale à mourir. Celui, enfin, de Virginie Constantineau, le personnage principal, romancière qui vit tranquille à Brookbury dans les Cantons-de-l’Est avec ses deux chiens et son chat et qui, par curiosité et entêtement, après avoir recueilli des fragments d’un papyrus qui correspondrait à la copie d’une lettre de saint Paul, cherche à retrouver l’origine de ce manuscrit. Si on démontrait son authenticité, on fournirait une sorte de justification au livre de Nicolas Gustave, Le premier des gnostiques chrétiens.

C’est ici que les choses se compliquent parce que bien d’autres personnes, notamment les penseurs du Parti Canadien, et les fous de Dieu en général, ont intérêt à faire disparaître toute trace de l’existence même du manuscrit. C’est pourquoi on brûle la librairie de Régis à Oka, un vieil ami de Virginie, on fouille deux fois plutôt qu’une la maison de Virginie et, depuis les années 80, plusieurs cadavres suivent l’odyssée de ce manuscrit.

Virginie décide de parcourir l’Europe et l’Égypte pour retrouver le parcours de Nicolas Gustave jusqu’à sa mort dans le Maine une trentaine d’années auparavant. On y rencontre un grand nombre de personnages fascinants, la plupart passionnés par l’origine du christianisme et le sens du message de Jésus-Christ. C’est ça qu’on appelle l’enquête de V.A. Constantineau et, même si ce n’est pas vraiment une enquête policière à proprement parler, c’est sans doute la partie la plus intéressante du livre. En tout cas, c’est celle qui me semble le plus intéresser l’auteure, passionnée d’histoire et de voyage.

Après le retour au bercail de Virginie, Gilbert-Dumas passe assez vite sur ce qu’il advient des projets de loi du Parti Conservateur et du sort de son éminent conseiller Bill Stillman, décrit rapidement et pas très clairement la dernière astuce de Nicolas Gustave, qui tient à démontrer que l’apôtre Paul était gnostique, et semble inciter Virginie à troquer sa jouissante solitude à Brookbury contre une très hypothétique relation amicale ambigüe avec Régis, son vieux copain bouquiniste. Conclure tout cela en moins de 20 pages est évidemment un choix de l’auteure, qui indique par le fait même son centre d’intérêt. « L’écriture de ce roman fut une aventure qui a duré deux ans et nécessité plusieurs mois de recherche ». Ses références sont d’ailleurs impressionnantes. N’en déduisons pas qu’on a affaire à une sorte de thèse de doctorat car, et c’est un grand atout, l’auteure écrit bien et sait raconter une histoire. Ça ne signifie pas qu’elle sait, ou désire, composer un polar, ou un thriller, véritable. Si j’ai eu du plaisir à lire ce livre comme un roman, le triple final a déçu en moi l’amateur de polar.

Extrait :
− Saint Paul ne pouvait concevoir une Église sans la participation active des femmes (…)

− Vraiment ? Monsieur Fressineau m’a pourtant cité un passage qui m’a paru assez misogyne (…).
Les traits de Marthe Jensen se durcirent.
− Vieillard borné et sénile ! Il vous a cité un passage de la Première épître aux Corinthiens, passage que des chercheurs de partout en Occident considèrent désormais comme un ajout ultérieur.
− Je ne comprends pas.
− Voyez-vous, dès les premiers siècles, il arrivait qu’un copiste qui reproduisait les lettres de Paul pour le compte d’une communauté insère ici et là des passages en accord avec sa propre vision du christianisme. Ces ajouts ont été copiés, puis recopiés, puis recopiés encore au point que les chrétiens d’aujourd’hui sont persuadés qu’ils faisaient partie de la lettre originale (…)
− Comment savez-vous qu’on a modifié le texte ? (…)
− En analysant le contexte. Les versets que vous a cités ce vieux fou sont insérés à un endroit bien précis, lorsque saint Paul donne ses instructions sur la manière de procéder quand les croyants se réunissent. On remarque tout de suite un changement de ton entre les versets qui précèdent et ceux sur le silence des femmes. Et curieusement, quand il a fini ses injonctions, saint Paul reprend ce qu’il disait avant. Si vous enlevez les versets 34 et 35, le texte coule tout seul, naturellement, comme s’il s’agissait d’une seule pensée ininterrompue (…) . On se retrouve maintenant avec une doctrine qui n’a rien à voir avec les valeurs véhiculées par le christianisme des premiers temps.
− Mais à quoi cela sert-il donc ?
Elle ne pouvait s’empêcher de penser au gouvernement néoconservateur qui légiférait en fonction de la Bible.
Marthe sourit et lança avec cynisme :
− À contrôler le peuple en général, et les femmes en particulier.

