La bataille de Pavie – André Jacques

Par Michel Dufour

labatailledepavieDate de publication originale : 2015 (Druide) Jacques-Andre
Genres : Enquête, aventure, thriller
Personnage principal : Alexandre Jobin, antiquaire, ex-major

C’est le cinquième roman d’André Jacques. Le précédent, De pierres et de sang, m’a paru très bon. Maintenant à la retraite, André Jacques a le temps de fignoler ses œuvres avec patience : il ne publie qu’aux trois ou quatre ans.

Alexandre Jobin, antiquaire et ex-major de l’armée canadienne, est déprimé par ce printemps pluvieux, l’exil de Chrysanthy quelque part sur l’Adriatique et le fait qu’elle ne lui écrit pas, ses douleurs à l’épaule (une vieille blessure) et aux poumons (une biopsie est envisagée). Comme médicament, la bière, et comme ami sûr, le whisky. Bref, il se morfond. Deux occasions s’offrent à lui pour changer le mal de place : Francesco Cantara (« Appelez-moi Frank! »), un restaurateur italien lui propose d’aller en Italie (probablement à Rome), toutes dépenses payées, pour faire évaluer des esquisses anciennes (XVIe siècle) de la Bataille de Pavie, probablement destinées à la confection de tapisseries. Alexandre hésite. Mais une ancienne flamme, Linda Parenteau, maintenant emprisonnée après avoir fréquenté de très près le chef des Titans, Maurice Moth Monfette, le rencontre et lui demande de rechercher Pavie, sa fille disparue à Palerme : argument de poids, c’est aussi la fille de Jobin. Et une photo de Pavie montre une jeune femme qui ressemble beaucoup à la mère de Jobin.

En route vers Rome chez des antiquaires spécialisés qui demandent une semaine pour examiner les esquisses, Jobin en profite pour foncer vers Palerme en compagnie d’Emilia, une jolie Italienne qui n’a pas pu louer une automobile, qui doit aller à Palerme pour son travail et qui propose à Alexandre de lui servir de guide.

Pavie est en fuite après avoir volé quelques millions à la mafia de Montréal, particulièrement à Monfette, dont elle était devenue la garde du corps, et à la mafia italienne ainsi qu’à la mafia russe. On cherche aussi à récupérer un disque dur qui contient des informations compromettantes pour des personnalités québécoises et canadiennes. Formée aux arts martiaux et renforcée par une éducation à la dure, Pavie a échappé jusque là à ses poursuivants : elle est devenue une tueuse impitoyable.

Pendant que Jobin se rend à Palerme, Pavie quitte la Sicile pour Rome. Alexandre s’aperçoit qu’il est suivi, interroge quelques personnes que fréquentait plus ou moins Pavie et qui concluent que, après le dynamitage de son appartement, elle a dû fuir Palerme vers Rome. Alexandre revient donc à Rome, trouve un moyen pour rencontrer Pavie mais rate son rendez-vous parce qu’il est arrêté et gardé à vue par l’escouade des Carabinieri chargée du trafic des œuvres d’art.

Finira-t-il par retrouver sa fille ? Comment le contact s’établira ? Quels objectifs se donneront-ils ? Comment échapperont-ils aux tueurs qui sont à leurs trousses ? Et quel genre de comité de réception les attendra à Montréal ?

Le roman démarre sur des chapeaux de roue : Pavie, alias Ariana Zimmermann, n’apprécie pas qu’on fasse sauter son appartement, et élimine brutalement celui qui la surveille pour savoir où elle va se réfugier. Puis, pendant une centaine de pages, ça s’installe lentement ; la vie quotidienne de Jobin n’est pas stimulante : l’auteur dit avoir voulu donner un peu plus de consistance à l’ex-major dans ce roman-ci. C’est sans doute vrai, mais je ne trouve pas Jobin plus intéressant pour autant : alcoolique, égocentrique (il se plaint du fait que Chrysanthy ne lui écrit pas, mais il ne lui vient pas à l’esprit de communiquer avec elle), n’écoutant les conseils de personne (même pas de son ami médecin), je ne suis pas surpris que sa blonde soit partie. Quand on n’est pas attaché au personnage principal, on trouve des longueurs là où un autre pourrait apprécier.

