Fief – David Lopez

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2017 (Seuil)
Genre : Social
Personnages principaux : Jonas et ses copains
Prix : Prix du Livre Inter 2018

Jonas et ses copains habitent une ville moyenne. Pas vraiment la banlieue, pas vraiment la campagne. Ils sont sept à traîner leur peine, à passer leur temps à fumer du shit, à s’envoyer des shots d’alcool, à jouer aux cartes, à avoir des discussions vaseuses et à recommencer ainsi chaque jour. Ils sont liés depuis l’enfance, ils ont grandi ensemble, ils ont maintenant entre 20 et 30 ans, ils sont toujours ensemble. Sans aucune perspective, sans vision du lendemain.

Une des originalités du roman de David Lopez c’est l’improbable entre-deux : décor entre ville et campagne, des personnages plus vraiment adolescents mais pas encore hommes ou du moins qui ne se comportent pas en hommes, pas vraiment des cailleras, pas non plus des petits bourgeois. Dans cet entre-deux végète une bande de copains liés par une amitié indéfectible. Ils ont du mal, voire l’impossibilité de sortir de leur cercle restreint. Un seul parmi eux, Lahuiss, a réussi à être admis dans un groupe socialement plus élevé. Il est encore accepté par ses copains de toujours mais il n’est plus vraiment intégré dans leur groupe, c’est un presque traître. Jonas, lui fait de brèves escapades hors du groupe, avec une jeune bourgeoise qui se dévergonde. Une autre porte de sortie se présente à lui, c’est la boxe. Il a des dispositions. Monsieur Pierrot, son entraîneur, essaie de le pousser à exploiter ses qualités mais Jonas n’a pas vraiment envie de produire les efforts requis pour faire une carrière de boxeur. Et la boxe est un sport difficile. Tenter quelque chose, c’est risquer l’échec. Ne rien faire est finalement très rassurant tant que les autres potes font pareil et qu’on reste entre soi. D’autres ont leur cocon protecteur dans la famille, pour eux c’est la bande.

Une autre caractéristique forte du roman, c’est l’écriture. C’est une écriture 2 en 1, comme les lessives. Il y a d’une part le verlan des cailleras : «j’te nique ta race» et d’autre part le langage normal du narrateur qu’est Jonas lorsqu’il est en dehors du groupe. Ce mélange n’est pas du tout choquant, il donne au contraire au livre du tonus, du piquant, tout en restant compréhensible par tous.

Et enfin la troisième particularité du livre est l’effet poupée russe : à l’intérieur de l’histoire de Jonas et de ses poteaux on trouve des mini scènes qui sont de vrais intermèdes poétiques. Ainsi Jonas sauve une coccinelle tombée dans la piscine et l’aide à sécher ses ailes pour qu’elle puisse s’envoler pendant que la petite bourgeoise qui s’acoquine avec lui l’attend, bien chaude, pour un tout autre exercice. Il y a aussi le feu que Jonas et son pote Sucré ont décidé de faire sur la butte qui domine le coin. Mais attention ! Pas n’importe quel feu ! Un feu parfait, en forme de pyramide qui prend de l’intérieur et se propage vers le sommet. D’autres scènes de ce type viennent éclairer le roman et la vie de Jonas.

C’est quand même une vraie performance de construire un livre si prenant avec des matériaux si pauvres :
– Quasiment pas d’intrigue, il ne se passe rien ou si peu
– Personnages faibles, des loosers, des derniers de cordée
– Un décor morne entre ville et campagne
Et pourtant ça marche ! Il se dégage du livre une poésie de la résignation, du fatalisme, de l’ennui et forcément de l’échec, aux antipodes de tous les discours sur les compétiteurs, les gagnants, les premiers de cordée. C’est passionnant. Ça doit être ça le talent. En tout cas c’est ce qu’ont pensé les jurés du Prix du Livre Inter, dont je faisais modestement partie.

Terminons par une précision : ce blog est dédié aux polars au sens large et à la littérature noire en général. Ce livre n’entre pas dans cette catégorie, bien qu’avec un peu de mauvaise foi je pourrais prétendre que c’est un roman noir qui a parfaitement sa place ici. Mais ne chipotons pas : ce n’est pas un polar. Et alors ? Mon ami québécois, Michel Dufour, et moi-même sommes ni rigides ni sectaires. Tout en restant fidèle à ma littérature de prédilection, je m’autorise une incartade dans la littérature blanche, d’abord parce que j’ai été juré du prix  qui a récompensé ce roman et surtout parce que le livre et son auteur en valent la peine. Amis du polar, je pense même que vous êtes plus aptes que d’autres à apprécier un livre qui est un contre exemple des valeurs de la société libérale mais qui est représentatif des problèmes engendrés par celle-ci. Dans le monde du polar, nous avons l’habitude de lire et d’apprécier de tels livres.

Extrait :
Je sais très bien où ils veulent en venir, où ils veulent m’emmener. Ils croient que je ne les vois pas arriver. Untel se met à m’expliquer que la vie c’est comme être sur un bateau en pleine mer. Sans cap, on dérive. Je l’accuse de pomper les idées de Lahuiss, genre ça vient de toi ça, et il fait ouais j’te jure Jonas, crois pas, j’suis moins con que j’en ai l’air. Je lui dis que moi, sur un bateau en pleine mer, je regarde juste la prochaine vague, et m’applique à ce qu’elle ne me fasse pas chavirer. Il dit que ce qui compte ce n’est pas la destination mais le voyage, et je lui réponds d’aller se faire foutre avec ses phrases trouvées par terre. Essaie pas de me refiler ta philo à deux balles pour les rastas blancs à qui tu vends de la terre. Mon père, jusqu’ici silencieux et manifestement peu concerné, finit par décrocher la mâchoire après avoir écrasé son joint dans le cendrier. Jonas, tu te plantes, toi t’es pas en pleine mer sur ton bateau. Toi, tu longes la côte.

Niveau de satisfaction :
(4,5 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Français, Remarquable, Social, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Fief – David Lopez

  1. Abbenanti dit :

    Bonsoir Ray,
    Je viens de lire ta chronique que je trouve formidable car elle traduit parfaitement l’ambiance du livre et donne vraiment envie de s’y plonger. En plus c’est un grand plaisir de te lire. Pour joindre David le plus simple serait de contacter son éditeur. Il donnera suite je pense. J’ai commandé cet aprèm des exemplaires de Fief pour mon rayon livres, m’autorises tu à faire paraitre ta chronique sur le site internet du Mag’presse en précisant ton nom et ta qualité de juré B+bien sûr ? Ca me ferait super plaisir ! Excellente soirée à toi ! Marie Thé

    • Ray dit :

      Salut Marie-Thé,
      Merci pour ton compliment. Peut être que Roselyne De Chalembert pourra me donner les coordonnées de David Lopez, ça irait plus vite que de contacter l’éditeur. Bien sûr que je t’autorise à faire paraître ma chronique sur le site Mag’presse. Pourras-tu me donner le lien de la chronique sur Mag’presse ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*