Adolphus – Hervé Gagnon

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Libre expression)
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : Joseph Laflamme, journaliste

Ça fait plaisir de retrouver le cercle d’amis : le journaliste et enquêteur Joseph Laflamme, sa sœur Emma, sa fiancée Mary, et le futur conjoint de sa sœur et ex-policier de Scotland Yard, George McCreary, qui est venu à bout de Jack L’Éventreur (Londres, 1888). Nous sommes en 1893 à Montréal et, après une belle journée où nos quatre amis se sont détendus au parc Sohmer (cirque, musique, bouffe, soleil d’octobre et vue sur le fleuve), un couple est trouvé mort près du chapiteau. La femme a été charcutée, éventrée, et son visage enfoncé dans la boîte crânienne : une exécution qui ressemble beaucoup au meurtre à coups de hache d’Euphrasine Martineau commis soixante ans auparavant par Adolphus Dewey. Le deuxième cadavre paraissait dormir paisiblement à côté de son épouse. Joseph et McCreary suivent une piste et livrent deux sérieux suspects à la police : Monsieur Paul, l’homme fort du cirque, et Mademoiselle Sophie, la cavalière. Peu reconnaissants, les agents de la paix les arrêtent et les mettent en prison; au cours de la nuit, Joseph subira une violente raclée, signe que l’animosité entre les forces de l’ordre et le journaliste, qui sévit depuis quelques années, est loin d’être terminée. Et Joseph ne peut plus compter sur l’inspecteur Arcand, qui se remet de ses aventures précédentes, pour le protéger contre les abus de l’inspecteur Lafontaine.

Une deuxième femme est sauvagement assassinée, malgré l’arrestation des deux suspects des meurtres du parc Sohmer. Puis, ces suspects parviennent à s’évader et une troisième femme, enceinte comme la première, est assassinée et éventrée : le fœtus est encore disparu. Malgré les harcèlements policiers, Joseph enquête. McCreary aussi mais, comme il prépare son mariage avec Emma, il est ralenti pas l’étude abrutissante du petit catéchisme. Joseph cherche un moyen pour neutraliser Lafontaine et pour obtenir de l’abbé Trépanier, un autre vieil ennemi, qu’il accepte de célébrer les mariages d’Emma et George et de Mary et lui, en oubliant l’examen du catéchisme que l’anglican McCreary devrait normalement passer pour se convertir au catholicisme.

Puis, il retrouve Monsieur Paul et Mademoiselle Sophie et croit que l’affaire est enfin close. Mais, au grand plaisir de Lafontaine, un autre meurtre est commis : Joseph admet son erreur. Une étonnante intuition lui permettra enfin d’élucider cette série de crimes.

L’accent est mis sur les relations entre nos quatre amis, une joyeuse animosité entre George et Joseph, la tendresse d’Emma pour son amant, l’affection entre Emma et Mary. Le décor est principalement celui du Parc Sohmer et l’action tourne autour des forains qui travaillent au cirque. Une grande place est accordée à la rivalité entre La Patrie et La Gazette, et à la haine des policiers pour Joseph. Et Joseph a beaucoup de chance de trouver un moyen pour se concilier les faveurs de Lafontaine et de Trépanier. L’importance de l’enquête est réduite. Les motifs de l’assassin relèvent de la psychiatrie.

Extrait :
– Comme vous pouvez le constater, dit le docteur Hébert en montrant du doigt les blessures comme si elles n’étaient pas déjà assez visibles, elle a été éventrée, égorgée et dévisagée.
– Sans blague, fanfaronna Joseph d’une voix incertaine.
– Dans cet ordre, comme Émilie Durand et Berthe Trudeau. Le visage a vraisemblablement été détruit à coups de hache. Et elle était enceinte de quelques mois, laissa tomber le médecin pendant qu’une ombre passait dans ses yeux.
Incrédule, Joseph le fixa, puis se tourna vers Lafontaine.
– Mais… mais c’est impossible, bredouilla-t-il. Les Baillargeon sont en prison depuis hier.
– C’est ce que nous nous disions aussi, répliqua Lafontaine avec le sourire reptilien de celui qui est conscient de son avantage. Et pourtant, Molly Flanagan est bien là, étendue sur cette table, dans le même état que les deux autres. Ai-je besoin de préciser qu’une fois encore le fœtus n’a pas été retrouvé ? Et tout cela se produit alors que vous êtes convaincu d’avoir résolu l’affaire. Je parie que votre maudit article est déjà écrit et que vous êtes impatient de vous pavaner en faisant passer tout le Département pour une bande de pauvres d’esprit.
Pour une rare fois, Joseph demeura bouche bée.
– Demain matin, vous aurez l’air de l’abruti que vous êtes vraiment, Laflamme, persista Lafontaine. Dès l’aube, je vais courir acheter une copie de La Patrie et, si vous tendez bien l’oreille, vous m’entendrez rire aux larmes.
– Un peu plus et je croirais que vous avez-vous-même assassiné cette femme pour me donner l’air fou, grinça Joseph en retrouvant sa langue.
– Ce n’est pas nécessaire. Vous y arrivez très bien tout seul.

