L’autre reflet – Patrick Senécal

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2016 (Alire)
Genres :
thriller, noir, violent
Personnages principaux : Michaël Walec, écrivain – Wanda Moreau, fan et muse

Avec Chrystine Brouillet, Senécal est sans doute le plus connu (et lu) des grands écrivains québécois dans le domaine du polar; la première déploie de fines enquêtes; Senécal construit avec talent des thrillers noirs où suinte l’horreur. Son dernier-né, L’autre reflet, vient de remporter le Prix du meilleur roman policier québécois (2016-2017), offert par la Société du roman policier de Saint-Pacôme. Par son organisation professionnelle, ses membres du jury zélés, le nombre important de romans analysés et la bourse de 3 500$ accordée au gagnant, c’est certainement un des prix les plus convoités au Québec. Senécal avait aussi gagné ce prix en 2007 avec Le Vide.

Michaël Walec enseigne la langue française aux détenues de l’Établissement Joliette pour femmes qui ont commis des crimes plus ou moins importants. Il préférerait enseigner dans un cégep, mais les postes sont rares. Il aimerait encore mieux gagner sa vie comme écrivain et il bosse fort sur un genre de roman noir d’horreur, mais s’est contenté à date de publier une nouvelle. Une de ses étudiantes, Wanda Moreau, reste souvent après le cours, fascinée par l’écriture, et s’y est d’ailleurs livrée sous l’influence de son prof. Comme dans bien des romans de Senécal, tout ça commence donc de façon très normale; facile pour un enseignant de se retrouver dans le personnage du professeur, par ailleurs agréablement marié et assez sociable.

Deux problèmes, cependant : d’abord, Michaël, qui tient absolument à écrire un thriller à la Stephen King ou à la Patrick Senécal, ne parvient pas à écrire des scènes violentes qui ne sonnent pas artificielles. Sa conjointe Alexandra, qui l’admire beaucoup, ne parvient pas à être particulièrement émue quand elle lit ces scènes, et il doit bien admettre qu’il ne vibre pas beaucoup lui non plus. Deuxio, son élève Wanda, qui est internée pour avoir tué son copain, raconte par écrit ce meurtre dans un style décapant qui bouleverse son professeur. Syntaxiquement parlant, c’est défectueux, mais littérairement parlant, c’est comme ça qu’aimerait parvenir à écrire Michaël. Avec hésitation et espoir, il l’encourage à écrire d’autres scènes horribles, qui se caractérisent par le fait que Wanda les a vécues. Les descriptions sont si impressionnantes qu’il en rêve; et finit par les intégrer à son roman. En les réécrivant en bon français, bien sûr, mais en gardant les images décisives. Ce roman, Sous pression, obtient un énorme succès.

Ce deuxième problème ressemble donc plutôt à une solution. Sauf que, Michaël perd son poste à l’Établissement Joliette; même si Alexandra l’encourage à écrire à plein temps en le subventionnant, il ne parvient plus, privé de Wanda, à répéter le succès de son premier roman. Il dégringole non seulement comme écrivain mais aussi comme être humain : sa mauvaise foi le déchire et l’alcool ne parvient pas à le recoudre.

Quelque temps après, Wanda, libérée de prison, le rencontre dans un salon du livre et, comme elle a constaté elle aussi son absence de talent pour écrire des scènes violentes, elle lui propose son aide. Mais Wanda est foncièrement coupée de ses émotions et peut mal imaginer des scènes qu’elle ne vit pas. Or, les romans de Michaël multiplient les meurtres. On comprend donc son hésitation à accepter la collaboration de Wanda. Mais il veut tellement devenir un grand écrivain et retrouver la reconnaissance de ses pairs. Tel est le début d’un cauchemar infernal…

Senécal est un des rares auteurs qui parvient à me rendre mal à l’aise. Dès le début du roman, même quand tout semble normal, on anticipe le coup de tonnerre dans un ciel serein. Le déroulement est implacable. Le personnage de Wanda est une création exceptionnelle, aussi forte que Lisbeth Salander, même si elle est très différente. Au-delà du bien et du mal, comme un enfant. Comme un enfant aussi, cette façon de dire « câline » !, si innocente. Et pourtant si froide ! Michaël est un personnage plus normal mais, comme dans les romans de Westlake, il se trouve engagé dans un engrenage qui le dépasse, auquel il ne peut/veut pas résister. Pour ceux qui en ont assez des personnages qui fonctionnent à la culpabilité, Senécal a trouvé l’antidote à ce sentiment : la mauvaise foi, dont Michaël est une parfaite incarnation. Nous avons là un couple exceptionnel et particulièrement explosif.

Enfin, comme bonus, on a droit à de belles formules; par exemple, Wanda s’étonne gaiement: « Si c’est ça le bonheur, c’est pas mal agréable ». Ou encore, le cri de Michaël qui se sent pris au piège :  « Le rugissement qu’il sentait monter tout à l’heure jaillit, long, guttural, le cri que poussera l’univers lorsque sa dernière étoile s’éteindra pour toujours ».

Bref, un roman terrible qui nous captive de bien des façons.

Extrait :
Michaël crache sur son écran. Un acte aussi impulsif que grotesque, mais qu’il n’arrive tout simplement pas à réprimer. Il vient de relire la mise à mort de Louis, cette scène qu’il a réécrite pour la vingtième fois depuis deux mois (comme tous les passages essentiels de son roman, d’ailleurs) et sur laquelle il a pioché toute la matinée… Résultat : Michaël se demande même si, à force de vouloir améliorer ces passages, il ne les a pas empirés.
Impuissant, brisé, il essuie de sa manche la salive sur l’écran lorsque la musique du voisin éclate pour la première fois de la journée, une pièce d’Iron Maiden avec une basse qui secoue les murs.
− Ta gueule ! hurle l’écrivain au bout de sa chaise. Ta gueule, ta gueule, ta gueule !

Salon du livre de Québec

Niveau de satisfaction : 
(4,6 / 5)

 

 

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