L’ombre des chats – Arni Thorarinsson

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Ar kattarins)
Date de publication française :
2014 (Éd. Métailié, Points)
Genre : Enquête
Personnage principal : Einar, journaliste au Journal du soir

C’est le cinquième roman traduit de l’auteur islandais Arni Thorarinsson, qui en a écrit neuf qui mettent en scène le journaliste Einar du Journal du soir de Reykjavik. Journaliste d’un quotidien assez populaire, Einar est immergé dans la vie quotidienne de la capitale et de la ville d’Akureyri, plus au nord. Alors que Ragnar Jónasson (Snjór) nous faisait sentir l’aspect géographique de l’Islande, Thorarinsson décrit la vie ordinaire de ses concitoyens.

L’histoire commence justement par la célébration d’un mariage gai qui a lieu dans une église d’Akureyri : des amies d’Einar, Joa et Heida, homosexuelles elles aussi, l’ont invité à la cérémonie qu’elles ont organisée pour célébrer l’union entre Kristin et Saga. Invités originaux et marginaux. Un pasteur luthérien a accepté d’assumer la dimension religieuse de la petite fête. Vers la fin de laquelle les mariées reçoivent un cadeau-surprise qui les renverse et nous rappelle tout d’un coup que nous sommes dans un roman à énigmes. Einar, dont la curiosité est la principale vertu, se met en branle : s’agit-il d’une plaisanterie fort discutable ou d’un message plus menaçant. Toujours est-il que peu de temps après, Kristin et son ami Eyvindur sont trouvés morts, mystérieusement : accident, suicide ou assassinat ?

Pendant ce temps, à Reykjavic, dans la file d’attente d’un bar, un homme est agressé par une femme déchaînée, qui l’expédie à l’hôpital. Le commissaire principal de la police de Reykjavic, Jonas Palsson, conduit l’enquête; c’est une vieille connaissance d’Einar. Les deux sont aujourd’hui opposés par leur métier et une lointaine histoire de femmes. Comme Einar a des moyens peu orthodoxes pour aller chercher des informations dont Jonas est privé, il leur arrive de collaborer.

Et puis, en passant, qui envoie des textos lubriques à Einar ? Comment parviendra-t-il à négocier avec le chef du parti socialiste et son successeur probable, qui cherchent chacun à se payer les faveurs d’Einar et de son journal ? Et, enfin, problèmes plus personnels : comment Einar pourra-t-il négocier avec son ancienne flamme Margrét ? Et comment se développera sa relation avec sa fille Gunnsa, qui travaille à l’occasion pour le Journal du soir comme photographe ? Et parviendra-t-il à solidifier ses liens avec la jeune Sigurbjörg, qui écrit aussi des articles d’actualité courante, comme la couverture de l’agression d’un cadre particulièrement macho, manager dans la chaîne de restauration Godborgari, par une ou trois femmes ?

On le devine : toutes ces histoires, compliquées comme la vie, ne constituent pas un ensemble clair et harmonieux. Les intrigues policières ne sont pas oubliées, mais elles sont comme noyées, sûrement engluées, dans la mouvance de tous les jours. C’est intéressant de suivre les réflexions de l’auteur sur l’intégration sociale des homosexuels, le suicide assisté, l’aide médicale à mourir, les utilisations pernicieuses du Net… La crise économique de 2008 a accentué la distance entre les riches et les pauvres et a accéléré une sorte de révolution culturelle eu égard aux valeurs traditionnelles soutenues par l’establishment religieux et les profiteurs du capitalisme sauvage. Dans un tel contexte, Einar nous est rendu sympathique parce qu’il est constamment écartelé entre les misères qui le secouent et les grandeurs qui l’émeuvent. Contexte et écartèlement qu’on reconnaît aisément chez nous.

Pour les amateurs de romans à mystères ou de thrillers captivants, le déroulement semblera lent, les explications tarabiscotées, et le finale manquera de punch. Peut-on reprocher à un polar d’être trop réaliste ?

Extrait :
La file d’attente—Coulisses d’un drame du quotidien VII,
par Sigurbjörg Björnsdottir.

Il était arrivé au bar peu avant minuit. Il avait envie d’une vodka, de préférence une triple. Une file d’attente de dix mètres partait de l’angle du bâtiment jusqu’à l’entrée où régnait la cohue. Putain de merde ! Il se souvint alors qu’un groupe de rock à la mode y donnait un concert. Mais il n’avait pas à s’inquiéter. Il ne tarderait plus à boire. Il allait passer devant le nez de tous ces gens qui grelottaient lorsque son regard tomba sur la femme de la bouteille de Breezer.
− Pas possible, mais c’est cette vieille peau d’orange ! s’exclama-t-il. Alors, tu viens me divertir pour la nuit ?
Il aperçut alors les deux autres femmes qui se tenaient à distance.
− Et ces greluches, c’est qui ? Oh, on dirait que c’est la soirée de la chatte…!

Reykjavik

Niveau de satisfaction : 
(3,8 / 5)

 

 

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