Le secret des Andrônes – Pierre Magnan

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1980 (Arthème Fayard) – 2018 (Gallimard, Folio Policier)
Genres : Enquête
Personnages principaux : Commissaire Laviolette

C’est la télésérie du Commissaire Laviolette, interprété par le très attachant Victor Lanoux, qui m’a poussé à lire le créateur des romans dont les épisodes de la série sont tirés : Pierre Magnan. Alors qu’il dépassait la cinquantaine, ses romans ont commencé à avoir du succès : Le sang des Atrides (1978) a obtenu le prix du Quai des Orfèvres. Ont suivi Le secret des Andrônes (1980) et plus de 25 romans dont une dizaine de Laviolette. La série et le roman de Magnan m’ont fait du bien, parce que j’y découvre le charme de la Provence, moins de ses habitants, déjà rencontrés avec Pagnol, que de ses paysages lumineux, ses odeurs de garrigue et ce rythme de vie tellement agréable quand on espère profiter des plaisirs de la table, du vin et de l’amitié.

La belle et acariâtre Rogeraine, héroïne de la résistance, clouée aujourd’hui sur un fauteuil roulant, faute de pouvoir utiliser ses jambes, est victime d’une étrange malédiction : ses aides-soignantes sont systématiquement assassinées. Laviolette, en convalescence chez lui à Piégut, est témoin d’un premier meurtre : par un beau soir de juillet, il est allé à la Citadelle de Sisteron où on joue La Tour de Nesle (Dumas). Assis par hasard à côté de Rogeraine Gobert, il entend le cri de Jeanne, la nièce de Rogeraine, quand elle est projetée dans le vide. Très peu officiellement, Laviolette se promènera, mine de rien, en interrogeant les habitants de Sisteron qui ont une certaine relation avec Rogeraine, et qui semblent tous (et toutes) avoir quelque chose à cacher. D’abord, sa domestique depuis toujours, Constance, qui se prend un peu pour le substitut de sa mère. Puis, ceux et celles qui se retrouvent chez Rogeraine, de temps en temps, pour jouer au scrabble … et dans l’espoir de lui emprunter de l’argent : Rosa Chamboulive, camarade d’école de Rogeraine, connue pour ses commentaires acerbes; le bon docteur Gagnon qui aime bien passer pour son protecteur; privilège réclamé aussi par le notaire Tournatoire, depuis longtemps son avoué dévoué; les demoiselles Esther et Athalie Romance, absorbées par leurs bonnes œuvres et propriétaires d’un moulin sur la Buech; enfin, la lointaine cousine Évangéline, respectée pour avoir survécu à la mort de trois de ses maris comme si de rien n’était.

À l’exception de Rogeraine, toutes ces personnes entouraient un vieux camarade de la résistance, Cadet Lombard, qui venait de décéder en révélant une mystérieuse information, que personne ne veut communiquer à Laviolette sous prétexte que « Mensonge pour sauver vaut mieux que vérité pour nuire ». Surtout que ce silence peut aussi servir à faire chanter la riche Rogeraine, d’autant plus que quelqu’un aurait alors juré de se venger d’elle.

Par ailleurs, une autre aide-soignante évite la mort de peu, alors qu’une autre n’y parvient pas. Et c’est maintenant Rogeraine qui semble viser par l’assassin. La tâche de Laviolette ne sera pas facile mais, avec sa fausse candeur et sa réelle patience, le commissaire parviendra, au risque de sa vie, à délier ce nœud de vipères.

Magnan décrit l’atmosphère de Sisteron et de la Haute Provence avec autant d’acuité que l’a fait Braverman pour Freeman. Ce rapprochement n’est pas évident, puisque les paysages de la Provence sont très éloignés des bayous de la Nouvelle-Orléans; mais la richesse descriptive de l’écriture est semblable et contribue à nous faire sentir davantage le réalisme du récit et la vraisemblance des personnages.

La personnalité du commissaire Laviolette est un deuxième atout. Dans la série télé, on peut le trouver autoritaire et cavalier; dans le roman, tout en étant un peu bourru, son côté sensible et empathique est plus évident. Sans être un Hercule Poirot, ses talents d’observateur et sa connaissance des êtres humains lui permettent de résoudre des problèmes difficiles, même s’il peut lui arriver de commettre des erreurs.

L’intrigue elle-même est mystérieuse et nous oblige à remonter à la fin de la guerre 39-45. Ça ajoute une dimension historique importante. Et ça permet de ménager des rebondissements difficilement prévisibles. On se doute bien que Laviolette va se sortir d’une situation apparemment inextricable, mais ce n’est pas facile d’imaginer comment.

Bref, une lecture littérairement agréable, policièrement prenante, et humainement attachante.

Extrait :
Le cri traversa l’espace. Le public pantelant vit jaillir du donjon rouge sombre ces formes oblongues et chatoyantes qui figuraient des amants de princesses, morts dans la joie. Mais pourquoi l’un des mannequins n’était-il pas illuminé dans sa chute ? Pourquoi, éjecté de la bicoque toute noire, hors du faisceau des projecteurs, échappait-il à cette orchestration lumineuse qui était le clou du spectacle ? Quelque chose avait dû se coincer dans le mécanisme de la mise en scène, conséquence, sans doute, d’un malentendu entre techniciens …
« En revanche, se dit Laviolette, ce cri était prodigieux ! Plus vrai que nature ! Il m’a fait frissonner moi ! Et pourtant Dieu sait !…
La nuit était envoûtante. Tout concourait à la félicité d’un homme qui savait goûter aux joies populaires avec un plaisir sans mélange. Sur le public même planait un certain mystère. On le sentait coriace, réservé, peu enclin aux démonstrations d’enthousiasme, « assez semblable, songeait Laviolette, à son imprenable citadelle ». «  Assez semblable, se disait-il encore, à cette infirme qu’on a déposée tout à l’heure à côté de moi, dans son fauteuil roulant… »

La citadelle de Sisteron

 Niveau de satisfaction :
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)

 

 

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