La disparition de Kat Vandale – Christian Giguère

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2018 (Héliotrope)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Mélissa, étudiante en techniques infirmières au cégep

Les Éditions Héliotrope ont le courage de souvent diffuser des auteurs inconnus qui publient pour la première fois. C’est le cas de Christian Giguère, professeur d’anglais et de littérature. Son regard sur un milieu dur et des personnes perdues d’avance a pourtant quelque chose de rafraîchissant.

La jolie Kat Vandale, début vingtaine, étudiante au cégep en techniques infirmières avec son amie Mélissa Thibault, travaille comme escorte et comme actrice de films pornos. Issue d’une famille plutôt conservatrice, elle s’est entichée d’un chef de gang de rue haïtien, puis d’un professeur de littérature aux tendances sadiques, ce qui ne l’empêche pas d’être disponible pour le riche homme d’affaires Giovani Pileggi et pour le propriétaire de la salle de réception La Bella Sposa et travailleur d’élection Enzo Bartolo. La vie mouvementée de Kat tourne au drame quand on découvre sur des réseaux sociaux spécialisés une vidéo dans laquelle elle se fait violer par une petite bande de membres des Cobras, dont le chef Stanley Jean-Louis, ce qui est compromettant pour lui d’autant plus qu’il n’a pas l’érection facile. Même si la vidéo est retiré des réseaux, quelqu’un la possède et peut l’utiliser pour faire chanter les Cobras ou simplement la vendre aux plus offrants. Kat sait qu’elle sera soupçonnée de posséder la copie et que sa vie est donc en danger. Elle commence par chercher du secours, puis disparaît.

Son amie Mélissa et son sugar daddy Enzo la recherchent. C’est l’occasion pour Giguère de nous promener dans le monde impitoyable des gangs de rue, de la mafia italienne, des promoteurs de boxe, des escortes et des réalisateurs de films XXX. De la ville de Laval à celle de Saint-Hubert, de Rivière-des-Prairies à l’Est de Montréal, le lecteur est amené à fréquenter une jungle de personnages peu recommandables. On sait bien que ce milieu existe, mais on le connaît de loin. Giguère nous plonge dedans, alors que les luttes de pouvoir entre gang de rue, motards, et mafia italienne battent leur plein. Pas facile de savoir où se cache celle qui fréquentait allègrement tout ce beau monde. Même les forces de l’ordre y perdent leur latin, si je puis dire.

Qu’est-ce qu’il y a de rafraîchissant là-dedans ? C’est le point de vue : c’est comme si le conteur se situait au niveau des jeunes : leur façon de parler, leurs références musicales (Beyoncé, Scaggs), littéraires (Baldwin), cinématographiques (Lynch, Lee) et picturales (Hopper, Warhol, Basquiat) ; leur façon d’espérer aussi. Giguère est un prof qui connaît suffisamment bien ses élèves pour écrire comme si c’était l’un d’entre eux, ou plutôt l’une d’entre elles qui racontait cette histoire. Il disait dans une entrevue avoir voulu « donner une perspective différente ». Et bien, ça c’est tout-à-fait réussi.

Plusieurs personnages sont assez bien décrits pour être attachants, Mélissa et Enzo, par exemple. Mais on se perd un peu dans la multiplicité.

Par ailleurs, la composition n’est pas linéaire, ce qui contribue à rendre ardue la compréhension de l’ensemble. Giguère juxtapose une série de scènes, dont chacune porte un titre qui correspond à un personnage, ce qui assure l’unité de la scène. Mais le procédé ne garantit pas l’unité de la totalité; la progression n’est pas évidente. Ça évoque la structure d’une série télévisée écrite par plusieurs collaborateurs, qu’il est préférable d’enregistrer pour les regarder en rafale en deux ou trois soirs consécutifs.

Si Giguère continue de traiter ses jeunes avec empathie dans des récits à forte teneur sociologique, c’est avec un plaisir renouvelé que nous le lirons.

Extrait :
– De mémoire, avant de déménager à Montréal, Kat n’avait jamais eu de vraies amies dans le coin. Faut dire qu’elle habitait à l’ouest de la rue Peyer, dans le vieux quartier près de l’usine à béton. Elle était belle, mais un peu rejet, genre. Beaucoup de gars voulaient coucher avec elle, mais la rumeur, c’est que personne était jamais à la hauteur. Des fois, elle disait qu’elle avait un chum à Montréal, d’autres fois qu’un amant l’attendait aux States. Personne aurait prédit qu’elle ferait de la porno, mais en même temps, tsé, la fille se cherchait.
Morgane déposa un petit sac de voyage mauve sur le siège arrière de la mini compacte et se retourna vers Widmark.
– Disons que t’as deux genres de filles en banlieue, exposa-t-elle. Celles qui rêvent de Montréal, du Plateau, des poules de Rosemont, whatever, le trip urbain, rencontrer du monde fucké, dark, des bad boys du ghetto, des Gabriel Nadeau-Dubois, des artistes du Mile End, des gens qui vivent pour leurs idées. Pis t’as l’autre gang, plus un style qu’une gang en fait, une espèce de spectre identitaire disons, un trouble du spectre de banlieue, qui recouvre les vedettes bleachées du secondaire, celles qui finissent par s’acheter un bungalow à trois rues de chez leurs parents. Écoute, je regarde l’heure…
– Mais Kat était pas dans ces catégories-là, compléta Widmark.
Morgane prit place sur le siège du conducteur et baissa sa vitre.
– Comme je te disais, c’est pas comme si je la connaissais super bien. Kat, pour moi, c’est une fille qui voulait se libérer, mais qui est restée prise, dit-elle en enfilant ses lunettes de soleil.
– Prise dans quoi ?
– Je dis n’importe quoi. La psychanalyse à cinq cennes, c’est pas mon fort. Faut que je me sauve !

Niveau de satisfaction :
(3,7 / 5)

 

 

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