Péter les boulons – Laurence Biberfeld

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2019 (In8)
Genres : Pamphlet social, utopie
Personnage principal : Irène, mère de quatre enfants

Irène est devenue folle à 10H25, le jour où elle a appris que son père, hospitalisé pour une petite hernie, s’est retrouvé avec deux mètres d’intestins en moins et la prostate rabotée, sans qu’on lui ait demandé son avis. Les explications du chirurgien zélé lui paraissent si peu convaincantes qu’elle lui éclate la tête à coups de contrepoids d’un appareillage médical. C’est le début d’une croisade contre tous ceux qui vivent sur le dos des modestes gens : assistantes sociales, psychiatres, conseillers de Pôle emploi et même gendarmes quand ils deviennent curieux. Irène entraîne dans son opération vengeresse ses quatre enfants et ses nombreux amis des quartiers populaires. C’est finalement une petite armée, joyeuse et colorée, qui s’en prend aux profiteurs, qu’elle appelle les boulons parce qu’ils maintiennent une structure d’oppression des pauvres. Après les premiers succès, l’ambition augmente, les actions prennent de l’envergure. Le pétage de boulons prend alors une ampleur considérable et se finira en apothéose.

On ne va pas épiloguer sur la vraisemblance de l’intrigue. Le but de l’auteure n’est pas là. Ce roman est un cri de rage contre un système social qui exploite les pauvres gens, vus comme une ressource où chaque pauvre fait vivre un employé qui gagne cinq fois plus que lui. La pauvreté étant un minerai plus rentable que l’or, il convient de non seulement la maintenir mais de la faire croître. Laurence Biberfeld n’y va pas de main morte lorsqu’elle s’en prend à tous ces intervenants sociaux qu’elle juge comme étant d’ignobles profiteurs, qui en plus montrent de la condescendance, parfois, ou du mépris presque toujours. D’ailleurs bon nombre d’entre-eux se fait zigouiller sans autre forme de procès. Aucune modération, pas de nuances, c’est la radicalité, comme diraient les médias. Et c’est ce qui fait l’attrait du bouquin, cette sorte d’extrémisme joyeux. Il y a un certain nombre de meurtres mais ils sont toujours perpétrés dans la colère ou la bonne humeur mais jamais dans le vice ou la perversion. L’assassinat est guilleret dans ce roman. Ceux qui seraient choqués par ce genre de transgression (il peut y en avoir), auront déjà refermé le livre.

L’auteure oppose l’avidité et la perversité des classes dominantes et le sens de la famille, l’amitié, la solidarité qui règnent chez le petit peuple. Ce n’est pas une banale dénonciation d’un système, c’est une sorte de révolte anarchique, pleine de gaieté et de fantaisie qui est mise en scène. Totalement utopique mais réjouissante quand même.

Ce roman est engagé et militant. Il ne plaira pas à tout le monde vraisemblablement. Pour ma part j’ai apprécié le ton caustique et sarcastique. Dans cette histoire, racontée avec tonicité et humour, on sent que l’auteure s’est fait plaisir en inventant un renversement de situation dans la guerre que les riches mènent contre les gueux avec l’aide de leurs alliés des classes moyennes : les boulons. Loin de la réalité actuelle mais il n’est pas interdit de rêver.

Extrait :
Elle pencha la tête et me regarda comme si elle m’aimait tendrement, comme si j’étais un de ses enfant avec une grosse peine de cœur sur l’estomac, j’attendais le moment propice. Je n’étais pas pressée. Elle n’aurait pas dû l’être. Après tout, elle venait de passer un agréable moment transgressif avec un homme plus riche que son mari, si j’en croyais la bagnole. Elle préméditait de me foutre à la porte en douceur avant le retour de son propriétaire légal. Quand allait-elle un peu se pencher sur la misère du pauvre monde, dont elle faisait son beurre? Bon Dieu, pensai-je, pourquoi feraient-ils disparaître les pauvres, quand ils sont devenus un champ d’industrie si prospère que chacun d’entre eux fait vivre un employé qui gagne cinq fois plus que lui? Que deviendraient les éducateurs, les assistantes sociales, les orthophonistes, les psychologues, les salariés de Pôle emploi, les flics, les matons, les juges et les psychiatres sans eux? La pauvreté est un minerai plus rentable que l’or.

Niveau de satisfaction :
4.1 out of 5 stars (4,1 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwitterredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Français, Remarquable, Social, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.