Rosine, une criminelle ordinaire – Sandrine Cohen

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Éditions du Caïman
Genre :
Roman noir
Personnages principaux :
Clélia Rivoire, enquêtrice de personnalité – Rosine Delsaux, mère meurtrière de ses filles

Le 6 juin 2018 à 20 heures, dans un appartement d’Aubervilliers, Rosine, comme tous les soirs, donne le bain à ses deux filles, Manon 6 ans et Chloé 4 ans. Mais ce soir le bain se passe différemment : Rosine maintient la tête de Chloé sous l’eau pendant six minutes. Quand Chloé ne bouge plus, c’est le tour de Manon. Six minutes aussi sous l’eau. Rosine vient de noyer ses deux filles. Quand le policier Samuel, alerté par le compagnon de Rosine, arrive il découvre un spectacle horrible et hallucinant : assise par terre, la mère berce ses deux petites filles, elle leur chante une comptine, les caresse et les embrasse. Quand le policier essaie de lui faire lâcher les gamines, la mère s’accroche, prête à tuer pour protéger ses petites déjà mortes.
Cette affaire devrait être vite jugée, la culpabilité de la mère est reconnue, elle devrait prendre la perpétuité. Ce n’est pas ce que pense Clélia, enquêtrice de personnalité. Pour elle, dans le passé des criminels ordinaires, il y a eu des évènements qui ont perturbé leur psychisme au point de les rendre capables de commettre un crime. Pour Rosine, elle en est certaine. Elle va chercher la source de ce dérèglement.

Un double infanticide, sujet plombant au premier abord qui pourrait faire fuir. Eh bien, non ! Ce serait vraiment dommage de s’en tenir à cette idée préconçue et de passer à côté de ce roman passionnant.

D’abord il y a une vraie enquête. Quelle enquête peut-il y avoir quand la coupable est connue, qu’elle-même se considère comme un monstre, que les faits sont établis et incontestables ? Clélia ne cherche pas un coupable, elle cherche ce qui a permis de transformer une femme ordinaire en assassin. C’est une tâche d’autant plus compliquée et difficile que tous les témoignages décrivent en Rosine une femme toujours de bonne humeur, souriante, généreuse, prête à aider les autres. Une mère aimante dans une famille idéale. Quand une vie aussi géniale aboutit au meurtre de ses enfants, Clélia sait que le génial n’était qu’apparences. Juger c’est comprendre et pour comprendre il faut savoir ce qui s’est passé avant d’en arriver au crime. Cette recherche de l’évènement déclencheur est vraiment captivante.

Ensuite nous avons les personnages. Il y a Clélia. On ne s’ennuie pas avec elle ! C’est une bombe, dans tous les sens du terme : une beauté sauvage et un caractère explosif. Elle est coutumière des éclats et scandales qu’elle fait régulièrement dans le palais de justice où elle exerce. Elle ne supporte pas l’injustice et quand elle y est confrontée, elle fulmine et elle le fait dans un langage de charretier. Elle est connue pour ça, méprisée par certains. Au contraire Isaac Delcourt, un magistrat respecté, la tient en haute estime et lui reconnaît intelligence et efficacité. Isaac et Clélia forment un duo et leur complicité va au-delà des relations professionnelles. Isaac a sauvé Clélia dans le passé. Il y a entre eux une relation père-fille. Isaac est le seul qui ait une autorité sur Clélia. Le seul qu’elle écoute et à qui elle obéit … enfin presque. Ce duo c’est l’alliance de la glace et du feu : la sagesse et la maîtrise d’un côté, la fougue et l’intuition de l’autre. Rosine, elle, était parfaite avant le drame, maintenant elle-même se considère comme un monstre. Elle mérite le châtiment qui l’attend, elle ne veut pas être défendue. C’est contre elle que Clélia va d’abord devoir se battre et la convaincre de ressortir ce qu’elle a enfoui si profondément en elle qu’elle ne sait plus que ça a existé.

Et enfin, il y a dans ce livre beaucoup de finesse psychologique, d’empathie et d’humanité, malgré l’horreur des crimes commis. C’est aussi un roman engagé. Engagé en faveur d’une justice compréhensive et humaine, au moment même où d’autres prônent une justice dissuasive et militent pour le retour de la peine de mort.

Rosine est un formidable roman noir. Fort et poignant. Il mérite amplement les prix qui lui ont été attribués : Grand prix de littérature policière et Prix Dora-Suarez du premier roman, année 2021.

Extrait :
Isaac explique à Rosine que tout le monde a le droit d’être jugé justement et juger, c’est comprendre. Sur ce point, Clélia et Isaac sont entièrement d’accord. Donc, Rosine ne peut être jugée correctement que si le jury comprend pourquoi elle a tué ses filles. Clélia écoute Isaac. Il lui a à peine adressé la parole quand elle est entrée, il lui a juste répété de garder le silence. Il lui en veut ou il tient son rôle ou les deux. De toute façon, Clélia n’y tient plus, malgré la demande d’Isaac, elle l’interrompt.

— Rosine, l’eau, c’est l’eau. L’eau, la tête sous l’eau. Tu tiens la tête de tes filles sous l’eau. Il faut au moins six minutes pour mourir noyé. Six minutes, c’est beaucoup. Il faut tenir. Est-ce que tu connais cette sensation ? Est-ce tu as failli mourir noyée ? Ta mère ? Ton père ? Un autre enfant ? Un autre enfant est mort noyé ? Tu as noyé un autre enfant ?

Cédric n’attend pas de réponse et s’en va. Il connaît « Si » de Kipling, il ne lui demande pas son numéro de téléphone et il a l’art de la sortie, c’est déjà ça.

Bernard Lavilliers – If (poème de Rudyard Kipling)

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur

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