Mamie Luger – Benoît Philippon

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (Les Arènes)
Genres : biographie fictive, humour
Personnage principal : Berthe Gavignol, 102 ans, tueuse en série attendrissante

« Vous pourriez vous essuyer les pieds avant d’entrer ! » C’est ce que crie Berthe Gavignol aux policiers qui viennent de défoncer la porte de sa maison. Faut dire que la vieille avait plombé les fesses de son voisin le notaire à coups de carabine 22 avant de recevoir les flics de la même façon peu accueillante. Berthe est arrêtée et interrogée par l’inspecteur André Ventura, qui non seulement porte le même nom que le célèbre acteur mais en plus lui ressemble beaucoup. D’ailleurs Berthe l’appelle « Lino » quand ce n’est pas « Colombo ». L’interrogatoire de la centenaire, plus exactement sa confession, va tourner au récit épique de sa longue vie. L’inspection Ventura va vivre des aveux hallucinants. Ses sentiments vont continuellement osciller entre l’horreur et la compréhension bienveillante. C’est sans nul doute le sommet de sa carrière, l’interrogatoire d’une vie !

Le début de l’histoire laisse penser que Berthe est une mamie quelque peu irascible, au caractère à la fois bien trempé et explosif mais finalement plus marrante que dangereuse. Sa familiarité et sa gouaille renforcent cette idée. À ce moment, je commençai à craindre que tout un roman de 450 pages sur les blagues d’une mémé indigne ce ne soit un peu trop long. Mais au fur et à mesure qu’on avance dans le récit le ton se fait plus grave et on bascule même dans le tragique. Toute l’habileté de l’auteur consiste à maintenir un équilibre entre les moments humoristiques, voire même hilarants, et les moments où l’émotion domine. Quand, en 1942, Berthe a affaire aux nazis, on n’est pas dans la gaudriole. Mais la façon dont elle fait face aux événements, aussi dramatiques soient-ils, porte à sourire et souvent à la franche rigolade.

Il se dégage du récit de la vieille dame, un portrait de femme forte, libre, mais qui a toujours joué de malchance. Surtout avec les hommes qu’elle a connu. Et elle en a connu : pas moins de cinq maris, tous enterrés dans sa cave, auxquels elle a ajouté un nazi et percepteur des impôts trop curieux. Trois hommes sont enterrés ailleurs. Un beau palmarès ! Faut préciser qu’ils étaient de fieffés salopards. Tous, sauf un qu’elle a aimé immensément. Mais même celui-là a eu un sort tragique. Une sacrée scoumoune !

Le flic qui l’interroge, un sosie de Lino Ventura, qui s’appelle en plus Ventura mais André et non Lino, est partagé entre son devoir de flic qui lui dicte d’inculper cette multi-meurtrière et ses sentiments qui le poussent à protéger et prendre dans ses bras cette mamie, tueuse certes, mais jamais par plaisir, par obligation en quelque sorte. Il y a une question que le turlupine : ce n’est pas pourquoi elle a occis ses cinq maris, non ! ça, ça lui paraît évident, mais pourquoi elle les avait épousés. La réponse est dans sa propre vie, lui qui en est à son troisième mariage.

Mamie Luger est un roman jubilatoire, très agréable à lire, qui alterne humour et émotion de façon habile et convaincante. Berthe, une veuve noire haute en couleurs !

Extrait :
Puis elle se retourne vers Mouss avec son plus beau sourire de grand-mère :
– J’ai tué sept gars et j’les ai enterrés dans ma cave.
Le blanc des yeux ronds de Mouss éclate au milieu de son visage noir.
– Bon, on y va ?
Ventura tente d’accélérer le pas sans déboîter le bassin de la vieille et sans attendre la réponse.
Alors qu’ils passent le pas de la porte, Mouss ose une dernière question :
– Y vous avaient fait quoi, ces gars ?
– Ils m’ont maltraitée, répond Berthe en disparaissant dans le couloir qui la mène à la suite de son interrogatoire.
Mouss, bouche hagarde, rassemble ses esprits éparpillés autour de lui par l’impact de la stupéfaction :
– Elle est sérieuse, là ?
L’infirmière reste coite, rongée par la culpabilité d’avoir pu comparer ce monstre à sa mémé.
Mouss siffle, admiratif.
– Wesh, ma gueule, c’est le Scarface du Cantal, la mamie.

Le gramophone crachait une envoûtante mélodie qui enrobait Berthe et Luther dans la salle à manger.
Summertime.

Sydney Bechet – Summertime

Niveau de satisfaction :
(4,1 / 5)

 

 

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