Divine Providence – Donald Westlake

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 1967, 1995 (God Save the Mark )
Date de publication française : 2008 (Payot et Rivages/Noir, nouvelle traduction par rapport à celle du Pigeon récalcitrant, Gallimard 1968)
Genres : Noir mais aussi amusant – thriller
Personnage principal : Fred Fitch, homme ordinaire

Dans le monde francophone, on connaît Westlake surtout à partir de bons films tirés de ses romans : Le couperet, de Costa Gavras, Mise à sac d’Alain Cavalier, La divine poursuite de Michel Deville et Made in USA de Godard (bien que, dans ce cas-ci, on ait plus affaire à un Godard qu’à un Westlake). Westlake a commencé à publier des romans en 1960; le succès est venu avec La divine providence, en 67, qui lui a valu l’Edgar du meilleur roman policier de l’année.

Fred Fitch est un gars bien ordinaire, loin d’être idiot, mais absolument naïf, un maudit bon gars ou une sacrée bonne poire, c’est selon. Depuis le jour où il est revenu de l’école sans pantalon, qu’il avait échangé contre on ne saura jamais quoi, on n’a pas cessé de lui monter des bateaux. Fred se sait crédule et promet toujours de se méfier; pourtant, il retombe inlassablement dans la naïveté comme d’autres dans l’alcool ou la drogue.

Quand on lui apprend qu’il vient d’hériter de 300 000$ de son oncle Matt, sa méfiance se manifeste avec d’autant plus de force qu’il n’a pas d’oncle Matt. Pourtant, l’avocat de son oncle, chargé de régler les questions testamentaires, l’assure que c’est vrai. Cet avocat est quand même un drôle de zigue et Fred apprend que son oncle était un expert ès-arnaques. Il continue donc de se méfier, jusqu’à ce qu’il apprenne que son oncle s’est fait assassiner et qu’on se mette à tirer sur lui à partir d’une automobile noire aux fenêtres opaques. En croyant maintenant qu’il hérite, il croit qu’on veut le faire disparaître lui aussi. D’où des épisodes de poursuites et des personnages louches qui tentent de lui vendre des renseignements, dont un qui est retrouvé mort. Caché tantôt chez Karen, l’amie de Reilly, un chasseur d’escrocs, tantôt chez Gertie, ex-compagne apparente de l’oncle Matt, c’est finalement chez lui que Fred est le mieux protégé.

Comme il semble que des criminels, déjà floués par Matt, cherchent à récupérer leur argent par tous les moyens, Fred en vient à la conclusion qu’il devrait remettre cet argent à une œuvre de charité, et le faire savoir publiquement, pour avoir la paix. Alors qu’il s’apprête à léguer la somme héritée, un doute saisit Fred à la gorge : et s’il était en train d’être victime d’une formidable arnaque ?!

Ce qui fait le charme des héros de Westlake, c’est qu’ils sont assez lucides pour constater la situation ambigüe et dangereuse dans laquelle ils se trouvent. Fitch serait moins intelligent, on aurait affaire à une banale histoire de pigeon plumé par des profiteurs mal intentionnés. Alors que, dans ce cas-ci, Fitch n’est pas une victime passive : il tombe, se relève, retombe, se relève encore, apprenant un peu plus à chaque fois, et on se dit qu’il peut finir par se sortir de sa situation alambiquée. Ce n’est pas non plus un personnage tragique : il peut rire de lui-même et ne blâme pas les autres de ses gaffes. Ses rapports avec ses voisins sont corrects, et ses relations avec les femmes, marquées par une certaine méfiance, n’en sont pas moins fructueuses, même si l’arbre est lent à porter des fruits.

La force de Westlake, c’est aussi de multiplier les situations quasi inextricables dans lesquelles le personnage principal doit se débattre. Les rebondissements se suivent et ont un air de famille. Malgré tout, rien ne déconcerte longtemps Fred Fitch; on sent que l’auteur, amicalement , le manipule lui aussi avec un certain sourire, qui finit par nous gagner également.

Bref, c’est un roman qui nous fait du bien, à cause de certaines affinités qu’on partage avec Fred. Et, anticipant quelque déprime éventuelle, on se promet d’avoir un Westlake sous la main.

Extrait :
Ma vie a été une série sans fin de découvertes tardives. Les arnaqueurs me voient venir, déballent leur boniment et vont en rigolant s’offrir un steak au restaurant pendant que je me morfonds à la maison en me rongeant les ongles en guise de dîner. J’ai suffisamment de reçus inutilisables et de chèques sans provision pour en tapisser mon salon. J’ai acquis des kilomètres de tickets de participation à des tombolas, des matchs, des danses, des kermesses et des concerts de casseroles tous plus inexistants les uns que les autres. Mes placards sont pleins de petits appareils qui se sont arrêtés de produire des miracles dès que le vendeur a tourné les talons et, de toute évidence, mon nom doit figurer sur la liste des victimes en puissance de tous les arnaqueurs, empileurs, faisans et estampeurs de l’hémisphère Nord.

Central Park

Niveau de satisfaction : 

4.5 Stars (4.5 / 5)

 

 

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