La Première Enquête de Montalbano – Andrea Camilleri

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2004 (La Primera Indagine di Montalbano)
Date de publication française : 2006 (Fleuve noir) et 2017 (Pocket)
Traduction : Serge Quadruppani et Maruzza Loria
Genre : Enquête
Personnage principal : Commissaire Montalbano

Ça faisait du bien de retrouver le commissaire Montalbano. Pourtant, ce n’est pas facile d’expliquer le succès des romans de Camilleri, surtout qu’en les lisant en français, on ne bénéficie pas vraiment de l’écriture sicilienne malgré le talent des traducteurs. Comme il s’agissait de la première enquête de Montalbano, je n’ai pas hésité à mettre la main dessus.

En réalité, le petit livre publié dans Pocket comprend trois nouvelles d’une centaine de pages dont, en effet, La première enquête de Montalbano, qui vient d’être promu commissaire et donc, de déménager de Mescalippa à Vigata, village côtier où cet homme de la mer se retrouvait parfaitement chez lui. Il s’installe un peu en dehors de Vigata dans une petite villa de trois pièces, avec solarium et véranda à quelques mètres de la mer. Il rencontre l’équipe avec laquelle il travaillera, surtout le fidèle Fazio, policier d’expérience, qui s’inquiète un peu des libertés que se permet le commissaire tout en admirant les résultats qu’il obtient. On nous présente aussi le père de Montalbano, qui s’apprête à prendre sa retraite et à s’associer avec un type qui a une petite exploitation agricole qui produit du vin. Et on apprend que Montalbano est né aux alentours des années 50 et qu’il a 18 ans en 67 quand, sur les barricades, il affrontera le Questeur actuel Alabiso.

Évidemment, le commissaire est mêlé à une enquête; témoin malgré lui d’un accident d’automobiles suivi de quelques coups de poing, il se heurte à Giuseppe Cusumano, petit-fils de don Sisino Cuffaro, ancêtre d’une des grandes familles mafieuses de Sicile; il rencontre aussi l’énigmatique Rosanna Monaco, qui semble sur le point de tuer quelqu’un, et qui aurait été la maîtresse de Giuseppe. Alors qu’on se demande qui Rosanna voulait tuer, avec un révolver qui d’ailleurs ne fonctionnait pas, un sbire attente à la vie de Montalbano, ce qui le rend de mauvaise humeur. Il doit alors affronter le supposé tueur et le puissant Député et ami de la famille Cuffaro; et s’attaquer, indirectement mais sûrement, à celui qui se cache derrière tout ça.

La deuxième nouvelle, Sept Lundis, nous séduit par l’apparente absurdité de son histoire : chaque lundi, on découvre un animal assassiné, de plus en plus gros : d’abord, un poisson; puis, un poulet; et un chien…, chaque meurtre accompagné d’un billet : Je continue à me contracter. Fazio et Montalbano n’y comprennent rien et se moquent des hypothèses de l’élégant Mimi Augello, sur qui le commissaire aime bien passer ses colères. En désespoir de cause, Montalbano recourt au vieil ermite Maraventano; l’enquête prend alors une nouvelle tournure et le non-sens acquiert un certain sens.

Dans Retour aux origines, Laura, une gamine de trois ans, disparaît. Fazio informe Montalbano, mais le temps que ce dernier met pour se déprendre de la circulation, la petite fille est retrouvée. Effrayée mais apparemment indemne. Le Dr Riguccio l’a recueillie et rapidement examinée. Puis, c’est la psychologue Olinda Mastro qui parvient plus ou moins à entrer en contact avec la petite. Au moment où leur relation peut devenir fructueuse, les parents de Laura décident de l’amener à Rome où ils s’installent. Montalbano apprend que le père, Belli, a vendu ses parts dans la société Vigamare à son beau-frère Gerlando Mongiardino, et que ce dernier entretient des rapports assez louches avec Balduccio junior, qui semble venu d’Amérique pour blanchir de l’argent. Le rapport entre la courte disparition de la fillette, le départ de Belli pour Rome et l’arrivée de Balduccio des Amériques n’est pas évident. Comme il a affaire à forte partie, Montalbano utilisera des moyens pas très catholiques pour clarifier et régler le problème.

Camilleri fait lui-même remarquer que ces trois nouvelles, écrites à des moments différents, ont en commun qu’elles ne sont pas centrées sur des crimes de sang. Ça ne change pas grand-chose. L’auteur dépeint les charmes de la vie quotidienne en Sicile. Ses malheurs aussi : la mafia est présente presque partout. L’art de Montalbano consiste à pousser la mafia à se battre contre elle-même, comme s’il n’y était pour rien. Fazio lui reproche une certaine désinvolture eu égard aux lois, mais doit reconnaître que ça donne des résultats. C’est peut-être cette sorte de liberté que se donne Montalbano qui nous le rend attachant; et le fait que, au fond, c’est un guerrier solitaire. Il aime bien Fazio, mais ses hommes ne sont pas ses amis; il aime bien quelques femmes, mais pour des raisons, pourrait-on dire, hygiéniques. Il s’attache surtout aux chefs, mais les chefs en cuisine qui lui mijotent poissons et fruits de mer.

Pas super intelligent ni trop sympathique, Montalbano c’est un peu nous-mêmes, « un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » (Sartre).

Extrait :
Le Questeur le reçut tout de suite, lui tendit la main, le fit asseoir. Mais il était distrait, de temps en temps il se figeait tandis qu’il parlait et fixait Montalbano. Tout à coup, il n’y tint plus :

– Dites-moi, par curiosité, nous nous sommes déjà rencontrés ?
– Oui, dit Montalbano.
– Ah, voilà ! Il me semblait bien vous avoir déjà vu ! Nous nous sommes rencontrés pour des raisons de service ?
– En un certain sens, oui.
– Et c’était quand ?
– Il y a environ dix-sept ans.
Le Questeur le dévisagea, ahuri.
– Mais à l’époque, vous étiez un gamin !
– Pas exactement. J’avais dix-huit ans.
Le Questeur, visiblement, se mit sur la défensive. Il commençait à nourrir quelques soupçons.
– En 68 ? hasarda-t-il
– Oui.
– À Palerme ?
– Oui.
– Moi, à l’époque, j’étais commissaire.
– Et moi étudiant à l’université.
Ils se regardèrent en silence.
– Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda le Questeur.
– Vous m’avez donné un coup de pied au derrière. Si fort que ça a déchiré le fond de mon pantalon.
– Ah. Et vous ?
– J’ai réussi à vous donner un coup de poing.
– Je vous ai arrêté ?
– Vous n’avez pas réussi. Nous avons eu une brève échauffourée, mais j’ai réussi à m’échapper.
Et là, le Questeur dit une chose incroyable, à voix si basse que Montalbano pensa n’avoir pas bien compris.
– Quelle belle époque ! soupira-t-il.
Ce fut Montalbano qui éclata le premier de rire, puis le Questeur le suivit aussitôt. Ils se retrouvèrent embrassés au milieu de la pièce.

Vigata

Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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