L’affaire Céline ou Cendres au Crique-à-la-Roche – Jean-Louis Fleury

Par Michel Dufour

laffaireCelineDate de publication originale : 2015 (Alire)Fleury JL
Genre : Enquête
Personnage principal : Aglaé Boisjoli, capitaine à la Sûreté du Québec, docteure en psychologie

Jean Louis Fleury est né en 1946 à Sainte-Maure-de-Touraine. Diplômé en journalisme, il vient au Québec comme coopérant civil en 1971, décide d’y rester et fait carrière au sein d’Hydro-Québec. On lui doit une Histoire de l’électrification au Québec, plusieurs nouvelles, et cinq romans policiers dont la trilogie des Marionnettistes (2010-2011), bien reçue par Norbert Spehner (Le Roman policier en Amérique française, 2000-2010, T.2).

Assemblée du PNSC à Montréal - Mai 1938

Assemblée du PNSC à Montréal – Mai 1938

Il nous propose aujourd’hui L’Affaire Céline : un professeur de la Sorbonne, René Kahn, spécialiste français de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, s’emmène au Québec pour dénicher des documents ou rencontrer des gens qui auraient eu des contacts avec Céline au cours de ses voyages chez nous en 1925 et en 1938. L’émission de télé Tout le monde en parle lui offre un public de plus d’un million de personnes. Bon nombre de téléspectateurs lui répondent favorablement, dont le professeur Pavel Khalil, qui enseigne la littérature à l’Université McGill, et lui confie que sa grand-mère est probablement la magnifique rouquine rencontrée par Céline à Montréal en mai 1938. Khalil arrange un rendez-vous en Outaouais entre sa mère, seule fille de la rouquine Yevgeniya, et Kahn. La rencontre a lieu, Kahn disparaît, et on le retrouve calciné à Montpellier, plus précisément au Crique-à-la-roche, à quelques kilomètres de la demeure des Khalil. La capitaine Aglaé Boisjoli de la Sûreté du Québec hérite de l’enquête.

Ce qui est étrange dans cet assassinat d’un professeur de la Sorbonne apparemment inoffensif, c’est qu’il ait été tué comme des truands de la pègre. Quel rapport ? À première vue, le seul lien pertinent semble être la rencontre qui a eu lieu, à Laval, entre Kahn et madame Calliero, l’épouse de Duilio Calliero, tristement célèbre par les scandales qui le rattachent au monde du crime organisé; madame Calliero, en effet, a appris au professeur Kahn que sa grand-mère serait fort probablement l’héritière de Jean le Tatoué, qui aurait fréquenté Céline avant la Deuxième Guerre Mondiale et serait devenu un des gros propriétaires terriens de l’Île Jésus, grâce au commerce de la fourrure et de la prostitution.
La relation est assez mince, sauf que deux messages anonymes sont reçus par Aglaé : le premier lui suggère de fouiller le coffre de la voiture personnelle du chauffeur de M. Duilio Calliero, Rocco Favatta. L’autre conseille à la capitaine de laisser tomber l’enquête pour ne pas salir davantage la réputation de Céline. Rien là pour ralentir Aglaé, d’autant plus qu’on lui apprend que le portefeuille du professeur Kahn vient d’être retrouvé sur un cadavre près d’un bar de danseuses de Pont-Viau, le cadavre du chauffeur et garde du corps de Duilio Calliero : Rocco Favatta.

L’enthousiasme de la capitaine Boisjoli est, cependant, refroidi par les remontrances de son patron, le commandant Perreault, devant quelques autorités qui se mêlent de l’enquête : Jack Daragon du SCRS (Ottawa), le capitaine Jean-Claude Joby, responsable de la sécurité des missions françaises au Canada, Patrice Despinet, un Français mystérieux, plus le professeur Jean Berger-Maheux de la Faculté de génie électrique de l’École polytechnique et un représentant sans nom du ministère de la Justice du Québec. Le fait que tout ce beau monde ne s’intéresse qu’à sa visite aux Khalil dans l’Outaouais jette encore plus d’obscurité sur son enquête. Mais Aglaé est encore loin de se douter du sens de son enquête et du rôle qu’elle jouera bien malgré elle dans cette affaire.