Les Kellia (cellules) monastiques du désert

Ma note : 3.75 Stars (3.75 / 5)

 

 

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Toutes taxes comprises – Patrick Nieto

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 (Éditions Cairn)
Genre : Enquête
Personnages principaux : une dizaine de personnages, acteurs ou témoins de la même histoire

Lorsque Pierre-Henri Sennelier se fait abattre d’une balle dans la nuque dans sa résidence secondaire de Bruniquel, c’est l’effervescence dans ce petit village du Tarn-et-Garonne jusque là bien tranquille. D’autant plus que la victime est une personnalité discrète mais célèbre car c’est un des conseillers du président de la République. Le commissaire Lemoine du SRPJ de Toulouse est envoyé sur les lieux pour diriger l’enquête. Des pressions insistantes de sa hiérarchie vont peser sur lui mais les indices sont minces : juste deux mégots de cigarette peut être laissés par l’assassin à l’affût. La police scientifique va les analyser mais cela sera-t-il suffisant pour ouvrir une piste ?

L’intrigue peut paraître simple au départ : une enquête sur un meurtre. Mais l’affaire va se compliquer du fait du statut de la victime, de ses activités et des raisons de son assassinat. Ce qui pourrait ressembler à un cambriolage qui aurait mal tourné va se transformer en une affaire d’escroquerie mondiale.

L’histoire est racontée sous forme de roman choral où une dizaine de personnages donnent alternativement leur vision de l’événement. Ces personnages sont très divers, ils vont de l’assassin lui-même, à la victime, en passant par le policier chargé de l’enquête, la veuve, l’avocate, les témoins, le commanditaire, son homme de main. Chacun livrant sa vérité, totalement différente de celle des autres protagoniste, justifiant parfaitement la phrase d’Éric-Emmanuel Schmitt, mise en exergue du livre : « Qu’est-ce que la vérité ? Il y a la tienne, la mienne et celle de tous les autres. Toute vérité n’est que la vérité de celui qui l’a dite. Il y a autant de vérités que d’individus. » Toutefois ces vérités juxtaposées finissent par donner une vue d’ensemble de l’affaire, à la façon de morceaux de puzzle qui s’emboîtent. Ce n’est que très progressivement que le lecteur découvre les tenants et les aboutissants qui ont mené au meurtre. D’autant plus que le chemin menant à la complète compréhension de l’histoire est semé de fausses pistes. C’est très habilement réalisé, le lecteur est maintenu dans le doute et l’incertitude jusqu’à une clarification finale assez étonnante qui peut laisser un goût amer. À ce sujet on pouvait attendre, d’un auteur qui est commandant de police, une histoire toute à la gloire de la police et de la justice. C’est loin d’être le cas : sans dévoiler les dessous de l’intrigue, on peut affirmer que dans ce roman police et justice se fourvoient allègrement et que les truands s’en sortent bien.

Toutes taxes comprises est un roman intéressant, parfaitement construit, basé sur une fraude qui a bel et bien eu lieu, qualifiée par la cour des Comptes d’escroquerie du siècle. Divertissant et instructif.

Extrait :
Nos enarques et nos polytechniciens, avec leurs homologues européens, avaient enfermé tous les pigeons dans la même volière. Il ne restait plus qu’à les plumer, écosser les petits pois, laisser mijoter à feu doux et attendre patiemment, en humant le fumet délicat de l’oseille, avant de passer à table.
On a monté des sociétés-écrans partout en Europe avec des comptes offshores dans des paradis fiscaux, on a acheté des wagons de quotas hors taxe pour les revendre toutes taxes comprises le jour même sur le marché parisien. On encaissait la TVA sur les ventes, dont le montant était avancé par BlueNext, puis on ne la reversait jamais.
Indolore, sans violence, on avait monté l’escroquerie du siècle. On était des sortes d’Arsène Lupin des temps modernes. Quand ça sentait le roussi, on fermait les établissements pour en ouvrir des nouveaux et ainsi de suite. Avec une facilité déconcertante, on avait écrit la version moderne d’Alice au pays des merveilles et la seule victime dans cette affaire, c’était l’État. Autant dire que je n’ai éprouvé aucun scrupule à ramasser ce blé et à quitter la France.


Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5) 

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Un traître à Kensington Palace – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Murder On The Serpentine)
Date de publication française : 2017 (10/18)
Genres : Historique, enquête
Personnage principal : Thomas Pitt, Chef de la Special Branch

Entre Anne Perry et moi, j’imagine qu’il doit exister une sorte de connivence, parce que j’ai lu toute la série des Pitt et toute la série des Monk avec un plaisir, sinon égal, du moins toujours présent. Un traître à Kensington Palace ne fait pas exception à la règle.

La reine Victoria, anticipant la fin de son règne et envisageant avec inquiétude la succession de son fils Édouard, prince de Galles, convoque Thomas Pitt à Buckingham Palace pour lui confier une mission personnelle. Craignant qu’Édouard ne soit victime de mauvaises influences, dont celle du flambeur, séducteur et riche Alan Kendrick, la reine avait demandé à son confident et homme de confiance John Halberd d’enquêter sur l’entourage du prince, particulièrement sur Kendrick. Or, Halberd est retrouvé mort, apparemment victime d’un accident suspect. D’où la convocation de Pitt, pour le moment privé de ses deux atouts précieux, Tante Vespasia et Narraway, célébrant leur récent mariage à travers l’Europe.

Ce ne sera pas facile pour Pitt d’enquêter auprès des grands de ce monde. Halberd connaissait bien des secrets et plusieurs avaient à cœur de le voir disparaître. Ces gens-là se tiennent les coudes, ont des moyens dont Pitt est dépourvu, et n’hésiteront pas à éliminer les gêneurs. Comme une simple enquête sur un meurtre et sur une relation inquiétante entre le prince et le puissant Kendrick débouche sur la préparation éventuelle d’une deuxième guerre contre les Boers (octobre 1899), on comprendra que Pitt en a plein les bras, malgré l’aide de Charlotte, d’Emily et de Stoker. Et la Special Branch n’a pas assez de preuves (et n’est pas mandatée) pour intervenir officiellement dans cette affaire. Enfin, quand les preuves adviendront, ça s’avérera impossible de les utiliser sans salir injustement la réputation de femmes et d’hommes honorables, le prince lui-même et, partant, de miner le respect dû à la descendance de Victoria et à la réputation de l’Empire. Pitt s’apercevra que, quand on est un homme de pouvoir, on ne peut pas être efficace sans se salir les mains.

J’avoue que, après un début accrocheur, je me suis un peu fatigué des lourdeurs de cette enquête qui piétinent, de la fréquentation stérile des salons bourgeois fin XIXe, et des scrupules continuels et quasi larmoyants manifestés par la culpabilité de Charlotte et la bonne conscience de Pitt. Charlotte et Emily vieillissent mal et il est heureux que le hasard les serve bien. Les retours en arrière sont sans doute nécessaires pour bien des lecteurs, mais l’insistance sur l’infériorité sociale de Pitt (compensée par son honnêteté et son courage) et la générosité de Charlotte finissent aussi par lasser. La valeur stratégique des longueurs, dans ce cas-ci, ne parvient pas à maintenir l’équilibre.

Pourtant, comme c’est souvent le cas chez Perry, les 75 dernières pages (sur 340) sauvent la mise, suscitent des émotions réelles, et satisfont les lecteurs épris de justice, grâce à des manœuvres discutables et brillantes.

