Attentifs ensemble – Pierre Brasseur

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2020 – Payot & Rivages
Genres : Roman noir, situationniste
Personnages principaux : Marion Philippe et ses amis membres d’un groupe d’activistes

Dans la banlieue parisienne, des individus mènent des opérations coup de poing contre des symboles de notre société. Ainsi des hommes déguisés en Robin des Bois pillent une épicerie de fruits et légumes bio qu’ils vont ensuite distribuer gratuitement sur un marché populaire. Plus loin un chef de projet de la banque BNP est enlevé puis relâché, sa veste couverte de goudron et de plumes. Le groupe d’activistes se fait appeler Front Républicain Populaire (FRP). Et chose étrange il se réclame du général de Gaulle. D’ailleurs sa signature est une croix de Lorraine entourée d’un cœur. Chaque opération est filmée et la vidéo diffusée sur internet. Au fil des actions répétées et des vidéos du FRP, son audience augmente. Les médias présentent ses membres comme des dangereux terroristes et les autorités, se sentant ridiculisées, décident de rétablir l’ordre.

Le FRP est aussi inclassable qu’imprévisible. Certains le situent à l’extrême gauche mais la référence à de Gaulle sème le doute. Ses cibles sont variées : une boutique bio, un chef de projet dans une banque, un cadre d’Ubisoft le leader français du jeu vidéo, la numéro 3 de la RATP et même une figure des black bloc. Sa façon d’opérer tient plus du burlesque que de la violence réelle, bien que le FRP ne recule pas devant la torture, comme le démontre le traitement horrible infligé à la dirigeante de la RATP : elle doit dormir sur trois fauteuils défoncés pour qu’ainsi sa nuit ressemble à celles des SDF avec les sièges anticlochards des stations de métro. Elle est nourrie de sachets de Kinder Bueno, de madeleines industrielles, de Mars et de Bounty, ainsi que des canettes d’Orangina et d’autres sodas remplis de sucres et d’additifs. Ainsi vous mangerez les mêmes cochonneries que vos passagers lui disent-ils. Mais le plus terrible est encore la sérénade que des millions d’oreilles entendent chaque jour dans le métro : Pour voyager en toute tranquillité, nous vous invitons à faire attention à vos sacs, téléphones ou tout autre objet personnel … pour votre sécurité … Attentifs ensemble ! Deux enceintes diffusent ces avertissements en boucle. Suivent les versions anglaise, allemande et espagnole des messages, chacune répétée deux fois. Pour la cadre supérieur de la RATP, la bourgoise qui ne prend jamais le métro, c’est insupportable. Voilà la sauvagerie et la barbarie dénoncée par les médias dominants et comme l’affirme un journaliste d’une chaîne d’infos en continu : la France est entrée dans l’horreur !

Les militants du FRP viennent de milieux très différents, c’est un rassemblement hétéroclite allant des jeunes d’une cité de banlieue jusqu’à de vieux professeurs bourgeois, très distingués, en passant par le hacker, expert en informatique, ou encore le couple d’anarchistes installé dans une ferme. Ils ont en commun de ne pas supporter l’injustice sociale, la surveillance généralisée et la destruction des services publics. Ils veulent le changement. Comme ils sont tous désignés par leur prénom, on s’y perd un peu pour mémoriser qui est qui et qui fait quoi : il y a Marion, Jean-Marc, Tamara, Hendrix, Karim, Elena, Lola, Alice, Antoine, Manu, Greg et les autres.

Cependant l’humour ne cache pas la noirceur et le côté désespéré des adeptes du FRP. Ils sont souvent indécis, ils doutent et ils ont la conviction qu’ils vont se faire prendre. D’autant plus que la police les présente comme de dangereux malfaiteurs, ce qui lui permet d’utiliser de gros moyens pour leur traque, alors qu’ils ne sont que de simples provocateurs qui s’inspirent des idées de l’Internationale situationniste. Mais comme ils défient l’ordre établi, leur groupe doit être démantelé.

Dans Attentifs ensemble, Pierre Brasseur (qui n’a rien à voir avec le célèbre acteur) livre une œuvre militante dans laquelle l’humour potache et la dérision côtoient le pessimisme et le défaitisme dans un combat totalement déséquilibré entre trublions sympathiques et forces de l’ordre chargées de maintenir la tranquillité des puissants par tous les moyens.

Extrait :
Sur la Walkyrie de Wagner, « La Violence est partout » est le titre du film. Un image-par-image montre des caméras de surveillance, des affiches de publicité, des matraques télescopiques frappant des migrants, des chômeurs prostrés dans leur canapé, et une usine portant la banderole « Fermé pour cause d’actionnaires avides » avec une tête de squelette.
S’ensuit, sans la musique, le visage en noir et blanc du cadre d’Ipsos enlevé la veille, l’air calme, mais qui regarde de tous les côtés, comme dans un film expérimental soviétique du commencement des années 1920.
Une voix off explique que le travail de cet homme consiste à recruter des stagiaires à 400 euros et des free lances payés à la tâche. Il habitue ces gens à la précarité, il les enfonce dans la misère, et provoque ainsi des dérives dans l’alcoolisme et la dépression, qui vont parfois jusqu’au suicide ; et un coup de poing dans le foie n’est qu’un détail, à côté de cette violence froide.
Un texte défile enfin : « 100 % des questions d’Ipsos sont des choix politiques. 100 % de ses dirigeants sont ultralibéraux. 100 % de ses recruteurs sont des néo-esclavagistes. Ce sondage-là est véridique ! » Puis se succèdent les phrases habituelles, « Nous sommes les spectres de votre confort », « Vous êtes le cauchemar. »

Wagner – La chevauchée des Walkyries

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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