Une vérité si délicate – John Le Carré

Par Michel Dufour

unevéritésidelicateDate de publication originale : 2013 (A Delicate Truth) Le_Carre
Date de publication française : 2013 (Seuil)
Genres : Thriller, enquête
Personnages principaux : Kit Probyn (diplomate) – Toby Bell (secrétaire du ministre des Affaires étrangères)

John Le Carré, comme sa compatriote PD James, ont la couenne dure. Âgés de plus de 80 ans, l’une et l’autre publient un roman tous les deux ou trois ans; et ils sont généralement très bons. En 2009, Un homme très recherché m’avait enchanté. Il faut savoir évidemment dans quoi on s’embarque; on est loin des Ludlum et des Ian Fleming. Romans noirs : même si l’auteur a de l’humour, surtout cynique, ses protagonistes ne sourient pas beaucoup. L’atmosphère est lourde, les relations équivoques, le rythme lent. Un vieux vin qui se déguste lentement.

En 2008, une opération très secrète s’est déroulée sur le rocher de Gibraltar. En fait, tellement secrète que, même ceux qui y participaient, ne savaient pas trop ce qu’ils faisaient là. Du moins, chaque groupe devait suivre un plan d’action qu’on lui avait remis, mais n’avait qu’un vague aperçu sur l’ensemble : enlever un méchant acheteur d’armes djihadiste qui, imprudemment, aurait eu l’outrecuidance de mettre les pieds en territoire britannique. Les agents de terrain, en communication électronique avec Londres, reçoivent les ordres de mystérieux dirigeants, qui coordonnent les actions. Bien sûr, le ministre des Affaires étrangères est dans le coup, non officiellement, mais il paraît lui-même obéir à un supérieur au Foreign Office, ou au président d’une société militaire privée, ou au fondateur d’Ethical Outcomes, un puissant lobby républicain américain. Tout cela n’est pas très clair.
Toujours est-il que l’opération se déclenche par terre et par mer : rafales de fusils mitrailleurs, va-et-vient de camions (ou d’automobiles) et de canots pneumatiques (ou de yachts). Difficile à dire : c’est le genre de nuits où tous les chats sont gris. Puis, tout le monde disparaît, c’est comme si rien n’était arrivé. Certains participants seront déplacés à Beyrouth, en Allemagne ou aux Caraïbes; d’autres seront mutés apparemment à la baisse; d’autres seront achetés. Mais tous (ou presque) seront félicités puisque, officiellement bien que non publiquement (« secret d’État! »), l’affaire s’est parfaitement déroulée.

Kit Probyn, un diplomate un peu naïf, avait servi de téléphone rouge entre Gibraltar et Londres, au cours de cette opération. Il est devenu, après quelques mois plus ou moins en mission dans les Caraïbes, Sir Christopher Probyn et jouit d’une retraite agréable dans les Cornouailles. Trois années ont passé : sans nouvelle de ses anciens camarades et collègues, il n’est pas moins fier de sa réussite. Jusqu’au jour fatidique où, ce qui grenouillait sous la surface, émerge violemment dans sa petite vie tranquille. Le chef du commando dont il avait fait partie à Gibraltar, Jeb Owens, dont on avait vaguement répandu la rumeur qu’il avait été victime du stress post-traumatique, apparaît brutalement dans son petit village et lui révèle les dessous de l’opération en question, particulièrement un événement horrible qui a détruit sa bonne conscience et la désinformation subséquente qui a anéanti sa bonne volonté. Qui croire? Probyn fera appel à Toby Bell, ex-secrétaire particulier du ministre des Affaires étrangères, pour tenter d’éclaircir le dessous des choses. Mais, on ne brasse pas impunément ce genre de merde.

