La rivière des indiens – Jeffrey Lent

Par Raymond Pédoussaut

larivieredesindiensDate de publication originale : 2002 (Lost Nation) Lent-Jeffrey
Date de publication française : 2003 chez Plon
Genres : Grands espaces, historique, Western
Personnages principaux : Blood, homme qui cherche un nouveau départ dans la vie – Sally, jeune prostituée

1838 – Une charrette tirée par deux bœufs chemine vers un but inconnu. Elle est menée par un homme taciturne, c’est Blood. Derrière suit, attachée à la charrette par un poignet, une jeune fille de 16 ans, c’est Sally. L’homme a gagné la fille aux cartes lors d’une partie contre une putain, à Portland. Ils arrivent dans une contrée au nord du New Hampshire à la limite du Canada. C’est un endroit où on peut repartir de zéro paraît-il. C’est ce que cherche Blood. Sally n’a pas le choix. Ils sont à Indian Stream. Les habitants les accueillent avec méfiance mais leur permettent de s’établir dans le coin. Blood ouvre une taverne et Sally se prostitue. Les affaires marchent plutôt bien jusqu’à ce que le shérif de Coös essaie d’y faire respecter la même loi que dans le New Hampshire. Mais comme la frontière entre les États-Unis et le Canada n’est pas encore définie, les gens d’Indian Stream ne reconnaissent pas l’autorité de la police d’un état qui par ailleurs les ignore complètement. Les choses dégénèrent. Blood et Sally essaient de se tenir hors des affrontements sans y parvenir. Ils sont des étrangers pour les gens du coin et quand ça ne va pas, là comme ailleurs, c’est la faute des étrangers. L’arrivée de deux jeunes hommes qui s’intéressent à Blood va encore plus changer le cours de leur vie.

L’intrigue est basée sur deux personnages : Blood et Sally. Blood est un type laconique et bourru. C’est un être déchiré qui culpabilise sur sa conduite antérieure. Il a un lourd passé qu’il essaie de fuir. Il tente de devenir un autre homme en allant vivre ailleurs. Mais c’est aussi un homme dur et dangereux quand il se sent menacé. Il n’est tendre ni envers les autres ni envers lui-même. Sally a été élevée à la dure, obligée de se prostituer très jeune. Elle est inculte, ne sait pas lire, mais elle apprend vite. Traitée comme une esclave quand sa mère l’a vendue à Blood, petit à petit elle réussit à changer son statut et finit par devenir une associée que Blood respecte. Elle sait saisir les opportunités de changer sa vie.

Le cadre est une terre humide et froide coincée entre le New Hampshire et le Canada. Comme la frontière n’est pas établie on ne sait pas encore à quel pays elle appartient. Jeffrey Lent a une façon très belle de décrire cette nature rude.

Ce livre est aussi une histoire de famille. Blood est marqué par des événements du passé qu’il tente désespérément d’oublier en se construisant une autre identité dans un autre lieu. Mais le passé va le rattraper. Au lieu d’oublier il va devoir se souvenir.

Enfin l’écriture est magnifique, pleine de force et de poésie. Il y a un souffle et une ampleur qui rappelle Cormac McArthy. Excellent travail de traduction d’Isabelle Chapman.

La rivière des indiens est un beau roman, à la fois saga familiale, roman d’aventures, historique et western (qui se déroule à l’Est).

Extrait : 
Il l’avait achetée à une putain imbibée de gin, à Portland, aux petites heures d’une froide nuit du début du mois d’avril. La pluie tombait sur le Maine ; pavés mouillés et gras de suif jonchés d’ordures, rats rampant sur les passerelles des navires à quai, allées semées d’éclats de verre qui brillaient comme des paillettes à la clarté aléatoire des lampes. Une pluie cinglante, salée. Bateaux amarrés captifs se débattant avec de longues plaintes dans la nuit. Et cette Anna hallucinée par le gin qui avait perdu toute sa mise. Blood assis en face d’elle sirotant son rhum chaud, cartes huileuses aux bords émoussés, prit soin de choisir le bon moment pour interrompre ses jérémiades et lui proposer une dernière partie en lui rendant sa mise en échange de la fille. Anna prit les cartes, les mêla, les battit, les mêla de nouveau avant de les distribuer, Blood étudiant sans se presser ses cartes comme pour s’en faire une idée plus claire, tandis que la femme soudain s’animait, rapide et avide, les yeux bouffis flétris d’un rouge luisant fixés sur Blood qui changea une carte puis après réflexion une deuxième, alors qu’elle conservait sa première main. Blood demanda à voir, montra une quinte et rafla la fille et les dollars. Lorsqu’ils l’eurent réveillée, Anna éclata en sanglots désespérés et se fit implorante. Sa fille, le fruit de ses entrailles. Mais la fille, une fois habillée, resta debout sans mot dire devant sa mère qui faisait une scène à ce type, cette brute. Comme si ce n’était pas la première fois.

Ma note : (4,3 / 5) larivieredesindiens-amb

 

 

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