Faims – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

FaimsDate de publication originale : 2015 (Alire)senecal
Genres : Roman noir, enquête
Personnage principal : Joël Leblanc, sergent-détective à la SQ

Patrick Senécal est un écrivain très connu au Québec. Depuis une vingtaine d’années, ses romans noirs, d’horreurs même pourrait-on dire, et plusieurs films qu’ils ont inspirés, nous ont chamboulés. On l’a souvent comparé à Stephen King. Senécal reconnaît cette influence, surtout dans ses œuvres de jeunesse, mais la critique de la société est devenue prépondérante dans ses plus récents romans; avec des atmosphères glauques et des personnages tordus, Senécal choque plus qu’il horrifie : on n’aime pas regarder dans le miroir qu’il nous tend.

Comme Senécal maîtrise depuis longtemps les bases mêmes de l’écriture, le commentateur ne s’attarde pas aux détails; il se laisse aller aux ambiances équivoques, aux comportements étonnants, aux gestes violents, et il subit les dénonciations dont il est lui-même victime. Dans ce cas-ci, une petite ville située près de Sorel et de la rivière Yamaska, Kadpidi, devient l’hôte du Humanus Circus, un cirque pour adultes seulement qui éveille les faims refoulées et encourage leur libération. Au même moment, se produisent deux crimes peu ordinaires aux mobiles mystérieux. L’escouade des Crimes contre la personne arrive de Montréal et s’adjoint le sergent-détective Joël Leblanc, qui travaille maintenant à Sorel, après avoir quitté l’escouade depuis 3 ans, et qui a l’avantage de demeurer à Kadpidi. L’enquête a vraiment lieu mais, ce qui retient l’attention, c’est plutôt la description des effets cathartiques produits par les représentations du cirque : les violents et les libidineux se retiennent moins. Senécal en profite pour décrire les difficultés de la famille petite-bourgeoise, particulièrement celle du policier Joël Leblanc, un couple marié depuis 20 ans, qui a professionnellement réussi, mais qui affronte le moment bien connu où les flammes de la passion se sont éteintes : le mâle ne renonce pas à renouveler une relation sexuelle fantaisiste et transgressive, tandis que l’épouse investit son énergie dans sa vie de famille et se contente d’une tendre amitié avec son homme.

Par ailleurs, au sein même du cirque, dont l’histoire se déroule parallèlement au récit de l’enquête, se manifestent aussi des extravagances qui tiennent le lecteur en haleine. Enfin, rebondissement ultime, alors qu’on a trouvé l’assassin des deux meurtres au râteau, l’effort pour comprendre les motifs mène Joël sur une piste ambigüe qui le révélera violemment à lui-même.

Senécal appelle un chat un chat, sa vision de l’être humain est impitoyable mais assez juste et, à travers des situations originales bien imaginées, il nous assène brutalement ses conceptions. Ses histoires baignent dans une atmosphère mystérieuse et scabreuse qui parvient souvent à nous posséder. Il a aussi le don de créer des personnages qui laissent des marques dans notre mémoire. Quand ça devient trop complexe, il prend son temps pour clarifier : par exemple, chaque personnage du cirque a droit à un long chapitre qui retrace son cheminement jusqu’à son entrée dans le cirque. Si l’action en est ralentie, les principaux personnages y gagnent en profondeur et le récit devient encore plus crédible. Les romans de Senécal me font penser à certaines toiles de Dali où les objets peints sont des objets bien réels placés dans des contextes plutôt improbables. Ou, comme disait Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Le facteur décisif dans l’appréciation d’une œuvre de Senécal, c’est justement l’effet produit par ces associations incongrues (ici, les personnages bizarres, les événements mystérieux, le milieu où ça se passe). Ses romans sont toujours bien faits, mais l’attraction exercée varie selon la thématique et nos humeurs. J’ai trouvé ça long mais je ne me suis pas ennuyé.

Extrait : 
− Écoutez ça, sergent.
Francus lit le texte à haute voix :
− « Origine du nom de la ville : à l’arrivée des premiers colons blancs, la région était surtout peuplée de tribus algonquines, en particulier les Abénaquis. Le nom de la ville vient donc d’une expression abénaquine : Kadopidid, qui signifie « Nous avons faim ». L’usage a modifié quelque peu l’expression, qui s’est transformée en Kadpidi au bout de quarante ans. La raison du choix de cette expression est sans doute liée à la grande pénurie de bétail qui a sévi dans la région en … »
Le dompteur cesse de lire et revient au policier déconcerté.
− «  Nous avons faim » ! Quel hasard fantastique, non ? Vous comprenez pourquoi j’ai absolument voulu venir ici ? Évidemment, toutes les villes de la planète pourraient s’appeler ainsi. Tout le monde pourrait habiter dans un endroit qui porte un tel nom. Moi, la bande de mon cirque, la société en général… Vous…Votre femme…
− Ça marchera pas, Francus ! Tu réussiras pas à fucker ma vie comme t’as réussi à fucker d’autre monde !
Le chauve penche la tête sur le côté et il devient grave.
− Vous croyez que j’ai fucké des gens ? que je les ai transformés ? Mais je transforme personne, moi. Vous pensez vraiment que dans les villes que nous avons visitées, tout allait bien dans le meilleur des mondes avant notre arrivée. Vous pensez vraiment que le germe était pas déjà planté, partout, comme il l’est depuis toujours ? Les façades colorées des commerces, les bungalows bien alignés dans l’ennui de leur quiétude, les sourires dégoulinants des familles avec leur crème glacée, les sifflements pleins de fausses notes des travailleurs, les cinq à sept tonitruants de rires désespérés, vous y croyez vraiment ? Vous croyez que tous ces gens, lorsqu’ils se retrouvent dans leur lit avec leur mal-être, ont pas envie de s’arracher la peau d’angoisse ? Mon cirque et moi ne faisons que leur hurler: « Cessez de vous nier, cessez de vous cacher ! »
− J’ai rien à cacher, moi !
− Ah, non ? Alors, qu’est-ce que vous êtes allé faire, hier, à l’hôtel ?

Ma note : (4 / 5) faims-amb

 

 

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