Le mode de composition que Fleury a choisi nous fait bien sentir la confusion d’Aglaé : évitant le récit linéaire, souvent plus limpide mais aussi plus monotone, Fleury imagine que la capitaine Aglaé Boisjoli doit expliquer à l’inspecteur Gaston Plamondon les raisons pour lesquelles elle a démissionné de sa fonction de policière à la Sûreté du Québec après avoir bouclé le dossier Kahn-Favatta il y a trois mois. Boisjoli adresse, donc, à Plamondon un rapport volumineux où alternent une sorte de journal personnel au jour le jour, truffé d’observations et de commentaires, et des documents officiels comme le témoignage de Michel Faillon, l’émission Tout le monde en parle, le rapport du sergent Claire Roberge… Le lecteur reçoit en cascades des fragments d’informations et suit les réflexions d’Aglaé qui s’efforce de mettre de l’ordre là-dedans. Sans doute un peu éprouvant pour le lecteur qui n’ingurgite pas du tout-cuit, mais bonne façon de faire sentir le désarroi, la solitude et l’angoisse de l’enquêteuse, ce qui est nécessaire pour comprendre qu’elle puisse jouer sans s’en rendre compte le rôle de leveuse de lièvre; puis sa démission.

Autre ambigüité de la méthode de composition : le lecteur n’est pas jeté directement dans l’action, mais doit passer par la médiation du journal d’Aglaé ou d’un document; on ne vit donc pas ce roman comme un thriller, mais plutôt comme un roman à énigmes où se mêlent retours en arrière littéraire et historique, travail policier, incidences politiques, truands riches et célèbres… Pour le lecteur comme pour l’auteur, tenir ensemble le bout de toutes ces chaînes relève du pouvoir de résoudre des énigmes.

L’auteur a le goût de l’authenticité et ses références aux événements, aux personnes et aux lieux sont justes et bien intégrées. Sa policière est moins caractérisée par un caractère astucieux que par un souci, sans doute naïf et peu rentable, de l’honnêteté et d’une certaine justice, ce qui démontre aussi le respect de la réalité auquel tient Fleury.
Bref, un roman exigeant, qui en vaut la peine.

Extrait : 
GAL (Guy A Lepage, émission Tout le monde en parle, RC, 28/09/14)
− Vous êtes au Québec, monsieur Kahn, dans un but assez précis, je crois, concernant votre Louis-Ferdinand.
RK − Oui. Il est exact que je suis chez vous en quelque sorte en mission. Vous savez, la vie de Céline est connue et analysée pratiquement au jour près, n’est-ce pas. On sait beaucoup de choses sur cet homme, du fait que lui-même, le premier, a constamment parlé de lui, de ses faits et gestes, pas seulement dans ses romans mais par une correspondance absolument inouïe avec ses amis, ses maîtresses, ses éditeurs, ses avocats, ses admirateurs, tous ceux en réalité qui échangeaient avec lui ou sollicitaient son opinion. Dès lors, ce que l’on ne sait pas d’un tel personnage devient un sujet d’intérêt immense pour les historiens de la littérature, qu’ils se rangent du côté des thuriféraires de l’écrivain ou de ses détracteurs, du reste.
GAL − Des tu-ri-fait quoi ? Excusez-moi, monsieur le professeur, mais là vous m’avez perdu… S’il-te-plaît, Dany, fais pas celui qui a compris, ou je te demande la traduction immédiate.
DT − Non, non, tu ri fait pas grand-chose à moi non plus…
(RIRES DU PUBLIC)
RK − Ses encenseurs, ses biographes les plus élogieux, si vous voulez…
GAL − Ça va mieux de même effectivement…
DT − Tu ri fra pu répéter, d’abord…
(RIRES DU PUBLIC)
RK − On dit aussi parfois hagiographe, vous savez…
DT − À giographie variable…non ?
(RIRES DU PUBLIC)
GAL − Dany !!! Un peu de sérieux, quand même… Fais pas rire de nous autres un grand maître de la Sorbonne ! Monsieur Kahn, revenons à notre sujet! Oui, mais là, je ne sais plus où on en était… (RIRES)

Ma note : (4 / 5)

Céline à Montréal - 1938 - Détail

Céline à Montréal – 1938 – Détail

 

 

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