Extrait :
− Votre Majesté, je suis parvenu à la conclusion que la mort de Sir John Halberd n’est pas due à un accident (…).
− C’est ce que je craignais. J’aurais aimé que vous me détrompiez. Que vous me disiez qu’il s’était agi d’un simple accident. Qu’il avait été distrait, s’était levé et avait perdu l’équilibre. Voilà ce que j’aurais aimé entendre. Et si vous me l’aviez affirmé, je vous aurais cru.
− Vraiment, madame ? On m’a appris que Sir John Halberd avait navigué sur le Nil.
Elle le regarda avec un sourire crispé, mais aussi une pointe d’amusement.
− Je n’en doute pas. En vérité, j’aurais probablement eu du mal à vous croire. J’irai jusqu’à dire qu’en fin de compte je ne vous aurais pas cru. J’aurais juste pensé que vous étiez peut-être gentil, voire un soupçon condescendant.
Sa voix se durcit.
− Ou incompétent (…).
Vous allez découvrir qui a tué Sir John Halberd, et pourquoi. Et quand vous en aurez la preuve, vous viendrez me le dire. Me comprenez-vous, Mr. Pitt ?
− Oui, madame.
− Quelle que soit l’identité du responsable ? Comprenez-vous bien cela aussi, Mr. Pitt ?
− Oui, madame.
− Je n’ai plus de temps à perdre à écouter des mensonges rassurants, reprit-elle. Si la réponse ne vous plaît pas, vous me l’apporterez néanmoins. Il ne vous appartient pas de décider à ma place (…). Je ne suis pas votre parente, je suis votre reine et impératrice, et je vous interdis de me ménager ! Vous êtes à la tête de ma Special Branch, et vous m’apporterez la vérité… quoi que vous pensiez que j’en fasse, et si déplaisante qu’elle soit. Me donnez-vous votre parole, Mr Pitt ?
Il s’inclina très légèrement.
− Oui, madame.
− Bien. Dans ce cas, vous feriez mieux de vous mettre au travail. Je m’attends à ce que vous me fassiez votre rapport régulièrement. Bonne soirée, Mr Pitt.

Kensington Palace

Ma note : 3.9 Stars (3.9 / 5)

 

 

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Haute voltige – Ingrid Astier

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Gallimard)
Genres :
Aventures, Enquête
Personnages principaux : Ranko Lukovic, alias le Gecko, cambrioleur escaladeur de façades – Stéphan Suarez, commandant à la brigade de répression du banditisme (BRB)

Le convoi de voitures d’un riche saoudien est attaqué sous le tunnel de Saint-Cloud par un commando très organisé. Les brigands emportent plusieurs millions d’euros en bijoux, liquidités, vêtements de luxe et involontairement une jeune fille qui s’est glissée subrepticement dans une des voiture des assaillants. L’enquête est confiée au commandant Stéphan Suarez de la BRB. Celui-ci prend en charge les investigations en même temps qu’il continue son enquête sur le Gecko, un cambrioleur de génie, sorte d’Arsène Lupin moderne, qui réussit les vols les plus audacieux en passant par les voies aériennes. Quand Suarez est informé que le Gecko est impliqué dans « l’attaque de la diligence » du Pont de Saint-Cloud, il va lancer toutes ses forces et celles de son équipe dans la traque du Gecko.

L’intrigue est touffue et part un peu dans toutes les directions. Si la traque du Gecko est la branche principale, de multiples ramifications nous font faire des détours par le monde du luxe, de l’art, du chessboxing (art martial qui combine la boxe anglaise et le jeu d’échec). Deux histoires d’amour viennent se greffer sur l’ensemble, ce qui donne une impression de profusion de situations et de personnages.

Il y a effectivement une surabondance de personnages qu’il est parfois difficile de situer, surtout si la lecture du roman s’étale sur plusieurs jours. L’auteure en a eu conscience puisqu’elle offre une liste récapitulative des personnages à la fin de l’ouvrage. Les personnages ne sont pas des gens ordinaires : les hommes sont beaux, riches, excentriques et charismatiques ; les femmes sont superbes, fascinantes, insolentes et libérées. Pas de place pour le commun, le vulgaire ou le banal !

En voulant donner de l’ampleur et du volume à son roman, l’auteure en a parfois oublié de respecter la rigueur et la cohérence des personnages. Ainsi les membres du commando braqueur, dépeints comme des hommes durs et aguerris, des vrais gangsters professionnels, se montrent un peu légers sur leur propre sécurité : non seulement ils embarquent une passagère clandestine mais en plus ils se laissent braquer par la fille qui leur met tranquillement un gros flingue sous le nez. Et pire encore : ils l’offrent (la fille) à leur chef tout en lui laissant sa pétoire (un pistolet Caracal) dans son sac à main. Du travail de débutants! Le chef, le cerveau qui monte des opérations d’envergure, un homme intelligent et prudent, se conduit comme un adolescent boutonneux, en extase devant une paire de Louboutin surmontés du joli petit cul de la belle Ylana, qui elle, est parfaitement à l’aise et décontractée et peut faire impunément sa pimbêche devant ces hommes soi-disant redoutables, sensés être dangereux dont elle n’a rien à craindre en définitive. Quant à Ranko, ce solitaire endurci, il a tout de l’amoureux transis dévoré par un amour platonique pour l’irrésistible Ylana. Finalement l’arme qui s’avère la plus redoutable c’est la séduction.

