Les Gouffres du Karst – André Jacques

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2021 (Druide)
Genres :
Enquête, thriller
Personnage principal :
Alexandre Jobin, ex-major et antiquaire

Depuis une vingtaine d’années, c’est toujours avec plaisir que je lis les aventures d’Alexandre Jobin, ex-major des services secrets canadiens, maintenant retraité et antiquaire. Pourtant, Jobin n’est pas si sympathique que ça, et il n’a ni l’aspect athlétique de James Bond, ni la ruse de Poirot, ni l’intelligence de Holmes. Il boit un peu trop et il ne mérite pas sa blonde Chrysanthy. Mais ses amis l’aiment bien, peut-être parce que, finalement, il est un peu comme tout le monde. Et il a une façon savoureuse de faire enrager le lieutenant-détective Latendresse (?) de la police de Montréal. Puis, pour un Montréalais, dans l’univers d’André Jacques, on se retrouve chez soi. Nous sommes tous allés chez Milano et à la Taverne Magnan (hélas fermée !), et on connaît bien le coin Van Horne/Hutchison. Enfin, les références culturelles populaires nous sont familières : le colonel Mustard, les chutes du Reichenbach, Mission Impossible, Agatha Christie (évidemment), John Le Carré, et même Total Khéops de Jean-Claude Izzo. Et on s’attarderait volontiers au restaurant de l’avenue du Parc, L’Île de Beauté, que tient avec enthousiasme son ami Théo Lambrini.

Dans un tel environnement, n’importe quelle histoire est la bienvenue. Alexandre ne veut jamais reprendre le collier mais, cette fois-ci, c’est un de ses vieux amis qui a été assassiné, apparemment en enquêtant sur un trafic de drogues, d’armes ou de tableaux, et apparemment géré par une association mafia italienne/trafiquants croates, dont son ennemi très personnel le général Dragomir Broz. De la surveillance du Bar Zadar sur Van Horne au cœur de la Croatie en passant par Trieste, nous voilà emportés dans une sanglante aventure de contrebande et de règlement de comptes. Les récits de Jacques sont toujours bien documentés; il nous fait voir les paysages inquiétants des Balkans, sentir les odeurs invitantes de Trieste et comprendre la hiérarchisation complexe des corps policiers italiens.

Jacques procède lentement et le lecteur ne doit pas être pressé parce qu’une partie du plaisir vient du fait qu’on est immergé dans une atmosphère mystérieuse, intrigante. Comme si l’action ne venait que par-dessus le marché, même si elle se déclenche avec férocité : on revoit rapidement Pavie, la fille de Jobin, particulièrement débrouillarde, mais qui aime faire cavalier seul.

J’ai déjà dit qu’il fallait lire André Jacques comme on écoute un andante (plutôt qu’un allegro). C’est encore plus vrai dans ce cas-ci où le duel important a lieu presque au milieu du récit, alors que le réseau de trafiquants est loin d’être démantelé et qu’on ignore toujours comment il se fait que les malfrats ont toujours un pas d’avance sur les forces de l’ordre canadiennes. Bref, selon un rythme qui rappelle le dernier mouvement de la Symphonie Pathétique de Tchaïkovski, les cinquante dernières pages clarifient minutieusement les aspects cachés ou incomplets du récit.

Extrait :
La porte s’ouvre, livrant passage au lieutenant-détective Lucien Latendresse.  Gisèle Châteauneuf le suit avec deux dossiers, qu’elle pose sur la table.
Salut, Lucien. Long time no see, fanfaronne Alexandre sur un ton faussement enjoué.
Ta gueule, Jobin, pis assis-toi !
Alexandre se contente d’un haussement d’épaules, mais obtempère. Les deux autres s’assoient face à lui. Châteauneuf ouvre un dossier et semble chercher un document. Alexandre bâille.
Alors, de quoi je suis accusé ?
T’es accusé de rien, profère Latendresse. Du moins, pas encore. Je te signale, en passant, qu’il y a deux caméras : une là et l’autre là. Et que tout ce que tu diras sera enregistré.
Bon…
Nous autres, ce qu’on veut, c’est des explications. Des explications CLAIRES.
Quelles explications ?
Prends-nous pas pour des caves, Jobin !
Loin de moi, cette idée. Mais je vois toujours pas…
Gisèle Châteauneuf a trouvé ce qu’elle cherchait et tend deux feuilles au lieutenant-détective. Celui-ci les parcourt pendant un instant avant de les reposer sur la table et de regarder Alexandre droit dans les yeux.
Il y a deux semaines, t’as été vu fouiner près d’une scène de crime, sur Jeanne-Mance…
Je t’ai expliqué tout ça, Lucien, la dernière fois qu’on a eu le plaisir de se croiser. Et je t’ai dit que la victime était un de mes amis.
Ça nous intriguait quand même que t’aies connu l’identité de la victime avant nous autres. Avec toi, y a toujours une couleuvre sous la roche.
On dit anguille sous roche, Lucien.
Anguille, couleuvre… m’en crisse ! Quelque chose de gluant et de glissant. Pis énerve-moi pas avec le vocabulaire. Tu sais ce que je veux dire.

Zadar karstique en Croatie

Niveau de satisfaction :
4 out of 5 stars (4 / 5)

 

 

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