Les marges du polar

Par Jacques Henry

Dans les marges du polar: polar ou non?


N’attendez pas ici de critères rigoureux de délimitation ni de cloisons étanches. Il ne suffit pas que l’intrigue soit située dans le futur pour que cela soit automatiquement de la science-fiction ni qu’on nous promène d’une capitale à l’autre pour se trouver automatiquement dans le roman d’aventures ou d’espionnage. À l’inverse, il ne suffit pas d’un meurtre, ni même d’une série de meurtres, pour que l’on ait affaire automatiquement à un polar. Tout est question d’emphase, de style, de degré, d’intention romanesque.

Si l’on n’a aucune difficulté à identifier John Le Carré ou Robert Ludlum au roman d’espionnage, Isaac Asimov à la science-fiction et Lovecraft et Stephen King au roman fantastique, la ligne est beaucoup moins facile à tracer dans la majorité des autres cas.

Voici donc une brève nomenclature des genres connexes (que l’on avait autrefois tendance à classer, comme le polar, dans la paralittérature mais dont les meilleurs auteurs appartiennent maintenant de plein droit à la littérature tout court) qui ont souvent côtoyé et fécondé le polar sans toutefois se laisser absorber par lui.

Mais auparavant, il n’est pas inutile de rappeler que ce qui constitue l’essence même du polar, ce n’est pas, comme on pourrait le penser, un meurtre, ou une menace, mais bien une enquête rationnelle. Si la progression de l’enquête ne constitue pas la colonne vertébrale de l’intrigue, nous ne sommes plus dans l’authentique polar mais dans ses marges, ou dans le polar prétexte ou, vraisemblablement, tout à fait ailleurs. Cela d’ailleurs n’enlève rien à la valeur des romans, qui peuvent être de purs chefs d’oeuvre.


La science-fiction

Il faudrait consacrer tout un site comme celui-ci à la seule nébuleuse de la SF (voir le portail de la science-fiction chez Wikipédia). Le domaine de la SF est considérablement plus vaste que celui du polar et se décline lui aussi dans une foule de teintes et de demi-teintes gravitant autour de quelques pôles majeurs:

  • Les sociétés du futur (Speculative Fiction): les grands classiques du genre sont 1984 de George Orwell et Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, mais aussi la saga de Fondation, d’Isaac Asimov.
  • Les civilisations extraterrestres: qu’on se rappelle le légendaire La guerre des mondes, de H.G. Wells.
  • Les aventures spatiales et galactiques (Space Opera) la télévision et le cinéma nous ont donné les séries-cultes Star Trek et Star Wars, mais l’un des très grands, Robert Heinlein, a écrit plusieurs romans de référence dans cette niche.
  • Le développement des technologies (Hard Science): la légendaire série des Robots, d’Isaac Asimov, en est un excellent exemple. Un auteur très populaire et polyvalent comme Michael Crichton a lui aussi exploré ce créneau (mais pas exclusivement).
  • Les mondes imaginaires (Heroic Fantasy): Le seigneur des anneaux, de J.R.R. Tolkien et la série culte de Dune, de Frank Herbert sont les classiques absolus d’un genre tellement fécond qu’il pourrait bien un jour acquérir sa souveraineté! Voir ci-dessous notre sous-section sur le roman fantastique.
  • Les post-humains: immortalité, pouvoirs supra-normaux et autres évolutions possibles de l’Homo sapiens. A.E. Van Vogt, un autre des monuments de la SF classique, a abondamment exploré cette niche.

À notre (petite) connaissance, seul Isaac Asimov, avec son diptyque Les Cavernes d’acier et Face aux feux du soleil a réussi le coup d’intégrer à parts égales une authentique enquête policière (menée par un enquêteur humain et un robot intelligent) et un contexte futuriste tout aussi important. À un moindre degré, pratiquement toutes ses histoires de robots présentent des analogies avec les enquêtes policières.