Parc Sohmer

Niveau de satisfaction :
(3,8 / 5)

 

 

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Mamie Luger – Benoît Philippon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Les Arènes)
Genres : biographie fictive, humour
Personnage principal : Berthe Gavignol, 102 ans, tueuse en série attendrissante

« Vous pourriez vous essuyer les pieds avant d’entrer ! » C’est ce que crie Berthe Gavignol aux policiers qui viennent de défoncer la porte de sa maison. Faut dire que la vieille avait plombé les fesses de son voisin le notaire à coups de carabine 22 avant de recevoir les flics de la même façon peu accueillante. Berthe est arrêtée et interrogée par l’inspecteur André Ventura, qui non seulement porte le même nom que le célèbre acteur mais en plus lui ressemble beaucoup. D’ailleurs Berthe l’appelle « Lino » quand ce n’est pas « Colombo ». L’interrogatoire de la centenaire, plus exactement sa confession, va tourner au récit épique de sa longue vie. L’inspection Ventura va vivre des aveux hallucinants. Ses sentiments vont continuellement osciller entre l’horreur et la compréhension bienveillante. C’est sans nul doute le sommet de sa carrière, l’interrogatoire d’une vie !

Le début de l’histoire laisse penser que Berthe est une mamie quelque peu irascible, au caractère à la fois bien trempé et explosif mais finalement plus marrante que dangereuse. Sa familiarité et sa gouaille renforcent cette idée. À ce moment, je commençai à craindre que tout un roman de 450 pages sur les blagues d’une mémé indigne ce ne soit un peu trop long. Mais au fur et à mesure qu’on avance dans le récit le ton se fait plus grave et on bascule même dans le tragique. Toute l’habileté de l’auteur consiste à maintenir un équilibre entre les moments humoristiques, voire même hilarants, et les moments où l’émotion domine. Quand, en 1942, Berthe a affaire aux nazis, on n’est pas dans la gaudriole. Mais la façon dont elle fait face aux événements, aussi dramatiques soient-ils, porte à sourire et souvent à la franche rigolade.

Il se dégage du récit de la vieille dame, un portrait de femme forte, libre, mais qui a toujours joué de malchance. Surtout avec les hommes qu’elle a connu. Et elle en a connu : pas moins de cinq maris, tous enterrés dans sa cave, auxquels elle a ajouté un nazi et percepteur des impôts trop curieux. Trois hommes sont enterrés ailleurs. Un beau palmarès ! Faut préciser qu’ils étaient de fieffés salopards. Tous, sauf un qu’elle a aimé immensément. Mais même celui-là a eu un sort tragique. Une sacrée scoumoune !

Le flic qui l’interroge, un sosie de Lino Ventura, qui s’appelle en plus Ventura mais André et non Lino, est partagé entre son devoir de flic qui lui dicte d’inculper cette multi-meurtrière et ses sentiments qui le poussent à protéger et prendre dans ses bras cette mamie, tueuse certes, mais jamais par plaisir, par obligation en quelque sorte. Il y a une question que le turlupine : ce n’est pas pourquoi elle a occis ses cinq maris, non ! ça, ça lui paraît évident, mais pourquoi elle les avait épousés. La réponse est dans sa propre vie, lui qui en est à son troisième mariage.

Mamie Luger est un roman jubilatoire, très agréable à lire, qui alterne humour et émotion de façon habile et convaincante. Berthe, une veuve noire haute en couleurs !

Extrait :
Puis elle se retourne vers Mouss avec son plus beau sourire de grand-mère :
– J’ai tué sept gars et j’les ai enterrés dans ma cave.
Le blanc des yeux ronds de Mouss éclate au milieu de son visage noir.
– Bon, on y va ?
Ventura tente d’accélérer le pas sans déboîter le bassin de la vieille et sans attendre la réponse.
Alors qu’ils passent le pas de la porte, Mouss ose une dernière question :
– Y vous avaient fait quoi, ces gars ?
– Ils m’ont maltraitée, répond Berthe en disparaissant dans le couloir qui la mène à la suite de son interrogatoire.
Mouss, bouche hagarde, rassemble ses esprits éparpillés autour de lui par l’impact de la stupéfaction :
– Elle est sérieuse, là ?
L’infirmière reste coite, rongée par la culpabilité d’avoir pu comparer ce monstre à sa mémé.
Mouss siffle, admiratif.
– Wesh, ma gueule, c’est le Scarface du Cantal, la mamie.

Le gramophone crachait une envoûtante mélodie qui enrobait Berthe et Luther dans la salle à manger.
Summertime.

