Oscar Wilde et les crimes du Vatican – Gyles Brandreth

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 ( O W and the Vatican Murders )
Date de publication française : 2012 (10/18)
Genre : Enquête
Personnages principaux : Oscar Wilde et Arthur Conan Doyle

En mai 2011, j’avais rendu compte d’Oscar Wilde et le cadavre souriant, premier contact avec l’univers de Gyles Brandreth à l’occasion de la traduction du troisième roman de sa série des enquêtes d’Oscar Wilde (10/18, #4412). La fonction de ce genre de polars cultivés, un peu comme le sont ceux de Lenormand (Voltaire enquête), c’est de nous remettre des romans plus noirs ou plus lourds, comme ceux de Shane Stevens ou de Jean-Jacques Pelletier. J’en garde toujours un sous la main, au cas où je commencerais à désespérer de l’humanité. Mais ça signifie également que plusieurs risquent de trouver ça trop léger : quand on s’imbibe au chardonnay californien, on juge plutôt frivole un élégant sancerre.

Gyles Brandreth, né en 1948 dans un hôpital militaire britannique en Allemagne, a commencé à écrire des polars sur le tard. Installé en Angleterre depuis 51, il reçoit une éducation française et anglaise. Sa connaissance de la France et de la langue française est étonnante; en le lisant pour la première fois, j’ai vérifié qu’il s’agissait vraiment d’une traduction, parce que son roman ressemble vraiment aux romans policiers français écrits à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. Polyvalent et talentueux, Brandreth écrit, produit et joue pour le théâtre, travaille aussi comme journaliste, animateur radio et télé, chroniqueur politique et littéraire, et même comme député Tory dans le gouvernement Major. Oscar Wilde est son mentor depuis qu’il est tombé dedans quand, jeune ado, il étudiait à Oxford. S’ensuivit une immersion dans la fin du XIXe siècle, aussi bien en Angleterre qu’en France. Brandreth a publié 5 enquêtes d’Oscar Wilde et la sixième sortira à Londres en mars.

Ce récit est tiré des Mémoires inédits de Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930), créateur de Sherlock Holmes et ami d’Oscar Wilde. C’est, du moins, ainsi qu’il nous est présenté. En 1892, Conan Doyle se repose dans la ville d’eau de Hombourg (sic) en Allemagne. Il est marié, a une petite fille et a publié 7 histoires de Sherlock Holmes, ce qui rend sa vie matérielle aisée, mais l’épuise psychologiquement parce qu’il ne parvient pas à se débarrasser de Holmes. Il ne peut plus répondre aux milliers de lecteurs qui écrivent à Holmes et les gens qu’il rencontre ne cessent de lui en parler. On comprend qu’il tentera de le tuer l’année suivante (Le dernier problème).

A son hôtel, il tombe par pur hasard sur Oscar Wilde, qu’il connaît depuis 1889. De quoi lui changer les idées, d’autant plus que Wilde propose de l’aider à se défaire de sa correspondance. En ouvrant un petit colis en provenance de Rome, tombe sur la table, entre leurs verres de Perrier-Jouët 1886, une main humaine tranchée au niveau du poignet. Puis, en ouvrant systématiquement les lettres envoyées de Rome depuis janvier, une mèche de cheveux et un doigt orné d’une bague où s’incrustent deux clés entrecroisées, symbole de la papauté, rejoignent la main. Vengeance de la mafia, appel au secours, macabres mutilations? En route pour le Vatican!

Au cours de ce qui peut passer pour un récit de voyage (écrit pas Doyle), on rencontre les principaux personnages, notamment les éminents cardinaux qui entourent le Saint-Père depuis une trentaine d’années et semblent dissimuler un mystérieux événement survenu au moment de la mort de Pie IX. Entre la Place d’Espagne et le Vatican, nous partageons la vie quotidienne à Rome de Doyle et Wilde et explorons les arcades secrètes de la sacristie de la Chapelle Sixtine. Affleure lentement le mystère de la disparition d’une très jeune fille pendant que s’éteignait Pie IX, qui avait beaucoup d’affection pour elle. Simple fugue ou camouflage de cadavre? Wilde pousse plus loin l’investigation et les cardinaux se mettent à mourir. Conan Doyle, sous le charme d’une jeune femme, comprend à peine que leur vie est menacée. Les qualités d’observation et de déduction de Wilde l’amènent à une élucidation cohérente du mystère de la disparition de la jeune Agnès et de la mort des deux cardinaux, qu’il s’efforcera de partager lors d’une petite réunion où sont conviés les principaux suspects.

Ce qui rapproche aussi ce polar de ceux de Frédéric Lenormand, c’est l’insertion de personnages réels parmi les personnages imaginaires, ce qui accentue l’aspect réaliste. L’importance aussi accordée aux références littéraires : nombreuses citations de Wilde lui-même, évidemment, d’autres que Brandreth met dans la bouche de Wilde; allusions aux poètes anglais, principalement Keats le préféré de Wilde, mort à Rome en 1821 à 25 ans. Mais je n’insiste pas sur ce point, parce que je ne voudrais pas donner l’impression qu’il s’agit d’un polar littéraire où le bénéfice culturel dispense de la rigueur de l’intrigue et de sa solution. Ce n’est sans doute pas un puzzle mathématique et il n’est pas facile pour le lecteur de découvrir la solution avant Oscar. La solution ne jaillit pourtant pas d’un chapeau. Et si Wilde ne manque pas de logique, il est surtout bien servi par son imagination et sa sensibilité.

Dans son genre, c’est un roman plaisant, bien construit, rempli d’humour (ne serait-ce qu’a cause du couple improbable et pourtant bien réel : un Conan Doyle ouvert mais traditionnel, assez semblable à Watson, et un Wilde transgressif, hors norme), satisfaisant par son intelligence et divertissant au sens noble de ce terme. Il n’empêche pas de dormir et favorise les beaux rêves.

Extrait :
– Quiconque cherche à découvrir la vérité sur la fin de la petite Agnès constitue une menace pour son assassin. Cet homme a tué une enfant sans défense, Arthur. Et son secret, qu’il croyait à l’abri, risque d’être découvert. Pour le protéger, il ne reculera devant rien (…)
– Donc nous serions nous aussi en danger?
Oscar se pencha vers moi par-dessus la table (…)
– Nous sommes plus que quiconque en danger. Pourquoi croyez-vous que nous buvions du champagne? C’est un breuvage doublement cher en Italie, mais on débouche la bouteille devant moi et je ne la quitte pas des yeux jusqu’à ce qu’elle soit terminée, aussi suis-je sûr qu’il n’a pas été trafiqué.
 
Vidéo sur Wilde et Brandreth (en anglais)
 

Ma note :  (4 / 5)

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2 réponses à Oscar Wilde et les crimes du Vatican – Gyles Brandreth

  1. Bonjour,

    C’est Valérian qui m’a redirigé vers votre critique. Bien que je n’ai pas encore acheté ce tome, j’ai les 4 premiers, dont 3 sont déjà lu.

    Pour le moment, j’ai apprécie « Le jeu de la mort », ensuite « Le cadavre souriant » et enfin, « Meurtre aux chandelles » que j’ai trouvé un peu long.

    J’apprécie aussi cet auteur pour faire une pause dans mes lectures plus noires, thrillers ou livre avec de la violence. Il fait un parfait livre pour se détendre.

    • michel dufour dit :

      Tout à fait.
      Je vais aller faire un tour sur votre blog: il n’y a pas beaucoup de monde, chez les francophones, qui fréquente Brandreth. Dommage pour lui, pour Wilde aussi.

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