Brunetti et le mauvais augure – Donna Leon

Par Michel Dufour

brunettietlemauvaisaugureDate de publication originale : 2010 (A question of belief ) leon
Date de publication française : 2013 (Calmann-Lévy)
Genres : Enquête, géographique
Personnages principaux : Commissaire Brunetti

C’est peut-être la série télévisée allemande, illustrée de superbes représentations de Venise, qui m’incite à oser qualifier de géographique ce roman de Donna Leon. On savait déjà que Venise était un des personnages principaux. On s’aperçoit de plus en plus que ce qui intéresse l’auteure c’est d’élaborer une chronique de la vie quotidienne à Venise dont le noyau est, comme par hasard, le travail d’un commissaire de police appelé Brunetti. Même si trois problèmes se développent en même temps, un escroc insaisissable qui exploite la naïveté des gens, des magouilles politico-judiciaires qui profitent à un exploiteur à cravate, l’assassinat d’un fonctionnaire bien tranquille, au fond, ce n’est pas tellement important et il ne faut pas s’attendre à un dénouement spectaculaire qui met en évidence le génie de Brunetti. Cet aspect du roman est cousu de fil blanc. Et contient même d’étonnantes invraisemblances, comme le recours de Brunetti à sa belle-mère à l’insu de son puissant beau-père et de son épouse Paola.

Par contre, plus d’importance est accordée à l’amitié entre Vianello et Brunetti, à la complicité entre Paola et le commissaire, à l’affection de sa fille, Chiara, pour son père. Aussi, comme la canicule est insupportable, on passe beaucoup de temps dans les bistros à boire des eaux minérales. Brunetti manifeste son côté ratoureux dans son enquête comme dans sa vie familiale. Et l’Italie berlusconienne corrompue est dénoncée avec beaucoup de vigueur. Bref, c’est une chronique de la vie quotidienne à Venise de nos jours, très bien écrite par ailleurs, à partir du point de vue d’une famille dont le mari travaille à la questure. Dans 100 ans, on regardera peut-être l’œuvre de Donna Leon comme un Downton Abbey italien.

 Donna Leon a toujours accordé beaucoup d’importance à Venise. Elle y vit depuis 40 ans et il ne lui viendrait pas à l’esprit de situer ses histoires ailleurs, même quand elles se passent au XVIIe-XVIIIe siècle (Les joyaux du paradis). Depuis quelques années, elle accordait de plus en plus d’importance à des aspects spécifiques de la région vénitienne : la fabrication du verre de Murano, l’immigration africaine, l’exploitation des enfants, la pollution industrielle, militaire et touristique, la hiérarchie et le secret dans l’armée et l’Église comme obstacles à la démocratie…Ce qui en a souffert c’est l’intrigue policière comme telle, l’étrangeté du puzzle, l’efficacité de l’enquête, l’astuce du dénouement. Cet aspect ludique du polar fait maintenant plutôt défaut. Mais nombreux sont ceux qui se plairont à déguster lentement ces promenades de Brunetti, à profiter de cet arte di vivere si charmant, à envier cette heureuse vie familiale des Brunetti car, si le mystère du meurtre et l’élégance du dénouement viennent moins nous chercher, la séduction de cette ville envoûtante ne cesse d’opérer.

Extrait :
Les littératures grecque et romaine que Brunetti connaissait si bien offraient tant d’exemples de ces superstitions qu’il ne trouva rien d’étrange à ce désir de consulter les oracles ou de trouver un moyen de déchiffrer les messages des dieux. Que ce fût dans le foie d’une volaille qu’on venait de sacrifier, ou la direction d’un vol d’oiseaux, les signes étaient là pour ceux qui savaient les interpréter : il suffisait que quelqu’un ne demande qu’à y croire et l’affaire était dans le sac. La sibylle de Cumes ou Notre-Dame de Lourdes, Diane d’Éphèse ou la Vierge de Fatima : les lèvres de la statue s’animaient et la vérité en sortait.

Dans la famille de Brunetti, les femmes avaient toujours dit le rosaire et quand il était enfant, il lui était souvent arrivé de revenir de l’école, le vendredi, et de les trouver qui récitaient leurs incantations, agenouillées dans le séjour. Cette pratique, et la foi qui leur donnait sens, lui avaient alors semblé et lui semblaient encore aujourd’hui, deux générations plus tard, être un aspect compréhensible du comportement humain. Si bien que passer de la foi dans le pouvoir bénéfique de la Madone à la foi d’entrer en contact avec ses chers disparus grâce à quelque intermédiaire lui semblaient n’être qu’un petit pas de plus  sur la voie royale de la crédulité.

N’ayant jamais eu à traiter d’affaires impliquant une manipulation des croyances – si, bien entendu, l’étrange comportement de la tante de Vianello tombait effectivement dans ce cadre -, Brunetti ne savait trop de quelle jurisprudence cela relevait. Le catholicisme était religion d’État en Italie, si bien que la justice avait tendance à se montrer tolérante envers l’Église et le comportement de ses représentants. Les accusations de pratiques usuraires, de complicité avec la Mafia, d’abus sexuels des enfants, de fraude et d’extorsion : tout cela avait tendance à s’évaporer grâce aux équivalents séculiers de l’eau bénite et de l’encens.

 Ce roman est dédié à la brillante mezzo-soprano américaine Joyce DiDonato

Joyce DiDonato as Donna Elvira Mi tradi quellalma ingrata
Mozart-Don Giovanni

 

Ma note : (4 / 5) brunettietlemauvaisaugure-amb

 

 

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