Sur ses gardes – Stéphane Ledien

Par Michel Dufour

sursesgardesDate de publication originale : 2015 (Éd. À L’Étage)Ledien
Genres : enquête, thriller politique
Personnage principal : Eddy Barcot, ex-champion boxeur

Parisien d’origine, Stéphane Ledien est depuis quelques années installé à Cap-Rouge, près de Québec. Il a contribué à la Revue de cinéma Versus et il est actuellement chroniqueur pour quelques journaux. Il exprime son choc avec l’hiver québécois dans un ensemble de récits, Un Parisien au pays des pingouins (Lévesque, 2012), puis commet un premier roman, Bleu tout-puissant (Lévesque, 2014), racontant l’histoire de Gaspard, qui renonce à son travail dans une agence publicitaire pour se consacrer à la musique de Blues. Sur ses gardes est son premier thriller, premier roman d’une trilogie consacrée aux Phalanges d’Eddy Barcot.

Eddy Barcot, jeune quarantaine, est un ex-champion boxeur de France (poids moyen). Il travaille comme agent de sécurité dans un grand magasin, sans enthousiasme. Dans le but d’aider les jeunes des banlieues, où coexistent des immigrés sans le sou, des défavorisés de tout acabit, et la petite pègre qui gère la prostitution, la drogue et l’intimidation, Barcot donne des leçons de boxe et organise des projections de films noirs des années passées.

L’action se passe entre 1999 et 2001. L’amie d’Eddy, Malika, lui demande de retrouver son frère Jalil, subitement disparu. Commencent ainsi les investigations de Barcot qui le mènent des gangs de rue aux recruteurs djihadistes, en passant par des regroupements de néo-nazis français, et les redoutables et élégants agents des services secrets français.

Ledien aime les romans noirs de Chandler et Manchette. Et l’ambiance des premiers chapitres souligne, en effet, les éclairages glauques des petites rues où se promène Barcot entre le gymnase et la salle de cinéma improvisée. Physiquement et intellectuellement, Barcot a l’allure de Philip Marlowe. Le regard cynique qu’il jette sur la société l’empêche d’être désabusé. La série Navarro, diffusée entre 1989 et 2007, qui a eu beaucoup de succès au Québec comme en France, nous a familiarisés avec une forme française de la criminalité, différente de la nôtre et de celle qui dominait à l’époque de Chandler et de Hammett. C’est pourquoi il nous est facile de suivre Barcot et de partager ses états d’âme. D’autant plus que Ledien aborde ce milieu non pas à partir du regard des policiers, mais à partir de Barcot lui-même et de la rue. C’est aussi à cause d’une écriture parfaitement maîtrisée qu’on embarque facilement dans le roman de Ledien et dans l’existence de Barcot.

Le rythme ralentit un peu vers le milieu du roman parce que, au lieu de participer directement à plusieurs événements importants, nous devons plutôt écouter les témoignages et hypothèses formulés par des journalistes d’enquêtes et certaines de leurs sources occultes. Ça ressemble au mouvement lent d’une symphonie, suivi bientôt d’un allegro où l’action reprend jusqu’à un ultime rebondissement qui nous laisse pantois.

Si on n’est pas un peu familier avec la vie des laissés-pour-compte des banlieues parisiennes, ce peut être assez dépaysant. Mais il est facile de retrouver ses marques quand on passe du roman noir au roman d’espionnage. Un passage délicat que Ledien accomplit avec doigté.

Extrait : 
Près de la salle de boxe, la cité grouille de monde. Normal, c’est la journée des enfants. Des mères viennent chercher les leurs, qui jouent au ballon, se courent après ou lancent des cailloux contre la fenêtre murée du premier étage de l’immeuble adjacent, en les tirant par le bras. Trois jeunes, que j’ai entraînés la semaine passée, me saluent tout sourire quand je passe à la hâte devant leur bâtiment. Je leur dis « à vendredi »; d’ici là, qu’ils fassent leur devoir et évitent de traîner tard. Ils rigolent et le plus grand du groupe veut me toper là : je lui tends la main et après un claquement de paumes, chacun retourne à ses affaires. La mienne est pressante.
Bertrand est avec moi. Je l’ai appelé ce matin et lui ai demandé un coup de main. J’y suis allé franco, je l’ai mis dans la confidence, version courte : Jalil faisait partie des casseurs de la manif, avec Amar. Lequel n’a jamais dit qu’il y était. Il a des choses à cacher, peut-être même qu’il sait où se trouve Jalil. Je veux lui faire peur, le secouer un peu.
Bertrand a dit « d’accord », sans exiger d’autres explications. Il s’est proposé d’amener un de ses potes orléanais, de passage dans le coin, cette semaine. Je n’étais pas très chaud. Des apprentis Hell’s dopés à la haine du Black et du Magrébin, je n’appelle pas ça du renfort : plutôt des emmerdes.

Ma note : (4 / 5) sursesgardes-amb

 

 

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