La faille souterraine – Henning Mankell

Par Michel Dufour

Date de publication originale : de 1999 à 2006
Date de publication française : 2012 (Seuil)
Genre : Procédure policière
Personnages principaux : Kurt Wallander, commissaire à Ystad

Pour les biographes de Wallander, c’est la fête. Pour les amateurs de polars sophistiqués auxquels Mankell nous avait habitués ou pour ceux qui ont appris à aimer Wallander, quelle déception!

C’est un ensemble de 5 nouvelles, dont deux furent rédigées spécialement pour cette publication, qui ont pour but de nous montrer Wallander à l’œuvre avant 1990, c’est-à-dire avant le coup de téléphone, à l’aube du 8 janvier 1990, qui déclenche l’intrigue de Meurtriers sans visage, où nous rencontrons Kurt Wallander pour la première fois.

Le Coup de couteau (120p) : Wallander a 22 ans, n’aime pas avoir à mater les protestataires contre la guerre du Viet Nam (on est en juin 69, à Malmo) et espère être bientôt promu à la Criminelle. Des circonstances l’amènent justement à y travailler momentanément sous les ordres du compétent Hemberg qui lui apprend l’essentiel du métier. Ses relations sont tendues avec son père et avec sa future épouse Mona qui le traite déjà comme de la merde, à laquelle il se soumet parce que « rien ne lui fait plus peur que la perspective d’être abandonné! » N’empêche qu’il donne priorité à son travail, d’autant plus que c’est le cadavre de son voisin qu’il vient de découvrir. Du rôle de premier témoin à celui d’enquêteur plus acharné qu’intelligent, il participe à l’équipe qui cherche à savoir s’il s’agit d’un meurtre ou d’un suicide, et à comprendre les raisons de cet événement. Son opiniâtreté lui vaudra un coup de couteau presque mortel et un poste à la Crim.

Dans La Faille (25p), nous sommes en 1975 à la veille de Noël. Wallander est marié à Mona; leur fille, Linda, est tout ce qui tient ensemble leur couple mal apparié. Il quittera bientôt Malmo pour Ystad où il complétera sa formation avec Rydberg. Alors qu’il part chez lui pour le réveillon, Hemberg lui demande de jeter un œil, en passant, à une supérette (dépanneur) où un rôdeur a été signalé. Wallander s’y rend; on l’assomme, le ligote et lui pointe un revolver entre les deux yeux.

12 ans ont passé (1987), Wallander a 40 ans, réside et travaille à Ystad. L’Homme sur la plage (35p) met en scène un Wallander vieilli et aigri. Indécis dans sa vie personnelle et impétueux dans sa vie professionnelle. Un type est découvert mort dans un taxi en arrivant à Ystad. Le chauffeur n’est pas content : son taxi n’est pas un corbillard! Meurtre ou suicide? Et surtout : comment cela s’est-il produit? Sorte de mystère de la chambre close mais solution beaucoup plus prosaïque.

L’année suivante, La mort du photographe (80p) préoccupe Wallander, puisque cet homme tranquille que tout Ystad connaissait n’avait apparemment aucun ennemi. Comme Mona et Kurt sont provisoirement séparés et que Linda vit avec sa mère, Kurt a tout son temps pour s’apitoyer sur sa solitude et s’avouer vaincu par les tâches ménagères. De plus, des imprudences ont pour effet de lui briser 3 fois la même dent. Heureusement que le hasard est de son côté, parce qu’on ne peut pas dire qu’il brille de tous ses feux.

La Pyramide (180p) offre un récit plus consistant mais encore plus pathétique. Mona a quitté Kurt qui déprime au lieu de se sentir libéré d’une telle virago. Son père part pour l’Égypte et cherche à escalader les pyramides (un petit côté surréaliste comme dans les derniers Montalban, qui sert à montrer l’affection de Kurt pour son père, et à trancher avec le néoréalisme démoralisant du récit et de la vie de Wallander). La grande préoccupation de Wallander est, en effet, d’acheter du papier de toilette sans quoi le bottin téléphonique va y passer. Mankell ne nous épargne rien de cette vie médiocre et de ce pauvre mec de Wallander. Je le voulais bien comme anti-héros, mais là il frise la loque humaine. Il n’est même plus capable de savoir quelle pizza il préfère et la choisit au hasard! Il ne tolère pas que Mona ait une liaison et poursuit lui-même une relation désolante à laquelle il n’a pas le courage de mettre fin. Pendant ce temps, l’enquête sur l’écrasement d’un petit avion qui n’est pas supposé exister suit son cours. Livraison de drogue? Wallander coordonne le groupe d’enquêteurs et distribue les tâches, une de ses grandes qualités. Mankell utilise le truc du : « J’ai vu ou entendu quelque chose d’important mais je ne m’en souviens pas ». On pourrait croire que l’auteur joue à nous signaler des indices. Malheureusement, c’est plutôt pour nous montrer le désordre mental de Wallander. On finit par tendre un piège au principal suspect. Ça ne vire pas du tout comme prévu. Une fois de plus Wallander bénit la chance.

Depuis une quinzaine d’années, Mankell m’a fourni de grands moments de bonheur et son dernier vrai roman (L’Homme inquiet) est pour moi un chef d’œuvre absolu. J’étais donc heureux de retrouver Wallander. La déception vient de deux facteurs complémentaires. D’abord : si, au départ, les énigmes sont déconcertantes (ce qui est une grande force de Mankell), la suite est peu convaincante : le hasard joue le rôle que devrait jouer l’intelligence des enquêteurs, noyés dans leur train-train quotidien. Le fil directeur, toujours le même, consiste à cerner la nature de la victime pour comprendre ce qui est arrivé. Le dénouement est faible et se produit souvent malgré les policiers. Et les raisons du meurtre (ou du suicide) me semblent souvent tirées par les cheveux. Deuxième facteur : comme cette partie policière du récit est faible, la partie psychologique ressort davantage. C’est bien dommage, parce que Mankell insiste surtout sur l’aspect pitoyable et pathétique d’un Wallander indécis, mesquin, lâche, impulsif et peu futé, maso par faiblesse de caractère et terne par tempérament. Comme si le créateur s’était aperçu, à la longue, ne plus aimer sa créature et, après l’avoir fait disparaître de nos vies, s’efforçait d’en souiller le souvenir. Ou alors: comme s’il voulait rejeter ostensiblement cette part de lui-même dont il souhaite se débarrasser une fois pour toutes.

Ma note : (3,5 / 5)

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4 réponses à La faille souterraine – Henning Mankell

  1. Athalie dit :

    Et moi qui avait envie de revenir vers Mankell, mince ! Déjà que j’avais quitté Wallander pour cause de sinistrose … après avoir beaucoup aimé comme toi « L’homme inquiet » mais aussi « Les morts de la saint Jean », je m’étais lassée du côté dépressif du personnage et des hasards d’un enquête qui n’était pas plus construite qu’une motte de beurre. Le coup du papier toilette m’achève !

    • michel dit :

      Je me demande souvent si je n’ai pas été trop sévère, surtout quand c’est à propos d’un auteur que j’ai bien aimé, mais d’autres estimés commentateurs vont dans le même sens. Évitons la déception et gardons un meilleur souvenir.

  2. Depuis  » Le chinois » qui m’avait fortement déplu, j’ai l’impression que notre cher Mankell a baissé d’un ton. Ton article vient me confirmer cette impression. Gageons que nous parviendrons à retrouver très bientôt cette plume que nous aimons tant au meilleur de sa forme.Amitiés

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