Un automne noir – Florian Olsen

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2020 (Triptyque)
Genre : Enquête
Personnages principaux : Estara Villeneuve, prof de sociologie – Nasir Hassan, sergent-détective du Service de police de la ville de Gatineau

Le premier roman d’un auteur, c’est toujours un peu émouvant, souvent frustrant. Si, en plus, l’écrivain détient un doctorat en Science politique, on se méfie. Pourtant, plusieurs de nos meilleurs écrivains de polars détiennent des diplômes universitaires : Martin Michaud et son homonyme Andrée A, Hervé Gagnon, Jacques Senécal et Jean-Jacques Pelletier, pour ne nommer que ceux-là. Dans le cas d’Olsen, son roman m’a mystifié et subjugué plus que je ne l’ai été depuis des mois. Un peu frustré aussi, en tout cas surpris, je dirai pourquoi.

Dans le Vieux Hull, un des cinq secteurs de la ville de Gatineau, des jeunes femmes se font mystérieusement étrangler, sans motif apparent (absence de vol et de viol), sans indice et sans qu’on puisse comprendre comment cela a pu se produire puisque, au moins dans trois cas, il n’y avait personne d’autre que la victime là où le crime a eu lieu. Le sergent-détective Nasir Hassan de la police de Gatineau et la profileuse montréalaise Mila Scherrer sont chargés de l’enquête. La pression politique se fait sentir : le maire et le conseil municipal chercheront bientôt à se faire réélire. Les enquêteurs finissent par établir un lien entre les victimes : jeunes femmes déprimées ayant une mauvaise opinion d’elles-mêmes. C’est bien peu. Et les rares témoins sont suspects ou racontent des histoires invraisemblables. Le reporter du Droit, Alexandre Aster, pousse dans le dos des policiers, les radios poubelles attisent la méfiance, même la haine des « pas comme nous autres », et le démagogue Bernard Lemay, qui convoite la mairie, joue sur la panique qui gagne la ville pour blâmer les pouvoirs qui donnent de l’argent aux immigrés, aux chômeurs, et autres marginaux : « Plus de policiers et moins de travailleuses sociales! » C’est justement un Noir, Didier Saint-Louis, réputé violent, particulièrement avec les femmes, qui est dans la cible des enquêteurs. Et, quelque temps après, l’affaire est bouclée.

Plusieurs années plus tard, la professeure Estara Villeneuve, diplômée en sociologie et enseignante-chercheure à l’Université d’Ottawa, entreprend d’écrire un livre dans le but de comprendre comment la peur et le climat d’angoisse ont pu gagner la ville de Gatineau à l’époque qu’on a qualifiée d’automne noir. Plus jeune, elle avait été éclaboussée par ce vent de panique et, en y regardant de plus près, la conclusion de l’enquête ne lui paraissait pas satisfaisante. Elle tente donc de reconstituer les événements en interrogeant les principaux acteurs : le sergent Hassan, le journaliste Aster, Élizabeth Viau, la sœur de Sophie Viau, rare témoin apparent d’un des quatre meurtres, Cesare Pueble, autre témoin un peu confus depuis son retour de la guerre en Afghanistan, Katherine Myung, la psychologue de Sophie… En consultant le dossier monté par la police, Estara s’aperçoit qu’il y manque des bouts importants. Plus elle s’approche de la vérité, plus le policier Hassan et le journaliste Aster deviennent mal à l’aise, réticents, agressifs même. Et il est de moins en moins évident que le coupable était Didier Saint-Louis.

Qu’est-ce qui se cache derrière cette mascarade ?

La lecture de Tintin nous tenait en haleine parce que, à la fin de chaque page de droite, un problème surgissait. Olsen utilise un procédé semblable : les problèmes se multiplient. À peine un est réglé qu’un autre apparaît. Le jeu des va-et-vient temporels accentue notre impatience et excite notre curiosité. C’est avec beaucoup d’habileté que l’auteur maîtrise l’enchevêtrement de tous ces fils et captive le lecteur. D’autant plus que l’intrigue se déroule dans un décor réaliste, le Vieux Hull, qui nous rappelle les descriptions détaillées de Maureen Martineau (La ville allumette). En même temps qu’il stimule notre intelligence, Olsen touche notre sensibilité en exposant la stratégie populiste des hommes politiques et des radio-poubelles qui consiste à stigmatiser les minorités culturelles quand on a besoin d’une ‘tête de Turc’. Nous avons, nous aussi, nos petits Trump. Intéressant d’ailleurs que le sergent soit un marocain d’origine (bien intégré comme en témoigne sa réaction quand son supérieur lui apprend qu’un journaliste s’en vient : «Criss, déjà » ?) et que la profileuse ait fui la Tchécoslovaquie lors du printemps de Prague. Les principaux personnages sont bien crédibles et l’intrigue policière est loin de disparaître sous un plaidoyer à saveur politique et/ou sociale.

C’est vrai que j’ai ressenti une certaine frustration, qui a quand même passé assez vite, et que je souhaite éviter au lecteur, parce qu’elle était due à ma disposition plutôt qu’au contenu du livre : dans un polar d’enquête classique, un mystery novel, comme un Holmes ou un Poirot, un bon problème est posé, l’intelligence astucieuse du détective résout le mystère, et la tension accumulée par le lecteur se dissout. Et bien, soyons disponibles : nous n’avons pas affaire ici à un polar d’enquête classique.

Ce qui ne l’empêche pas d’être un excellent polar.

Extrait :
Aster reprend le fil de ses idées.
Tel qu’il se présente, le procès-verbal voudrait nous faire croire qu’en quarante-cinq minutes, soit entre 19h et 19 h 45, deux enquêteurs d’expérience n’auront pas échangé plus de dix phrases avec l’interrogée. C’est l’un des crimes les plus médiatisés dans l’histoire de Gatineau. Pire, Hassan et Scherrer font tomber la pression au moment même où ils abordent une preuve cruciale, qui relie chacun des meurtres.
Où veux-tu en venir ? demande Estara.
Hassan a délibérément omis de retranscrire une section de l’interrogatoire avec Sophie Viau et de la consigner dans le dossier officiel.
Comme Scherrer et lui l’ont fait avec les témoignages de Cesare Pueble et de Katherine Myung.
Aster acquiesce.
Ces quarante-cinq minutes de conversation effacées, c’est ce qu’Hassan m’a raconté.
Et pourquoi les avoir effacés ?
Aster écrase son mégot au pied de l’arche de pierre.
C’est ça, la question.
Alexandre, ose enfin Estara, qu’est-ce qu’Hassan t’a raconté exactement ? Qu’est-ce que Scherrer, Sophie et lui se sont dit pendant ces quarante-cinq minutes ?
Alexandre Aster a le regard sombre :
Je crois que tu devrais l’entendre de la bouche d’Hassan.

Le Vieux Hull

Niveau de satisfaction :
4.6 out of 5 stars (4,6 / 5)

 

 

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