Un traître à Kensington Palace – Anne Perry

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Murder On The Serpentine)
Date de publication française : 2017 (10/18)
Genres : Historique, enquête
Personnage principal : Thomas Pitt, Chef de la Special Branch

Entre Anne Perry et moi, j’imagine qu’il doit exister une sorte de connivence, parce que j’ai lu toute la série des Pitt et toute la série des Monk avec un plaisir, sinon égal, du moins toujours présent. Un traître à Kensington Palace ne fait pas exception à la règle.

La reine Victoria, anticipant la fin de son règne et envisageant avec inquiétude la succession de son fils Édouard, prince de Galles, convoque Thomas Pitt à Buckingham Palace pour lui confier une mission personnelle. Craignant qu’Édouard ne soit victime de mauvaises influences, dont celle du flambeur, séducteur et riche Alan Kendrick, la reine avait demandé à son confident et homme de confiance John Halberd d’enquêter sur l’entourage du prince, particulièrement sur Kendrick. Or, Halberd est retrouvé mort, apparemment victime d’un accident suspect. D’où la convocation de Pitt, pour le moment privé de ses deux atouts précieux, Tante Vespasia et Narraway, célébrant leur récent mariage à travers l’Europe.

Ce ne sera pas facile pour Pitt d’enquêter auprès des grands de ce monde. Halberd connaissait bien des secrets et plusieurs avaient à cœur de le voir disparaître. Ces gens-là se tiennent les coudes, ont des moyens dont Pitt est dépourvu, et n’hésiteront pas à éliminer les gêneurs. Comme une simple enquête sur un meurtre et sur une relation inquiétante entre le prince et le puissant Kendrick débouche sur la préparation éventuelle d’une deuxième guerre contre les Boers (octobre 1899), on comprendra que Pitt en a plein les bras, malgré l’aide de Charlotte, d’Emily et de Stoker. Et la Special Branch n’a pas assez de preuves (et n’est pas mandatée) pour intervenir officiellement dans cette affaire. Enfin, quand les preuves adviendront, ça s’avérera impossible de les utiliser sans salir injustement la réputation de femmes et d’hommes honorables, le prince lui-même et, partant, de miner le respect dû à la descendance de Victoria et à la réputation de l’Empire. Pitt s’apercevra que, quand on est un homme de pouvoir, on ne peut pas être efficace sans se salir les mains.

J’avoue que, après un début accrocheur, je me suis un peu fatigué des lourdeurs de cette enquête qui piétinent, de la fréquentation stérile des salons bourgeois fin XIXe, et des scrupules continuels et quasi larmoyants manifestés par la culpabilité de Charlotte et la bonne conscience de Pitt. Charlotte et Emily vieillissent mal et il est heureux que le hasard les serve bien. Les retours en arrière sont sans doute nécessaires pour bien des lecteurs, mais l’insistance sur l’infériorité sociale de Pitt (compensée par son honnêteté et son courage) et la générosité de Charlotte finissent aussi par lasser. La valeur stratégique des longueurs, dans ce cas-ci, ne parvient pas à maintenir l’équilibre.

Pourtant, comme c’est souvent le cas chez Perry, les 75 dernières pages (sur 340) sauvent la mise, suscitent des émotions réelles, et satisfont les lecteurs épris de justice, grâce à des manœuvres discutables et brillantes.

Extrait :
− Votre Majesté, je suis parvenu à la conclusion que la mort de Sir John Halberd n’est pas due à un accident (…).
− C’est ce que je craignais. J’aurais aimé que vous me détrompiez. Que vous me disiez qu’il s’était agi d’un simple accident. Qu’il avait été distrait, s’était levé et avait perdu l’équilibre. Voilà ce que j’aurais aimé entendre. Et si vous me l’aviez affirmé, je vous aurais cru.
− Vraiment, madame ? On m’a appris que Sir John Halberd avait navigué sur le Nil.
Elle le regarda avec un sourire crispé, mais aussi une pointe d’amusement.
− Je n’en doute pas. En vérité, j’aurais probablement eu du mal à vous croire. J’irai jusqu’à dire qu’en fin de compte je ne vous aurais pas cru. J’aurais juste pensé que vous étiez peut-être gentil, voire un soupçon condescendant.
Sa voix se durcit.
− Ou incompétent (…).
Vous allez découvrir qui a tué Sir John Halberd, et pourquoi. Et quand vous en aurez la preuve, vous viendrez me le dire. Me comprenez-vous, Mr. Pitt ?
− Oui, madame.
− Quelle que soit l’identité du responsable ? Comprenez-vous bien cela aussi, Mr. Pitt ?
− Oui, madame.
− Je n’ai plus de temps à perdre à écouter des mensonges rassurants, reprit-elle. Si la réponse ne vous plaît pas, vous me l’apporterez néanmoins. Il ne vous appartient pas de décider à ma place (…). Je ne suis pas votre parente, je suis votre reine et impératrice, et je vous interdis de me ménager ! Vous êtes à la tête de ma Special Branch, et vous m’apporterez la vérité… quoi que vous pensiez que j’en fasse, et si déplaisante qu’elle soit. Me donnez-vous votre parole, Mr Pitt ?
Il s’inclina très légèrement.
− Oui, madame.
− Bien. Dans ce cas, vous feriez mieux de vous mettre au travail. Je m’attends à ce que vous me fassiez votre rapport régulièrement. Bonne soirée, Mr Pitt.

Kensington Palace

Ma note : (3,9 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Britannique, Enquête, Historique, Moyen, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*