Les Veufs noirs – Isaac Asimov

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1974 à 1990
Date de publication française : 2010 (Omnibus regroupe 5 recueils de nouvelles, édités chez 10/18, publiés de 1974 à 1990, et traduits de 1989 à 1991)1
Traduction (américain) : Michèle Valencia
Genre : Récits à énigmes
Personnages principaux : Henry, honnête homme

C’est tout un monument cet Asimov ! Né en 1920 en Russie, immigré aux États-Unis en 1923, naturalisé américain en 1928, enfant prodige, polyglotte, il publie plus de 500 livres, beaucoup de science-fiction, plusieurs policiers, d’autres livres sur les sciences (physique, chimie, mathématiques, astronomie, histoire, littérature), plus une exégèse de la Bible et une introduction à Shakespeare. Un prix littéraire porte son nom, de même qu’un astéroïde et un cratère sur Mars. Professeur de biochimie à l’Université de Boston, c’est en 1958 qu’il devient écrivain et conférencier à plein temps. Ont contribué à sa réputation 3 Cycles de romans de science-fiction : le Cycle Fondation, le Cycle de l’Empire et le Cycle des Robots.

Je m’intéresserai ici plus particulièrement à un ensemble de nouvelles policières écrites entre 1971 et 1990 : l’ensemble des Veufs Noirs, soit une soixantaine de récits énigmatiques d’une vingtaine de pages. Plus précisément, j’ai lu (d’abord, en anglais) et relu le premier des 5 livres qui constituent la série (Le Club des Veufs Noirs), puis j’ai parcouru une bonne partie des quatre autres livres pour voir si des changements significatifs s’étaient produits, ce qui ne m’a pas semblé être le cas.

Asimov n’aimait pas la série noire américaine et il a voulu renouer avec la tradition européenne (surtout anglaise) du roman de détection, qui met en scène un grand détective (Holmes, Poirot, Marple, Fell…), confronté à (au moins) une énigme, qu’il parviendra à résoudre après enquêtes (induction) et déduction intelligente (cellules grises…). Asimov prétend s’être inspiré du Club du Mardi de Miss Marple, mais le talentueux vulgarisateur scientifique Martin Gardner lui confie que ses nouvelles font plutôt penser aux histoires du Père Brown de G K Chesterton.

Peu importe, car l’idée est la même. Je ne résumerai évidemment pas chaque nouvelle; ce n’est pas le problème qui est important, c’est la structure du déroulement qui, elle, ne change pas. Les veufs noirs, qui ne sont d’ailleurs ni noirs ni veufs, sont de vieux amis qui se réunissent une fois par mois au Restaurant Milano, sur la 5e Avenue, à New York, pour manger, boire et bavarder dans un salon particulier, où ils seront servis par Henry Jackson. Un des amis introduit un invité qui leur confie habituellement un problème mystérieux. Après le dessert, quelqu’un est chargé de le cuisiner : « Monsieur X, comment justifiez-vous votre existence ? » Puis, le problème est explicité et on interroge l’invité pour chercher la solution. On digresse alors, et ce n’est pas la partie la moins intéressante du récit, sur Shakespeare, Lewis Carroll, Homère, l’astronomie, certains problèmes mathématiques … Se greffe à ces sujets la thématique des problèmes à résoudre : la formation universitaire et la tricherie, l’utilité sociale du mensonge, l’art de collectionner les allumettes et d’organiser une fuite de renseignements importants, et ainsi de suite. Enfin, alors que chacun est prêt à donner sa langue au chat, le serveur Henry demande la parole, pose deux ou trois questions et propose une solution qui satisfait tout le monde.

