La sélection naturelle – Sylvie-Catherine De Vailly

Par Michel Dufour

laselectionnaturelle1Date de publication originale : 2014 (Recto-Verso)Devailly
Genre : Enquête policière
Personnages principaux : Jeanne Laberge, inspecteur (SPCUM) [1]

Au Québec depuis 1973, Sylvie-Catherine De Vailly (ne pas confondre avec sa grande sœur, Corinne, qui écrit aussi) est née à Guise (France) en 1966. Études en dessin de mode, puis en anthropologie. Depuis quinze ans, elle écrit beaucoup, surtout pour la jeunesse. En 2013, un premier polar, La Valse des odieux, qui inaugurera la carrière de l’inspecteur Jeanne Laberge. Puis, cette année, La Sélection naturelle, qui se situe quelques années plus tard, le temps que Laberge a pris pour faire ses preuves, ce qui n’empêche pourtant pas le chef Levasseur de continuer à bougonner contre elle, comme par principe.

Nous sommes en 1975, à Montréal, dans les quartiers Rosemont et Hochelaga-Maisonneuve. Victimes, assassin et enquêteurs tournent autour de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. Laberge trouve suspecte la mort d’un obèse vaincu par une crise cardiaque au milieu d’une dizaine de pizzas, alors qu’il suivait avec enthousiasme une diète sévère, afin de se mettre suffisamment en forme pour fonder une famille. Levasseur la pousse plutôt à enquêter sur Manon Cloutier, une jeune prostituée victime d’une surdose d’héroïne. L’équipe de Laberge ne s’explique pas pourquoi Manon s’est servie de deux seringues plutôt que de doubler la dose dans une seule. Puis, Laberge est troublée par la mort de sa voisine, qui s’était pourtant bien remise d’une opération à la hanche, subitement terrassée par une crise cardiaque. Au même hôpital, Francesca Pasquali, 19 ans, est plongée dans le coma après avoir été heurtée par un chauffard et, alors que son état paraît s’améliorer, une forte dose d’insuline, qui n’avait pas d’affaire à se glisser dans son système, met presque fin à ses jours. Enfin, le docteur Ghanem Benaissa confie à l’inspecteur que, selon lui, le bébé prématuré Brigitte, n’est pas mort accidentellement.

Pour que tous ces événements malheureux intéressent un lecteur de romans policiers, ils doivent être liés d’une certaine façon. Du moins, le suppose-t-on. Mais, comme il ne semble pas y avoir le moindre indice, on nage en plein mystère. Le collègue de Laberge, Nixon, et le chef Levasseur ne voient d’ailleurs aucun rapport entre ces morts. Jusqu’à ce que la persévérante et très intuitive Laberge découvre enfin un lien. C’est l’essentiel parce que, comme le nombre de suspects est limité compte tenu des dispositions et des occasions qu’il faut avoir eues pour commettre ces meurtres, trouver le lien, c’est trouver l’assassin. Un témoin confirmera d’ailleurs la déduction de l’inspecteur.

Beaucoup de mérites dans ce roman : l’écriture est simple et aisée, la composition linéaire cohérente, les personnages peu nombreux et esquissés sans trop de complexité psychologique. Quelques scènes saisissantes aussi, comme la sortie du coma, au chapitre 8. Et surtout, le lecteur est captivé par l’énigme déroutante.

Cependant, comme on dit au judo, plus l’adversaire est grand, de plus haut il tombe! Et c’est vrai que, après avoir tant espéré, la descente est bien raide : l’élucidation de l’énigme, en effet, est frustrante, à cause de son caractère artificiel et peu crédible. Si l’assassin ne tenait pas à se faire prendre (ce qui semble le cas), pourquoi aurait-il laissé un tel indice (tout-à-fait inutile pour lui), dont la seule fonction est d’amener les gens à faire le lien et à soupçonner un tueur en série)? Ou alors, si on examine le mobile des meurtres, l’assassin est très près d’un malade mental, ce qui, pour un amateur de polars qui aime secouer ses petites cellules grises, est franchement désappointant et contrevient aux règles de Van Dine; et ce qui, pour un écrivain, consiste à céder à la facilité.

Au fond, je crois que De Vailly, qui a eu le souci de consulter des sources compétentes en médecine, en pathologie judiciaire, et en systèmes de sécurité dans les hôpitaux, a fait ce qu’elle voulait faire : un roman bien écrit, divertissant, suscitant peu d’émotions fortes et peu d’efforts intellectuels. Si l’expression n’était pas péjorative, j’appellerais ça un roman de gare.


[1] Le Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM) deviendra en 2002 le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Extrait :
Elle regardait devant, puis sur les côtés, mais elle ne discernait rien à cause de cet épais et sombre brouillard qui l’entourait. Elle était consciente de son état, mais elle était ailleurs, et ignorait où. L’endroit lui faisait penser à ces lieux irréels décrits dans les histoires d’horreur. Une impression étrange d’être entre deux mondes et de flotter l’envahissait. Malgré cela, elle n’avait pas peur. Elle se demandait seulement dans quel endroit elle se trouvait et, surtout, comment elle avait pu s’y retrouver (…)
Tout à coup, une lumière plus vive traversa ses paupières, ce qui la surprit. Une décharge secoua son corps, comme si elle reprenait enfin conscience. Son esprit sortait de ce brouillard, qui se dissipait avec lenteur. Son corps se réveillait, elle le ressentait, prenant soudainement conscience de son propre poids sur le matelas. Le mal qui l’habitait était aussi plus présent.
Une chaleur se fit sentir sur sa peau, un contact. On la touchait. Qui? C’était encore trop flou. On lui prenait le bras, une main se resserrait autour de son coude. Elle avait l’impression qu’on la tirait du néant dans lequel elle flottait depuis un temps inexistant et elle en éprouva de la tristesse. Elle était si bien là où elle se trouvait.
Lentement, ses yeux s’ouvrirent avec difficulté. La lumière était douloureuse et elle ne saisissait pas ce qui se trouvait devant elle. Les images étaient floues. Elle captait mieux les sons qui l’entouraient, comme ce bruit d’une machine qui émettait un bip régulier. Une ombre se pencha sur elle. Tranquillement, elle distingua un visage.
− Oh, mon Dieu, vous êtes réveillée! entendit-elle dans un écho. Mais vous ne le devez pas, il est trop tard pour vous…
Puis le visage disparut. Une vive douleur irradia son bras gauche. Son cœur se mit à s’emballer au point de lui déchirer la poitrine. Francesca voulut crier, mais rien ne sortit. Un étau se resserra sur son esprit, sur ce qu’elle avait été. Ce n’était plus le brouillard qui se refermait sur elle, mais la noirceur qui envahissait sa conscience.
Elle ne flottait plus.
Elle mourait.

Ma note : (3,5 / 5) laselectionnaturelle-amb

 

 

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