Sydney Bechet – Summertime

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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10e festival international des littératures policières de Toulouse 2018 – Les prix décernés

Par Raymond Pédoussaut

Les prix attribués lors de cette édition 2018 :

Prix Violeta Negra

Ce prix récompense un polar traduit d’une langue du sud : espagnol, italien, portugais, grec, turc … ou autre langue du Sud.

Attends-moi au ciel
de Carlos Salem

 

 

 

Prix de l’Embouchure

Prix qui porte le nom du siège de la Police Judiciaire de Toulouse. Il est décerné par l’Amicale du Personnel de la Police Nationale.

Le cheptel
de Céline Denjean

 

 

 

Prix des Chroniqueurs

Le Prix des chroniqueurs de Toulouse Polars du Sud rassemble 5 chroniqueurs internet de Polar.

Taqawan
d’Éric Plamondon

Prix Thierry Jonquet de la nouvelle

Le thème imposé en 2018 était : « dix ans déjà … »

1er prix : Olivier Pampouille pour « Lincoln Continental scène 1 »

Tous les détails sur le site Toulouse Polars du Sud

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17e Gala de la Société du roman policier de Saint-Pacôme, Octobre 2018

Par Michel Dufour
Les Lauréats

La Société du roman policier de Saint-Pacôme continue son travail remarquable pour honorer principalement les meilleurs écrivains québécois de l’année (2017-2018).

Dans une ambiance effervescente et devant une centaine de convives, on a remis les prix aux joyeux lauréats :

  1. Le Grand Prix (3 500$) a été remis à Jean-Jacques Pelletier pour :
    Deux balles, un sourire
    (Hurtubise), dans lequel l’inspecteur Dufaux doit lutter contre un groupe éco-terroriste qui semble assassiner des magnats liés aux industries minières et pétrolières, considérant ces actes comme une « légitime défense contre ceux qui détruisent notre planète, polluent nos eaux et souillent notre air ».

2. Deuxième prix (500$) : La Ville allumette (VLB) de Maureen Martineau, où la sergente Judith Allison doit enquêter à la fois dans la région de Gatineau pour comprendre le lien entre plusieurs commerces victimes d’explosions, et au Nunavic où la disparition et l’assassinat de deux autochtones apparaissent comme la suite de la recherche de l’activiste Jacob Lebleu, qui n’avait pas abouti auparavant.

3. Troisième prix (500$) : Deux coups de pied de trop (Guy St-Jean Ed.) de Guillaume Morrissette, où l’inspecteur Héroux et son équipe cherchent à régler une affaire apparemment simple, un meurtre domestique bien compréhensible, mais qui comporte quelques incohérences qui ébranlent un peu l’hypothèse première.

Les trois membres du jury étaient Daniel Marois (président), Robert Laplante et Lise Audet-Lapointe.

Ces trois romans ont été commentés dans nos pages depuis plusieurs semaines.

Le prix Saint-Pacôme international, attribué par des libraires membres de la Coopérative des Librairies indépendantes, a été remis à l’auteur polonais Zygmunt Miloszewski pour Inavouable, (Éditions Fleuve Noir).

Le prix Coup de cœur (500$), remis pour une seconde fois par le vote du grand public via le site Internet de la SRPSP, a été décerné à J.D. Kurtness pour son livre De vengeance (L’instant même).

Le prix Jacques-Mayer (500$) du premier polar, a été attribué à La disparition de Kat Vandale de Christian Giguère (Héliotrope).

Le prix de la rivière Ouelle (300$) de la Nouvelle policière, catégorie senior, est allé à Madame Caroline Émond pour sa nouvelle Un plat qui se mange froid.

La Société du roman policier de Saint-Pacôme, dynamique et efficace depuis bientôt 20 ans, mérite sans aucun doute la reconnaissance de tous les amateurs de roman policier.

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La danse de l’ours – Patrice Lessard

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Héliotrope Noir)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Patrick Tardif, malfrat

J’avais bien aimé Excellence Poulet, paru en 2015 : une intrigue classique dans un coin sombre de Montréal, surtout la nuit, racontée dans une écriture très personnelle propre au souffle de celui qui parle plutôt que conforme aux règles habituelles de la ponctuation. En prime, une maîtrise du parler joual des petites gens et truands de toute espèce. Ce dernier trait est encore plus évident dans La Danse de l’ours, qui met en scène, trois truands assez minables, coincés entre la mafia italienne, les Hell’s Angels et la famille Sicard : Patrick, un québécois bien tranquille, Dave, un colosse d’origine indienne (Magoua, qui signifie ours en algonquin), et Blanche, une belle fille violente et incohérente.