Nous aimons bien Le Carré, cet ancien espion qui a décroché du MI 5 en 1963 (cf. L’Espion qui venait du froid), sa couverture ayant été compromise par l’agent double soviétique Kim Philby, qui connaît donc bien les rouages qu’il critique aujourd’hui et qui démystifie le monde de l’espionnage, moins palpitant que le monde de James Bond, par rapport à qui George Smiley (La Taupe …) est un antihéros. Depuis 10 ans, il dénonce la soumission de la Grande Bretagne aux États-Unis, particulièrement la politique de Tony Blair et la guerre en Irak et, dans ses plus récents romans, il critique la puissance des lobbys pharmaceutiques (La Constance du jardinier), les défaillances de la justice américaine (Un Homme très recherché), et l’obsession du profit des grandes banques mondiales (Un Traître à notre goût). Quant à cette Vérité si délicate, elle est liée à la place prépondérante que prennent de nos jours, dans des états prétendus démocratiques, les sociétés militaires privées et les organismes financiers dans la recherche des renseignements, grâce à leur infiltration dans le domaine public et parapublic. C’est avec beaucoup d’énergie et par le souci de la description rigoureuse de ces relations méconnues que Le Carré expose ce phénomène de l’absorption progressive du petit monde des affaires publiques par l’univers en expansion des intérêts privés.

Fort bien! Ça prend toujours du temps pour lire un roman de Le Carré : c’est en grande partie un roman d’atmosphère, les situations sont complexes, les personnages nombreux et, dans ce cas-ci, on dirait que l’auteur souhaite nous faire vivre le désarroi de ses protagonistes en multipliant les ambigüités. Les déplacements dans le temps ne nous aident vraiment pas. Et le style miniature, où des actions banales sont décrites en détail pendant des pages, finit par engendrer moins d’anxiété que de lassitude. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Le Carré n’a pourtant pas besoin de matériaux de construction sophistiqués pour nous convaincre qu’il est un grand écrivain. Puis, j’ai eu l’impression que, pour en finir avec cette histoire, Kit Probyn a dû se transformer de bon gars naïf à impulsif niaiseux (l’explication de cette mutation par l’envie que lui inspire Toby est insuffisante) et le brillant et astucieux Toby Bell a dû devenir un gars bien ordinaire et bien imprudent, lui dont l’enquête venait pourtant de démontrer la puissance des titans qui tiraient les ficelles.

Extrait :
Son ordinateur était pour lui source d’inquiétude. Il savait, car on le lui avait méthodiquement fait entrer dans le crâne, qu’aucun ordinateur ne constitue jamais une cache imprenable. Si profond pensait-on avoir enterré son trésor secret, l’informaticien d’aujourd’hui, du moment qu’il a un peu de temps devant lui, peut aller le déterrer. D’un autre côté, remplacer son ancien disque dur par celui qu’il avait acheté à Cardiff comportait aussi des risques, par exemple : comment expliquer la présence d’un disque dur aussi flambant neuf que totalement vide? Mais toute explication, si improbable puisse-t-elle paraître, vaudrait beaucoup mieux que les voix de Fergus Quinn, Jeb Owens et Kit Probyn enregistrées trois ans plutôt, quelques jours, sinon quelques heures avant le déclenchement de la désastreuse opération Wildlife.
D’abord, récupérer l’enregistrement secret dans les entrailles de l’ordi. Ce que fit Toby. Ensuite, en réaliser deux copies supplémentaires sur deux clés USB distinctes. Ce qu’il fit itou. Puis, retirer le disque dur. Équipement essentiel pour cette opération : un petit tournevis, des connaissances techniques de base et des doigts agiles. La pression aidant, Toby réunit les trois. Et maintenant, faire disparaître le disque dur. Pour cela, il lui fallait l’emballage de la figurine Beefeater et les Kleenex comme rembourrage. Il choisit pour destinataire sa bien-aimée tante Ruby, notaire établie dans le Derbyshire sous son nom d’épouse, et donc sans risque, d’après ses estimations. Une courte lettre d’accompagnement (Ruby n’en attendrait pas plus) lui recommandait de protéger le contenu du paquet au péril de sa vie, explication à suivre.
Refermer l’emballage, écrire l’adresse de Ruby.

Ma note : (3,5 / 5) unevéritésidelicate-amb

 

 

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