Par contre, les amateurs d’art aimeront les passages sur l’art de la Renaissance italienne et le milieu des antiquaires romains. Plus encore, les descriptions des rues tortueuses de Palerme et de la vie quotidienne à Rome donnent une dimension attrayante à l’histoire et le goût de visiter ces deux villes.

André Jacques qualifie cette histoire de road novel; c’est exact, mais les rebondissements sont trop rares pour rendre l’intrigue captivante au plus haut point, même si les 150 dernières pages se lisent d’une seule traite. D’une façon générale, Jacques décrit plusieurs personnages attirants : cette Pavie, d’abord, qui emprunte quelques traits à Lisbeth Salander (Millenium); la lieutenante Hauser dynamique et compétente; Claudia Olmi qui joue un petit rôle mais le joue bien. Le lieutenant-détective Latendresse, personnage récurrent, persévérant, mais non dépourvu de tendresse, comme son nom l’indique.

Enfin, l’humour de Jacques reste discret, d’abord dans l’utilisation des noms, comme on vient de voir avec Latendresse, mais aussi : Maurice Moth Monfette, chef des Titans, le vieux caïd sicilien Camillieri (en l’honneur du très bon romancier sicilien Andrea Camilleri ?), etc.… Aussi, par des commentaires ou des bouts de phrase qu’il laisse tomber comme par négligence (du genre : « Quand un Italien jure sur la tête de sa mère, inutile de tenter de lui faire rompre son serment »). Comme pour empêcher la tension de grimper trop haut.

Bref, il y a bien des éléments intéressants dans un roman d’André Jacques. Je préférerais probablement quelques situations mystérieuses et une intrigue plus ramassée et plus dense, mais je ne voudrais pas sacrifier les dimensions artistique et exotique. Ni exiger d’André Jacques qu’il sacrifie ses expériences personnelles de grand voyageur. Comme disait l’autre : « Choisir, c’est sacrifier ».

Extrait : 
Depuis les derniers jours, depuis ce contrat qu’elle a accepté et rempli, elle se sent suivie. Ariana Zimmermann quitte les bureaux du secrétariat général et se dirige vers la sortie de l’université. Maudite paperasse ! En sortant, elle s’arrête un instant et observe la viale delle Scienze. Quelque chose l’agace. Simple paranoïa ? Mais l’instinct, cette petite voix sournoise, lui dit le contraire. Et elle s’est toujours fiée à son instinct.
Panoramique : l’avenue bordée d’arbres, quelques voitures qui viennent de la gauche, des dizaines d’étudiants qui sortent des cours. Seuls ou en groupes. La plupart se dirigent vers la cafétéria. Quelques rires. Des appels sur des cellulaires. Un klaxon. Près du kiosque, un beau grand brun embrasse une fille. Des motos et des vespas alignées. Personne de caché derrière un platane ou un palmier. Personne de tapi derrière une voiture à l’arrêt. Là-bas, un type allume une cigarette appuyé à une moto. Petite cylindrée, se dit-elle, un peu méprisante. Le type : verres fumés, cheveux noirs et peignés vers l’arrière comme tous les tombeurs siciliens de son âge. Encore un gino ! Il regarde vers l’entrée du secrétariat. Attend sans doute quelqu’un. Ne semble pas s’intéresser particulièrement à elle (…)
Elle marche. Elle marche comme une étudiante sérieuse sortant d’un cours. Devant elle se dresse la façade angulaire du Palazzo dei Normanni. Le palais des Normands qu’elle a visité à quelques reprises. Le palais du roi Roger 1er de Sicile, bâti sur les ruines d’un ancien palais arabe, lui-même érigé sur des ruines romaines, puis abandonné par les Hauhenstaufen, repris quelques siècles plus tard par les vice-rois d’Espagne. Palerme, ville de cultures passées, ville de ruines, ville où les morts s’accumulent en strates. C’est pour cela qu’en arrivant ici avec son faux passeport américain et ce nom factice d’Ariana Zimmermann elle s’est inscrite en langue et civilisation. Pour creuser la profondeur historique de cette ville qui la fascine. Pour maîtriser l’idiome local. Pour tuer le temps aussi.

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La bataille de Pavie

Ma note : (4 / 5)

 

 

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