L’action se passe à Louiseville à la veille du Festival de la Galette. Blanche travaille comme serveuse au Flamingo, bar louche que gère la famille Sicard. D’origine magouaise elle aussi, elle s’entend bien avec Dave et aurait sorti un temps avec Patrick, il y a deux ans. Blanche et Dave persuadent Patrick de les aider à braquer le Flamingo durant le Festival de la Galette. Mais est-ce là le véritable objectif ? Les relations entre Dave et les Hell’s sont pour le moins ambigües, de même que celles entre Patrick et les Italiens. Entre les trois, la tension monte et finit par éclater quand on s’imagine, après le braquage, que tout est terminé. C’est aussi à ce moment-là que se révélera le sens véritable de cette aventure, même si la finale nous laisse sur un doute.

L’histoire elle-même peut sembler banale, mais l’intérêt tient à la façon dont elle est racontée, particulièrement aux façons de s’exprimer des trois principaux personnages. Si Michel Tremblay avait fait parler des truands, il me semble que ça ressemblerait un peu à ça. Comme dit Lessard : « Le jeu dans le langage, c’est mon étincelle, plus que l’intrigue elle-même. Je serais un très mauvais auteur de roman historique ou de polar ». Ça n’empêche pas Patrick, quand il raconte son histoire, d’utiliser trois subjonctifs imparfaits en un paragraphe (p.111). De fait, l’intrigue est moins développée que dans Excellence Poulet. Les personnages m’ont paru plutôt stéréotypés. Mais c’est justement cela le défi de Lessard : nous séduire moins par les descriptions psychologiques, les intrigues mystérieuses ou les subtilités policières que par la façon dont tout cela est raconté.

 Extrait :
J’avais passé la soirée du vendredi à boire en jouant à Metroid et m’étais endormi sur le sofa quand, vers quatre heures du matin, un claquement de porte me réveilla en sursaut. Je crus que c’était Dave, je ne saurais dire pourquoi, sans doute avais-je trop pensé à lui et à ses histoires depuis cinq jours. Dans tous les cas, qu’on entrât comme ça chez moi, en pleine nuit, m’apparut de mauvais augure (…) J’entendis : Patrick ! la voix de Blanche, Patrick, es-tu là ? puis bang ! et le choc mou de qui s’effondre. Tabarnak de câlisse ! pestait-elle quand je la rejoignis dans la cuisine, elle peinait à se relever, empêtrée dans une chaise, plus ou moins étendue sous la table (comment elle s’y était prise pour se retrouver là, dans cette position, demeure obscur).

Festival de la galette de Louiseville

Niveau de satisfaction :
(3,5 / 5)

 

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Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Actes Sud)
Genres : Roman noir, social
Personnages principaux : Anthony, Hacine, Steph, jeunes d’Heillange … et beaucoup d’autres

En 1992, à Heillange, ville industrielle de l’est de la France, sinistrée par la fermeture des hauts-fourneaux, les jeunes s’ennuient dans ce bled où les divertissement ne sont pas nombreux. Tout ce petit peuple désœuvré se rabat sur la picole, le shit et espère le sexe. Si les jeunes traînent leur peine, les adultes ne sont pas mieux depuis que l’usine Metalor a fermé. Après les plans sociaux, beaucoup se sont retrouvés au chômage. Dans ce contexte morose, les jeunes rêvent d’un ailleurs plus prometteur en se défonçant à l’alcool et aux drogues. Peu d’entre eux sont capables de réaliser leurs projets. Une seule réussira à s’échapper, c’est la fille d’un bourgeois, d’un notable local. Aucun des fils d’ouvriers ne s’en sortira, tous resteront englués dans cette région sans avenir. La coupe du monde de football de 1998 va les rassembler provisoirement dans un sentiment d’appartenance à un pays et dans une communion collective. Le miracle ne durera pas, le quotidien va s’imposer de nouveau.

L’auteur peint une région jadis prospère, quand l’industrie de l’acier tournait à plein régime, maintenant touchée de plein fouet par les délocalisations, elle est ravagée par le chômage. Elle est déclassée. Mathieu décrit cette situation avec beaucoup de finesse et d’intensité. De cruauté aussi et de cynisme parfois. Surtout dans la dernière partie du roman. Il fait un constat d’une grande lucidité, d’une incontestable vérité. C’est implacable et terrible. À ces moments là, l’auteur donne la pleine mesure de son talent.

Par contre dans les parties où il montre les jeunes, c’est beaucoup moins convaincant. Surtout quand il s’attarde sur leurs émois, inquiétudes et tourments sexuels, notamment ceux d’Anthony. Il y a là un petit côté roman d’ados. Ainsi nous avons droit au trouble d’Anthony quand il aperçoit un bout de soutien-gorge ou de culotte. C’est long et inutile à mon avis. Autre longueur dont on pourrait facilement se dispenser : les scènes de sexe détaillées. Que les jeunes couchent ensemble, rien de plus naturel, mais est-il vraiment indispensable de nous le décrire par le menu ? Il est beaucoup question de chatte (pas le félin, le sexe). Cela est-il sensé émoustiller le lecteur, tout en montrant l’étendue de son talent dans d’autres domaines que le social ? Après le roman d’ados, nous tombons dans le porno. Du porno pour ados. Du sexe aussi triste que la vie dans ce coin. Sans montrer une pudibonderie excessive, j’estime tout cela un peu superflu. Cela ne fait qu’ajouter du gras alors qu’une cure d’amaigrissement aurait été préférable me semble-t-il.