Haute voltige est avant tout un roman d’aventure moderne. Il y a de l’originalité, de la densité et du souffle mais aussi ce petit côté factice des films hollywoodiens d’aventure où tout est plus beau, plus grand que dans la vraie vie. Un bon roman pour ceux qui n’ont d’autre objectif que de se changer les idées. Un moyen aussi de sortir de la banalité du quotidien.

Extrait :
Iepe Rubingh était néerlandais mais avec sa barbe blond-roux, il aurait pu porter un casque à cornes et ramer sur un drakkar s’il n’avait été en costume cintré. Le mec qui devait cacher du sang viking rappela l’origine du chessboxing :

— Chers amis, vous le savez, Bilal, qui nous fait l’honneur d’être présent, a inventé cette discipline en 1992 dans Froid Équateur, l’un des albums de la Trilogie Nikopol. Le principe en est simple : six rounds d’échecs rapides alternés avec cinq rounds de boxe. Onze rounds et une fin par K.-O. ou échec et mat. Le combat se fait sur le ring, les guerres sont menées sur l’échiquier !
Des applaudissements saluèrent l’idée de génie. Cette réconciliation du corps et de l’esprit, c’était inédit. L’occasion de faire exploser des clichés tenaces où les deux se regardaient en chiens de faïence.

Il alluma la radio, zappa plusieurs chansons avant de tomber sur Marilyn Monroe, Diamonds are a girl’s best friend. Miko tapa des mains.

Marilyn Monroe – Diamonds are a Girl’s Friend

Ma note : 3.5 Stars (3.5 / 5) 

 

 

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Jours de haine – Anna Raymonde Gazaille

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Leméac)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Paul Morel (Service de police de la Ville de Montréal, SPVM)

C’est le troisième roman de Gazaille; le plus réussi. Dès son premier roman, Traces (2013), où les procédures policières étaient décrites avec minutie, Gazaille avait manifesté un sens véritable du dialogue et, malgré des meurtres horribles à connotation sexuelle, elle avait évité la complaisance dans le scabreux et l’hameçonnage érotique. Son deuxième roman, Déni (2014), lui avait valu de se classer comme une des trois finalistes pour le prix Saint-Pacôme du roman policier. Riche en descriptions sociologiques (la population musulmane de Parc-Extension), ce roman était plus complexe, avec un grand nombre de personnages et de suspects. Le lecteur approfondissait sa connaissance de l’équipe de Morel et s’attachait plus à l’équipe comme telle qu’à un membre en particulier. L’intérêt sociologique dominait, d’une certaine façon, de sorte qu’on s’identifiait moins aux policiers et qu’on ne craignait pas vraiment pour eux.

L’intrigue policière n’est jamais négligée, même si Gazaille ne s’en contente pas. Dans ce troisième roman, elle a simplifié l’intrigue, réduit le nombre de personnages, diminué les informations sociologiques comme telles, ou plutôt elles font partie du décor, par exemple quand on scrute le passé de Landry. On fréquente plus longuement les enquêteurs, qui sont d’ailleurs apparemment visés par le tueur, sans se perdre pour autant dans des diversions psychologiques; Gazaille en dit juste assez pour donner de la consistance aux membres de l’équipe : Morel, évidemment, austère et un peu grognon, mais sensible; la jolie Cabrini, impulsive et fougueuse; Losier, anxieux et démoralisé; Ling, brillante et tellement désireuse d’être intégrée au groupe, ainsi qu’au tueur, très juste esquisse d’une victime du syndrome post-traumatique. Le roman d’enquête se double ainsi d’un véritable thriller.

