Ghetto X – Martin Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2019 (Libre Expression)
Genres : Enquête, espionnage, thriller
Personnage principal : Victor Lessard

Ça fait 5 ans que Michaud nous a privés de ses romans (depuis Violence à l’origine). Pas tout-à-fait un abandon parce qu’il a écrit les scénarios de la série télévisée Victor Lessard. Mais ses romans sortent plus de l’ordinaire que la série télévisée. C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que je me suis lancé dans Ghetto X.

Lessard a démissionné depuis quelques années du département des crimes majeurs : conscient que sa nécessité d’enquêter sur des meurtres et d’épingler les coupables était liée à une faille qui s’était insinuée en lui depuis son enfance (son père aurait tué son épouse et son frère avant d’essayer de se suicider), Lessard veut en finir avec ce sentiment de culpabilité qui le ronge de plus en plus violemment. Il a voulu faire une coupure et n’a pas même pas répondu aux appels téléphoniques ou aux textos de sa partenaire de 15 ans, la grosse Taillon, alias Jacinthe. Et il travaille maintenant, peinard, comme agent de sécurité au Casino de Montréal.

Il finit, toutefois, par se rendre sur le lieu d’un crime bizarre dans une tour d’un luxueux condo dans le bout du Centre Bell, sans savoir exactement pourquoi il avait répondu à l’appel de Jacinthe. Faut croire que le sevrage avait échoué. Un journaliste d’enquête a été tué d’une balle et, ce qui est bizarre, c’est que le tir a été effectué sur une très longue distance, au moins 2 000 mètres, ce qui ne peut être l’œuvre que d’un rare spécialiste, un tireur d’élite militaire (sniper) ou des forces spéciales. Dans ce cas-ci, le tireur aurait été planqué dans une cache sur le Mont-Royal, avec un complice qui l’aidait à ajuster son tir en tenant compte du vent et de la distance.

Son mentor mourant, Ted Rutherford, dévoile à Lessard qu’il ne sait pas vraiment la vérité sur la mort des membres de sa famille et lui ouvre une piste. À partir du moment où Lessard enquête sur le massacre de sa famille et sur la mort du journaliste, on s’efforce de l’assassiner, si bien qu’il doit se terrer dans une cave du Chinatown avec Jacinthe et l’ex-policier Yves Gagné. Ça ne l’empêche pas d’enquêter, et les trois amis mettent à jour deux informations importantes : d’abord, l’assassinat du journaliste Lefebvre aurait été commis par des extrémistes d’un groupe d’extrême-droite (les Freelanders) qui gardent prisonniers plusieurs supposés djihadistes dans un camp de concentration, Ghetto X. Secundo, le père de Victor aurait été engagé au moment de la Guerre froide par les services secrets canadiens pour infiltrer des sympathisants communistes et leur voler une liste de membres, lors de l’Opération Marée rouge qui s’efforçait d’enrayer l’influence de la Russie au pays. Mais tout cela n’explique pas encore pourquoi on s’en prenait à Lessard. Pour lui, ça va mal : aurait-il achevé son père par erreur ? Sa blonde Nadja, qui lui a permis de s’échapper lors d’une embuscade, s’est fait blesser et reste dans le coma à l’hôpital. Il se sent responsable, aussi, de l’aide que Jacinthe lui apporte, risquant ainsi de ruiner sa carrière. Contre lui également, Marc Piché, directeur du SPVM, qui avait couvert les magouilles du commandant Tanguay (Violence à l’origine) et qui essaye de piéger Lessard dans cette affaire. Puis, un agent du SCRS qui trahit Lessard et trompe sa patronne Claire Sondos. Bref, pas facile de comprendre qui en veut à Lessard à ce point et encore plus difficile d’imaginer comment il va se sortir de là.

Enfin un roman de Michaud ! La série télévisée, malgré les prix obtenus, ne m’avait pas du tout rassasié : les intrigues de Michaud sont toujours complexes et, dans la série, le montage n’aidait pas; et Jacinthe était trop jolie et pas assez vulgaire. On retrouve dans le roman ce couple improbable, où la grosse Taillon est vraiment importante pour faire mieux passer l’apitoiement de Victor sur lui-même. Je ne cherche pas nécessairement des héros, mais les policiers, ou les détectives, qui sont rongés par la culpabilité, me dépriment.

Donc, des personnages réussis, y compris le dur Messiah; le patron de Jacinthe, Delaney; la jeune journaliste Virginie Tousignant. Le rythme est infernal et, ici, le découpage temporel, principalement les retours en arrière, contribuent à augmenter le suspense. Des tas de morceaux épars finissent par se synchroniser, grâce au style d’écriture de Michaud que je nommerais le style strip-tease : on nous dévoile un bout par-ci, un autre par-là, puis on tourne autour du poteau, et on expose encore un ou deux bouts, on sent venir la nudité, et pourtant d’autres morceaux rebondissent, on perd la tête mais, enfin, l’éclairage découvre tout ce qui était encore caché pour notre plus grande satisfaction.

On ne pourra plus attendre encore 5 ans, Martin Michaud.

Extrait :
Accroupis derrière le tronc d’un pin gigantesque, ils exhalaient de petits nuages de condensation. Ils avaient garé le véhicule de location loin en aval du chemin forestier, qu’ils avaient évité d’emprunter. L’arme au poing, le cœur battant à tout rompre, ils avaient marché durant près de trente minutes dans la forêt dense et hostile, et s’étaient approchés avec moult précautions. La neige qui tombait dru compliquait leur tâche; ils n’étaient ni chaussés ni habillés en conséquence.
La porte d’une des baraques s’ouvrit. Des menottes aux poignets et aux chevilles, deux hommes arabes en sortirent escortés par un garde armé. Ce dernier les entraîna vers un autre bâtiment, où ils disparurent bientôt.
Tandis que Jacinthe poursuivait son repérage, Victor chuchota à son oreille.
On est d’accord que c’est là.
Elle fit signe que oui, puis lui repassa les binoculaires en vitesse.
Checke ça, mon homme.
Victor découvrit un Freelander armé d’un fusil-mitrailleur qui patrouillait dans le sentier menant aux installations principales. Jacinthe consulta son cellulaire, qu’elle recouvrait en partie de sa main pour en dissimuler la luminosité.
Je n’ai pas de réseau ici. On retourne au char appeler Delaney pis Baron.
Victor continuait de surveiller les mouvements du Freelander avec les jumelles.
Attends. Ce gars-là est pas tout seul à patrouiller de même dans le bois.
C’est pas tout le monde qui a une fesse toujours collée ensemble comme toi pis…
Elle s’interrompit brusquement. La lumière d’une lampe de poche venait de crever l’obscurité et se mit à sonder la nuit quelques mètres à peine sur leur gauche.
Au prix d’énormes efforts, Jacinthe parvint à murmurer.
Let’s go, Lessard.
Mais déjà, le cône lumineux remontait vers eux. Un sifflement retentit; celui qui tenait la lampe venait de rameuter ses coéquipiers. Une autre lumière apparut. Puis une troisième sur leur droite. Ils étaient pris en souricière.

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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