Mais de nombreux auteurs de polars ont donné à leurs romans une touche de science-fiction. Dans ces cas, s’ils sont véritablement demeurés dans le polar, ils ont continué à donner priorité à l’enquête criminelle et se sont contentés de situer leur intrigue sur Terre, dans un avenir proche et prévisible, avec des personnages dont la psychologie et les préoccupations sont demeurées contemporaines. Ils ont simplement eu besoin de poser une hypothèse technologique ou sociologique pour développer leur intrigue. Douglas Preston et Lincoln Child sont très représentatifs de cette tendance. Dan Brown, dans Anges et démons, fait de même l’hypothèse d’une bombe d’antimatière dans un roman que personne ne songerait pourtant à classer dans la SF.


Le roman d’espionnage

Si l’espionnage (le vrai!) est votre tasse de thé, voir le portail du renseignement sur Wikipédia. Quant au roman d’espionnage, il faudra vous contenter de l’article spécifique.

Même s’il a lui aussi des ancêtres, ce genre est véritablement venu au monde dans le contexte de la seconde guerre mondiale (où le vrai renseignement a joué un rôle déterminant) et surtout de la guerre froide qui a suivi: CIA et MI6 contre KGB! Et les romanciers de ce genre ont dû être bien embêtés à la chute du mur de Berlin, qui a marqué la fin du communisme. Heureusement, on ne laisse pas tomber une mine d’or pareille, et les multinationales, les dictatures plus mineures et surtout les organisations terroristes et sociétés secrètes de tout poil sont vite venues à la rescousse dans les rôles de méchants! Le genre a donc quitté le contexte purement militaire pour s’orienter vers l’espionnage industriel et la lutte antiterroriste.

Ce genre a acquis ses lettres de noblesse grâce à deux écrivains britanniques qui, en plus d’avoir une connaissance personnelle de la carrière d’agent secret, ont un remarquable talent littéraire qui leur a souvent permis de transcender le genre: Graham Greene et John Le Carré. Parmi les auteurs à succès, beaucoup plus commerciaux, qui ont ensuite illustré le roman d’espionnage, les plus connus sont Ian Fleming et ses James Bond, Robert Ludlum et Tom Clancy.

Roman d’espionnage et polar ont des affinités certaines; beaucoup les confondent et plusieurs auteurs se promènent allègrement à la frontière entre les deux. Mais il y a des différences fondamentales. Alors que le polar est la lutte d’un enquêteur contre un criminel, le roman d’espionnage est la lutte d’une organisation (un service de renseignement) contre une autre organisation (service de renseignement ennemi, mafia, trafiquants, groupe terroriste, société secrète). En outre, le roman d’espionnage est essentiellement tourné vers l’action (la réussite d’une opération, le démantèlement d’une organisation, l’infiltration d’un réseau, le sauvetage d’un agent) alors que le polar, même s’il ne dédaigne pas l’action, est tourné vers la résolution d’une enquête et, souvent, l’identification d’un coupable, généralement solitaire.

En conséquence, si, dans un polar, le rôle principal du méchant est confié à un groupe constitué, nous sommes déjà à la frontière du genre. Et si le bon appartient à la CIA, à la NSA ou au MI6 plutôt qu’au FBI ou à un corps de police, il y a de sérieuses chances qu’on l’ait traversée!


Le roman fantastique ou d’horreur

Pour un tour d’horizon détaillé du genre, voir l’excellent article de Wikipédia.

Il s’agit d’une autre nébuleuse énorme, dont les racines, loin d’être modernes, plongent dans la préhistoire de l’humanité. La plupart des grands mythes et des récits fondateurs des religions et des civilisations (L’Odyssée, la Bible, La légende du roi Arthur, etc.) en constituent le noyau essentiel. Deux seuls dénominateurs communs pour réunir cette fabuleuse diversité littéraire: le surnaturel et la lutte du bien contre le mal (par opposition à la lutte entre le bon et le méchant, qui est plutôt la marque du polar et du roman d’espionnage).

