Élémentaire, mon cher Voltaire ! – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

elementaire_VoltaireDate de publication originale : 2015 (Lattès), 2016 (Masque)lenormand
Genres : Enquête, aventure
Personnage principal : Voltaire

Depuis 2010, j’ai commenté sept romans de Lenormand. Qu’il s’agisse de l’intrigante Leonora à Venise, du respectable Juge Ti en Chine ou du truculent Voltaire dans la France prérévolutionnaire : sans doute inégal, mais toujours brillant et amusant.

En 1734, les Lettres philosophiques de Voltaire sont condamnées et brûlées. Ce dernier se réfugie en Lorraine chez les du Châtelet. Émilie reste malheureusement à Paris, où elle approfondit ses connaissances mathématiques avec Maupertuis, qui pousse plus loin ses investigations avec la complaisance de la charmante marquise. Ce pourquoi Voltaire rentre à Paris et fonce directement chez Émilie, où il tombe sur le cadavre de sa servante Margoton. Pas le temps de discuter, la police arrive. Émilie plaide pour un malentendu; Hérault, le lieutenant général de police, réplique : « Il n’y a pas de servante morte dans le placard de votre cuisine ? » Et Émilie : « Oh, si je m’intéressais à tout ce qui se passe dans mes placards, je n’en finirais pas… »

Bref, on conclut que quelqu’un veut la mort d’Émilie; Hérault s’engage à la protéger de près, espérant ainsi croiser le chemin de Voltaire. Double intérêt : la justice française croit que la demeure nécessaire de Voltaire est la Bastille, ce qui est la responsabilité du lieutenant de police; mais Hérault a aussi besoin de Voltaire pour poursuivre et conclure ses enquêtes courantes, le meurtre de Margoton, par exemple, ou la tentative d’assassiner Émilie.

L’enquête de Voltaire, rendue malaisée par Rameau poursuivant aussi le philosophe qui lui doit un livret depuis un an, débouche sur une affaire d’espionnage avec l’Allemagne. On soupçonne même l’expert en mécanique Vaucanson de faire partie des traîtres, quand un de ses automates passe à travers les murs de la demeure d’Émilie, et finit par se lancer lui aussi sur la piste de Voltaire. Se pourrait-il que la cible véritable du complot soit le roi lui-même ?

Lenormand ça se lit avec un sourire aux lèvres : les situations sont souvent ubuesques et les jeux de mots intarissables. Même déguisé ridiculement en femme, Voltaire pétille d’intelligence alors qu’Émilie lui renvoie la balle avec aplomb et élégance. Hérault paraît plus ridicule que Lestrade à cause de ses contradictions vis-à-vis de Voltaire mais aussi d’Émilie, qu’il aimerait bien protéger de plus près. La description de la ville de Paris brille d’ironie et de truculence. Et les leçons de philosophie éclairent les esprits moins expérimentés : « Les hommes ont leurs secrets, les femmes ont leur mystère, il faut accepter que les hommes ne disent pas tout et que les femmes leur soient incompréhensibles, sinon on ne peut vivre ensemble : les hommes s’en vont et les femmes ne les retiennent pas ».

Extrait : 
Le bruit aux carrefours était assourdissant. De leurs voix aigres et perçantes, le porteur d’eau, la crieuse de vieux chapeaux, le marchand de ferraille, le tanneur, la vendeuse de marée, « Maquereaux ! Harengs ! » se faisaient un concours de braillements discordants.
− Pourquoi aller au spectacle ? dit Voltaire. C’est l’opéra de Paris, c’est tous les jours et c’est gratuit !
Il s’éloigna en fredonnant Dieu d’amour pour nos asiles, accompagné par le chœur des marchands ambulants, « Peaux de lapin ! », « Elle est fraîche la marée! », « Qui qu’en veut des p’tits pois? », une version qui peut-être n’eût point convenu au musicien. De ce brouhaha naissait l’ordre voltairien, et la rectitude de l’effervescence, et l’harmonie de la cacophonie.
Hélas, la marche à pied vous replongeait dans la réalité de la vie. Le tout-à-la-rue restait la règle en attendant le tout-à-l’égout. Ils progressaient dans les boues malodorantes, menacés par les tourelles d’aisance d’où tombaient des ordures, par les carrosses qui vous disputaient le passage au risque de vous éclabousser. Vivre derrière la protection des murs, des porches et des voitures ne préparait pas à affronter la noirceur de la ville, avec ses gibets, son cloaque, ses mendiants pleins d’ulcères, les vociférations de ses cochers, sous l’œil de coupe-jarrets prêts à vous détrousser.
− Notre époque devrait choisir entre les bas blancs et les rues crottées, dit Voltaire : les deux se marient mal.
Il lui fallait un autre myope chez qui élire domicile. Par chance, sa mémoire était un almanach des malvoyants.
− Dans mon métier, il faut avoir une liste complète des aveugles, des sourds et des imbéciles.
Il savait chez qui frapper.

Ma note : (4 / 5)  elementaire_voltaire-amb

 

 

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