Ce lien entre nous – David Joy

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2018 (The Line That Held Us)
Date de publication française : 2020 – Sonatine
Traduction anglais (États-Unis) : Fabrice Pointeau
Genre : Roman noir
Personnage principal :
Dwayne Brewer, colosse de 1,95 mètre et 115 kilos

Caroline du Nord, comté de Jackson.
Ce n’était pas un sanglier, c’était un homme. C’est la tragique méprise qu’a faite Darl Moody dans sa chasse. Il a abattu par erreur un homme qui volait du ginseng dans un champ voisin. Pour préserver sa famille, il décide de ne rien dire et d’enterrer le corps. Pour cela il demande l’aide de son meilleur ami Calvin Hooper. Le problème, il est de taille, c’est le cas de le dire : le frère de la victime, Dwayne, un colosse de 1,95 mètre et 115 kilos, qui s’inquiète de ne pas voir revenir son frère. Il va chercher à savoir pourquoi son frère a disparu. Son enquête l’amène à retrouver rapidement le tireur. Et comme ce n’est pas un tendre, avant de l’assassiner, il lui fait avouer l’endroit où son frère est enterré et le nom de son complice. Fou de douleur et de colère, il va commencer un jeu cruel et dangereux avec Calvin.

Cela pourrait être le roman d’une vengeance, mais ce n’est pas que ça. Il y a, certes, l’idée de vengeance dans la démarche de Dwayne, mais il y a surtout l’idée de justice. Pas au sens de respect du droit, de la légalité, mais plutôt dans le sens d’équité : les autres devront subir la même chose que lui. Dwayne n’a rien à faire des lois, ce qu’il veut c’est infliger aux coupables la même souffrance qu’il a lui-même endurée lors de la perte d’un frère représentant la seule chose au monde qu’il aimait. Dwayne est une brute dont la distraction préférée est la baston du vendredi soir. C’est aussi un croyant qui a lu la Bible au moins cent fois d’un bout à l’autre et dont il est capable de réciter des passages entiers. Il trouve que Dieu n’a bien réussi que les montagnes, les arbres et les ruisseaux, mais avec l’homme Il a créé un animal si idiot qu’il détruit le cadeau qui lui a été fait. Pour lui Dieu a un sens de l’humour vraiment tordu, infligeant toujours aux mêmes les épreuves, ne leur réservant jamais rien de bon. Dwayne est un mélange détonant de grande sensibilité et de brutalité sauvage. C’est une sorte de rustre mystique qui n’a peur de rien, même pas de la mort. À côté de lui, d’autres personnages comme Calvin et sa petite amie Angie sont intéressants, mais bien plus ordinaires.

À travers ces personnages, David Joy nous dépeint une Amérique rurale et sauvage. C’est aussi l’Amérique de ceux qui triment pour survivre, ceux qui enchaînent des travaux rudes, de courte durée et qui pratiquent la rapine (ginseng, télévisions, tronçonneuses) et le braconnage pour améliorer leur revenu. C’est l’Amérique pauvre, oubliée, mais belle.

Tout au long du roman, c’est en amoureux de la nature que l’auteur enchaîne des descriptions de la montagne, des arbres, des oiseaux, du climat … et aussi des changements qui s’annoncent : les pelleteuses arasent le sommet de la montagne pour construire un terrain de golf et son club-house qui vont attirer un troupeau d’imbéciles débarquant de Floride dans des Lexus et des Mercedes et des Land Rover en quête d’une deuxième ou d’une troisième maison. Une promesse d’argent frais apporté par des gens à la fois bienvenus et détestés.

Ce lien entre nous est un roman âpre, mais teinté de poésie et de nostalgie, servi par une écriture imagée et puissante. Magnifique roman noir.

Extrait :
Dwayne fit un unique pas en arrière, plaqua son dos contre la pierre. Il regarda le ciel et ferma les yeux, inspira à quelques reprises et un sourire fendit son visage.
« Tu vois toujours pas, dit-il. Tu vois toujours pas et c’est pile devant tes yeux. C’est la raison pour laquelle nous sommes rassemblés. Si nous sommes ici, c’est uniquement à cause des personnes que nous aimons. C’est le lien entre nous. J’aurais fait n’importe quoi pour empêcher mon frère d’endurer la moindre souffrance. J’aurais donné ma vie si on me l’avait demandé. La raison pour laquelle t’es ici, Calvin Hooper, c’est cette femme dans mes bras, et la raison pour laquelle elle s’est battue comme une diablesse, c’est ce petit bébé dans son ventre. Es-tu tellement aveugle que tu ne vois pas ? »
Calvin crut avoir mal entendu. Il pensa avoir compris de travers. Mais ces mots se déposèrent en lui comme du sable, l’alourdissant et le paralysant. La confusion déformait son visage et sa joue se tordit contre la carabine tandis qu’il plongeait un regard intense dans les yeux d’Angie.

Janis Joplin chantait « Me and Bobby McGee », et il fredonna en chœur la chanson qu’il connaissait mot pour mot tandis qu’il s’engageait à toute allure sur la deux voies.

Janis Joplin – Me and Bobby McGee

Paysage de Caroline du Nord

Niveau de satisfaction :
4.4 out of 5 stars (4,4 / 5)

 

 

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