Enfin, alors que Jacques Côté (Où le soleil s’éteint) situait l’action de son roman en 1983 pour éviter d’être piégé par les innovations technologiques, Gazaille est très contemporaine : ordinateurs, caméras de surveillance, banque de données apparaissent comme de bons serviteurs plutôt que de mauvais maîtres. Et, en guise de bonus, des réflexions philosophiques sont proposées ici et là, comme si l’auteure refusait de se réduire à une fonction d’amuseuse publique : réflexions sur le couple dans lequel un des membres est policier, ce qui est assez courant de ce temps-ci dans la littérature policière, mais aussi sur les différents types d’union et sur les rapports entre amour et sexualité, ce qui est moins fréquent. Pas de longues théories, mais des remarques bien placées et relatives aux situations que visent les enquêteurs.

Dans Jours de haine, deux séries d’événements alternent : Sara, l’épouse du détective Losier, travaille pour la GRC (Gendarmerie royale canadienne). Au cours d’une mission secrète, elle disparaît. Apparemment capturée et torturée. Au milieu de nulle part. Comment s’en sortira-t-elle ? Et puis, un tueur s’en prend à plusieurs personnes; il ne semble pas y avoir de rapport entre elles. Même Cabrini et Losier sont visés par ce tueur en série. L’habileté avec laquelle procède le forcené est le premier, et longtemps le seul, indice qui servira de piste aux policiers. Le travail des enquêteurs est patient; leur collaboration essentielle. Morel ressemble un peu à Walander par sa façon de distribuer les tâches et de les coordonner. Plus paternel avec les membres de son équipe. Pas de magie, ni de coup d’éclat. Seulement un travail patient et minutieux. Ce qui n’empêche pas un finale qui nous laisse pantois. Mais étrangement satisfaits.

Extrait :
Landry le tient dans sa ligne de mire. Le grand inspecteur a donc flairé sa proie jusqu’ici. Il pourrait en abattre deux, avant que les autres détectent sa présence. Morel et l’Amérindien sont les plus menaçants. Les premières cibles à éliminer. Quoique, la petite policière qu’il a ratée s’est bien défendue, l’autre jour devant chez sa mère. Elle est coriace. Le gars de la SQ resté seul ne serait plus de taille. Ce serait facile. Pourtant il hésite. S’il les tue tous, que deviendra Sara ? Éric prend conscience qu’elle est sa planche de salut. Ils vont investir le shack, découvrir cette inconnue, elle deviendra leur priorité. Dans une heure tout au plus, ça grouillera de policiers. Éric descend du rocher où il s’était perché. Il refait le parcours à travers bois vers sa motoneige. Impossible pour lui de prendre la direction du nord, elle longe de trop près la route forestière. La voie la plus rapide serait d’aller d’abord au sud. Tout embarquer dans le quatre-quatre et prendre la grand-route vers l’Abitibi. Elle est plus achalandée, mais un pick-up comme il y en a des dizaines dans la région, ça se remarquera justement moins. Et la femme, lorsqu’elle se sera réveillée, leur dira qu’il l’a sauvée. Il ne lui a fait aucun mal, au contraire. Morel déduira sûrement que c’est lui, le responsable du massacre au moulin. Il devinera qu’il a voulu la protéger, la venger. Morel est un chasseur, comme lui, il ne lâche pas sa proie. Mais cette fois l’inspecteur est entré sur son territoire, il n’a plus aucune chance contre lui.

L’hiver en Haute-Mauricie

Ma note : 4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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La fille de Kali – Céline Denjean

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2016 chez Marabout
Genres :
Enquête, thriller
Personnages principaux : Éloïse Bouquet, capitaine de gendarmerie – Amanda Kraft, journaliste – Danny Chang, détective privé – Nilin Hartmann, jeune femme d’origine indienne

Toulouse – Avril 2013 – Dans une grande maison de Vieille Toulouse deux gendarmes découvrent un cadavre sans tête au dessus duquel on a dessiné un swastika, la croix gammée; au pied du lit on a retrouvé des pétales de fleurs, des fruits et quelques pièces de monnaie. Par contre, aucune trace de la tête de la victime. Les gendarmes sont perplexes jusqu’à ce qu’un deuxième meurtre, entouré du même rituel macabre, soit signalé dans le département voisin, le Gers. Les analyses montrent que c’est une femme qui a agi. Une tueuse en série ? D’autres macchabées, ayant subi le même sort accompagné du même cérémonial, viendront confirmer cette crainte. Amanda Kraft, une journaliste pleine d’ambition, va voir dans ces événements une occasion de faire un scoop et d’enfin s’imposer comme la grande journaliste d’investigation qu’elle rêve de devenir. Elle va mener sa propre enquête. Pendant ce temps Danny Chang, ancien flic reconverti en détective privé, est sollicité pour prouver que le suicide d’un homme, retrouvé mort dans une gravière, n’en était pas un. Sans le vouloir l’enquête du détective va télescoper celle des gendarmes et de la journaliste.

