Meurtre dans le boudoir – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (J-C Lattès)
Genres : Enquête –  historique
Personnages principaux : Voltaire, Émilie du Châtelet

J’avais eu beaucoup de plaisir à lire La baronne meurt à 5 heures (2011). Meurtre dans le boudoir ne m’a pas déçu. Nous sommes toujours en 1733; Voltaire a 39 ans. Sa relation avec Émilie du Châtelet est devenue plus intime, mais on ne peut pas dire que ses lavements perpétuels rendent cette liaison très romantique. Voltaire a beau prétendre qu’il a la cuisse agile (« On n’est pas philosophe sous Louis XV sans prendre de l’exercice »), n’empêche que le jeune et brillant Maupertuis entretient Émilie d’astronomie fort galamment et qu’elle doit lui promettre de ne pas accepter d’asymptotes d’un autre que lui.

Voltaire, de plus en plus inquiet par les fugues fréquentes d’Émilie, qui semble même participer aux fêtes adamiques[1] du duc de Richelieu, va jusqu’à la confier à Maupertuis; sa clairvoyance habituelle est perturbée du fait que ses Lettres philosophiques sont très appréciées en Angleterre, alors que la France s’efforce de les trouver pour les détruire. Elles circulent  sous le manteau au grand désespoir de notre philosophe, qui n’en retire aucun centime et qui déplore que le lieutenant de police René Hérault les utilise pour lui offrir sa protection, plus exactement pour menacer Voltaire de le dénoncer, s’il n’accepte pas d’enquêter sur un meurtre mystérieux commis dans un bordel fort distingué et qui semble relié à des personnages aussi politiquement importants que personnellement libertins.

Notre héros, aidé d’Émilie et de son souffre-douleur à tout faire, le bon abbé Linant, se retrouve donc plongé en pleine enquête libidinale, d’autant plus que d’autres meurtres sont commis et tous sont rattachés à une gravure ou une description extraite d’un roman licencieux anonyme, Le Tabouret de Bassora. A Hérault qui remarque qu’il se retrouve ainsi dans son élément, Voltaire réplique : « Je ne suis pas libertin! Je suis un honnête philosophe épris de justice et de liberté! », mais Émilie précise : « Vous savez, pour la plupart des gens, c’est la même chose ».

D’abord, trouver le livre, ensuite son auteur, enfin celui qui s’en inspire pour assassiner violemment ses cibles. De lupanars en librairies, on se lance à l’attaque, visite les Crébillon père et fils et leur ménagerie, retourne sur les lieux de tous les crimes et, alors qu’on approche de la vérité, la vie de Voltaire semble menacée. Le philosophe, submergé par les odeurs orientales lascives qui contaminent cette histoire criminelle tragique, contre-attaque énergiquement : « Nous allons jouer au shaw et à la houri! ».

Ce qui étonne encore dans ce roman, c’est l’art magistral avec lequel Lenormand allie la légèreté des personnages à la rigueur de l’intrigue, la façon ingénieuse dont les bouts se raccordent, l’ironie et l’imagination au pouvoir. Dans certains cas, on pourrait croire que l’auteur veut nous en passer une petite vite mais, au contraire, il insiste sur les incongruités qu’il tourne en plaisanteries : par exemple, quand Voltaire achète un tonneau de harengs pour dissimuler et transporter un cadavre : « Le bonhomme s’étonna que Voltaire servît à ses invités trente livres de harengs au jus, mais la vie privée de ses clients ne le regardait pas ». Réaction analogue de Dumoulin, l’homme d’affaires de Voltaire qu’il loge au deuxième étage de sa demeure, alors qu’on descend le cadavre par la fenêtre : « Dumoulin fut, bien sûr, un peu surpris de voir un pendu glisser devant sa fenêtre, mais il avait pour principe de ne jamais s’interroger sur les actions de son associé quand elles ne concernaient ni la paille, ni les chiffons ».

Cette deuxième enquête de Voltaire ne m’a pas gratifié du coup de foudre de la première; c’est normal : le choc de la nouveauté s’est dissipé. Ce fut plutôt un plaisir analogue à celui de revenir à un restaurant qui nous a déjà bien gâtés : on salue le chef, reconnaît notre serveur, les odeurs familières nous entourent, et les plats nous ravissent. Plaisir non négligeable.


[1] –  Convives à peine vêtus d’une feuille de vigne, mais repas arrosés de beaucoup de vin.

Ma note : (4,5 / 5)

 

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