Une bonne partie de l’intérêt du récit dépend des interventions des amis : l’écrivain Emmanuel Rubin (romans policiers), dit Manny, toujours en train de critiquer derrière ses verres épais et sa mince barbe; l’avocat Geoffrey Avalon, dit Jeff, armé d’une jolie moustache et d’une voix grave et puissante comme il se doit; Roger Halsted, professeur de mathématiques, bon mangeur, qui s’efforce de traduire chaque chant de l’Iliade et de l’Odyssée en limericks (poème de 5 vers rimés, de structure AABBA); Mario Gonzalo, l’artiste, élégant et raffiné; James Drake, spécialiste en chimie organique, fumeur invétéré, plutôt réservé; et l’incontournable Thomas Trumbull, bourru, impatient, et qui travaille au gouvernement dans le domaine des codes, mais on n’en sait pas plus parce que c’est secret défense. Le serveur Henry fait officiellement partie des veufs noirs, même s’il ne connaît pas les six autres membres depuis longtemps; mais, comme il parvient toujours à résoudre les énigmes, avec intelligence, simplicité et discrétion, c’est plus qu’il n’en faut pour que chacun le reconnaisse comme un des leurs. Ces personnages sont inspirés par les propres amis ou confrères d’Asimov.

On est loin des romans d’enquêtes sur le terrain, des thrillers psychologiques, ou des romans historiques. Le roman de détection, ou roman à énigmes, préconise une certaine épuration de tout ce qui s’écarte du mystère à résoudre et de la logique (ou la raison) pour y parvenir. Asimov publiait d’ailleurs ses nouvelles dans le Ellery Queen’s Mystery Magazine, Queen étant lui-même le prototype du détective rationnel, qui s’inscrit dans la lignée des Holmes, Poirot, Philo Vance, Gideon Fell… Dans une nouvelle de 20 pages, on ne peut pas traiter de problèmes trop complexes et, si on le fait, on ne peut pas s’attendre à ce que la solution ne soit pas quelque peu tirée par les cheveux. Le serveur Henry n’a pas le génie de Holmes ni la perspicacité de Poirot et, du seul point de vue de l’intrigue et de sa solution, le lecteur sera parfois un peu frustré, mais le charme vient immanquablement de l’ambiance de ces soupers amicaux et des sept personnages récurrents, cultivés et intelligents. À la fin de chaque nouvelle, Asimov y va d’une double remarque, d’ordre à la fois public (contexte de la publication) et privé (origine de l’idée, conséquence de la nouvelle…).

Bref, tout cela est extrêmement sympathique et stimulant.

1 Le Club des Veufs Noirs (publié en 1974, traduit en 1989); Retour au Club des Veufs Noirs, (1976, 1989); Casse-tête au Club des Veufs Noirs (1980, 1990); À table avec les Veufs Noirs (1984, 1989); Puzzles au Club des Veufs Noirs (1990, 1991). En 2003, à titre posthume, Charles Ardai a publié le sixième livre de la série, The Return of the Black Widowers, comprenant une dizaine de nouvelles dont six qui n’ont jamais été publiées.

Extrait :
Aloysius Gordon se présenta calmement en donnant son nom, sa profession et en annonçant sur un ton détaché qu’il travaillait au commissariat du 17e District. On aurait dit qu’un store venait soudain de masquer le soleil car le dîner perdit immédiatement son éclat.
Gordon ne pouvait pas savoir que ce calme n’avait rien à voir avec le tumulte qui présidait d’ordinaire aux banquets des Veufs Noirs. Il ne pouvait pas savoir à quel point il était inhabituel qu’Emmanuel Rubin fût d’une réserve presque surnaturelle et n’eût encore contredit personne; que la voix de Thomas Trumbull, même lorsqu’il en faisait usage, fût contenue; que Geoffrey Avalon réussit à terminer son second apéritif; que par deux fois, James Drake écrasa une cigarette avant qu’elle ne fût réduite à l’état de mégot; et que Roger Halsted, , qui avait déplié la feuille sur laquelle il avait écrit le limerick résumant le cinquième chant de l’Iliade, se contentât de la considérer d’un air doux avant de la remettre dans sa poche en plissant son front haut et rose.

Niveau de satisfaction :
4.8 out of 5 stars (4,8 / 5)

 

 

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