Parfois, c’est tout l’univers romanesque qui est surnaturel et on est alors dans l’ordre des mondes imaginaires ou merveilleux. Fées, chevaliers, elfes, alchimistes et autres magiciens peuplent tout naturellement le roman, comme si le surnaturel était normal, La lutte du bien contre le mal est ici universelle et symbolique: ce ne sont plus des individus qui s’opposent, mais des forces cosmiques, même si elles s’incarnent dans des personnages. L’exemple contemporain le plus célèbre est la série culte des Harry Potter, de J.K. Rowling. C’est d’ailleurs dans ce domaine qu’il y a parfois un chevauchement de ce genre avec la science-fiction et son heroic fantasy. Des auteurs identifiés SF aussi polyvalents et talentueux que Robert Silverberg et Philip K. Dick se sont d’ailleurs allègrement promenés entre les deux genres. Dans le domaine francophone contemporain, l’auteur culte Bernard Werber est sans doute celui qui a eu le plus grand succès commercial, avec une production très inégale, parfois géniale mais souvent brouillonne ou redondante.

L’autre pôle de cette nébuleuse est beaucoup plus sombre et gravite autour de l’intrusion dans le monde normal de forces maléfiques surnaturelles. La tension romanesque repose précisément sur l’opposition entre la normalité et le surnaturel. Monstres, vampires, loups-garous, revenants, esprits frappeurs, démons sataniques et forces du Mal peuplent l’imaginaire de ces romans d’horreur ou d’épouvante. Les archétypes de ce genre romanesque sont bien sûr Dracula, de Bram Stoker et Frankenstein, de Mary Shelley, tout comme les romans de Lovecraft. Plus près de nous, le roman Rosemary’s Baby, d’Ira Levin (adapté ensuite au cinéma par Roman Polanski) est une oeuvre de référence du genre. Mais, depuis de nombreuses années, c’est Stephen King qui règne en maître incontesté sur cette niche, suivi de très loin par Dean Koontz et par la spécialiste des vampires, Anne Rice.

Pour en revenir à notre genre (le polar), des auteurs d’authentiques romans policiers flirtent avec le fantastique et le surnaturel, particulièrement dans la niche du polar ésotérique ou du thriller mystique. Ce qui les maintient toutefois dans le genre polar, c’est que ce qui est présenté comme surnaturel au début ou même tout au long du roman finit toujours par avoir une explication rationnelle, la rationalité étant l’une des caractéristiques du polar. La chambre ardente, de John Dickson Carr demeure, malgré son âge (1937), l’exemple classique du polar faussement fantastique. Aujourd’hui, le tandem Douglas Preston et Lincoln Child, exploite avec talent cette niche, particulièrement avec la série mettant en vedette leur héros Aloysius Pendergast. Dans le domaine francophone, dans un registre moins épique mais plus affolant, Jean-Christophe Grangé exploite ce créneau.


Le roman d’aventures

Le pur roman d’aventures appartient définitivement au passé, particulièrement au XIXe siècle et on peut le considérer aujourd’hui comme un genre en voie d’extinction, sinon éteint. Les Alexandre Dumas, Rudyard Kipling, Robert Louis Stevenson, Walter Scott, Fenimore Cooper et même Jules Verne l’ont glorieusement illustré. C’est un roman épique qui combine des actions extraordinaires menées par des héros virils dans des pays ou espaces exotiques. Le gladiateur, le pionnier découvreur, le cowboy, le flibustier, le héros colonial ou le mousquetaire, selon les époques, ont été ses personnages légendaires, dans des sous-genres tels que le péplum biblique ou romain, le western, le roman de cape et d’épée et les romans de conquête coloniale. Spartacus, Robin des bois, le comte de Monte-Cristo, Moby Dick, Buffalo Bill, Davy Crockett, le général Custer et plus récemment, Lawrence d’Arabie sont devenus des légendes de ce genre. Aujourd’hui, ce sont des arts tels que le cinéma et la bande dessinée qui ont remplacé les épopées d’antan, souvent sur le mode du thriller (Jaws – les dents de la mer), du pastiche (Indiana Jones) ou de la parodie (Lucky Luke).

