Le Cherokee – Richard Morgiève

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (Joëlle Losfeld)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Nick Corey, shérif de Panguitch dans le comté de Garfield (Utah)

Comté de Garfield dans l’Utah, septembre 1954. En ce début d’automne le shérif Nick Corey fait sa tournée de nuit. D’habitude il ne se passe rien lors de ces tournées mais ce jour là une série d’événements étranges va bouleverser la routine habituelle : l’apparition d’un puma blanc, la découverte d’une voiture abandonnée sans chauffeur, et l’atterrissage d’un avion de combat, tous feux éteints et sans pilote. Fin de la tranquillité pour Corey : l’armée et le FBI débarquent en force et les ennuis commencent.

Le contexte du roman est celui des année cinquante où l’on ne savait pas trop si les multiples apparitions d’OVNIs qui étaient signalées étaient dues aux martiens prêts à débarquer ou à l’URSS qui développerait une nouvelle arme. La guerre froide entretenait ce climat paranoïaque. Quant un chasseur militaire Sabre, sans lumière et sans pilote vient se poser dans le coin, ça met en ébullition les autorités.

L’intrigue est basée sur deux histoires indépendantes mais qui convergent au niveau du personnage principal : le shérif Nick Corey. D’une part il y a il y a cette affaire étrange de l’avion chasseur Sabre et d’autre part ressurgit plus de vingt ans après le fantôme du tueur en série qui a assassiné les parents de Corey. Ces deux événements se percutent le même jour, au même endroit. Étrange coïncidence ! Des coïncidences il y en a beaucoup ! Il bénéficie de sacrés coups de bol notre shérif enquêteur ! Dès qu’il se rend à un endroit, il y a là un témoin qui lui permet de continuer sa traque. Quand ce n’est pas la chance, c’est son flair et son intuition qui lui permettent de rester sur la piste du tueur. Ainsi juste une petite flagrance d’un parfum chic lui permet de deviner le retour de l’assassin des ses parents. Le gars est un peu visionnaire aussi : il voit le passé comme sur un écran, en noir et blanc. Ça tombe bien : le tueur joue avec lui en semant des indices qui passeraient inaperçus avec un tout autre pisteur. Malgré toutes ses qualités, Corey est souvent en échec mais il persiste, encore et encore, parfois découragé, souvent désespéré, toujours nostalgique et tenace.

Les personnages, que ce soit le principal, le shérif Nick Corey, ou les secondaires, sont étranges. Tous sont un peu fêlés, en tout cas pas ordinaires : – un shérif qui a du sang apache dans les veines, ancien combattant de la guerre contre les Japonais, il a reçu les plus grandes distinctions militaires, c’est un homme en souffrance, toujours à vif – un agent du FBI, un gars très class, détaché auprès du président des États-Unis – un sauvage qui vit à moitié nu au milieu des bois, avec arc et flèches – un adjoint du shérif qui écrit une histoire des États-Unis – et un tueur très laid et très méchant qui glougloute comme un dindon. Il y en a quelques autres du même acabit.

Un style vraiment singulier, alliant gouaille et humour noir, mélange de San-Antonio et de Michel Audiard en plus sombre. Des digressions nombreuses, amalgames de pensées d’un vieux sage et de celles d’un gros plouc. Un humour particulier, souvent désespéré, parfois incompréhensible. Des dialogues surréalistes.

Et aussi une histoire d’amour, forte et intense, mais bien sûr pas banale. Il semble que l’auteur ait décidé que rien ne pouvait être ordinaire dans son bouquin.

Fin bâclée et frustrante, qui ne termine rien, comme si l’auteur en avait marre de tourner en rond dans cette poursuite désespéré d’un tueur insaisissable qui pourrait continuer jusqu’à la fin des temps. Peut-on vaincre le mal et la destruction ?

Malgré tous ses défauts, ce roman a souvent été encensé. Il n’est pas dénué de qualités et je dois reconnaître qu’il a réussi à m’accrocher, surtout grâce à cette belle ambiance crépusculaire qui règne dans une Amérique profonde, totalement parano. Les personnages hors normes, le style percutant dans son genre et la double intrigue qui ménage un bon suspense, sont les autres points attrayants. Ce n’est pas un livre qui privilégie toujours la subtilité, il est souvent déroutant mais dans le genre noir intense, il fait parfaitement l’affaire.

Extrait :
Au début du dix-neuvième siècle aucun Blanc n’avait mis les pieds par ici. Il avait fallu attendre Étienne Provost qui avait donné son nom à la ville de Provo. Désormais les Blancs étaient ici chez eux et lui, Nick Corey, était là pour faire régner l’ordre, la justice des Blancs. Et il avait une tête de matraque, pas du tout la tête de sa maman ni de son père. C’était un tourment pour lui, d’autant plus qu’ils étaient morts et qu’il ne se reconnaissait pas en eux. Leurs voix avaient disparu et même parfois leurs traits le fuyaient. Il ne parvenait pas à les faire apparaître derrière ses paupières. Il était un orphelin extrême. Il avait perdu ceux qui l’avaient engendré et ceux qui l’avaient recueilli et lui avaient tout donné. Comment vivre seul à ce point ? Sans origines à ce point ?

Et puis il est revenu. Il a remis la radio en marche. Un gars présenté sous le nom de Big Joe Turner s’est mis à chanter Shake, Rattle, Roll. Du blues noir qui sonnait comme du rock, c’était quelque chose.

Big Joe Turner – Shake, Rattle, Roll

Panguitch, comté de Garfield (Utah)

Niveau de satisfaction :
3.5 out of 5 stars (3,5 / 5)

 

 

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