Dans le registre « ne m’a pas convaincu du tout » : les titres des différentes parties du livre, en anglais. Ainsi nous avons droit successivement à : Smells Like Teen Spirit (Nirvana) – You Could Be Mine (Guns N’ Roses)I Will Survive (Gloria Gaynor). Celui de la troisième partie a échappé miraculeusement à l’anglicisation musicale avec 14 juillet 1996 : La Fièvre, là Mathieu n’a pas osé un Fever pourtant bien en accord avec les autres titres ! Peut être que la fête nationale française s’accommodait mal d’un titre anglais ?

La couverture est inesthétique à mon goût, pour ne pas dire hideuse, mais elle représente bien les amourettes tristes des jeunes qui occupent une part importante du roman.

Le titre du livre, Leurs enfants après eux, évoque le manque d’avenir pour une jeunesse condamnée à mener en ces lieux la même vie, qu’ils jugeaient détestable, que leurs parents. Avenir complètement bouché pour eux.  Nicolas Mathieu en fait une démonstration implacable. C’est avec beaucoup de justesse qu’il dépeint ce désenchantement. On peut toutefois se demander si c’est de la compassion ou simplement du mépris qu’éprouve l’auteur pour ces gens de la France d’en bas tant ils sont montrés de façon avilissante. Ce roman est fort et sombre, indéniablement. Il est servi par une belle écriture et des phrases qui percutent. Mais malgré ces qualités manifestes, je suis resté assez mitigé et un peu déçu par rapport à l’excellente perception que j’avais eu du premier roman Aux animaux la guerre. L’impression globale est que l’auteur est sorti de la discrétion et de la sobriété de sa première œuvre. En incorporant des scènes de sexes, des chansons, il essaie de se montrer moderne et complet, non cantonné dans un étroit domaine social. C’est plus spectaculaire, mais il y a quelque chose d’artificiel, de calculé, de moins spontané et surtout de moins modeste que dans son premier roman.

Je dois reconnaitre que ce ressenti personnel n’est pas partagé par la plupart des chroniqueurs qui ont encensé le livre, ni par ceux qui ont procédé à la sélection pour le Prix Goncourt, puisque ce livre a été retenu parmi les huit encore susceptibles de décrocher le prix.

Extrait :
Au boulot, Anthony s’était fait quelques bons copains. Cyril, Krim, Dany, le Zouk et Martinet. Il était content de les retrouver le matin. Ils bouffaient à la cantine ensemble et fumaient des pet’ en cachette pendant les pauses, assis sur les palettes dans la petite cour derrière l’atelier C. Il les voyait aussi après le taf. Tous partageaient le même genre de loisirs, un même niveau de salaire, une incertitude identique quant à leur avenir et cette pudeur surtout, qui leur interdisait d’évoquer les vrais problèmes, cette vie qui se tricotait presque malgré eux, jour après jour, dans ce trou perdu qu’ils avaient tous voulu quitter, une existence semblable à celle de leurs pères, une malédiction lente. Il ne pouvait admettre cette maladie congénitale du quotidien répliqué. Cet aveu aurait ajouté de la honte à leur soumission. Or, ils étaient fiers, et notamment de ne pas être des branleurs, des profiteurs, des pédés, des chômeurs. Et de réciter l’alphabet en rotant aussi, pour ce qui concernait Martinet.

Nirvana – Smells Like Teen Spirit

Et pour finir, il ne restait que ça, des silhouettes rousses, un mur d’enceinte, une grille fermée par un petit cadenas.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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Le Lecteur de cadavres – Antonio Garrido

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 (El Lector de cadaveres)
Date de publication française : 2014 (Grasset)
Genres : Historique, enquête, noir
Personnage principal : Ci Song, enquêteur

Antonio Garrido, né en Espagne en 1963, professeur à l’Université polytechnique de Valence, s’est fait connaître avec La Scribe, qui se déroule à l’époque carolingienne en Franconie. Le Lecteur de cadavres, qui lui a valu le Prix international du roman historique, lui permet d’articuler trois de ses centres d’intérêt : la médecine légale, le roman d’aventures, le contexte historique. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, nous nous retrouvons au XIIIe siècle, en Chine, sous la dynastie des Song.

Le jeune Song Ci (aucun rapport avec la dynastie), d’origine modeste, début vingtaine, affronte coup sur coup, trois épreuves : la mort de ses parents (et, précédemment, de deux de ses sœurs), l’incendie de leur maison, et l’arrestation de son frère aîné accusé de meurtre. Responsable de sa petite sœur malade (8 ans), il cherche à vendre un lopin de terre pour ramasser assez d’argent pour éviter la peine de mort à son frère. Il se fait arnaquer et doit fuir son patelin pour se rendre à Lin’an, capitale de l’Empire, dans le but d’entrer à l’Académie Ming pour parfaire sa formation médicale et légale.