Mais aujourd’hui, alors qu’on se déplace en jet autour de la planète, qu’il ne reste plus de terres vierges à conquérir, que les Indiens ne veulent plus jouer des rôles de méchants et que les pirates sont devenus informatiques, le genre a pratiquement disparu comme créneau spécifique et ses principales caractéristiques se sont diluées dans des genres plus modernes comme le polar et le roman d’espionnage.

Plusieurs auteurs de polars ont conservé du roman d’aventures le souci d’exotisme et adorent promener leurs lecteurs entre les grandes villes du monde au sein du même livre. D’autres encore les emmènent dans des coins perdus d’Amazonie ou de Patagonie, la plupart du temps au sein de missions archéologiques ou scientifiques. Mais cet exotisme est devenu un simple piment ou une toile de fond de certains polars, et non plus une fin en soi.


Le roman de catastrophe

Le genre a été très populaire dans les années 1970 et a été illustré (par leurs versions cinématographiques bien plus que par les romans d’origine) par les hits planétaires qu’ont été Airport, d’après un roman d’Arthur Hailey et La tour infernale. Le genre, qu’on a cru mort après la décapante parodie de Y a-t-il un pilote dans l’avion? a connu un sursaut inattendu (au cinéma, toujours) avec le succès encore inégalé de Titanic.

Sur le plan dramatique, le genre est très efficace, avec son unité de temps, de lieu et d’action, les actes d’héroïsme auxquels il donne lieu et les images spectaculaires qu’il autorise au cinéma. Mais il atteint vite ses limites pour deux raisons. Tout d’abord, contrairement à un meurtre qui peut se retrouver dans des milliers de romans et conserver tout son intérêt, le roman ou le film de catastrophe est unique. Après La tour infernale, l’incendie d’un gratte-ciel n’est plus réutilisable comme fiction (le 11 septembre 2001 a démontré que la réalité peut dépasser la fiction, cependant). Et qui va vouloir raconter un naufrage après Titanic? Bref, on a assez rapidement fait le tour des catastrophes possibles. Et, deuxièmement, il manque un méchant. Un iceberg ou un moteur d’avion en panne ou un incendie, ça fait de jolies images, mais il n’y a pas de coupable à chercher!


La Chick Lit

Avec la Chick Lit (littéralement, les romans pour les poulettes), nous sommes très loin du polar. Peines d’amour, princes charmants, séduction, bavardages de bar, états d’âme, problèmes de couple, coeurs brisés, sororités consolatrices, c’est à ces carburants que fonctionnent ces romans stéréotypés que certains considèrent comme la porno des femmes! Chez nous, le Wal-Mart de ce genre est sans conteste les éditions Harlequin. Mais quel rapport avec le polar?

Le lien est la niche du polar romantique (mystery romance) qu’exploitent plusieurs auteures (faut-il s’étonner que ce soit toutes des femmes?) pourtant identifiées comme mystery writers – même si elles ont souvent une production parallèle de romance. De toute façon, le polar au féminin, en général, accorde plus d’importance aux aspects psychologiques et sentimentaux que son équivalent masculin. Mais quand ces aspects sont dominants, au point que l’intrigue proprement policière se traîne, on est dans la marge romance du polar. Si on aime le genre, Patricia MacDonald, Sandra Brown (qui a produit par ailleurs d’excellents suspenses tout à fait classiques) et Joy Fielding sont des romancières de talent qui ont produit des oeuvres très solides. Même la très populaire Mary Higgins Clark (qui a assuré sa descendance littéraire avec sa fille et sa belle-fille, elles-mêmes romancières) saupoudre ses intrigues de romance. L’intrigue canonique du polar romantique concerne la jeune et jolie professionnelle qui tombe amoureuse d’un homme séduisant et qui, une fois tombée sous son charme et souvent mariée avec lui, découvre peu à peu que cet homme a un aspect sombre, voire terrifiant, un lourd passé et des secrets maléfiques!

Rappelons deux de nos signets vers des sites consacrés aux auteures de polar: Polar de femme et Polar au féminin. Et précisons bien que auteur féminin ne signifie pas automatiquement polar romantique, loin de là!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*