Pondichéry Blues – Sarah Dars

Par Michel Dufour

pondicherybluesDate de publication originale : 2005 (Éditions Philippe Picquier)Dars-S
Genre : enquête
Personnage principal : brahmane Doc

Sarah Dars est une romancière française qui profite de ses études en langues et en civilisations orientales, et surtout de ses nombreux voyages au Moyen Orient, au Pakistan et en Inde, pour créer des polars ethnographiques centrés sur les enquêtes du brahmane Doc, petit homme séduisant, spécialiste du kalaripayatt (art martial), médecin adepte de la tradition ayurvédique, mélomane, gourmet et enquêteur par curiosité. Déjà le britannique H R F Keating nous avait fait connaître l’Inde, particulièrement Bombay, à travers les enquêtes de l’inspecteur Ganesh Ghote de 1964 à 2009. Avec Dars, nous fréquentons plutôt le sud de l’Inde, très souvent des villes situées sur le golfe du Bengale. Dans ce cas-ci, comme le titre l’indique, nous nous retrouvons à Pondichéry.

L’Inde a été colonisée par les Portugais, les Hollandais, les Danois, les Suédois et, enfin, les Anglais. Par contre, Pondichéry subit l’influence française dès le XVIIe siècle (Compagnie des Indes). Au XIXe, l’Inde est submergée par les Britanniques et Pondichéry ne deviendra qu’une enclave française. Suite à la Deuxième Guerre mondiale, la France s’oppose à ce que Pondichéry soit intégrée à l’Inde. Dans les années 50, Pierre Mendès France se rend compte que le rattachement de Pondichéry à l’Inde est inévitable, mais ce n’est qu’en 1962 que le gouvernement De Gaulle officialisera la situation. C’est ce qui explique que, malgré le dépaysement occasionné par une histoire qui se situe en Inde, le lecteur francophone retrouvera quelques points de repère.

Nous sommes en 2005 et Pondichéry se remet du violent tsunami de l’année précédente. La ville est tranquille et peut même se payer le luxe d’une prison à ciel ouvert où les petits magouilleurs peuvent recevoir leur famille, élever des serpents, ou aller faire un tour dans les environs. Les gros magouilleurs, de leur côté (reconstructeurs d’une partie de la ville, autorités municipales, police locale, courtisanes de haut vol, refrain bien connu…), tiennent à la stabilité et à la prospérité de la ville. Qu’avait donc le riche négociant Ashok Kasi à chuter en bas de la balustrade du deuxième étage de son logement? Et pourquoi certains croient-ils que ce n’est pas un accident? Le chef de police Kasturi ne demande pas mieux que de tenir ça mort (stratégie habituelle quand il s’agit de grosses légumes), mais voilà qu’on semble attenter à la vie de la fille d’Ashok, Karuna, deux fois plutôt qu’une, et que les médecins Arjun et son ami Doc, qui soignent l’épouse de Ashok, paraissent se mêler un peu trop de cette affaire.

Quelle piste suivre?, se demande Doc : celle du testament d’Ashok qui devait être modifié le lendemain de la chute? Celle de la jalousie dont Karuna semblait être victime de la part des danseuses entichées de Harry (Aristide Trésor), homme d’affaires qui aimait trop les femmes? Celle d’un mystérieux document qui aurait été volé à la superbe courtisane Vilmâ, puis à Ashok, puis à Vilmâ derechef… ? Pour résoudre ce problème, Doc devra faire équipe avec un détective privé engagé par Riddhî, l’épouse de Ashok, et quelques repris de justice aux talents surprenants. Pendant que son ami Arjun tente de se réconcilier avec sa bien-aimée Aditî, Doc poussera le sacrifice jusqu’à passer la nuit avec la séduisante mais dangereuse Vilmâ, dont il sortira mieux informé mais très fatigué.

Une fois de plus, malgré toutes les turbulences qu’elle a connues depuis des siècles, Pondichéry finira bien par retrouver sa quiétude, langoureuse et surannée.

C’est un roman léger et distrayant. Avec un certain humour, l’auteure déroule les fausses pistes et met en relation des personnages excessifs : un policier un peu trop colérique, un héros vraiment très héroïque, une femme fatale très fatale (mais pas si futée finalement), une famille dysfonctionnelle (y compris la nourrice de Karuna) où chacune se méfie de l’une et de l’autre… On prend donc le récit avec un grain de sel. D’autant plus que l’histoire ne réussit pas toujours à intégrer avec élégance des informations culturelles indiennes : ça ressemble parfois à des notes de cours d’ethnologie 101. La description de Vilmâ, par exemple, est moins celle de cette femme fatale très particulière, que la description d’un type paradigmatique de courtisane. C’est très agaçant, par exemple, dans la scène de la rencontre sexuelle entre Vilmâ et Doc, une des plus ennuyeuses et artificielles que j’ai lues. Si on prenait au sérieux toute cette histoire, on finirait par décrocher, faute de crédibilité.

Extrait :
Il fallait comprendre Vilmâ : bien qu’elle ne fût plus astreinte, d’après l’Arthashâstra, à donner à l’État-souteneur « deux jours de salaire par mois », elle menait grand train. Et ce train de vie, comprenant une domesticité nombreuse, des parures somptueuses, plusieurs voitures, une illustre collection de peintures – en dehors des collections royales, les premières galeries d’art étaient nées chez des courtisanes renommées -, une folle prodigalité envers les temples, les moines-mendiants et la populace aux abois, de fortes rétributions à des secrétaires, des intendants, des professeurs, des artisans, des masseurs, des gardes du corps (« exposée comme une marchandise », elle doit être protégée pour « rester hors d’atteinte »), ce train de vie, disions-nous, exigeait de confortables revenus et ne permettait de s’offrir le luxe d’une liaison gratuite qu’en cas d’amour fou.
Peu habitué aux mœurs de ce milieu, Doc en avait le tournis, tandis que défilaient dans sa pensée tous les « postes » à pourvoir. Et ce n’était pas tout, songea-t-il soudain, elle ne devait fréquenter que magistrats, banquiers, usuriers, hommes d’affaires, hommes politiques, policiers, ce qui coûte cher, même si cela rapporte encore plus. Sans parler des caïds de la pègre et de leurs séides.
Pleine d’esprit, douée pour la conversation, sachant utiliser ses charmes et se rendre irrésistible en jouant des cils et des sourcils, artiste, savante et même intellectuelle accomplie, la femme qu’il avait devant les yeux ne semblait posséder que des qualités, mais c’était bien là le piège : elle valait son pesant d’or et entendait en tirer profit.

Ma note : (3,5 / 5) pondicheryblues-amb

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Enquête, Français, Moyen, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*