L’auteure situe l’intrigue dans sa région d’origine : Toulouse, la Haute-Garonne et ses départements limitrophes : Gers, Tarn-et-Garonne, Hautes-Pyrénées. Mais elle nous amène aussi faire une promenade au cœur de l’Inde traditionnelle. Ce mélange de local et d’exotique donne au roman un côté mystérieux, accentué par l’étrangeté des crimes perpétrés. Quand on habite soi-même la région qui sert de cadre au livre, c’est un plaisir supplémentaire de connaître les villes, les rues, les villages, les lieux où se déroule l’action. Mais ce n’est pas vraiment nécessaire pour apprécier l’histoire.

La première moitié du roman se présente comme une enquête classique ou plutôt trois enquêtes : celle des gendarmes, celle de la journaliste et celle du détective privé. Là le rythme est assez lent. On analyse les indices, on fait des recoupements, on avance pas à pas, précautionneusement. Puis tout s’accélère, la pression se fait intense quand les cadavres se multiplient et qu’on s’approche de la criminelle. La dernière partie tourne au thriller haletant dans un final à couper le souffle. Un rythme qui va crescendo donc, parfaitement maîtrisé par l’auteure.

Les personnages sont intéressants même si certains ne sont pas totalement originaux. Éloïse, est capitaine de gendarmerie. Trentenaire, elle est ambitieuse et décidée mais aussi fragile et parfois accablée par le doute. La journaliste Amanda, elle ne doute pas beaucoup. Elle a les dents longues et n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour obtenir des informations. Le Privé Danny Chang, ancien flic, a la carrure d’un pilier de rugby. Son côté ours mal léché ne l’empêche nullement d’être efficace. La tueuse Nilin, détestée par sa mère, s’est trouvée une nouvelle maman dans la déesse Kali, une déesse puissante, agressive et dominante qui la protège contrairement à sa vraie mère.

La fille de Kali est un excellent thriller au rythme maîtrisé mettant en scène une tueuse inspirée par une déesse de l’hindouisme. Un livre qui tient le lecteur en haleine. Un côté mystique assez troublant. Frissons garantis.

Céline Denjean est née à Toulouse en 1974, et a grandi dans les Hautes-Pyrénées. Après des études de droit dans « la ville rose », elle cède à son attrait pour la psychologie et les sciences humaines en intégrant la formation d’Éducatrice Spécialisée. Depuis huit ans, elle est chef de service auprès de jeunes présentant un handicap mental et elle consacre son temps libre à sa passion : l’écriture. En 2015 elle publie son premier roman : Voulez-vous tuer avec moi ce soir ? En 2016 c’est La fille de Kali. À paraître en 2017 : Le Cheptel.

Extrait :
La femme approcha en poursuivant sa danse hypnotique et macabre. Moulée dans une combinaison intégrale bleu sombre, le visage également fardé de bleu avec un point rouge dessiné sur le front entre deux yeux aussi verts que l’émeraude et des dizaines de bracelets indiens en or autour des poignets et des chevilles. Un collier de crânes miniaturisés en ivoire pendait autour de son cou et une ceinture de bras du même effet ornait sa taille. À chacun de ses mouvements, les bras et les crânes cognaient les uns contre les autres dans des claquements mats qui contrastaient avec les bruits plus tintinnabulants des bijoux. Amanda sentit son ventre se contracter douloureusement sous l’effet d’une peur viscérale. Elle songea un instant à la chanson déjantée de Patti Smith, « Ghost Dance », et réprima une terrible envie de hurler en voyant l’apparition se rapprocher dangereusement. Le monstre de folie qui se tenait dressé devant elle s’arrêta tout près.

Patti Smith – Ghost Dance

Déesse Kali

Ma note : 4.25 Stars (4.25 / 5)

 

 

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