Une maison de fumée – François Lévesque

Par Michel Dufour

unemaisondefumee-2Date de publication originale : 2013 (Alire) Levesque
Genres : Enquête, suspense psychologique
Personnages principaux : Dominic Chartier (SPVM) – Vincent Parent (SQ)

François Lévesque est un écrivain relativement jeune (né en 1978 en Abitibi-Témiscamingue), formé en études cinématographiques et chroniqueur depuis quelques années au journal Le Devoir (cinéma, littérature, théâtre). Passionné de cinéma (il est tombé dedans quand il avait cinq ans!), auteur d’une thèse sur De Palma (ç’aurait pu être Polanski ou Cronenberg), grand amateur de films d’horreur, Lévesque a découvert aussi les plaisirs de l’écriture : ses romans baignent dans une atmosphère inquiétante où les descriptions visuelles jouent un rôle dominant. Depuis 2008, il vise à écrire un roman par année. Une maison de fumée est sa sixième publication.

Dominic Chartier est policier à Montréal. Il apprend que, à Malacourt, petit village de l’Abitibi où tout le monde se connaît, une fillette de onze ans est portée disparue. Or, il y a exactement trente ans dans ce même village, Dominic, alors âgé de huit ans, a été sauvé des flammes in extremis dans l’incendie de sa maison où sa mère a péri, la nuit même où deux petites filles ont disparu. Traumatisé par ces événements qui le marquent encore aujourd’hui, Dominic est ébranlé par cette nouvelle disparition et décide d’y aller voir de plus près, espérant plus ou moins consciemment que ce retour aux sources réactiverait peut-être une bonne partie de sa mémoire escamotée depuis son enfance. Proposant son aide à son collègue de la Sûreté du Québec, Vincent Parent, Dominic participe aux recherches de la petite Léanne Saint-Arnaud. C’est pour lui l’occasion de s’immerger dans le village, de retrouver de vieilles connaissances et des images, paysages ou bâtiments, qui avaient subi dans sa mémoire les métamorphoses du temps.

Les habitués de François Lévesque reconnaîtront, derrière cette allure de polar, l’obsession de l’enfance marquée par des événements ou des adultes contre lesquels un enfant n’est pas équipé pour se défendre efficacement. D’un côté, on participe aux battues pour retrouver Léanne, aux interrogatoires, aux tentatives de reconstitution, aux échanges entre Dominic et Vincent. D’un autre côté, cependant, la grande recherche c’est Dominic qui l’effectue en lui-même : alors que des indices datant de 30 ans sont probablement irrécupérables, ne se pourrait-il pas que Dominic sache déjà l’essentiel, mais sans savoir qu’il le sait. Les absences, cauchemars et hallucinations qui affligent le policier ne caractérisent-ils pas sa lutte contre le retour du refoulé? C’est pourquoi j’ai qualifié ce type de suspense  psychologique : au-delà du suspense factuel (découvrirons-nous ce qui s’est passé la semaine dernière et il y a 30 ans?) se joue un suspense psychologique  : Dominic deviendra-t-il fou ou lucide? L’aboutissement du premier dépend de l’issue du deuxième.

Pour que les personnages soient crédibles, une épaisseur psychologique est nécessaire, mais je me méfie des drames psychologiques qui se prennent pour des romans policiers. Ici, ce n’est heureusement pas vraiment le cas. Dominic est hanté et diminué par une enfance traumatisante, il a d’ailleurs été examiné par trois psychiatres, mais les blocages de sa perception du passé ne résisteront pas aux informations qu’il extirpera du présent. Dominic finira donc par se comprendre davantage et, nous, nous comprendrons ce qui s’est réellement passé quand les fillettes ont disparu, sa maison a brûlé, et que sa mère est morte.

Lévesque décrit bien la vie et les relations dans un petit village québécois. Son sens des dialogues est impeccable et on notera une maîtrise parfaite d’une sorte de joual qu’on parle aussi bien à la ville (dans les quartiers populaires) qu’à la campagne. Ça contribue à créer un environnement réaliste où peuvent s’inscrire sans trop de mal les anomalies du lieutenant-détective montréalais. L’écriture est facile et la composition, circulaire plutôt que linéaire, ne manque pas de cohérence : un beau cas où les déplacements dans l’espace et dans le temps paraissent justifiés.

François Lévesque est maintenant sur la carte et bénéficie de l’encadrement d’une bonne maison d’édition (Alire). Parviendra-t-il à renouveler sa thématique? Écrire un roman par année me semble un objectif bien risqué si on vise les sommets. Mais, pour le moment, comme disait l’autre : « So far, so good! »

Extrait :
Dominic n’avait pas faim. Le déjeuner copieux du matin n’était pas en cause et la qualité des ‘sandwichs pas d’croûte’ de Linda non plus. Une fébrilité incontrôlable le tenaillait. Pour le control freak qu’il était , c’était un véritable supplice. Il était ici, à Malacourt, mais il faisait du surplace. Il aurait voulu que l’enquête débloque tout de suite, maintenant, afin de l’aiguiller, lui, sur sa propre enquête.
C’était égoïste, et la petite Léanne méritait mieux, mais Dominic sentait une espèce de vortex se former en lui chaque fois qu’il repensait à sa maison en feu, à sa mère prisonnière des flammes… Comme un trou noir qui aspirait tout : ses souvenirs enfumés, ses espoirs, sa vitalité…
Dominic n’avait rien vu du drame, mais les images le hantaient quand même. Qui donc les avait engendrées? Maintenant qu’il était de retour dans son patelin, maintenant qu’il ne pouvait plus se cacher la tête dans le sable, maintenant que la condamnation de Gérard Surprenant prenait des allures de simulacre de justice, les images semblaient vouloir gagner en force, en précision. C’était une bonne chose, mais c’était une chose effrayante.
Dominic devait élucider le mystère plus que jamais, à défaut de quoi, il serait hanté pour toujours.

Déprimante pas à peu près, la chanson One de Metallica demeurait à ce jour l’une des préférées de Dominic.

Metallica – One

Ma note : (4 / 5) unemaisondefumee-amb

 

 

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