De ton fils charmant et clarinettiste – Richard Ste-Marie

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Alire)
Genre :
Enquête
Personnage principal : sergent Marcel Banville, SPVQ (Québec)

Je ne sais jamais à quoi m’attendre quand je commence un Richard Ste-Marie. Encore moins cette fois-ci, parce que son détective que j’aime bien, Francis Pagliaro, ne fait pas partie de la distribution.

Début prometteur : un prêtre est étendu, face contre terre, les bras en croix, nu sous sa chasuble rose relevée au-dessus des fesses, la tête baignant dans le sang, tenant dans sa main la souris de son ordi déposé sur l’autel, qui affiche la photo d’un jeune garçon agressé par deux religieux. Une mise en scène qui fait penser à l’assassinat de l’abbé Bergeron quelque temps auparavant. Puis un autre prêtre pédophile, le vieil abbé Delisle, est victime d’un cocktail Molotov.

C’est au sergent Marcel Banville, policier à Québec, sur le point de prendre sa retraite, que l’enquête est confiée; peu sociable, policier magouilleur, ex-délinquant, dont la jeunesse frivole est marquée par le suicide de sa mère, Banville envisage son travail sans enthousiasme. Tout en espérant s’en sortir par la retraite qui l’attend dans quelques semaines, il craint le désœuvrement dans lequel il sera alors jeté.

L’enquête piétine; Banville quitte le corps policier; et s’emmerde. Il en est réduit à regarder les séries policières à la télé pour les critiquer. Puis, il s’immerge dans ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, son rapport bienheureux avec sa mère surtout, dont il n’a jamais compris le suicide. Il s’intéresse particulièrement au cas du père Chabanel qui sera bientôt libéré de la prison où il a purgé cinq ans de réclusion pour avoir extorqué de l’argent aux pères de sa communauté (procurations suspectes, encaissements louches, fausses factures). Banville apprendra que ses fraudes les plus spectaculaires consistaient à se faire désigner comme unique héritier de plusieurs dames dont il s’occupait de très près, et même de très très près… Les prêtres ne sont pas tous pédophiles !

L’ex-policier entreprend d’en apprendre le plus possible sur Chabanel. Son enquête non officielle le conduit à un prêtre africain plutôt mystérieux qui se serait donné la mission de rendre justice aux actes non punis (ou pas assez) perpétrés par ses collègues. En même temps qu’il tente d’éclaircir un lien délicat entre le père Chabanel et sa mère. En fait, c’est son propre passé qu’il tente d’éclaircir et de comprendre.

Tout cela est sans doute un peu déroutant; on s’attend à une enquête menée dans le milieu des prêtres pédophiles et on se retrouve à suivre un personnage pas très héroïque. Comme c’est lui qui raconte l’histoire, on se retrouve dans sa tête, dans ses souvenirs, dans ses projets, et on frôle sa sensibilité. Un polar d’enquête détourné en roman psychologique, dans lequel on devine que Ste-Marie a investi beaucoup de lui-même. De plus, même si son détective habituel, Francis Pagliaro (SPVM), n’est évoqué qu’en passant, Ste-Marie intègre à son récit plusieurs personnages de ses nouvelles, qui font partie sinon de sa vie réelle, du moins de sa vie rêvée.

Une histoire noire qui demande respect.

Extrait :
J’ai fait mon cours secondaire au petit séminaire de Québec, voyez-vous, juste après l’abolition du cours classique. Entre garçons, petits et grands, et avec des professeurs qui étaient des prêtres séculiers qu’on appelait monsieur.

Avant que le collège n’accueille les jeunes filles, les seules dames qu’on croisait étaient des employées d’entretien en uniforme vert pâle à qui il était interdit de parler. Les curés espéraient qu’on ne tomberait pas sous l’influence charnelle de ces démones, mais ils les mettaient tout de même en pâture sous nos yeux de façon quotidienne. Pour résister au péché, il faut avoir accès à la tentation, que le diable se manifeste, qu’il soit disponible en quelque sorte. Je suppose que, dans l’esprit des ecclésiastiques, la présence des nymphes (c’est le surnom qu’elles portaient) servait d’appelant, mais un peu à la manière du lapin mécanique qui précède la meute dans une course de lévriers. Tout le monde sait que même le vainqueur ne l’attrapera jamais.
Les nymphes récuraient les planchers et les marches des escaliers à la brosse, à quatre pattes, si bien qu’on apercevait leur cul plus souvent que leur visage. De là vient ma prédilection juvénile pour les fesses. Comme un défaut dans le plan de match des saints pères.
Plus tard dans ma vie, je me suis demandé si les abbés étaient assez perfides pour avoir forgé de façon délibérée à notre intention cette image de la femme : créature réduite à son cul, alléchant corpus delicti intouchable, prosternée devant nous telle devant son Dieu, dévouée à faire disparaître le maculage de nos pas.

Niveau de satisfaction :
(3,7 / 5)

 

 

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