L’Anomalie – Hervé Le Tellier

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Gallimard
Genres :
Science-fiction, littérature blanche
Personnage principal :
Aucun

Prix Goncourt 2020

Le Boeing 787 du vol Air France 006 reliant Paris et New York est pris dans une violente tempête. Il en émerge brusquement dans un soleil éblouissant, sans trop de dégâts si ce n’est que tous les instruments de navigation sont déréglés. Mais il y a un autre problème : la tour de contrôle demande de multiples vérifications sur l’identité de l’avion et celle de l’équipage. Elle envoie même deux avions de chasse escorter le Boeing jusqu’à la base militaire de McGuire. Il y a une raison à cela, mais à bord de l’avion personne ne la connaît. Dans la base militaire sont réunis tous les experts militaires et du renseignement : FBI, Défense, Affaires étrangères, US Air Force, CIA, NSA, Norad, FAA … ainsi que les sommités de la physique quantique, l’astrophysique, la biologie moléculaire, la continuité dans l’espace, la théorie des graphes et deux ou trois philosophes. Cette équipe multidisciplinaire est réunie pour élucider l’évènement inexplicable qui vient de se produire et qu’il va bien falloir expliquer quand même.

L’auteur met en place une intrigue astucieuse. Il commence à présenter toute une série de personnages : un tueur à gages, un écrivain sans grand succès, une monteuse de cinéma, une brillante avocate noire, un rappeur nigérian, un architecte sexagénaire … Tous ces gens n’ont en commun que de se trouver dans le vol Air France 006 et de se retrouver victimes d’un phénomène stupéfiant. Devant ce résultat, chacun, selon sa personnalité, réagit à sa façon : certains sont heureux, d’autres détestent, sont jaloux, réagissent violemment, tuent ou ressuscitent. Tout ça est si difficile à expliquer que les scientifiques sont déboussolés, les religieux y voient une action de Dieu ou du diable suivant le cas. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de montrer le fanatisme religieux, l’emballement démesuré des réseaux sociaux et de se poser quelques questions métaphysiques sur l’origine de l’homme et le sens de l’existence humaine. Quelques allusions aussi à un monde détraqué : ces prodiges (on apprend par la suite que d’autres se sont produits, mais qu’on a cachés) ne seraient qu’un symptôme de plus d’un monde qui va mal, s’ajoutant à la pollution, au dérèglement climatique, à la montée des eaux.

L’Anomalie est un exercice brillant d’un auteur réputé, mais je dois dire que j’ai trouvé la dernière partie un peu lassante, avec une impression d’inachevé. Et je me demande si ce roman de science-fiction débarrassé de l’aura grande littérature que lui confèrent un auteur reconnu et un éditeur puissant aurait eu le prix Goncourt. Si, par exemple, le même texte avait été écrit par un auteur de science-fiction et édité par une maison spécialisée dans ce domaine.

L’Anomalie est un livre divertissant, il se lit avec plaisir et si ce n’est pas le roman du siècle, il semble bien taillé pour décrocher les prix littéraires et obtenir un grand succès commercial.

Extrait :
La vérité est que le monde entre en quelques heures dans une vacuité de sens. Puisque la religion fournit une réponse doctrinale et fausse, la philosophie se propose d’en donner une abstraite et erronée. Partout dans le monde, les talk-shows se multiplient. Et surtout en France, ce pays à la concentration en philosophes médiatiques légendaire. L’un d’eux s’appelle Philomède. Admettons. Le voilà sur le plateau d’une chaîne nationale, avec un autre invité, Victor Miesel.
— Je ne veux pas me prononcer, dit Philomède, sur cette idée d’une simulation. Mais d’après moi, cela ne changerait rien. Je suis matérialiste : il n’y a pas de différence entre penser et croire penser, et donc entre croire exister et exister
— Tout de même, Philomède, dit l’animatrice, ce n’est pas tout à fait pareil si nous existons vraiment ou si nous sommes virtuels.
— Pardonnez-moi, mais si, c’est pareil : je pense, et même si je ne suis qu’un programme pensant, je suis. Je ressens l’amour et la douleur de la même façon, je mourrai tout aussi bien, merci. Et mes actes ont les mêmes conséquences que mon monde soit virtuel ou réel.

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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