La serpe – Philippe Jaenada

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Julliard)
Genre :
Enquête
Personnage principal : Henri Girard alias Georges Arnaud, écrivain

Prix Femina 2017

Le 24 octobre 1941 à Escoire, en Dordogne, dans le château qui domine le village, trois personnes sont massacrées à coup de serpe : les propriétaires Georges Girard et sa sœur Amélie, ainsi que leur domestique Louise Soudeix. Une quatrième personne était dans le château au moment des crimes : le fils de Georges et neveu d’Amélie, Henri Girard, 24 ans. Seul survivant il donnera l’alerte. Le château étant fermé de l’intérieur, il sera suspecté d’être l’assassin. Arrêté et jeté en prison, il y restera vingt mois, jusqu’à ce que s’ouvre son procès à Périgueux. Sa culpabilité ne faisant aucun doute, la seule question qui subsiste est : sera-t-il condamné à mort ? Il ne le sera pas. Il sera même acquitté après une délibération du jury qui durera à peine dix minutes. Ce petit miracle est dû à Maurice Garçon, un ténor du barreau parisien qui a accepté de défendre Henri Girard. Le grand avocat mettra en évidence les erreurs et les manquements de l’enquête, sèmera le doute sur les charges retenues contre son client. Henri Girard sera libéré mais le soupçon continuera à le poursuivre. L’affaire ne sera jamais résolue et restera une énigme.

Henri Girard c’est Georges Arnaud l’écrivain, auteur du célèbre Le salaire de la peur entre autres. Henri-Georges Clouzot s’en inspirera pour un film éponyme qui obtiendra l’équivalent de la palme d’or du festival de Cannes en 1953. Philipe Jaenada s’est intéressé à cette histoire hors du commun. Il a réalisé sa propre enquête sur le terrain. Il a examiné les archives, a scruté des tas de documents, de photos, a établi des plans … bref, il a procédé à une enquête méticuleuse et fouillée. Finalement il en est arrivé à établir sa propre hypothèse, fortement argumentée, concernant ce triple meurtre du château d’Escoire. Il a même poussé sa démarche jusqu’à donner le nom du coupable, selon lui. Passionnant !

Si le livre est globalement passionnant on ne peut pas dire que ce soit le cas de la première partie dans laquelle l’auteur prend un malin plaisir à faire languir : il délaye, temporise, fait mijoter le lecteur à petit feu avant d’en arriver au sujet principal. Cette méthode est sensée créer de l’impatience, l’avidité de connaître la suite. Elle a un inconvénient : au lieu de susciter l’intérêt elle peut créer la lassitude et amener le lecteur exaspéré à fermer le livre. Ce serait dommage car la suite est vraiment captivante. De façon générale l’auteur abuse de digressions, de parenthèses alourdissant le récit, inutiles, fastidieuses, voire irritantes. Un bon dégraissage de quelques dizaines de pages d’anecdotes superflues n’aurait pas nui à cette œuvre, bien au contraire me semble-t-il, mais il y a des lecteurs qui apprécient ce style tout à fait personnel.

Georges Arnaud

L’auteur, en plus de décrire dans le détail son enquête, retrace aussi la vie de d’Henri Girard alias Georges Arnaud. Quelle vie ! Quel personnage ! Après son procès, il s’exile en Amérique du sud où il exerce divers métiers : barman, chercheur d’or, camionneur … Il séjourne en Algérie puis revient en France, publie Le Salaire de la peur, connaît le succès et pourrait alors vivre tranquillement. Mais non ! Il s’engage dans des causes les plus difficiles : défendre une condamnée à mort, dénoncer les erreurs judiciaires, soutenir le combat de l’Algérie indépendante. Une vie tumultueuse et chaotique avec, comme constante, l’indifférence envers l’argent. Quand il en avait (beaucoup), il le claquait rapidement, le distribuait sans compter. Quand il n’en avait pas, il faisait sans ça, pas vraiment affecté. Jusqu’au bout Georges Arnaud sera un personnage ténébreux, entouré d’une aura sulfureuse.

L’auteur a su rendre fascinantes la vie de Georges Arnaud et l’affaire des meurtres du château d’Escoire. Une fascination qu’il a dû éprouver lui-même. On ne peut que saluer le travail minutieux de l’auteur et son choix audacieux de proposer une solution à une énigme vieille de plus de 75 ans.

Extrait :
Qu’un avocat de la trempe de Maurice Garçon puisse, en seulement deux heures, inverser les certitudes de toute une salle, cela peut se comprendre. Ce qui laisse plus perplexe, c’est que des jurés acquittent en dix minutes à peine un homme que tout accuse, et dont la culpabilité était encore indubitable pour eux le matin même. En dix minutes, on n’a pas le temps de discuter – ni en treize. Il faut qu’ils aient été influencés, ou en tout cas coordonnés, dirigés d’une manière ou d’une autre. Et même en supposant que, chamboulés par la plaidoirie diabolique de Garçon, ils se soient tous écriés « Non coupable ! » en entrant dans la salle, quel magistrat, quel président de tribunal les aurait laissés ressortir aussitôt, sans leur conseiller de prendre ne serait-ce qu’une petite demi-heure de réflexion, pour peser le pour et le contre dans une affaire d’une telle importance, une affaire de triple meurtre ?

« Je devins une espèce de fantôme, perdu dans sa souffrance. Je me répétais “Georges… Georges…” indéfiniment. Je commis même une lourde faute. Je pris une cigarette de mon paquet et tendis machinalement les autres à la ronde. Les curieux reculèrent, horrifiés. Quand la gendarmerie arriva, leur opinion était faite. » Il s’est bien mis au piano, dans le grand salon, pour jouer du Chopin. On va dire que je chipote, mais ce n’était pas la « Marche funèbre », c’était « Tristesse » …

Chopin – Étude N°3 Tristesse

Château d’Escoire

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

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