Ci est doué pour observer les cadavres et déduire les causes de leur mort, mais il est naïf dans la vie de tous les jours, tombe dans tous les pièges qu’on lui tend, se désole continuellement des malheurs qui le frappent, et persiste à se mettre les pieds dans les plats. Son entrée à l’Académie pourrait représenter un heureux aboutissement; ce sera l’occasion, au contraire, de se faire de nouveaux ennemis. Et, quand l’Empereur lui confie la tâche d’enquêter sur des meurtres sauvages, on pourrait croire que ses compétences sont reconnues et qu’il est enfin sorti du bois. Absolument pas! Ses observations sont justes et lui permettraient d’être enfin apprécié, mais il les livre à de mauvaises mains de sorte qu’elles joueront contre lui; et, personnellement, son attitude émotivement fragile risque de lui coûter le dernier ami sur lequel il peut compter. Pendant 700 pages sur 720, on peut dire qu’il ne l’a pas eu facile !

C’est une des raisons pour lesquelles certains commentateurs ont trouvé l’histoire longue et douloureuse. C’est certain que ce n’est pas un roman pour ceux qui recherchent les super héros. D’autant plus que le personnage n’est pas très sympathique, naïf, timoré, mélancolique. Comme on sait que sa vie n’a pas été joyeuse, on ne lui reprochera pas d’être ce qu’il est devenu. On sait qu’il est admirable pour ses capacités d’observation et sa puissance de déduction (il y a parfois du Sherlock Holmes là-dedans), mais c’est insuffisant pour le rendre attachant.

Pour échapper à la déprime, il faut faire comme si on lisait un roman historique avant tout, même si on y trouve bien des meurtres, une enquête, un procès, une condamnation. De fait, le personnage de Song Ci est inspiré d’un être réel, reconnu comme l’ancêtre des médecins légistes, dont quelques traités sont parvenus jusqu’à nous. Garrido a fait des recherches pendant plus d’un an pour pouvoir situer son personnage dans un monde réel : la vie quotidienne est difficile; l’écart entre riches et pauvres est inimaginable et se traduit dans le vêtement, la nourriture, le logement, la culture; la législation est développée et complexe (les étapes du procès sont minutieusement retracées); des éléments de technique et de sciences (la poudre à explosion) apparaissent. La vie familiale est bien décrite : hommes/femmes, parents/enfants, frères/sœurs, aîné/puinés. C’est pour cela que, même si tant de malheurs tombent sur la tête de Ci que ça semble un peu arrangé avec le gars des vues, la richesse socio-historique qui, plus qu’une toile de fond, cimente vraiment la vie des principaux personnages, nous permet de croire en la plausibilité de ces aventures. Enfin, côté suspense, on a hâte de voir comment Ci va parvenir à se sortir des situations aberrantes dans lesquelles il s’est retrouvé (difficile d’interrompre notre lecture des 100 dernières pages). Plusieurs rebondissements serviront à créer une finale spectaculaire.

Bref, en se rappelant qu’il faut profiter de la richesse historique de ce roman plutôt que de s’attendre à des émotions qu’on ressent habituellement à la lecture d’un roman policier, on risque de passer un bon moment.

Extrait :
Les blessures sont des témoins fidèles qui nous parlent de ce qui s’est passé. Parfois, elles nous éclairent sur le comment, d’autres fois sur le quand; parfois même sur le pourquoi. Mais celles-ci présentes aujourd’hui ne clament que la vengeance. La connaissance des cadavres nous permet d’estimer la profondeur d’une incision, l’intention d’un coup ou même la force avec laquelle il a été asséné, mais pour résoudre un crime il est essentiel d’entrer dans l’esprit de l’assassin (…). Et bien qu’il ne s’agisse que de spéculations, dans cette pensée je crois percevoir que l’extirpation de la caverne du plaisir a obéi à une pulsion de dépravation. À une pulsion luxurieuse qui a déchaîné un crime d’une rare violence. J’ignore si la mutilation obéit à l’action d’une secte occultiste. Il est possible que la blessure de la poitrine le démontre, mais ce dont je suis convaincu, c’est que l’assassin n’a pas tranché la tête et les pieds de la victime pour accomplir un rituel macabre. S’il l’a fait, c’est pour éviter son identification. Il a éliminé son visage parce que, à l’évidence, n’importe qui aurait pu le reconnaître. Et il a sectionné ses pieds parce qu’ils cachaient le secret de son lignage ou de sa position.

