L’Ombre des monastères ou Retrouvailles à Rivière-du-Loup – Jean-Louis Fleury

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Alire)
Genres :
Enquête, historique
Personnage principal : Aglaé Boisjoli, psychologue, profileuse

J’ai rendu compte du précédent roman de Fleury, L’Affaire Céline, une enquête policière sur fond d’événements historiques récents. L’enquêtrice Aglaé Boisjoli finissait par prendre une retraite anticipée. On la retrouve aujourd’hui dans une agence de sécurité dirigée par son ancien patron et nouvel amant Alex Demers. Or, une affaire criminelle se révèle si troublante que la Sûreté du Québec engage les services d’Aglaé, dont on a besoin comme profileuse.

Des attentats sauvages, pourtant soignés, sont perpétrés contre des musulmans en Belgique, en France et maintenant à Rimouski au Québec (deux jeunes montréalais qui voulaient partir pour la Syrie). Un modus operandi semblable signifie que ces crimes sont planifiés pour toucher en même temps plusieurs pays et, donc, inciter à croire qu’une mouvance internationale islamophobe a décidé de se manifester. Et tout porte à croire qu’un second coup va bientôt frapper le Québec. Peu d’indices révélateurs sont relevés sur les lieux des crimes. On connaît les deux criminels européens, et on suppose qu’ils partagent une idéologie commune, des objectifs bien définis, une personnalité typique. Ce sera donc la tâche d’Aglaé de se plonger dans une étude des mouvements d’extrême droite en Occident et, depuis la fin de la guerre, au Québec qui a accueilli un grand nombre de fascistes francophones, protégés et, pourrait-on dire, quasi honorés par le clergé catholique et les politiciens de tendance duplessiste, sans parler des disciples d’Adrien Arcand.

Le meurtre d’un imam radical orientera de plus près les démarches d’Aglaé et d’Alex, soutenus par Cigo, leur confrère de Rimouski. Un troisième attentat est évité, mais ce n’est pas sans mal qu’Aglaé parviendra à la solution finale.

Fleury n’écrit pas des polars ordinaires et il exige beaucoup de ses lecteurs. On le conseillera, entre autres, à ceux qui ont l’impression de perdre leur temps en se divertissant à lire un roman policier. Ses romans sont qualifiés d’érudits par N. Spehner : l’auteur, qui s’est installé au Québec au début des années 70, nous en apprend beaucoup, en effet, sur la société québécoise depuis 1945, et sur son rapport avec la France, après tout notre mère-patrie.

Qu’on ne s’attende donc par à un roman d’action. Le lecteur est rarement jeté directement dans l’action, sauf dans l’affrontement final. On a plutôt l’impression de lire un journal d’information où un journaliste de talent nous raconte les événements. Fleury recherche une certaine vérité historique : les lieux, les idées, les personnages-références, les atmosphères. Alors que les personnages de tous les jours apparaissent plutôt comme des épiphénomènes chargés de communiquer des informations. Sauf Aglaé, bien sûr, autour de qui le récit pivote, agitée par les tiraillements de ses valeurs opposées, obsédée par son travail d’enquêtrice-profileuse, éprise par le besoin de baiser une fois de temps en temps pour se libérer l’esprit et mieux travailler le lendemain. Elle n’est pas très sympathique parce qu’elle ne doit pas trop retenir notre attention; ce qui compte ce sont les déplacements historiques, leurs orientations, leurs causes, leurs effets, et les idées qu’ils charrient.

Les mouvements d’extrême-droite sont devenus aujourd’hui un thème populaire; ça donne sans doute bonne conscience de les critiquer. Loin de céder à cette tendance, Fleury nous présente certains grands leaders fascistes, souvent considérés comme des héros de la Première Guerre Mondiale, comme des personnes ayant un sens de l’honneur, de la loyauté, de l’engagement, valeurs assez partagées par ceux qui ont été formés par les écoles catholiques, en France comme au Québec, mais qui ont en plus intégré dans leur idéologie des tendances au racisme, à l’islamophobie comme à l’antisémitisme, à la violence, au culte de la force. Dans le roman, l’extrémiste recherché est certes un sombre personnage, mais c’est fondamentalement un malade et accidentellement (si je puis dire) un fasciste. C’est une caricature qui parvient à utiliser en quelques phrases presque toutes les expressions les plus méprisantes qu’on peut utiliser contre une femme. Le véritable point de vue de l’auteur me semble plutôt exprimé par le philosophe Daniel-René Roth, qui confie à Aglaé : « La honte, la retenue, l’absence de toute vaine gloire, là encore j’évoque des notions tout à fait inconnues, voire méprisées de l’extrême droite, toujours sûre d’elle-même et se complaisant dans l’autojustification démagogique ».

Bref, lire Fleury, c’est se cultiver en s’amusant à un jeu sérieux.

 Extrait :
– Que voulez-vous, je suis un démocrate au premier sens du terme. J’ai plutôt tendance à respecter d’emblée mon prochain plutôt que de le craindre ou de souhaiter l’affronter. On est plus démocrate par définition à gauche qu’à droite. Tenez, je crois que c’est le Léon Degrelle de votre enquête qui a osé écrire : La démocratie, c’est la majorité des imbéciles qui décide. C’est assez bien résumer l’opinion de l’extrême droite sur le sujet. Bien sûr que, quant à moi, j’adhère plutôt à celle de Camus … Le démocrate est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand les hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons qu’ils ferment la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus. Refus d’écouter l’autre, haine de l’adversaire politique et recours à la force physique : c’est le cocktail de base du militantisme d’extrême droite.

L’église Saint-Patrice à Rivière-du-Loup

Niveau de satisfaction : 
(4 / 5)

 

 

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