Embrasse ton amour sans lâcher ton couteau – Laurent Chabin

Par Michel Dufour

embrassetonamourDate de publication originale : 2016 (Expression noire, Chabin-LLibre Expression)
Genre : Thriller
Personnage principal : Lara Crevier, alias Lyne Czemely

Chabin écrit beaucoup et il captive un public certain. Les deux dernières années, j’ai rendu compte de Apportez-moi la tête de Lara Crevier (2014) et de Quand j’avais 5 ans, je l’ai tué. Cette année, toujours avec les mêmes personnages, Chabin revient avec Embrasse ton amour sans lâcher ton couteau. Il n’est sans doute pas indispensable d’avoir lu les deux premiers tomes de la série, mais ça devrait aider un peu; on y fait souvent allusion, on rencontre aussi les mêmes personnages, l’atmosphère est semblable, donc on a l’impression d’une certaine continuité, une familiarité qui nous déconcerte moins.

Ceci dit, n’hésitez pas à prendre des notes : Chabin s’amuse à nous mêler.

Tout le roman paraît viser cet objectif. En ce sens le roman est réussi. D’abord, Lara s’appelle dorénavant Lyne Czemely : Lara Crevier est apparemment morte dans le roman précédent. Sous le nom de Czemely, Lara-Lyne touche une pension substantielle, apparemment de la part de son père, pas celui qu’elle croit avoir tué (quand elle avait 5 ans), mais son père biologique véritable qui est en même temps son amant, ce qu’elle a appris il y a peu de temps.

S’étant détachée de tout, et même de son identité, Lara-Lyne croyait naïvement avoir gagné la liberté, alors qu’elle a plutôt acquis une certaine lucidité qui lui montre qu’elle est dans la merde. Quand son amant est ailleurs, elle est complètement démunie. Or, depuis quelque temps, elle est victime d’appels téléphoniques qui lui répètent : « I know who you are… I know where you are… » 1.

Lara se sent espionnées, suivie, observée; croit qu’elle est en danger; et refuse d’aller voir les quelques personnes qui connaissent sa véritable histoire (son amie Yoko et l’étudiant Chris), pour ne pas les compromettre. Elle n’a pas tort : autour de l’atelier de Minski, de Serge et de Stillman, trois autres personnages mystérieux semblent s’intéresser à elle : un qui finira dans le canal Lachine; un qui tuera plus tard son amie Yoko; un autre qui se montrera plus bienveillant. Quant aux trois hommes qui hantent cette saga, il semble que Minski est mort (mais sait-on jamais ?), que l’existence de Stillman est imaginaire et que Serge, qui s’est longtemps fait passer pour Minski, mène une vie dont les jours sont comptés.

Ce qui ajoute à l’obscurité de l’histoire, c’est la façon dont le lecteur prend conscience des moments importants du récit, racontés par des personnages différents : parfois c’est Lara qui pense; parfois c’est un de ses poursuivants; parfois c’est Serge; parfois, on ne le sait pas trop.

La force de Chabin, c’est son esprit ludique qui se manifeste moins chez ses personnages (bien que certains jeux érotiques ne soient pas tirés des manuels de convenance…, moins d’ailleurs dans ce roman) que dans sa méthode de composition. Le moteur de cette histoire est, en effet, vraiment mince; c’est la façon de la faire absorber par le lecteur qui est insolite et troublante. Les personnages ne m’intéressent pas vraiment non plus : des parasites qui cherchent à tromper leur ennui par des facéties érotiques ou violentes (dans le cas de Minski, quand l’alcool et la bagarre compensent pour l’impuissance sexuelle et sentimentale). Mais je pense maintenant que Chabin est bien conscient de tout cela : il n’essaie pas de nous avoir par la complexité de ses personnages; plutôt par les relations problématiques menaçantes qu’ils vivent et auxquelles ils peuvent difficilement échapper.

1 . « Je sais qui tu es… Je sais où tu es… ».

Extrait : 
Ça bouge. Ça commence à bouger. Salement…
Ce coup de téléphone dans la nuit. Je dormais. J’ai décroché et marmonné un vague hmmm. Silence au bout du fil. Mais un silence pesant, dense, moite. Visqueux. Et la vois, enfin. Atone. Une voix qui traînait derrière elle des profondeurs de vase et d’animalité crasse, d’alcool, de tabac.
Une voix qui me dit quelque chose, maintenant que j’essaie de me la rappeler. Une voix qu’on dissimule, dont on tente de modifier les intonations derrière un mouchoir ou un bout de tissu. Parce que je la connais ?
Peu de mots, pourtant.
− I know who you are.
Je n’ai pas répondu, mais l’autre n’a pas raccroché tout de suite non plus. Ni ajouté un mot. Sa respiration, seulement. Rauque, gênée. Quelques secondes. La tension est devenue intolérable.
Puis la ligne a été coupée.

embrasseton amour-amb-Canal de Lachine

Canal de Lachine

Ma note : (3,5 / 5)

 

 

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