Sa parole contre la mienne – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Druide)
Genres :
sociologique, psychologique
Personnages principaux :
Myriam Langelier, Derry Walsh

On connaît le talent de Chrystine Brouillet, ses qualités d’écriture, et quelques-unes de ses grandes passions, dont la gastronomie. Les personnages de ce roman fréquenteront d’ailleurs de bons restaurants de Québec et de Montréal. Mais, dans ce cas-ci, n’est pas un roman gastronomique, pas plus un roman policier, même si la journaliste Myriam entreprend une enquête sur un des plus antipathiques membres d’un boys club maison, Jacques Gervais, vedette incontestée dans le monde du spectacle. Brouillet a toujours eu plusieurs cordes à son arc, mais on a souvent vu des auteurs de romans policiers (Maud Graham reviendra d’ailleurs l’an prochain), après avoir connu du succès dans ce domaine, s’aventurer dans un genre plus sérieux, plus engagé, dirais-je.

Une des raisons d’être de ce roman, c’est la crainte que la pandémie fasse oublier la nature et les effets du mouvement Metoo. Ce ne fut pas le cas, mais son roman est plus que jamais d’actualité :  on est régulièrement informé de la violence faite aux femmes, le nombre de crimes contre les femmes ne cessant d’augmenter. Brouillet, comme Chabrol au cinéma, se concentre sur la bourgeoisie (la petite plutôt que la grande), et ses personnages principaux émergent de ce milieu. L’action évolue de 1981 à 2018 et tourne autour de quatre copains qui, malgré certaines ambiguïtés, se payent du bon temps, principalement avec les femmes. Jacques Gervais se sert de sa beauté et de son charme pour les attirer et en profiter pour un temps assez court. Nelson Morin, moins coureur, travaille dans un garage, finit par se marier et faire une fille, mais investit surtout chez les Hell’s, ce qui lui vaudra quelques séjours en prison. Derry Walsh est le naïf du groupe, pas vraiment le souffre-douleur, mais celui qu’on a du plaisir à faire marcher. Il finira policier et aidera Myriam dans son enquête. Clovis Marceau, enfin mais non le moindre, est un fils de riche qui prendra la succession notariale de son père; son évolution passe de la torture des animaux aux meurtres sexuels via le viol systématique et constant de sa jeune sœur quelque peu handicapée mentale.

Jacques Gervais est devenu un animateur vedette; toujours charmeur et manipulateur, ses victimes ne se comptent plus. C’est lui que cible Myriam, qui parvient à retrouver plusieurs femmes qu’il a séduites afin de monter un dossier qui sera présenté à la justice. En chemin, elle apprend qu’il est son père, ce qui pourrait atténuer l’agressivité qu’elle éprouve à son endroit ou, au contraire, l’attiser.

Gervais, Morin et Marceau ont abusé de Faye, la mère de Myriam; depuis qu’ils mènent une vie d’adultes apparemment rangés, ils craignent que Faye ne les dénonce. Elle finira par être assassinée. Nelson, en prison, puis à l’hôpital, se meurt du cancer. Il fait venir Derry pour lui confier certains secrets concernant les frasques de Gervais et de Marceau. Les preuves recueillies par Derry et les témoins rencontrés par Myriam seront-ils suffisants pour neutraliser les deux criminels ?

La force de l’ouvrage est la description psychologique des principaux personnages, surtout les quatre gars, et la description sociologique de l’évolution de la société québécoise des quarante dernières années, en accentuant les événements qui soulignent l’agressivité de certains hommes contre les femmes, comme la tuerie à Polytechnique. Le réquisitoire est chargé mais évite de justesse la généralisation. Les nombreux déplacements dans l’espace et dans le temps sont un peu agaçants, mais sont peut-être nécessaires pour donner l’impression que cette violence contre les femmes s’exerce partout et tout le temps.

Pas un polar donc, mais un roman important dans le contexte actuel.

Extrait :
– Veux-tu ressembler à tes parents ? Non. Moi non plus. On aime trop la liberté. Tu n’as sûrement pas le goût d’une petite vie straight avec un mari, deux enfants et un chien en banlieue. Moi, je rêve d’un peu plus (…) Je ne veux pas d’un métier qui me rive à Québec. Tu m’as dit que tu avais envie de lâcher tes cours pour gagner plus d’argent dans l’hôtellerie. C’est cool, la restauration. Ça permet de voyager partout. Les gens ont toujours besoin de manger. Derry a eu raison de partir en Europe, de voir autre chose. Imagine si on s’installait à Londres ? Ou à New York ?
À New York ?
Tu ne rêves pas de quitter Québec C’est tellement petit…
On ne connaît personne là-bas.
On en connaîtra. En plus, tu es bilingue.
On pourrait aller voir des shows à Broadway, dit Faye, rêveuse.
Jacques était-il vraiment en train de lui suggérer de déménager avec lui à New York ?
Ce n’est pas si loin de Montréal. Je pourrais venir voir ma sœur facilement.
Juste assez loin…
Jacques sentait Faye s’abandonner. C’était presque trop facile de trouver les bons mots pour obtenir d’elle ce qu’il voulait.
On serait libres, murmura-t-il en remontant son pull pour le lui enlever.
Qu’est-ce que tu fais ?
J’ai envie de toi. J’ai toujours envie de toi. Tu es plus belle que toutes les actrices que j’ai rencontrées (…)
Il lui prit la main pour l’entraîner vers sa chambre, sentit qu’elle hésitait encore.
Quoi ? Tu n’as pas envie de moi ? s’impatienta-t-il. Parce que si c’est ça, tu es mieux de me le dire, je vais…
Quoi ?
Tu ne sais pas ce que tu veux. Tu m’embrasses en arrivant, puis là, tu es froide comme un glaçon. Tu es difficile à suivre…
Il observa une courte pause, esquissa un sourire triste.
Je ne t’en veux pas. Ce n’est pas de ta faute, je pense qu’on n’est pas rendus à la même place.

Rue du Petit-Champlain (Québec)

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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