Le mort était trop grand – Luis Miguel Rivas

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017
(Era más grande el muerto)
Date de publication française : 2019 – Grasset
Traduction : Amandine Py
Genres : Mafieux, Humour
Personnage principal : Manuel Alejandro, jeune homme, grand amateur de vêtements de marque (narrateur)

La dernière image qu’a Manuel de son pote Chepe c’est ses chaussures vertes. Chepe s’est fait buter. Le camion de la morgue l’emporte, on ne voit de lui que ses belles chaussures. C’est une scène banale à Villeradieuse où beaucoup de personnes se font descendre depuis que les deux chefs mafieux qui dirigent la ville, don Efrem et Moncada, se livrent une guerre sans merci. C’est aussi une occasion de s’approvisionner à moindre prix en vêtements de marque dont raffolent tous les jeunes. En effet, à la morgue, les cadavres sont dépouillés de leurs beaux vêtements griffés et rhabillés en fringues ordinaires. Les habits de marque sont ensuite revendus à prix cassé. Il faut simplement repriser les trous ou les accrocs laissés par les balles. C’est ainsi que Manuel a pu s’offrir l’habillement qui lui procure une dégaine mortelle. La vie suit son cours à Villeradieuse et le chef mafieux don Efrem, quand il ne fait pas assassiner ou poser des bombes, a le temps de faire la cour à la belle Lorena.

Villeradieuse, en Colombie, est sous l’emprise de deux parrains mafieux qui sont aussi les principaux employeurs. Ils étaient amis et associés lorsqu’ils étaient jeunes. Ils sont devenus ennemis lorsque chacun a développé sa propre affaire. Maintenant leur différend se règle à coup de fusil mitrailleur ou de bombe puissante. La police n’intervient pas, elle est totalement absente. Malgré une ambiance de danger imminent car les assassinats en série ou les bombes peuvent éclater n’importe où, n’importe quand, la vie s’écoule presque tranquillement. Les jeunes sont obnubilés par les marques de vêtements et, comme les autres, ils cherchent a être dans le business, c’est à dire à trafiquer ou tuer pour le compte d’un chef mafieux. Tout le talent de Luis Miguel Rivas est de décrire la situation d’une façon à la fois cynique et comique où l’humour noir est toujours présent. Cela donne à cette histoire, dont le sujet est lourd, une tonalité légère, amusante, parfois même hilarante. Par exemple lorsque le Patron don Efrem, un gars plutôt rustre et brutal, essaie de devenir un homme délicat et cultivé pour séduire la belle et distinguée Lorena, une poulette de la haute, selon ses propres termes. Il y a du boulot !

C’est dans cette opposition entre la guerre sanglante des gangs et les préoccupations de la vie ordinaire telles que l’amour, la séduction, le travail, que réside l’originalité de ce livre. Il est souvent question de meurtres et d’attentats. Une ambiance sinistre et morbide, mais traitée avec un humour noir ravageur, arrive souvent à nous faire sourire. La musique est omniprésente, la salsa ou le tango ajoutent petit un air guilleret malgré les tas de cadavres et les destructions massives.

Extrait :
— Que ce soit bien clair, Maître. J’ai pas l’intention d’arrêter de poser des bombes. Mais pour que vous puissiez pas dire que je vous écoute pas, je vais parler à la presse, et je vais me défendre.
Il invita cent cinquante journalistes à une fête de trois jours avec des concerts de Diomedes Díaz et Lisandro Mesa à L’Amitié. Il les gava de nourriture, de boissons et de femmes, puis le lendemain, les réunit sur le parking pour une conférence de presse, où ils reçurent une enveloppe de deux cent mille pesos chacun. Ce jour-là, il passa aux infos nationales, les cheveux plaqués sur le côté à grand renfort de gomina, la chemise boutonnée jusqu’en haut, à côté de Mario Plagié, qui lui donnait des indications en toute discrétion. II se plaignit des injustices qu’il subissait, de la persécution policière, des calomnies que des journalistes à la solde de grands groupes de presse répandaient sur son compte, en déformant les faits, en y injectant un poison sournois et préjudiciable, et dénonça l’attaque criminelle perpétrée à l’encontre d’un club de football qui représentait l’idiosyncrasie de tout un peuple, et tout ceci, en raison de ses origines modestes et de son engagement envers les plus démunis. Je ne cherche pas et ne souhaite pas qu’un conflit meurtrisse le peuple de Villeradieuse, je veux la paix, j’ai toujours prêché la paix et personnellement œuvré pour la paix, dit-il en guise de conclusion, les journalistes étaient à deux doigts de l’applaudir.

Carlos Gardel – El día que me quieras

Je me vois déjà débarquer dans ma rue avec cette dégaine de malade, les copains hallucineraient rien qu’à me voir passer.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

 

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