Du sang sur la Tamise – Anne Perry

Par Michel Dufour

dusangsurlatamiseDate de publication originale : 2014 (Blood on the water)Pery
Date de publication française : 2014 (10/18)
Genres : enquête, historique
Personnage principal : William Monk, commandant de la brigade fluviale –
Esther, infirmière, son épouse

Anne Perry est surtout connue pour ses deux grandes séries victoriennes: la série Charlotte et Thomas Pitt et la série William Monk. 29 romans dans la première série, 20 dans la deuxième, dont Du Sang sur la Tamise est justement le vingtième. Cette époque fin de siècle (le XIXe) à Londres me plaît : Monk, Pitt, Bell, Holmes, Wilde (d’après Brandreth)… J’ai lu avec bonheur ces deux séries; j’y insiste, pour qu’on comprenne que je ne peux pas évaluer ces romans comme je le fais avec un roman isolé. Quand on traverse toute une série, c’est qu’on éprouve une certaine sympathie pour les personnages comme pour le contexte où ils évoluent. C’est la même chose avec les Holmes, les Poirot, les Cadfael, les Brunetti, les Nero Wolfe… Ça ne veut pas dire qu’on prend pour acquis que tout est et sera bon. Il arrive, en effet, d’octroyer un 3 ou un 3.5 à un de mes auteurs préférés. Il n’en reste pas moins que, les principes de base étant respectés, la question est de voir comment l’auteur a élaboré une situation (et un problème) qui suscite l’intérêt, comment il a développé l’histoire avec habileté et comment il a inventé une issue singulière, inattendue et satisfaisante.

Du Sang sur la Tamise commence en force : Orme et Monk, sur une embarcation qui glisse doucement sur la Tamise, admirent le crépuscule flamboyant, bercés par une légère brise printanière. Et boum !!! Un rugissement soudain secoue le fleuve et ses rives, une flamme gigantesque surgit en face de Monk et Orme, les débris fusent de toutes parts, et un navire s’enfonce dans les eaux impitoyables. Quand les deux policiers auront quelques secondes de répit, ils apprendront qu’environ deux cents personnes sont mortes, déchiquetées et noyées.

Qui a intérêt à commettre un crime aussi barbare? Est-ce lié à la construction du canal de Suez, qui a exproprié de riches propriétaires et profité à des investisseurs habiles. De nouvelles fortunes ont grimpé en flèche alors que les propriétaires des flottes de bateaux construits pour contourner l’Afrique (les clippers) envisagent une sérieuse perte de revenus. Le crime semble impliquer des personnages haut placés et des intérêts « secret defense », puisque Monk et la brigade fluviale sont dessaisis de l’enquête. Les recherches sont alors rapidement conduites, un suspect, étranger de préférence arabe, est arrêté, promptement jugé, et emprisonné avec promesse d’exécution. Le public est apaisé et la police appréciée.

Les mobiles du geste paraissent minces pour Monk; il semble bien également qu’un complice était nécessaire. Il observe aussi plusieurs failles dans le procès, particulièrement dans les décisions du juge York et l’acharnement du procureur Camborne. Sans parler de l’enquête elle-même, complètement bâclée. Monk décide de pousser l’affaire plus loin et on tente alors de l’assassiner, indice qu’il a raison, sérieux handicap quand même. Il fait arrêter un nouveau suspect, rend nécessaire un autre procès, et appelle au secours Rathbone pour assister le jeune procureur Brancaster (on se souviendra peut-être que Rathbone a été condamné à ne plus pouvoir plaider pour un certain temps). Monk, Esther et Scuff poursuivent la chasse aux indices, parce que le problème du mobile, ici encore, est le point faible du dossier. La subtile Esther perce le mystère mais craint de ne pas pouvoir en divulguer le sens quand le couteau de l’assassin s’efforce de l’atteindre pendant que Monk est tenu en joue par le père du tueur.

Retrouver nos personnages préférés ajoute de l’émotion au récit et sert d’antidote à l’aspect mathématique du problème. Facteur important qui joue aussi dans les romans de Donna Leon. Mais alors que celle-ci, dans ses derniers romans, négligent un peu l’intrigue au profit des relations familiales des Brunetti, du décor (et Venise est tout un décor !) et de l’intérêt de la cause qu’elle défend (la pollution, la prostitution des jeunes émigrées, la répression hypocrite des citoyens de seconde zone comme les Gitans et les Africains), Anne Perry attache une grande importance à l’enquête comme telle et, dans les Monk, au processus judiciaire qui s’ensuit. Le lecteur n’a pas beaucoup de chance de découvrir le pot aux roses avant les enquêteurs : Perry ne joue pas à ça. Nous nous sentons plutôt embarqués dans les manœuvres de Monk (ou d’Esther), comme si nous occupions le siège arrière. Et l’histoire est si riche en informations qu’il faut assimiler, comme toutes les notes d’une symphonie, que le lecteur ne court pas le risque de devenir passif. Ainsi, la référence à la construction du canal de Suez est plus qu’un décor et fait partie intégrante de l’histoire.

Par ailleurs, Perry insiste sur la dimension philosophique des décisions que doivent prendre les personnages : Rathbone est souvent aux prises avec le dilemme : respect de la vérité ou protection des illusions des personnes qu’on aime ? (ça lui a déjà coûté sa femme); respect de la vérité ou des règles de la justice ? (en choisissant ici encore la vérité, ça lui a coûté sa carrière). Dans les romans d’Anne Perry, ça pense beaucoup, ce qui dote ses personnages d’une complexité attachante. Ses héros sont, donc, souvent déchirés et, même si les bons gagnent habituellement, les victoires laissent souvent un goût amer.

Dans ce roman-ci, enfin, trouver la clé de l’énigme n’est pas vraiment dû au hasard, mais Esther est quand même bien chanceuse. C’est presqu’un deus ex machina qu’elle tire de son anonymat et qui lui dévoilera le véritable mobile de cette catastrophe maritime. Dans un roman à énigme, ce serait un défaut. Dans le type de romans choisi par l’auteure, ça passe assez bien : ça fait partie de son style, pourrait-on dire avec un certain sourire.

Extrait : 
Pourquoi le mobile de l’attentat se révélait-il si nébuleux ? Pourquoi Lydiate et ses hommes n’avaient-ils pas fait plus d’efforts pour l’établir ? La haine de l’Angleterre, s’il s’agissait bien de cela, était-elle une raison susceptible d’embarrasser au plus haut point le gouvernement ou ses appuis ? Une personnalité de la finance ? Ces gens-là ne manquaient pas dans le milieu maritime. Certains des plus beaux et des plus riches ports d’Angleterre avaient été construits grâce à la richesse de ceux qui envoyaient des esclaves à travers l’Atlantique.
Quoi d’autre ? Les épouvantables guerres de l’opium appartenaient au passé désormais, même si nombre de fortunes reposaient sur les profits accumulés à l’époque et qu’il était toujours possible de ruiner une réputation, ou des ambitions politiques. Ou s’agissait-il en fin de compte de l’Égypte et du canal de Suez ? Dans ce cas, il pouvait y avoir un risque d’affrontement diplomatique important avec les Français.
Monk traversa la rue pour gagner le côté ombragé du trottoir, encore perdu dans ses pensées.

Ma note : (4,5 / 5) dusangsurlatamise-amb

 

 

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