Song Ci, 1186-1249

Niveau de satisfaction :
(4,4 / 5)

 

 

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Attends-moi au ciel – Carlos Salem

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2014 (Muerto el perro)
Date de publication française : 2017 – Actes Sud
Genres : Thriller, humoristique
Personnage principal : Piedad de la Viuda, veuve séduisante

Piedad de la Viuda menait jusqu’ici une existence terne de dévote. Sa fortune était gérée par son époux Benito. Mais voilà que Benito se tue dans un accident de voiture. Sa vie va alors totalement basculer. D’abord elle va apprendre que son défunt mari, non content d’avoir amené l’entreprise familiale au bord de la faillite, se préparait à s’enfuir vers le Brésil en compagnie d’une jeune femme russe. Sous le choc, Piedad va se scinder en deux personnes : la Piedad de Toujours, qui continue de se conduire comme elle l’a toujours fait jusqu’ici, et la Piedad de Jamais qui devient capable de faire ce que normalement elle n’aurait jamais osé. Sous l’influence de cette dernière, Piedad va changer. Cela commence quand elle écrase sauvagement le chien du voisin. Et ce n’est que le début. Il n’y aura pas que le chien qui sera sa victime !

Les polars de Carlos Salem ne sont pas à prendre au sérieux. Ils sont en général complètement déjantés et totalement loufoques. Ainsi, c’est avec jubilation que l’on assiste à la transformation de Piedad de la Viuda. Elle qui est une belle femme mais qui, sous l’influence d’une mère bigote, cachait ses charmes sous des vêtements austères, va devenir une femme fatale qui ensorcelle les hommes. Et plus que ça : elle va se transformer en femme d’affaire avisée pour contrer tous les requins qui lorgnaient avec avidité sur ses richesses, elle qui auparavant se contentait de signer sans les lire les documents que lui présentait son magouilleur d’époux. Elle devient aussi redoutable physiquement, pas seulement à cause de son sex-appeal qui rend dingue ses prétendants, mais aussi par sa capacité à se défendre, comme le constatera trop tard le tueur au costume gris et à la tête d’assassin qu’elle va occire à coups de crucifix. Mais attention, même avec quelques meurtres à son actif, Piedad reste pieuse : elle envisage de se confesser au Père César et de noter chaque mauvaise action dans son carnet de péchés. En fait elle est vraiment bienveillante et généreuse : elle pardonne à son mari, aide ses anciennes maîtresses, essaie de sauver les emplois de son entreprise. Elle prend soin également des collections rassemblées par ses parents disparus : les aphorismes et les proverbes de son père et les boléros de sa mère. C’est une bonne fille. Devenir une femme d’action la débride aussi sexuellement : elle qui avait la chair triste devient une amante volcanique.

Se positionner dans le domaine de l’humour n’empêche pas Carlos Salem de bâtir une intrigue suffisamment complexe pour entretenir le suspense. Il y a des rebondissements et des surprises, même si la vraisemblance n’est pas la qualité majeure de cette histoire. Au passage l’auteur distribue quelques coups de griffes bien sentis, notamment à l’église catholique, mais toujours dans la dérision jamais dans le sérieux et l’emphase.

Dans ce polar, un salubre dédoublement de personnalité transforme Piedad, la bigote rigide, en une femme libérée, sensuelle et active sur tous les plans. Comme dans ses précédents romans (voir sur ce site Aller simple et Nager sans se mouiller) Carlos Salem signe dans Attends-moi au ciel un polar humoristique réjouissant par sa verve et son ironie, parfois grinçante.

Extrait :
Il s’approche en ouvrant sa braguette et sort son sexe encore flasque. Je me mets à pleurer. La voix en moi me maudit, mais je fonds en larmes tandis qu’il recule pour mieux s’exhiber et commence à se tripoter.
— Tu pleures, maintenant ? Merde, si on m’avait dit que tu étais une petite chose fragile…
— « La petite chose fragile, c’est celle qui pend entre tes jambes! » crie, la voix.
Mais c’est bien moi qui saisis la veste d’Amor par le col et ta fais tourner, lestée par le poids du crucifix dans la poche, puis la projette contre son sexe une fois, deux fois ; moi qui me lève et fracasse le crâne de l’homme en gris à la tête d’assassin, qui se couvre de rouge et a maintenant une tête de mort.
« Arrête, arrête, arrête, tu vas le… », m’avertit ma voix intérieure.
Puis elle se tait.
Parce que l’homme à la tête d’assassin est mort. Définitivement mort.
Et bêtement,  je songe que j’ai taché de sang son costume.

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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Annonce du 10e Festival international des littératures policières – Toulouse Polars du Sud 2018

Du 12 au 14 octobre 2018

Pierre Lemaitre sera le parrain de cette 10ème édition du Festival Toulouse Polars du Sud.

