Amanita – Julien Guerville

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Calmann-Lévy
Genres :
Roman noir, social
Personnage principal :
Calvin, ouvrier d’usine chimique et fabriquant de drogue à base d’amanite tue-mouches

Calvin travaille de nuit à l’usine chimique de Poghorn qui recouvre la contrée d’une odeur tenace de plastique. Le jour il parcourt la montagne avec son chien dressé pour trouver les amanites tue-mouches qu’il utilise pour fabriquer la Mô, une drogue hallucinogène. Sa routine quotidienne est bouleversée le jour où Kimiyo, la femme de son frère, se réfugie chez lui. Elle a été tabassée par son mari. Et c’est la vie de toute la région qui est chamboulée quand on annonce que l’usine, la ProSol, qui empuantit la région tout en étant son principal pourvoyeur d’emplois, va fermer.

L’auteur nous décrit le quotidien des habitants d’une ville imaginaire proche des montagnes avec la mer à portée de vue. Les centres d’intérêt sont l’usine chimique, le bar et le bordel. Dans ce cadre morose, Calvin, est le personnage principal et le narrateur. Il travaille la nuit à la ProSol et quand il ne parcourt pas les montagnes, il a ses habitudes avec une prostituée pour qui il ressent si ce n’est l’amour, du moins une tendresse particulière. D’un autre côté il est troublé par la présence de la belle Kimiyo venue s’installer chez lui. Mais la plus grande qualité de Calvin, outre d’avoir un frère écrivain célèbre, est de savoir fabriquer la drogue que tout le monde ou presque consomme. C’est une drogue ancestrale à base d’amanite tue-mouches et de miel que les chamanes et les guérisseurs de l’époque utilisaient pour les rites de passage des adolescents à l’âge adulte ou pour les mariages, entre autres. Calvin a repris la recette en y incluant la vodka. Et comme cette drogue se présente sous forme de pastilles, elle est de consommation facile, en toutes circonstances. La Mô aide à supporter une existence pas toujours réjouissante.

Julien Guerville nous montre aussi comment l’usine, malgré la pollution de l’air, offre aussi, en plus des emplois, un lien social. Aussi quand sa fermeture est annoncée, les ouvriers se mobilisent pour la conserver. Des écologistes venus d’ailleurs sont, eux, pour la fermeture. Les deux groupes s’opposent. Mais c’est le maire, que les prochaines élections préoccupent, qui va sembler résoudre le problème en montant une magouille politique dont Calvin et ses potes sont complices.

Amanita est un roman réaliste et actuel. Il décrit la vie ordinaire de gens ordinaires. Plutôt qu’un roman noir, c’est un roman gris, comme l’ambiance du livre quelque peu étouffante. Mais, malgré une écriture remarquable, il me semble que ça manque de relief et d’envergure. On s’ennuie un peu en compagnie d’un Calvin très humain et sombre mais peu charismatique et même pas sympathique. C’est un premier roman honorable.

Extrait :
L’alcool et la nuit me rendaient loquace.
— La plupart des gars sont venus ici parce qu’il y avait du travail et qu’ils n’étaient pas trop regardants sur le personnel. Ils se sont installés. Et avec la ProSol ils ont eu un petit moment de répit dans une vie sans gloire. Beaucoup sont là depuis un moment. C’est leur histoire ici. Avant, ça ne compte plus. Prends Henri, il a fait de la prison. Ou Freddy, il est arrivé ici après son divorce. Paula était veuve à ce moment-là. Ils se sont connus ici. C’est la ProSol qui a fait ça.
L’alcool et la nuit me rendaient lyrique.
— Au-dessus, ils ne se rendent pas bien compte. Pour eux, on est des emplois, des fiches de paie à la fin de chaque mois. Mais pour tous ces gars-là (j’ai tendu le doigt en direction du Nutts, de l’écume se formait à la commissure de mes lèvres), c’est bien plus grand.
L’alcool et la nuit me rendaient lucide.
— Il y a un tas de trucs qui se sont créés parce que la ProSol existe. Sans elle, on serait sans doute en train de dormir sous des cartons dans les quartiers ouest, à faire deux mille bornes en bus chaque année pour ramasser les oranges de l’AOOR (je me suis essuyé la bouche avec ma manche) ou pour vider la merde de croco dans le Rauc.
L’alcool et la nuit me rendaient lugubre :
— Mais ne va surtout pas t’imaginer que c’est facile de bosser pour une boîte qui te pourrit la santé et l’environnement. Ne va pas croire qu’on n’en a pas conscience et qu’on ne pense qu’à nos petites personnes. Surtout pas. On ne pense qu’à ça. Qu’à cette odeur poisseuse qui nous tourne autour à chaque geste et à chaque pensée. Et à vrai dire, on aime cet endroit autant qu’on le déteste.

Brigitte disait : « Parfois j’oublie jusqu’à ton nom. Tu es un meuble un bruit de fond. Puis tu te dresses scintillant. Vainqueur comme un soleil levant. »

Brigitte Fontaine – Profond

Niveau de satisfaction :
3.8 out of 5 stars (3,8 / 5)

 

 

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