Les visages de l’humanité – Jean-Jacques Pelletier

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Alire)
Genre : Thriller
Personnage principal : Inspecteur à la retraite (SPVM) : Gonzague Théberge
Site de l’auteur : Jean-Jacques Pelletier

Il y a une dizaine d’années, je tenais Jean-Jacques Pelletier pour le meilleur écrivain québécois de thrillers (cf les auteurs cinq étoiles – Pelletier). En 2009, La faim de la Terre m’avait un peu déçu. Dans Les Visages de l’Humanité, je retrouve la verve et le sens de la composition de Pelletier; mais aussi une accumulation fastidieuse de situations, de personnages, esquissés à trop grands traits pour ne pas nous donner l’impression que les interactions entre les organes de pouvoir économique, politique et idéologique, intéressent plus l’auteur que les personnes qui les représentent. Ce qui nous vaut des informations et des hypothèses géopolitiques très précieuses à travers lesquelles se déploie la conjoncture très actuelle : dette américaine, faillite de grands pays européens, montée de la Chine. Mais, en même temps, Pelletier accorde peut-être une importance insuffisante à l’épaisseur psychologique de ses personnages auxquels il est difficile de s’attacher. Sauf l’inspecteur Théberge, son rapport à sa vie de retraité, à sa femme, au vieillissement, où je soupçonne l’auteur de nous livrer son propre sentiment. Mais on ne sent pas tellement la force ou la chaleur de son amitié pour Victor Prose. La mystérieuse Natalya reste beaucoup plus abstraite que Lisbeth Salander. Le méchant Hogue manque d’envergure. Le maître de l’empire médiatique Nabil Saharabia est moins impressionnant que Pierre Péladeau (Québécor) ou que Elliot Carver du Carver Media Group Network (dans le James Bond de Tomorrow never dies). Mais ne lit-on pas justement Pelletier pour comprendre les liens complexes entre des événements singuliers comme l’explosion d’une mosquée ou une manifestation de casseroles et les fluctuations d’intérêts économiques internationaux dont elles ne sont qu’un effet de surface?

Et, pour ce qui est de la complexité, nous sommes bien servis. D’abord, on découvre, dans plusieurs villes importantes, des cadavres de musulmans, dont le visage a été découpé, déposés dans des body bags, tenant un sac de thé dans leurs mains jointes; ces assassinats sont revendiqués par les Tea-Baggers, groupe anti-islamiste désireux de venger les attentats terroristes dans le monde. En retour, les pays arabes blâment le laisser-faire des pays occidentaux, les musulmans se radicalisent et, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, la droite marque des points. On frôle la guerre civile. Ce qui accentue la déchéance économique de l’Europe et la dégringolade de l’euro, pour le plus grand plaisir du dollar américain et le camouflage de l’immense dette américaine. Qui est vraiment derrière ces Tea-Baggers? Un étrange collectionneur, un empire médiatique, la Cia américaine, la Chine peut-être? Par ailleurs, au Québec, la compagnie d’exploitation du gaz de schiste KleenShale se heurte au groupe écolo Gaz de Shit dont certains membres importants commencent à se faire tuer, alors que le SPVM (Service de police de la ville de Montréal, dirigé par le magouilleur Dallaire, qui a remplacé Théberge, et le stupide Huntell) dirige les soupçons vers d’autres membres du groupe. L’ami de Théberge, l’écrivain Victor Prose, semble particulièrement visé. Ou alors, est-ce Théberge qui est au fond la cible, lui dont la femme est plongée dans le coma, suite à une explosion d’un centre d’aide pour les femmes musulmanes, qui a d’ailleurs tué deux d’entre elles? Théberge, Prose et la nouvelle amie de Prose, la mystérieuse Natalya, s’efforceront de réagir au harcèlement dont ils sont victimes en mobilisant ce qui reste de leurs appuis. Au-delà des policiers corrompus et des multinationales rapaces, c’est au facilitateur Hogue et au coordonnateur Sbire qu’ils se heurteront, risquant de subir davantage les foudres impitoyables des millionnaires à col blanc qui tirent et mêlent les ficelles.

Les compétences en économie de Pelletier, sa puissance de synthèse et sa rigueur acquises par sa formation en philosophie, sa connaissance des gadgets électroniques, son allergie à la bêtise humaine et sa sensibilité à notre tendance autodestructrice, sont de précieux atouts pour peindre un monde qui évolue lentement vers la catastrophe et dans lequel nous nous reconnaissons (Pelletier remercie d’ailleurs la Commission Charbonneau[1] et tous les hommes politiques, fonctionnaires et entrepreneurs « pour avoir donné de la crédibilité à l’ensemble de mes romans et pour avoir rendu vraisemblables et presque banales mes plus fantaisistes fabulations »).

Ça n’enlève rien, bien au contraire, à l’affection d’une femme, aux jouissances de la table, au plaisir de l’écriture; comme disait l’autre, il faut imaginer Sisyphe heureux! Et Théberge, Prose et Pelletier vivent assez bien cette chronique d’une catastrophe annoncée. L’humour est souvent au rendez-vous, l’ironie grinçante aussi : les média poubelles en prennent pour leur rhume. On a droit également à d’intéressantes réflexions sur l’écriture ou les rapports entre le roman et la réalité, ce qui permet au lecteur de prendre de temps en temps une pause salutaire.

Donc, il s’agit d’un thriller touffu et alambiqué qu’on lit rapidement en prenant des notes. Comme d’habitude, Pelletier oppose deux groupes aux moyens si inégaux que les bons semblent avoir perdu d’avance. Puis, morceau par morceau, les méchants perdent des plumes jusqu’au scalp final,  et c’est dans cette progression que le lecteur trouve son plaisir. Dans ce cas-ci, par un déplacement planifié, la lutte entre le SPVM et Théberge, ou entre Prose et la compagnie KleenShale (ces deux niveaux se confondent pratiquement) devient le centre d’intérêt et, lorsque c’est réglé, les autres intrigues se résorbent rapidement ou demeurent ouvertes : et la vie continue. Je reste, néanmoins, un peu sur ma faim : je me serais senti plus impliqué, comme à l’époque de Blunt dont je m’ennuie (Les treize derniers jours,1996), si plusieurs personnages, théoriquement importants, ne se réduisaient pas à  des effets de surface par rapport aux mécanismes macroéconomiques et aux intérêts véreux dont ils sont des pions interchangeables.


[1] – Créée au Québec en 2012 pour examiner les liens entre les entrepreneurs, les ingénieurs, la mafia, les fonctionnaires municipaux et provinciaux, les décideurs politiques, dans le domaine notamment de la construction, où des magouilles augmentaient indûment de 30 à 40% le coût que défrayait la population de plusieurs villes depuis une dizaine d’années.

 Extrait :
Trammel prit une gorgée de vin avant de conclure :
– Très souvent, il n’est pas nécessaire d’acheter les gens. Du moins, pas avec de l’argent. Il s’agit de savoir à quoi ils réagissent.
– Et moi? A quoi je réagis?
Trammel le regarda avec un large sourire.
– A la bêtise, bien sûr! La bêtise vous met hors de vous. Particulièrement quand elle prend la forme de l’acharnement borné et aveugle.
Théberge le regarda un moment sans répondre avant de demander :
– C’est dans mon dossier?
– Inutile de mettre ça dans votre dossier. Toute personne qui a eu l’occasion de vous rencontrer le sait. Votre intolérance à la bêtise est d’ailleurs votre principale faiblesse.
Théberge le regarda et se servit un autre verre de La Lagune 2001.
 

Ma note : (4 / 5)

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