Les auteurs invités

Les prix qui seront décernés

Tous les détails du festival sur le site  Toulouse Polars du Sud

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De ton fils charmant et clarinettiste – Richard Ste-Marie

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Alire)
Genre :
Enquête
Personnage principal : sergent Marcel Banville, SPVQ (Québec)

Je ne sais jamais à quoi m’attendre quand je commence un Richard Ste-Marie. Encore moins cette fois-ci, parce que son détective que j’aime bien, Francis Pagliaro, ne fait pas partie de la distribution.

Début prometteur : un prêtre est étendu, face contre terre, les bras en croix, nu sous sa chasuble rose relevée au-dessus des fesses, la tête baignant dans le sang, tenant dans sa main la souris de son ordi déposé sur l’autel, qui affiche la photo d’un jeune garçon agressé par deux religieux. Une mise en scène qui fait penser à l’assassinat de l’abbé Bergeron quelque temps auparavant. Puis un autre prêtre pédophile, le vieil abbé Delisle, est victime d’un cocktail Molotov.

C’est au sergent Marcel Banville, policier à Québec, sur le point de prendre sa retraite, que l’enquête est confiée; peu sociable, policier magouilleur, ex-délinquant, dont la jeunesse frivole est marquée par le suicide de sa mère, Banville envisage son travail sans enthousiasme. Tout en espérant s’en sortir par la retraite qui l’attend dans quelques semaines, il craint le désœuvrement dans lequel il sera alors jeté.

L’enquête piétine; Banville quitte le corps policier; et s’emmerde. Il en est réduit à regarder les séries policières à la télé pour les critiquer. Puis, il s’immerge dans ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, son rapport bienheureux avec sa mère surtout, dont il n’a jamais compris le suicide. Il s’intéresse particulièrement au cas du père Chabanel qui sera bientôt libéré de la prison où il a purgé cinq ans de réclusion pour avoir extorqué de l’argent aux pères de sa communauté (procurations suspectes, encaissements louches, fausses factures). Banville apprendra que ses fraudes les plus spectaculaires consistaient à se faire désigner comme unique héritier de plusieurs dames dont il s’occupait de très près, et même de très très près… Les prêtres ne sont pas tous pédophiles !

L’ex-policier entreprend d’en apprendre le plus possible sur Chabanel. Son enquête non officielle le conduit à un prêtre africain plutôt mystérieux qui se serait donné la mission de rendre justice aux actes non punis (ou pas assez) perpétrés par ses collègues. En même temps qu’il tente d’éclaircir un lien délicat entre le père Chabanel et sa mère. En fait, c’est son propre passé qu’il tente d’éclaircir et de comprendre.

Tout cela est sans doute un peu déroutant; on s’attend à une enquête menée dans le milieu des prêtres pédophiles et on se retrouve à suivre un personnage pas très héroïque. Comme c’est lui qui raconte l’histoire, on se retrouve dans sa tête, dans ses souvenirs, dans ses projets, et on frôle sa sensibilité. Un polar d’enquête détourné en roman psychologique, dans lequel on devine que Ste-Marie a investi beaucoup de lui-même. De plus, même si son détective habituel, Francis Pagliaro (SPVM), n’est évoqué qu’en passant, Ste-Marie intègre à son récit plusieurs personnages de ses nouvelles, qui font partie sinon de sa vie réelle, du moins de sa vie rêvée.

Une histoire noire qui demande respect.

Extrait :
J’ai fait mon cours secondaire au petit séminaire de Québec, voyez-vous, juste après l’abolition du cours classique. Entre garçons, petits et grands, et avec des professeurs qui étaient des prêtres séculiers qu’on appelait monsieur.

Avant que le collège n’accueille les jeunes filles, les seules dames qu’on croisait étaient des employées d’entretien en uniforme vert pâle à qui il était interdit de parler. Les curés espéraient qu’on ne tomberait pas sous l’influence charnelle de ces démones, mais ils les mettaient tout de même en pâture sous nos yeux de façon quotidienne. Pour résister au péché, il faut avoir accès à la tentation, que le diable se manifeste, qu’il soit disponible en quelque sorte. Je suppose que, dans l’esprit des ecclésiastiques, la présence des nymphes (c’est le surnom qu’elles portaient) servait d’appelant, mais un peu à la manière du lapin mécanique qui précède la meute dans une course de lévriers. Tout le monde sait que même le vainqueur ne l’attrapera jamais.
Les nymphes récuraient les planchers et les marches des escaliers à la brosse, à quatre pattes, si bien qu’on apercevait leur cul plus souvent que leur visage. De là vient ma prédilection juvénile pour les fesses. Comme un défaut dans le plan de match des saints pères.
Plus tard dans ma vie, je me suis demandé si les abbés étaient assez perfides pour avoir forgé de façon délibérée à notre intention cette image de la femme : créature réduite à son cul, alléchant corpus delicti intouchable, prosternée devant nous telle devant son Dieu, dévouée à faire disparaître le maculage de nos pas.

Niveau de satisfaction :
(3,7 / 5)

 

 

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